Témoigner. Émerveiller. Convaincre
Contribution de la photographie à la fabrication de l’art brut
p. 111-144
Texte intégral
Fig. 1, Adolf Wölfli avec sa trompette en papier.

Photographie noir et blanc, Fondation Adolf Wölfli, Musée des Beaux-Arts de Berne.
© t.d.r.
[Avertissement]
Cette étude a été réalisée dans le cadre du séminaire de recherche Mythologies et mythes individuels à partir de l’art brut au LaM (2011-2012). Elle a également été présentée sous forme de communication : le 27 août 2012 à Lectoure, dans le cadre de la journée d’étude Un œil candide. Les artistes non homologués en photographie. À propos d’Arnold Odermatt, organisée par Caroline Recher et le Centre photographique de Lectoure. L’auteur souhaite remercier ici très chaleureusement Savine Faupin et Christophe Boulanger, chargés des collections de l’art brut et commissaires, avec Daniel Baumann, de l’exposition Adolf Wölfli Univers (LaM, 2011), pour les nombreuses pistes de réflexion qu’ils lui ont indiquées ainsi que les organisateurs de la journée de Lectoure et Clément Chéroux (Centre Pompidou).
Les différents portraits photographiques de Wölfli, conservés à Berne, ont été présentés comme à l’ordinaire à l’occasion de l’exposition Adolf Wölfli Univers organisée par le LaM en 2011. Ils se caractérisent, pour certains, par une résonance quasi unanimement partagée, par une étrange et incroyable force, puisée dans la virtuosité de la composition et un manifeste sens de l’expression (Wölfli avec sa trompette en papier) [Fig. 1]. Pourtant, tout aussi curieusement, ils n’avaient jamais fait l’objet d’interrogation réelle quant à leur(s) auteur(s) et contextes de réalisation. La recherche de ce récit originel a donc constitué le point de départ d’une réflexion qui in fine s’avère infiniment plus étendue. L’étude proposée ici ne saurait prétendre, en l’absence de précédent (voir dernière partie), à l’exhaustivité. De même, la plupart des hypothèses avancées à propos du regard porté sur la photographie ne sont pas l’apanage de l’histoire de l’art brut. Des processus similaires sont identifiables dans de nombreux autres domaines, l’histoire et l’histoire de l’art notamment. Disons que la place accordée à la photographie dans l’art brut semble représenter un des derniers échos, reliquat symptomatique, d’une séculaire « erreur » historique.
« Mais de ce qu’une chose est indéfinissable, innommable, insaisissable, ce n’est pas une raison pour qu’elle n’existe pas.1 » (Jean Dubuffet, 1945)
1Une fois dépassé l’apparent hermétisme disciplinaire, de nombreuses similitudes se font jour entre la photographie et l’art brut entendus comme faits culturels. Outre d’avoir été tous deux perçus comme « indéfinissables » et « insaisissables », leur histoire est demeurée déterminée par leurs rapports au monde artistique. Une relation émotionnelle avec l’art établi y a plus spécifiquement existé, oscillant entre rejet, imitation et dissidence, entre positionnement à la fois en marge et en étroite imbrication. Mais la comparaison révèle bien d’autres points communs : la production d’œuvres dont les créateurs ont pu être réduits à l’anonymat, leur qualification d’« ingénue spontanéité » ou d’« automatisme », motifs analogues de leur éviction du monde artistique, leur déplacement entre accès confidentiel et mise à la portée de tous, leur soumission permanente à une impossible tentative de (re)définition, leur sémantique substituant les termes d’« opérateurs » et de « productions » à ceux d’« artistes » et d’« œuvres », leur réception, dont le regard « attendri » suscité est sans doute d’une force égale à celle de leur sévère relégation, le long délaissement par les autorités culturelles françaises, leur nature « inclassable » et, par conséquent, l’absence de création d’un statut administratif des « productions », entraînant leur errance ainsi que la désorganisation de leur conservation, pour connaître tous deux au final un « endimanchement artistique » (Alain Bouillet) aussi soudain qu’inattendu, etc. La proximité entre les deux champs lexicaux, dénotatifs de leur parcours, est saisissante. Pourtant, l’art brut a été moins complice de l’histoire de la photographie que de l’histoire de l’art.
2Né de l’initiative d’une poignée de psychiatres et d’institutions au tournant des XIXe-XXe siècles2, l’« art des fous » – devenu « art brut » avec Dubuffet – s’élabore tout au long du XXe siècle. Il s’est très lisiblement façonné suivant les modèles de l’histoire de l’art (repérage des artistes, constitution de collections, expositions3, publications). Sa découverte s’appuie, pour cette raison, très amplement sur la photographie. Recherchées, commandées, publiées, la plupart des images y sont rassemblées, comme en histoire de l’art, pour leur utilité documentaire. Principal substrat d’une archivistique de l’art brut jusqu’à aujourd’hui, elles n’y ont à aucun moment fait l’objet d’une approche critique singulière. Alors que la croyance collective, séculaire, en une photographie exclusivement testimoniale a récemment été l’objet d’une profonde remise en cause dans les sciences humaines, histoire de l’art comprise4, cette dernière semble n’avoir jamais touché l’art brut ; une approche « naïve » qui appelle à être circonscrite, autant qu’elle soulève une interrogation quant à la nature véritable des relations entre art brut et photographie ; car, dotée d’une histoire très particulière, la photographie a en réalité silencieusement contribué, comme dans les autres domaines, au récit collectif de l’art brut. Elle a participé à l’élaboration de mythologies, celle de l’« artiste » en particulier. Orchestrée par les tenants de l’art brut, pourtant vivement préoccupés par la définition de leur objet, cette posture a eu pour autre conséquence l’escamotage des créations photographiques.
Le monde possible de l’art brut. Art des fous et univers visuel de l’édition photographique moderne
1. Découvrir l’art des fous. Une fabrication narrative et visuelle
3En expérimentant une analyse à rebours des usages de la photographie dans « l’art des fous », puis art brut, il apparaît d’emblée que cette dernière a été placée au cœur même de sa définition5. Les histoires de l’art brut ont toutes invariablement présumé que quelques publications illustrées avaient représenté le fait historique précurseur de sa découverte, celles de Joseph Rogues de Fursac6, du docteur Marie (Je sais tout, octobre 1905)7, de son collaborateur Paul Meunier, dit Marcel Réja (Revue universelle, 1901 ; Mercure de France, 19078) et de l’abbé Adolphe-Julien Fouré (rochers sculptés de Rothéneuf9). Concurremment paraissent aussi les photographies de Hauterives du Facteur Ferdinand Cheval10, reproduites en cartes postales (vers 1902) puis dans La Vie Illustrée (1905) et Lectures pour tous (« Excentriques confrères de nos artistes », juin 1907), aux côtés de celles de l’abbé Fouré.
4Forgé à partir de l’iconographie s’y rapportant, « l’art des fous » s’ancre en cela dans une plus vaste transformation : le développement de l’édition photographique moderne, favorisé par la mise en œuvre, à partir de 1889, des premiers procédés photomécaniques industriels (photocollographie, similigravure)11. Les procédés photomécaniques sont à l’origine, d’une part, de l’entrée en scène de la carte postale industrielle (Nancy, Bergeret, 189912) – dont le Facteur Cheval et l’abbé Fouré s’emparent dès le début des années 1900, et, d’autre part, de l’intégration de l’image photographique à la page de texte dans les revues et les ouvrages13. Et les revues illustrées sus-citées (Revue universelle, La Vie Illustrée, Lectures pour tous, Je sais tout) sont justement connues pour en avoir été les fers de lance en France. Ces premiers objets éditoriaux sont la formulation de la possibilité – tout à fait nouvelle et demeurée très longtemps impossible techniquement – de mettre en page textes et photographies. Ils conduisent à une complète mutation du monde de l’édition, et, loin de correspondre à un simple assemblage paratextuel d’illustrations, aboutissent à un bouleversement complet des modes de lecture et effets narratifs14. Le dispositif de mise en page, désormais pensé à partir des photographies, s’en trouve profondément modifié. Avec audace, ces dernières recouvrent l’espace, tandis que le texte ne s’apparente plus qu’à une ample légende. Au-delà de l’univers de la « reproduction », l’édition moderne rejoint celui de la fabrication narrative. La détermination des caractéristiques matérielles de publication15, le principe de sélection, de mise en page et de variation de format entre textes et images établissent une hiérarchie16 et ont une incidence sur l’adhésion du lecteur et sur la narratologie. Associée aux reproductions photomécaniques, elle est ici surtout rendue hautement plausible. Lieu idéal d’invention en ce qu’il permet de conjuguer librement énoncé discursif et production de visible, et détient aussi un potentiel itératif, ce phénomène d’« iconotexte17 » est aujourd’hui très bien identifié dans les histoires de la presse et de la publicité, mais il a d’abord été appliqué à l’édition d’art (ouvrages et revues).
2. Construire l’art des fous. Les premiers ouvrages illustrés de photographies
5La prééminence des premières publications dans la chronologie de l’art brut s’explique par les transformations plus globales de l’édition. Toutefois, en dehors de l’invocation récurrente des écrits précurseurs, on relève l’existence d’un autre jalon historique, incontournable, qui place lui aussi la photographie sur le devant : les parutions, en 1921 et 1922, de deux publications illustrées unanimement reconnues comme « tournant décisif18 ». En 1921, le psychiatre d’Adolf Wölfli, Walter Morgenthaler – nommé à l’hôpital psychiatrique de la Waldau en 1908, proche du monde de l’art par le biais de son frère le peintre Ernst Morgenthaler – publie à Berne Ein Geisteskranker als Künstler19. L’année suivante, à Berlin, Hans Prinzhorn – formé à l’histoire de l’art, proche de l’avant-garde munichoise, nommé responsable de la collection de la clinique psychiatrique de Heidelberg en 191920 – fait paraître Bildnerei der Geisteskranken21.
6Les deux ouvrages conservent l’empreinte de la traditionnelle édition d’art bibliophile. Ils regroupent les choix subjectifs de leur auteur, visuellement hiérarchisés, et font appel à la photographie, pour reprendre l’un des termes de Prinzhorn, comme « formation d’une imagerie » (Bildnerei). Ein Geisteskranker als Künstler n’est consacré qu’à un seul artiste. Il contient deux illustrations et vingt-deux planches hors-texte, dont deux portraits photographiques (Adolf Wölfli, 1920 et Adolf Wölfli dans sa cellule, 1920). Prinzhorn22 a quant à lui sélectionné « dix créateurs majeurs de la collection » des « maîtres schizophrènes23 », « dont l’œuvre illustre ses théories ou s’y conforme24 ». Ils ont été choisis dans la collection de Heidelberg, amorcée dès 1910 auprès de 435/450 patients hospitalisés en Europe et estimée à 4 500/5 000 pièces25. Bildnerei der Geisteskranken, « le plus beau livre d’images qui soit » selon Paul Éluard, est composé de 88 illustrations en planches hors-texte26 pour 57 pages de texte. L’insertion de ces nombreuses reproductions signifie de la part de l’éditeur à la fois investissement et risque commercial. Pourtant, d’abord tiré à 2 200 exemplaires27, l’ouvrage est réédité dès 1923. Son succès est dès lors apparu supérieur, et ce « retentissement » a très vraisemblablement nourri aussi le mythe même de la genèse de l’art brut : « L’ouvrage […] touche rapidement des milliers de lecteurs et connaît une nouvelle édition dès 1923, un an après sa parution » (L. Peiry), « Le livre, très attendu, sortit en mai 1922 et connut un succès tel qu’il fut réédité dès 1923 » (B. Brand), « L’ouvrage de Prinzhorn connaît un tel succès dès sa parution qu’il doit être réédité l’année suivante » (F. Bassan28), sont autant de citations qui estompent la réalité de l’objet éditorial, celui de la confidentialité bibliophile, et le fait que seuls 2 200 exemplaires furent au départ disponibles. Or les recherches et prises de contact de Prinzhorn avaient été quant à elles immédiatement européennes.
7L’« art des fous » est imaginé en « collections-musées », expositions, publications illustrées, et rallie fatalement le monde des arts et de la littérature29. Il procède à son tour de la « hiérarchie qualitative30 établie par des collectionneurs et des critiques, accompagnée d’un incontournable prolongement éditorial. L’aspect charmant de ce dernier est très vite ressenti, ainsi que le note Jean Vinchon, par exemple, dès 1924 (L’Art et la Folie) : « […] l’habile présentation d’un livre comme celui de Prinzhorn nous induirait à prolonger notre illusion sur les imagiers31 ». Autre signe d’une interrelation permanente et déterminante avec l’histoire de l’art, Morgenthaler et Prinzhorn sont désignés comme « précurseurs » parce qu’ils ont été les premiers à aborder l’art des fous sous l’angle de l’esthétique, d’une part, et parce qu’ils ont favorisé les liens entre art asilaire et avant-gardes, d’autre part. L’ouvrage de Prinzhorn en particulier a permis son appropriation par certaines personnalités littéraires et artistiques (Kubin, Klee, Arp, Ernst, Breton, Éluard, Dubuffet, etc.)32. Transparaît aussi, à travers cet immédiat « dessein » photographique, la façon dont la photographie intervient désormais plus globalement sur l’écriture de l’histoire et de l’histoire de l’art33. Cette relation avec les disciplines historiques apparaît aujourd’hui évidente. Mais, autre point saillant, les liens sont tout aussi ténus avec la pensée, allemande elle aussi, de Aby Warburg, que Prinzhorn a également fréquenté. Précédant la création beaucoup plus tardive du Musée imaginaire de Malraux, elle résulte entièrement de la question de la « reproduction » photographique34 comme image qui non seulement exprime, mais aussi produit, donne forme et organise.
3. Sublimer l’art des fous. Revues, avant-gardes et art des fous
8Si les premières publications témoignent déjà de la nécessité d’associer des illustrations35, ce n’est qu’après 1918 que s’accomplit le véritable basculement. Jusqu’aux années 1920, d’un côté, les journaux et éditions courantes sont, pour la plus grande part et pour des raisons économiques, illustrés de similigravures36 ; de l’autre, les éditions d’art, seules à pouvoir accueillir les « beaux procédés », restent le lieu d’expérimentation privilégié de ces nouveaux, et fascinants, jeux d’alliance entre textes et photographies. Un dernier progrès décisif intervient en 1912 : la mise au point de l’offset, procédé satisfaisant d’un double point de vue technique et économique ; avec lui, les processus éditoriaux deviennent complètement photographiques, et son essor, après-guerre, vient figer la mise en page iconotextuelle soignée, où souvent l’image prédomine, non sans être ainsi dotée d’un pouvoir de persuasion. En 1926, Prinzhorn publie suivant ce modèle L’Art des prisonniers37. Les éditions genevoises d’Albert Skira en deviennent, dans le domaine de l’édition d’art, le parangon ; et c’est également la forme adoptée pour le Kunst und Rasse (L’Art et la Race) de Paul Schultze-Naumburg (Munich, J. F. Lehmanns, 1928), destiné à la propagande nationale-socialiste, ainsi que pour le guide de l’exposition Entartete Kunst (Art dégénéré) (1937) – dans laquelle fut, entre autres, présenté l’art des fous de la collection de Heidelberg.
9La généralisation de l’offset consacre aussi l’avènement du photojournalisme – déjà en germe avant la première guerre mondiale – dès la création de la célèbre revue VU (Lucien Vogel, 1928). L’amélioration technique entraîne, de même, une démultiplication des titres de revues d’art et de littérature « illustrées » que rejoignent aussi les avant-gardes (cubisme, Blaue Reiter, dada, surréalisme). Parmi elles figurent Das Kunstblatt, dans laquelle Alfred Kubin publie en 1922 « Die Kunst der Irren » (« L’art des fous »), illustré d’une sélection d’œuvres de la collection de Heidelberg, différente de celle de Prinzhorn, Variétés, qui publie un dossier spécial consacré à l’art des fous en 192938, et le « modèle » de Dubuffet, Minotaure, « magazine littéraire, artistique et scientifique de haut luxe » (1933-1939), fondé par Skira39. Beaucoup de ces nouvelles revues émanent aussi nouvellement de grands laboratoires et sont à destination du corps médical : Visages du Monde (« Visages de fous », 15 décembre 1935 ; Gaston Ferdière, « Recettes pour voir dedans », mars 1939), Art et médecine, devenue Revue du médecin, revue mensuelle réservée au corps médical (Docteur Marie, « L’art chez les aliénés », juillet 1930), La Vie médicale, revue médicale, scientifique et littéraire, etc. Et certaines sont connues pour avoir accueilli la photographie avant-gardiste (Art et médecine, Mieux vivre, etc.). Certains collages de Wölfli s’inscrivent dans ce contexte. Réalisés à partir des revues illustrées que la Waldau lui mettait à disposition, ils se composent parfois de photographies modernes (Le laboratoire à Long Island, Cahiers géographiques n° 11, 1915).
10La parution des ouvrages de Morgenthaler et Prinzhorn au tout début des années 1920 concorde avec l’évolution de l’édition, à la fois illustrée de reproductions photographiques et lieu d’expression. En regard des publications qui les précèdent, ils n’apparaissent pas tant comme les « fondateurs » d’un « art des fous » que comme les principaux supports de sa « sublimation ». Malgré le risque éditorial40, les publications des découvreurs français, parues dès 1924, offriront d’ailleurs une même mise en page, qui « sacrifie le texte à la qualité de la reproduction » (Robert Volmat, 1958)41.
Mythologie de l’artiste brut. Une histoire éminemment photographique
1. De l’« identité »…
11Passé la question du rôle joué par les premières publications illustrées, la diffusion de l’art brut se révèle être bien au-delà éminemment photographique. Les collections tout d’abord se sont formées, pour la plus grande part, à partir de l’échange de reproductions d’œuvres (docteur Marie, Prinzhorn, Dubuffet). Il est par ailleurs établi que la quasi-totalité de ceux qui ont possédé ou consulté en France l’ouvrage de Prinzhorn (les surréalistes, Dubuffet, etc.) – « qui le connaissent tous ou qui l’ont au moins feuilleté comme un livre d’images, le plus beau qui soit42 » – ne maîtrisaient pas l’allemand et se satisfirent des « reproductions » (à l’exception de Paul Klee). La parution de l’ouvrage de Prinzhorn s’est également accompagnée d’une tournée de conférences dans plusieurs pays d’Europe. Or ce mode de diffusion, sur lequel s’appuiera aussi Dubuffet, a été entièrement refondé et développé, à la fin du XIXe siècle, grâce aux vues et lanternes de projection photographiques.
12Mais il existe une dernière raison plus remarquable et spécifique à l’art brut : la divulgation du portrait s’est formellement instituée comme « fait » historique. Alors que la règle d’usage en psychiatrie est l’anonymat, que l’ensemble des artistes n’est en conséquence repéré que par un pseudonyme, leurs initiales ou un numéro, Morgenthaler – soucieux d’organiser le meilleur rapprochement avec l’art – associe, dans son ouvrage, la présentation de l’œuvre d’Adolf Wölfli à ses nom et portraits. Il initie, par là même, le débat sur le droit des psychiatres à diffuser l’identité de leurs patients et, en conséquence, sur la détermination même de « l’art des fous ». Mais l’épisode conduit à une autre équivoque. « Il dévoile l’identité de son patient et publie sa photographie43 » sont depuis considérés comme un même événement. Or, fondé sur la parution des portraits de Wölfli, cet énoncé, désormais répandu, ne consiste en fait pas moins qu’à assimiler la photographie d’artistes, composée, à un portrait « d’identité », reposant sur un contrat visuel de neutralité (voir paragraphe 3 ci-dessous). La lecture des portraits est de cette manière demeurée maintenue dans le paradoxe d’un discours contraire à la réalité de l’enregistrement. Le succès programmé de cette « étiquette » n’est pas sans avoir également participé d’une distorsion mythologique des descriptions de l’artiste brut.
2. … à la quête fabuleuse44
13S’agissant des portraits photographiques, l’histoire de l’art brut recèle d’indices quant à l’écriture d’un récit non ordinaire. Les obstacles sont en effet réels pour retrouver ces derniers – en particulier pour les artistes découverts a posteriori – soit parce que, étant internés, ils n’ont pas été photographiés, soit parce que leur vie, en général socialement située en marge, n’a pas donné lieu à leur conservation45. Détenir le portrait des artistes s’est transformé en quête captive, proche du mythe, ramenant leur analyse au second plan et jusqu’à conditionner la vision historique. Davantage qu’en histoire de l’art, un mythe singulier s’est progressivement forgé quant à l’existence même de l’iconographie. Un usage outrancièrement récurrent des mêmes images s’est également mis en place et transmis, dans les éditions notamment – théâtre de ce recyclage permanent, quelquefois depuis les années 1920-1930. La rédaction des légendes est sur ce point très éloquente. En comparaison à celle de l’histoire de l’art et de l’édition illustrée en général, elle se caractérise par une très surprenante absence de précisions. Le plus souvent, seul l’artiste y est désigné ; le lieu, la date et/ou le nom de l’auteur de la photographie y sont parfois mentionnés, mais la légende n’existe pour autant que très peu pour ce qu’elle est censée être : un ensemble exhaustif d’informations précises. Cette façon de mettre en image exprime sans doute involontairement la difficulté d’être en mesure de révéler le portrait de l’artiste ; elle traduit surtout une impérieuse tentation de s’emparer pleinement de ceux retrouvés. Ainsi faut-il apprécier aussi la conclusion de Jacqueline Serret-Defrance, psychiatre et chef de service au centre hospitalier d’Armentières, à propos de ses travaux consacrés à Jules Leclercq (qui lui « avait donné le feu ») : « Nous ne disposons comme photographie de Jules Leclercq que la radiographie de ses poumons.46 »
3. Fabrication iconique
14Dévoiler le portrait des artistes est devenu un enjeu si précieux que la seule possession de l’image semble procurer un intérêt suffisant et conduire à une indifférence vis-à-vis des indications historiques qu’il renferme. Les photographies, les légendes, leur disposition, sont en cela plus révélatrices de l’écriture de l’art brut que des artistes eux-mêmes. Elles trahissent même un désir de fabrication, plus qu’une volonté de restitution de témoignages concernant l’artiste. Cette aporie s’éprouve magistralement face aux incroyables portraits de Wölfli. Ces derniers ont d’emblée comblé, certes, la légendaire recherche sus-décrite, mais ils possédaient aussi un caractère exceptionnel puisqu’ils montrent Wölfli à différents âges (56, 61 et 66 ans) et satisfont donc à un type de « renseignement » très peu disponible. Or, la plupart du temps, ils n’ont pas été présentés sous cet angle, et la véritable donnée factuelle fait curieusement défaut. À chacune de leur apparition (exposition, publication) – et à l’exception de Dubuffet – leur a été préférée la seule description de son activité : Adolf Wölfli en paysan [Fig. 2] (au lieu de Portrait en buste d’Adolf Wölfli, 1920) et Wölfli tenant dans sa main une de ses trompettes en papier [en 1925] – dont deux versions ont circulé (une où il souffle, une où il ne souffle pas). Dans un but documentaire, d’autres photographies ont été ajoutées au corpus proposé par Morgenthaler : celle de La pile des écrits de Wölfli (44 cahiers, 13 000 dessins), La famille Johann Bieri à Schangnau, où Wölfli fut garçon de ferme de 1875 à 1879, des vues de la Waldau, les cartes postales écrites par Wölfli à son frère, Wölfli pratiquant le théâtre (Krippenspiel), en tenue de ville (colorée par Wölfli), datant de 1921, à sa table de travail [1930], dont deux versions ont paru (avec sa tasse de café et sans). Notons que, bien qu’il ait été interné en 1895 à l’âge de 31 ans, aucune photographie antérieure à 1920 n’a été retrouvée.
Fig. 2, Adolf Wölfli en paysan.

Photographie noir et blanc, Fondation Adolf Wölfli, Musée des Beaux-Arts de Berne.
© t.d.r.
15Les portraits habituellement mis en circulation sont les seuls dont l’histoire a hérité. Sans cesse remployés, ils immobilisent immanquablement la figure de l’artiste, dans l’imaginaire collectif, à un moment précis. Comme en histoire de l’art, le désir de diffusion prend le pas sur la rigueur historique jusqu’à sciemment créer – puis nourrir – un anachronisme, par leur juxtaposition à des œuvres qui leur sont antérieures. C’est le cas pour l’œuvre d’Aloïse, très longtemps demeurée confidentielle47. La première série des portraits, produite par la photographe suisse Henriette Grindat, date de 1963 – soit quarante ans après la découverte de l’artiste par Hans Steck ; ils ont pourtant été publiés sans plus de mention explicative et n’ont par ailleurs, comme ceux de Wölfli, jamais fait l’objet d’une lecture analytique approfondie. D’autre part, dans les deux cas, sont parvenues des séries de portraits réalisés au cours de la même séance de prises de vue. Mais leur monstration sérielle a systématiquement été écartée. Or elle permet à la fois d’appréhender un moment de « cristallisation » de l’artiste, de discerner les conditions de prises de vue, les différences entre les portraits, ainsi que les critères de sélection des images pour les éditions, etc. A contrario, extraire une seule photographie consiste à priver l’histoire de l’art brut de ces matériaux précieux. Cette inappétence pour le contenu significatif d’une prise de vue en série s’explique sans doute par l’intention narratologique. Si la suite d’images était présentée, le récit en serait modifié. Il ne se trouverait pas dans le « prélèvement » iconique car, sous l’effet de la juxtaposition, les photographies fonctionneraient plutôt comme des photogrammes. Elles révéleraient avant tout l’interstice existant entre chaque image – comme le font les blancs d’une planche contact – et, reportant « l’archive » en quelque sorte dans la marge, mettraient davantage l’accent sur l’existence de l’absence de prises de vue entre chaque enregistrement. Mode de narration très différent, ce dispositif génère la sensation d’une histoire visuelle en action et non plus celle d’une immortalisation, d’une stable fixation.
Mythologie de l’artiste brut. L’illusion référentielle48
1. Rémanence iconique
16Les prémices de l’art brut ont finalement une histoire photographique remarquable. L’ouvrage de Morgenthaler fait de surcroît doublement date, à la fois comme édition d’art « décisive » et comme point de départ de l’exhibition du portrait de l’artiste. Dès lors, il méritait sans doute une attention particulière, notamment quant à la nature réelle des images parues – et mises au service49 ensuite d’un champ entièrement inédit ; car depuis, l’art brut a sans cesse fait l’objet de collectes et de commandes photographiques. Suivant une démarche inspirée de l’histoire, et similaire en histoire de l’art, elles visaient essentiellement à rassembler des reproductions d’œuvres et des portraits, anticipant le plus souvent sur une édition illustrée, et furent ensuite uniquement destinées à étayer l’historiographie et les discours. Contribuant à un vaste système d’auto-référencement, les « diffuseurs de l’art brut50 » ont eux-mêmes nourri la production et élaboré articles, ouvrages, plaquettes, puis, après la Seconde Guerre mondiale, fascicules et fanzines. Mais l’art brut est aussi conçu à un moment où les images photographiques sont réduites à la fonction d’archives ou de témoignages historiques. Dès lors, elles y sont restées, associées à l’idée de neutralité, et l’impression (l’utopie) de disposer d’un « inventaire » de l’art brut, exclusivement composé d’images « vraies », fut confortée par le fait que, d’une part, toutes les photographies sont de fait absolument originales et, d’autre part, que la connaissance de certaines œuvres n’a été rendue possible que grâce à cette dernière (habitants-paysagistes, les machines de Heinrich-Anton Muller, la fresque de Sainte-Anne, etc.).
17Pour autant, aucun de ces usages – qu’il s’agisse d’éditions, de portraits ou de reproductions d’œuvres – ne signifie l’accès à la « reproduction », au sens littéral du terme, car de nombreux paramètres les éloignent en permanence de la copie. Superposer aujourd’hui les différents univers photographiques de l’art brut et ce contredit les font apparaître comme autant de lieux de création de vrai et de faux. Les portraits de Wölfli comme ceux d’Aloïse51, puis de la quasi-totalité des artistes bruts en sont l’expression la plus lisible. La plupart d’entre eux sont des prises de vue dites instantanées. Ils donnent a priori le sentiment de ne pas résulter d’une élaboration préalable52, mais contiennent en fait les signes de leur mise en scène. Elle est identifiable par son évidente parenté avec les canons traditionnels : en particulier les motifs très choisis du peintre ou de l’écrivain (Wölfli à sa table), posant dans un décor (entouré de ses œuvres, face au chevalet, dans l’atelier, à sa table, dans son bureau, sa bibliothèque, etc.) et avec des accessoires (plume, pinceau, en général tenus à la main, etc.). Il n’est alors pas anodin de constater que cette transposition du modèle (motif) de l’artiste ou de l’écrivain a d’ailleurs été préférée à celle tout aussi traditionnelle du « fou » – que l’on retrouve par exemple dans la collection Ferdière. Héritée de Géricault, son dessin consiste, à l’inverse, à révéler « la folie » à partir de l'imaginaire du visage53. La manière de photographier diffère ainsi résolument selon le sujet auquel l’opérateur se réfère, et la capture de morceaux de réalité n’exclut pas l’appel à un système de figuration. Il existe, depuis la seconde moitié du XIXe siècle, une pratique photographique de la composition inféodée aux conventions de l’art. Les photographes ont très souvent convié dans leurs arrangements les motifs de la gravure, de la peinture et du théâtre. Autant d’univers de l’artifice qui les éloignent, au passage, du paradigme documentaire. L’évocation des motifs classiques ravive chez les spectateurs le souvenir esthétique et suscite, souvent inconsciemment, une plus forte répercussion émotionnelle. Suivant ce principe de rémanence iconique se sont ensuite transmis des archétypes photographiques (figures de l’artiste, du fou, du pauvre, etc.). Bien que très prégnants, ces derniers ont la particularité d’être restés complètement ignorés du sens commun, étouffés sous le poids du présupposé analogique. Bien que le tout-venant ne le perçoive plus, nombre de photographies ne se départissent pas d’un héritage historique sensible et, en conséquence, d’un principe d’imagination54.
2. La photographie ne reproduit pas le réel, elle en crée
18Malgré leur apparence testimoniale, les portraits de Wölfli dans sa cellule55 réalisés à la chambre sur pied sont inévitablement le fruit d’aménagements réalisés hors du temps photographique. Ils peuvent d’ailleurs être efficacement confrontés aux reportages consacrés à la Waldau, dont les premiers datent des années 1910 (Heinz Feldmann). Dans une radicale opposition de points de vue, les uns montrent Wölfli en artiste (Morgenthaler, 1921), tandis que les autres sont convoqués pour témoigner de la « réalité » scientifique et médicale de l’établissement et reposent sur un traitement privilégiant l’objectivité documentaire (Docteurs Morgenthaler et Forel, Le Traitement des malades nerveux et mentaux, 1930)56. De même, la présence de nombreux détails identifiables dans les portraits de Wölfli – la cellule, les dessins, la trompette en papier, sa tenue retroussée, le béret, la chique de tabac57 – peut être perçue comme un enregistrement autant que comme une série de partis pris de la part de Morgenthaler qui aurait souhaité montrer Wölfli au plus près de tous les aspects de son quotidien, ou de Wölfli lui-même qui aurait refusé de poser autrement, et/ou du photographe. Le rôle de ce dernier intrigue d’ailleurs ici. S’il est en effet habituel qu’il soit à l’origine de la pose et de l’expression de son modèle, on peut supposer que, dans le contexte de la Waldau, aucune prise de vue n’a pu se faire sans une présence – celle de Morgenthaler et/ou d’infirmiers. Cette dernière a nécessairement modifié l’attitude de Wölfli et, au-delà, la manière dont l’image est venue se composer sous leurs yeux.
19À ce sujet, la pose relativement saugrenue de Wölfli dans sa cellule [Fig. 3] demeure surprenante, tout autant que l’expression finalement menaçante de Wölfli avec sa trompette en papier – son regard d’une force incroyable et porteur de toute la charge émotionnelle. Il est aisé d’émettre l’hypothèse que les portraits ont été joués ou rejoués – comme il est habituel de le faire face à un photographe – ou comme Wölfli a pu l’expérimenter à travers sa pratique du théâtre à la Waldau. Cette dernière est par ailleurs connue grâce à une photographie : Carlo M. et Adolf Wölfli participant à une reconstitution de la crèche. Si l’on considère que certains portraits ont été pour une grande part (re)composés, il n’est pas interdit d’imaginer que Wölfli aurait préféré poser en Empereur de Saint-Adolf, son univers, et que, dès lors, c’est plus vraisemblablement Morgenthaler qui aura souhaité le montrer en artiste burlesque. La photographie de Wölfli en paysan est sans doute le lieu le plus approprié pour s’interroger sur d’éventuelles projections visuelles de la part du psychiatre. À de nombreuses reprises dans ses écrits, il revient par exemple sur la puissance physique singulière de Wölfli. Il semble même que « sa constitution d’une vigueur peu commune » le marque assez pour que le commentaire médical en vienne à se transformer en légende : « On remarquera la musculature de ses bras sur la photographie. » Rétrospectivement, on peut se demander si ce n’est pas plutôt la photographie, noblement intégrée aux côtés de la page de titre de l’ouvrage de Morgenthaler, qui ne serait pas composée de manière à insister sur ce point ; choix du portrait en buste et non en pied, focalisation sur les bras par ailleurs croisés, sont autant d’éléments formels qui ne « témoignent » pas de la force physique de Wölfi, mais visent très manifestement à l’accentuer. Sur ces questions, Dubuffet est le premier, et le seul, à avoir restitué l’aveu de Morgenthaler quant à l’existence au moins d’une préparation des images. Dans le deuxième Fascicule de la Compagnie de l’Art Brut, consacré à Wölfli (1964), il fait suivre l’image de Wöfli dans sa cellule de la notice développée extraite de la monographie de 1921 et qui précisait : « […] Les deux tableaux qu’on aperçoit n’ont été accrochés que pour la photographie ; à l’ordinaire à part quelques images illustrées, les murs de sa cellule sont nus58 », puis il indique pour la photographie Wölfli à sa table de travail (Wölfli âgé), postérieure à l’ouvrage de Morgenthaler : « Wölfli avait lui-même collé cette photographie sur une feuille décorée, servant d’encadrement ». Si Morgenthaler et Dubuffet esquissent ainsi un début de l’histoire des portraits, ils passent toutefois sous silence de nombreux éléments. Dès lors, après eux, les images pourront aisément (re)prendre le statut de « simple » document.
Fig. 3, Adolf Wölfli dans sa cellule.

Photographie noir et blanc, Fondation Adolf Wölfli, Musée des Beaux-Arts de Berne.
© t.d.r.
3. L’œuvre photographique
20Entre inscription de la lumière et mise en scène, les degrés d’invention sont en fait la plupart du temps devenus indiscernables. Plus une image aura été conceptualisée et/ou diffusée, plus sa valeur documentaire – qui est un possible et non une nature ontologique – en est amoindrie. Chaque entremise, chaque intrusion, chaque usage, est un filtre surajouté qui l’éloigne un peu plus du simple enregistrement. L’auteur de la photographie est dès lors indispensable à la bonne appréhension de celle-ci – et davantage encore lorsqu’il s’agit de « scènes de vie ». Il est le détenteur de certaines des clés de lecture, des niveaux d’intervention et des contextes de mise en image ; ce d’autant plus qu’il est lui-même susceptible d’interférer dans la fabrication visuelle, au moment de la prise de vue – selon la complicité qu’il entretient avec son modèle, sur les tirages, puis, à travers la sélection des images, l’attribution des légendes, des dates, etc. Or, non sans créer une perte mémorielle considérable, ces éléments ne sont que très exceptionnellement collectés et archivés. De même, les photographies construites ont également subsisté. L’attrait pour les compositions est demeuré si inaltérable que l’on en retrouve un court indice dans des écrits plus récents : « Gilles Ehrmann qui est un artiste fait des arrangements qui sont de vraies compositions. Avant de les photographier il a dispersé mes fourbis, comme c’est dans les ateliers des grands maîtres.59 » (Gaston Chaissac)
21Les portraits de Wölfli puis ceux d’Aloïse apparaissent aujourd’hui comme des séries très élaborées et véritablement exceptionnelles. Curieusement, ils n’ont pas été admis comme tels par les tenants de l’art brut eux-mêmes. Ils ont, par effet de ricochet, échappé aussi à l’histoire de la photographie. Comme ailleurs et sans surprise, l’art brut a été le lieu d’éclosion d’œuvres photographiques originales, mais demeurées presque inconnues. Quelques productions font exception : celles de Robert Doisneau, Gilles Ehrmann, H. & A. Pfeifer (photographes de Walla), Mario Del Curto (photographe pour le Musée de Lausanne), ainsi que les remarquables photographies d’Augustin Lesage par Désiré Appourchaux. C’est sans conteste à Dubuffet puis à ses successeurs – Roger Cardinal, Michel Ragon, Michel Thévoz, Geneviève Roulin, Lucienne Peiry – que l’on doit le plus ce très long maintien dans l’oubli des créations photographiques intervenues au sein de l’art brut. Il revient en effet à son « inventeur » d’avoir particulièrement concouru à y consolider le mythe d’une photographie vouée à l’archivage.
Création de l’art brut par Jean Dubuffet. « Avec beaucoup de reproductions60 »
1. De l’édition d’art aux fascicules
22Avant même de se lancer dans la collection d’art brut (1945), Dubuffet – dont les albums sont aujourd’hui conservés à Lausanne – songe initialement à publier un ouvrage61 et place, à son tour, ouvertement la collecte de photographies au cœur de son projet62. Sa tentative n’est pas isolée, puisque des initiatives similaires ont été entreprises par Osorio Cesar au Brésil (1925), Karpov à Moscou, etc., mais la particularité de son ambition éditoriale reste sans doute d’avoir exigé quatre renoncements et près de vingt ans pour se concrétiser (1945-1964). De 1945 à 1947, Dubuffet imagine tout d’abord une série de quinze cahiers monographiques illustrés (Cahiers de l’art brut) qu’il souhaite faire publier par Gaston Gallimard avant que ce dernier ne se désiste du projet63. L’année suivante (1948), à l’occasion de la fondation de la Compagnie de l’Art Brut, il crée, avec l’aide de Breton, L’Almanach de l’art brut64, mais ce dernier n’a pas paru, faute d’éditeur. Pour la création de la deuxième association d’art brut, aux États-Unis, trois ans plus tard (1951), il aspire cette fois à la parution d’« un important ouvrage sur l’Art brut, abondamment illustré de reproductions en couleurs et en noir »65. Comme Prinzhorn, Dubuffet « n’abandonne à aucun moment l’idée de réaliser un ouvrage important66 », pourtant devenue chimérique. Il la maintient, ainsi donc que la photographie, à l’épicentre de sa construction. Le fait que Dubuffet n’envisage sa publication qu’inéluctablement illustrée montre qu’il dispose, dans le temps, d’une certaine liberté. Mais cette longue chronologie a pour effet de redonner une importance au livre de Prinzhorn qui, pendant ce temps, comme celui de Vinchon, continue de circuler. Car il faut finalement attendre 1963-1964 – et la création du Foyer de l’Art Brut en France – pour que Dubuffet se résigne à éditer des fascicules (Publications de la Compagnie de l’Art Brut) :
Nous préparons la publication d’un ouvrage qui comportera plusieurs volumes à paraître l’un après l’autre au cours des mois et années prochaines, et où seront groupées des monographies abondamment illustrées sur chacun des cas – au nombre d’une cinquantaine, avons-nous dit – estimés les plus significatifs de ceux qui sont présentés dans nos collections. Y seront jointes des reproductions des œuvres les plus marquantes parmi celles dont les auteurs nous sont mal connus. Nous y ferons figurer aussi des écrits caractéristiques parmi ceux dont les manuscrits sont entre nos mains et qui procèdent d’une position totalement inventive analogue à celle de l’art brut. Nous espérons faire paraître le premier de ces recueils à la fin de l’année en cours.67
2. Le feint sacrifice du luxe
23Dubuffet présente ses fascicules comme la publication d’un ouvrage, tandis que Lucienne Peiry, tout en évoquant « la perspicacité de Dubuffet qui a su éviter le piège d’une publication spectaculaire pour se consacrer à l’essentiel de chaque production », ajoute : « Les neuf cahiers de l’Art Brut représentent une encyclopédie de mille quatre cents pages.68 » La question soulevée par une édition consacrée à l’art brut est celle de la formule éditoriale à laquelle se conformer. Les conceptions de Dubuffet se révèlent, à ce propos, relativement contradictoires. D’un côté, dans ses écrits, il récuse toute tradition et passéisme69 et semble proscrire, en conséquence, l’édition d’art moderne bibliophile70 ; de l’autre, ses préférences éditoriales poursuivent très visiblement ce modèle et ne s’en extraient jamais complètement. Seul fait exception Prospectus aux amateurs de tout genre, paru chez Gallimard en 1946, et dont le titre est d’ailleurs évocateur de son aspect modeste71.
24Cet apparent paradoxe s’explique par l’émergence concourante du livre d’artiste72. Séduit par cette approche renouvelée, Dubuffet semble se résoudre à réviser ses aspirations bibliophiles. Il demeure toutefois attaché à l’idée de « créer » un « objet » et expérimente pour ce faire la publication d’opuscules rudimentaires, réalisés à la main grâce à une petite presse à imprimer domestique, avec sa compagne Lili (1948)73. Il adopte de même cette forme de livre pauvre pour ses premières monographies d’artistes bruts74. La parution du catalogue de l’exposition de 1959 à la galerie Les Mages d’Alphonse Chave (Vence), un an après La Schizophrénie par l’image de Robert Volmat, sous la forme d’une édition d’art luxueuse75 suggère cependant que Dubuffet n’a pas pour autant abandonné le souhait de livrer une édition d’art illustrée plus classique76. De même, si les neuf premiers fascicules ne sont pas d’authentiques éditions bibliophiles, il reste qu’un très grand soin est accordé aux sélections de papiers, typographies, mises en page et illustrations, et que ces derniers ne relèvent pas non plus de la « littérature courante ». Si les expositions d’art brut refusent toute rigueur et toute hiérarchie, les conceptions éditoriales, quant à elles, relèvent donc plutôt des constructions visuelles relativement admises.
3. Le fabuleux « rapport de gendarme »
25Selon ses écrits, Dubuffet poursuit l’objectif de « grouper, conserver et étudier » l’art brut77, mais, inversement aux « docteurs », de poser également en préalable la réunion de la documentation nécessaire à sa définition. Ses choix narratifs fondés sur « l’enquête » – pour laquelle il s’adjoint plusieurs collaborateurs78 – et le « document » rappellent ceux de la muséographie. Ils reposent sur la sélection d’artistes, la connaissance de leur biographie, la récolte de « témoignages », la recherche iconographique, la rédaction de « notices », accompagnées de la présentation des œuvres ; la méthodologie sera maintenue après Dubuffet et même quasi normalisée. La collection photographique (collecte et commandes) est alimentée en conséquence. Elle doit permettre de réunir les facteurs de détermination de l’artiste : son portrait, l’endroit où il vit, le cas échéant celui où il crée, ainsi que la reproduction de ses œuvres. Les tons et contenus des textes se veulent avant tout « historiques et littéraires », non critiques, et sont ainsi un contrepied à quelques précédents auteurs. Le Corbusier, par exemple, a consacré en 1936 un article à Louis Soutter, son petit-cousin, dans lequel il a livré une approche biographique très libre, accompagnée de reproductions de dessins mais d’aucun portrait (« Louis Sutter. L’inconnu de la soixantaine », Minotaure, n° 9).
26Les fascicules proposent une reconstitution dont les photographies semblent inséparables. Écrits et illustrations adoptent la forme du témoignage et de la description – y compris celle de l’aspect physique des artistes. Mais la « description » semble en fait, comme celles de Morgenthaler et Prinzhorn en leur temps, répondre plutôt à un désir de (re)composition d’un « personnage », très singulier, que les portraits photographiques, à travers leurs mises en scène, viennent également combler. Finalement, le metteur en scène de l’art brut réunit, comme au théâtre, l’ensemble des éléments diégétiques de l’artiste brut : le texte, le personnage, mais aussi les décors et les accessoires. Dans le même temps, Dubuffet assimile pourtant ses fascicules à « un ton de rapport de gendarme consignant des faits, sans trop d’interprétations et commentaires79 » et les fait ainsi glisser vers un idéal discursif contraire. En aucun cas considérées isolément, les photographies semblent douées, à travers cette intrication avec les textes, de la même impartialité. Ce prédicat de la stricte objectivité ne résiste pas à l’analyse, et la « reproduction » des portraits de Wölfli dès le deuxième fascicule en est à elle seule la démonstration. Il incite d’ailleurs à s’interroger davantage sur la posture adoptée par Dubuffet, qui par ailleurs maîtrise et connaît la photographie. On constate d’abord que Dubuffet n’utilise que très rarement le terme, très répandu, d’« illustration » et qu’il lui préfère celui de « reproduction ». Il semble, par ce biais, prendre ses distances avec l’exigence commerciale contemporaine de séduire désormais par l’image, mais il renforce surtout, par ce vocable, le caractère objectif supposé des images. Or, de fait, Dubuffet n’ignore absolument pas l’immense insuffisance technique des « reproductions [fausses] » qu’il invoque sans cesse. D’autres éléments laissent penser qu’il adopte délibérément une attitude d’indifférence quant à la valeur « mathésique » relative des photographies utilisées, plus particulièrement lorsqu’il s’agit de vues de portraits et de vues d’intérieurs, et quant à leur fonction plus connotative que descriptive. Supposons, par exemple, comme pour Morgenthaler, que la force et l’esthétique des portraits de Wölfli – comme ensuite ceux d’Aloïse80 – ne peuvent lui avoir échappé81. En prenant ainsi le parti de republier des portraits, qu’il sait pourtant peu analogiques, Dubuffet leur confère en quelque sorte une validité opératoire et entérine ce mode de diffusion de l’art brut, initié par Morgenthaler et fondé sur l’artifice de la figuration du motif « de l’artiste ».
4. Un processus commun de déperdition iconographique
27Hormis la célèbre photographie de Doisneau Lili et Jean Dubuffet, dans leur maison rue de Vaugirard à Paris en compagnie de Scottie Wilson82, très souvent publiée, l’iconographie photographique est beaucoup moins présente dans les deux ouvrages importants auxquels Dubuffet contribue ensuite : le catalogue de l’exposition au Musée des arts décoratifs (1967), qui comprenait 700 pièces environ de 75 auteurs, puis le catalogue de sa donation. Le Catalogue de la collection de l’art brut (4 104 œuvres, 133 auteurs), publié par la Compagnie de l’Art Brut en 1971, n’accueille de même aucun portrait des artistes. Seules figurent au début du livre six photographies du 137 rue de Sèvres (façade et vues intérieures)83. Enfin, dans l’ouvrage de Michel Thévoz consacré à L’Art brut (Skira, 1975), un seul portrait photographique a paru ; celui d’Aloïse, brièvement légendé dans le texte (Photographie d’Aloïse en 1963) et accompagné d’une mention dans la table des illustrations : « Aloïse, photographie de 1963 (Photo Henriette Grindat, Lausanne) »84. Il revient manifestement à Roger Cardinal d’avoir réintégré les portraits photographiques. Dans le catalogue Outsiders paru en 1979, les notices sont accompagnées de très nombreuses photographies, dont beaucoup ont d’ailleurs été retouchées afin d’être présentées en médaillons85. À nouveau, les portraits sont d’une très grande variété de compositions, mais s’imposent pourtant comme devant se suffire à eux-mêmes et accompagnent les textes sans être explicités. Comme Outsiders, le onzième fascicule de la Compagnie de l’Art Brut, paru en 198286, est lui aussi illustré à la fois de reproductions d’œuvres et des portraits de la plupart des artistes (Fusco, Joseph Vignes, Alois Wey, André Robillard, etc.). Les légendes n’indiquent que le nom des artistes ; les photographies sont anonymes, à l’exception de celles d’Alois Wey (photo Gudrun Filipa), d’Italo Perugi (photo Dominique Stroobant) et de Thérèse Bonnelalbay (photo Raoul Guglielmi). Le fascicule comprend ainsi quatre-vingt-treize illustrations, dont quinze photographies (quatre du jardin de François Portrat). Certaines d’entre elles montrent l’atelier, les œuvres et les accessoires de l’artiste (André Robillard, Carlo, Italo Perugi, François Portrat, Thérèse Bonnelalbay, etc.), tandis que Alois Wey et André Robillard posent avec une œuvre en main. De même, la monographie consacrée à Jean Dubuffet par Michel Thévoz (Skira, 1986) a été composée à partir de très nombreuses photographies de l’artiste. Bien que certaines manifestent une grande originalité, elles sont toutes accompagnées d’une légende lapidaire, d’un ton presque anecdotique : En 1905, La première communion, À 23 ans avec le singe de Jeanne Léger, En 1943 à Paris avec Georges Limbour, En 1948 à El Goléa…, jusque 1984. Les annexes – table des illustrations et remerciements – sont accompagnées des mentions « documents photographiques » et « matériel photographique ». Cette indifférence vis-à-vis de l’image, choisie, puis montrée, également ressentie dans les publications d’art brut, est le clair héritage du modèle éditorial de l’histoire de l’art, qui s’est développé tout au long au XXe siècle, et dont les éditions Skira – avec lesquelles l’art brut est historiquement lié – puis Flammarion en France ont représenté les principaux prescripteurs. On serait tenté d’en conclure que si Dubuffet puis ses successeurs s’opposent à l’art conventionnel, ils n’ont que très peu bousculé son premier vecteur esthétique et idéologique : l’édition d’art – revues, ouvrages, puis catalogues d’expositions – et livres d’artistes – livres pauvres et fanzines. Au risque de « dénaturer » l’art brut, ils se sont irrésistiblement emparés de toute la nouveauté contemporaine de ce dernier, sa puissance discursive iconotextuelle.
28L’art brut relève d’une double construction photographique au moins : les images et les éditions. Il a participé également, avec le politique, les sciences et l’art, au maintien de la photographie dans un usage – restreint à une lecture documentaire univoque et parfois paradoxale. Le projet purement descriptif passe pourtant nécessairement par la projection transformatrice de l’idée, de la représentation ou de l’interprétation, et ne peut en aucun cas exister en soi. Il reste alors à expliciter les raisons de cet attachement des tenants de l’art brut pour une approche restrictive de la photographie, celle qui historiquement la confine à une fonction indicielle. Les démarches du docteur Marie, de Morgenthaler, de Prinzhorn, de Dubuffet, puis de leurs successeurs permettent d’en deviner les contours. Les photographies y sont en réalité venues à l’appui de leurs discours, d’ailleurs très souvent apparentés au plaidoyer. En cela, la photographie a été utilisée pour le plus grand service qu’elle a en effet toujours publiquement rendu : celui de convaincre en silence de l’existence d’une chose ; car dans son domaine, c’est aux lecteurs qu’il revient d’être le plus souvent restés vierges de culture (Roger Cardinal).
La création photographique au sein de l’art brut
29Il découle de ce singulier historique la nécessité actuelle d’écrire l’histoire de la photographie dans l’art brut. Il faut indiquer, dans le même temps, qu’elle est aujourd’hui à la fois méconnue, mal documentée et très riche au point d’en être devenue incernable. Sont surtout connus la monographie consacrée à Mario Del Curto87 et, en France, l’ouvrage de Charles Soubeyran consacré aux photographies de Robert Doisneau et de Gilles Ehrman88. Les travaux de John Turner, Deborah Klochko et Roger Cardinal autour de l’exposition Create and be recognized, ouverte en 2004 à San Francisco (Yerba Buena Center for the Arts) puis à New York (George Eastman House, 2005)89, apparaissent exceptionnels. L’exposition présentait soixante-dix artistes qui ont utilisé la photographie ou des éléments photographiques, et parmi eux Wölfli, Henry Darger, Charles August Albert Dellschau (pour les « collages »), Howard Finster (pour les « photomontages »), Fred Ressler, August Walla, Eugene von Bruenchenhein, Alexandre Lobanov, Morton Bartlett90 (pour les « manipulations/tableaux »), etc. Si les œuvres sont ainsi identifiées, il reste que les processus de création demeurent quant à eux encore souvent très peu décrits. Les liens art brut/photographie sont ensuite demeurés circonscrits à cette découverte d’artistes qui ont utilisé ou pratiqué la photographie. En ce sens, l’exposition annonçait les valorisations plus récentes des œuvres photographiques de Hans Krusi, Arnold Odermatt, Albert Moser, Miroslav Tichý ou Sarah N.91. Mais l’« art brut » s’étant édifié à un moment où l’usage de la photographie se généralise et où elle accompagne désormais l’ensemble des expériences visuelles et esthétiques, sa présence dans l’art brut ne peut être que beaucoup plus significative. Entreprendre aujourd’hui de la décrire plus précisément conduit d’ailleurs très vite à la formation d’un immense « patchwork ».
30Pour tenter de présenter ce dernier, un classement typologique a été établi, mais il demeure toutefois fatalement incomplet et son application systématique s’avère aussi très vite inopérante. Il est possible de distinguer les photographies héritées de la construction même de l’art brut – principal sujet d’étude ici – qui pourraient notamment être approchées par le prisme des collections aujourd’hui constituées et des très nombreux fanzines et revues92, les photographies produites par les artistes – tel qu’amorcé par l’exposition Create and be recognized – et celles issues de photographes. Du côté de la pratique artistique, outre les découvertes promises à un avenir certain, il apparaît nécessaire d’établir des différenciations entre les œuvres photographiques (Lobanov, Ressler, Emerik Fejes, Daniel Havas93, etc.), celles dans lesquelles l’artiste accueille la photographie comme élément d’un plus ample processus (August Klose, Wölfli, Willem Van Genk, Virgili, etc.) et celles très nombreuses réalisées d’après photographies, souvent à partir des revues et journaux illustrés (dessins de Wölfli, Aloïse, Josef Wittlich, Francis Mayor, Théo Wiesen, etc.) ; pour l’exemple thématique ici, rappelons aussi l’œuvre monumentale Halloween de Jan Peter Tripp (1994). Conservée à Bienne, elle rassemble les copies des portraits photographiques de deux patients de la Waldau : Wölfli et l’écrivain Robert Walser (Wölfli en paysan, Robert Walser le 11 mai 1942 avec Carl Seelig)94.
31Cet examen plus circonstancié permettrait sans doute de déjouer les entremêlements. Ainsi, si Create and be recognized a le mérite d’avoir fait naître le sujet et de révéler des œuvres peu ou pas connues, certaines de ses propositions ne sont pas sans interpeller. L’intégration des collages de Wölfli à plan égal aux autres artistes peut, par exemple, apparaître discutable ; car il est établi que Wölfli ne s’est pas expressément intéressé à l’image photographique seule. Il est avant tout fasciné par l’assemblage narratif fictionnel que composent les revues illustrées – en particulier lorsqu’elles lui rappellent le roman d’aventure et nourrissent son autobiographie (Elka, Spoerri, Daniel Baumann). Selon Morgenthaler, ce sont d’ailleurs les seules « images » qu’il accrochait au mur de sa cellule. Dans ses dessins, textes, partitions musicales et motifs occupent en conséquence une place tout aussi, voire plus, privilégiée. Leur association avec la photographie est induite par le support et non le lieu intentionnel d’expression, et les comprendre comme un « collage photographique » en soi semble donc comporter le risque d’aboutir à une réduction de son œuvre.
32Certains artistes ont en revanche énormément participé à leur propre mise en image : soit ils ont pratiqué la photographie à des fins testimoniales et archivistiques, soit ils l’ont utilisée de manière à « contrôler » la circulation de l’iconographie les concernant (André Robillard). Les reportages et cartes postales du Facteur Cheval (1905) restent sur ce point les plus emblématiques, mais apparaissent également ici les artistes qui ont pu disposer d’un photographe attitré : Augustin Lesage (Appourchaux), August Walla (H. & A. Pfeifer), etc. On pense également aux autoportraits de Michel Nedjar, à Fleury Joseph Crépin dont plusieurs portraits circulent et parmi eux : Joseph Crépin, Autoportrait [photographique], huile sur verre, 1947, Sans titre [Joseph Crépin posant avec son vélo] [Fig. 4], ainsi qu’aux photographies publiées, celles de Friedrich Schröder-Sonnenstern par exemple (revue Panderma, 1962)95. L’ensemble des photographies consacrées à Lesage est particulièrement important : on le voit en mineur, posant dans son atelier [Fig. 5], devant les pyramides, à l’Institut métapsychique international, etc. Au-delà, il apparaît que les artistes spirites et médiumniques ont fait plus souvent l’objet de photographies (Lesage, Victor Simon, Crépin, etc.). Il conviendrait aussi de considérer cette place des portraits photographiques au regard de celle des autoportraits en général.
Fig. 4, Joseph Crépin avec son vélomoteur.

Photographie sépia, Villeneuve d’Ascq, LaM.
© t.d.r.
Fig. 5, Augustin Lesage chez lui à Burbure avec son épouse Mandine.

1936, photographie noir et blanc, Villeneuve d’Ascq, LaM.
© t.d.r.
33Outre le rôle des tenants de l’art brut et l’appropriation de la photographie par certains artistes, sont intervenues dans l’histoire de l’art brut les œuvres issues de photographes et qu’il convient de redécouvrir. Pour les plus facilement identifiables, il faut rappeler la place attribuée aux graffitis de Brassaï dans l’histoire de l’art brut, les images de Gilles Ehrmann (Chaissac, 1956, Raymond Isidore, etc.), de Hans Namuth, photographe de l’atelier de Jackson Pollock (résidence d’Alfonso Ossorio), de Jan Reich (Madge Gill), de Denise Bellon et Jacques-Bernard Brunius (Palais du Facteur Cheval), de Mario Del Curto, auxquels on peut ajouter Anatole Jakovsky (Frédéric Séron, Isidore, portrait de Crépin dédicacé), Henriette Grindat (Aloïse)96, Alain Bourbonnais (Émile Ratier, Giovanni Battista Podesta) et, plus récemment, Claude L. et Clovis Prévost ou Bernard Lassus, etc. Il faut compter également avec les très nombreuses photographies de Doisneau, réalisées par l’entremise de Robert Giraud, puis du docteur Bonnafé : Chaissac, Isidore, Séron, Joseph Marmin, Marie Espalieu, jardins de Camille Renault, etc. Inévitablement, il convient d’inclure cette « catégorie » des photographes connus au sein de l’immense part de la production demeurée, quant à elle, anonyme. Enfin, de fait, les photographies des lieux (Willem Van Genk…) et les portraits – et autoportraits – photographiques ont, par leur histoire, une place particulière. De nombreux corpus traversent d’ailleurs, avec autant de succès que ceux de Wölfli et d’Aloïse, l’histoire de l’édification de l’art brut, et, pour les plus notables, ceux de la bibliothèque de Willem Van Genk, Émile Ratier, Alain Bourdonnais, Judith Scott, Carlo Zinelli (en chasseur alpin, etc.), Benjamin Bonjour, Marie Espalieu (photo Doisneau), Josué Virgil (photo David Boeno), André Robillard (photo Pascal Martin…), etc.
34Bien que les relations entre art brut et photographie soient consubstantielles, elles n’ont été qu’extrêmement rarement interrogées. Dès leur émergence, « l’art des fous » puis l’« art brut » s’inspirent des schèmes théoriques issus des sciences humaines, histoire de l’art comprise (sélections, chronologies, biographies, portraits, œuvres, etc.). Ils s’érigent grâce aux publications illustrées en énoncés historiques, à la fois discursifs et visuels. Il s’agit autant pour les auteurs d’écrire « l’art brut » que de le mettre en image. Dans ce dispositif – qui n’est pas sans lien avec les avant-gardes –, la photographie joue silencieusement un des rôles principaux ; elle comble à la fois la nécessité de reproduire les œuvres, la quête, plus mythique, des portraits de certains auteurs, et se révèle également déterminante dans la mise en forme des éditions illustrées. Mais la construction de l’art brut intervient aussi à un moment où ces corpus photographiques n’ont a priori que l’unique intérêt de réunir des ensembles de documents et d’archives – le plus souvent d’ailleurs en prévision d’une diffusion éditoriale. Cette croyance collective en une valeur strictement testimoniale de la photographie a nourri un paradoxe historique. Commun à l’art brut, l’histoire et l’histoire de l’art, il oppose la neutralité sans cesse affirmée du recours aux images photographiques, d’une part, à un inéluctable principe d’invention visuelle, d’autre part. Ce dernier repose sur l’inévitable élaboration formelle des images photographiques, d’une part, et l’inhérente fonction narrative de l’iconotexte, d’autre part.
35Tardivement mise à jour, cette étude des relations entre art brut et photographie, comme objet et comme œuvre, semble n’être que le point de départ d’une histoire inédite, beaucoup plus vaste et plus complexe. Toutefois, bien que passionnante, cette approche stricto sensu s’avère aussi très délicate. Condamnée à son tour à l’encerclement disciplinaire, elle aboutit sans surprise à un quasi-non-sens – similaire à celui qui consiste à nier l’existence d’une discipline, ou d’une pratique, au profit d’une autre. Plutôt que d’écrire une histoire des relations art brut et photographie, il apparaît plus pertinent d’envisager de verser au dossier de l’histoire de l’art brut les spécificités connues de l’histoire de la photographie ainsi que celles des images. L’exemple des portraits de Wölfli demeurera sans doute sur ce point l’un des plus probants. D’un côté, la problématique d’une « photographie brute » posée par Create and be recognized a conduit les auteurs à y associer, de manière indifférenciée, les collages de Wölfli ; de l’autre, il apparaît que là où Wölfli entre le plus magistralement dans une histoire de la photographie est en ce que ses portraits constituent indéniablement la première fabrication iconique de l’« artiste brut », par ailleurs destinée à devenir un des topos de la perpétuation de la « figure de l’artiste » ; démonstration faite, la question « que fait l’art brut de la photographie ? » mérite, quant à elle, d’être toujours posée.
Bibliographie
Édition/illustration
Lucien Febvre, Henri-Jean Martin, L’Apparition du livre français, Paris, Albin Michel, 1958, rééd. 1971.
Claude Bellanger (dir.), Jacques Godechot, Pierre Guiral, Fernand Terrou, Histoire générale de la presse illustrée, t. 3 : de 1871 à 1940, Paris, PUF, 1972.
Roger Chartier, Henri-Jean Martin (dir.), Histoire de l’édition française, Paris, Fayard, Cercle de la Librairie, 1983.
Jean-Yves Mollier, « L’histoire de l’édition, une histoire à vocation globalisante », Revue d’histoire moderne et contemporaine, t. 43-2, avril-juin 1996, p. 329-348.
Alain Montandon (dir.), Iconotextes, actes de colloque, Clermont-Ferrand, mars 1988, GRCD, 1990.
Israël Armand (dir.), Brigitte Wandel, Livres d’art, histoire et technique, Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne, Éditions des Catalogues raisonnés de Paris, 1994.
Représentations/naturalisme
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André Gardies, Décrire à l’écran, Nota bene éditeur/Méridiens Klincksieck, 1999.
André Gaudreault, Du littéraire au filmique – Système du récit, Paris, Méridiens Klincksieck, 1989.
E. H. Gombrich, L’Art et l’illusion, psychologie de la représentation picturale, 1960, rééd., Paris, Gallimard, 1987.
Photographie
Ciro Bruni (dir.), Pour la photographie, actes du premier colloque international pour la photographie, janvier 1982, Paris VIII, vol. 1 « Photographie et écriture », « Photographie et théâtre », et deuxième colloque, septembre 1984, « Photographie et fiction », vol. 2.
Françoise Denoyelle, Le Marché de la photographie (1919-1939), la lumière de Paris, t. I et Les Usages de la photographie (1919-1939), la lumière de Paris, t. II, Paris, L’Harmattan, 1997.
Jérôme Thélot, Les Inventions littéraires de la photographie, Paris, PUF, 2003.
Notes de bas de page
1 Cf. « Lettre de Jean Dubuffet à Jean Paulhan », Mercredi [7 novembre 1945], in Jean Dubuffet - Jean Paulhan, Correspondance 1944-1968, Les cahiers de la NRF, Paris, Gallimard, 2003, p. 249.
2 Pour les plus cités : les docteurs Tardieu, Simon, Lombroso, Regnard, Sollier, Rogues de Fursac, Marie, Ladame, Pailhas, Steck, Ferdière, Waldau (Morgenthaler), Heidelberg (Prinzhorn), ainsi que Luys, Sérieux, Blin. Cf. Marcel Réja. L’art chez les fous. La nudité de l’art, Fabienne Hulak (présentation), Paris, Z’éditions, 1994 ; voir aussi Maurice Feuillet, « L’art français en péril. Le sadisme du laid », Le Gaulois artistique, 3e année, n° 36, 25 juillet 1929, p. 359-364 ; Paul Voivenel, « À propos des dessins de fous (une loi de constance artistique) », L’Archer, revue mensuelle de littérature et d’art, Toulouse, n° 3, mars 1930, p. 173-180 ; Lucienne Peiry, L’Art brut, « Tout l’art contexte », Flammarion, 1997, rééd. 2010, p. 25-27, et Fiorella Bassan, Au-delà de la psychiatrie et de l’esthétique. Étude sur Hans Prinzhorn, La Muette/Le Bord de l’eau, 2012, p. 32 et suiv. Prinzhorn a également signalé dans sa bibliographie de 1919 les contributions de langue allemande : Kraepelin, Sommer, Weygandt, Jaspers, Bleuler, Mohr, Schilder, etc., ibid., p. 35.
3 Docteur Marie, 1926 ; Galerie Bine, 1929.
4 Il existe de nombreux écrits sur cette vaste question. André Rouillé – qui l’a définie quant à lui comme « la crise de la photographie-document » – en a proposé une synthèse dans son ouvrage La Photographie, Gallimard, coll. Folio, 2005, p. 16-17. Voir aussi Susan Sontag, On photography, New York, Farrar, Straus and Giroux, (trad. Gérard-Henri Durand, Guy Durand), Paris, Seuil, 1979.
5 Cette étude s’appuie sur les références bibliographiques considérées comme incontournables pour l’histoire de l’art brut : les ouvrages de Morgenthaler (voir note 19), de Prinzhorn (voir note 21), les publications de Dubuffet, ainsi que John MacGregor, The Discovery of the Art of the Insane, Princeton, Princeton University Press, 1989 ; Michel Thévoz, L’Art brut, Genève, Skira, 1975, rééd. 1995 ; Michel Ragon, Du côté de l’art brut, Paris, Albin Michel, 1996, et Lucienne Peiry, op. cit., 1997. L’analyse de la publication des portraits de Wölfli s’est faite à partir des principales études monographiques parues : Hans Steck, Alfred Bader, Jean Dubuffet [et al.], Bildnerei der Geisteskranken. L’art brut: Insania pingens, cat. exp. 24 août-15 septembre 1963, Berne, Kunsthalle Berne, Kunsthalle, 1963 ; documenta 5, 1972, Kassel : Documenta, 1972 ; Elka Spoerri, Harald Szeemann, Elsbeth Pulver [et al.], Adolf Wölfli, Berne, Fondation Adolf Wölfli, Musée des Beaux-Arts, 1976 ; Adolf Wölfli. Zeichnungen 1904-1906, Berne, Kunstmuseum, Stuttgart, Hatje Cantz, 1987 ; Elka Spoerri, Max Wechsler, Adolf Wölfli. Geographisches Heft n° 11, Berne, Fondation Adolf Wölfli, Kunstmuseum, Stuttgart : Hatje Cantz, 1991 ; Elka Spoerri, Peter Streiff et Kjell Keller, Allen S. Weiss, Michel Thévoz, Jürg Stenzl, Wölfli. Dessinateur-compositeur, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1991 ; Elka Spoerri, L’Art d’Adolf Wölfli. Écrivain, poète, dessinateur, compositeur, Bâle, Sandoz, 1993 ; Bettina Hunger, Michael Kohlenbach, Roman Kurzmeyer, Ralph Schröder, Martin Stringeler, Hubert Thüring, Porträt eines produktiven Unfalls. Adolf Wölfli: Dokumente und Recherche, Francfort, Stroemfeld/Nexus, 1993 ; Elka Spoerri (dir.), Adolf Wölfli: draftsman, writer, poet, composer, Berne, Adolf Wölfli Foundation, Museum of Fine Arts Bern Ithaca ; Londres : Cornell University Press, 1997 ; Michel Beretti, Armin Heusser, Der letzte Kontinent. Bericht einer Reise zwischen Kunst und Wahn. Ein Bilder- und Lesebuch mit Materialen aus dem Waldau-Archiv (Le dernier continent ou la Waldau, asile de l’art), cat. exp., Paris, Centre culturel suisse, 11 mai-30 juin 1996, Berne, Bibliothèque Fédérale Suisse, 28 février-19 avril 1997, Zurich, Limmat, 1997 ; Daniel Baumann, Adolf Wölfli (1864-1930), cat. exp., octobre 1998, Rome, Sala 1, novembre-décembre 1998, Milan, Centre culturel Svizzero, Rome, De Luca, 1998 ; Elka Spoerri and Daniel Baumann (dir.), The art of Adolf Wölfli. St. Adolf -Giant-Creation, cat. exp., 25 février-18 mai 2003, New York, American Folk Art Museum, 18 septembre-12 décembre 2003, Milwaukee Art Museum, Wisconsin, New York, American Folk art Museum.
6 Cf. Michel Thévoz, op. cit., p. 12 : « À la première question, celle de l’histoire de la création d’art brut, on ne peut répondre que par conjectures […] ». Cf. Joseph Rogues de Fursac, Les Écrits et les dessins dans les maladies nerveuses et mentales, Paris, Masson, 1905.
7 Cf. « Le musée de la folie par le Dr Marie », Je sais tout, n° 10, Paris, Pierre Lafitte, Avenue de l’Opéra, octobre 1905, p. 353-360.
8 Cf. Marcel Réja, « L’art malade : dessins de fous », Revue universelle, recueil documentaire universel et illustré, Paris, Larousse, 1901, p. 913-915 et p. 940-944 ; Marcel Réja, « L’art chez les fous », Mercure de France, t. 68, n° 244, 15 août 1907, p. 628-636.
9 Cf. Paramé, Guide du musée de l’Ermite de Rothéneuf, Rothéneuf, Musée de l’Ermite de Rothéneuf, 1910 ; Gilles Ehrmann, Les Inspirés et leur demeure, Paris, Le Temps, 1962 ; Anatole Jakovsky, Les mystérieux rochers de Rothéneuf, Paris, Encre, coll. « Les banlieues de l’art », 1979. Certaines photographies sont attribuées à G. Flandre, in Madeleine Lommel, L’Aracine et l’art brut, Nice, Z’éditions, 1999.
10 Cf. André Jean, Le Palais Idéal du Facteur Cheval à Hauterives. Documents recueillis par André Jean, Montpellier, Causse, Graille et Castelnau, 1937 ; Gilles Ehrmann, op. cit. ; Jean-Pierre Jouve, Claude et Clovis Prévost, Le Palais Idéal du Facteur Cheval. Quand le songe devient réalité, Paris, Éditions du Moniteur, 1981, rééd. ARIE éditions, 1994 ; Charles Soubeyran, Le Palais Idéal sous l’objectif, Collection de l’Art Brut, Lausanne, livret d’exposition, Centenaire du Palais Idéal du Facteur Cheval, 4-30 septembre 2012, 2012 ; Cent regards pour le Facteur Cheval, Hauterives, Fage éditions (Lyon), 2012 : l’iconographie comprend le premier reportage réalisé par le journal La Vie Illustrée (10 novembre 1905), les cartes postales produites par le Facteur Cheval (1905), les personnalités ayant posé devant le Palais (le facteur lui-même, quelques surréalistes, etc.), les photographies réalisées par Robert Doisneau, Gilles Ehrmann, Denise Bellon, etc. Ces dernières ont paru dans Vu, le 21 octobre 1936, ont été exposées la même année au MoMA, puis publiées par Paris-Match en 1938.
11 La photocollographie, nom donné au procédé industriel de phototypie, est une impression par moulage de la gélatine. Une plaque de verre enduite de gélatine bichromatée sert de surface d’impression. L’opérateur y installe le négatif, puis expose l’ensemble à la lumière (par contact). Sous l’action de la lumière, la gélatine durcit (là où les zones du négatif sont claires, correspondant aux parties sombres de l’image positive) tandis qu’elle reste soluble sous les parties foncées (non soumises à la lumière). Sous l’effet du rinçage, les zones foncées sont « dépouillées » et l’image durcie et pigmentée apparaît. Le support est alors humidifié et l’encre grasse adhère aux zones de gélatine solidifiée suivant le principe de la lithographie (eau et huile se repoussent). L’impression finale est obtenue par pression du papier contre la face encrée de la plaque. Bien que son principe soit connu dès les années 1850, la similigravure ne trouve sa forme aboutie qu’au début des années 1980. Inventée en France par Pierre Petit, elle a été considérablement améliorée par Meisenbach en Allemagne (1882). Elle consiste à imprimer à travers une trame (lignes entrecroisées ou parallèles sur deux plaques). Une couche de gélatine est interposée entre le négatif et la plaque afin d’obtenir une matrice dans laquelle les tons seront fractionnés en points plus ou moins denses et qui permettront ainsi une restitution optique des demi-teintes. Cf. Lucie Goujard (dir.), Voyages pittoresques. Normandie (1820-2009), cat. exp., Musées de Caen, Rouen et Le Havre associés, 16 mai-16 août 2009, Milan, Silvana editoriale, 2009, p. 112.
12 Fils du célèbre libraire de Gray (Haute-Saône) Nicolas Bergeret, le photographe Albert Bergeret s’installe à Nancy vers 1888, après un passage à Paris. Collaborateur d’un des principaux éditeurs photographiques de Paris Charles Mendel (1886-1893), membre de la Société française de photographie à partir de 1891, il découvre la phototypie en 1889 et prend alors la direction des ateliers d’une des plus importantes imprimeries de phototypie française, l’imprimerie Jules Royer (successeur du lithographe nancéen Vicare en 1868, Jules Royer s’était spécialisé dans la phototypie à partir de 1886). C’est en juin 1898 que Bergeret fonde sa propre imprimerie, également maison d’édition : L’Imprimerie Artistique de l’Est, au 23 rue de la Pépinière (Nancy). Devenu célèbre pour la production de ses cartes postales, Bergeret organise, dès 1905, la fusion de sa société avec deux autres imprimeries nancéennes (A. Humblot et Simon Helmlinger et Cie), sous la raison sociale « Imprimeurs Réunis de Nancy », au capital de 2 millions de francs. Il en assure ensuite la présidence. Cf. Lucie Goujard, L’illustration des œuvres littéraires par la « photographie d’après nature ». Une expérience fondatrice d’édition photographique (1889-1914), thèse de doctorat, histoire de l’art contemporain, Université de Lille 3, 2001-2005, p. 323 et suiv.
13 Les vignettes photographiques (du quart de page à la demi-page) viennent ainsi se substituer aux planches hors-texte.
14 Cf. Lucie Goujard, « L’art en prétexte. Naissance de l’édition moderne au tournant des XIXe-XXe siècles », in Revue de la Bibliothèque nationale, n° 44, octobre 2013, p. 44-53, et Lucie Goujard, L’illustration des œuvres littéraires par la « photographie d’après nature »…, op. cit.
15 Ces choix résident dans ceux du format de l’ouvrage, de la qualité de papier et de tirage, du soin apporté à la typographie et à l’illustration, etc.
16 Voir les recherches menées sur l’illustration et le livre depuis les premiers travaux de Lucien Febvre, puis Roger Chartier et Henri-Jean Martin (références bibliographiques ci-dessous).
17 Iconotexte : terme utilisé pour définir une « alliance préalablement élaborée du texte et de l’image au service d’un discours ». Cf. Alain Montandon (dir.), Iconotextes, actes de colloque (Clermont-Ferrand, 1988), Clermont-Ferrand, Centre de recherches en communication et didactique / Paris, Ophrys, 1990.
18 Cf. Lucienne Peiry, op. cit, 1997, p. 24 ; Michel Thévoz présentait Prinzhorn comme « auteur de l’ouvrage fondamental », in Michel Thévoz, op. cit., p. 15, et Morgenthaler comme « précurseur », ibid., p. 44.
19 Cf. Walter Morgenthaler, Un aliéné en tant qu’artiste, Berne, Bircher, 1921, publié en France par Dubuffet sous le titre Adolf Wölfli, Fascicule de l’art brut, n° 2, [trad. Henri-Pol Bouché], 1964. Voir aussi rééd., Berne, Vienne, Berlin, Medusa, 1985 ; Lucienne Peiry, op. cit, 1997, p. 22.
20 Cf. La Beauté insensée. Collection Prinzhorn – Université de Heidelberg (1890-1920), cat. exp., 14 octobre 1995-28 janvier 1996, Charleroi, Palais des Beaux-Arts, 1995.
21 Paru aux Éditions Springer et très tardivement en France chez Gallimard, en 1984, sous le titre discuté Expressions de la folie. Le terme Bildnerei correspond en effet davantage à « imagerie (illustrations) » de la folie qu’à « expressions ». Le titre de Prinzhorn contenait par ailleurs un long sous-titre qui a été supprimé par l’éditeur : Ein Beitrag zur Psychologie und Psychopathologie der Gestaltung (Une contribution à la psychologie et à la psychopathologie de la configuration). Cf. Lucienne Peiry, op. cit, 1997, p. 22.
22 À ce propos, le portrait de Prinzhorn qui a été le plus souvent publié, depuis son insertion dans Variétés (voir note 38), témoigne de cette assimilation. Prinzhorn – à l’inverse de Morgenthaler – a organisé de son vivant sa médiatisation européenne. Dans ce portrait, produit par Walthari Dietz en 1932 (collection Prinzhorn, Heidelberg), il n’échappe pas qu’il y pose en figure du penseur, de l’intellectuel, davantage que du médecin. Par ailleurs, cette image associée à l’art brut a été réalisée dans le contexte de l’avènement du national-socialisme et quelques mois avant sa disparition.
23 Pour la plupart suisses : Karl Genzel dit Brendel, August Klett dit Klotz, Peter Meyer dit Moog, August Natterer dit Neter, Johann Knopf dit Knüpfer, Clemens von Oertzen dit Viktor Orth, Hermann Beehle dit Beil, Freiherr von Wieser dit Heinrich Welz, Joseph Sell, Franz Karl Bühler dit Pohl. Cf. Fiorella Bassan, op. cit.
24 Cf. Caroline Douglas, « Inside out », in La Beauté insensée. Collection Prinzhorn, op. cit., p. 29 ; Michel Thévoz, op. cit., p. 44-45 ; Fiorella Bassan, op. cit., p. 9 et p. 22.
25 Dont cinq réalisées par Wölfli.
26 Dont seize en couleurs. Pour la référence à Paul Éluard, cf. Paul Éluard, Lettres à Joël Bousquet, préface et note de Lucien Scheler, Paris, Éditeurs français réunis, 1973, cité par Fiorella Bassan, op. cit., p. 10.
27 Cf. Bettina Brand, « Heidelberg, des origines jusqu’en 1945 », in La Beauté insensée. Collection Prinzhorn, op. cit., p. 29.
28 Cf. Lucienne Peiry, op. cit., p. 30, et Bettina Brand, op. cit., p. 29 ; Fiorella Bassan, op. cit., p. 10.
29 Depuis la fin du XIXe siècle, la diffusion de l’art et des objets connaît un développement sans précédent. Il est favorisé par celui du marché, l’essor des collections, des expositions, des éditions, ainsi que le rôle récent des galeries et des marchands. Cf. Lucie Goujard, « Murs et merveilles. La photographie détentrice de la fable », in Corps subtils. Une traversée des collections d’art brut et d’art indien de Philippe Mons, cat. exp. LaM, 8 juin-20 octobre 2013, Villeneuve d’Ascq, LaM, 2013, p. 129-133.
30 Cf. Michel Thévoz, op. cit., p. 44. Pour la référence à la « hiérarchie qualitative », cf. Caroline Douglas, op. cit., p. 59. Dès 1910, Morgenthaler avait créé un petit musée au sein de la Waldau, situé au-dessus de l’amphithéâtre où il enseignait. À la fin des années 1930, Gaston Ferdière conçoit quant à lui l’idée d’un « musée laboratoire » avec Jacques Vié à l’hôpital Sainte-Anne.
31 Cf. Fiorella Bassan, op. cit., p. 193.
32 Cf. Céline Delavaux, Dubuffet et l’art brut : les enjeux d’un discours, thèse de doctorat en littérature française, Université de Paris 8 (Vincennes - Saint-Denis) et Université du Québec (Montréal), Gérard Dessons, Michèle Nevert (dir.), mai 2005, p. 147.
33 Sur ce sujet des relations entre photographie et écriture de l’histoire et de l’histoire de l’art, voir « Bibliographie », in André Rouillé, op. cit., 2005.
34 Cf. Georges Didi-Huberman, L’Image survivante. Histoire de l’art et temps des fantômes selon Aby Warburg, Paris, Minuit, 2002 ; Walter Benjamin, Je déballe ma bibliothèque, 1931, rééd. Payot, 2000 ;Walter Benjamin, « L’œuvre d’art à l’ère de sa reproductibilité technique », in L’Homme, le langage et la culture. Essais, Paris, Denoël-Gonthier, 1974 ; André Malraux, Le Musée imaginaire, Genève, Skira, 1947 ; Les Voix du silence, Paris, NRF, 1951, rééd. Paris, Gallimard, 1965 ; André Malraux, Le Musée imaginaire de la sculpture mondiale, Paris, Georges Lang, 1952-1954 ; Henri Zerner, Écrire l’histoire de l’art. Figures d’une discipline, Paris, Gallimard, 1997 ; Baptiste Brun, « Le Musée imaginaire de Jean Dubuffet ? Réflexions sur la documentation photographique dans les archives de la Collection de l’Art Brut », Cahiers de l’École du Louvre, n° 1, 2012 ; Lucie Goujard, « Murs et merveilles. La photographie détentrice de la fable », op. cit.
35 Depuis John Haslam, pharmacien à l’hôpital de Bethlem (Londres), 1810, cité par Caroline Douglas, op. cit., p. 61.
36 La répercussion émotionnelle des reproductions photographiques est radicalement différente suivant le type de procédé de reproduction utilisé ; les procédés courants, comme la similigravure, ont un impact nettement inférieur à ceux de plus haute qualité (photocollographie, héliogravure).
37 Cf. Hans Prinzhorn, Bildnerei der Gefangenen. Studie zur bildnerischen Gestaltung Ungeübter, Berlin, A. Juncker, 1926.
38 Pour la référence à Kunstblatt, cf. Les Chemins de l’art brut4, Jean Dubuffet et l’art brut, Musée d’art moderne de Villeneuve d’Ascq, 2005, p. 42 ; Fiorella Bassan, op. cit., p. 154, et pour la référence à Variétés (1929) et Visages du Monde (1935) : Anouk Capé, « La fée-psychose, le fou et le poète », in Art brut : une avant-garde en moins ?, études réunies par Savine Faupin et Christophe Boulanger (LaM, Musée de Villeneuve d’Ascq), Paris, L’Improviste, 2011, p. 29-32.
39 Albert Skira joue un rôle important dans les années 1930 pour l’édition d’art et fonde notamment la revue artistique et littéraire de luxe Minotaure (1933-1939), dans laquelle il fait paraître des dessins d’aliénés, des messages médiumniques, des objets rituels africains, des cartes postales, des décalcomanies et des graffitis ainsi que les articles de Breton sur « Le Message automatique », de Le Corbusier sur Louis Soutter. Cf. Lucienne Peiry, op. cit., 1997, p. 41-42 ; Gérard Durozoi, « Le différend Breton-Dubuffet fait-il conflit entre deux avant-gardes », Art brut : une avant-garde en moins, op. cit., p. 41.
40 Sur ce sujet, voir par exemple le témoignage de l’éditeur José Corti à propos des photographies de Brunius (Palais du Facteur Cheval) : « Bernard Brunius avait tiré de ce monument aberrant une multitude de photos […]. Ces photos pouvaient constituer un album de grand intérêt […] ; mais l’éditer n’allait ni sans grande dépense ni beaucoup de risques – et les mécènes étaient morts », in Cent regards pour le Facteur Cheval, op. cit., p. 37.
41 Parutions françaises : Jean Vinchon (L’Art et la Folie, Paris, Stock, 1924, 230 p. et 33 ill. noir et blanc, pl. hors-texte en fin de volume), Jean Dequeker, Henri Ey (La Psychiatrie devant le surréalisme, 1948), Françoise Minkowska (De Van Gogh et Seurat aux dessins d’enfants. À la recherche du monde des formes (Rorschach), 279 p., 3 ill., pl. hors-texte, 1949), Jean Delay (Expressions plastiques de la folie, 1956, ill.), Robert Volmat (L’Art psychopathologique, 1956, 169 ill., et La Schizophrénie par l’image, 1958, 10 pl. hors-texte), Gaston Ferdière. Cf. Gaston Ferdière, « Recettes pour voir dedans », Visages du monde, mars 1939, in Charles Soubeyran, Les Révoltés du Merveilleux, [Robert Doisneau, Gilles Ehrmann, phot.], Cognac, Le temps qu’il fait, 2004, p. 11. Concurremment paraît la revue Bizarre, fondée par Jean-Jacques Pauvert, l’éditeur du Catalogue intégral des travaux de Jean Dubuffet (Max Loreau, 20 fascicules, 1942-1964), et abondamment illustrée : Vues du site Camille Renault, n° 11, octobre 1955, Jean Oury, « Auguste For », photographies de la collection Ferdière par Aubert, n° 6, novembre 1956, p. 46-55, etc. Cf. Savine Faupin, Christophe Boulanger (dir.), Habiter poétiquement, cat. exp., 25 septembre 2010-30 janvier 2011, LaM, Musée de Villeneuve d’Ascq, 2010, p. 16 et p. 264.
42 Connu par le témoignage d’André Masson, in « Une précision d’André Masson sur l’art brut », Le Monde, 6 octobre 1971, in André Breton, Œuvres complètes, III, notes, Paris, Gallimard, p. 1407, cité par Fiorella Bassan, op. cit., p. 154. Fiorella Bassan restitue aussi le témoignage de Dubuffet : « Naturellement je n’ai pas pu le lire, parce qu’il était écrit en allemand », p. 182.
43 Cf. Lucienne Peiry, op. cit., 1997, p. 22. Voir aussi Céline Delavaux, op. cit., p. 147 : « Il est clair que pour Morgenthaler l’artiste l’emporte sur l’aliéné : transgressant l’usage psychiatrique qui prône l’utilisation d’un pseudonyme, il nomme dûment Wölfli et publie sa photographie. »
44 Notre étude ne prend en exemples que les iconographies les plus connues et marquantes : Adolf Wölfli, Aloïse Corbaz, Augustin Lesage. Sur le portrait en photographie, voir les travaux d’André Rouillé sur Disdéri ainsi que ceux consacrés à Nadar ; Dominique de Font-Réaulx, Dans l’atelier, « La photographie au Musée d’Orsay », Milan, 5 Continents, 2005 ; Clément Chéroux, « Clairs visages hors du temps rassemblés. Les portraits de Man Ray », in Clément Chéroux (dir.), Man Ray. Portraits : Paris-Hollywood-Paris, Paris, Centre Pompidou, 2010 ; Lucie Goujard, « Le témoignage visuel mis en mouvement. Portraits d’Erik Satie, de Suzanne Valadon à Man Ray », in Valadon, Utrillo, Utter, cat. exp., Musée Paul-Dini de Villefranche-sur-Saône, 16 octobre 2011-12 février 2012, 2011, p. 28-33 (pratique de la mise en scène dans les portraits amateurs et intimes).
45 Source de ce paragraphe : Savine Faupin, LaM, Musée de Villeneuve d’Ascq.
46 Restitution d’un témoignage oral. Voir aussi Jules Leclercq (1894-1966). Les Chemins de l’art brut5, cat. exp., Université catholique de Lille, 16 septembre-16 décembre 2006, Lille, Musée d’art moderne Lille Métropole, 2006.
47 Sur Aloïse, cf. docteur Alfred Bader, Images de la folie, miroir de l’âme humaine. La vie et l’œuvre d’Aloyse et La vie et l’œuvre de Jules, in Insania Pingens, Bâle, Ciba, 1961 ; Jacqueline Porret-Forel, Aloyse ou la peinture magique d’une schizophrène, Imprimerie Jaunin, Lausanne, 1953 ; Jean Dubuffet, Jacqueline Porret-Forel, Aloïse, Publications de l’art brut, Fascicule n° 7, 1966 ; Hans Steck, « Aloïse », in Psychopathologie de l’expression, vol. 22, Bâle, Sandoz, 1975.
48 Il ne s’agit pas ici de nier la valeur documentaire des images photographiques, mais d’interroger ses limites. Issue de la recherche littéraire pour définir le réalisme et le naturalisme, l’expression définit une narration induisant avant tout l’invention, l’introduction d’éléments de fiction, et à laquelle est nécessairement associée la restitution d’éléments strictement réels et documentaires. Cf. Michael Riffaterre, « L’illusion référentielle », in Roland Barthes, Leo Bersani, Philippe Hamon, Michael Riffaterre, Ian Watt, Littérature et réalité, Gérard Genette, Tzvetan Todorov (dir.), Seuil, 1982, p. 91-118 : « Tout comme l’illusion intentionnelle substitue à tort l’auteur au texte, l’illusion référentielle substitue à tort la réalité à sa représentation […] », p. 93. Voir aussi Gérard Genette, « Vraisemblance et motivation », Roland Barthes, « L’effet de réel », Communications, n° 11, 1968. Cf. Lucie Goujard, L’illustration des œuvres littéraires par la « photographie d’après nature »…, op. cit., 2005.
49 Depuis François Arago jusqu’à Eugène Delacroix et Baudelaire, la photographie, fournissant des modèles aux artistes, est le plus souvent proposée par le monde artistique comme la parfaite « servante des arts ».
50 Lombroso, Ladame, Marie, Waldau, Prinzhorn, Dubuffet, puis Ferdière, Lucien Bonnafé, Sainte-Anne, Collection de l’Art Brut, Gugging, L’Aracine, etc.
51 Il est par exemple connu qu’Aloïse posait toujours devant l’objectif. Elle n’a en effet que très rarement pu être photographiée de face car l’expression de son regard restait inchangeable. Les nombreuses vues de trois quarts et de profil sont autant de parades de la part des photographes pour l’éloigner de sa « figure de fou ».
52 Au moment où l’on utilise la photographie comme strict outil documentaire – c’est-à-dire jusque dans les années 1990 –, on lui concède déjà de posséder un supplément d’âme qui la rend émotionnellement plus percutante, en particulier lorsqu’elle représente des êtres vivants. Cela est prégnant, notamment lorsqu’on compare les charges émotionnelles des portraits photographiques avec celles des portraits peints. De là naît une tradition du portrait photographique venue progressivement remplacer ces derniers.
53 Voir par exemple en contrepoint les portraits les plus souvent diffusés d’Antonin Artaud ou de Henry Darger. Voir aussi Visages de fous [collection Ferdière], livret d’exposition, 5-30 novembre 1996, Paris, Galerie 1900-2000, 1996. Sur la « photographie des fous », cf. Georges Didi-Huberman, Invention de l’hystérie. Charcot et l’iconographie de la Salpêtrière, Paris, Macula, 1982 ; Louis Aragon, André Breton, « Le cinquantenaire de l’hystérie », La Révolution surréaliste, n° 11, 1928.
54 Dans la photographie de Wölfli dans sa cellule par exemple, on observe que le visage a été placé dans l’axe du cercle, que la pile de cahiers a vraisemblablement été composée et que des relations peuvent être établies avec ce que l’on connaît de l’aménagement de la cellule de Wölfli et du plafond décoré. On note également que c’est le même dessin qui a été utilisé pour les deux photographies (Wölfli dans sa cellule et Wölfli avec sa trompette en papier).
55 Wölfli désignant une de ses œuvres, regardant l’objectif ou en posant avec sa trompette en papier.
56 Cf. Le Traitement des malades nerveux et mentaux, manuel édité sous les auspices de la Société suisse de psychiatrie, Berne, Hans Huber, 1930. Sur ce sujet, voir aussi les photographies publiées dans le catalogue d’exposition Der letzte Kontinent, « Die Psychiatrische Klinik Waldau um 1920 » (La clinique psychiatrique de la Waldau en 1920), op. cit., p. 24 et suiv.
57 Il est par exemple connu que Wölfli, qui se plaignait d’excès de chaleur, retroussait en effet quotidiennement ses vêtements, description notamment reprise par Dubuffet dans le deuxième Fascicule de l’art brut.
58 « L’attitude qu’il prend d’ordinaire pour expliquer ses tableaux est caractéristique. Dans les derniers temps, il ne quittait jamais le béret, sa coiffure préférée, pas plus que la chique de tabac qui gonfle sa joue gauche. Été comme hiver il retrousse ses manches de chemise, ses jambes de pantalon et ses chaussettes. Sa constitution est d’une vigueur peu commune (on remarquera également la musculature de ses bras sur la photographie de la page 21). Dans les dernières années l’âge a sensiblement marqué Wölfli. Les deux tableaux qu’on aperçoit n’ont été accrochés que pour la photographie ; à l’ordinaire, à part quelques images illustrées, les murs de sa cellule sont nus. Devant lui s’élève la pile de ses œuvres ; celle du dessus se présente encore en feuilles détachées, alors qu’au-dessous on aperçoit quatre forts volumes. Tout en haut se trouvent deux rouleaux de papier placés en croix : ce sont les trompettes qu’il utilise pour jouer ses compositions musicales. Derrière lui, à terre, du papier blanc et divers dessins épars. » Voir aussi Walter Morgenthaler, « Tafelerklärungen », op. cit., p. 117 et suiv.
59 Cf. Charles Soubeyran, op. cit., 2004, p. 32.
60 Cf. Jean Dubuffet, « Lettre à Madeleine Lommel, 9 août 1982 », in Madeleine Lommel, L’Aracine et l’art brut, op. cit., p. 14.
61 Cf. Michel Thévoz, op. cit., p. 53 ; Baptiste Brun, « De l’homme du commun à l’art brut : “mise au pire” du primitivisme dans l’œuvre de Jean Dubuffet : Jean Dubuffet et le paradigme primitiviste dans l’immédiat après-guerre (1944-1951) », thèse de doctorat, histoire de l’art contemporain, Paris X Nanterre, Thierry Dufrêne (dir.), juin 2013.
62 Sur les photographies rassemblées par Dubuffet en vue de ses publications, cf. Lucienne Peiry, op. cit., p. 51-54. Sur Dubuffet, cf. Max Loreau, Catalogue des travaux de Jean Dubuffet, 1966… ; Jean Dubuffet, Prospectus et tous écrits suivants, textes réunis et présentés par Hubert Damisch, Paris, Gallimard, 4 vol., 1986 et 1995 ; Michel Thévoz, Dubuffet, Genève, Skira, 1986 ; Daniel Abadie (dir.), Dubuffet, cat. exp., présentée à l’occasion du centenaire de la naissance de l’artiste, Paris, Centre Pompidou, Galerie 1, 13 septembre-31 décembre 2001, Paris, Centre Pompidou, 2001 ; Marianne Jakobi, Jean Dubuffet et la fabrique du titre, Paris, CNRS, 2006 ; Julien Dieudonné, Marianne Jakobi, Dubuffet, Paris, Perrin, 2007.
63 Cf. Michel Thévoz, op. cit., p. 53, Lucienne Peiry, op. cit., p. 44-45, et Céline Delavaux, op. cit., p. 56.
64 Cf. Céline Delavaux, op. cit., p. 56 ; Gérard Durozoi, op. cit., p. 42.
65 Quelques textes de Dubuffet ont paru uniquement dans Les Cahiers de la Pléiade de Jean Paulhan. Sur la difficulté de Dubuffet à trouver un éditeur, cf. « lundi 16 août 1948 », Lettres à J.[acques] B.[erne] (1946-1985). Jean Dubuffet, Paris, Hermann, 1991, p. 42. Sur son projet d’ouvrage, cf. « 14 septembre 1951 », Jean Dubuffet. Lettres à J. B., op. cit., p. 72.
66 Cf. Lucienne, Peiry, op. cit., p. 152.
67 Cf. Jean Dubuffet, « Publications », Publications de l’art brut, Fascicule 1, Paris, janvier 1963. Neuf fascicules ont paru sous sa direction entre 1964 et 1975.
68 Cf. Lucienne Peiry, op. cit., p. 157.
69 Alors qu’il envisage de publier ses propres textes en jargon qui ont également paru dans Les Cahiers de la Pléiade : « Lerdlacampagne » (1948), Dubuffet se lance dans une critique des éditions bibliophiles, et en particulier des éditions d’art. Cf. Céline Delavaux, op. cit., p. 395.
70 Bibliophilie qu’il connaît grâce à son père. Cf. Céline Delavaux, ibid.
71 Ibid.
72 Depuis Danses gothiques de Satie (1893) et Un coup de dés jamais n’abolira le hasard de Mallarmé (ill. Odilon Redon, 1897). Sur le livre d’artiste, voir les travaux d’Anne Moeglin-Delcroix, dont Esthétique du livre d’artiste, 1960-1980, Paris, J.-M. Place, 1997.
73 Presse dont il se sert également pour imprimer les programmes et invitations. Cf. « mardi 16 novembre [1948] », Lettres à J. B., op. cit., p. 43. Ont paru Ler dla campane de Dubuffet (Noël 1948), Evolución de Miguel Hernandez (février 1949), Tir à cible de Slavko Kopac (mai 1949), Histoire de l’aveugle de Jean L’Anselme (1949). Cf. Catalogue de la Collection de l’Art Brut, publications de la Compagnie de l’Art Brut, Paris, 1971, p. 2.
74 Dès 1945, Dubuffet fait connaître son approbation à Paulhan, à l’occasion de la création du journal de la galerie Drouin Spectateur des arts, qui revêt la même forme. Cf. Céline Delavaux, op. cit., p. 396.
75 Cf. Alphonse Chave, Art brut, cat. exp., 18 août-septembre 1959, Vence, galerie Les Mages, 1959. Références bibliographiques pour Robert Volmat, voir note 41.
76 Cf. « Paris, 14 septembre 1951 », Lettres à J. B., op. cit., p. 72.
77 « Il reste que la Collection de l’Art Brut est la seule […] à avoir groupé, conservé et étudié des cas de créations d’art […] », in Michel Thévoz, op. cit., p. 10 ; « Je songe à profiter de cette réponse [à Solier] pour élucider un peu l’entreprise de l’Art Brut, notamment sur ce point qu’elle a consisté non pas à montrer l’art brut après l’avoir défini, mais à chercher où est l’art brut, en vue de réunir une documentation qui pourrait peut-être finalement le définir. Les chapitres de Docteurs ne connaissent que la préalable définition, et puis après cela le “montrer”. » Cf. « Paris, lundi 3 août [1970] », in Jean Dubuffet. Lettres à J. B., op. cit., p. 175. Sur la volonté de Dubuffet de n’accepter que des « ouvrages d’art, pas de textes littéraires », cf. « Jeudi [17 juillet 1947] », Lettres à J. B., op. cit., p. 24.
78 Cf. Lucienne Peiry, op. cit., p. 156 : « […] l’aventure prend le tour d’une véritable enquête policière ». L’auteur rappelle aussi les collaborations de Michèle et Claude Edelmann, Ludovic Massé, A. Wolff (Philippe Dumarçay, pseud.).
79 Cf. « Lettre de Jean Dubuffet au Dr Oury, 1965 », citée par Lucienne Peiry, in Hans Steck ou le parti pris de la folie, cat. exp. Le cabinet du Prof. Ladame et la donation du Prof. Steck, Lausanne, Collection de l’Art Brut, 1er octobre 1991-12 janvier 1992, Lausanne, Collection de l’Art Brut, 1991, p. 11 ; Céline Delavaux, op. cit., p. 57. Lucienne Peiry signale un autre extrait dans L’Art Brut, Flammarion, 1997, p. 154 : « […] Il faudrait naturellement opérer comme un juge d’instruction, reconstituer des faits bien certains, éviter toute affabulation, constituer un rapport de gendarmerie dont tous les points soient assurés avec certitude. » Lettre à Charles Gimpel, Paris, 14 décembre 1962.
80 Les deux artistes, découverts dès les années 1920 – Aloïse est découverte à Céry par le professeur Hans Steck en 1920 et Morgenthaler publie son ouvrage sur Wölfli en 1921 –, se voient consacrer un cahier entier (n° 2, 1964 et n° 7, 1966).
81 Cf. « Lettre de Jean Dubuffet au Dr Oury, 1965 », op. cit. ; Céline Delavaux, op. cit., p. 57.
82 L’image a notamment été publiée dans le Catalogue de la Donation de Dubuffet aux Musée des arts décoratifs. Cf. L’Art Brut. Sélection des collections de la Compagnie de l’Art Brut, cat. exp., Paris, Musée des arts décoratifs, 7 avril-5 juin 1967, Paris, Musée des arts décoratifs, 1967.
83 Cf. Catalogue de la Collection de l’Art Brut, Paris, Compagnie de l’Art Brut, 1971, 413 p. Le classement est établi par auteur qu’accompagnent des reproductions d’œuvres.
84 Cf. Michel Thévoz, op. cit., p. 161 et p. 218.
85 Cf. Roger Cardinal, Outsiders. An art without precedent or tradition, Londres, Arts Council of Great Britain, 1979, p. 66, 82, 88, 108, 110, 136, 150, 158, 215. Certaines photographies relèvent davantage de la composition (Francis Marshall, Max, etc.) que du portrait d’identité (Madge Gill, Jano Pesset, etc.). Certains artistes posent avec une œuvre (Martin Ramirez, August Walla, etc.), d’autres sont saisis à l’instantané et en extérieur (Émile Ratier, Louis Soutter). Le portrait d’Adolf Wölfli retenu est celui de Wölfli avec sa trompette en papier.
86 Cf. Coll., L’Art brut 11, Léontine, Sylvain Fusco, Alois Wey avec divers autres, Lausanne, Compagnie de l’Art Brut, 1982.
87 Cf. Les Clandestins. Sous le vent de l’art brut, Lausanne, Collection de l’Art Brut, 2000.
88 Cf. Charles Soubeyran, Les Révoltés du merveilleux, op. cit.
89 Cf. Deborah Klochko, John Turner, Roger Cardinal, Create and be recognized. Photography on the Edge, cat. exp., San Francisco, Yerba Buena Center for the Arts, 23 octobre 2004-9 janvier 2005, New York, George Eastman House, 22 janvier-10 avril 2005, 2004.
90 Bartlett, dont la première exposition monographique en Europe s’est tenue en 2012-2013 à Berlin (Hamburger Bahnhof – Museum für Gegenwart) et Lausanne (Collection de l’Art Brut).
91 Sur Hans Krusi, cf. Hans Krusi. Auch ein Nichts kann etwas werden…, cat. exp., 8 avril-7 octobre 2001, Warth, Kunstmuseum des Kantons Thurgau, 2001 ; sur Odermatt, voir Caroline Recher, « Arnold Odermatt, par-delà les sept montagnes. L’œil candide de l’artiste non homologué », Études photographiques, n° 28, Paris, SFP, novembre 2011 ; sur Tichý, voir galeries Polar (B), Berst (F), Miroslav Tichý, cat. exp., 25 juin-22 septembre 2006, Paris, Centre Pompidou, 2008, ainsi que Marc Lénot, « L’invention de Miroslav Tichý », Études photographiques, n° 23, Paris, SFP, mai 2009 ; sur Sarah N., voir exposition Carte blanche à Alain Fleischer. Autoportraits de Sarah N., Maison européenne de la photographie, 2012.
92 Pour les collections les plus remarquables : celles des docteurs Ferdière et Bonnafé, des établissements Sainte-Anne, Waldau, Heidelberg, ainsi que l’Institut Wölfli, le Musée de l’Art Brut de Lausanne, le Gugging, la Fabuloserie, L’Aracine-LaM, les habitants paysagistes, etc. ; Gazogene, Raw-Vision, etc.
93 Daniel Havas, dit Daniel Casanova d’York. Cf. Traits d’union. Les Chemins de l’art brut6 à Saint-Alban-sur-Limagnole, cat. exp., Château de Saint-Alban, 4 juin-1er septembre 2007, Villeneuve d’Ascq, Musée d’art moderne Lille Métropole, 2007.
94 Cf. Der letzte Kontinent, op. cit., p. 158 et p. 161.
95 Pour l’autoportrait de Crépin, voir Michel Ragon, op. cit., p. 74. Sans titre [Joseph Crépin posant avec son vélo] est quant à lui conservé au LaM-Musée de Villeneuve d’Ascq. La photographie de Friedrich Schröder-Sonnenstern extraite de Panderma (n° 5, été 1962) a paru dans Savine Faupin, Christophe Boulanger (dir.), Amicalement brut. Collection Eternod & Mermod, cat. exp., 9 avril-28 août 2011, Villeneuve d’Ascq, LaM, 2011.
96 Cf. Henriette Grindat : rêve et découverte, cat. exp., Lausanne, Musée de l’Élysée, Berne, Benteli, 1995.
Auteur
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