9. Solliciter un arrangement auprès du politique. Ce que des demandes individuelles de passe-droit face à la carte scolaire révèlent des rapports au politique.
p. 207-224
Texte intégral
1Les travaux sur les rapports au politique ont tendance à appréhender les compétences politiques au prisme des opinions déclarées ou, mieux, de pratiques comme le vote, voire la participation à des actions collectives1. Il est ainsi établi que l’implication politique – au sens légitime ou institué – est socialement et culturellement différenciée (Gaxie, 1978) et on sait que les enjeux locaux, saillants, et pratiques sont davantage susceptibles d’intéresser les individus les plus distants (Gaxie, Lehingue, 1984 ; Braconnier, Dormagen, 2007 ; Mischi 2008). Des études ont aussi souligné l’importance des sociabilités (Renahy, 2005 ; Antoine, Mischi, 2008) et des appropriations pratiques du politique et des institutions, notamment dans les milieux populaires (Dubois, 1999 ; Siblot, 2006 ; Cartier, Coutant, Masclet, Siblot, 2008 : 241-301). En prolongement de ces travaux, il est possible d’apporter une contribution à l’analyse des rapports « ordinaires » au politique, au-delà de l’acte électoral et des pratiques légitimes, en questionnant les demandes adressées aux institutions et aux élus locaux. En effet, les acteurs sociaux n’entrent pas en relation avec des élus uniquement dans le cadre électoral ou à travers des mobilisations collectives : certains interpellent directement des acteurs politiques, particulièrement au niveau local, pour formuler des demandes sur des enjeux relevant de leur vie quotidienne comme le logement, les transports, les aides sociales ou encore l’éducation. Ces prises de contact avec des élus et des acteurs institutionnels pour faire valoir certains intérêts sociaux relèvent de ce que la science politique américaine nomme le « contacting »2. Elles constituent un point d’entrée original pour étudier les rapports au politique sans se focaliser sur les dimensions les plus légitimes des comportements politiques.
2L’analyse de demandes adressées par des parents d’élèves à des élus locaux en matière de carte scolaire permet en ce sens d’étudier autrement leurs rapports au politique. Certaines familles sollicitent en effet des acteurs politiques municipaux et parlementaires3 pour tenter d’obtenir, sans dérogation et parfois malgré le refus de leur demande, une place dans un établissement public ne correspondant pas à la sectorisation. Ces interpellations profanes du politique à des fins d’arrangements non encadrées par le droit4 peuvent prendre diverses formes : face-à-face dans l’espace local (dans la rue, lors d’événements publics, etc.), rendez-vous, courriers, coups de téléphone ou encore courriels. En matière de carte scolaire, les demandes étudiées ne constituent pas des demandes de dérogations institutionnellement prévues, juridiquement encadrées et qui passent par une procédure bureaucratique particulière (Barrault-Stella, 2011). Elles sont improvisées au-delà du droit et relèvent de la recherche d’un passe-droit visant à contourner la carte scolaire hors des cadres institués5. Concernant l’enseignement primaire comme le niveau des collèges, ces demandes sont adressées à des acteurs politiques locaux et à divers acteurs institutionnels chargés de la carte scolaire (inspecteurs d’académie, chefs d’établissement, guichetiers municipaux). Ces interpellations des autorités constituent des tentatives de négociation de l’action publique « bricolées » par certaines familles, c’est-à-dire qu’elles ne sont pas définies par la politique en question et ne relèvent pas du comportement institutionnellement prescrit contrairement aux dérogations.
3Ces demandes ont été peu étudiées par les travaux sur la carte scolaire relevant de la sociologie de l’éducation (François, Poupeau, 2008) (Van Zanten, 2009) voire de la sociologie urbaine (Oberti, 2007). Ne questionnant ni la fabrique de l’action publique, ni les relations entre les familles et les acteurs politiques, ils ont tendance à les considérer comme de simples demandes de dérogations. La morphologie de ce phénomène de négociation de passe-droit face à la carte scolaire est de ce fait relativement méconnue. S’il n’existe pas de données quantitatives relatives à ces demandes informelles, elles se retrouvent dans diverses localités. Agnès Van Zanten et Jean-Pierre Obin notent par exemple, à partir d’un rapport institutionnel, que 827 interventions écrites ont été faites en matière de carte scolaire du secondaire en 2005-2006 dans l’académie de Paris (Van Zanten, Obin, 2008 : 56). Sur le terrain principalement étudié et anonymisé6, 21 parents rencontrés en entretien au sein de l’échantillon raisonné et non représentatif de 97 familles ont sollicité au moins une fois un acteur institutionnel à des fins de placement scolaire7. Dans cette localité, on dénombre aussi une cinquantaine de lettres par an adressées à un élu municipal concernant l’enseignement primaire, pour près de 14 000 enfants scolarisés dans la commune. Ces pratiques d’interpellation des acteurs politiques locaux sont donc minoritaires chez les familles. Toutefois, « les minorités ont parfois une signification sociologique bien supérieure à leur importance numérique » (Elias, Scotson, 1997 : 162) et ces demandes relatives à une position scolaire hors secteur sans dérogation donnent l’occasion d’analyser certaines dimensions des rapports « ordinaires » au politique rarement questionnées. En effet, historiquement8 comme dans la période contemporaine, « c’est en cherchant à accéder aux biens publics, que les acteurs sociaux élaborent et évaluent leurs rapports au politique (…) les relations au politique peuvent donc se constituer à partir de la médiation clientélaire » (Briquet, 1998 : 30)9. L’étude des caractéristiques sociologiques des individus formulant ces demandes, de leurs ressources, des modalités de leurs sollicitations et de leurs conditions de félicité souligne alors divers éléments sur les rapports au politique des demandeurs.
4Dans la mesure où ces demandes de passe-droits échappent aux statistiques officielles ainsi qu’aux enquêtes quantitatives, on a opté pour une analyse intensive permettant d’observer des phénomènes peu dicibles publiquement. L’enquête ethnographique, menée entre 2006 et 2011 à la fois au sein des institutions publiques et auprès de familles, s’appuie sur la complémentarité d’entretiens répétés avec des parents10 aux profils contrastés (sous le rapport de leurs propriétés sociales et de leur situation face à la carte scolaire, N = 97) et des acteurs institutionnels diversifiés (N = 79), des observations dans l’espace local et au guichet municipal, et des archives (municipales11 et des permanences parlementaires)12. Ces matériaux permettent d’interroger les implications de rapports au politique différenciés en matière d’appropriation de biens distribués par les institutions publiques comme les positions scolaires. Il s’agit donc d’étudier les rapports au politique au prisme des relations qui se nouent autour d’un enjeu pratique de la vie quotidienne comme l’accès à l’école, et donc sans se focaliser sur les comportements relevant de la politique légitime. En prenant pour entrée empirique un objet a priori non directement politique, on se donne les moyens de contourner les difficultés d’analyse des rapports au politique liées à la non-verbalisation et aux défaillances de la conscience discursive des acteurs sociaux, particulièrement en milieux populaires (Blondel, Lacroix, 1996). Adopter une telle approche, en recourant à l’ethnographie qui est rarement mobilisée sur la question (Mariot, 2010)13, permet alors de se départir des interprétations misérabilistes considérant les catégories populaires comme passives et désinvesties, mais sans pour autant occulter les éventuelles différences sociales et les inégalités structurelles en matière de rapports au politique. L’analyse de demandes aux élus en matière de positions scolaires constitue de ce point de vue une étude de cas exemplaire.
Hétérogénéité et homogénéité des demandeurs de passe-droit
5De manière contre intuitive, les parents sollicitant les passe-droits étudiés présentent des caractéristiques diversifiées et ne se réduisent pas à un groupe social en particulier, même s’ils disposent de certaines propriétés communes.
L’hétérogénéité sociale relative des demandeurs et la surreprésentation des mieux dotés
6L’analyse souligne que des acteurs de différents milieux, y compris dans les régions les plus basses de l’espace social, peuvent avoir des attentes vis-à-vis des élus locaux, même en période non électorale, sur des sujets concernant leurs conditions d’existence à l’image de la scolarisation des enfants. Des parents aux trajectoires et positions sociales contrastées sollicitent en effet un passe-droit face à la carte scolaire auprès d’acteurs institutionnels. Des individus occupant des emplois publics intermédiaires voire supérieurs (enseignants, cadres de la fonction publique), des professions artistiques, des ouvriers du tertiaire et même des individus sans emploi (dont certains en situation irrégulière) ont par exemple fait état de prises de contact avec les autorités publiques pour tenter d’obtenir un arrangement. Par exemple, Martina, 41 ans, gardienne d’immeuble non diplômée comme son mari, d’origine portugaise, non militante, ayant arrêté ses études à 14 ans, raconte : « Un jour j’ai été le voir [le maire] quand je le l’ai croisé au marché… Je lui ai dit que j’avais fait une dérogation, que j’avais pas de nouvelles, mais que je comptais sur lui de toute façon pour nous aider s’il le pouvait (…) Il a noté mon nom ! ». De même, le corpus de lettres trouvé dans les archives souligne que les demandeurs se recrutent dans des milieux sociaux diversifiés14. Dans la période contemporaine, il serait donc réducteur de considérer les catégories populaires comme dépourvues d’activité tactique en matières scolaires15 tant ces parents mettent aussi en œuvre des stratégies et peuvent tenter de négocier un arrangement auprès du politique. Une socialisation et une compétence politique16 restreintes n’empêchent ainsi pas l’existence et l’expression d’intérêts auprès d’acteurs politiques. Des dispositions non politiques liées à des enjeux comme la scolarisation des enfants peuvent ainsi conduire à des formes de politisation.
7Deux précisions s’imposent néanmoins quant à l’hétérogénéité des demandeurs de passe-droit face à la carte scolaire. Premièrement, on peut noter que les parents occupant les positions sociales les plus élevées de l’échantillon et les plus fortement dotés en capital économique (par exemple une femme au foyer mariée à un haut cadre dans la mode, ou encore un avocat en droit des affaires détenant un important patrimoine familial) ne recourent pas à cette stratégie d’interpellation des élus, mais préfèrent scolariser leurs enfants dans des structures privées lorsqu’ils apprécient négativement les établissements de secteur17. En matière de placement scolaire, tout se passe comme si les groupes sociaux les mieux dotés économiquement n’avaient guère recours aux négociations avec les acteurs politiques, évitant ainsi les « coûts innombrables […] en particulier, le coût en temps, en travail, en démarches, parfois en argent » (Bourdieu, 1990 : 96) que ceux qui tentent de marchander doivent par contraste assumer. Deuxièmement, les matériaux collectés soulignent une plus forte présence des milieux sociaux intermédiaires et intermédiaires-supérieurs disposant d’importantes ressources culturelles parmi les demandeurs. Par exemple, sur les 21 individus rencontrés ayant pris contact avec un élu ou un agent public pour solliciter une position scolaire hors secteur, 11 occupent des positions sociales intermédiaires et intermédiaires-supérieures (cadres du public ou du privé, professions intellectuelles et artistiques, juristes, etc.), six appartiennent aux strates inférieures des milieux intermédiaires ou aux franges supérieures des catégories populaires (agents subalternes, travailleurs pauvres, etc.), et quatre se situent dans les régions parmi les plus défavorisées de l’espace social (sans emploi pris en charge par les services sociaux, sans-papiers, etc.). De même, sur les 296 lettres envoyées aux élus municipaux18, 43 % ont été écrites par des parents relativement bien dotés, 36 % par des individus des catégories populaires19, et 18 % par délégation au nom de familles très démunies. Ainsi, si les demandeurs sont hétérogènes, la probabilité de solliciter un arrangement auprès d’un acteur politique apparaît socialement différenciée, les populations les mieux dotées culturellement y recourant plus fréquemment20.
Logique de situation, intérêt pour l’école publique et sentiment d’habilitation
8Outre ces mécanismes censitaires bien connus, les parents qui tentent d’obtenir un passe-droit présentent des caractéristiques communes qui permettent d’identifier les mécanismes de sélection de cette stratégie. Ils disposent notamment d’un intérêt à l’arrangement et à l’évitement de leur établissement public de secteur. Quelles que soient leurs propriétés sociales, ces individus occupent en effet une position spatiale leur semblant défavorable scolairement, c’est-à-dire qu’ils sont placés dans la situation d’être sectorisés sur un établissement perçu négativement21. Aussi, le comportement de ces parents obéit pour partie à une logique de situation qui correspond à la perception subjective qu’ils ont du contexte objectif : le dispositif de sectorisation se présente pour eux comme une contrainte et ils anticipent de ce fait une scolarisation conforme à la carte scolaire comme défavorable. Tous les parents dans une telle situation ne recourent pourtant pas à cette tactique d’interpellation du politique et certains estiment au contraire ne pas avoir besoin de solliciter des élus et mobilisent d’autres stratégies (comme la conformation, le recours à l’enseignement privé ou encore l’usage d’une fausse adresse).
9Ces demandeurs présentent donc certaines spécificités parmi les parents dans cette situation. D’une part, ils portent un intérêt particulier à l’enseignement public : soit ils connaissent un attachement particulier au service public d’éducation et n’envisagent pas de scolariser leur enfant dans un établissement privé22, soit ils ne sont pas parvenus à l’inscrire dans le privé23, soit une dérogation leur a été refusée. D’autre part, ces parents se sentent habilités à intervenir auprès des acteurs politiques pour négocier (bien que de manières différenciées comme on le verra plus loin), ne disposent pas d’un rapport rigoriste aux règles de droit (le passe-droit n’étant pas prévu juridiquement), et ne considèrent pas leur demande de faveur personnelle comme une action illégitime24 (« je ne vois pas pourquoi je n’essaierais pas de discuter (…) le sujet est trop important pour nous », Nadine, avocate). Par contraste, d’autres parents, particulièrement dans certaines fractions des catégories populaires entretenant un rapport distant au politique et aux institutions, ne se sentent pas habilités à interpeller des élus pour demander des arrangements (« j’ai pas pensé rencontrer le maire… il n’aurait pas le temps, c’est quelqu’un qui a beaucoup de choses à faire », Lyesse, sans emploi et non diplômé, 37 ans, de nationalité algérienne). Ce type d’habilitation statutaire, on le sait, est d’autant plus probable que l’on observe des parents fortement dotés culturellement et/ou disposant de ressources militantes (Gaxie, 2007). On comprend alors la plus grande présence d’individus de milieux relativement bien dotés parmi les demandeurs.
Des sollicitations inégales : le poids des rapports au politique et aux institutions dans la fabrique des demandes
10Ce n’est par ailleurs pas seulement dans l’occurrence socialement différenciée de ces pratiques d’interpellation du politique qu’il faut rechercher d’éventuelles inégalités entre les familles, mais aussi dans leurs modalités de réalisation. Si les demandes étudiées sont toutes stratégiquement orientées comme d’autres sollicitations de passe-droits (par exemple Hasenfeld, Steinmetz, 1981), leurs formes et contenus se présentent comme très inégaux. On peut distinguer trois types de demandes sous le rapport de leurs modalités, qui renvoient à diverses propriétés sociales et à divers rapports au politique des parents. Comme aux guichets de la CAF, « la diversité des positions, des trajectoires individuelles mais aussi des expériences administratives conduit à des dispositions fortement différenciées quant au rapport à l’institution » (Dubois, 2003 : 30) qui pèsent dans la négociation avec les acteurs chargés de la carte scolaire.
La compétence politique comme ressource : proximité à l’univers institutionnel et recevabilité des demandes
11Un premier type de demandes émane de parents disposant d’importantes ressources culturelles, parfois militants, et entretenant un rapport impliqué avec la politique. Ces sollicitations sont celles qui mobilisent le plus souvent des justifications administratives et politiques générales (souvent en complément d’autres plus particularistes25) et dont les auteurs font généralement preuve d’une posture assurée. Nadine, fille de restaurateurs, avocate comme son mari, militante et élue FCPE depuis 7 ans, explique par exemple combien « les parents peuvent intervenir dans la vie scolaire (…) Dans la discussion, j’ai été ferme, il a vu que j’osais dire ce que je pense ». La même assurance au moment d’évoquer la rencontre d’un acteur politique ne se retrouve pas chez les demandeurs disposant de moins de ressources culturelles et moins familiers du politique.
12Dans le même sens, les interpellations d’élus parlementaires sont très largement le fait d’individus investis politiquement. Si les parlementaires ne disposent officiellement d’aucun pouvoir sur ces questions, certains parents bien dotés culturellement prennent contact avec un député pour tenter d’obtenir une affectation scolaire hors secteur. Les témoignages des deux députés (PS) du terrain étudié et de leurs assistants sont concordants : les demandes de passe-droits relèvent essentiellement de parents relativement cultivés et compétents politiquement qui ne sont pas parmi les plus démunis socialement (« ils savent de quoi ils parlent, ils ont bien préparé leur speech », « pas des gens dans la galère », « clairement c’est les bobos qui veulent éviter les écoles à problèmes »). Les entretiens avec les parents vont dans le même sens, et Christelle (scénariste, élue parent d’élèves depuis 3 ans) et Sophie (journaliste photographe, militante FCPE) ont par exemple sollicité « leur » député pour tenter d’obtenir son soutien. Le rapport aux institutions et au politique pèse ainsi sur les sollicitations de passe-droit auprès du politique. Aucun des enquêtés des catégories populaires observés n’a par exemple sollicité un parlementaire quant à la carte scolaire. Du fait des restrictions de leurs connaissances politiques et de leur faible habilitation à intervenir dans cet univers, ils ne semblent pas l’envisager : « J’y ai même pas pensé, ça sert à quoi toute façon ? » (Julien, sans emploi, fils de deux ouvriers manutentionnaires).
13La compétence politique et la proximité à l’univers institutionnel fournissent aussi des arguments susceptibles d’être mobilisés dans les demandes. Au contraire d’autres parents moins dotés culturellement, Nadine, avocate et militante FCPE, distingue aisément la sectorisation de l’affectation, connaît les acteurs administratifs et politiques compétents, tout comme les motifs officiels de dérogation (qu’elle mobilise d’ailleurs dans sa demande de passe-droit). De même, le courrier de Ludivine et Bernard, cadre dans une entreprise pharmaceutique et directeur d’un service dans un ministère, fournit une illustration de la pluralité des justifications, à la fois institutionnelles, politiques et privatives, pouvant être avancées par les parents les plus compétents. Ils mobilisent dans leur lettre un motif bureaucratique (en expliquant que, « conformément aux conditions réglementaires en vigueur », ils habitent à la limite d’un secteur), et évoquent des raisons pratiques liées à leurs trajets et horaires de travail (« nous empruntons les transports en commun pour aller travailler chaque matin […] vous comprendrez qu’accompagner nos enfants à l’école W nous imposerait un trajet très coûteux en temps et d’autant plus fatigant pour notre fille »). Ces parents avancent aussi des arguments politiques, à la fois en adoptant la même position normative que celle défendue par l’élu sollicité (« nous évaluons bien la nécessité de mixité à l’école que permet la carte scolaire, mais, dans notre cas, il ne s’agit pas de contrevenir à de tels principes »), en se présentant comme politiquement engagés (« nous sommes des citoyens très investis dans la vie locale et mon mari adhère au Parti socialiste depuis 2 ans [comme le maire] »)26, et en menaçant de défection de l’école publique (« Si nous étions obligés d’aller à l’école W, nous serions contraints bien malgré nous d’inscrire [notre fille] dans le privé. Je pense que vous mesurez la gravité de la situation »). Ce cas n’est pas isolé puisque, sur les 125 lettres de ce type, 96 % évoquent, souvent de manière cumulative, au moins une justification administrative (les motifs officiels de dérogation notamment), 64 % des éléments proprement politiques, et 92 % des explications personnelles. Dans certains cas, l’engagement militant (par exemple à la FCPE ou dans le même parti que le maire) est aussi mobilisé comme une « manœuvre pour se grandir » (Boltanski, Darré, Schiltz, 1984 : 19), comme l’illustre le cas de Sophie (journaliste photographe, élue FCPE depuis 4 ans) : « Je n’hésite pas à dire que je suis FCPE (…) la FCPE y est présente aussi et j’ai précisé que j’avais déjà pris contact avec les parents du collège. »
14La comparaison de ce type de demandes avec les autres émanant de parents aux caractéristiques contrastées souligne que l’investissement politique et militant peut fonctionner comme une ressource, en conférant notamment aux administrés des compétences politiquement différenciées (par exemple quant aux débats et arguments publics sur le sujet) et relatives aux règles de l’action publique (à l’image des autorités compétentes ou des motifs recevables, par exemple). La connaissance des normes institutionnelles et la proximité avec l’univers politique rendent de ce fait d’autant plus probable la recevabilité des demandes, notamment parce que les parents peuvent anticiper avec succès les attentes des élus sollicités.
La distance au politique comme contrainte : valorisation du face-à-face et bricolage des catégories populaires
15Un deuxième type de demande est par contraste formulé par des parents disposant de moins de ressources culturelles, appartenant aux strates supérieures des catégories populaires ou aux « petits-moyens », et plus distants du politique. Ces parents de milieux plus modestes et disposant de moins de connaissances politiques ne sont pas dépourvus d’activité tactique autour de la carte scolaire, puisqu’ils sollicitent parfois des élus locaux et des acteurs institutionnels. Toutefois, ils ont tendance à particulièrement valoriser les interactions de face-à-face et leurs demandes sont généralement davantage empreintes de déférence et moins étayées, puisqu’ils mobilisent plus rarement des motifs politiquement recevables.
16Ainsi, les individus des fractions supérieures et relativement stables des milieux populaires ont tendance à formuler leurs demandes d’affectation scolaire dans le cadre d’interactions directes davantage que les autres parents27. Les six cas rencontrés appartenant aux fractions supérieures des milieux populaires (agents subalternes, travailleurs pauvres) expliquent en entretien que l’interaction physique serait plus propice à l’acceptation d’un arrangement. Cinq des six cas y ont d’ailleurs eu recours. La recherche de l’interaction « directe », « sans chichi » (Franck, non diplômé, employé de supermarché) semble faire écho au « franc-parler », au « réalisme à courte vue » et à l’intérêt pour « le quotidien et l’immédiateté » des milieux populaires mis en exergue par Richard Hoggart (Hoggart, 1970 : 149-150). Martina (gardienne d’immeuble, non diplômée) raconte avoir interpellé le maire lors d’une rencontre fortuite : « Je l’ai vu par hasard (…) donc j’ai pas hésité, c’était là où jamais (…) le hasard fait bien les choses des fois (…) quand tu te retrouves en face de la personne comme ça, il te comprend mieux (…) on montre qu’on est sincère ». Les guichetiers municipaux du service des affaires scolaires affirment aussi que les parents parmi les plus défavorisés socialement (tout du moins parmi ceux observables au guichet) sont ceux qui font « le plus de réclamations ».
17Les sollicitations de ces parents de milieux populaires sont aussi moins étayées que celles précédemment abordées. Dans le corpus, leurs lettres font rarement état de plusieurs arguments simultanés et recourent beaucoup moins aux motifs de dérogation recevables (dans seulement 32 % de ces courriers). Les justifications de ces parents sont aussi tendanciellement peu générales et politiques (12 %). Le plus souvent, elles sont exclusivement singulières et privatives (77 %), c’est-à-dire qu’elles ont trait à leur cas personnel uniquement (goût personnel, mode de garde, amitiés des enfants, etc.). Parfois, ces demandes ne sont pas motivées du tout. La lettre de Chantal, vendeuse dans la grande distribution, en constitue un exemple parmi d’autres. Elle ne détaille pas véritablement sa demande et précise simplement que la scolarité de son fils est « vraiment importante » et « indispensable à l’équilibre de [sa] famille ». Le cas de Pierre va dans le même sens : agent de nettoyage dans une entreprise privée, il fait de nombreuses fautes d’orthographe et dispose de peu de ressources culturelles. Sa lettre suggère qu’il connaît mal le fonctionnement de l’action publique et n’est guère familier du politique : « Bon c’est vrai que vous ete pas obliger de dire oui mais si vous ete d’accord, tout le monde sera contant et je garanti que mon fils ne posera pas de problèmes »28. Les justifications avancées par ces parents de milieux populaires dans leurs requêtes sont limitées parce qu’ils disposent de moins de ressources culturelles et de connaissances administratives (relatives au fonctionnement de la carte scolaire) et politiques (débats militants, enjeux, positions des élus) à faire valoir. Du fait de leur distance au politique et aux acteurs sollicités, les justifications de leurs demandes sont davantage bricolées à partir d’éléments personnels de leur vie quotidienne et recourent moins aux catégories institutionnelles, rendant d’autant plus improbable la satisfaction de leur requête.
La délégation à des intermédiaires des individus les plus distants du politique
18L’importance du rapport au politique dans les pratiques d’interpellation d’élus locaux se retrouve dans le troisième type de demandes. Dans les régions parmi les plus déshéritées du monde social, certaines sollicitations d’une position scolaire hors secteur passent en effet par la délégation à des intermédiaires, comme dans d’autres domaines à l’image de prestations sociales (Siblot, 2006 : 113-118 ; Serre, 2009), de l’immigration (Spire, 2008), de la fiscalité ou encore du logement (Contamin, Saada, Spire, Weidenfeld, 2008)29. Parce que leurs carrières scolaires et institutionnelles les inclinent à la distance aux univers administratifs et politiques, certains parents particulièrement défavorisés socialement tentent de négocier un passe-droit en recourant à leurs relations amicales ou familiales, à des aides d’acteurs de l’institution scolaire (directeurs, enseignants), à des travailleurs sociaux, voire à des associations30. Les sollicitations d’affectation scolaire hors secteur sans dérogation se font alors par procuration au nom de familles en grande difficulté sociale. Ces demandes par délégation constituent indissociablement des formes de prise en charge et de dépossession (Dubois, 2003 : 29), et sont observables uniquement chez des parents des fractions inférieures des milieux populaires. Les intermédiaires des institutions, pour diverses raisons qu’il serait trop long de développer ici31, rendent possibles les interpellations du politique de familles parmi les moins dotées en aidant les parents à surmonter leur sentiment d’illégitimité et en participant à la fabrique des demandes.
19Ainsi, les sollicitations des quatre enquêtés rencontrés en entretien les plus démunis socialement ayant sollicité un passe-droit auprès d’un acteur institutionnel ont toutes été produites par le biais d’intermédiaires. Tel est le cas de Viviane, issue de milieux populaires, âgée de 31 ans, titulaire d’un BEP secrétariat, réceptionniste à mi-temps dans une entreprise privée et mère célibataire : « L’éducateur m’a dit qu’il fallait se démerder directement (…) Il m’a aidée c’est sûr, moi je savais pas trop comment tout ça, se passait. Il a pris rendez-vous (…) Il m’avait bien expliqué ce qu’il fallait dire (…) de le laisser parler (…) sans lui ça aurait pas été possible. » Le travailleur social en question précise aussi que « ça arrive qu’[il] aide des gens dans la galère comme ça ». Les demandes écrites de parents occupant des positions sociales très basses et particulièrement distants du politique vont dans le même sens. Elles ont par exemple été préparées par une directrice d’établissement (dans le cas de Raymond, sans emploi et ex-employé dans la grande distribution, titulaire d’un bac pro Vente, marié à une femme handicapée sans activité, connaissant des difficultés économiques) ou encore envoyées au maire par un travailleur social (dans le cas d’Amar, vendeur non déclaré dans un magasin de souvenirs touristiques, en situation irrégulière). Dans le corpus de lettres, 52 courriers (18 %) adressés au maire sont rédigés par des intermédiaires au nom de parents en grande difficulté sociale et très distants du politique. Du point de vue de leurs contenus, ces demandes prennent des formes cordiales et mobilisent toutes des justifications sociales et misérabilistes axées sur le cas particulier de demandeurs particulièrement démunis : « des gens sans ressources et très en difficulté », une « incapacité à s’en sortir sans une aide des institutions », « des gens recherchés par les services migratoires mais en voie de régularisation »32. Une éducatrice spécialisée explique aussi au sujet d’une famille en situation irrégulière qu’elle « gère toutes les démarches » et précise que « ce sont des gens qui ont beaucoup trop de problèmes pour comprendre ce qui se passe à l’école […] heureusement qu’on est là pour faire les choses pour eux ». Dans ce cas comme dans d’autres, la prise en charge des plus démunis se fait sur un mode compassionnel.
20L’analyse souligne ainsi que les individus occupant les positions sociales les plus basses et les plus distants du politique sollicitent parfois des élus pour obtenir un arrangement en matière de carte scolaire. Leur intervention s’effectue cependant par délégation à des intermédiaires des institutions qui se présentent comme essentiels dans leurs interpellations du politique et dans leurs stratégies d’appropriation des biens distribués par l’État. Les cas de parents aux caractéristiques similaires (position sociale très basse, faible capital culturel, grande distance au politique) et placés dans la même situation face à la sectorisation mais qui ne disposent pas d’aides extérieures susceptibles de les aider à porter leurs sollicitations et qui n’ont pas formulé de demandes – à l’image de Lyesse (sans emploi, non diplômé) ou de Traoré (sans papier, sans emploi, non diplômé) – montrent que l’absence d’intermédiaire des institutions rend pour eux très improbables les sollicitations d’acteurs politiques. Si les catégories sociales les moins dotées ne sont pas dépourvues d’activité tactique, la délégation constitue un des traits structurels des rapports aux institutions et au politique des fractions les plus basses des milieux populaires.
21La distinction de différents types de demandes sous le rapport de leurs modalités donne ainsi à penser l’ampleur des inégalités sociales des stratégies de négociation des administrés et l’importance pratique de leurs rapports au politique et aux institutions. Le sens des formes et des justifications pour s’adresser à des élus est inégalement réparti chez des individus placés dans une même situation. Si l’implication politique peut fonctionner comme une ressource dans la production de sollicitations recevables, ceux qui en sont dépourvus bricolent leurs demandes de manière souvent moins étayée, tandis que les individus les plus démunis s’en remettent à des intermédiaires.
Des inégalités politiques pesant sur les possibilités d’obtention d’un arrangement
22Ces inégalités politiques dans la fabrique des demandes ont des implications directes quant à leur éventuelle acceptation. Sans entrer ici dans le détail, les députés sollicités peuvent soutenir certaines familles et les élus municipaux sont parfois en mesure d’octroyer des passe-droits dans l’enseignement primaire. Du fait des capacités restreintes d’accueil des établissements, les acteurs politiques rencontrés (parlementaires et municipaux) effectuent un travail de sélection entre les demandes et tendent à favoriser les familles anticipant les normes institutionnelles avec succès du fait de leurs ressources culturelles et politiques. Les formes et contenus des sollicitations, tout comme les caractéristiques des parents, comptent dans le traitement institutionnel. Les demandes évoquant les motifs de dérogation officiellement reconnus et donc justifiables publiquement par les élus, qui sont produites par les parents bien dotés culturellement et entretenant un rapport de proximité avec la politique, sont tendanciellement valorisées. Celles non motivées ou à travers des justifications considérées comme irrecevables politiquement, qui sont plus répandues dans les milieux populaires distants du politique, disposent de très peu de chances d’obtenir satisfaction. Enfin, les requêtes par délégation au profit d’individus très peu dotés sont paradoxalement très souvent acceptées, car elles concernent des établissements scolaires peu recherchés et s’inscrivent dans une forme de traitement public misérabiliste et compassionnel des plus démunis. Par exemple, sur les 42 lettres concernant la rentrée 2007 dont l’issue a pu être reconstituée, 11 des 18 demandes de parents bien dotés culturellement et impliqués politiquement ont obtenu satisfaction, les 15 courriers de parents de milieux populaires plus distants des institutions n’ont pas abouti, et les 9 sollicitations par délégation au nom de familles particulièrement dominées ont connu une issue positive. L’étude du traitement de ces demandes par les acteurs institutionnels souligne donc qu’elles disposent de chances très inégales d’obtenir satisfaction qui sont liées à leurs formes et contenus et donc, par cette médiation, à la différenciation sociale et culturelle des rapports au politique des demandeurs.
Conclusion
23Le cas des demandes de place à l’école et des relations avec des élus locaux souligne certaines dimensions pratiques des inégalités politiques entre les acteurs sociaux dits « ordinaires ». À l’encontre d’interprétations misérabilistes, certains individus des catégories populaires, distants de la politique légitime et peu compétents en la matière, peuvent parfois solliciter des élus et formuler des demandes sur des enjeux pratiques qui ne sont pas nécessairement pensées comme politiques, à l’image de demandes liées au choix de l’école. Saisir ces pratiques et les rapports obliques au politique dont elles sont constitutives nécessite de ne pas réduire le questionnement à des dimensions politologiques et de ne pas s’en remettre uniquement aux déclarations des enquêtés dans un contexte unique (par exemple lors de la passation d’un questionnaire ou d’un seul entretien). Il convient d’approfondir l’observation qualitativement, de varier les sources, et surtout d’interroger des enjeux concrets pouvant parfois paraître a priori comme non politiques, mais qui peuvent faire sens pour les enquêtés (comme l’accès à l’école). Les divers rapports au politique des acteurs sociaux peuvent alors être restitués dans leur complexité, leurs inégalités, et leur ambivalence, ceux des milieux populaires ne se réduisant pas à une distance ou à une dépossession33.
24Pour autant, une telle approche ne saurait conduire à une dénégation des inégalités de politisation. L’enquête souligne en effet que la différenciation sociale et culturelle des rapports au politique pèse sur l’accès à l’État et sur les stratégies des acteurs sociaux pour s’approprier des ressources publiques comme les positions scolaires. Une faible implication et des compétences politiques et administratives restreintes34, comme on en observe notamment dans les milieux populaires, rendent relativement improbable – sauf à s’en remettre à des intermédiaires – la satisfaction des demandes par méconnaissance des attentes et des enjeux institutionnels. Les requêtes déléguées à des intermédiaires mises à part, tous les acteurs politiques rencontrés ont tendance à favoriser les demandes mobilisant des justifications administratives ou politiques recevables qui émanent d’individus compétents politiquement et bien dotés culturellement. L’investissement politique peut ainsi fonctionner comme une ressource dans la fabrique de demandes adressées aux autorités, en induisant des connaissances relatives à l’action publique, en favorisant les manœuvres pour se grandir (dans le cas de l’identification à un collectif politique par exemple), en procurant des relations propres à l’univers politique, et en alimentant un sentiment d’habilitation à interpeller les acteurs de l’action publique. Tout se passe alors comme si le cens caché mis en exergue dans les matières politiquement différenciées constituait un cens pratique qui ne se limite pas aux comportements politiques légitimes comme le vote, mais se retrouve pour partie dans certaines démarches quotidiennes à l’image de l’inscription à l’école. Cet exemple n’est d’ailleurs pas isolé et le même phénomène se retrouve dans les luttes pour l’accès à d’autres biens distribués par l’État35. Un tel programme de recherche, attentif aux pratiques parfois peu visibles d’entrer en contact avec les autorités politiques, reste pour une large part à explorer et pourrait permettre d’enrichir l’analyse sociologiquement située des rapports, notamment populaires, au politique.
Bibliographie
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Notes de bas de page
1 Pour un état de la recherche, cf. Braconnier, 2010.
2 Ces travaux souvent normatifs et universalistes mettent généralement en équivalence l’acte de vote et ce type de demandes, dans le souci au moins tacite de ré-enchanter le système démocratique face à des constats répétés de forte abstention. Au sein d’une volumineuse littérature, voir par exemple Vedlitz, Veblen, 1980. Ces travaux sont notamment discutés dans Braconnier, 2008.
3 Les attentes à l’égard des élus municipaux et parlementaires sont plus importantes que celles relatives à leurs conseils généraux ou régionaux, et à leurs députés européens (Lefebvre, 2011 : 232).
4 La sociologie de l’administration a souligné de longue date les arrangements informels dans la mise en œuvre des politiques publiques (Dupuy, Thoenig, 1983 : 177-238).
5 Alors que les dérogations relèvent d’une passe du droit (Lascoumes, Le Bourhis, 1996), les demandes étudiées sont des sollicitations de passe-droits (Bourdieu, 1990). Ces demandes individuelles constituent une des modalités de négociation de l’action publique et n’excluent pas que les parents recourent dans le même temps à d’autres stratégies individuelles ou collectives (Barrault-Stella, 2013).
6 L’anonymat a constitué un des engagements ayant facilité l’enquête. L’analyse est localisée sur un territoire urbain, dense, situé dans une grande ville française (près de 190 000 habitants), à l’offre scolaire publique et privée diversifiée (36 écoles primaires publiques et 8 privées, 10 collèges publics et 3 privés) et très hétérogène socialement. Le taux de chômage est de 14,1 % et la population disposant d’un emploi comprend 23,7 % de cadres et professions intellectuelles supérieures, 26,2 % de professions intermédiaires, 28,9 % d’employés, 15,4 % d’ouvriers et 5,8 % d’artisans, commerçants et chefs d’entreprise (données INSEE, 2006). Ce type de configuration locale, dense et hétérogène socialement, exacerbe les enjeux du placement scolaire.
7 17 des 21 ont aussi effectué une demande de dérogation par le biais de la procédure officielle.
8 Voir par exemple Garrigou, 1992 : 69, Guionnet, 1997 : 280-281.
9 Michel Offerlé explique aussi : « On peut pratiquer individuellement la politique par des relations occasionnelles ou suivies avec des élus. Il peut s’agir (…) de recherche de faveur individuelle, transactions qui portent sur des problèmes non résolus face à l’administration. » (Offerlé, 2004 : 106).
10 Des documents personnels (courriers, carnets scolaires, etc.) ont parfois été consultés afin de ne pas s’appuyer uniquement sur du déclaratif.
11 Les archives ont permis d’analyser un corpus de 296 lettres de demandes de passe-droit à un élu municipal concernant l’enseignement primaire (2002-2007).
12 Les difficultés d’interprétation de données qualitatives et d’inférence ont été prises en compte dans l’analyse par le recours à trois formes de comparaisons : la comparaison d’une pluralité de sources (entretiens répétés et diversifiés, conversations informelles, archives), la comparaison de parents ayant contacté un acteur institutionnel et d’autres n’y ayant pas procédé (N = 21 sur 97), et, dans le souci de limiter le risque d’inférence tautologique consistant à expliquer des pratiques à partir de dispositions antérieures elles-mêmes déduites exclusivement de ces pratiques, des comparaisons de cas à la fois très similaires (c’est-à-dire entre les demandes d’individus aux propriétés sociales proches mais placés dans des contextes différents, notamment par rapport à la carte scolaire) et très différents (c’est-à-dire entre les demandes de parents aux caractéristiques sociales contrastées mais évoluant dans des contextes équivalents) : sur ces deux types de comparaisons entre des « systèmes les plus similaires » et entre des « systèmes les plus différents », cf. Przeworski, Teune, 1970 : 31-46. Sur les possibilités de généralisation des résultats issus de ce type d’enquête qualitative par cas, cf. Gaxie, 2002.
13 Voir toutefois Pudal, 2011.
14 L’usage de l’écrit pour solliciter un passe-droit présente la particularité d’être médiatisé et indirect, ce qui limite pour les administrés les possibilités de perdre la face dans leur relation avec les acteurs institutionnels.
15 Sur la « conversion » scolaire contemporaine des milieux populaires (Poullaouec, 2010). Sur le mythe de la démission parentale des catégories populaires et ses usages disqualifiant (Lahire, 1995 : 270-273).
16 Pour un état de la recherche sur la compétence politique, voir le numéro 6 de la Revue française de science politique en 2007. Ce concept permet de distinguer les dimensions cognitives et statutaires du phénomène, qui ne sont pas nécessairement articulées.
17 L’enseignement privé n’est pas soumis à la sectorisation et, en matière de placement scolaire, il faudrait aussi évoquer les stratégies résidentielles des familles.
18 3 % des lettres n’ont pas été prises en compte, car elles n’étaient pas compréhensibles ou correspondaient à des cas très particuliers.
19 Si l’on trouve des demandes de parents de ces catégories sociales, c’est en partie parce que ces courriers sont envoyés à la municipalité, soit à une institution relativement familière en milieux populaires (Siblot, 2006 : 194).
20 On est donc loin des résultats des travaux sur le contacting qui ont tendance à considérer les pratiques d’entrée en contact avec les acteurs politiques comme également réparties dans toutes les catégories sociales, par exemple (Clayton, Melkers, 2001).
21 Ce n’est pas seulement leur position par rapport à la carte scolaire qui les incite à adopter cette stratégie, car « on peut considérer que différentes personnes que l’on peut envisager comme étant dans un même contexte – si on le définit uniquement par des coordonnées spatiales et temporelles – ne sont pas pour autant plongées dans la même situation parce qu’elles interprètent différemment ce qui se passe » (Boltanski, 2009 : 96).
22 Ce type d’attachement – au sens de (Becker, 1960) selon lequel il résulte de motivations préexistantes et de l’activité de l’institution – est largement lié à leurs trajectoires sociales et à leurs carrières scolaires. Tel est notamment le cas de certains parents, souvent investis à gauche politiquement et militants, dont les trajectoires scolaires les inclinent à rejeter l’enseignement privé.
23 La détention d’un capital économique important n’est pas toujours nécessaire pour scolariser son enfant dans un établissement privé et certains sont peu onéreux (à partir de 24 euros par mois sur le terrain étudié). Cela n’enlève rien au constat statistique selon lequel la scolarisation dans le privé est croissante à mesure que l’on monte dans la hiérarchie sociale (Langouet, Léger, 1997).
24 Cesare Mattina a noté que « le fait de solliciter un élu pour une faveur personnelle ou pour un passe-droit n’est pas forcément ressenti par les électeurs eux-mêmes comme une action illégitime » (Mattina, 2004 : 145).
25 La sociologie de la justification peut être mobilisée pour étudier les stratégies argumentatives des demandeurs, à condition d’en restituer les conditions sociales d’usage. On ne prétend pas discerner dans ces justifications adressées aux élus les « motivations » des parents. Si les pratiques électorales ne sont pas nécessairement l’expression de convictions politiques, ces demandes aux élus ne le sont pas davantage.
26 Le rattachement à un collectif est partie prenante des procédés classiques de production de la « grandeur » dans les justifications (Boltanski, Darré, Schiltz, 1984 : 22).
27 Dans le même sens (Siblot, 2006 : 59-63).
28 Les fautes ont été conservées comme dans le document original.
29 Le recours à des intermédiaires n’est pas propre aux régions subalternes de l’espace social et des individus de différents milieux sont susceptibles d’en mobiliser, ce qui ne signifie pas que ces intermédiaires soient en pratique les mêmes dans ces différents milieux. Voir par exemple le recours à des avocats spécialisés dans certains milieux fortement dotés (Spire, 2009).
30 Il s’agit davantage d’associations extérieures à l’univers éducatif et non d’associations de parents, à l’image de la FCPE, qui préfèrent ne pas prendre position en faveur de demandes d’évitement scolaire.
31 Ces intermédiaires occupent des positions diversifiées dans différents espaces et disposent d’intérêts contrastés à la médiation institutionnelle en faveur d’individus particulièrement démunis.
32 On retrouve dans ces lettres un des topiques de la justification mis en exergue par Didier Fassin dans son analyse de demandes d’aide d’urgence, celle de la compassion (Fassin, 2000 : 976).
33 Voir par exemple Scott, 2009.
34 Les compétences politiques et administratives sont en l’espèce fortement intriquées. Dans le cas étudié, les acteurs sollicités sont essentiellement des élus et certains parents mobilisent des justifications politiquement différenciées (empruntées au champ politique comme la « mixité » ou des labels partisans) dans leur demande.
35 Voir par exemple Rowell, 2006 : 267-321.
Auteur
-
Lorenzo Barrault-Stella
Chargé de recherche au CNRS, membre du CRESPPA-CSU (Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis)
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