Présentation
p. 203-206
Texte intégral
1Les deux articles qu’on va lire s’intéressent tous deux aux tactiques que mettent en place des individus de milieux populaires pour obtenir des élus une faveur ou un appui à une démarche administrative. Ils mettent en lumière l’attachement persistant de certaines catégories de citoyens à l’entretien de relations personnalisées avec les élus – perspective qui permet de réinterroger la norme démocratique de l’éloignement des citoyens à leurs représentants et de revisiter la question du clientélisme politique.
2À rebours d’une vision misérabiliste des familles de milieux populaires, insistant sur leur dépossession et leur relative impuissance face aux autorités publiques, Lorenzo Barrault ainsi que Sabine Rozier et Camille Magen insistent au contraire (chacun de leur côté) sur les ressources que ces familles, dans certaines conditions, sont capables de mobiliser pour attirer l’attention sur leur situation et faire avancer leur propre cause. Tous trois ont exploré des terrains similaires : les demandes – épistolaires ou de face-à-face – adressées aux élus ou à des figures dépositaires d’une autorité publique, afin d’obtenir, dans un cas, une dérogation à la carte scolaire pour leur enfant et, dans l’autre cas, une aide pour l’accès à un bien rare (logement, emploi, aide sociale) ou une intervention pour se sortir d’une situation administrative délicate.
3Lorenzo Barrault a ainsi identifié qu’un cinquième de la centaine de familles (de toutes conditions) ayant des enfants scolarisés sur laquelle il avait travaillé avait entamé une démarche de demande de dérogation à la carte scolaire (hors du cadre légal ou en appui à une démarche officielle). Ces parents, contre toute attente, ne ressortissent pas uniquement de milieux aisés ou culturellement bien dotés, mais appartiennent aussi, pour moitié, aux franges inférieures des professions intermédiaires, aux milieux populaires, voire à des milieux très démunis sur le plan économique, culturel et social (sans emploi, sans papier). Certes, la manière dont les franges supérieures des milieux populaires et les catégories les plus dominées tentent d’interpeller l’élu sur leur situation témoigne de leur moindre possession de ressources culturelles et de leur moindre maîtrise des « formes » requises par ce type de démarche. Les familles issues des classes supérieures ou des strates les plus pourvues des professions intermédiaires, familières des arcanes institutionnelles, savent en effet trouver les arguments qui « font mouche » auprès des élus. Les familles populaires, quant à elles, préfèrent interpeller directement l’élu, cette situation de coprésence physique leur paraissant mieux à même d’assurer la réussite de leur démarche. Et lorsqu’elles font le choix de la sollicitation épistolaire, le fait que les arguments avancés et la forme même de leur démarche soient peu conformes aux attentes des services de l’élu expose leurs requêtes au risque d’être écartées.
4Mais, souligne Lorenzo Barrault, ce sont paradoxalement les familles les plus démunies qui parviennent à mieux se faire entendre des élus et à voir leur demande de dérogation satisfaite. Car, trop dépourvues de ressources pour oser frapper à la porte de l’élu ou lui envoyer un courrier, elles préfèrent s’en remettre à des intermédiaires (travailleurs sociaux, enseignants, responsables associatifs) qui acceptent d’être les porte-parole de leur cause. Ces derniers, maîtrisant mieux les formes requises par ce type de démarche, sont mieux à même de défendre leur cause. Les familles concernées peuvent ainsi parvenir à mobiliser les maigres ressources relationnelles dont elles disposent pour attirer l’attention sur leur « problème », lui trouver une solution… et, surtout, voir leur requête satisfaite : une situation qui met en relief le rôle que jouent, auprès des familles populaires, les travailleurs sociaux et les agents publics, même si ces derniers, souligne Lorenzo Barrault, agissent souvent sur un mode souvent misérabiliste et compassionnel.
5Sabine Rozier et Camille Magen, quant à elles, ont poussé la porte de la permanence d’un député réputé pour prêter une grande attention aux doléances de ses administrés. Elles ont pu étudier un échantillon de 115 correspondances, tirées aléatoirement parmi les 2 500 dossiers de demandes d’aide ou d’intervention, archivés dans sa permanence. L’étude de ce corpus a permis de mettre au jour les stratégies rhétoriques auxquelles ont recours les scripteurs pour attirer l’attention sur leur situation, et de repérer quelle représentation, en filigrane, ils se faisaient de la personne de l’élu.
6Trois modèles idéal-typiques de requêtes sont ainsi distingués, au terme d’un travail de catégorisation reposant sur une analyse approfondie des correspondances : dans le premier, celui de la « victime impuissante » (un tiers des courriers), il s’agit de scripteurs, qui, malgré leurs faibles ressources scolaires et culturelles, sont poussés par les difficultés dans lesquelles ils se trouvent (logement insalubre, menace d’expulsion, privation d’emploi trop longue, surendettement) à écrire à leur député. Tous se décrivent comme impuissants, et presque résignés, face à la situation qu’ils subissent, sur laquelle ils semblent n’avoir pas de prise. Malgré leur faible maîtrise des contraintes narratives propres aux correspondances, et leur difficulté à mettre en exergue l’exemplarité de leur situation, ces citoyens font malgré tout montre d’une capacité d’agir auprès d’un élu vu comme un sauveur, et dont ils espèrent, au nom du désespoir affronté, une « faveur ». Dans le deuxième modèle, celui de la « victime combative » (près de la moitié des courriers), il s’agit de citoyens ayant déjà entamé de nombreuses démarches pour se sortir des situations, souvent inextricables, dans lesquels ils sont pris, et qui cherchent une issue favorable à leur combat : l’élu est cette fois vu comme un ultime recours après des tentatives initiales infructueuses, et comme un intercesseur susceptible de réparer le tort ou l’injustice subis. Dans le troisième modèle, celui du « témoin indigné » (un cinquième des courriers), il s’agit, cette fois, non plus de victimes mais de porte-parole de victimes, d’extraction sociale plus élevée, soucieux du sort d’un ou de plusieurs membres de leur entourage et qui prennent l’initiative d’écrire à l’élu. Les scripteurs livrent cette fois un récit plus désingularisé, plus distancié, qui pointe la responsabilité d’un individu, d’un groupe ou d’une institution dans l’injustice subie. L’élu est vu comme un « justicier », dont on attend qu’il prenne parti en faveur de la victime et agisse concrètement. L’analyse de ce corpus original révèle donc la forte inégalité de ressources dont disposent les scripteurs face à cet exercice d’interpellation des élus, mais elle montre aussi que les moins bien armés, a priori, pour attirer l’attention sur leur cas, ne sont pas dénués de capacités expressives ou de capacités d’indignation.
7Ces deux chapitres ont le mérite de lever le voile sur la « politique à bas bruit » des catégories les plus dominées, celles dont on pourrait présumer que les privations et leur confrontation à des forces « bureaucratiques » semblant les dépasser, réduiraient à l’impuissance. Car ce que ces démarches révèlent, c’est que, même dans les situations de domination les plus fortes, la résignation n’est qu’apparence, et la volonté d’infléchir l’ordre des choses (à son échelle ou au-delà) et d’obtenir justice, bel et bien présente.
Auteur
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Sabine Rozier
Maîtresse de conférence en science politique à l’Université Paris Dauphine-PSL et membre de l’IRISSO
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