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    Plan

    Plan détaillé Texte intégral La narration au service de l’identité : assises théoriques La mise en pratique du storytelling ou la réalisation du cercle de la narration Notes de bas de page Auteur

    Discours et (re)constructions identitaires

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Le storytelling, cercle de la narration à la genèse de la réalisation et transmission identitaire

    Raphaële Galmisch

    p. 45-56

    Texte intégral La narration au service de l’identité : assises théoriques Point de vue et objet d’étude Positionnement théorique Le storytelling : sujet-objet et interdisciplinarité Théorisation de la relation récit-identité L’histoire : définition Culturelle et instinctive : l’histoire, à la genèse de l’identité L’Identité : interactivité et dialectique des récits individuel et collectif La mise en pratique du storytelling ou la réalisation du cercle de la narration Communiquer l’identité dans le récit progressiste par la narration La réalisation du cercle de la narration dans la stratégie de communication de B. Obama Le récit collectif à la genèse de la construction et de la transmission identitaire individuelle et collective Les récits citoyens dans le discours Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Cette recherche inscrite dans les Sciences de l’Information et de la Communication, est centrée sur l’utilisation du storytelling dans la stratégie de communication du politique, en campagne à l’élection présidentielle. Notre travail1 porte sur la narration, comme forme et contenu, en relation avec la construction identitaire, dans la stratégie globale de campagne. Nous partons du postulat que les récits collectifs et individuels sont un moyen de construire et transmettre l’identité de l’orateur.

    2Nous interrogeant sur la relation entre récit et image de soi, nous posons la question de savoir comment et pourquoi communiquer par le récit dans le contexte de la campagne à l’élection présidentielle ?

    3Nous avons décidé de traiter cette question à la lumière du socio-constructivisme afin d’expliquer notre vision de l’identité. Nous sollicitons les travaux du psychologue Jerome Bruner, sur la narration et ses utilisations, qui sont pour lui à la genèse de l’identité. Pour aborder le concept d’image de soi, nous parlons d’ethos, construit par la forme et le contenu, et également par des représentations, des attentes et des cadres. Nous faisons alors appel à la notion de cadre ou de framing, expliquée par Erving Goffman, puis George Lakoff.

    4Nous souhaitons ici présenter plusieurs objectifs et hypothèses. Nous partons d’abord du postulat que nous connaissons l’individu par ce qui est dit de lui, par le récit qu’il émet et que les histoires, au fondement de l’identité, se nourrissent les unes des autres. Nous faisons comme première hypothèse que l’utilisation du récit permettrait au candidat de bâtir un ethos présidentiel. Nous posons comme seconde hypothèse que le storytelling, utilisé par le politique, met en lumière un trouble au sein de la société, dans le but de faire réagir, pour tenter d’apporter une solution par des mesures politiques. Enfin, nous souhaitons poser le storytelling comme perspective d’analyse du discours politique, afin de montrer combien la narration contribue à la construction et transmission identitaire. Insistant sur le fait que les récits sont multiples et les identités mouvantes, nous démontrons que le récit de l’un apporte au récit collectif, tout comme ce dernier contribue à la construction d’une identité propre, constituant ce que nous appelons un « cercle de la narration ».

    5Nous testons nos hypothèses en proposant l’analyse de deux éléments de stratégie de communication de Barack Obama à l’occasion de l’élection de 2008. Nous prenons pour exemple son premier film de campagne diffusé lors de la convention démocrate de 2008 (Guggenheim, 2008a), et le second diffusé quelques jours avant le second tour des élections (Guggenheim, 2008b).

    6Dans cette perspective, nous définissons l’objet storytelling et faisons ensuite le lien avec la dialectique du récit et de l’identité. Nous observons ensuite la théorie mise en pratique, dans le contexte de la campagne de Barack Obama à l’élection présidentielle américaine de 2008.

    La narration au service de l’identité : assises théoriques

    Point de vue et objet d’étude

    Positionnement théorique

    7Nous avons adopté le point de vue du socio-constructivisme, afin de définir l’identité et d’analyser sa relation avec le récit. Cette approche considère l’identité comme plurielle et mouvante. Elle est le fruit d’interactions, l’identité dépend alors de l’autre et du groupe. Selon les trois auteurs de l’ouvrage Discourse and Identity, l’identité n’est ni un don, ni un produit, mais un processus qui s’opère dans le cadre d’interactions, constitué d’un nombre infini d’identités, ne provenant pas seulement de l’individu. L’identité découle d’un processus de négociations, d’adaptations à des contextes sociaux, entrainant un « travail discursif »2 (De Fina et al., 2006, p. 2), une adaptation du discours au contexte. C’est alors que le processus d’élaboration du discours contribue à la construction de l’identité et vice-versa.

    Le storytelling : sujet-objet et interdisciplinarité

    8Nous travaillons sur les histoires racontées dans les discours et dans la stratégie globale de communication des candidats gagnants aux élections présidentielles, en France et aux États-Unis. Ces récits peuvent être fictifs ou réels, interpellant l’imaginaire local et national. Le terme de storytelling est en vogue dans certains milieux et médias en France depuis 2007, après avoir été utilisé dans les sciences du langage et les sciences sociales, notamment par Christian Salmon (Salmon, 2007). L’importance du storytelling grandit, utilisé en politique comme outil, puis mode de communication par Nicolas Sarkozy, durant sa campagne présidentielle de 2007 (Chollet, 2008 ; Salmon, 2009). Terme à l’usage souvent galvaudé dans les médias3, il est l’héritier de la narratologie, analysant la narration en tant que structure et élément fondamental du discours.

    9La narration en termes de média et message est un objet interdisciplinaire. Martin Kreiswirth évoque un tournant narratif dans les sciences humaines, qui débute en Europe dans les années 1970, puis aux États-Unis début 1980 (Kreiswirth, 1992). Il explique que la narratologie est interdisciplinaire, car elle a différents objets, mais elle est aussi un outil pour plusieurs disciplines. On peut étudier la narratologie dans le roman, dans l’histoire de l’art, en anthropologie, etc. On étudie alors la structure du texte, tout comme ses narrations. Mais on observe également les auteurs utiliser la narration en anthropologie, ethnologie ou encore en peinture (Bal, 1993). Les disciplines se narrativisent. Un fait confirmé par Peter Brooks qui parle de storytelling dans le droit et de « glue narrative » pour étayer un raisonnement lors de la plaidoirie (Brooks, 2001). Ainsi, la narration est outil de la science et de ses chercheurs, mais elle est aussi l’objet d’étude des différentes disciplines scientifiques. On peut s’en servir pour expliquer et transmettre, comme on peut l’étudier dans le discours concerné. Nous pensons donc que le storytelling est une perspective d’analyse légitime dans le champ de l’analyse du discours politique.

    Théorisation de la relation récit-identité

    L’histoire : définition

    10Afin d’appréhender l’utilisation de la narration dans le discours, il nous faut définir ce que nous entendons par le terme d’« histoire ». J. Bruner, dans son livre Pourquoi nous racontons-nous des histoires ?, explique qu’une histoire est une suite d’événements qui, grâce au concept de peripeteia ou péripétie, se relient pour faire sens (Bruner, 2010). L’histoire naît alors d’un trouble. L’exemple ultime de la péripétie étant le moment où Eve croque dans la pomme, de cette transgression naît l’histoire biblique. Le but même du storytelling dans le discours politique est de mettre le problème en lumière, afin d’amener à la réflexion, à l’émotion, puis à l’action. Des personnages occupent le récit, générant des représentations et des attentes de la part du narrateur et du lecteur. Ce dernier imagine, s’identifie, rejette, aime. Celui qui raconte montre les choses vues par ses yeux. En effet, l’histoire a toujours une intention, une force illocutoire. Elle a un but, que nous pourrons appeler un « après-texte », l’objectif du récit étant de faire agir. Celui de la narration dans le discours du politique en campagne est d’obtenir un vote.

    Culturelle et instinctive : l’histoire, à la genèse de l’identité

    11Nous sollicitons ici les écrits d’Erving Goffman afin d’expliquer combien l’histoire structure l’identité. Selon lui, les histoires nous donnent des modèles de compréhension du monde, formant nos idées et dires, notamment grâce aux « cadres ». Chaque situation est régulée par un cadre fait de règles, dictant à l’individu le comportement approprié à la situation x. Goffman définit cette notion dans son introduction :

    « Je soutiens que toute définition de situation est construite selon des principes d’organisation qui structurent les évènements – du moins ceux qui ont un caractère social – et notre propre engagement subjectif. Le terme de “cadre” désigne ces éléments de base. » (Goffman, 1974, p. 19)

    12Ainsi, le discours est structuré par des cadres que les acteurs de la situation de communication connaissent, ils attendent que le discours y corresponde. Goffman définit l’histoire et son influence :

    « Le choix des histoires qu’on nous rapporte, tout comme la manière de les rapporter, est précédé et déterminé par notre compréhension du monde. […] La forme de ces évènements relatés répond tout à fait à ce que nous en attendons : non pas des faits, mais des typifications. Leur récit montre combien notre intelligence conventionnelle a le pouvoir de faire face à ce qu’il y a de bizarre dans la vie sociale, aux limites extrêmes de l’expérience. En conséquence, ce qui semble menacer l’intelligibilité du monde se révèle n’être qu’un dispositif ingénieux pour la protéger. Nous semons ces histoires à tout vent ; en retour, elles protègent la stabilité de l’univers et la nôtre. » (Goffman, 1974, p. 23)

    13Des propos qui font écho à ceux de J. Bruner, insistant sur la façon naturelle et instinctive de raconter des histoires. Elles sont véritablement constitutives de l’individu :

    « Le don de raconter des histoires caractérise l’homme autant que la station debout ou l’opposition du pouce à l’index. Tout indique que c’est notre manière “naturelle” d’utiliser le langage, dans le but de caractériser les déviations qui, sans cesse, viennent perturber le cours habituel des choses dans une culture donnée. Personne ne connaît exactement l’histoire de son évolution, comment ce don est né et a survécu. Nous savons seulement que c’est un outil irremplaçable qui donne sens à l’interaction humaine. » (Bruner, 2010, p. 76-77)

    14Les narrations fictives ou réelles ont une telle influence qu’elles contribuent à donner forme à notre expérience quotidienne. Un héros de la littérature pourra servir de référence à une description. Dire d’un homme qu’il est un Dom Juan, c’est utiliser la fiction afin de donner une structure à la réalité. Un rappel d’un évènement historique vérifié peut décrire une situation. Bruner explique : « Nous nous cramponnons à ces modèles narratifs de la réalité ; nous les utilisons pour donner forme à notre expérience quotidienne. » (ibid., p. 10). Ces références donnent un sens aux choses, aux expériences. Introduire du récit fictif et réel dans le récit de la réalité revient à procurer à l’individu des schémas narratifs connus, des références auxquelles s’identifier, grâce auxquels il pourra se construire et donner une signification à l’expérience. Ainsi Bruner résume : « En somme, les histoires nous procurent des modèles du monde. » (ibid., p. 26). Les récits font sens pour l’individu, les ramenant à ce qu’il connait, en le faisant s’identifier aux personnages ; d’où leur importance dans le discours politique.

    15Selon l’auteur, les histoires influencent également le raisonnement de l’individu et sa perception, forgeant son identité. Il apparaît que le récit est la forme et le contenu de la culture, un moule qui forme (et formule) nos idées, nos dires. L’individu a intériorisé les règles qui formalisent le récit, se construisant et s’identifiant par rapport aux schémas narratifs :

    « Les modèles narratifs ne se bornent en effet pas à donner forme au monde ; ils façonnent également les esprits qui cherchent à lui donner un sens. Mais ce dualisme sans fin ne se limite pas au drame ou à la fiction : il tourmente également le juriste qui raconte ses récits judiciaires, et l’autobiographe qui s’efforce de construire un Moi. » (ibid., p. 27)

    16Les histoires nous relient à l’environnement, aux autres. La dialectique est perceptible, se dessine alors un cercle de la narration, où récits collectifs et individuels se nourrissent. Bruner affirme que grâce aux histoires,

    « […] nous pouvons construire une personnalité qui nous relie aux autres, qui nous permet de revenir de manière sélective sur notre passé, tout en nous préparant à affronter un futur que nous imaginons. C’est dans notre culture que nous puisons les récits qui nous permettent de nous raconter à nous mêmes, qui tissent et retissent sans cesse notre Moi. […] nous sommes virtuellement, dès la naissance, des expressions de la culture qui nous alimente. Cependant, la culture est elle-même une dialectique, où abondent des récits de toutes sortes qui nous disent ce qu’est, ou ce que devrait être le Moi. Et les histoires que nous inventons pour construire notre personnalité portent la marque de cette dialectique. » (ibid., p. 78)

    17Bruner explique que toutes les cultures offrent des récits à leurs individus. Selon lui, « […] toutes les cultures reposent sur des présupposés, ou offrent des perspectives sur la personnalité. Ce sont des sortes de sermons, des synopsis tout préparés destinés à organiser le récit que nous faisons de nous-mêmes. » (ibid., p. 59). Le raisonnement est que l’identité de l’un se construit sur les bases de la culture du groupe. Chaque auto-récit est différent, car construit par rapport à autrui, à l’environnement, à un système de représentations. Le collectif participe ainsi à l’élaboration des récits individuels, fondant eux-mêmes l’identité collective. Le récit doit d’abord être intériorisé par le peuple, ici défini comme la somme des individus, afin d’entrer dans l’imaginaire commun et devenir « texte fondateur » ou « discours constituant » (Maingueneau & Cossutta, 1995).

    L’Identité : interactivité et dialectique des récits individuel et collectif

    18Il nous semble important d’insister sur le rôle de l’Autre et du collectif, dans la construction de l’identité individuelle. Martine Xibberas dans sa contribution au livre Des mythes politiques (Monneyron et al., 2010) part du principe que les individus sont catégorisés et ainsi identifiés. Nous retenons cependant avant tout le caractère interactif de sa définition de l’identité et de sa construction. L’identité individuelle est le fruit d’interactions avec les autres, « […] elle s’inscrit dans une relation interactive avec autrui, et dans “une confrontation avec les modèles culturels” ambiants et environnants. » (Xibberas, 2010, p. 18). Elle utilise les travaux de Berger et Luckmann pour expliquer « […] que le processus de construction identitaire se laisse toujours décrire comme un va-et-vient dialectique qui parcourt la relation sujet/monde. » (ibid., p. 18). Donc l’individu partage, émet et reçoit des messages, notamment des récits, qu’ils soient individuels ou issus de l’imaginaire collectif, par rapport auxquels il se positionne, se définit et s’identifie. Xibberas reprend aussi les propos de Paul Ricœur, expliquant l’évolution inéluctable de l’individu, qui travaille sur soi, misant sur le changement et la permanence. Il apparaît que l’identité naît de la confrontation avec l’autre, un autre qui peut être collectif ou individuel. Ce travail sur soi fait notamment écho à la psychanalyse :

    « Paul Ricœur quant à lui, distingue l’identité idem et l’identité ipse, pour décrire la permanence de l’“être collectif” à travers des changements incessants. Cette complexité inhérente à l’identité suppose une herméneutique de soi, c’est-à-dire un “travail narratif susceptible de configurer un sens”, un travail interprétatif. D’où le caractère narratif inhérent de l’identité individuelle et de l’identité collective. » (ibid., p. 18)

    19Poursuivant sur la construction de l’identité dans le temps, Xibberas insiste sur l’accumulation des récits qui font et feront le collectif, influenceront les individus : « L’identité se construit à partir de récits successifs produisant un récit stable pour un présent donné et faisant émerger une réalité clairement définie dans une potentialité mouvante. » (ibid., p. 18). Les récits s’ajoutent, mythiques ou pas, se greffent les uns aux autres pour former une identité collective dont la caractéristique est l’évolution. L’accumulation des récits, individuels d’une part, collectifs de l’autre, fonde l’identité collective. C’est pourquoi Xibberas, suivant Sironneau, écrit : « En se racontant, il (le peuple) acquiert une identité propre. » (ibid., p. 19). Ici, elle parle du peuple, mais c’est un principe transposable à un seul individu, si on se réfère à l’herméneutique de soi dont parle Paul Ricœur, ou à la théorie de Bruner. En se racontant, l’individu acquiert une identité propre, il choisit ce qu’il désire raconter et ainsi s’identifie et se définit. Ici, les récits collectifs influencent l’individu qui se construit par rapport à eux, en s’y identifiant ou non. Martine Xibberas utilise l’image du « mille-feuille », les récits du collectif, la somme des récits individuels, se superposent pour construire progressivement l’identité du peuple. Nous tenons à insister sur la pluralité des récits qui fondent l’identité collective et en font une identité plurielle et mouvante, certains récits peuvent même se contredire. Xibberas confirme : « L’identité nationale ne se construit donc pas sur un seul souvenir commémoratif, un seul événement fondateur, ou un grand personnage, mais sans doute sur plusieurs. » (ibid., p. 19). L’identité collective correspond à une image en évolution : « […] l’identitaire n’est pas l’identique, des réaménagements successifs interviennent dans l’idée qu’une collectivité se fait d’elle même. » (ibid., p. 19).

     

    20Nous avons voulu asseoir la théorie posant que le récit est constitutif de l’identité individuelle, mais aussi collective, puisque celui-ci est profondément ancré dans la culture. En effet, le récit collectif participe à la construction du récit individuel, et les récits individuels contribuent à l’élaboration du récit collectif. Le projet est maintenant de mettre en lumière grâce aux films de campagne de Barack Obama de 2008, cette pratique du storytelling, mélangeant récits personnels, récits des citoyens et récits collectifs, possiblement désignée comme « cercle de la narration ».

    La mise en pratique du storytelling ou la réalisation du cercle de la narration

    Communiquer l’identité dans le récit progressiste par la narration

    21George Lakoff dans son livre Thinking points, conseille les Progressistes, ou Démocrates, dans le but de mieux communiquer leurs valeurs et programmes. Il explique qu’une campagne efficace repose sur la transmission des valeurs du candidat et l’utilisation de ses choix politiques de façon symbolique. Les Progressistes doivent créer leur « frame », notion qu’il emprunte à Goffman – que nous traduirons par le terme de « cadre » ou laisserons dans sa langue d’origine. Ils doivent contextualiser leurs valeurs et idées afin de se situer et se créer une identité. Lakoff met l’identité au cœur de la stratégie de communication :

    « Concentrez-vous sur vos valeurs et principes. Soyez authentiques ; mobilisez-vous pour ce en quoi vous croyez. Établissez le contact avec les gens auxquels vous parlez, sur la base de l’Identité – leur identité et la vôtre4. » (Lakoff, 2006, p. 8)

    22Il énumère quatre principes politiques qui découlent des valeurs du Parti Démocrate : le Principe de Bien Commun ; le Principe de l’Accroissement des Libertés ; le Principe de Dignité Humaine ; le Principe de Diversité5 (Lakoff, 2006, p. 54-56). Ces quatre thèmes sont largement utilisés par Barack Obama dans ses discours, faisant son identité de candidat du parti. L’auteur développe aussi les valeurs fondamentales que les Progressistes doivent défendre et expliquer, comment créer un cadre démocrate dans lequel l’équité, l’égalité, la liberté, la responsabilité, l’intégrité et la sécurité occupent une place essentielle.

    23Nous avons d’ores et déjà entrepris une typologie composée de trois types de récits : collectifs ; individuels ou citoyens ; personnels ou autobiographiques. Un autre choix aurait été possible. En effet, Lakoff dans son livre parle de l’importance de la narration pour transmettre le message du politique et dresse une autre typologie, à l’aide des écrits de Robert Reich, ancien secrétaire au Ministère du Travail de l’administration de Bill Clinton, celle des « quatre histoires américaines fondatrices » (« the 4 essential American stories », 2006, p. 129). Reich énumère un certain nombre de schémas narratifs connus de tous, identifiables dans le discours politique. Selon Lakoff, une fois le « frame » ou cadre élaboré, il n’y a pas meilleur moyen de communiquer que l’histoire : « L’idée politique la plus efficace ne revêt pas forcément la forme de l’argumentaire, mais plutôt celle de l’histoire6. » (2006, p. 137). Nous verrons que c’est la stratégie adoptée par Barack Obama, utilisant le récit collectif afin de nourrir sa propre histoire, mais également celle de ses concitoyens.

    La réalisation du cercle de la narration dans la stratégie de communication de B. Obama

    Le récit collectif à la genèse de la construction et de la transmission identitaire individuelle et collective

    24Dans son film biographique ou film de campagne « La Promesse d’une Mère » (« A Mother’s Promise », Guggenheim, 2008a, op. cit.), Barack Obama utilise le récit collectif à la base de la Constitution américaine, appelé « la Promesse américaine », le fusionnant à son histoire personnelle. La promesse des Pères fondateurs devient la promesse de sa propre mère, qu’il veut tenir pour ses enfants et ses concitoyens. Cette promesse est celle de la Déclaration d’Indépendance de 1776, qui affirme que « […] tous les hommes naissent égaux et sont dotés par leur créateur du droit inaliénable à la vie, à la liberté et à la recherche du bonheur » (Kaspi, 2003) ; puis de la Constitution de 1787, adoptée dans le but de « […] former une union plus parfaite, d’assurer la justice, d’instaurer la paix domestique […], de promouvoir le bien-être et […] de favoriser la prospérité. » (Olivier, 2008)

    25Ce film est diffusé pour la première fois lors de la convention démocrate, le 28 août 2008, juste avant son discours, intitulé « La Promesse Américaine ». L’ordre stratégique des deux types de discours consiste à démontrer que les récits personnel et collectif se nourrissent l’un l’autre. L’objectif de ce film biographique est d’agréger l’histoire personnelle du candidat et celle de la nation américaine, afin de prouver qu’Obama a sa place dans l’Histoire des États-Unis au rôle de président. Celui-ci montre bien comment le récit collectif contribue à la fabrication de l’identité individuelle et de l’ethos présidentiel. Obama évoque dès le début une histoire dans l’Histoire, la sienne : « Mon histoire fait partie de l’histoire américaine »7. Là, les images de son enfance se mêlent à celles de l’Amérique, à différentes époques. Chaque élément de son histoire personnelle est relié à un élément de l’Histoire nationale. La photographie de son grand-père, avec celle de l’Armée de Patton, puis une photo de sa grand-mère au travail, accompagnée d’une autre représentant la force de travail américaine durant la seconde guerre mondiale. Le candidat est filmé en famille, avec ses concitoyens à Chicago, Harvard. Tout ce qui symbolise les États-Unis d’Amérique est visible, lisible par tous : champs de blé, vallées gratte-ciel… Il n’y a plus de frontières. La référence au mythe de la « frontière », fondateur de la civilisation américaine est posée. Ce film biographique est un récit construit, écrit et raconté par le candidat à l’élection présidentielle qui se situe dans l’Histoire américaine, dans une communauté, qu’il tente de rassembler autour d’images, mythes et mots fédérateurs. Joanne Morreale parle de l’utilité du mythe pour le candidat, dans un film de campagne : « Un candidat présidentiel victorieux puise dans les mythes collectifs, articule simultanément et fabrique sa mythologie. » (Moubamba, 2011, p. 145). Barack Obama fabrique ici son identité à partir de l’identité collective.

    26À la suite du film, Obama énumère dans son discours les valeurs américaines clés, dont l’empathie, issues de la Constitution américaine, en leur donnant l’éclairage démocrate. Les valeurs inhérentes à l’empathie et la responsabilité sont progressistes, et sont les idéaux définis au préambule de la Constitution américaine : protection, réalisation de soi (« fulfillment in life »), liberté, opportunité, équité, égalité, prospérité, communauté. Ces éléments de la vie du candidat, collectifs et privés, permettent aux électeurs de s’identifier au récit de l’orateur. De « la Promesse d’une mère » nous passons à « la Promesse américaine », de l’histoire de Barack Obama à l’Histoire des États-Unis. Utilisant cet enchainement, le candidat démocrate est parvenu à inscrire son histoire dans l’Histoire de son pays, son identité dans celle du collectif. Il ajoute aussi celle de ses concitoyens, mais sans leur donner de nom. L’identification « Obama/citoyen lambda » est plausible : une famille monoparentale, une mère qui travaille dur, des fins de mois difficiles, des problèmes d’assurances… Preuve de l’intégration du récit collectif au récit du candidat Barack Obama, le 22 août 2013, en cherchant sur Google « promesse américaine », sur les dix premiers résultats, huit renvoient à la promesse d’Obama. Lequel des récits imprègne l’autre ? Difficile de répondre.

    Les récits citoyens dans le discours

    27Le candidat Obama raconte ses concitoyens, les représente, leur rendant hommage. De spectateurs ils deviennent acteurs, personnages de narration. Le candidat les fait monter sur scène, leur donne la parole en les racontant. Les récits de la sphère privée se retrouvent publics. Obama attribue un véritable rôle aux citoyens en les nommant dans son récit. Les histoires individuelles s’intègrent alors au récit collectif, confirmant le caractère divers de l’identité collective. Ce mode de narration est choisi dans le film de campagne diffusé lors de l’entre-deux tours, intitulé : « Histoires Américaines, Solutions Américaines » (« American Stories, American Solutions », Guggenheim ; 2008b, op. cit.). Obama y parle de son pays, dépeignant des citoyens. Il raconte les histoires de ces individus pour qui il veut agir et nous transporte dans un bureau déjà ovale, où il parle de changement. Obama fait le portrait de quatre familles américaines représentatives dans des situations difficiles. Les portraits sont intimistes, le spectateur entre chez les gens qui se confient et attendent beaucoup du candidat. Obama y raconte l’histoire de Rebecca, mère de famille nombreuse dont le mari a perdu son travail à la suite d’une maladie. Ils sont contraints d’hypothéquer leur maison afin de pouvoir payer les soins médicaux. Ou encore l’histoire de Larry, retraité, qui a travaillé toute sa vie et dont la femme tombe malade. N’ayant plus d’assurance, il doit se remettre au travail.

    28Les histoires, les familles sont différentes mais leurs problèmes se rejoignent : licenciement, dettes, retraites insuffisantes, maladies, défaut d’assurance… Difficultés sur lesquelles Obama fonde son programme. Ces problèmes sont le quotidien de nombreux citoyens américains, il est nécessaire de le raconter pour proposer ensuite la solution. Dans ce film, il utilise des récits d’individus, eux-mêmes fondateurs du collectif, afin de s’adresser au collectif. Ainsi, nombre d’électeurs peuvent s’identifier à ces portraits. Obama lui-même s’identifie à certains épisodes des histoires qu’il raconte, notamment quand il parle de la maladie de sa mère. On retrouve les thèmes et valeurs dont parle Lakoff : équité (« fairness to the American economy »), engagement et responsabilité (« commitment », « a new era of responsibility »), égalité, quand Obama affirme que tous les citoyens ont le droit aux soins de santé et à l’éducation. Ces thèmes retrouvés dans les portraits, durant lesquels Obama en voix off reparle de la promesse américaine, font le lien avec le récit collectif, genèse de la nation. Obama se livre dans ce film et se lie à ses concitoyens. Il raconte son histoire, sa famille, son enfance, avec un père absent, une mère dévouée, qui a souffert et subi ce système de santé injuste. Puis, c’est la femme du candidat qui est interrogée, le décrivant dans son rôle de père : attentionné avec ses filles, malgré sa charge et son lourd emploi du temps.

    29Le film est une alternance d’histoires d’individus et de celle de Barack Obama. Son premier film « La promesse d’une mère » le reliait au récit collectif, à l’Histoire nationale, tandis que ce moyen-métrage le relie aux individus constituant le collectif. Les récits alternent et marquent leur empreinte en héritage afin que le récit collectif imprègne le récit individuel et qu’à son tour celui-ci marque le récit collectif. Le candidat conclut en parlant d’histoire : « Tout le monde a une histoire. C’est l’histoire de l’Amérique.8 ». Cette phrase est la conclusion de Barack Obama, mais aussi celle sur laquelle repose le cercle de la narration.

     

    30Il est naturel, voire instinctif pour les êtres humains, de raconter et d’inventer des histoires. Mais celles-ci sont aussi culturelles, nourries par leur environnement. Les anecdotes et récits font sens grâce aux « frames » , aux structures narratives et aux symboles reconnus par les auditeurs. L’histoire est un outil efficace dans le dispositif de communication mis en place dans le discours de campagne. Cet exercice de la narration contribue à la transmission et la construction de l’identité de l’orateur, des citoyens, du pays. Cette construction est permanente, fonction des acquis, de l’environnement et de l’autre. Les échanges narratifs continus entre l’individu et le collectif, qui se nourrissent l’un l’autre, démontrent que l’identité est au cœur d’un cercle de la narration. Elle en est également le fruit. Nous percevons le storytelling comme une rencontre narrative durant laquelle plusieurs histoires se croisent pour faire sens. Mais cette pratique de la narration est aussi une rencontre humaine, durant laquelle des récits de vies se mêlent et donnent lieu à des identifications. Le politique compte à l’issue de son discours, sur un vote en sa faveur, il faut donc conter à l’audience ce qui correspond aux cadres et aux représentations qu’elle a, à ses attentes. Tout du moins, le politique peut s’en servir s’il souhaite qu’il y ait identification. L’orateur use de récits collectifs, familiers des citoyens. Grâce à ces récits, le locuteur fabrique son identité. Ce moyen-métrage « Histoires Américaines, Solutions Américaines » est à ce titre l’essence du storytelling dans le cadre de la communication politique : raconter une histoire par l’Histoire nationale, collective et par les récits des individus ; jouer en permanence sur l’identité et sur les points d’identification possibles par les récits ; aller à la rencontre du peuple pour se faire élire, en se réclamant sans cesse d’un héritage. C’est pourquoi Lakoff insiste sur la place de l’identité pour communiquer durant une élection et sur l’importance des histoires pour la transmettre. En racontant les histoires des citoyens et la sienne, le politique raconte l’histoire nationale, et vice-versa. En communiquant par les histoires, le politique communique sur les identités. Le cercle de la narration permet alors au politique d’aller à la rencontre du pays, de son peuple, son histoire, et son identité plurielle et mouvante.

    Notes de bas de page

    1 Thèse en cours : « Le storytelling : outil de communication intemporel des hommes politiques », Université Paris VIII.

    2 Nous traduisons : « […] identity is a process that (1) takes place in concrete and specific interactional occasions, (2) yields constellations of identities instead of individual, monolithic constructs, (3) does not simply emanate from the individual, but results from processes of negociation, and entextualization (Bauman and Briggs 1990) that are eminently social, and (4) entails “discursive work” (Zimmerman and Wieder 1970). »

    3 Exemples : François-Xavier Bourmaud, « UE : Cazeneuve dénonce le “storytelling britannique” », lefigaro.fr, 14 février 2013 (consulté le 31/12/2013) ; Jean-Baptiste Chastand et Thomas Wieder, « Hollande tenté par le storytelling pour promouvoir les emplois d’avenir », 8 novembre 2012 (consulté le 31/12/2013) ; Charles-Henri Colonna, « Storytelling : derrière la caricature, un outil indispensable ! », lecercle.lesechos.fr, 26 septembre 2013 (consulté le 31/12/2013).

    4 Nous traduisons : « Concentrate on your values and principles. Be authentic; stand for what you really believe. Empathize and connect with the people you are talking to, on the basis of identity- their identity and yours. »

    5 Nous traduisons : « The Common Good Principle », « The Expansion of Freedom Principle », « The Human Dignity Principle », « The Diversity Principle ».

    6 Nous traduisons : « Perhaps the most effective political argument come not in the form of arguments but in the form of stories. »

    7 Nous traduisons : « My story is a part of the American Story », ibid.

    8 Nous traduisons : « Everybody’s got a story. That’s the story of America » op. cit.

    Auteur

    • Raphaële Galmisch

      Université Paris 8, CEMTI & JILC

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    2 Nous traduisons : « […] identity is a process that (1) takes place in concrete and specific interactional occasions, (2) yields constellations of identities instead of individual, monolithic constructs, (3) does not simply emanate from the individual, but results from processes of negociation, and entextualization (Bauman and Briggs 1990) that are eminently social, and (4) entails “discursive work” (Zimmerman and Wieder 1970). »

    3 Exemples : François-Xavier Bourmaud, « UE : Cazeneuve dénonce le “storytelling britannique” », lefigaro.fr, 14 février 2013 (consulté le 31/12/2013) ; Jean-Baptiste Chastand et Thomas Wieder, « Hollande tenté par le storytelling pour promouvoir les emplois d’avenir », 8 novembre 2012 (consulté le 31/12/2013) ; Charles-Henri Colonna, « Storytelling : derrière la caricature, un outil indispensable ! », lecercle.lesechos.fr, 26 septembre 2013 (consulté le 31/12/2013).

    4 Nous traduisons : « Concentrate on your values and principles. Be authentic; stand for what you really believe. Empathize and connect with the people you are talking to, on the basis of identity- their identity and yours. »

    5 Nous traduisons : « The Common Good Principle », « The Expansion of Freedom Principle », « The Human Dignity Principle », « The Diversity Principle ».

    6 Nous traduisons : « Perhaps the most effective political argument come not in the form of arguments but in the form of stories. »

    7 Nous traduisons : « My story is a part of the American Story », ibid.

    8 Nous traduisons : « Everybody’s got a story. That’s the story of America » op. cit.

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    Galmisch, Raphaële. « Le storytelling, cercle de la narration à la genèse de la réalisation et transmission identitaire ». In Discours et (re)constructions identitaires, édité par Thierry Guilbert et Pascaline Lefort. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion, 2017. doi:10.4000/books.septentrion.27917.
    Galmisch, Raphaële. « Le storytelling, cercle de la narration à la genèse de la réalisation et transmission identitaire ». Discours et (re)constructions identitaires, édité par Thierry Guilbert et Pascaline Lefort, Presses universitaires du Septentrion, 2017, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.27917.

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    Guilbert, T., & Lefort, P. (éds.). (2017). Discours et (re)constructions identitaires. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.27878
    Guilbert, Thierry, et Pascaline Lefort, éd. Discours et (re)constructions identitaires. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion, 2017. doi:10.4000/books.septentrion.27878.
    Guilbert, Thierry, et Pascaline Lefort, éditeurs. Discours et (re)constructions identitaires. Presses universitaires du Septentrion, 2017, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.27878.
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