Introduction. Les secrets : inévitables et dangereux
p. 13-16
Texte intégral
1Toute information ne peut pas être rendue publique. La première raison en est pratique : trop d’information rend inutile l’information qu’on ne sait plus où rechercher, ni comment trier, ni assimiler. Cependant, il y a une autre raison, plus subtile et plus délicate à analyser, qui explique la diffusion limitée de l’information : il est souhaitable parfois que l’information reste confinée ou, dit autrement, qu’elle reste secrète. Il ne faut pas que l’information circule car elle gênerait, ou car celui qui la détient en tire du profit et ne veut pas y renoncer, ou encore car elle donne du pouvoir, ou encore parce qu’elle serait douloureuse à certains, etc.
2L’ouvrage que nous présentons aborde cette question multiforme du secret et tente d’en montrer quelques facettes dont il ne peut prétendre faire le tour tant la matière est riche, complexe, embrouillée même, et bien évidemment dissimulée : car, si on garde un secret, on garde aussi parfois secrètes les raisons pour lesquelles on veut en garder le secret !
3Notre époque est celle de la cryptographie, la science par excellence du secret. Elle intervient dans la vie de chacun quand il utilise une carte bancaire, fait un achat sur internet, remplit un formulaire confidentiel en ligne, etc. Elle intervient bien sûr dans les communications entre banques, entre militaires, entre États, entre journalistes et informateurs, mais aussi dans les échanges entre malfrats ou terroristes. Cette science de nature mathématique a une histoire – passionnante et souvent amusante – dont on ne soupçonne pas toujours l’importance décisive qu’elle a eue dans le déroulement des événements de la grande Histoire. Jacques Patarin nous en présente la trame : on réalisera qu’il vaut mieux en ces matières être bien informé de ce qui s’invente et des progrès considérables qui n’ont cessé de s’opérer, particulièrement depuis le début du XXe siècle. Assez proches de ceux de la cryptographie, Philippe Bernardi nous explique l’importance des secrets techniques dans le monde d’avant l’ère industrielle. Dans les deux cas, le secret est une force et un élément constitutif de la puissance ; le négliger, c’est s’affaiblir gravement, voire se livrer à l’ennemi.
4Les secrets de familles évoqués par Françoise Dekeuwer-Défossez sont eux d’une autre nature, ils ne donnent pas de la puissance directement, mais sont un risque pour les individus dont le Droit doit traiter et qu’il doit prendre en compte, ce qui, du fait de l’évolution des savoirs médicaux est devenu de plus en plus délicat. Christian Hervé, à propos du secret médical, confirme que la problématique des histoires individuelles et la façon dont on doit les protéger est devenue plus difficile aujourd’hui. Elle exige une réflexion renouvelée. Pierre-Antoine Souchard et Anne-Sophie Martin, eux aussi à propos du secret des sources dans le journalisme et des problèmes qu’il soulève régulièrement, nous aident à prendre conscience qu’il n’existe pas de solution parfaite aux graves questions posées : il faut protéger les sources des journalistes, même si parfois cela choque et empêche la Justice d’aller au bout de ses démarches.
5Tout aussi délicate est l’évolution du secret bancaire – se dirige-t-on vers sa fin ? Il a acquis aujourd’hui une importance nouvelle, nous explique Christian Chavagneux, du fait du développement considérable des paradis fiscaux et des conséquences économiques graves qui en résultent pour les États, qui en sont victimes. Des redéfinitions sont en cours, rendues inévitables par les excès d’un système qui ne profite qu’à de petites minorités. Le fonctionnement convenable d’une démocratie interdit que le pouvoir fonctionne dans l’opacité. Dans le cas de l’Europe, la question semble se poser. C’est ce que, chacun à leur façon, nous expliquent Robert Salais et Liêm Hoang Ngoc. Le secret semble là un moyen devenu peu légitime du fait qu’on en abuse, et il en va de même dans le cas de certaines négociations économiques transatlantiques nous dit Bruno Poncelet.
6L’échange d’informations doit être contrôlé. Partout. Il faut parfois rendre cet échange obligatoire (pour qu’une concurrence économique loyale s’effectue, pour qu’un contrôle démocratique puisse avoir lieu, etc.), mais il faut aussi, assez souvent, le limiter (pour la protection des journalistes, la préservation des histoires personnelles, etc.). Notre société qui a multiplié les moyens de créer et de faire circuler l’information est donc, sans surprise, amenée à redéfinir et à préciser les règles de cette circulation et de ces échanges : oui, il faut repenser les règles du secret.
Auteur
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Jean-Paul Delahaye
Professeur émérite à l’Université de Lille, Sciences et Technologies, mathématicien et informaticien, chercheur au Centre de Recherche en Informatique Signal et Automatique de Lille (CRISTAL, UMR CRNS 9189)
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2019
