Entrer dans le monde du cinéma au XXIe siècle : Image Nation Abu Dhabi
p. 169-180
Texte intégral
1À l’aube du XXIe siècle, rien ne prédisposait Abou Dhabi, l’un des émirats réunis depuis 1971 dans les Émirats arabes unis, à se faire une place dans le monde du cinéma. Longtemps éloigné des circuits de distribution des films, Abou Dhabi avait bien été atteint par le boom de construction des multiplexes au début du siècle, mais ceux-ci diffusaient principalement des films hollywoodiens, et aucune tradition ni culture de cinéma local n’existaient. En 2004 cependant, l’arrivée du Cheikh Khalifa bin Zayed Al Nahyan, président des Émirats arabes unis et émir d’Abou Dhabi, change la donne. La nouvelle équipe se donne comme tâche de préparer l’après-pétrole et recherche de nouveaux secteurs économiques porteurs. Leur choix s’arrête sur l’économie de la culture, qui devient le centre de la nouvelle stratégie économique nationale1. La création de la Foire internationale d’art contemporain d’Abou Dhabi, de la branche du Louvre conçue par Jean Nouvel, et du circuit de Formule Un Yas Marina sont autant d’éléments dans la nouvelle campagne de communication qui vise à placer Abou Dhabi sur la carte des grandes villes culturelles.
2Au sein des industries créatives que la nouvelle équipe entend développer, le cinéma occupe une place de choix, à la fois comme source de revenus et comme vitrine. En l’absence totale de structures cinématographiques, Abou Dhabi met en place simultanément, entre 2007 et 2008, les éléments nécessaires à l’existence d’une industrie : des infrastructures de tournage (TwoFour54), des aides à la production (Sanad), des offres de formation (les initiatives tadreeb et mawaheb), des outils de promotion (Abu Dhabi International Film Festival, Tropfest Arabia)2. C’est dans ce contexte qu’est créée en octobre 2008, la société de production étatique Image Nation. Sa mission est de faire des films commerciaux dont les revenus viendront soutenir l’industrie cinématographique naissante3. La tâche est cependant ardue, puisque cette entreprise est construite sur une terre vierge de tout cinéma. Tout est à construire et l’apprentissage doit être rapide pour assurer la viabilité du projet. C’est auprès d’autres pays aux industries cinématographiques anciennes et florissantes, qu’Abou Dhabi va chercher à se former, autour d’un outil central : la coproduction. Cet apprentissage vise à la création d’une structure de production, mais aussi à l’émergence de personnel créatif, afin de permettre la production de films locaux.
Créer une société de production
3La création des conditions matérielles de production (studios, matériel d’enregistrement, etc.) est l’apanage de la zone franche TwoFour54. À Image Nation revient la responsabilité de créer une société de production, c’est-à-dire une structure avec un personnel qualifié pour sélectionner et accompagner des projets de films. Contrairement à de nombreuses sociétés dans le monde, ce qui manque à Image Nation n’est pas les fonds, qui sont garantis par le fort soutien étatique, mais le personnel. Michael Garin, PDG d’Image Nation déclarait ainsi en 2012 : « Il y a moins de cinq personnes qualifiées pour faire des films dans les Émirats arabes unis »4. Le manque de personnel qualifié est un problème général aux Émirats, et notamment à Abou Dhabi où les Émiratis ne représentent que 20 % de la population. Le recours à des cadres venus des pays occidentaux est donc courant et c’est le choix fait par la maison-mère d’Image Nation, l’Abu Dhabi Media Corporation, qui confie en 2008 à son PGD, Ed Borgerding, un Américain avec une longue expérience chez Disney, la direction d’Image Nation.
4Borgerding embauche l’Allemand Stefan Brunner comme directeur financier, et l’Allemande Daniella Tully comme responsable du développement des projets5. Début 2011, la direction d’Image Nation est confiée à Michael Garin, un Américain ayant travaillé à Time-Life Télévision et Warner Television, puis dans le domaine de la finance, avant de revenir à la télévision avec le groupe est-européen Central Media Enterprises.6 C’est donc vers le monde du cinéma occidental que se tourne d’abord Image Nation pour apprendre à gérer une société de production.
5C’est également avec Hollywood qu’Image Nation met en place des accords de production. Image Nation hérite d’abord d’un accord avec Warner Bros. Mais celui-ci, dont l’objectif est principalement la construction d’un parc de loisirs7 s’éteint rapidement, après un seul film (Shorts). À peine fondée, Image Nation se tourne donc vers les indépendants américains et signe, entre 2008 et 2009, quatre accords avec Participant Media, National Geographic Films, Hyde Park Entertainment et Parkes/McDonald. Ces accords lui permettent d’entrer dans le financement de films déjà en développement et donc de pouvoir rapidement sortir des films. Amreeka sort dès janvier 2009, Shorts en août de la même année. Entre 2010 et 2014, Image Nation coproduit ainsi 12 films avec Participant. L’entreprise émirati cofinance deux types de films hollywoodiens distincts : des films commerciaux (Men in Black III, Ghost Rider 2 : L’esprit de la vengeance) et des films d’auteur (Fair Game, Le complexe du castor, Promised Land). D’Hollywood, Image Nation obtient en effet non seulement des revenus financiers, qui pourront être réinjectés dans le cinéma local8, mais aussi des gains symboliques, qui permettront de donner à Abou Dhabi la réputation d’un émirat ouvert et moderne.
6Ce partenariat avec Hollywood permet également d’établir des relations avec l’autre grande industrie cinématographique mondiale : Bollywood. Image Nation entre dans des projets américains coproduits par les entreprises indiennes Dharma Productions (My Name is Khan) et Reliance (La couleur des sentiments, Les recettes du bonheur). C’est également l’intérêt de l’accord avec Hyde Park, une société de production américaine fondée par l’ancien tennisman indien Ashok Amritraj. Pour Image Nation, Amritraj, c’est « Hollywood Plus »9. En octobre 2009, les deux compagnies signent d’ailleurs un accord avec l’Autorité de développement des médias de Singapore pour la production de films interculturels10.
7Un changement de direction à la tête de l’Abu Dhabi Media Corporation entraine le remplacement de l’équipe Al-Mazourei/Borgerding, par un autre duo, Mohamed Al Mubarak et Michael Garin en février 201111. L’entreprise est alors scindée en deux branches : Image Nation International pour la production de films en anglais et Image Nation Abu Dhabi pour la production de films locaux. Les nouveaux dirigeants se donnent pour mission de remettre le cinéma d’Abou Dhabi au centre de la stratégie d’entreprise. Les coproductions, qui se poursuivent, sont désormais entièrement mises au service du développement du cinéma local, à la fois en apportant les revenus qui permettront de subventionner ce cinéma12, mais aussi par le rôle fondamental qu’elles peuvent jouer dans la formation de personnel créatif.
Faire émerger des créateurs
8En 2013, le critique de cinéma américain Jay Weissberg décrit les Émirats arabes unis comme un « désert cinéphilique »13. Il n’existe en effet aucune tradition nationale de cinéma et les premières productions datent de la première décennie du XXIe siècle14. Les universités d’Abou Dhabi ont des formations en lien avec la télévision, mais non avec le cinéma, et les universités privées qui proposent de telles formations (American University of Dubaï, American University of Sharjah, New York Film Academy, New York University Abu Dhabi) sont très peu fréquentées par la population locale15. À son arrivée à l’université Zayed d’Abou Dhabi pour enseigner l’étude de la production vidéo et des critiques de film, la réalisatrice et journaliste Alia Yunis est effarée par le manque de connaissances, mais surtout d’intérêt pour le cinéma. Les jeunes connaissent peu les opportunités de carrières dans le domaine des médias, qui se réduisent pour eux à être journaliste ou dessinateur de dessins animés. Ce genre de carrière est d’ailleurs considéré comme peu valorisante. Développer l’intérêt pour les métiers de l’audiovisuel et mettre en place des formations pour permettre l’émergence d’un personnel créatif local est donc le deuxième grand défi pour Abou Dhabi. C’est l’axe central d’Image Nation, qui œuvre aux côtés des organisateurs de festival de cinéma et des cadres de la zone média TwoFour54. Comme le note Michael Garin, sa mission est de « former des gens avant faire des films » (« developing people before developing movies »)16. Image Nation est donc avant tout une pépinière de talents, à travers son programme intitulé Mawaheb (« talent »), qui s’appuie sur des initiatives aux différentes dimensions géographiques. Au niveau national, bien que Dubaï et Abou Dhabi aient pu être présentées comme concurrentes dans leurs efforts pour attirer les tournages internationaux, c’est une relation de collaboration qui prime. La recherche de talents à l’échelle nationale est ainsi consacrée en 2013 lorsque Image Nation rejoint l’initiative Enjazz, une bourse de postproduction créée par le Festival du Film de Dubaï en 200917. L’un des courts-métrages ainsi financé est Who Killed $arah?!: vol.1.
9En 2014, c’est une initiative régionale et internationale qui permet d’envoyer des jeunes gens des pays du Golfe aspirant à devenir réalisateurs se former pendant cinq semaines à Paris, à la Fémis. La Gulf Summer University est ainsi issue d’un accord entre des institutions nationales du Qatar, du Koweït et des Émirats arabes unis (Image Nation), ainsi que des entreprises privées (la branche de Total aux EAU, la firme Gramco du Bahreïn), mais aussi les réseaux diplomatiques français18. Le résultat de l’édition de 2014 est notamment le court-métrage La confession.
10Parallèlement aux initiatives visant à la découverte du métier (en 2015 par exemple, Image Nation envoie un groupe de lycéens passer deux semaines à la Tisch School of the Arts de la New York University pour les sensibiliser aux métiers du cinéma)19 et à l’apport de connaissances théoriques, Image Nation met l’accent sur la pratique. C’est dans cette optique que les coproductions à l’international prennent tout leur sens. À travers son programme Arab Film Studio, Image Nation sélectionne des jeunes Émiratis qui pourront bénéficier de stages dans l’une des coproductions qu’elle finance. Les premiers stagiaires participent ainsi au tournage de Indian Palace en Inde en 2011, et sont envoyés au bureau américain de la société Participant, avec qui Image Nation coproduit le film20. Majid Al Ansari, qui réalise en 2015 Zinzana pour Image Nation, s’est notamment formé sur la coproduction Contagion (Warner Bros., Participant)21. Cette démarche est similaire de celle de la zone média TwoFour54 qui, en attirant les tournages étrangers tels Star War – Le réveil de la force, ouvre des opportunités de stage à Abou Dhabi même22. Par l’intermédiaire des coproductions, Image Nation fait donc d’Hollywood son maitre de stage privilégié. Cette logique utilitaire des coproductions se voit également dans le fait que la mise en place de stages est également comprise dans l’accord signé avec l’entreprise d’état chinoise Intercontinent Communication Center (CICC) en 201623.
11Enfin, toujours dans l’idée de faire bénéficier les talents naissants de l’expérience de « mentors »24, Image Nation fait participer des créateurs occidentaux à la production de ses films locaux, tels Peter Safran et Steve Schneider sur le film The Worthy de Ali Mostafa (2016), ou William Finklestein et Marc Lorber pour la série télévisée Justice : Qalb Al Adala25. Cette stratégie de formation soulève cependant un certain nombre de questions quant à la possibilité de création d’un cinéma national.
Cinéma national ou « Coproductions créatives » ?
12Les productions locales d’Image Nation illustrent les difficultés à créer un cinéma « hors-sol »26, c’est-à-dire faire naître un cinéma national dans un pays sans tradition cinématographique, sans créateurs et sans public. La production du second long-métrage dit « local » d’Image Nation en 2011 souligne la difficulté de commencer à faire des films alors même que le personnel qualifié est en début de formation. Le film d’horreur Djinn se fonde sur des légendes du pays. Il raconte l’histoire d’un couple émirati qui, après avoir vécu à New York, s’installe dans un immeuble luxueux nouvellement construit à Ras Al Khaima, et se trouve aux prises avec des génies maléfiques. Face à l’absence de personnel émirati suffisamment qualifié, Image Nation fait le choix d’engager des producteurs et créateurs occidentaux : l’Américain Tobe Hopper, réalisateur connu notamment pour Massacre à la tronçonneuse (1974), le directeur de la photographie américain Joel Ransom, la productrice allemande Daniella Tully, et son mari, le scénariste américain David Tully. Quelques Émiratis sont engagés dans des positions secondaires : Nada Shouma pour superviser les dialogues, Mohammed Al-Otaiba pour se former auprès du réalisateur et Nayla Al Khaja comme consultante culturelle27. Au niveau des acteurs, les rôles principaux vont à deux acteurs arabes formés dans les pays occidentaux, Khalid Laith (Bahreïn) et Razane Jammal (Liban), tandis que les rôles secondaires vont à des célébrités de la télévision locale (Saood Al Kaabi, Ahmed Abdullah)28. Le personnel local se sent rapidement mis de côté cependant, et Nayla Al Khaja décide même de quitter le tournage29. Le film terminé manque de véritable lien au contexte local. Il s’agit d’un film d’horreur suivant les codes classiques du genre, se passant principalement à l’intérieur d’un immeuble, avec une moitié des dialogues en anglais. La sortie du film aurait d’ailleurs été repoussée par les autorités émiraties elles-mêmes, mécontentes de la présence de sorcellerie dans le film30. Avec Djinn, Image Nation a fait l’erreur de confier la production d’un film local à une équipe étrangère, dans une démarche d’externalisation.
13La troisième production nationale d’Image Nation pose, quant à elle, la question du public. Seuls 20 % de la population des EAU étant d’origine locale, le public premier visé par les films est donc minimal, et atteindre le public des expatriés installés à Abou Dhabi est une gageure31. S’ils veulent créer un modèle économique viable, les films locaux d’Image Nation ne peuvent se contenter de viser le spectateur national, mais doivent, dès leur conception, viser un public régional. Pour From A to B, le jeune réalisateur Ali Mostafa a ainsi établi une vraie « stratégie » de casting. Prenant en compte l’importance des populations égyptiennes et saoudiennes, il engage l’acteur égyptien Khaled Abol Naga, le comique saoudien Fahad Albutairi, ou encore l’actrice saoudienne Ahd, qui a joué deux ans plus tôt dans Wadja (H. Al-Mansour, 2012). Au générique, apparait également l’acteur palestinien Ali Suliman, ainsi que des scénaristes égyptiens (Ashraf Hamdi, Mohamed Hefzy) et américano-égyptien (Ronnie Khalil). From A to B est d’ailleurs une coproduction entre des sociétés émiraties (Image Nation, TwoFour54), jordaniennes (Imaginarium Films, International Traders) et saoudienne (Rotana Film Production). Tous les films nationaux d’Image Nation, qu’ils soient ou non des coproductions en termes financiers, s’appuient de la même manière systématiquement sur un brassage d’acteurs émiratis (Ali Al Jabri, Mansoor Al Feeli, Habib Ghulomm), égyptiens (Khaled Abol Naga), saoudiens (Ahd), koweïtiens (Yasah, Eyad Hurani, Saad Al Faraj, Fuad Ali), Palestiniens (Ali Suliman, Saleh Bakri), et Syriens (Salloum Hadad). C’est d’ailleurs uniquement au niveau régional que peuvent se développer des initiatives pour faire émerger un public pour ces films. En 2015, Image Nation et Le Festival International du Film de Dubaï lancent ainsi la campagne #SupportArabCinema sur les réseaux sociaux32. Si cet impératif régional fait sens d’un point de vue économique, il pourrait entrainer des difficultés d’ordre culturel, tels le défi de trouver des sujets qui rassembleront les cultures aussi diverses que celles du Golfe, du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, ou encore les incohérences linguistiques liées aux différentes nationalités des acteurs33.
14Les deux productions nationales les plus récentes semblent avoir atteint un certain équilibre entre présence de créateurs nationaux, régionaux et internationaux, mais mettent en lumière un troisième questionnement : celui de la culture des réalisateurs émiratis. Zinzana (2014) et The Worthy (2016) sont tous deux inspirés de sources américaines. Zinzana, l’histoire d’un homme enfermé dans une prison isolée et aux prises avec un geôlier déséquilibré est basé sur un scénario américain de Lane et Ruckus Skye, dont l’action se situe dans le sud des États-Unis34. The Worthy est un projet originellement développé par deux Américains, Safran et Schneider, et porté à Image Nation par l’intermédiaire d’un de ses cadres, en charge de la recherche de scénarios, Ben Ross35. Chaque scénario a ensuite été adapté et traduit par les réalisateurs et producteurs émiratis36. La production des deux projets est confiée à Rami Yasin, qui s’est formé sur toutes les productions locales d’Image Nation, et la réalisation confiée à deux Émiratis : Ali Mostafa et Majid Al Ansari. Les deux films s’appuient sur des acteurs régionaux, ainsi que des techniciens régionaux et internationaux. Comme l’indique Rami Yasin à propos de Zinzana, « le chef décorateur était allemand, le directeur de la photographie, belge » et 80 % de l’équipe était jordanienne37. Ces deux films apparaissent comme ce qu’on pourrait appeler des « coproductions créatives », car elles fusionnent deux univers différents.
15En termes cinématographiques, ce sont des films de genre. Zinzana est un « psycho-thriller »38, dans la droite ligne des films noirs des années 1950 et des films néo-noirs des années 1980s39. The Worthy est un film sur la survie d’un groupe d’individus dans un monde post-apocalyptique, est également fait dans la règle du genre hollywoodien, jusqu’à la fin ouverte qui laisse présager une suite40. Mais ces deux films apportent une touche différente en ancrant l’histoire et les personnages dans le monde arabe, non tant par le contexte qui apparait peu, que par la présence des acteurs et de la langue. Cette fusion créative entre imaginaire hollywoodien et imaginaire arabe s’explique par le parcours et la culture cinématographique des deux réalisateurs. Ali Mostafa, auteur du premier long-métrage des EAU, City of Life, en 2009, est né au Royaume-Uni en 1981. Après avoir passé son enfance à Dubaï, il part à 22 ans à Londres pour se former à la London Film School. Il y apprend notamment à utiliser les logiciels Final Draft et Movie Magic qui permet de rédiger un scénario en anglais et d’en calculer le coût de production. Mostafa écrit donc ses films en anglais sur ces logiciels puis les traduits en arabe. À Esquire, qui le nomme homme de l’année en 2014, Mostafa confie que son rêve est de réaliser un film de James Bond41. Quant à Majid Al Ansari, il a fait des études de musique à la California State University, puis s’est formé au cinéma à Image Nation, où il est entré en 2008. Son intérêt pour le cinéma date de son adolescence marquée par les anime japonais42. Pour créer l’atmosphère de Zinzana, il explique s’être inspiré du style de Baz Luhrmann, David Fincher, Guy Ritchie et Park Chan Wook, ainsi que de films à l’ambiance claustrophobe comme Phone Game de Joel Schumacher (2002), Reservoir Dogs de Quentin Tarantino (1992) et Douze hommes en colère43. De son propre aveu, Al-Ansari regarde principalement des films étrangers et ne connaît que très peu le cinéma arabe44. Le but de ces deux jeunes réalisateurs n’est d’ailleurs pas de faire des films d’auteur sur le monde arabe, mais des films commerciaux, pour se distraire, des films de genre pour le public mondial, en langue arabe45.
16Ces films locaux, au croisement d’influences nationales, régionales et internationales, ne sont pas encore le fruit d’une industrie. Ils représentent plutôt un « mouvement »46, qu’on pourrait appeler la « Génération Image Nation ». Cette génération est constituée d’un nombre limité de réalisateurs (Ali Mostafa et Majid Al Ansari, mais aussi Nawal Al-Janahi et Yasir Al Yasiri). Nés à la fin des années 1980, ils ont tous fait leurs études en Angleterre et aux États-Unis47 et, pour certains, ont fait leurs premières armes dans le domaine des publicités et des clips musicaux48. Ils travaillent en étroite collaboration. Ainsi Al Ansari et Mostafa sont producteurs sur le film en production Rashid & Rajib de Mohammed Saeed Harib Al Ansari et l’acteur Mansour Al Feeli sont producteurs pour le film en production On Borrowed Time réalisé par Yasir Al Yasiri49. Image Nation remplit donc son rôle d’incubateur, et cette nouvelle génération semble prête à faire rayonner les Émirats. Cependant, une fissure se dessine entre le projet national d’Image Nation et l’imaginaire international de ces jeunes réalisateurs, qui pourrait s’agrandir si ceux-ci décident d’aborder des sujets de société sensibles ou de tenter leur chance à Hollywood50.
Abou Dhabi-wood ?
17Quelles ambitions affiche Abou Dhabi et quelle place peut-elle espérer prendre dans le monde globalisé du cinéma ? D’un point de vue local, le but visé est de mener à bien le transfert de connaissances, mettant ainsi un terme à la forte dépendance qui lie Image Nation aux cadres, sociétés de production et artistes étrangers. C’est le principe de l’émiratisation51. Il s’agit ici d’un objectif à très long terme, puisqu’il suppose une structuration viable incluant tous les secteurs de l’audiovisuel : infrastructures de production, cadres, artistes. L’émiratisation ne peut par ailleurs fonctionner que s’il y a eu développement d’un public fidèle. En 2012, Michael Garin se montre conscient des défis et des limites de la position d’Abou Dhabi. S’il serait irréaliste pour ce petit émirat de viser à devenir « le Hollywood ou le Bollywood du monde arabe »52, l’objectif annoncé en 2012 est de se rapprocher du modèle néo-zélandais, un « petit pays » que Peter Jackson a transformé en un lieu de tournage pouvant s’enorgueillir de la présence de personnel qualifié.
18Deux ans plus tard, l’ambition semble plus régionale. Une table ronde du Arab Media Summet de 2014 s’intitule ainsi « From Hollywood to Bollywood, is Arabwood next? »53 Ce sont cependant toujours des questions de modèle économique et de viabilité qui taraudent les intervenants. De façon intéressante, Michael Garin pose à ces invités la question de savoir « si un cinéma arabe existe »54. Dernier arrivé dans le monde cinématographique arabe, Abou Dhabi se voit désormais en être le nouveau moteur.
19Enfin Image Nation a une vraie vision de ce qui pourrait faire la valeur ajoutée d’Abou Dhabi au niveau international. Abou Dhabi pourrait reprendre le rôle de plaque tournante du commerce qu’elle tenait à la fin du XIXe siècle. Cette idée de faire le lien entre l’Asie et Hollywood apparait dès l’accord de 2009 entre Image Nation, Hyde Park et Singapore, accord sans suite. Elle refait surface en 2016 lors de l’accord entre Image Nation et Intercontinent Communication Center (CICC). Michael Garin imagine son entreprise en véritable pont à double-sens entre les mondes du cinéma chinois et américain55.
20Les ambitions du petit émirat sont hautes, mais il y a loin du projet à sa réalisation. Contrairement à la création d’infrastructures physiques, la formation du personnel de production et de création peut prendre le temps d’une génération. Une fois formés, ces Émiratis poursuivront par ailleurs autant de trajectoires personnelles, qui échapperont à l’État. De leur côté, les accords internationaux sont annoncés avec éclat dans les médias, mais restent parfois lettre morte. La collaboration avec des industries telles Hollywood et Bollywood, dont Abou Dhabi ne maîtrise pas la culture et les codes, peut s’avérer difficile. Si Image Nation envisage le partenariat avec CICC avec moins d’appréhension, du fait de son statut56, il y a fort à parier que les cultures étatiques fonctionnent selon des modalités différentes dans les deux pays.
21Toute dernière née dans les cinématographies mondiales, Abou Dhabi fait face à un défi unique, celui de créer un cinéma national à partir de rien, mais également à un défi bien connu des autres pays : celui de concilier rôle économique et culturel du cinéma. Michael Garin a un dicton qui veut dire l’énorme ambition de son entreprise, mais qui en indique aussi, en creux, une ambigüité à laquelle il faudra un jour se confronter : « Notre mission n’est pas de construire Image Nation ; notre mission est de construire la nation »57.
Filmographie
| Amreeka (C. Debis, 2009) Shorts (R. Rodriguez, 2009) My Name is Khan (K. Johar, 2010) The Crazies (B. Eisner, 2010) La forêt contre-attaque (R. Krumble, 2010) Fair Game (D. Liman, 2010) Les chemins de la liberté (P. Weir, 2010) Le complexe du castor (J. Foster, 2011) La couleur des sentiments (T. Taylor, 2011) Contagion (S. Soderbergh, 2011) Sea Shadow (N. Al Janahi, 2011) Secret Identity (M. Brandt, 2011) Indian Palace (J. Madden, 2011) Ghost Rider : L’Esprit de la vengeance (M. Neveldine, 2011) Men in Black 3 (B. Sonnenfeld, 2012) Promised Land (G. Van Sant, 2012) Infiltré (R. R. Waugh, 2013) In her eyes (court-métrage, S. Saber, 2013) Djinn (R. Hooper, 2013) The Deep (court-métrage, H. Rashid, 2013) | Out of the Dark (L. Quilez, 2014) Cesar Chavez (D. Luna, 2014) Les recettes du bonheur (L. Hallström, 2014) A Most Violent Year (J.C. Chandor, 2014) 99 homes (R. Bahrani, 2014) Midnight Sun (R. Spottiswoode, 2014) From A to B (A. Mostafa, 2014) As One: The Autism Project (documentaire, H. Makki, 2014) Every Last Child (documentaire, T. Roberts, 2014) Who killed $arah ?!: vol.1 (court-métrage, M. Al Saber, 2014) La confession (court-métrage, M. Swaidan, 2014) Evelyn (court-métrage, F. Ostovarzadeh, 2015) Bangladeshi Barista (court-métrage, A. Arkus, 2015) He Named me Malala (documentaire, D. Guggenheim, 2015) Zinzana (M. Al Ansari, 2015) Justice: Qalb Al Adala (série télévisée, 2016) The Worthy (A. Mostafa, 2016) The Circle (J. Ponsoldt, 2017) |
Notes de bas de page
1 Caroline Piquet, Les Pays du Golfe : De la perle à l’économie de la connaissance, Paris, Armand Colin, 2013, p. 129.
2 Nolwenn Mingant, « Films ex-nihilo : Abu Dhabi’s “Greensfields Film and Media Policy Model” », dans N. Mingant, C. Tirtaine (éd.), Reconceptualising Film Policies, New York, Routledge, à paraitre.
3 « Stefan Brunner, the COO of Image Nation Abu Dhabi », vidéo publiée le 17 mai 2010. http://ireport.cnn.com/docs/DOC-445348 Consultée le 6 mars 2017.
4 « Image Nation CEO Michael Garin on making movies in Abu Dhabi », 7 novembre 2012, https://www.youtube.com/watch?v=AcBR6inIMy0 Consulté le 7 mars 2017.
5 Ed Borgerding, entretien skype avec l’auteur, 13 mars 2017.
6 Christopher Silverster, « Meet the American who brings new hope to the Arab film industry », spearswms.com, 11 juillet 2016.
7 Claudia Eller, « Deal to put Warner in Abu Dhabi », Los Angeles Times, 27 septembre 2007.
8 Abu Dhabi Media Summit, atelier « From Hollywood to Bollywood, is Arabwood next? », 18 novembre 2014.
9 Cité dans Ali Jaafar, « Hyde Park digs Abu Dhabi pics », Variety, 3 novembre 2009.
10 Ali Jafaar, Michel Fleming, « Cultural Groove », Variety, 6 novembre 2009.
11 Tim Adler, « Michael Garin is new Image Nation CEO », deadline.com, 1er février 2011.
12 Abu Dhabi Media Summit, op. cit.
13 Cité dans Alia Yunis, « Red Carpet Education: The Persian Gulf Approach to Film Festivals », dans D. Iordanova, S. Van de Peer, Film Festival Yearbook 6: Films Festivals and the Middle East, Saint Andrews, Saint Andrews Film Studies, 2014, p. 280.
14 Roy Armes, Arab Filmmakers of the Middle East: A Dictionary, Bloomington, Indiana University Press, p. 156.
15 Alia Yunis et Gaelle Picherit-Duthler G. (2010), « Lights, camera, education: An overview of the future of film education in the United Arab Emirates », recherche en cours, http://www2.gsu.edu/~wwwaus/Yunis&Picherit-Duthler.pdf, consulté le 18 novembre 2013, p. 18.
16 « Image Nation CEO Michael Garin on making movies in abu Dhabi », op. cit.
17 Image Nation. « Other Initiatives », http://Image Nationabudhabi.com/en/mawaheb/other-initiatives/, consulté le 13 mars 2017. Nick Vivarelli, « Collaborative Efforts in Abu Dhabi », Variety.com, 25 octobre 2013. DIFF, « Image Nation Abu Dhabi to partner with Dubai International Film Festival to help budding filmmakers in the region », 28 janvier 2015.
18 FEMIS, « Gulf Summer University », http://www.femis.fr/gulf-summer-university-601, consulté le 13 mars 2017.
19 Image Nation, « Image Nation Abu Dhabi partners with New York University to develop aspiring Emirati filmmakers in high school », janvier 2015, http://Image-Nationabudhabi.com/en/media-center/press-releases/2015/image-nation-abu-dhabi-partners-with-new-york-university-to-develop-aspiring-emirati-filmmakers-in-high-school/, consulté le 13 mars 2017.
20 Abu Dhabi Media, « Image Nation Abu Dhabi and Abu Dhabi Film Commission Place candidates on MAWAHEB intership program », admedia.ae, 26 octobre 2010, http://www.admedia.ae/news-and-events/press-releases/Image-Nation-abu-dhabi-and-abu-dhabi-film-commission-place-candid/ consulté le 14 mars 2017.
21 Image Nation, « Majid Al Ansari », http://Image Nationabudhabi.com/en/mawaheb/success-stories/2015/majid-al-ansari/, consulté le 13 mars 2017.
22 Alfio Leotta, « Small nations and the global dispersal of film production: a comparative analysis of the film industries in New Zealand and the United Arab Emirates », The Political Economy of Communication, 2 (2), 2015, p. 30.
23 Nick Vivarelli, « China and Image Nation Abu Dhabi Forge $300 million film fund pact », Variety.com, 13 novembre 2016.
24 Nick Vivarelli, « Abi Dhabi : Image Nation bridges Hollywood and Arab Worlds », Variety.com, 16 octobre 2014.
25 Ali Jaafar, « Image Nation abu Dhabi Flies High with Chairman Mohamed Al Mubarak- Cannes », deadline.com, 18 mai 2015. Nick Vivarelli « Arabic adaptation of “L.A. Law” set to Become First Legal Procedural in the Middle East », Variety.com, 21 avril 2016.
26 Jean-Michel Frodon, « Festivals de cinéma dans le monde arabe. » Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, 134, par. 13, décembre 2013. http://remmm.revues.org/8184. Consulté le 17 octobre 2016.
27 Davie McNary, « Hooper teams with Image Nation », Variety.com, 28 février 2011.
28 « Image Nation Abu Dhabi announces cast for Arab supernatural thriller Djinn », middle-east-online.com, 28 mars 2011.
29 Chris Newbould, « Djinn beset by Djinn? », Digitalstudiome.com, 5 avril 2011.
30 Vadim Rizov, « Tobe Hooper’s long-delayed Djinn, the UAE’s first horror production, will finally have its world première », the dissolve.com, 21 octobre 2013.
31 Michael Garin cité dans Abu Dhabi Media Summit, op. cit., A. Yunis, op. cit., p. 280.
32 Nick Vivarelli, « Dubai Fest, Image Nation join to promote Arab movies », Variety.com, 9 décembre 2015. Site internet : http://supportarabcinema.com/en/.
33 Sur cette question, voir Mohannad Ghawanmeh, « The Tongue of funding: Polices and practices of casting for Arab characters in transnational film and television program », séminaire HESCALE, 19 janvier 2017, https://groupehescale.wordpress.com/, consulté le 25 avril 2017.
34 « Netflix acquires Emirati thriller “Rattle the Cage” », ScreenDaily.com, 10 mars 2016.
35 Screen Dubai Film Festival, Journée 5, 2015, 17 décembre 2015, p. 3, https://issuu.com/mb-insight/docs/screen_dubai_ff_day_5_2015lr, consulté le 13 mars 2017.
36 Matthew Priest, « The coming of age of Ali. F. Mostafa », Esquire Middle East, 18 décembre 2016.
37 Stephen Saito, « Fantastic Fest’ 14 interview: Majid Al-Ansari & Rami Yasin on breaking out with “Zinzana” », moveablefest.com, 29 septembre 2015.
38 Marwa Hamad, « “Zinzana”: the region’s first psycho-thriller », Gulfnews.com, 9 décembre 2015.
39 Joe Leydon, « Review: Rattle the Cage », Variety.com, 29 septembre 2015.
40 Fionnuala Halligan, « “The Worthy”: Dubai Review », ScreenDaily.com, 10 décembre 2016.
41 M. Priest, op. cit.
42 Damon Wise, « “Zinzana” helmer Majid Al-Ansari receives Mid-East filmmaker of the year awars », Variety.com, 13 février 2016.
43 Faisal Hashmi, « Filmmaking within confines - a conversation with “Zinzana” director Majid Al Ansair », hashmichousefilms.com, 7 décembre 2015.
44 S. Saito, op. cit.
45 M. Priest, op. cit., S. Saito, op. cit., M. Hamad, op. cit.
46 Majid Al-Ansati, cité dans F. Hashmi, op. cit.
47 A. Yunis, G. Picherit-Duthler, op. cit., p. 24. Yasir Al Yasiri, profil LinkedIn, https://www.linkedin.com/in/yasir-alyasiri-b4954877/?ppe=1, consulté le 25 avril 2017.
48 Abu Dhabi Media Summit, op. cit. Andrew Sherwood, « Yasir Al Yasri on Emirati Cinema », timeoudubai.com, 16 avril 2013.
49 Rob Garrat, « New Arab comedy On Borrowed Time filming in Dubai », thenational.ae, 10 octobre 2016.
50 Abu Dhabi Media Summit, op. cit. Andrew Sherwood, « Yasir Al Yasri on Emirati Cinema, » timeoudubai.com, 16 avril 2013.
51 En 2014, 55 % des employés d’Image Nation étaient des Émiratis, le but étant d’atteindre 75 % en 2017. Nick Vivarelli, « Abu Dhabi: Image Nation Bridges Hollywood an Arab Worlds », Variety.com, 16 octobre. N. Mingant, op. cit.
52 « Image Nation CEO Michael Garin on making movies in Abu Dhabi », op. cit.
53 Abu Dhabi Media Summit, op. cit.
54 Abu Dhabi Media Summit, op. cit.
55 Nick Vivarelli, « Image Nation CEO Michael Garin on Abu Dhabi’s $300 million Fund with China as a Hollywood Conduit », Variety.com, 6 décembre 2016.
56 N. Vivarelli, Nick, « China and Image Nation Abu Dhabi Forge $300 million film fund pact », op. cit.
57 « Our mission is not to build Image Nation; our mission is to build the nation ». BroadcastPro Middle East, « Michael Garin », 9 décembre 2015, https://www.youtube.com/watch?v=Y_4qZCodaYQ, consulté le 7 mars 2017.
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