La mauvaise réputation. Mobilité, succès et renommée des maîtres dans le monde de la pêche (Dieppe, XVIIIe siècle)
p. 73-98
Remerciements
Je tiens à remercier Andrea Caracausi, Nicoletta Rolla, Marco Schnyder et Beatrice Zucca Micheletto pour avoir relu et critiqué ce texte de près, ainsi que tous les participants aux deux journées d’études organisées à Paris et à Genève pour l’avoir nourri de leurs remarques et propositions. Le travail de rédaction a pu être mené à bien grâce à une allocation postdoctorale financée dans le cadre du projet Govenpro (ANR-14-CE03-0003).
Texte intégral
Introduction
1L’objet de cet article est de réfléchir au poids de la réputation dans les mondes du travail d’Ancien Régime à partir du problème de la mobilité professionnelle. On le sait, les sociétés médiévales et modernes fonctionnent comme des communautés du face-à-face, dans lesquelles l’opinion publique locale, alimentée par le bouche-à-oreille et la rumeur, contribue à construire (ou à détruire) la renommée des acteurs sociaux1. Envisagée sous l’angle des relations de travail, notamment de l’embauche, la fama tient lieu de curriculum vitae informel si l’on peut dire : forgées par le jugement des autres, celui des pairs évidemment, mais aussi celui des membres de la communauté élargie, les réputations professionnelles produisent des hiérarchies entre les individus qui pratiquent le même métier, sur la base de critères comme les qualités reconnues, la confiance accordée ou les succès rencontrés2.
2Longtemps tenu à l’écart de l’historiographie du travail, le vaste monde de la pêche constitue un terrain privilégié pour examiner l’articulation entre fama et mobilité. Le cas des maîtres pêcheurs du port de Dieppe étudié ici permet en effet d’examiner de manière assez fine les modalités d’accès à la maîtrise dans une communauté de métier du XVIIIe siècle3. Ce cas confirme non seulement l’importance pour ces derniers de jouir d’une bonne réputation – d’être considéré, en un mot, comme de « bons » maîtres –, mais il invite également à mettre l’accent sur des phénomènes peu visibles dans l’historiographie. En privilégiant l’angle des rapports de subordination et, plus particulièrement, celui des entraves au « droit de quitter » un employeur pour un autre, les historiens du travail ont eu tendance à concevoir la mobilité professionnelle d’abord comme une mobilité choisie, ou du moins revendiquée par les travailleurs d’Ancien Régime4. Si cette conception n’est pas absolument étrangère à l’expérience de la mobilité faite par les maîtres pêcheurs de Dieppe, les archives révèlent surtout l’extrême précarité inhérente à l’exercice de la maîtrise, dont les membres se trouvent exposés à une mobilité non pas volontaire, mais subie. À la limite, l’enjeu majeur pour les maîtres n’est pas tant de s’émanciper de la dépendance personnelle dans laquelle ils se trouvent vis-à-vis des armateurs de la place, que de parvenir à garder dans la durée le commandement de leur bateau. En effet, parce qu’ils sont tributaires de la confiance que leur accordent les matelots du lieu, leur réputation au sein de la communauté de métier conditionne leur aptitude même à recruter un équipage complet, autrement dit à conserver leurs lettres de maîtrise d’une année sur l’autre5. À cet égard, on notera que les équilibres internes aux équipages dieppois impliquent de concevoir une singulière inversion des termes de la relation entre employeurs et subordonnés : alors que les conflits autour du marquage des livrets ouvriers par exemple nous ont habitués à envisager la fabrique des renommées au travail comme un processus unilatéral, parce que contrôlé essentiellement par les patrons au moment de l’embauche, le pouvoir de désignation des « bons » et des « mauvais » maîtres exercé par les matelots dans le monde de la pêche suggère que la capacité à qualifier les acteurs économiques et à leur attribuer ou non certaines compétences, bref, la capacité à produire des réputations professionnelles pouvait certes jouer dans un sens, mais tout aussi bien dans l’autre6.
3Fondé sur l’étude croisée de procédures judiciaires portées devant le tribunal de l’amirauté, de mémoires émanant du négoce local et de données tirées de la comptabilité d’un armateur dieppois, cet article entend donc analyser les mécanismes sous-jacents à la mobilité professionnelle des maîtres au sein d’une communauté de pêcheurs. À cette fin, un premier temps sera consacré à décrire les modalités de l’association entre les maîtres et les armateurs dans le cadre d’une institution clé des armements pour la pêche : l’hôtage. Il s’agira notamment d’aborder le problème du droit des premiers à « quitter » les seconds et de montrer qu’en dépit des entraves qu’il met à la mobilité des maîtres, l’hôtage ne fait pas pour autant l’objet de contestations significatives au XVIIIe siècle. De fait, ce sera l’objet d’une deuxième partie, la maîtrise apparaît comme une condition particulièrement précaire dans le monde de la pêche, si bien que s’y maintenir en dépit des aléas du métier constitue déjà en soi une gageure. En réalité, seuls ceux qui, en raison de leurs succès, sont considérés comme de « bons » maîtres, parviennent à conserver la confiance de leurs matelots et se trouvent ainsi à même de « conduire » durablement un bateau à la pêche. En d’autres termes, la mobilité professionnelle des maîtres, ou disons plutôt leur stabilité, est affaire de bonne renommée. Faisant appel à l’anthropologie, le dernier temps de l’article visera donc à proposer une analyse des lieux et des modalités de production des réputations au sein de la communauté.
1. L’institution de l’hôtage
4À Dieppe, les termes de l’engagement passé entre le maître et son armateur – diversement appelé marchand, hôte-bourgeois, ou encore hôte-propriétaire lorsqu’il possède un ou plusieurs bateaux de pêche – sont censés se conformer à « la mode du pays », connue au XVIIIe siècle sous le nom d’hôtage7. En s’associant, les deux parties s’obligent par un contrat de nature synallagmatique, dont les termes sont très largement dictés par les usages locaux : tandis que l’armateur s’engage à fournir à son maître, soit un bateau, soit les avances nécessaires pour en faire construire un à crédit, le maître s’engage de son côté à « conduire à la mer » ce bateau et à laisser à son armateur un droit d’hôtage d’un sol pour livre (5 %) sur la vente de son poisson8.
1.1. Entrer à l’hôtage d’un marchand
5Les modalités de l’« entrée à l’hôtage » sont variables. Si les hôtes et les maîtres dieppois ne sont pas coutumiers de l’engagement devant notaire, la pratique du contrat sous seing privé est non seulement attestée, mais fréquente au XVIIIe siècle9. Surpris, à son arrivée à Dieppe au début du mois de septembre 1728, de ne pas trouver amarré à quai le bateau qu’il s’est engagé à conduire pour la saison du hareng, Pierre Bailleul fait assigner son hôte-propriétaire, le marchand Jacques Corbeiller, devant le tribunal de l’amirauté. Évoquant le cœur de l’affaire, à savoir « le batteau promis aux termes de la convention faite entre eux », convention actée par un « engagement par écrit », l’avocat de Bailleul explique comment :
Le maître et son équipage, qui sont venus sur la foy de cette parole écrite, qui ont fait apporter tous les filets, ont été surpris de ne point trouver le batteau qui leur étoit destiné et d’apprendre du Sr Corbeiller qu’il étoit actuellement en voyage et qu’on étoit incertain de son retour10.
6Cependant, la mise par écrit des contrats d’hôtage ne présente pas un caractère systématique, mais dépend de la volonté des parties contractantes, qui peuvent très bien se contenter d’une simple « convention verbale »11. Dans ce cas, elles font le choix de s’en remettre à la publicité de leur échange de paroles et, à défaut d’un acte pour garantir les termes de leur engagement, aux usages ; autrement dit, à ce qui est communément considéré comme allant de soi. Il semble en effet que le passage de la barrière de l’écrit n’ait pas d’autre raison d’être que de spécifier des clauses qui, eu égard aux conventions locales, ne vont justement pas de soi. Il s’agit en somme pour les intéressés s’obligeant par écrit d’acter des dispositions particulières, des écarts aux normes en vigueur, et, ce faisant, de s’émanciper des règles s’imposant d’office à ceux qui s’engagent sous le régime de l’oralité.
7C’est le cas, par exemple, en ce qui concerne la durée des engagements à l’hôtage. Selon « l’économie sage d’un usage établi à Dieppe et qui sert de loy au siège de l’amirauté même », le maître est en théorie « tenu et obligé envers l’armateur de conduire son bateau à la pêche pendant 9 années »12. Toutefois, la mise par écrit du contrat d’hôtage permet des modulations par rapport à la durée conventionnelle de l’engagement. C’est bien ce qui ressort d’une procédure ayant opposé le maître Jacques Mauger à son hôte-bourgeois, Louis Flouest, à la suite d’un désaccord relatif à la comptabilité de plusieurs campagnes de pêche successives. Alors que Jacques Mauger avait agité la menace de le quitter, son armateur l’avait soumis à un interrogatoire au mois d’avril 1786, afin de clarifier, disons plutôt de certifier, les obligations qu’il avait contractées à son endroit lors de la signature de son acte d’engagement. En effet, Jacques Mauger et Louis Flouest n’ont pas conclu un « engagement simple, pour lequel il n’y a point de traité » – puisqu’on s’en remet alors aux usages –, mais un accord assorti de clauses particulières, couchées par écrit dans un seing privé rédigé par l’avocat Delestre et paraphé par les parties en sa présence. Ce sont ces clauses, qui concernent notamment la durée de son engagement, que Louis Flouest veut faire reconnaître par son maître en l’assignant à l’audience pour être interrogé sur faits et articles :
33° Interrogé sur le trente troise article desdits faits, s’il n’est pas vray qu’en s’engageant avec ledit Sr Flouest et en contractant l’acte du trente un may mil sept cens quatre-vingt, il connoissoit bien chacune des conventions qu’il faisoit et scavoit s’engager pour plus longtems que le terme de neuf ans, qui est ordinaire lorsqu’il n’est point fait d’engagement par écrit.
A dit que lorsqu’il fut question de contracter engagement avec ledit Sr Flouest, il étoit dans la résolution de rester avec lui plus de neuf années et ce tant qu’il seroit content, ny ayant jamais eu que la mort qui l’ait séparé de ses marchands depuis qu’il commande, mais qu’il ignoroit le nombre d’années qui avoient été marquées dans l’acte d’engagement, ne l’ayant certainement point lu et ne se rapellant point l’avoir entendu lire et n’en ayant jamais eu le double13.
8On le voit, le recours aux écritures privées doit donc être compris comme une manière de contractualiser davantage la relation d’hôtage, de la faire échapper aux règles définies par les usages locaux auxquels, sous réserve d’une convention privée conclue entre les parties pour y déroger, on semble s’en remettre automatiquement. Ainsi, loin d’être l’indicateur d’une incertitude suscitée par la fragilité des usages, la pratique de la mise par écrit des engagements à l’hôtage atteste au contraire de leur extrême vigueur dans le monde de la pêche.
1.2. Conduire un bateau à l’hôtage
9Quelles que soient les modalités de la prise d’engagement initiale, l’hôtage réduit à sa plus simple expression se résume au XVIIIe siècle à la mise à disposition par l’hôte-bourgeois et à la conduite, par le maître, d’un bateau destiné à la pêche. Il importe toutefois de distinguer deux cas de figure. La condition du petit maître-pêcheur indépendant apparaît dans le monde de la pêche dieppois du XVIIIe siècle comme « une survivance précaire »14. En effet, l’existence de maîtres propriétaires s’est uniquement perpétuée parmi les pêcheurs du faubourg du Pollet, qui pratiquent la pêche côtière avec de petites embarcations de quelques tonneaux seulement15. Ainsi, selon Le Testu, trésorier des Invalides à Dieppe et fin connaisseur du monde de la pêche local, « la plupart des maîtres poletais » seraient encore, dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, « les propriétaires de leurs bateaux ». Néanmoins, la possession de l’outil de production n’implique pas nécessairement l’indépendance du producteur et si les maîtres du Pollet sont nombreux à être les propriétaires attitrés de leur embarcation, « ils ne sont pas assez aisés pour en faire le déboursé » ; comme, « d’ailleurs, ils ont besoin d’une personne intelligente pour vendre le poisson et dresser des comptes, voici comment ils agissent » :
Lorsqu’un matelot du Pollet se sent de taille pour commander, il cherche un bourgeois plus connu sous le nom d’hôte qui ait en lui de la confiance. Celui-ci fait l’avance de tout ce qui concerne la construction et équipement du bateau dont le maître se reconnoît débiteur : l’acte est dressé au greffe de l’amirauté ; ce maître, qui paroit estre toujours le propriétaire direct, retient à son profit les lots de son bateau et rembourse peu à peu son hôte de l’avance gratuite qu’il a faite. L’autre n’a d’autre avantage que le droit de vendre le poisson ; il retire à son profit le vingtième ou sol pour livre du produit16.
10À l’inverse des petites embarcations du Pollet destinées à la pêche côtière, celles utilisées par les pêcheurs du « grand métier » pour leurs expéditions hauturières deviennent, dans les premières décennies du XVIIIe siècle, la propriété exclusive des hôtes-bourgeois dieppois, qui prennent en charge à partir de cette époque non seulement la vente du poisson, mais l’armement et l’avitaillement des bateaux. Alors qu’il n’était pas rare, au siècle précédent, que des maîtres détiennent tout ou partie de leur bâtiment, l’armement hauturier devient donc au XVIIIe siècle le monopole des marchands, désormais seuls à même de financer la construction de bateaux de pêche de plus en plus grands et coûteux, ainsi que leur avitaillement en sel et en barriques, nécessaire aux expéditions lointaines. Dans ce cas, la « part du bateau » vient alors grossir la commission perçue par l’hôte-propriétaire sur le produit de la pêche puisqu’elle s’ajoute au droit d’un sol pour livre qu’il prélève en contrepartie de la vente du poisson. Qu’il en soit ou non le propriétaire attitré, le maître se trouve dans l’obligation de conduire le bateau fourni par son armateur jusqu’à l’échéance du contrat d’hôtage et de prendre en charge tout ce qui a trait à la pêche. À ce titre, il lui revient donc, d’une part, de superviser avant chaque départ les opérations d’avitaillement de son bateau en vivres, en boisson et en matériel nécessaires, et il lui incombe également, d’autre part, de recruter chaque année les matelots qui composent son équipage.
1.3. Rompre son contrat d’hôtage
11Loin d’être « ancien et constant » comme l’écrivent les auteurs (tous armateurs) de la supplique citée plus haut, l’usage de rester neuf ans à l’hôtage du même marchand trouve en réalité son origine dans une sentence rendue en appel par le tribunal de la table de marbre de Rouen au mois de juin 173317. La reconnaissance du caractère contraignant de cette durée minimum d’engagement découle ainsi d’un « précédent », obtenu à force de démarches judiciaires par les armateurs de Dieppe dans une période marquée non seulement par leur entrée massive au capital de la flotte de pêche locale, mais par une situation de « disette » des maîtres de bateau18. Dans ces conditions, il s’agissait donc de se prémunir contre le phénomène de turnover engendré par les déséquilibres inhérents au marché du travail maritime, de limiter, en d’autres termes, le droit des maîtres à « quitte[r] la conduite d’un bateau selon leur caprice » en les astreignant, comme dans bien d’autres univers professionnels d’Ancien Régime, à se faire délivrer par leur hôte un « congé par écrit » ayant valeur de « décharge »19. Ainsi, sous ses allures de contrat librement consenti, l’institution de l’hôtage place en réalité le maître dans une relation de subordination personnelle à l’égard de son armateur et rien n’exprime mieux cette condition de dépendance que la mention suivante, portée par le négociant Nicolas Vasse en tête du compte de l’un de ses anciens maîtres, relevé de ses engagements au terme d’un procès : « Je luy ay donné par écrit la liberté de conduire à l’avenir où il voudra20. » Pour autant, l’institution ne fait pas l’objet de remises en question significatives au cours du XVIIIe siècle. En d’autres termes, la revendication d’un droit à la mobilité – le droit de quitter son hôte pour un autre – n’est pas directement matière à procédure judiciaire : elle n’est presque jamais le motif premier des recours, mais s’articule toujours à une situation litigieuse déjà donnée. La force des liens créés par la dette constitue assurément un élément d’explication qu’il est important de prendre en compte. La pratique du crédit est en effet monnaie courante dans le cadre de l’hôtage et vient renforcer le contrôle exercé par les hôtes-bourgeois sur la mobilité de leurs maîtres. C’est tout particulièrement le cas de ces petits pêcheurs propriétaires de leur embarcation évoqués plus haut, comme on peut se le figurer à travers le cas suivant. En 1728, Jean Méliot, maître du Pollet et propriétaire d’un bateau qu’il conduit à la pêche du poisson frais, intente une action devant le tribunal d’amirauté visant à dénoncer les prélèvements en nature abusifs que se permet son hôte, le marchand Jacques Delaunay, sur le produit de sa pêche. En guise de défense, celui-ci demande et obtient du lieutenant général un jugement avant faire droit, l’autorisant à faire interroger son maître sur faits et articles. Or, loin de concerner seulement le fond de la cause, la plupart des items de l’interrogatoire ont pour objet de démontrer la redevabilité de Jean Méliot à son égard. Delaunay l’a en effet « établi maistre de bateau » en 1715 grâce au prêt d’une somme de 2 200 livres, avancée pour l’achat d’un premier bateau. Alors qu’il lui restait encore 1 650 livres à rembourser sur ce premier emprunt, Méliot aurait convaincu, dix années plus tard, son hôte de lui accorder une nouvelle avance pour remplacer son premier bateau, hors d’état de prendre la mer, si bien qu’à la fin de la saison du maquereau de 1725, il se trouvait débiteur à son endroit d’une somme s’élevant à 3 226 livres, cela sans compter les 4 000 livres prêtées avec intérêts pour faire bâtir sa maison et remboursées sous la forme d’une rente annuelle…21. Bref, il ressort de cette affaire, nullement exceptionnelle, que la pratique du crédit tisse entre les intéressés à l’armement d’un bateau des solidarités économiques qui sont en même temps des liens de dépendance. L’existence de la dette sert en effet à asseoir et à justifier le patronage exercé par l’hôte sur le maître.
12Au-delà des liens créés par les circuits de la dette et du crédit, la faible ampleur des contestations liées à la nature même de la relation d’hôtage s’explique plus simplement par le coût élevé des armements pour la pêche, qui place les maîtres devant la nécessité de recourir aux capitaux apportés par les marchands. De fait, si ces derniers ont tout intérêt à s’attacher durablement les services d’un maître, l’inverse est vrai également. Après tout, les maîtres n’ont a priori aucune raison particulière de vouloir quitter leur hôte, d’autant que leur maîtrise, en un mot leurs privilèges, est conditionnée à la conduite effective d’un bateau à la pêche22. Ils ne manquent d’ailleurs pas d’invoquer l’usage des neuf ans d’engagement et de s’en prévaloir en justice lorsque leur armateur ne remplit pas ses obligations, en particulier s’il envisage de rompre le contrat d’hôtage avant son expiration. Mieux, de même que certains hôtes tendent à considérer le renouvellement des engagements à l’hôtage comme quelque chose d’automatique – comme s’ils acquéraient, en quelque sorte par prescription, un droit de jouissance sur la personne même de leurs maîtres – certains maîtres tendent à formuler quant à eux un droit d’usage sur le bateau qu’ils conduisent à la pêche23. Ainsi Pierre Mauré poursuit-il la veuve puis le fils de son ancien hôte à la fin de l’été 1743, afin de se voir confirmer dans la jouissance d’un bateau appartenant certes aux héritiers de son hôte, mais qu’il a toujours commandé ; ce qui lui est accordé24.
2. « Bons » et « mauvais » maîtres
13Supprimé au moment de la Révolution, l’hôtage fait figure d’institution finalement assez bien acceptée, en tous les cas peu contestée, par les maîtres pêcheurs dieppois du XVIIIe siècle. Sa nature hybride, tenant à la fois du contrat de louage et du contrat de société, y est sans doute pour beaucoup. Toutefois, comprendre cette faible résistance des maîtres face à la mise sous contrôle de leur mobilité implique de tenir compte de la fragilité caractéristique de la condition de maître dans le monde de la pêche. Pivot des sociétés dans le cadre desquelles s’organisent les armements pour la pêche, le maître de bateau doit en effet composer avec son hôte-bourgeois, d’une part, mais il est également tributaire, d’autre part, de ses matelots, avec qui il forme un équipage qu’il lui revient de recruter chaque année. Or, parvenir à « faire équipage » – condition sine qua non pour se maintenir dans la maîtrise – n’est pas à la portée de tous les maîtres, mais suppose qu’ils soient investis de la confiance des matelots de la place25. C’est, en d’autres termes, affaire de bonne renommée professionnelle.
2.1. Qu’est-ce qu’un « bon » maître ?
14La réputation des maîtres est en effet une variable fondamentale pour comprendre les processus sous-jacents à la formation des équipages et, par conséquent, les phénomènes de mobilité internes au monde de la pêche. Visant à obtenir du ministre de la Marine une exemption de levée pour les maîtres de bateaux du lieu, plusieurs mémoires rédigés par le Commerce dieppois dans les premières années de la guerre d’Indépendance américaine permettent de se faire une première idée de la manière dont se fabriquent (ou se détruisent) les réputations à l’échelle de la communauté de métier. Ils contiennent en effet une définition argumentée et précise de ce que c’est qu’un « bon » maître de bateau26.
La pêche, notamment la nôtre, ne peut s’assimiler à aucun autre genre de travail. Celle du hareng, qui est l’objet principal de notre commerce, se fait dans la saison la plus rigoureuse. Il faut qu’un maître réunisse ensemble la jeunesse, la force, la hardiesse, la prudence, la connoissance de la navigation, du lieu qu’habitent les poissons sédentaires, de la marche des poissons de passage, des différentes profondeurs où ils se tiennent, des temps propres ou contraires à la pêche, et à tout cela, beaucoup d’intelligence, la propriété de ses filets, et une certaine aisance.
On ne tarde pas à s’appercevoir, par la modicité de sa pêche, quand il luy manque quelqu’une de ces qualités ; alors il ne gagne pas 3, 4 à 5 mille livres quand les autres gagnent 15 à 20 mille livres. Lorsque le plus vigoureux s’affoiblit par l’âge, son gain diminue dans la même proportion. Dans tous ces cas, les matelots ne veullent plus aller avec eux. Ils sont forcés d’abbandonner la conduite de leur batteau27.
15Au-delà des qualités requises pour exercer l’art de la pêche avec profit, c’est donc à l’aune de ses résultats que l’on évaluerait le « bon » ou le « mauvais » maître. De fait, comme le rappellent les auteurs de ce même mémoire, les matelots de Dieppe sont rémunérés à la part et touchent par conséquent un revenu qui est proportionnel au produit total de la pêche28. Or, « cette méthode, la meilleure pour exciter le zèle, le travail et l’émulation, les rend scrupuleusement attentifs à ne s’embarquer qu’avec un maître dont les qualités et les talents leur promettent une pêche abbondante », ou, du moins, aussi bonne voire meilleure que celle des autres maîtres, étant entendu que la mesure de leur succès est toujours relative au succès rencontré par la flotte dans son ensemble29. Placés dans une relation de compétition les uns à l’égard des autres, les maîtres de la communauté remettraient ainsi en jeu, presque d’une campagne de pêche à l’autre, non seulement leur réputation de pêcheurs, mais leurs lettres de maîtrise :
Qu’un maître soit heureux, chaque armateur s’empresse de lui offrir un bateau, et le peuple ne manque pas moins d’empressement de pescher avec lui, tandis qu’un moins heureux, en qui le public n’a point la même confiance, ne pourra avec les plus grands efforts compléter son équipage30.
2.2. La théorie du skipper effect
16En somme, d’après les négociants dieppois, est un « bon » maître celui qui, parce qu’il est reconnu pour ses succès à la pêche, jouit d’une solide réputation auprès des matelots du lieu et parvient ainsi à « mériter leur confiance »31. Il est frappant de constater, à près de deux siècles de distance, une résonance entre la définition du « bon » maître donnée par les armateurs de Dieppe vers la fin de l’Ancien Régime et celle qui avait encore cours dans de nombreuses sociétés de pêcheurs prises pour objets d’étude par des anthropologues de la pêche durant la deuxième moitié du XXe siècle. En effet, dans le sillage des recherches menées en Norvège par Fredrik Barth – qui visaient à modéliser les relations entre maîtres et équipages dans le cadre de la pêche au hareng, afin de rendre compte de la variabilité des prises d’un bateau à l’autre – la question des facteurs explicatifs du succès ou de l’insuccès des pêcheurs a fait l’objet de vives controverses dans le champ de l’anthropologie maritime anglo-saxonne et scandinave32. À partir des années 1980, le débat s’est noué autour d’une théorie très discutée, connue sous le nom de théorie du skipper effect, selon laquelle le skipper (l’équivalent du maître de bateau) dirigeant les opérations constituerait la variable essentielle à prendre en considération pour expliquer la disparité des prises de poissons à l’échelle d’une flotte de pêche donnée. Par son savoir-faire, son expérience, sa connaissance intime de la mer, par son expertise en un mot, le « bon » skipper serait non seulement capable de conduire son bateau dans les zones les plus poissonneuses et de capturer plus de poissons que ses pairs, mais, jouissant de ce fait d’une excellente réputation à l’échelle de sa communauté de métier, il serait en outre en mesure d’embaucher les meilleurs matelots pour composer son équipage, et, partant, de s’assurer des chances de succès optimales lui permettant, finalement, de continuer à entretenir sa réputation d’excellent pêcheur. Déjà présent chez Barth, ce modèle vertueux a été la cible des critiques de plusieurs chercheurs qui, données statistiques à l’appui, ont contesté le rôle primordial attribué au patron-pêcheur pour mettre en avant d’autres facteurs de variabilité des prises, en l’occurrence des facteurs matériels et non plus humains, comme la taille et la puissance des navires, ou le temps passé en mer par les équipages33. Toutefois, au-delà de cet aspect très technique de la controverse, il ne s’agissait pas tant pour ceux qui contestaient le modèle de nier l’existence même d’un skipper effect que de le réinscrire dans l’ordre du discours, comme élément d’une « rhétorique du succès » maniée par les patrons-pêcheurs eux-mêmes, afin de construire leur renommée de « bons » pêcheurs et de s’assurer ainsi des équipages stables, composés de matelots compétents34. Bref, l’importance du prestige attribué au skipper n’a jamais été remise en question, seulement ses fondements, ainsi que le caractère auto-reproducteur du processus modélisé par Fredrik Barth35.
2.3. Succès et infortunes des maîtres
17De fait, tout un faisceau de preuves convergentes permet d’affirmer qu’il existe bel et bien une hiérarchie du prestige interne à la maîtrise dieppoise, et que cette hiérarchie se fonde en grande partie sur le succès et, davantage encore, sur l’insuccès rencontrés par les maîtres à la pêche. À l’appui des mémoires qu’ils adressent au ministre de la Marine pour justifier l’exemption de service des maîtres de la place, les armateurs dieppois citent ainsi « l’exemple d’un nommé Modard qui, pendant sa détention, a été dernièrement remplacé par un matelot de son équipage [fig. 1], et d’un nommé Moré qui, pendant le temps qu’on lui a refusé la permission d’aller à la mer, a été remplacé par son père ». Joint au mémoire et longuement commenté dans le cours du texte, « le tableau de leur pêche jour par jour » témoigne des difficultés rencontrées par ces maîtres de substitution et de leur peu de succès, à tel point que, dans le cas du père Moré, « les matelots ne vouloient plus s’embarquer avec lui lorsque son fils a repris le commandement »36.
Fig. 1. Valeur de la pêche des maquereaux réalisée, « avec les mêmes matelots et les mêmes filets », par le maître Jacques Modard et par le matelot qui l’a remplacé en cours de saison, 1780.

Sources : AMD, EE/16, Représentations respectueuses que prennent la liberté de faire à Monseigneur de Sartine les armateurs de la ville de Dieppe intéressés à la levée des maîtres de bateaux, 07/1780, n. f. ; Ibid., Pêche des maquereaux de Jean-Jacques Modard, compte établi, certifié et signé par l’armateur Duval, le 17/07/1780, n. f.
18À ces deux pièces de comptabilité, les négociants intéressés au commerce des pêches joignent également une liste de 86 maîtres qui, pour tout un ensemble de raisons, ne sont plus en mesure de commander un bateau et ont dû abandonner la maîtrise [fig. 2] : il s’agit là de démontrer que quiconque n’est pas apte à conduire avec succès un équipage à la pêche, pour mieux rejeter l’argument du ministre de la Marine selon lequel, en l’absence des maîtres, des anciens ou même des matelots invalides pourraient momentanément occuper leurs fonctions.
Fig. 2. Motifs ayant empêché 86 maîtres de Dieppe de continuer à exercer la maîtrise, 1780.

Sources : AMD, EE/16, Listes des maîtres restés à Dieppe qui ne commandent pas, n. d. [1780], n. f. ; Ibid., Noms des maîtres qui ont quitté le commandement depuis la guerre, n. d. [1780], n. f. ; Ibid., Motifs qui ont empêché les particuliers ci-après nommés de continuer à commander des bateaux pêcheurs, n. d. [1780], n. f.
19Pour 16 % d’entre eux, ce sont les contraintes engendrées par la guerre qui les empêchent d’exercer la maîtrise à l’été 1780, tandis que la vieillesse et l’infirmité sont à l’origine de 17 % des abandons. Dans les deux tiers des cas cependant, c’est le « malheur » qui a amené ces maîtres à cesser, malgré eux, de commander37. Prenons quelques exemples. Guillaume Clémence, 53 ans : « il a été obligé d’abandonner la maîtrise en 1773 parce que son peu d’intelligence étoit cause qu’il ne peschoit presque rien et que les matelots ne vouloient plus aller avec lui ; ce que nous appelons infortune ». Nicolas Le Coq, 63 ans : « il a commandé pendant 40 ans, a quitté le commandement pendant 2 ans et a repris à la saison dernière des harangs, où il n’a pêché que pour 7 à 800 livres de poisson, ce qui lui a fait quitter la maîtrise et préférer d’aller comme matelot ». Jacques Prévost, propriétaire de 56 ans : « Il n’a pas été heureux à la pêche dernière des folles, ce qui l’a mis hors d’état de trouver un équipage pour la saison des maquereaux ». Vincent Parquet, 36 ans : « il a abandonné le commandement en 1777 par infortune »38.
2.4. Une condition fragile : la mauvaise renommée comme facteur de mobilité des maîtres
20Malchance ou impéritie, l’infortune des maîtres se traduit toujours, quelles qu’en soient les causes réelles ou supposées, par un abandon forcé de la maîtrise, consécutif à leur incapacité à réunir un équipage faute d’inspirer suffisamment confiance aux matelots du lieu. S’il existe une hiérarchie locale fondée sur la réputation et le prestige dont jouissent les maîtres à l’échelle de la communauté, il semblerait donc que la condition de ceux qui, du fait de leurs insuccès répétés ou pour d’autres raisons (accident de pêche, mauvaise gestion des comptes, manque d’autorité, abus de discipline, etc.), se trouvent placés au bas de cette échelle de la renommée professionnelle, soit une condition pour le moins précaire puisque bon nombre d’entre eux se retrouvent à devoir retourner à la mer en qualité de simples matelots. Assigné à l’audience par son maître Jean Drouaux parce qu’il lui a refusé la conduite de l’un de ses bateaux, l’armateur Louis Flouest reconnaît que « depuis longtemps Drouault commande [à son hôtage] », mais se dédouane, rejetant sur lui la faute :
Ayant eu du malheur à la dernière pesche du harang, et les matelots ayant la mauvaise prévention que le malheur est usuel à celui qui les commande, Drouaut [a] peiné à faire équipage pour la pesche des folles et du maquereau39.
21L’idée d’une fragilité de la maîtrise, suggérée par les actes de procédure du tribunal de l’amirauté comme par les mémoires du négoce dieppois, se trouve confortée à la lecture des livres de compte de Nicolas Vasse, l’un des armateurs les plus importants de Dieppe durant la première moitié du XVIIIe siècle. En effet, si l’on considère la durée pendant laquelle les maîtres conduisant ses bateaux à la pêche sont restés à son hôtage, il apparaît que la durée moyenne du commandement est loin d’atteindre les neuf années d’usage puisqu’elle se situe en réalité aux alentours de trois années et demie, tandis que la médiane est inférieure à deux années40. Plus frappant encore, le graphique ci-dessous [fig. 3] permet d’établir que sur les 72 maîtres entrés à son hôtage entre 1719 et 1744, seuls six d’entre eux ont commandé ses bateaux pendant plus de neuf ans, quand près d’un tiers n’a fait qu’une ou deux campagnes de pêche. Or, il est certain que cette très forte volatilité des maîtres de Nicolas Vasse ne trouve pas son origine dans l’exercice par ses maîtres de leur droit de quitter, d’ailleurs sévèrement réprimé à partir de 1733 : on en aurait en effet retrouvé alors la trace parmi les archives du contentieux des pêches, comme c’est le cas en 1732, lorsque Jean Guéroult, maître de bateau demeurant à Saint-Pierre-en-Port, prétexte l’infirmité pour pouvoir quitter Nicolas Vasse et accepter l’offre d’un armateur fécampois41.
Fig. 3. Répartition des maîtres ayant été à l’hôtage de Nicolas Vasse entre 1719 et 1744, selon la durée de leur engagement.

Sources : ADSM, 219/BP/664-675, Comptes de pêche, 1718-1744. Les tableaux et figures présentés ci-dessous ont tous été construits à partir de ces mêmes sources.
22Par conséquent, si cette mobilité n’est pas volontaire, c’est donc qu’elle est subie. Il se trouve qu’il existe justement une corrélation, plus ou moins nette selon les maîtres, mais incontestable, entre la durée de leur engagement à l’hôtage et leur succès à la pêche. Pour la mettre en évidence, je me suis fondé sur la valeur de la part, unité de compte calculée à la fin de chaque saison (ici celle du hareng) sur la base du bénéfice net de la vente du poisson rapporté par le maître et son équipage. La part reflète donc à la fois le résultat de la pêche et la rémunération des matelots, dans la mesure où chaque membre de l’équipage reçoit, selon ses apports, un nombre variable de parts, dont la valeur unitaire est proportionnelle au résultat de la pêche.
Fig. 4. Valeur des parts calculées sur la base du bénéfice net des campagnes de pêche au hareng faites par Thomas Routier (1719-1735) et Pierre Mauger (1735-1744).

23Comme on peut le constater à la lecture du graphique ci-dessus [fig. 4], Thomas Routier et Pierre Mauger restent longtemps à l’hôtage de Nicolas Vasse, puisqu’ils conduisent tous deux l’un de ses bateaux à la pêche pendant respectivement dix-sept et treize années consécutives. Or, on observe que leurs résultats sont dans l’ensemble très supérieurs à ceux des autres maîtres, puisque la valeur de leurs parts atteint voire dépasse généralement la valeur moyenne de la part réalisée par tous les bateaux envoyés à la pêche du hareng par Nicolas Vasse. En revanche, si l’on considère ci-dessous [fig. 5] le succès rencontré à cette même pêche par des maîtres qui ont cessé de conduire ses bateaux au bout de quelques années seulement, on s’aperçoit qu’il est très incertain, et même faible, comparativement à la totalité des maîtres employés par l’armateur.
24De toute évidence, ces données doivent être interprétées avec beaucoup de précautions, ne serait-ce qu’en raison du caractère certes représentatif, mais très restreint, de l’échantillon présenté ici. On a bien entendu fait attention à comparer des maîtres naviguant avec des équipages de taille semblable, sur des bateaux ayant un tonnage équivalent, mais quantité de variables restent néanmoins inconnues, comme le nombre de sorties, le temps effectif passé en mer, l’âge des maîtres et de leurs matelots, etc. On trouve par ailleurs des contre-exemples, à l’instar de ce Simon Davoury qui cesse de commander à l’hôtage de Nicolas Vasse au terme d’une très belle saison…
Fig. 5. Valeur des parts calculées sur la base du bénéfice net des campagnes de pêche au hareng faites par Jean Pannevel (1723-1727), Michel Roux (1727-1729) et Simon Davoury (1732-1736).

25Pour autant, une analyse fine des comptes de pêche de Nicolas Vasse suggère bel et bien que la réputation du maître, constamment réalignée sur le succès rencontré de pêche en pêche par celui-ci, affecte en profondeur les processus de recrutement des équipages. À Dieppe, la durée d’usage pour l’engagement des matelots est le plus souvent d’un an. On est en droit, par conséquent, de considérer le pourcentage de renouvellement des équipages comme un indicateur significatif, puisque les matelots sont libres de changer de maître comme bon leur semble d’une année sur l’autre. Or, il est intéressant de constater qu’en règle générale les maîtres d’Antoine Vasse qui connaissent le plus régulièrement le succès à la pêche sont, non seulement ceux qui restent à son hôtage le plus longtemps, mais encore ceux dont l’équipage connaît le turnover le plus limité [fig. 6 et 7].
Fig. 6. Valeur des parts calculées sur la base du bénéfice net des campagnes de pêche au hareng faites par Jean Drouaux (1722-1743) et Jean Pannevel (1723-1727).

Fig. 7. Proportion des matelots engagés par Jean Drouaux et Jean Pannevel lors de la harengaison de 1723 ayant renouvelé leur engagement lors des campagnes ultérieures (en %).
| 1723 | 1724 | 1725 | 1726 | 1727 | 1728 | 1729 | 1730 | |
| Jean Drouaux | 100 | 72 | 61 | 72 | 72 | 67 | 50 | 50 |
| Jean Pannevel | 100 | 44 | 19 | 13 | 13 | # | # | # |
26Ainsi, sept années après son entrée à l’hôtage, 50 % des matelots qui avaient fait avec Jean Drouaux la harengaison de 1723 étaient encore membres de son équipage. C’est à la fois peu et beaucoup, mais la confiance dont il est investi par ses matelots semble néanmoins lui conférer un équipage relativement stable comparativement à d’autres. Il est possible, même si rien, au reste, ne permet de l’affirmer, que la clé de son succès réside justement là, dans ce noyau de matelots fidèles, habitués à travailler et à exécuter ensemble les manœuvres délicates que requièrent les différentes pêches pratiquées par Jean Drouault42. À l’inverse, il est tentant d’expliquer le turnover important qui règne au sein de l’équipage de Jean Pannevel par la médiocrité habituelle de sa pêche, et vice versa. Par conséquent, il est également tentant d’interpréter la rupture précoce de son contrat d’hôtage comme le résultat de son insuccès récurrent, allié au peu de confiance qu’il doit inspirer aux matelots ; comme le résultat, en un mot, de son « infortune », selon le sens que confèrent à ce terme les acteurs sociaux eux-mêmes.
3. La fabrique des réputations
27Si « l’expérience fait connoître qu’il est peu d’hommes propres à faire un bon maître » selon les représentants du négoce dieppois, il est finalement légitime de s’interroger sur les mécanismes de production de telles réputations professionnelles43. Existe-t-il à Dieppe une « arène locale du monde de la pêche » analogue à celle dont l’anthropologue Rob van Ginkel a pu observer le fonctionnement lors des enquêtes qu’il a menées dans les villages de pêcheurs hollandais de l’île de Texel ?44 Et, le cas échéant, comment circulent les informations relatives aux talents supposés des uns et aux succès avérés des autres ?
3.1. Lieux et acteurs du gossip
28Les historiens attentifs à l’agency des « subalternes » se sont intéressés au pouvoir des mots, du bouche-à-oreille, des commérages dans le vase clos (relatif) des communautés d’Ancien Régime, mais à vrai dire ce sont les anthropologues qui ont le plus contribué à faire du gossip un objet de recherche légitime dans le champ des sciences sociales45. Quoi qu’il en soit, tous s’accordent sur la difficulté de définir, d’un contexte à l’autre, ce que les acteurs sociaux mettent précisément derrière ce terme ; et c’est sans parler du problème des sources permettant de documenter un tel phénomène social (par définition informel, privé, voire intime), qui sont souvent bien délicates à réunir46. Il va sans dire que les bavardages d’Ancien Régime ne font pas exception à la règle, même si les archives judiciaires en contiennent des traces fugaces, permettant ici de hasarder quelques hypothèses relatives aux acteurs, aux cibles et aux lieux du gossip dans le monde de la pêche.
29À l’évidence, les hommes du métier, en un mot les pairs, sont à l’origine directe des informations plus ou moins avérées qui circulent sur les uns et les autres, mais il ne faudrait pas négliger non plus, au motif qu’il est malaisé de le cerner, le rôle sans doute central joué par les femmes de la communauté47. Une chose est certaine, c’est que le gossip ne se déploie pas uniquement dans le huis clos du bateau, mais déborde le cadre des seuls équipages de pêcheurs pour se propager dans tout l’espace public local. Encore une fois, le procès entre Jacques Mauger et son armateur Louis Flouest s’avère instructif. Durant son interrogatoire, on l’a vu, Jacques Mauger avait finalement convenu qu’il était « dans la résolution de rester avec lui plus de neuf années » au moment où il était entré à son hôtage et, de fait, il s’était alors engagé par un acte écrit à rester au service de Louis Flouest pour une durée de vingt ans. Ce dernier avait initialement proposé d’insérer à l’acte « la clause de conduire toute sa vie », mais l’avocat Delestre s’y était opposé, objectant que « l’on ne pouvoit point engager un homme pour sa vie, qu’il n’y avait point d’esclaves en France ». Reste que la durée de l’hôtage acceptée par Jacques Mauger lui a valu, d’après les « bruits qu’il entendit dans le monde », la réputation d’être lié à son armateur « pour presque le reste de ses jours ». Comme il l’explique au juge lors de son interrogatoire, il a en effet « entendu dire à nombre de personnes que le Sr Flouest avoit montré nombre de fois l’engagement du trente-et-un may mil sept-cens quatre-vingt, ce qui faisoit dire dans le public que lui répondant étoit l’esclave dudit Flouest ». Notons en passant qu’ici, ce n’est pas le fait d’être reconnu localement comme un bon ou un mauvais pêcheur qui préoccupe le maître Jacques Mauger, mais l’image que se font les autres membres de la communauté de son autorité et de son indépendance, autrement dit de sa capacité à faire primer les intérêts de son équipage sur ceux de son armateur. C’est du moins ce que l’on peut supposer à la lecture de ses déclarations ultérieures, lorsqu’il explique au juge :
Qu’il s’est aperçu plusieurs fois que ledit Sr Flouest lui prenoit à lui et à son équipage plus qu’il ne devoit lever, qu’il lui en a fait des reproches publiquement lors de la reddition des comptes en présence de l’équipage, qu’il l’a averti que, si cela continuoit, il ne pourroit pas rester à son hostage, qu’il vouloit bien sacrifier sa vie et ses propres intérêts mais nullement ceux de ses matelots48.
30Dans quels lieux s’incarne le « public » dont Jacques Mauger semble ici redouter l’opinion, les sources ne le disent pas explicitement. Toutefois, étant donnée la centralité des innombrables cabarets du port dans la topographie locale des transactions, il n’est pas déraisonnable de supposer qu’ils constituent l’un des réceptacles privilégiés des on-dit circulant dans le monde de la pêche49. De fait, c’est là que le maître à la recherche de matelots à engager ou d’un bateau à conduire vient prendre ses renseignements car c’est là que se retrouvent maîtres et matelots lorsqu’ils ne sont pas en mer, mêlés à toute une population de petits commerçants, d’artisans et de gens de peine des deux sexes qui, comme eux viennent s’attabler pour boire un verre et converser. Un témoignage, celui de Thomas Jacques, matelot du Pollet âgé de vingt ans, permettra de mieux se rendre compte de l’atmosphère :
Le premier jour de cette année, sur les viron huit heures du soir, étant entré avec son frère au cabaret du Brandon au Pollet, pour y boire une bouteile de cidre, ils prirent place au bout d’une table et avoient pour voisin au milieu d’icelle le nommé Robin L’homme, matelot demeurant à Bracquemont, étant de l’équipage de Levieux […], et à l’autre bout de la table étoient les nommés Nicolas et Jacques Lameille50.
31Autour de ces grandes tablées communes, la conversation tourne largement autour de la pêche et de ses résultats. On commente le temps qu’il fait, on discute des causes de l’abondance ou de la rareté du poisson, on évoque la chance des uns, l’infortune des autres, et les nombreux accidents survenus en mer pendant la saison ; on s’invective beaucoup, manifestement, mais on s’amuse aussi, sans doute. Tout laisse à penser en tout cas que c’est au gré de ces discussions au sein de groupes plus ou moins fermés que se font et se défont les bonnes renommées51. Pierre Jean Dupuis, 22 ans, matelot du Pollet, dépose par exemple, alors qu’il comparaît à l’audience en tant que témoin, « qu’un jour au soir après la saison de la harangaison, étant chez le nommé Tisson, cabaretier sur le quay à prendre seul à son écot un denier de cidre, il entendit François Ville, matelot de l’équipage du bateau conduit par Jean-Baptiste Lancel, dire aux nommés Lucas et Losmer, matelots de l’équipage de David Clémence, que ledit Clémence étoit une beste parce qu’il avoit mis ses fillets hors sans quarts (flotteur) »52.
3.2. Le pouvoir du gossip
32Véritable fabrique des réputations, l’institution du cabaret joue à l’évidence un rôle majeur dans la formation des équipages et des sociétés d’armement pour la pêche puisque c’est dans ses murs, notamment, que le gossip produit les hiérarchies internes au monde de la pêche local. Cependant, que les commérages aillent bon train ne signifie pas pour autant qu’ils soient automatiquement suivis d’effets. Faut-il leur attribuer, en d’autres termes, un réel pouvoir ? Selon Sally Merry, le gossip aurait pour fonction de produire une « carte mentale des identités sociales et des réputations » à l’échelle de la communauté, en créant sur chacun de ses membres de véritables « dossiers » permettant de savoir par exemple « qui est un bon guérisseur, qui peut prêter de l’argent, qui est puissant, qui est une sorcière, qui est un bon travailleur, qui est un voleur », etc. Mais, qui plus est, le contenu de ces « dossiers » aurait un pouvoir performatif, en ce sens que les réputations ainsi créées se traduiraient par des conséquences économiques, sociales et politiques. Selon elle, le pouvoir du gossip irait même jusqu’à présider à l’accès aux ressources locales (comme le travail), tout particulièrement dans le cadre de communautés structurées autour d’activités requérant un haut niveau de coopération et d’interdépendance – ce qui est justement le cas des sociétés de pêcheurs53. De fait, plusieurs procédures judiciaires laissent à penser que la renommée des acteurs économiques joue à plein dans le monde de la pêche. Revenue sur sa décision d’engager un matelot dans le bord de son mari, la femme du maître Jacques Reine reconnaît « qu’elle avoit engagé ledit matelot pour faire la pesche du hareng saison présente », mais justifie à l’audience son revirement en relatant comment, « depuis ce temps-là, on l’avoit avertie qu’il étoit un foux et un imbécile et qu’elle ne vouloit point de matelot de cette espèce »54. En 1777, c’est un autre matelot, Jacques Méliot, qui intente une procédure civile contre son maître : il lui réclame 300 livres de dommages et intérêts pour s’être vu refuser le droit d’embarquer à son bord « sous le prétexte que depuis qu’il est dans l’équipage, ils n’ont que du malheur, qu’il y a trois ans lorsqu’il y étoit, ils perdoient tous leurs appelets [filets] et que ce malheur étoit causé par sa femme qui avoit part avec le diable »55. Rumeurs et on-dit ne concernent d’ailleurs pas seulement les hommes, mais également les bateaux. Insatisfait de sa nouvelle embarcation, qu’il juge trop grande et inadaptée à la pêche en temps de guerre, Jacques Mauger s’en plaint auprès de son armateur, Louis Flouest, qui lui rétorque alors :
Eh bien, avez-vous tant de peur, il n’y a qu’à cesser l’armement : reprenez plutôt votre petit batteau que d’exposer celui-cy à être discrédité dans le public, ce qui m’empêcheroit de le faire naviguer56.
33On le voit nettement à travers ces cas, les maîtres ne sont pas les seuls à être soumis au pouvoir de contrôle communautaire qui s’exerce à travers le gossip. Il n’en demeure pas moins frappant de constater qu’ils y sont tout autant exposés que leurs subordonnés et qu’ils en subissent, au même titre, les conséquences, comme le suggère l’extrait de ce rapport rédigé par le commissaire local de la Marine :
Il parait que Gibout, par sa mauvaise conduite, s’est fait une si mauvaise réputation que personne ne veut plus avoir affaire à luy, qu’aucun marchand ne veut luy confier de batteaux et qu’aucun matelot ne veut s’engager avec luy57.
Conclusion
34Différents types de sources le montrent, il existe bien une fragilité inhérente à la maîtrise dans le monde de la pêche dieppois du XVIIIe siècle, qui se traduit par une forte mobilité sociale à l’intérieur même du métier. Mobilité ascendante et choisie, dans la mesure où nombreux semblent les matelots à vouloir tenter leur chance en prenant le commandement d’un bateau à l’hôtage. Mais mobilité descendante et subie également car, si les aspirants à la maîtrise apparaissent nombreux, rares sont ceux qui parviennent à l’exercer durablement, et beaucoup de maîtres finissent par retourner à la mer en qualité de simples matelots. Frontière poreuse donc, que celle qui sépare ces deux conditions. C’est qu’il faut, pour réussir à se maintenir dans les rangs de la maîtrise, des qualités particulières qui, loin de se résumer à des compétences d’ordre technique, au reste nécessaires, sont avant tout des qualités humaines et sociales. Engagé dans un perpétuel processus de négociation avec son hôte, d’une part, et ses matelots, d’autre part, le « bon » maître se doit d’être un bon pêcheur, c’est une évidence, mais aussi un bon commandant, un bon comptable, un bon commerçant et un bon plaideur même. Qualités indispensables, il lui faut faire preuve tout à la fois d’entregent, de bonne foi, d’autorité et d’un certain sens du juste. Mais par-dessus tout, s’il veut pouvoir espérer durer, il doit savoir maintenir intacts, en dépit d’aléas face auxquels aucun maître n’est guère mieux prémuni qu’un autre (mauvaises pêches, avaries, etc.), sa réputation et son capital de confiance ; en d’autres termes, la renommée professionnelle qu’il s’est construite auprès de la communauté. C’est en effet à cette seule condition qu’un maître se trouve en mesure de recruter chaque année un équipage de qualité et peut ainsi honorer les termes de son contrat d’hôtage. Par conséquent, ce ne sont pas tant les lettres de maîtrise délivrées au nom du roi par les officiers d’amirauté qui font le maître, mais bel et bien les membres de la communauté et, en dernier ressort, les matelots de son équipage qui, par la fidélité et la confiance qu’ils lui témoignent, le consacrent comme tel aux yeux de tous.
Notes de bas de page
1 La littérature sur le sujet est abondante : je m’appuie en particulier sur Yves Castan, Honnêteté et relations sociales en Languedoc, 1715-1780, Paris, Plon, 1974 ; Craig Muldrew, The Economy of Obligation : The Culture of Credit and Social Relations in Early Modern England, New York, St. Martin’s Press, 1998 ; Thelma Fenster et Daniel Lord Smail (éd.), Fama. The Politics of Talk and Reputation in Medieval Europe, Ithaca-Londres, Cornell University Press, 2003 ; et Giacomo Todeschini, Au pays des sans-nom. Gens de mauvaise vie, personnes suspectes ou ordinaires du Moyen Âge à l’époque moderne, Paris, Verdier, 2015, trad. de l’italien par Nathalie Gailius.
2 La question, cruciale, de la confiance entre acteurs issus d’un même univers professionnel ou d’une même communauté a été amplement traitée par les historiens du crédit et des réseaux marchands. Outre C. Muldrew, op. cit., voir par exemple Laurence Fontaine, L’économie morale. Pauvreté, crédit et confiance dans l’Europe préindustrielle, Paris, Gallimard, 2008 ; Francesca Trivellato, The familiarity of strangers : The Sephardic diaspora, Livorno, and cross-cultural trade in the early modern period, New Haven, Yale University Press, 2009 ; et Guillaume Calafat, « Familles, réseaux et confiance dans l’économie de l’époque moderne. Diasporas marchandes et commerce interculturel », Annales HSS, 2011, n° 66/2, p. 513-531.
3 Pour une présentation plus complète du terrain de la recherche, je me permets de renvoyer à Romain Grancher, Les usages de la mer. Droit, travail et ressources dans le monde de la pêche à Dieppe (années 1720-années 1820), Rouen, Thèse de doctorat, Université de Rouen, 2015.
4 La question du « droit de quitter » son employeur et, plus généralement, du contrôle de la mobilité de la main-d’œuvre imprègne toute l’historiographie des mondes du travail, et plus particulièrement Michael Sonenscher, Work and Wages. Natural Law, Politics and the eighteenth-century French Trades, Cambridge, Cambridge University Press, 1989 ; Alain Cottereau, « Droit et bon droit. Un droit des ouvriers instauré, puis évincé par le droit du travail (France, XIXe siècle) », Annales HSS, 2002, n° 6, p. 1521-1557 ; et Alessandro Stanziani (éd.), Le travail contraint en Asie et en Europe. XVIIe-XIXe siècles, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2010.
5 Selon l’ordonnance de la Marine d’août 1681, Livre ii, Titre i, Article 1, « aucun ne pourra ci-après être reçu capitaine, maître, ou patron de navire, qu’il n’ait navigué pendant cinq ans, & n’ait été examiné publiquement sur le fait de la navigation, & trouvé capable par deux anciens maîtres, en présence des officiers de l’amirauté & du professeur d’hydrographie, s’il y en a dans le lieu ». C’est seulement à la suite de cet examen que les officiers de l’amirauté peuvent alors le recevoir maître en lui faisant expédier ses lettres de maîtrise.
6 Je remercie Nicoletta Rolla d’avoir attiré mon attention sur ce point. Sur la question du marquage des livrets ouvriers : Alain Dewerpe, « En avoir ou pas. À propos du livret ouvrier dans la France du XIXe siècle », dans A. Stanziani (éd.), Le travail contraint en Asie et en Europe XVIIe-XXe siècles, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, p. 217-239, ici p. 232-234.
7 Archives départementales de Seine Maritime (ci-dessous ADSM), 214/BP/65, Minutes diverses, 21/01/1721.
8 Ici, l’analyse s’appuie principalement sur des cas tirés d’un corpus de 380 procédures engagées par des matelots, des maîtres ou des armateurs devant le tribunal de l’amirauté de Dieppe au XVIIIe siècle. Notons que les litiges directement nés de la relation d’hôtage ne représentent que 7 % du contentieux total, loin derrière les affaires d’avaries en mer (47 %), de comptes (18 %) ou même de contrat d’engagement entre maîtres et matelots (10 %). Pour un aperçu plus détaillé du contentieux traité et des fonctions remplies par la juridiction de l’amirauté, voir Romain Grancher, « Le tribunal de l’amirauté et les usages du métier. Une histoire “par en bas” du monde de la pêche (Dieppe, XVIIIe siècle) », Revue d’histoire moderne et contemporaine, n° 65-3, 2018, p. 33-58.
9 Alain Cabantous, Dix mille marins face à l’océan. Les populations maritimes de Dunkerque au Havre aux XVIIe et XVIIIe siècle (vers 1660-1794). Étude sociale, Paris, Éditions Publisud, 1991, p. 38-39.
10 Archives municipales de Dieppe (ci-dessous AMD), EE/8ter, Minutes et dossiers de procédures, 14/09/1728. C’est moi qui souligne.
11 Ibid., 16/09/1730.
12 Archives Nationales (ci-dessous AN), F12 1836, Supplique adressée au ministre de la Marine par les marchands faisant le commerce des pêches à Dieppe, 1753, n. f.
13 ADSM, 214/BP/114, Minutes diverses, 03-04/04/1786. C’est moi qui souligne.
14 Éric Dardel, La pêche harenguière en France : étude d’histoire économique et sociale, Paris, PUF, 1941, p. 86.
15 Le faubourg du Pollet, l’un des principaux quartiers maritimes de Dieppe, se signale par une organisation des pêches et des usages totalement différents de ceux qui sont en vigueur dans le port de Dieppe même.
16 AN, 127/AP/2, Observations sur la première section du Traité général des pesches intitulée « De la pêche aux cordes par les pêcheurs du Pollet », par Le Testu, trésorier des Invalides de la Marine à Dieppe, n. d. [années 1760], n. f.
17 ADSM, 204/BP/33, Registre des jugements rendus en appel, 09/06/1733. Cette sentence confirme et précise celle rendue en première instance par le juge de l’amirauté de Dieppe au mois de janvier précédent : AMD, EE/8bis, Registre des procès par écrit, Jugement définitif, 10/01/1733, f° 64-65.
18 AN, Marine (ci-dessous Mar.), B3 336, Lettre du commissaire aux classes de Dieppe au ministre de la Marine, 03/02/1730, f° 369-370 : dans cette lettre, le commissaire fait état d’un tel manque de maîtres pêcheurs dans le port que les armateurs ont « bien de la peine d’en trouver comme ils les souhaitent ». Sur ce que « faire un précédent » veut dire : Alain Cottereau, « Faire un précédent », dans Groupe de sociologie du travail (éd.), De l’ethnométhodologie aux approches socio-historiques. Parcours d’un séminaire, 1988-1989, Paris, CNRS, 1990, p. 45-63.
19 ADSM, 204/BP/33, Registre des jugements rendus en appel, 09/06/1733. À ce propos, on peut lire la contribution de Michael Sonenscher, « Journeymen’s Migrations and Workshop Organization in Eighteenth-Century France », dans S.L. Kaplan et C.J. Koepp (éd.), Work in France. Representations, Meaning, Organization, and Practice, Ithaca-Londres, Cornell University Press, 1986, p. 74-96, ici p. 77-78 ; et le long article d’Alain Cottereau, « La désincorporation des métiers et leur transformation en “publics intermédiaires” : Lyon et Elbeuf : 1790-1815 », dans S.L. Kaplan et P. Minard (éd.), La France, malade du corporatisme ? XVIIIe-XIXe siècles, Paris, Belin, 2004, p. 97-145, qui souligne, pour le XVIIIe siècle, l’ambiguïté de billets de congé « accordant théoriquement une certaine liberté de quitter quand l’ouvrage était terminé et les dettes acquittées », mais servant, en pratique, d’instruments de contrôle de la main-d’œuvre (p. 118).
20 D’une richesse exceptionnelle, le fonds Vasse représente en tout 41 cartons ou registres conservés sous les cotes suivantes : ADSM, 219/BP/650-691, ici ibid., 219/BP/675, Comptes de pêche, 1741-1744, f° 40.
21 ADSM, 214/BP/114, Minutes diverses, 03/04/1786.
22 La jouissance des privilèges d’exemption accordés aux maîtres est par exemple conditionnée à la conduite effective d’un bateau à la pêche. Voir le règlement du roi, sur ce qui doit être observé par les maîtres & patrons des bateaux portans mâts, voiles & gouvernail, qui font la pêche du poisson frais, du 31 août 1722, reproduit dans René-Josué Valin, Nouveau commentaire sur l’ordonnance de la Marine du mois d’Août 1681, La Rochelle, 1760, vol. I, p. 490.
23 Sur cette idée de droits acquis par prescription sur les choses et les personnes, voir Simona Cerutti, Étrangers. Étude d’une condition d’incertitude dans une société d’Ancien Régime, Montrouge, Bayard, 2012, p. 214-217.
24 AMD, EE/8quatro, Plumitif d’audience, 24/08/1743, f° 102-103.
25 ADSM, 214/BP/145, Dossiers de procédures, 13/07/1767.
26 AMD, EE/16, Mémoire sur la nécessité d’exempter du service du roy les maîtres ou patrons des bateaux pêcheurs, par Lemoyne, ancien maire de Dieppe, 1780, n. f. Si, selon une rhétorique qui imprègne autant la législation royale que les traités savants, la pêche est considérée sous l’Ancien Régime comme la meilleure « pépinière » de matelots pour la Marine, les maîtres de bateau feraient quant à eux les meilleurs « pépiniéristes ». C’est la raison pour laquelle ils sont généralement exemptés du service sur les vaisseaux du roi auquel le système des classes contraint tous les gens de mer, en particulier en période de guerre. Or, en 1780, de nombreux maîtres de Dieppe ont exceptionnellement reçu des ordres de levée pour le service des classes : tout l’enjeu des mémoires adressés au ministre de la Marine à cette occasion est donc de le convaincre du caractère irremplaçable des maîtres (puisqu’ils continuent d’alimenter la ville en poisson à la tête d’équipages de fortune composés de vieillards et de novices) dans le but de les faire rester sur place.
27 Ibid., Mémoire pour servir de responses aux questions faites à la ville de Dieppe par Monseigneur de Sartine, ministre et secrétaire d’État, n. d. [1780], n. f. Les montants indiqués dans la citation précédente correspondent à la fourchette des valeurs atteintes par le produit brut de la pêche du hareng à l’échelle d’une campagne entière, soit deux à trois mois environ.
28 On trouve une description du fonctionnement de l’armement à la part dieppois dans É. Dardel, op. cit., p. 80-86 ; et dans Alain Cabantous, « Le hareng et son monde. Structures de la pêche harenguière de Boulogne à Blanckenberghe (vers 1650-vers 1830) », dans A. Lottin, J.-C. Hocquet, S. Lebecq (éd.), Revue du Nord, Les hommes et la mer dans l’Europe du Nord-Ouest de l’Antiquité à nos jours, 1986, n° 1, hors-série, p. 47-72. Connu des anthropologues sous l’appellation générique de share system, l’armement à la part est un mode de financement de la pêche reposant sur l’association, censé permettre une répartition optimale des risques du métier entre tous les intéressés. Pour un aperçu des innombrables variantes de cette institution propre aux sociétés de pêcheurs, voir Raymond Firth, Malay Fishermen : Their Peasant Economy, New York, The Norton Library, 1975 [1946] ; Jim Faris, Cat Harbour. A Newfoundland Fishing Settlement, Saint-John’s (Terre-Neuve), Memorial University of Newfounland, 1972 ; Orvar Löfgren, « Resource Management and Family Firms : Swedish West Coast Fishermen », dans R. Andersen et C. Wadel (éd.), North Atlantic fishermen : anthropological essays on modern fishing, St. John’s, ISER Books, 1972, p. 82-103 ; Yvan Breton, « L’anthropologie sociale et les sociétés de pêcheurs. Réflexions sur la naissance d’un sous-champ disciplinaire », Anthropologie et Sociétés, 1981, n° 5/1, p. 7-27 ; Paul Jorion, Les pêcheurs d’Houat, Bellecombe-en-Bauges, Éditions du Croquant, 2012 [1983] ; Poul Holm, « Fishermen’s Shares and Maritime Wages in Scandinavia, 1881-1910 », International Journal of Maritime History, 1992, n° 2, p. 219-226 ; et Rob van Ginkel, Braving Troubled Waters. Sea Change in a Dutch Fishing Community, Amsterdam, Amsterdam University Press, 2009.
29 AMD, EE/16, Mémoire pour servir de responses […]. Sur la question de la mesure du succès à l’échelle des communautés de pêcheurs, voir Orvar Löfgren, « The Reluctant Competitors : Fisherman’s Luck in Two Swedish Maritime Settings », Maritime Anthropological Studies, 1989, n° 2, p. 34-58.
30 AMD, EE/16, Mémoire sur la nécessité d’exempter […].
31 Ibid., Mémoire pour servir de responses […].
32 Fredrik Barth, « Models of social organization », dans id., Process and form in social life. Selected essays of Fredrik Barth, vol. I, Londres-Boston-Henley, Routledge & Kegan Paul, 1981, p. 32-47. La pensée de Fredrik Barth a fait l’objet d’un article très éclairant de Paul-André Rosental, « Construire le “macro” par le “micro” : Fredrik Barth et la microstoria », dans J. Revel (éd.), Jeux d’échelles. La micro-analyse à l’expérience, Paris, Gallimard, 1996, p. 141-159.
33 La validité du skipper effect a notamment été remise en cause par E. Paul Durremberger et Gísli Pálsson, « To dream of fish : the causes of Icelandic skippers’ fishing success », Journal of Anthropological Research, 1982, n° 38, p. 227-242 ; Id., « Icelandic foremen and skippers : The structure and evolution of a folk model », American Ethnologist, 1983, n° 10, p. 511-528. Du côté des défenseurs du modèle, on peut citer John B Gatewood, « Is the “skipper effect” really a false ideology ? », American Ethnologist, 1984, n° 11, p. 378-379 ; Thorolfur Thorlindsson, « The skipper effect in the Icelandic herring fishery », Human Organization, 1988, n° 47/3, p. 199-212 ; Thoroddur Bjarnason, « In Defense of a Folk Model : The “Skipper Effect” in the Icelandic Cod Fisheries », American Anthropologist, 1993, n° 95/2, p. 371-394.
34 E. Paul Durremberger et Gísli Pálsson, « Riddles of herring and rhetorics of success », Journal of Anthropological Research, 1983, n° 39, p. 323-335.
35 Gísli Pálsson, « Enskilment at sea », Man, 1994, n° 29/4, p. 901-927. Pour une relecture récente de cette controverse, accompagnée d’une bibliographie exhaustive, voir R. van Ginkel, op. cit., en particulier p. 221-228.
36 AMD, EE/16, Représentations respectueuses que prennent la liberté de faire à Monseigneur de Sartine les armateurs de la ville de Dieppe intéressés à la levée des maîtres de bateaux, 07/1780, n. f.
37 Ibid., Noms des maîtres qui ont quitté le commandement depuis la guerre, n. d. [1780], n. f.
38 Ibid., Motifs qui ont empêché les particuliers ci-après nommés de continuer à commander des bateaux pêcheurs, n. d. [1780], n. f. C’est moi qui souligne.
39 ADSM, 214/BP/145, Dossiers de procédures, 13/07/1767.
40 Ibid., 219/BP/664-675, Comptes de pêche, 1718-1744.
41 AMD, EE/8ter, Minutes et dossiers de procédures, 05/02/1732.
42 Je suis ici les remarques de G. Pálsson, op. cit., p. 912, selon qui les maîtres qui parviennent à se hisser au sommet de la hiérarchie locale ont tendance à avoir des équipages dont la composition est plus stable : « Since an experienced crew is the key to efficiency and safety on deck, as to the economic use of gear and technology, boat owners try to avoid a high turnover personnel. […] Thus skippers at the top of the local hierarchy tend to have stable crews, while those at the bottom must accept inexperienced novices much of the time. Generally, a high turnover of crew is regarded as a bad sign with severe implications ; it suggests low fishing efforts (relatively few trips), limited catches in any one trip, low salaries, low morale, lack of prestige, and a high accident rate ».
43 AMD, EE/16, Mémoire sur la nécessité d’exempter (…).
44 R. van Ginkel, op. cit., p. 222. L’expression dans le texte est « a local fishing arena ».
45 Du côté des historiens, voir par exemple Keith Wrigthson, « The Politics of the Parish in Early Modern England », dans P. Griffiths, A. Fox, S. Hindle (éd.), The Experience of Authority in Early Modern England, Londres-New York, Palmgrave, 1996, p. 10-46 (ici p. 18-22) ; et Bernard Capp, When Gossips Meet : Women, Family and Neighbourhood in Early Modern England, Oxford, Oxford University Press, 2003. En ce qui concerne les anthropologues, il faut repartir de l’article de Max Gluckman, « Gossip and Scandal », Current Anthropology, 1963, n° 4/3, p. 307-316 ; et de la controverse à laquelle il a donné lieu avec Robert Paine, « What is Gossip About ? An Alternative Hypothesis », Man, 1967, n° 2/2, p. 278-285. On trouve une très éclairante mise au point sur la question dans Sally Engle Merry, « Rethinking Gossip and Scandal », dans D.B. Klein (éd.), Reputation. Studies in the Voluntary Elicitation of Good Conduct, Ann Arbor, University of Michigan Press, 1997, p. 47-74.
46 Niko Besnier, Gossip and the Everyday Production of Politics, Honolulu, University of Hawaii Press, 2009, en particulier p. 12-19.
47 Nombre de travaux soulignent en effet le pouvoir particulier des femmes dans les communautés de pêcheurs. Voir par exemple Paul Thompson, « Women in the Fishing : The Roots of Power between the Sexes », Comparative Studies in Society and History, 1985, n° 27/1, p. 3-32.
48 Toutes les citations du paragraphe précédent proviennent de la même source : ADSM, 214/BP/135, Dossiers de procédures, 19/04/1728. C’est moi qui souligne.
49 J’ai insisté sur les fonctions remplies par les tavernes de Dieppe dans « Fishermen’s Taverns. Public Houses and Maritime Labour in an Early Modern French Fishing Community », International Journal of Maritime History, 2016, n° 28/4, p. 671-685. Pour une approche plus générale de la question, voir Alan Everitt, « The English Urban Inn 1560-1760 », dans id., Perspectives in English urban history, Basingstoke-Londres, Macmillan, 1973, p. 91-137 ; Peter Clark, « The Alehouse and the Alternative Society », dans D.H. Pennington et K. Thomas (éd.), Puritans and Revolutionaries : Essays in Seventeenth-Century History presented to Christopher Hill, Oxford, Oxford University Press, 1978, p. 47-72 ; et Beat Kümin et B. Ann Tlusty (éd.), The World of the Tavern. Public Houses in Early Modern Europe, Aldershot, Ashgate, 2002.
50 ADSM, 214/BP/114, Dossiers de procédures, 03/02/1774.
51 Le rôle des tavernes dans la propagation des ragots et des rumeurs a été souligné par Adam Fox, Oral and Literate Culture in England, 1500-1700, Oxford, Clarendon Press, 2000, en particulier p. 352-353.
52 ADSM, 214/BP/149, Dossiers de procédures, 05/05/1788.
53 S.E. Merry, op. cit., p. 54-55. C’est moi qui traduis.
54 ADSM, 214/BP/144, Dossiers de procédures, 05/10/1763.
55 Ibid., 214/BP/148, Dossiers de procédures, 12/05/1777.
56 Ibid., 214/BP/114, Dossiers de procédures, 04/04/1786. C’est moi qui souligne.
57 AN, Mar., B3 301, Lettre du commissaire aux classes de Dieppe au ministre de la Marine, 01/09/ 1738, f° 323-324.
Auteur
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Romain Grancher
Université Bretagne-Sud - TEMOS (FRE 2015)
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