Introduction
p. 13-16
Texte intégral
1Après les brillants succès remportés par l’histoire sérielle ou thématique dans l’étude de la pratique et du sentiment religieux1, l’historien qui s’efforce de retracer sous ses aspects multiformes la vie religieuse des populations, dans un milieu précis et en un temps qui n’excède pas deux ou trois générations, a l’impression de mener une entreprise moins attrayante et un peu désespérée. Il doit collecter et interpréter des documents hétérogènes et il est donc confronté à des problèmes méthodologiques multiples et divers. À la fin de sa quête, il se retrouve avec des milliers de pièces en mains pour tenter de reconstituer un puzzle dont il n’a pas le modèle. Notre travail est le résultat imparfait de cette tentative.
2Pourquoi avoir choisi le milieu lillois comme terrain d’étude ? Aux « raisons du cœur » s’en ajoutent d’autres, plus scientifiques. Lorsque nous nous sommes penché sur les ouvriers lillois et leurs mentalités sous Louis XIV2, nous avons été frappé par la vigueur du catholicisme et par la place qu’il tenait. Manifestement la Contre-Réforme avait marqué de son empreinte cette cité et ses habitants, notamment l’enfance et la jeunesse des hommes que nous observions. Nous avons donc souhaité étudier ce phénomène en profondeur et M. R. Mousnier, auquel nous nous en sommes ouvert, a encouragé ce projet. En effet aucune thèse de doctorat d’État n’avait alors pour objet l’étude approfondie de la vie religieuse des populations dans une très grande ville manufacturière, en cette période cruciale qui voit l’application progressive des décisions tridentines et la mise en œuvre d’une réforme catholique. Les remarquables travaux menés jusqu’alors en histoire religieuse selon les perspectives tracées par G. Le Bras l’étaient généralement dans le cadre de diocèses essentiellement ruraux, même s’ils comprenaient des villes petites ou moyennes3. Dans le cas de Lille, qui appartenait alors aux Pays-Bas espagnols, après avoir connu la civilisation bourguignonne, il n’était pas sans intérêt de marquer les traits originaux de la vie religieuse de cette région et le décalage chronologique qui pouvait exister avec la France. Nous espérions ainsi apporter notre modeste contribution à l’étude de la vaste entreprise de christianisation qui s’étend alors sur l’Europe et sur ses prolongements par-delà les océans. Pour la désigner nous avons conservé le plus souvent le terme de Contre-Réforme, bien qu’elle soit tout autant une réforme catholique comme chacun sait. Mais puisqu’il est manifeste, dans le cas lillois en particulier, qu’elle procède en partie d’une prise de conscience provoquée essentiellement par la Réforme protestante, de la lutte contre celle-ci et de réponses apportées aux problèmes débattus, nous avons préféré conserver cette appellation générique de Contre-Réforme. Il est néanmoins évident que nous lui donnons un sens qui englobe à la fois les aspects de réaction, de réforme authentique et d’innovation. D’excellents travaux ont récemment précisé ces notions et cette œuvre dans d’autres milieux4.
3Lille, avec ses cinquante mille habitants environ au milieu du XVIIe siècle, est un des fleurons de l’Europe dense et urbanisée5. Dans cette métropole où l’industrie textile et le négoce régnent impérieusement, pas d’évêché, très peu de nobles, mais surtout des bourgeois et des manants, des marchands, des artisans et des ouvriers. En temps opportun nous présenterons plus longuement cette « terre où tombe la semence »6. Rappelons pour l’instant que cette ville et sa région avaient été touchées au XVIe siècle par la puissante vague calviniste qui avait failli balayer le catholicisme dans tous les Pays-Bas et y était parvenu dans les provinces septentrionales. À Lille, comme ailleurs, le souvenir des « merveilles » survenues en 1566 et du « temps des troubles » reste gravé dans les mémoires et conditionne la réflexion et l’action7. Quatre-vingts ans plus tard cependant la ville, qui vient d’être consacrée à Notre-Dame de la Treille, compte environ deux cent cinquante prêtres séculiers (y compris le chapitre), plus de trois cents religieux et de cinq cents religieuses, sans compter les membres des abbayes et des couvents établis dans la campagne proche8. Lille est-elle devenue une citadelle de la Contre-Réforme ? Ce travail tente d’apporter une réponse à cette interrogation majeure. Mais, pour fournir celle-ci, il faut hélas se passer des archives du diocèse de Tournai, dont dépendait Lille, car elles ont brûlé à Mons en 1940. C’est un lourd handicap, heureusement atténué par la richesse des archives du département du Nord, de la ville de Lille, du royaume de Belgique, du Vatican, du chapitre cathédral de Tournai, de la bibliothèque municipale de Lille et de la bibliothèque royale à Bruxelles9.
4À Lille même, et aux environs, le calme revient progressivement après 1585 avec l’affermissement et l’extension de l’autorité d’Alexandre Farnèse aux Pays-Bas10. Cependant la nomination des Archiducs comme souverains des Pays-Bas en 1598 représente un tournant essentiel, notamment pour la politique religieuse. Mais tout n’a pas commencé avec eux. Des initiatives avaient été prises, des réformes importantes étaient engagées, des structures nouvelles étaient parfois mises en place. Nous avons donc, chaque fois que le sujet l’exigeait, exploré les années qui précédaient. De même la conquête française en 1667 suivie de l’annexion en 1668 représente aussi une date-clef, non seulement en raison du changement de domination politique, avec toutes les conséquences que cela comporte, mais aussi à cause de la nomination presqu’immédiate d’un évêque français, gallican et janséniste, Gilbert de Choiseul du Plessis-Praslin. Entre ces dates limites la conjoncture est évidemment très changeante comme nous le verrons. Les malheurs du temps, et plus spécialement les funestes suites du conflit franco-espagnol qui fait rage dans ces provinces entre 1635 et 1659, marquent la vie religieuse de leur empreinte.
5En effet, il n’existe pas un « homo religiosus » intemporel et l’histoire religieuse n’est pas seulement celle des clercs, encore qu’il ne faille pas sous-estimer leur rôle et leur importance. Il faut souligner les changements institutionnels, les mutations pastorales, les courants spirituels, les variations de présentation du message évangélique, l’évolution du sentiment religieux. Il faut aussi être attentif à la « pâte » dans laquelle tombe le « levain », et celle-ci varie en homogénéité, en consistance, en volume. Or le milieu urbain constitue un monde sui generis, sous l’Ancien Régime, comme aujourd’hui. Si cet univers paraît immobile à celui qui l’observe quelques siècles plus tard, ce n’est qu’une apparence ; n’est-ce pas plutôt le regard de l’observateur qui le « gèle » ? La réalité quotidienne est diverse et changeante. Dans ces sociétés citadines le renouvellement des hommes se fait beaucoup plus vite que de nos jours, ne serait-ce qu’en raison de la durée moyenne de la vie. La mort, périodiquement, implacablement, vient faucher des milliers d’habitants en quelques mois. Un Nicolas Lambert, curé de Saint-Maurice à Lille, voit le troupeau qui lui est confié se renouveler considérablement pendant les cinquante années où il exerce son ministère. Les vides créés sont rapidement comblés non seulement par les nombreuses naissances mais par une importante « immigration ». Mais ces bouleversements permanents n’affectent pas de la même manière toutes les strates sociales ; une minorité d’habitants jouit dans la durée, dans l’espace, dans la profession, d’une certaine stabilité qui fait d’eux les cadres de la société urbaine et aussi de l’Église. En revanche, la plus grande partie ne fait que passer dans la vie, dans la paroisse, dans le quartier, dans le métier. Cependant l’histoire religieuse ne peut les ignorer puisqu’avec les précédents ils forment le « troupeau confié aux pasteurs ».
6La ville surtout offre pour le service de Dieu et du prochain une infrastructure institutionnelle, un encadrement très supérieurs à ce qui existe à la campagne. Messes, offices divers, confessions, prédications, processions, prières publiques s’y succèdent dans les églises paroissiales ou conventuelles. De grandes cérémonies rassemblent périodiquement les habitants de la cité et des faubourgs. Les enfants des milieux laborieux peuvent recevoir une instruction chrétienne rudimentaire dans les écoles dominicales ; ceux de l’élite ont à leur disposition des collèges. Un tel potentiel, en principe, doit favoriser l’entreprise de christianisation. Et pourtant la ville est depuis toujours considérée comme « un milieu de perdition ». Il est vrai que l’abondance de prêtres et de religieux n’est pas obligatoirement un facteur favorable ; tout dépend du témoignage qu’ils rendent. Par ailleurs, le christianisme enseigné ou vécu ne correspond pas toujours aux aspirations et aux besoins des uns et des autres. Mais, surtout, les conditions d’existence en ville constituent souvent des obstacles sérieux à l’épanouissement d’une vie chrétienne. C’est particulièrement vrai à Lille, grande ville manufacturière. Aux classiques et tragiques difficultés qui marquent l’existence à l’époque, viennent s’ajouter la promiscuité de l’habitat, l’abondance des cabarets et des tavernes. Et dans cette cité tout entière tournée vers le négoce et « l’industrie », « Mammon » tient une grande place dans les cœurs.
7La ville peut donc être tout à la fois un lieu de perdition, tout au moins aux yeux des hommes, et un centre d’élection pour faire son salut. Si l’on reprend la distinction que nous avons établie entre population stable et instable, il faut constater que la première, qui, jouit des conditions d’existence les moins défavorables, est à priori la mieux placée pour tirer profit des avantages que procure la ville en matière religieuse. Mais la foi, le salut et la vie religieuse ne sont pas uniquement des résultats des composantes matérielles.
Notes de bas de page
1 M. Vovelle, Piété baroque et Déchristianisation en Provence au XVIIIe siècle, les attitudes devant la mort d’après les clauses des testaments, Paris, Plon, 697 p. F. Lebrun, Les hommes et la mort en Anjou aux 17e et 18e siècles. Essai de démographie et de psychologie historiques, Mouton, Paris, La Haye, 1971, 562 p.
2 A. Lottin, Vie et mentalité d’un Lillois sous Louis XIV, Lille, Raoust, 1968, 443 p., réédité en 1979 sous le titre Chavatte, ouvrier lillois ; un contemporain de Louis XIV, Paris, Flammarion.
3 J. Ferté, La vie religieuse dans les campagnes parisiennes, 1622-1695, Paris, 1962, 455 p., TJ. Schmitt, L’organisation ecclésiastique et la pratique religieuse dans Varchidiaconé d’Autun de 1650 à 1750, Autun, 1957. L. Perouas, Le diocèse de la Rochelle de 1648 à 1724. Sociologie et Pastorale, Paris, 1964, 532 p.
4 R. Sauzet, Contre-Réforme et Réforme catholique en Bas-Languedoc au XVIIe siècle, Lille, Univ. de Lille III, 2 vol., 859 p. M. Venard, L’Église d’Avignon au XVIe siècle, Lille, Univ. de Lille III, 4 vol., 1957 p., plus 1 vol. de notes cartes et illustrations.
5 Sur cette notion d’Europe dense, voir P. Chaunu, La civilisation de l’Europe classique, Grenoble, Arthaud, 1966, 705 p.
6 Cf. la Parabole du semeur, Nouveau Testament, Matthieu 13-4.
7 Sur cette période cruciale, voir S. Deyon et A. Lottin, Les « Casseurs » de l’été 1566. L’iconoclasme dans le Nord, Paris, Hachette, 1981, 255 p.
8 Pendant les guerres, les moines des abbayes de Loos, Cysoing, Phalempin, les religieuses de l’abbaye de Marquette étaient souvent à Lille dans leur refuge. Non loin il faut mentionner le couvent des Croisiers de Lannoy, le chapitre de Seclin, etc.
9 L’Abbé A. Pasture avait pris des notes sur ces archives avant leur destruction. Nous remercions M. l’Abbé Dumoulin, conservateur des Archives du chapitre cathédral de Tournai de les avoir mises à notre disposition. Nous donnons comme référence A.E. Mons, Notes Pasture, A.C. Tournai. Nous remercions M. le Professeur R. Mousnier et le C.N.R.S. de nous avoir permis d’aller travailler quelques semaines à Rome et à Bruxelles.
10 Voir notre contribution p. 15 à 220 dans le tome 2 de l’Histoire de Lille, sous la direction de L. Trenard, paru chez Privât en 1983.
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