Conclusion
p. 299-304
Texte intégral
« Quant à moi, je ne regrette pas cette aventure car, du point de vue de la raison, j’ai compris ce que c’était que la politique électorale en la pratiquant dans son détail. Pour mon éducation politique et même pour mon éducation géographique et ma connaissance de la France et de la province, cette expérience fut pour moi extrêmement précieuse »
André Siegfried1
1Que dire, que penser de ces propos de courageux politistes dont on ne peut douter un seul instant de leur sincérité autant que de la savante maîtrise dont ils font preuve au sujet de leur engagement politique et partisan qui est allé jusqu’à faire campagne, à savoir s’être suffisamment « mouillé » pour, en reprenant une formule de F.G. Bailey, descendre dans l’arène et en respirer la poussière ?
2Au premier chef, ils sont exprimés par un petit groupe, trop petit sans doute pour valoir échantillonnage faute de suffisamment de candidats issus de notre discipline, de politistes relativement homogènes socialement2 et politiquement parlant. Certes, ils ne sont pas tenus par des savant.e.s jouissant du même statut ni de la même ancienneté dans le métier. De ces différences statutaires on peut inférer des prises de risques assez peu identiques. Cependant, ces femmes et ces hommes des sciences sociales du politique appartiennent à ce qu’on pourrait appeler une même tendance, ou en tout cas à quelque chose attestant d’un air de famille. Ces témoignages sont en effet prononcés par des individus de gauche, bien à gauche dirons-nous par ces temps politiques qui courent et qui couvent. Cette indication n’est pas anodine, en atteste l’insistance de toutes et tous avec laquelle ils mettent en avant leurs convictions proprement politiques au nom notamment d’une volonté forte de renouveler la politique, de la faire vivre autrement et notamment en vue de la dé-professionnaliser et de la démocratiser au service probablement d’une lutte contre toutes sortes d’inégalités. Impossible donc de leur appliquer quelque thèse utilitariste que ce soit pour éclairer leur envie d’en découdre électoralement. Notre panel ainsi obtenu est donc aisément classable sur l’échiquier politique. Le Parti socialiste et son aile la plus à gauche et le parti des Verts sont les uniques ports d’attache partisans. Est-ce alors sans relation de cause à effet que nos « enquêté.e.s d’un jour » aient aussi en commun de défendre et de pratiquer une sociologie politique sinon « critique », du moins dispositionnaliste ? N’y aurait-il donc pas une superposition entre une certaine manière de penser sociologiquement la politique et celle de faire de la politique ? N’y aurait-il pas non plus comme une concordance entre vouloir réaliser une sociologie de la déconstruction de l’ordre politique, avec son lot de dominations, et d’assumer de satisfaire des dispositions et des pulsions inévitablement politiques au point de considérer que s’engager politiquement ne signifie pas se renier scientifiquement ?
3Leur intérêt politique au désintérêt face aux traits les plus oligarchiques de la vie politique ne peut constituer leurs seules motivations. Les enquêtés, fussent-ils les mieux prévenus des risques de l’illusion sur soi-même, ont heureusement leur part de mauvaise foi sartrienne. Ils sont donc normaux ! Ici, par exemple, nul n’entend se répandre sur les possibles ambitions ou désirs qui ont été au principe de ce qu’il convient d’appeler une transgression professionnelle. Est-ce à dire que leur aspiration professionnelle, pleinement située dans un champ relativement agonistique et sans laquelle ils ne seraient pas devenus des politistes à part entière, est inapte à se transposer et se muer en une certaine avidité dans le monde politique ? On peut en douter. Ainsi note-t-on non sans légèrement sourciller, que ce qui aurait provoqué le passage à l’acte chez eux est renvoyé aux « autres », aux circonstances, aux sollicitations venues d’en haut, celles des appareils partisans, ou encore à leur socialisation politique et non à leur propre ambition, voire à leur « volonté de posséder le monde » pour reprendre les termes de Jacques Lagroye3 quand ce dernier se demandait à voix haute si enseigner ou en certains cas faire de la politique n’était pas tout bonnement, à son origine, le besoin d’assouvir son envie de « dominer autrui sans violence ».
4Les questions de politistes prenant des politistes comme enquêtés que nous avons posées, ont été sans nul doute trop courtes, improprement relancées et maladroitement orientées. La fameuse imposition de problématique est patente. Dans tous les cas nos répondant.e.s se sont présenté.e.s comme des amateurs ou des semi-amateurs ayant eu à faire face à des ribambelles d’ennemis aux mœurs redoutables et sans pitié. Ce statut d’amateurs ainsi mis en avant est intéressant à double titre. D’abord, il fait écho à l’ambition idéologique de ces derniers. Participer à une campagne n’avait essentiellement aucun sens pour eux si l’objectif n’était pas celui de changer la politique et de mettre à mal les lois d’airain de la ploutocratie. Cela tombe bien, tellement bien que cela donne aux échecs que la plupart ont connus, une interprétation aussi plausible qu’apaisante. Perdre devait être la destinée logique de celles et ceux qui refusaient de faire de la politique comme les professionnels de la politique la font et la souhaitent. Ces derniers se sont d’ailleurs fait un malin plaisir de les rappeler à l’ordre de la politique telle qu’elle est aujourd’hui. Ensuite, cet état des choses qui voudrait qu’être politiste, apparemment, revient inévitablement à vivre la politique en outsider et, au final, en looser, fait se demander ce qu’il y a de dirimant dans l’ethos du politiste qui empêcherait de réussir aussi bien que d’autres l’exercice électoral. L’amateurisme, quand il est incarné comme ici par des enseignant.e.s-chercheur.e.s en science politique, ôterait ce qu’il faut en matière d’hardiesse et de pugnacité pour être à niveau face à des rivaux dont l’indifférence à la science semble inversement proportionnelle à la maîtrise des règles du jeu politique. Nos enquêtés croient donc savoir où le bât a blessé. Ils n’ont pas eu suffisamment le sens des proportions et des propensions à gagner des guerres électorales. Et si leurs qualités d’écrivains publics, d’experts en production programmatique ou en connaissance des systèmes politico-administratifs complexes ont été immédiatement reconnues et mises à profit, ils ont par trop « détonné », dérouté, dérangé voire perturbé. À les lire, le pédigrée d’universitaire qui est le leur est à double tranchant. Il signe une compétence de lettré.e ayant pour revers une incompétence à se faire politiquement respecter. Sans aucun doute, il habilite pratiquement, il permet de surcroît de se mettre rapidement et pleinement au travail la campagne à peine commencée, mais il cantonne ces impétrant.e.s dans une position de collaborateur ou de collaboratrice plus que de « candidat.e naturel.le » comme on dit chez les indigènes de la politique. Cela les classe au rang des intellectuel.le.s un peu trop spécifiques pour être totalement éligibles. Le diplôme de science politique, on le voit ici à l’œuvre, est un diplôme qui rend très productif quand il faut avoir le cœur à l’ouvrage en politique, quand il faut ne plus chercher à compter son temps dans le sein d’une entreprise aussi chronophage que peut l’être une équipée électorale. Les ancien.ne.s doctorant.e.s devenu.e.s candidat.e.s à une élection ont eu en ce cas la joie, toute relative, de revivre leurs insomnies de thèse. Mais il y a eu comme l’expérience d’un désajustement, d’une dissonance à la fois cognitive – trop penser sociologiquement ce qu’on fait politiquement conduirait-il à ne pas devenir tout à fait comme un poisson dans l’eau du labeur électoral ? – et statutaire à s’engager au titre de représentant.e de la caste des universitaires. Dans une certaine mesure, les politistes sont comparables à toutes ces femmes mal traitées par la politique qui se sont souvent vues instrumentalisées en tant que représentantes d’un féminin aussi nécessaires à la conquête des suffrages qu’inaptes à tenir les vraies positions de pouvoir. André Siegfried revenant sur toutes ses déconvenues électorales ne disait pas autre chose lorsqu’il se voyait obligé d’admettre qu’il ne pouvait « [se] classer pas parmi les gens d’action ». Loin de nous l’idée de balayer d’un revers de la main ces affirmations. Il n’en demeure pas moins qu’une perplexité continue de nous hanter. Est-ce bien au cœur de leur identité et de leur savoir de politiste que ne gisent les uniques causes de leurs défaites ? N’ont-ils pas également pêché dans d’autres domaines tels que ceux appartenant au registre du calcul, de l’envie, de l’humilité et pourquoi pas de l’amitié militante ?
5Leur combat n’a pas été vain. Voilà une raison peut-être d’inciter tout à chacun à tenter de les imiter un jour ou l’autre. Nos cobayes volontaires de cette courte réflexion sur l’engagement politique des politistes, estiment avoir retiré une expérience sans pareille qui les classe désormais au rang des plus fins des connaisseurs de la politique. Toutes et tous considèrent effectivement que leur plongée à risque dans la politique telle qu’elle se vit et s’éprouve vraiment, les a amenés à voir ce que les politistes professionnel.le.s univoques ne voient pas et ne peuvent saisir en dépit des meilleures intentions ethnographiques du monde. Voir de l’intérieur, se prendre tout de même suffisamment au jeu au point parfois de ne plus jouer tout à fait, acquérir les savoirs qu’il faut avoir pour en être en entier, faire de l’ethnopraxie sans ambiguïté en quelque sorte, éprouver mentalement, émotionnellement et physiquement ce que signifie en réalité que de faire de la politique, a semblé leur conférer un avantage comparatif malheureusement bien trop rare dans les rangs des universités de science politique. Siegfried disait que « pour bien comprendre [le suffrage universel], il faut l’avoir pratiqué jusque dans sa vulgaire “cuisine” ». C’est bien de « connaissance par corps » qui ne s’enseigne probablement pas à la Sorbonne dont il est ici et là question et que peuvent revendiquer fièrement comme trophée subsidiaire ces politiques politistes amateurs. On pourrait ajouter que ce surplus d’expérience dont ils se prévalent à juste titre est leur prime de fin de contrat qui peut sans doute réduire les coûts d’un engagement infructueux.
6Il nous reste une intrigue qui ne pourra être vraiment dévoilée au terme de cette enquête expresse. Qu’est-ce que nos politistes engagés ont cru pouvoir obtenir en réalité en se lançant dans ces entreprises que les lois électorales et partisanes connues à ce jour ne pouvaient que contrarier ? Bien que certain.e.s aient pu attraper au vol quelques mandats par ailleurs, parce qu’occupant des positions politiques minoritaires dans le champ de la compétition électorale et partisane, leurs engagements étaient objectivement voués à l’échec. C’est ce que nous enseigne la science politique du moins. Pour gagner, il fallait non seulement être plus qu’un politiste au moment de la compétition, ou alors un ancien politiste devenu progressivement professionnel de la politique, mais aussi se rapprocher des positions centrales des partis de gouvernement. Si leur sociologie pratique a pu les aider à comprendre la dureté du jeu autant que l’acrimonie qui pouvait s’abattre sur eux – n’ont-ils pas été aussi partie prenante de la dureté sur les autres ? –, elle ne semble pas avoir été toujours mobilisée apparemment pour penser aux défaites qui leur pendaient au nez. L’activité électorale a été plus forte qu’eux et les illusio qu’elle sème à tout vent ont eu raison de leur raison sociologique. Siegfried avait commencé par perdre en politique avant de dresser son tableau politique de la France, nos politistes contemporains ont fait le contraire dans une certaine mesure. En ces circonstances inverses de celles vécues par l’un des fondateurs de la science électorale, le conatus des politistes en lutte pour l’obtention des positions de pouvoir a supplanté momentanément l’habitus universitaire. Mais cet enseignement permet de retrouver une touche d’espoir au sujet des chances de gagner quand on est un homo academicus. Ce n’est pas la science politique qu’on porte en soi qui fait perdre, rien ne permet de le démontrer dans l’absolu, mais plus simplement la logique sociale des élections, comme le montre rigoureusement cette même discipline quelque peu pessimiste à ce jour au sujet de la seule capacité des campagnes et de leurs animateurs à voir triompher certains agents et certaines opinions. Il reste un cadeau de consolation en attendant que la politique ne voie ses barrières d’entrée se modifier et les politistes éventuellement affluer, ce dont rien n’est moins sûr, la science politique, comme le dit très bien l’une des témoins, peut au moins fonctionner comme « un savoir d’après-coup(s) ». C’est ce qu’attestent les réponses passionnantes et éclairantes sociologiquement parlant que nous ont faites ces politistes-candidat.e.s-enquêté.e.s.
Notes de bas de page
1 André Siegfried, « Note sur mes campagnes électorales dans les Basses-Alpes », reproduite dans J. Gastinel, « Histoire anecdotique des élections dans l’arrondissement de Castellane de 1898 à 1905 », Bulletin de la Société scientifique et littéraire des Alpes-de-Haute-Provence, 274, juillet-décembre 1974, p. 71-74 ; extrait de : Alain Garrigou, « L’initiation d’un initiateur : André Siegfried », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 106-107, mars 1995. Histoire sociale des sciences sociales. p. 27-41.
2 Pour affirmer définitivement qu’ils sont homogènes, il nous faudrait bien sûr connaître leurs origines sociales, mais notre questionnaire ayant été limité à trois questions seulement, il va sans dire que cela n’est pas possible.
3 « Être spécialiste de sciences humaines, historien, sociologue ou politiste, c’est tenter de posséder le monde, autrement dit de posséder – de “comprendre” – les autres ; l’investissement dans ce type de science n’est-il pas, d’une certaine manière, un substitut à une volonté de puissance inassouvie ? », « Hommage à Jacques Lagroye », Politix, n° 86, 2009/2
Auteur
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