6 — Contribution de Renaud Payre
p. 291-298
Texte intégral
1° Comment s’engage-t-on en politique et surtout comment devient-on candidat.es ou décide-t-on de s’engager dans une campagne ?
1Je me suis engagé dans la campagne des municipales de 2014 sans être candidat.
2Un simple mot pour dire que ma culture politique est liée à la « deuxième gauche ». Je suis né à Grenoble au milieu des années 1970. Mes parents étaient socialistes mais plus rocardiens que mitterrandistes. Le contexte de Grenoble – et des mandats de Dubedout – a probablement été important dans ma socialisation politique. J’ai eu des engagements au cours de mes études à Sciences Po Grenoble mais en étant très rarement en première ligne. Un peu plus tard, j’ai adhéré à la Convention pour la VIe République et j’ai eu une expérience extrêmement brève – deux ans – d’adhésion au Parti Socialiste suite à l’élection présidentielle de 2007. La pauvreté des échanges en section m’a vite rebuté.
3Je me suis engagé dans mon conseil de quartier à un moment d’évolution de ma carrière, lorsque j’ai réussi l’agrégation de science politique. Le lien peut paraître surprenant : je crois – sans que cela ait été véritablement conscient à ce moment-là – avoir eu besoin de trouver une nouvelle forme d’activité après une période de travail relativement intense. Je me permets de le souligner car il y a, dès ce moment-là, un lien entre mon statut professionnel et une forme d’engagement. J’ai été élu président du conseil de quartier dans le 1er arrondissement de Lyon. Mon profil – âge et profession – me distinguait des autres présidents de conseils de quartiers. Cette distinction a probablement contribué à ma rencontre avec la maire du premier arrondissement, Nathalie Perrin-Gilbert. Il convient d’apporter quelques précisions : née en 1971, Nathalie Perrin-Gilbert fait des études de sciences de l’information et de la communication à l’Université Lumière Lyon II où elle obtient une maîtrise. Elle fait la campagne de Gérard Collomb en 1995. Les listes qu’il conduit gagnent alors trois arrondissements : le neuvième (dont il est le maire), le huitième et le premier. C’est un élu vert, Gilles Buna, qui devient maire du 1er arrondissement. Nathalie Perrin-Gilbert est alors une jeune conseillère municipale et conseillère d’arrondissement. En 2001, Gérard Collomb la choisit pour être la future maire d’arrondissement. Très proche de lui, elle va toutefois s’émanciper du nouveau maire de Lyon dès la fin du mandat 2001-2008. Et notamment en lien avec des positions nationales au sein du PS. Elle rejoint l’entourage de B. Delanoé. Reste qu’en 2008, comme maire d’arrondissement sortante, elle conduit la liste de Gérard Collomb dans le 1er. Les prises de position marquant une nette différence se multiplient. Les élections régionales de 2010 sont un moment de rupture. Le maire de Lyon met un veto à une présence de Nathalie Perrin-Gilbert sur les listes aux régionales. C’est dans ce contexte que je la rencontre. Fortement isolée, elle représente alors la seule opposition crédible à gauche. Aucune opposition à la gestion municipale ne peut se faire entendre au sein du PS. Pour ma part, je saisis cette occasion pour proposer à Nathalie Perrin-Gilbert la création d’un groupe de réflexion et d’action évoquant l’expérience grenobloise des GAM. Nous créons ensemble le GRAM au nom d’un impératif : animer un espace public lyonnais morne et atone.
4Le GRAM est créé en décembre 2011. Ce sont avant tout des socialistes qui y participent. Pour une majorité d’entre eux, ils sont proches de la motion C du congrès de 2008. Le groupe de réflexion se met en place. Je m’investis pleinement dans cette élaboration de propositions mais aussi d’organisation de débats. Je mobilise mes lectures dans un travail qui reste avant tout intellectuel. Les élections législatives de 2012 signent une nouvelle évolution. Après un accord national, la première circonscription du Rhône revient à un candidat EELV qui doit choisir une suppléante socialiste. Philippe Meirieu, candidat, choisit Nathalie Perrin-Gilbert comme suppléante. Le maire de Lyon apporte son soutien direct à un candidat du PRG Thierry Braillard. Le parti est mobilisé. Les attaques personnelles se multiplient avec un rôle direct du cabinet du maire. Je suis pour ma part faiblement engagé dans cette campagne. À l’issue de cette élection – que remporte Thierry Braillard – un débat devient incontournable : le GRAM ne doit-il pas directement s’engager dans les élections ? J’en suis personnellement convaincu. Les débats seront nombreux au sein du GRAM. Cette position l’emporte finalement. Les adhérents qui étaient par ailleurs au PS quittent le GRAM pour une partie d’entre eux. L’autre partie quitte le PS. C’est à ce moment-là, que nous nous engageons dans l’élection municipale de 2014.
5Très vite, je fais le choix de ne pas être candidat. Mais en tant que président du GRAM, j’assurerai finalement la direction de campagne en étant pleinement mobilisé dans les négociations, dans l’élaboration du programme, dans la désignation du candidat mais également dans une forme de « porte-parolat ». Sur la période de décembre 2013 à mars 2014, j’ai eu l’impression de vivre deux vies en parallèle. J’étais directeur de laboratoire (mes cours étant essentiellement au premier semestre) de 9h00 à 17h00 – ce qui est beaucoup plus tôt qu’en période ordinaire ! – puis directeur de campagne de 17h00 à 23h00 voire au milieu de la nuit. Les week-ends étaient souvent consacrés à la campagne (porte-à-porte, marchés, etc.).
2° Quels sont les profits politiques à être politiste ou comment se convertissent (ou pas) les savoirs politistes en savoirs et savoir-faire pratiques ?
6Les profits politiques existent. Il me semble utile d’indiquer qu’ils varient probablement d’un territoire à un autre. Lyon n’est pas une ville de tradition universitaire. Elle reste, avant tout, une ville marchande. La médecine et la pharmacie contribuent au développement de l’Université. Cela affecte les relations entre l’Université, l’hôtel de ville et la politique. Les prises de position des universitaires sur des enjeux politiques locaux sont très rares. Elles ont pu entraîner des réactions assez décalées de la part du maire et de son cabinet tout au long de la campagne et notamment à mon encontre.
7Les profits politiques sont à rapporter au territoire d’élection. En l’occurrence le premier arrondissement est très singulier. Le territoire connaît sa deuxième génération de « gentrificateurs » et est marqué par la coexistence de classes populaires et de CSP + avec un capital culturel conséquent.
8Trois profits me semblent devoir être distingués : d’abord, la campagne a pu prendre un tournant intellectuel. Le GRAM est resté, tout au long de la campagne, un groupe d’action et de réflexion. J’ai pu y contribuer. Ma double position – professeur de science politique à Sciences Po Lyon et président du GRAM – a offert une légitimité institutionnelle et scientifique à nos prises de position. Nous avons pu bénéficier à la fois de la rupture avec le PS et de cette assise institutionnelle pour transformer une sympathie forte en faveur de Nathalie Perrin Gilbert en une adhésion politique. Un exemple parmi d’autres : pendant la campagne, j’ai publié une tribune dans Le Monde du 5 février 2014. Le texte intitulé « L’émiettement millefeuille territorial » était signé Renaud Payre (Professeur de science politique (Sciences Po Lyon), Co-fondateur du Gram Lyon). Il a fait rapidement l’objet d’un traitement dans la presse locale : Tribune de Lyon, Lyon Capitale et Lyonmag. Ensuite, au-delà de la légitimation, mes recherches ont pu nourrir des éléments de programme. Ces élections – à Lyon – ont été marquées par la déclaration, en décembre 2012, de la création d’une nouvelle collectivité : la métropole de Lyon. Cette métropole a été portée par le président de la communauté urbaine sans aucune concertation. Le GRAM a été un des seuls groupes à s’emparer de ce thème et à montrer qu’une autre métropole était possible. J’ai directement puisé dans mes recherches doctorales, mais également dans des travaux plus récents sur les Eurocities, pour pointer une forme conservatisme dans la métropole de Lyon consistant avant tout à renforcer les pouvoirs du président de la communauté urbaine. Le GRAM a défendu un fédéralisme métropolitain qui ressemble en bien des aspects au Grand Paris qu’avaient imaginé Henri Sellier (1883-1943) et André Morizet (1876-1942) dans les années 1930. Enfin, en termes de stratégie, de réels savoir-faire peuvent être tirés d’une certaine sociologie politique critique et notamment celle produite depuis les années 1990 sur la professionnalisation politique. C’est la distinction très nette entre morale et politique que nous retenons en premier lieu. Ce désenchantement permet de faire campagne. Les savoir-faire seront ensuite directement tirés des travaux sur les mobilisations électorales, sur le porte-à-porte, ou encore de nos propres recherches sur le temps en politique. Mais surtout les travaux conduits sur le métier politique, mais également sur les rôles politiques, ont permis non seulement de faire des choix dans la campagne mais surtout d’anticiper les réactions des adversaires.
9Il semble toutefois nécessaire de dire que la campagne est aussi l’occasion de mesurer les inconvénients à être universitaire en politique.
10Il y a d’abord toute une série de savoir-faire que les universitaires n’ont pas ou qui sont trop éloignés de l’éthos académique. Si j’ai eu l’occasion de beaucoup écrire et de produire de la parole politique, j’ai pu constater que je savais très mal la dire. Je pense notamment au grand meeting final où le GRAM était présent aux côtés de ses partenaires. Nous avions décidé dès le mois de janvier de faire alliance avec le Front de Gauche. Il était convenu que les composantes et le GRAM seraient alors représentés en tant que structure aux côtés des candidats. J’ai donc dû prendre la parole après l’intervention d’un Pierre Laurent. Le ton, la cadence, la chute du discours politique se distinguent très nettement de l’intervention universitaire. Le discours politique doit être avant tout mobilisateur. Cela nécessite un apprentissage que notre capacité à prendre la parole en public peut nous conduire à omettre.
11L’hyper-exposition dans les médias – même si cela reste très local – constitue une difficulté à laquelle nous ne sommes pas formés en tant qu’universitaires. Dès la campagne des municipales de 2014, et encore plus à sa suite, j’ai été régulièrement sollicité par les hebdomadaires et mensuels lyonnais ainsi que par les radios locales. Les médias locaux ont cherché ou cherchent à faire émerger une figure locale en forçant le trait sur mon engagement politique. Ils ont cherché à faire de moi un personnage politique et ont pu ainsi relayer des initiatives purement scientifiques ou s’intéresser à des enjeux institutionnels (élection à la direction de Sciences Po Lyon) avec une entrée très politique.
12Par ailleurs, cet engagement a suscité des interventions directes du maire et de son cabinet pour faire part de l’inquiétude sur « le laboratoire Triangle et son opposition au sénateur-maire » et ce dès l’été 2013. L’un des arguments avancés par l’hôtel de ville et notamment le cabinet du maire est l’usage de mon statut de « professeur de science politique » dans l’espace public susceptible de créer une confusion. Des échanges – rares – avec des membres du cabinet ont remis en cause mon impartialité devant mes propres étudiants. Enfin, deux ans après, ma candidature à la direction de Sciences Po Lyon sera l’occasion pour le maire de manifester sa volonté – auprès de partenaires de l’IEP comme de collègues – de ne pas me voir accéder à une telle responsabilité.
3° Quels sont les profits politistes (académiques) à faire de la politique ?
13Comme je viens de l’indiquer, une première réponse consisterait à dire qu’il n’y a pas de profits académiques à attendre si on entend le terme « académique » comme renvoyant à une position au sein du système de l’enseignement supérieur. Les deux mondes entretiennent des relations asymétriques : se déplacer de l’académie vers la politique peut être profitable ; le retour est beaucoup plus difficile à opérer. J’avais beau jeu d’intellectualiser la démarche en renvoyant encore à l’un de mes objets de recherche, en particulier la réforme municipale. Les réformateurs états-uniens du tournant des xixe et xxe siècles étaient ancrés dans l’Université ; au même moment les socialistes fabiens britanniques combattaient sur les deux plans. À Lyon en 2014, la situation était bien différente. Même si – mais il est presque trop tôt pour l’évaluer – cet engagement a sans doute suscité des sympathies.
14Il me semble que trois enseignements peuvent être dégagés de cet engagement notamment au moment de la campagne des municipales.
15D’abord, tout au long de la campagne, et notamment au sein de la petite équipe, j’ai éprouvé un réel sentiment d’utilité qui peut faire souvent défaut dans nos métiers d’enseignants-chercheurs. Ce sentiment a été particulièrement présent au moment de l’élaboration du programme. Ce programme a été conçu en petit comité. J’ai eu l’occasion d’en faire une première version. Le caractère extrêmement concret d’un programme municipal (et encore plus dans le cadre de l’arrondissement) rompt avec un travail d’écriture scientifique. D’une certaine manière, il s’agit d’un défi personnel pour un socio-historien du politique à qui régulièrement les collègues politiste adressent des questions sur l’utilité de ses travaux. C’est dans la toute dernière phase de la campagne qu’une certaine satisfaction quant aux choix stratégiques opérés – auxquels j’ai pu contribuer – se dégage. J’annoncerai – par chance pour notre discipline ! – le résultat du premier tour à quelques dixièmes près (de pourcentage). Cette prévision ne doit sans doute absolument rien à la science politique. Elle n’en permettra pas moins d’asseoir mon autorité de politiste au sein de l’équipe.
16Ensuite, par le jeu de négociations et par le rapport aux militants avec les composantes du Front de Gauche, j’apprendrai beaucoup sur le fonctionnement concret des partis politiques en quelques semaines. C’est notamment une forme de dichotomie contenue entre les dirigeants et les militants qui est la plus intéressante. Cette césure est particulièrement sensible dans les partis d’élus à la recherche d’un nombre de postes au moins équivalents à ceux occupés dans la mandature précédente. Cette équation rendra impossible tout rapprochement entre le GRAM et EELV. Cela aurait empêché toute fusion avec listes de G. Collomb. Cette équation rendra très difficiles les relations avec le Parti Communiste (et ce au-delà de différences idéologiques relativement minimes dans une campagne municipale). Il est évident que le parti le plus intéressant à observer sur ce plan était le Parti socialiste piloté à la fédération par le « dauphin » de G. Collomb et devant faire face à des listes dissidentes dans l’ensemble de la communauté urbaine. La campagne de G. Collomb – très largement ouverte à la société civile – a reposé sur l’appareil partisan tout en rendant invisible la « marque ». Par l’engagement de certains militants – proches de l’ancienne motion C et pour certains anciens membres du GRAM – on mesurera la désidéologisation qui caractérise les grands partis d’élus. Se confirmera aussi une réelle césure entre les militants qui croient encore aux clivages et les responsables des partis qui les dépassent aisément. Une manière de reprendre les propos de Daniel Halévy selon qui les dirigeants des partis se ressemblent plus entre eux qu’ils ne ressemblent à leurs militants.
17Enfin, cette campagne m’a permis de conforter certaines positions scientifiques notamment sur la place du politique et de la politique dans le gouvernement des villes. Sur le plan de mes recherches – sur des terrains historiques comme sur des terrains contemporains – j’ai trouvé caricaturales les affirmations visant à poser une évolution des élus locaux urbains passant de notables à des professionnels puis des professionnels à des leaders. Cette évolution reposerait sur une transformation de l’environnement des villes et notamment le retrait de l’État mais également la pluralisation des systèmes politiques urbains entraînent un nouveau pouvoir politique urbain. L’activité politique des leaders se déplacerait ainsi des politics aux policies. Ainsi le leader tirerait sa légitimité beaucoup moins de son rôle dans la machine politique ou dans l’entretien des soutiens que dans sa capacité à produire de l’action publique et dans celle à fédérer les acteurs autour d’un projet. Cette affirmation en reste une tant elle ne se donne pas les moyens de montrer comment le supposé notable gouvernait il y a quelques décennies. Mais, par ailleurs, la campagne et surtout la période qui s’ouvre après montrent une réelle confusion entre l’élu- chef de l’exécutif et le candidat et surtout le surinvestissement du maire, du président dans l’entretien de ses soutiens et dans la marginalisation de ses opposants et notamment de ceux qui peuvent solliciter les mêmes soutiens. La présidentialisation des exécutifs locaux a probablement pris une dimension inégalée au cours des années 2000 et 2010. Le rôle démesuré du cabinet incarne à la fois cette confusion et la place du politics dans le gouvernement de la ville. Le cabinet – sans aucun garde-fou juridique – détermine directement la campagne, son contenu et son rythme et envoie même certains de ses membres se porter candidats. Il le fera dans le premier arrondissement de Lyon… à ses frais.
Auteur
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Renaud Payre
Professeur de science politique, Sciences Po Lyon/TRIANGLE
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