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    Plan détaillé Texte intégral La construction d’une entreprise politique « alternative » (Apprendre à) faire campagne : l’arrondissement comme espace de professionnalisation Conclusion Notes de bas de page Auteur

    À la conquête des villes

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre 4. Entre renouvellement et ancrage : une situation d’alternance paradoxale autour d’une sortante-dissidente (Lyon 1er)

    Anne-France Taiclet

    p. 93-116

    Texte intégral La construction d’une entreprise politique « alternative » Le prolongement d’une trajectoire de dissidence La construction d’une nouvelle alliance à gauche Alternance ou « alternative » ? (Apprendre à) faire campagne : l’arrondissement comme espace de professionnalisation Une campagne « amateure » mais organisée La campagne comme apprentissage du métier Conclusion Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Les élections municipales déclinées à l’échelle de l’arrondissement dans les trois villes soumises au mode de scrutin PLM, pour être relativement peu étudiées, se révèlent des supports d’observation intéressants. D’une part parce que les scrutins d’arrondissement sont mobilisés dans les mises en récit de la campagne et de ses enjeux (principalement formulés en termes de résultats, pertes ou conquêtes, et fortement personnalisés) ; d’autre part parce que les conseils d’arrondissement apparaissent comme des espaces de sélection, de promotion et de professionnalisation politique, voire de construction de leaderships locaux (Godmer, 2014 ; Achin et Lévêque dans cet ouvrage, 2018).

    2C’est tout particulièrement dans cette perspective que l’on se propose dans cette contribution d’analyser une entreprise politique originale qui s’est déployée de façon victorieuse dans le 1er arrondissement de Lyon à l’occasion des municipales de 2014. Dans cet arrondissement, une liste est entrée en compétition en s’appuyant sur une coalition inédite entre le Front de gauche, rompant son alliance traditionnelle avec le maire sortant PS Gérard Collomb, et une nouvelle association politique, le GRAM (Groupe de réflexion et d’actions métropolitaines), fondée par la maire de l’arrondissement, Nathalie Perrin-Gilbert1. Une des caractéristiques de cette liste concurrente de la majorité municipale est en effet qu’elle était menée par la maire sortante, entrée en dissidence, et composée par ailleurs de néophytes en politique et se présentant comme tels.

    3Nous nous proposons de partir de ce cas original d’entreprise électorale conduite par une « sortante dissidente », où la conservation du pouvoir passe par sa conquête (et vice-versa), pour réfléchir aux usages pratiques de situations d’alternance (Aldrin et al., 2016) émergeant dans des configurations locales. Elle est étudiée ici au microscope de la campagne d’arrondissement, sans perdre de vue que la situation d’alternance ne fait sens que par l’emboîtement des arènes électorales conduisant, même au niveau de l’arrondissement, à exacerber les enjeux. Ainsi, dans une campagne par ailleurs assez unanimement qualifiée de terne, les résultats potentiellement disputés ont été construits avec plus d’intensité aussi bien dans les lectures médiatiques qu’au sein des équipes politiques. S’il n’y a pas eu d’alternance à l’échelle de la ville puisque Gérard Collomb a été réélu, ce dernier est néanmoins réputé avoir perdu le 1er arrondissement, même si ce dernier reste à gauche, la candidate continuant à se déclarer « socialiste » après son exclusion du PS. Si, un certain nombre d’éléments objectivables (renouvellement des équipes, étiquette politique alternative, intensité de la concurrence avec la majorité sortante, poids de la logique d’alternance dans la mobilisation, la construction de la campagne et les échanges de coups, densité des lectures locales en termes d’alternance) semblent légitimer l’interprétation de ce cas comme situation d’alternance, les caractéristiques indissociables de la liste (une leader professionnelle de la politique, dont le capital personnel est fortement ancré territorialement, et des équipiers entièrement néophytes) conduisent à interroger les usages de ce label. Ces propriétés relativement inhabituelles invitent aussi à questionner les formes et conditions de possibilité du renouvellement de la représentation politique à l’échelle territoriale. L’entreprise politique observée, par la combinaison d’un discours critique des pratiques politiques des leaders locaux et d’une mise en avant du renouvellement des candidat.e.s à la représentation, s’inscrit en effet dans la figure régulièrement esquissée de la prétention à faire de la politique « autrement » (Guionnet, 2005). Par effet de position dans l’espace de concurrence autant que par la trajectoire des individus engagés, la liste étudiée ici s’est attachée à composer une offre politique désignée comme « alternative » tant du point de vue du recrutement des candidat.e.s à la représentation que de celui des pratiques et politiques publiques municipales. Selon une modalité désormais bien établie de promotion d’une catégorie désignée comme alternative aux professionnels de la politique, la « société civile » est abondamment mise en avant dans les discours tenus sur eux-mêmes par les candidat.e.s, mais plus encore par la maire sortante, l’invocation de la société civile apparaissant finalement comme un savoir-faire institué des professionnels de la politique, pour ne pas dire une figure obligée du répertoire discursif institutionnalisé de la critique de la représentation politique (Mazeaud, 2014). Deux axes principaux peuvent être articulés : les conditions de la construction d’une entreprise politique « nouvelle », tant du point de vue de la recomposition des alliances électorales à gauche que de la mise en forme d’un collectif de candidat.e.s nouveaux et relativement distanciés des organisations partisanes (1) ; la campagne municipale et le passage en gestion comme épreuves de professionnalisation (2)2.

    La construction d’une entreprise politique « alternative »

    Le prolongement d’une trajectoire de dissidence

    4Pour mettre en perspective l’entreprise politique déployée à l’occasion des municipales de 2014, il faut revenir rapidement sur la carrière de la tête de liste, Nathalie Perrin-Gilbert. Née en 1971, son activité professionnelle s’est intégralement déroulée dans l’univers politique. Titulaire d’un DESS Info-com, elle effectue un stage de fin d’études auprès de Gérard Collomb (alors maire du 9e arrondissement), elle travaille ensuite pour la communication de la fédération socialiste du Rhône. Elle adhère au PS en 1994. En 1995, à l’âge de 24 ans, elle est élue pour la première fois, conseillère du 1er arrondissement (dont le maire est alors l’écologiste Gilles Buna). En 2001, à la faveur des lois de parité, elle est présentée en deuxième position sur la liste du 1er arrondissement. G. Collomb remporte la mairie de Lyon, Gilles Buna devient son 2e adjoint (et laisse donc l’arrondissement). C’est ainsi que Nathalie Perrin-Gilbert est élue pour la première fois maire du 1er arrondissement. En 2008, les listes de la majorité municipale sortante l’emportent dans 7 arrondissements sur 9, celle menée par Nathalie Perrin-Gilbert dans le 1er est réélue avec 58,7 % des voix dès le 1er tour. Elle est alors également conseillère municipale de Lyon et conseillère communautaire au Grand Lyon. Dans le même temps, elle investit les instances nationales du PS : elle est élue après le congrès de Reims au Conseil national et nommée Secrétaire nationale chargée du logement auprès de Martine Aubry.

    5Durant son deuxième mandat de maire d’arrondissement, elle prend ses distances à l’égard du sénateur-maire de Lyon sur plusieurs sujets (antennes de téléphonie, abstention sur le budget communautaire, vote contre le PLU à cause du grand stade, parrainage de sans-papiers, critiques sur la politique en direction des Roms, vote contre le renouvellement de la délégation de service public à Véolia pour le marché de l’eau potable, etc.). Elle dénonce aussi l’autoritarisme et les pratiques politiques du maire et soutient M. Aubry à la primaire quand G. Collomb prend parti pour F. Hollande. Ces épisodes ont jalonné le récit dominant sur sa carrière politique, centré sur la « rupture » avec Gérard Collomb, récit volontiers personnalisant et psychologisant (de « l’émancipation à l’égard du mentor » à la « volonté de tuer le père »), souvent mobilisé comme explication de l’échec rencontré dans ses tentatives de conquête d’autres mandats. En 2010, alors qu’elle revendique la quatrième place sur la liste PS pour les élections régionales, elle se voit proposer la 20e, non éligible, qu’elle refuse. Suppléante de Pierre-Alain Muet (élu député de la 2e circonscription en 2007), elle n’est pas reconduite en 2012. Elle se repositionne alors sur une autre circonscription (alors détenue par l’UMP), comme suppléante du candidat écologiste Philippe Meirieu. Dans le cadre de l’accord électoral PS-EELV, ce ticket reçoit l’investiture officielle mais doit affronter la concurrence d’un candidat dissident, le PRG Thierry Braillard, adjoint aux sports à la Ville de Lyon et soutenu par G. Collomb. À l’issue d’une campagne très tendue, Ph. Meirieu et Nathalie Perrin-Gilbert arrivent en troisième position au 1er tour et se désistent en faveur du candidat de gauche légèrement mieux placé, T. Braillard, qui l’emporte finalement. À l’inverse de certains cas où le temps de la campagne est le temps de l’héritage, de sa mise en forme et de la « transmission d’une habilitation à l’appropriation d’attributs sans lesquels l’héritier ne saurait légitimement prétendre au poste de maire » (Barboni, 2011), le temps de cette campagne-là est celui de l’actualisation de la rupture politique de Nathalie Perrin-Gilbert avec celui dont elle aurait pu être une héritière.

    6Si ces éléments permettent de retracer l’itinéraire politique et électoral de Nathalie Perrin-Gilbert, ils se révèlent également déterminants dans la construction collective de l’identité stratégique (Collovald, 1988) de la candidate. La relation conflictuelle avec G. Collomb est en effet le cadrage médiatique dominant, et de façon encore plus accentuée dans cette séquence électorale, de la « marque » NPG dont elle est désormais affublée, sur le marché politique municipal. La dimension de genre alimente encore un peu plus ce cadrage qui cumule les éléments typiques du traitement médiatique des femmes en campagne (Dulong et Matonti, 2005) : elles sont plus souvent que les hommes appelées uniquement par leur prénom (« Nathalie », « NPG »), on rappelle leur statut par rapport à un homme (« l’ex protégée » de G. Collomb), on évoque leur apparence physique (par exemple sa supposée « maigreur »). Et les stratégies de dénigrement qui se déploient lorsqu’elle devient une concurrente politique3 portent de manière préférentielle sur des aspects qui la renvoient à son identité féminine, c’est-à-dire des traits psychologiques, affectifs, comportementaux qui lui sont imputés : elle a été décrite par ses adversaires comme « hystérique », « caractérielle », « instable », comme une « diva capricieuse », etc. Et même si le 1er arrondissement constitue en termes de sièges un enjeu mineur (4 des 73 sièges que compte au total le conseil municipal de Lyon), le « défi » lancé au maire par son « ancienne protégée » apparaît donc comme la matrice du scénario de la campagne et de la production du « sens » de ce scrutin et du verdict qu’il constitue4 (Lehingue, 2005).

     

    7C’est dans ce contexte que Nathalie Perrin-Gilbert participe, avec un jeune professeur de science politique5 (qui en devient le président) et un haut fonctionnaire territorial tout juste retraité, à la création, en novembre 2011, du GRAM. Le GRAM se présente comme une association à vocation politique et se donne comme premier objectif de contribuer, par des textes et des réunions publiques, à nourrir le débat sur l’action politique locale, avec un intérêt tout particulier pour les enjeux liés aux processus de métropolisation6.

    8En septembre 2012, Nathalie Perrin-Gilbert se trouve à un carrefour de sa carrière politique. Alors qu’elle a déclaré ne pas souhaiter briguer un troisième mandat de maire d’arrondissement (au nom du refus du cumul dans le temps), ses perspectives d’évolution de carrière vers d’autres mandats semblent sérieusement compromises par sa marginalisation au sein de la majorité municipale et dans son parti. Après un temps de repos, le retour vers l’arène électorale ne semble néanmoins plus faire de doute pour cette professionnelle de la politique. Se développe alors, au sein du GRAM, l’hypothèse de constituer des candidatures de gauche alternatives à la majorité d’union de la gauche (autour du PS) au pouvoir.

    La construction d’une nouvelle alliance à gauche

    9Le 17 juin 2013, Nathalie Perrin-Gilbert annonce lors d’une conférence de presse qu’elle sera bien candidate pour être tête de liste dans le 1er arrondissement, dans le cadre d’une nouvelle alliance. Les écologistes lui avaient même proposé de participer à leur procédure interne de désignation de leur tête de liste, ce qu’elle a finalement décliné, affirmant « rester profondément socialiste » et ne pas vouloir « brouiller le message ». Parallèlement, les membres du GRAM se rallient à l’idée de s’engager dans la compétition électorale ; commence alors à se structurer un petit noyau dur de militant.e.s dont certain.e.s vont devenir non seulement les animateurs et animatrices les plus actifs de la campagne mais aussi des candidat.e.s.

    10Les militant.e.s du PCF, de leur côté, à une courte majorité et contre l’avis de leurs élu.e.s sortants et de leur secrétaire de section, font le choix inverse de leurs camarades parisiens et décident, pour la première fois depuis 1995, de ne pas participer à des listes d’union avec le PS dès le premier tour. Le Front de gauche entre alors directement dans les discussions avec le GRAM et EELV, discussions qui achoppent notamment sur des points programmatiques avec le PCF et sur la question de la tête de liste dans le 1er arrondissement. Les militant.e.s d’EELV décidant finalement par un vote interne de partir sous leurs propres couleurs, c’est une alliance inédite Front de gauche – GRAM qui voit le jour et qui va présenter, selon des modalités et des distributions variables selon les arrondissements, des listes communes sous l’étiquette « Lyon Citoyenne et Solidaire (LCS) ». La conclusion de cet accord global a donc pour effet de précipiter les membres actifs du GRAM dans leur première campagne électorale (la première sous ce label, mais aussi, pour la plupart d’entre eux, la première tout court). Elle ouvre aussi une nouvelle séquence d’échanges de coups qui se déroule d’abord entre les nouveaux partenaires. Le caractère inédit de cette alliance électorale7 n’offre pas de référence de distribution des places qui pourrait, au moins en partie, être reconduite. Les hiérarchies internes sont à définir, les capitaux politiques sont à mesurer. Le 12 décembre 2013 s’engage alors une séance de négociations dont l’objet est de désigner les chefs de file « ville » de Lyon Citoyenne et Solidaire, ses porte-parole, et de répartir entre les différentes organisations les quatre premières places de chaque liste d’arrondissement. Y participent des représentants du GRAM et des trois composantes du Front de gauche (PCF, PG, Ensemble). Ces discussions se prolongent une bonne partie de la nuit tant elles sont houleuses. Si elles finissent par déboucher sur un compromis de répartition, dit « accord ville », elles ont laissé des traces qui auront des répercussions tout au long de la campagne et même au-delà. Plusieurs fois, lors de réunions ultérieures de l’équipe de campagne LCS dans le 1er arrondissement, les protagonistes de la première négociation rejouent avec une certaine tension des séquences de cet affrontement initial, rappelant les concessions acceptées (mais pas pour autant « digérées »), relançant la confrontation des ressources, s’accusant réciproquement de ne pas assez tenir compte de l’accord final, mettant en doute les loyautés respectives. Obtenu de haute lutte et pour certains (en particulier au sein du GRAM) au prix de fortes déceptions, l’accord-ville aura fortement cadré le fonctionnement de ce collectif ad hoc qu’est LCS. D’abord en fixant un état, fût-il provisoire, du rapport de forces entre ses composantes, objectivé par l’attribution des places. Mais aussi en révélant des affinités et des antagonismes différentiels entre les membres de ce collectif, qui pèsent sur le fonctionnement au concret de la campagne. La défiance est à son comble en particulier entre les représentants du PCF et ceux du GRAM. Les négociations portent bien sûr principalement sur la distribution des places et donnent lieu à la mobilisation de critères concurrents de mesure de la représentativité des uns et des autres et plus généralement de la valeur des ressources politiques propres à chacune des organisations. Les protagonistes s’engagent ainsi dans une lutte qui porte d’abord sur les principes de la quantification du rapport de forces, la commensurabilité des ressources respectives n’étant pas donnée a priori (Bué, 2012). Le GRAM a ainsi tendance à mettre en avant le capital politique individuel imputé à plusieurs de ses candidat.e.s potentiel.le.s. Parmi ceux-ci, Nathalie Perrin-Gilbert tient évidemment une place toute particulière du fait de son statut de sortante. Si son leadership sur la liste du 1er est considéré par le GRAM comme évident (et quoi qu’il en soit non négociable), la tactique adverse consiste non pas à contester sa position de tête de liste mais son évidence a priori, en lui donnant plutôt le statut d’un accord donné et en la comptabilisant parmi les concessions faites au GRAM et les points marqués par cette organisation. Au-delà de la maire du 1er, le GRAM cherche à imposer plusieurs candidat.e.s en insistant sur leur capacité à mobiliser des réseaux.

    Nathalie Perrin-Gilbert énumère ainsi :

    « avec Corinne (co-gérante d’un bar-coopérative culturelle) et Mohammed (comédien, responsable d’une compagnie théâtrale), on touche directement les milieux culturels ; avec André (figure du milieu associatif lyonnais, notamment dans le domaine du logement et de l’accueil des étrangers, ancien président de l’Alpil), on a un marqueur fort et on a aussi tout le réseau des CLAJ. »

    Un membre du PCF lui rétorque :

    « il y a probablement pas plus de 20 % des habitants qui connaissent les gens dont on parle ici. Il faut pas surestimer l’impact du tissu associatif ! »

    Un autre renchérit en affirmant que

    « on y va pour la gagne et les signaux qu’il faut envoyer à la population, c’est qu’on est bien représentatifs des différents courants politiques ». (Compte rendu de réunion du 6 février 2014, journal de terrain)

    11Pour le PCF, la disqualification des revendications du GRAM passe par celle de sa légitimité en tant qu’organisation politique. Là où le GRAM construit l’argument du nombre à travers les réseaux supposément mobilisables, le PCF conçoit le nombre comme celui des militant.e.s susceptibles de faire campagne : « vous avez votre fonctionnement, nous le nôtre. On a quand même 130-140 personnes derrière nous ». Le PCF insiste aussi sur une présence historique à l’échelle de la ville et dans l’ensemble des arrondissements. Les critères de mesure ainsi énoncés sont supposés attester la plus grande légitimité du PCF en tant qu’organisation politique ainsi que sa plus grande crédibilité pour assurer en première ligne la conduite de la campagne. Inversement, les représentants du GRAM sont amenés, volens nolens, à mettre en avant que le capital politique personnel présumé de Nathalie Perrin-Gilbert est plus important que les ressources collectives des organisations partisanes, dans le sens où il est plus à même d’attirer des suffrages (Mathiot, 2005).

    12À la sortie de cette éprouvante nuit de négociations, l’avantage semble avoir été plutôt obtenu par le Front de gauche et en son sein par le PCF. Le GRAM a gagné ce qu’il ne pouvait guère perdre, à savoir la conduite de la liste dans le 1er arrondissement. On constate néanmoins que ce règlement du rapport de forces par la puissance imputée (et de facto reconnue, au moins partiellement, par les adversaires) au capital personnel de la maire sortante ne fonctionne que dans le cadre territorial spécifique du 1er et que son efficacité suppose même la restriction des luttes à cet espace spatial et symbolique. C’est ce qui explique en partie les concessions acceptées par le GRAM sur le chef-de-filat de LCS dans les autres arrondissements. Si les listes LCS se voient affecter quatre porte-parole (représentant chacune des quatre organisations parties prenantes, dont Nathalie Perrin-Gilbert), c’est la secrétaire de section du PCF qui est désignée comme chef de file, secondée par un jeune militant du PG. Le GRAM n’obtient pas non plus satisfaction sur la conduite de la liste du 2e arrondissement. On peut faire l’hypothèse que l’issue des négociations s’explique par la dépendance réciproque, mais inégalement réciproque, entre les organisations. Si le Front de gauche avait des intérêts à cette alliance, celle-ci n’était pas absolument décisive et le mouvement aurait pu a priori envisager, du strict point de vue des ressources et savoir-faire militants, de s’engager seul dans ces élections municipales. À l’inverse, le cavalier seul paraissait plus difficile pour le GRAM, non seulement faute de moyens mais surtout parce qu’une candidature dans le seul 1er arrondissement (probablement la seule hypothèse envisageable à ce stade de développement du mouvement) aurait alimenté les discours critiques, en particulier ceux émanant du camp du maire de Lyon, selon lesquels Nathalie Perrin-Gilbert s’enfermait dans une logique vengeresse plus personnelle que politique. Or le souci de ne pas prêter le flanc à l’imposition d’une définition de leur liste comme une simple offensive « anti-Collomb » a toujours constitué une contrainte forte de la stratégie de l’équipe de Nathalie Perrin-Gilbert, contrainte d’abord auto-administrée mais à l’occasion volontiers relayée par certains associés-rivaux du Front de gauche8.

    Alternance ou « alternative » ?

    13« L’alternative » : c’est un des slogans utilisés par les listes LCS, pour souligner que l’objectif de cette entreprise politique n’est pas d’engager une simple alternance, au sens de redistribution des positions de pouvoir politique et de changement de la coalition majoritaire au pouvoir, mais de promouvoir un changement tout à la fois du personnel politique, des modalités d’exercice du pouvoir et des choix politiques incarnés dans les décisions publiques et la gestion locale. Cette distinction sémantique, si elle relève évidemment de la communication politique, prend un relief particulier dans le 1er arrondissement où l’alternance espérée est irréductiblement ambiguë et singulière.

    14La liste Lyon Citoyenne et Solidaire du 1er, composée à la fois d’une élue sortante et d’un personnel entièrement nouveau, se trouve assignée à une position de challenger, assez largement intériorisée par les militant.e.s et candidat.e.s eux/elles-mêmes. Dans l’esprit des acteurs et actrices engagé.e.s, tel que nous l’avons perçu en les côtoyant tout au long de la campagne, il s’agit bien de « gagner » l’arrondissement plutôt que de le « garder ». Si, de facto, la sortante souhaite conserver son mandat et préserver ses moyens d’existence, les motivations du reste de l’équipe semblent plus désintéressées, d’ordre à la fois affectif (engagé vis-à-vis de cette élue sortante) et collectif (animé par la volonté de gagner sur le terrain des idées). Si l’argument du « renouvellement » des prétendants à la représentation politique est mobilisé de manière centrale, il convient de préciser quel contenu est donné à cette idée et de quelle façon elle s’incarne dans les candidat.e.s. Du point de vue de la détention de mandats électifs, le renouvellement est complet puisqu’aucun.e des candidat.e.s n’a jamais été élu.e. Cette « virginité » en élection ne constitue pas un critère préalable à l’éligibilité9 mais bien davantage une contrainte pratique, aucun des conseillers d’arrondissement sortants n’ayant voulu s’associer à la candidature de Nathalie Perrin-Gilbert, ceux d’entre eux qui se représentent le faisant sur des listes concurrentes (PS et EELV). Cependant, l’accent est d’autant plus porté sur le noviciat des candidat.e.s que la tête de liste a elle-même déjà effectué deux mandats, bien qu’elle se soit par le passé déclarée opposée au cumul dans le temps. Bien que primo-candidat.e.s à une élection politique, les membres de la liste sont néanmoins des « citoyen.ne.s engagé.e.s ». Comme cela est souvent avéré, le recrutement politique s’inscrit dans des dynamiques de carrières militantes diversifiées dans leur durée comme dans leurs modalités. Ainsi, parmi les 14 candidat.e.s de la liste LCS du 1er, la moitié sont ou étaient encore très récemment adhérent.e.s d’un parti politique (2 ex PS, 1 PG, 1 Ensemble, 2 PCF, 1 MJS). La totalité des candidat.e.s sont membres actifs d’une ou plusieurs associations (dont certains sont ou ont été les animateurs). Pour un certain nombre d’entre eux, c’est d’ailleurs dans le cadre de leurs activités associatives qu’ils ont fait la connaissance de Nathalie Perrin-Gilbert.

    15Par ailleurs, si les discours portés par les candidat.e.s mettent fortement en avant leur ambition de renouvellement des représentant.e.s et des pratiques politiques, la conception de ce renouvellement est peu construite en référence à des groupes sociaux qui seraient sous-représentés et dont il s’agirait de favoriser l’accès aux institutions politiques, comme cela peut être le cas d’autres entreprises politiques dont la prétention à la subversion des règles du jeu politique est rapportée à une problématique de lutte contre l’exclusion politique (Giraud, 2010). Dans les réunions internes comme dans les présentations publiques, les candidat.e.s sont moins valorisé.e.s comme appartenant à telle ou telle catégorie (qu’elle soit professionnelle ou « ethnique » par exemple) que comme représentant.e.s de « réseaux », impliqués dans certains segments de « la vie de l’arrondissement ». De fait, si les âges des candidat.e.s les dispersent de façon relativement équilibrée sur le plan générationnel (entre 19 et 63 ans), leurs situations professionnelles les situent de façon beaucoup plus concentrée du côté du pôle culturel de l’espace social. Parmi les 14 candidat.e.s, on compte ainsi un urbaniste, deux étudiants en sciences humaines, une informaticienne, un développeur de projets culturels, une directrice de coopérative culturelle, un responsable associatif, une responsable d’entreprise d’insertion, une professeure des écoles, un comédien-metteur en scène, deux fonctionnaires territoriaux. Une seule candidate, issue du PCF, est sans emploi. Les milieux culturels et militants sont donc particulièrement représentés dans la liste, reflétant une des caractéristiques du territoire, la gentrification, certes avérée (Collet, 2015), mais qui n’épuise pas les propriétés d’un arrondissement encore diversifié socialement et dont une partie est classée en ZUS. L’hypothèse d’une constitution de la liste rationnellement pensée pour correspondre, en miroir, aux propriétés sociales des habitants, voire plus précisément des segments mobilisés de l’électorat local, paraît néanmoins douteuse. Nathalie Perrin-Gilbert indique avoir reçu 25 propositions de candidatures, pour 14 places. Outre le jeu de partage entre organisations politiques et la règle de parité, l’attribution des candidatures a été largement déterminée par le facteur de connaissance interpersonnelle et de proximité à la tête de liste10. Nathalie Perrin-Gilbert déclare d’ailleurs, à l’issue des négociations qu’il s’agit d’une « belle liste, qui représente bien l’arrondissement et surtout c’est une équipe avec qui j’ai envie de travailler ». Réciproquement, les échanges que nous avons eus avec les candidat.e.s confirment que l’engagement au sein du GRAM et davantage encore dans une candidature à une élection politique, s’il repose bien entendu sur des facteurs multiples, a été rendu pensable puis souhaitable par une forme d’attachement personnel à « Nathalie ». Plus qu’une stratégie électorale strictement pensée a priori en termes de clientèles, la composition de la liste reflète d’abord la composition du réseau social de l’élue, les ressorts de ses affinités et les propriétés qu’elle est disposée à identifier et à valoriser non pas seulement en contexte électoral mais dans l’exercice ordinaire de ses fonctions politiques. Le tropisme de la candidate vers ses réseaux privilégiés (que l’on peut résumer, de façon schématique, à deux grandes catégories : celle des « créateurs » de toutes sortes et celle des associations, en particulier celles qui interviennent dans les domaines du logement et de l’immigration) a d’ailleurs régulièrement fait l’objet de débats dans le noyau dur de l’équipe, certains l’invitant à plusieurs reprises à « ratisser plus large » et à « ne pas aller voir seulement les boutiques branchées mais aussi les épiciers, les petits commerçants classiques ».

    16Enfin, la prétention au renouvellement par l’alternance recherchée doit être rapportée à l’une des caractéristiques les plus fondamentales de cette liste, celle d’être conduite par une professionnelle de la politique qui a déjà occupé deux fois le mandat de maire de l’arrondissement. La position de sortante-dissidente de la maire structure largement l’entreprise : elle en constitue à la fois la principale ressource11 et la contrainte permanente. Le dosage entre la valorisation du capital politique personnel de l’élue et l’évitement de la personnalisation12 est un enjeu majeur d’abord de la gestion du collectif militant puis de l’organisation de la campagne, cela d’autant plus que la liste PS adverse ciblait l’échange de coups de façon très personnalisée contre la maire. Dans ce sens, le cadrage de ces élections comme affrontement entre deux personnalités n’est pas que le fait du récit médiatique (cf. supra) mais renvoie aussi à la perception de la lutte par ses protagonistes et à l’élaboration de leurs tactiques13. Dans les réunions de l’équipe, dans les échanges pendant les opérations de terrain, dans les discussions, la référence à la liste adverse14, ou même assez directement à « Collomb », est très fréquente pour ne pas dire systématique et, assez significativement, souvent introduite par Nathalie Perrin-Gilbert elle-même. Justifiées par des considérations tactiques (se distinguer, distiller progressivement le programme pour ne « pas se faire piller », organiser la présence sur le terrain… mais aussi ne pas réagir, modérer voire retenir ses attaques pour ne pas alimenter les interprétations faisant de la liste GRAM-FG une simple offensive anti-Collomb, bref résister à la réduction de l’identité stratégique de NPG), ces allusions permanentes à la figure honnie du sénateur-maire contribuent finalement, et au regret de certains militant.e.s, à entretenir la personnalisation des enjeux, qui elle-même, quoique critiquée, participe à faire tenir ensemble des agents différents, dans leurs trajectoires et leurs aspirations.

    17Au-delà des stratégies de campagne, la récusation ambiguë du leadership de la maire (par exemple dans les luttes d’interprétation des raisons de la victoire) a aussi été un révélateur des rapports de forces internes à cette coalition électorale nouvelle. Le président du GRAM s’est par exemple réjoui à plusieurs reprises qu’« avec le PG, ça se passe très bien. On a même des discussions intéressantes sur le fond… ». Ce qui n’est peut-être pas totalement sans lien avec le fait qu’un certain nombre des militant.e.s du PG sont étudiants ou diplômés, notamment en science politique. À l’inverse, certains militant.e.s communistes ont plusieurs fois déploré, y compris ouvertement en réunion, « le mépris » supposément renvoyé par les dirigeants du GRAM. À la sortie d’une réunion de l’équipe de campagne, lui reprochant la façon dont il avait répondu à une objection formulée par une candidate PC, le secrétaire de cellule intime au président du GRAM : « arrête de nous parler comme un prof, c’est insupportable ! ». Les frictions ou distances observées entre certains gramiens et certains communistes, si elles peuvent renvoyer à des propriétés sociales, reflètent indissociablement des trajectoires et des cultures politiques différentes. En effet, hors ceux qui n’avaient jamais eu d’identification partisane au préalable, une bonne part des membres du noyau dur du GRAM (à commencer par leur leader politique) sont d’anciens sympathisants, pour certains adhérents du PS.

    (Apprendre à) faire campagne : l’arrondissement comme espace de professionnalisation

    18Le déroulement de la campagne est à l’image du collectif hétérogène qui la mène. La séquence de campagne a d’ailleurs été jalonnée de diverses opérations de terrain qui portent successivement la marque distinctive des fractions du collectif qui les ont organisées et qui marquent leurs différences. À l’occasion du meeting de fin de campagne, les organisations avaient fait venir leurs dirigeants nationaux (Pierre Laurent pour le PCF, Martine Billard pour le PG) ; lorsque ceux-ci se mettent à entonner l’Internationale, Nathalie Perrin-Gilbert et le président du GRAM, également présents sur la scène, se trouvent manifestement pris au dépourvu. Si, après une hésitation un peu gênée, Nathalie Perrin-Gilbert se laisse finalement entraîner dans le mouvement et joint sa voix à la proclamation de la lutte finale, le président du GRAM ne peut de toute évidence s’y résoudre et reste légèrement à l’écart de la chorale de circonstance. Au-delà de l’anecdote, ce petit épisode illustre bien la fusion inachevée du collectif électoral mis en place pour ces municipales et la coexistence parfois hermétique des cultures politiques et militantes qui le composent. De fait, dans le 1er arrondissement, durant les deux mois de campagne active, il est rare que des opérations de terrain aient rassemblé de façon égale des militant.e.s issus de toutes les formations. Les militant.e.s communistes ont privilégié des techniques classiques comme le tractage et le collage alors que leur participation aux autres activités s’est révélée plus sporadique et moins assidue. Pour le dire rapidement, la plupart des opérations menées spécifiquement dans le 1er arrondissement étaient colorées GRAM.

    Une campagne « amateure » mais organisée

    19Malgré des divergences tactiques, les candidat.e.s et leurs soutiens se sont attachés à « occuper le terrain », manifestant en actes mais aussi en paroles une conviction aussi puissante que peu interrogée dans la nécessité d’afficher une présence dense dans l’espace local. La croyance dans les vertus électorales de la proximité (Le Bart et Lefebvre, 2005), entendue au sens « corporel » le plus élémentaire, fonctionnait comme socle commun minimal à l’équipe, toutes affinités partisanes confondues. Le collectif s’est donc appliqué à multiplier les activités de campagne, en « faisant feu de tout bois » et en s’inspirant d’expertises diverses (militantes, universitaires, professionnelles) pour concevoir la stratégie. Par un certain nombre de caractéristiques, la campagne ainsi menée peut être qualifiée d’amateur. D’abord par le volume très réduit des moyens matériels et financiers disponibles. Par souci d’économie, l’équipe a décidé de ne pas avoir de local de campagne ni de permanence. Le lieu de rassemblement et de tenue des réunions est rapidement devenu le Zèbre, bar associatif du haut des pentes dont la gérante figurait en sixième position sur la liste. L’appartement du second de liste et présumé futur premier adjoint a quant à lui été occupé comme bureau et lieu de stockage du matériel de campagne. Nathalie Perrin-Gilbert nous a indiqué avoir économisé pendant plusieurs mois et souscrit un prêt personnel de 8 000 € pour financer la campagne. Cette économie de moyens impliquait une certaine créativité pour illustrer en actes quelques-unes des thématiques du programme qu’ils souhaitaient valoriser, en mobilisant les savoir-faire, les réseaux et les ressources de chacun.e. Par exemple, le sujet de la régie publique de l’eau (par opposition à la DSP reconduite par la majorité intercommunale) devait ainsi être illustré par l’organisation d’un « bar à eau » ; la « grande balade des petits projets utiles » (par opposition aux « grands projets urbains » du maire de Lyon, désignés comme socialement, économiquement et écologiquement inutiles) consistait dans une déambulation en six étapes à travers l’arrondissement, simulant une visite touristique, avec des arrêts pour jouer des saynètes exposant les projets de l’équipe pour tel et tel bâtiment ou espace public. Pour abriter ces divers « événements », l’équipe utilisait un barnum blanc prêté par un groupe de chanteurs de rue du réseau du Zèbre.

    20La position de challenger de cette liste par ailleurs relativement démunie (comparativement à d’autres listes) de ressources tant financières que militantes l’a portée à investir fortement l’offre programmatique, en cherchant à créer des marqueurs (critique de la métropolisation, municipalisation de l’eau) et une identification collective, effort coexistant avec un engagement résolu, quoique parfois regretté voire dénié, dans l’entretien d’une forme d’autochtonisme du leadership (Renahy, 2010). On peut d’ailleurs faire l’hypothèse que le recours aux supports traditionnels de mobilisation tels le programme et la profession de foi était d’autant plus prescrit qu’il permettait d’opérer, y compris aux yeux des militant.e.s eux-mêmes, un dépassement, voire une « sublimation » de la personnalisation des enjeux (Vignon, 2005). D’une façon évoquant les processus de professionnalisation politique consécutifs à l’avènement du suffrage universel (Phélippeau, 2002), la liste LCS a été doublement incitée à soigner son offre politique de biens symboliques : par manque d’autres ressources ; par souci de crédibilité et, précisément, gage de professionnalisme, par conformation aux prescriptions de rôle supposées d’une authentique entreprise politique (afficher un projet, une capacité de gestion, politiser les enjeux plutôt que les personnaliser). L’équipe de campagne s’est ainsi attachée à construire un programme étoffé, argumenté et documenté et volontairement calibré aux capacités d’action (budgétairement et réglementairement limitées) d’un arrondissement. La dimension locale du programme a été privilégiée, évitant ainsi les tensions entre les différents partenaires, en particulier le Front de Gauche. Et si les réunions autour de la constitution des listes ont été tendues, celles consacrées à l’élaboration du programme ont été plus conviviales et consensuelles, centrées sur des questions locales et cherchant à valoriser la proximité de la candidate au territoire, sa connaissance des dossiers et sa capacité à représenter les intérêts locaux. Il ne s’agit pas pour autant de pointer une dépolitisation du programme au seul titre de son cadrage local, dans la mesure où la plupart des propositions diffusées, si elles portaient sur des dossiers précis, étaient dans leur formulation rapportées à des causes plus générales (la gestion des services publics, l’environnement, l’éducation, la démocratie locale, la citoyenneté…). Les candidat.e.s se donnaient à voir comme porteurs de « valeurs » et d’orientations politiques, n’hésitant pas à affirmer des positions potentiellement clivantes sur un certain nombre d’enjeux. La dépolitisation recherchée consistait plutôt à récuser une lecture partisane de la compétition politique (en affinité avec la mise en valeur de la « société civile » et de la « participation citoyenne »), pour des raisons indémêlables de conviction et de stratégie.

    21Enfin, outre la restriction des moyens matériels, le caractère amateur de la campagne résidait également dans le petit nombre de militant.e.s effectivement et régulièrement mobilisé.e.s. Les candidat.e.s étaient ainsi eux/elles-mêmes les principaux acteurs et actrices de la campagne de terrain. Or, à l’exception de la tête de liste, tou.te.s étaient des non-professionnel.le.s de la politique, ce qui posait évidemment la question de leur « disponibilité économique » pour s’adonner au travail de mobilisation électorale.

    La campagne comme apprentissage du métier

    22Pour les plus impliqués, la campagne a été l’occasion d’un apprentissage accéléré des règles du jeu, des savoir-faire pratiques, des façons de calculer, dessinant l’amorce d’une trajectoire de professionnalisation. L’engagement dans certaines activités de campagne, manifestement ressenti comme évident et non-interrogé, leur perception comme passage obligé, l’intériorisation de la force et de la nécessité du rituel (Pourcher, 1991) sont des indices autant que des mécanismes de cette professionnalisation, dans le sens de l’acquisition de compétences pratiques, mais aussi du développement d’un illusio.

    23L’observation de ces pratiques de campagne, parfois bricolées, parfois issues de répertoires routinisés, fait émerger une question plus générale qui a à voir avec le fait que se joue dans une campagne autre chose que la mobilisation électorale au sens strict (la distribution des rôles, l’occupation des militant.e.s, l’entretien du collectif, de la motivation, de la fidélité au leader, cf. Lefebvre, 2005). Le recours assidu voire obstiné aux porte-à-porte, par exemple, dont l’observation peut laisser perplexe quant à leur rentabilité électorale (Talpin et Belkacem, 2014), est ainsi révélateur de phénomènes de croyance, qui reposent conjointement sur de la scotomisation (Gaxie, 2005), de la réduction de la dissonance cognitive (Festinger, 1993), voire de l’aveuglement, ainsi que sur des calculs.

    24L’observation du porte-à-porte (PAP) reste de ce point de vue particulièrement édifiante. Malgré la faible appétence évidente des militant.e.s pour cette technique (le doodle pour les marchés s’est ainsi rempli bien plus facilement que celui du PAP, qui deux semaines après son lancement était encore vide), les responsables de la campagne ont résolument tenu à s’appuyer sur cette méthode. Au final, un tout petit nombre de militant.e.s a assumé la grande majorité des circuits. Pour une part, l’engagement résolu dans le PAP semblait relever d’une nécessité attestant le sérieux et le professionnalisme de la campagne (Cattla, 2014), comme s’il s’agissait de faire comme les « vrais » partis politiques. Pour une autre part, le don de soi que supposait l’assiduité (pour certains, deux heures plusieurs fois par semaine) dans cette activité pas toujours plaisante semblait relever d’une forme de dévouement à la cause, voire à la personne de Nathalie Perrin-Gilbert. Pour avoir suivi un certain nombre de ces sessions, la rentabilité électorale directe et « quantitative »15 de la méthode peut paraître douteuse. Non seulement ce sont moins de 10 % des portes qui sont atteintes, mais quand l’échange a lieu, il est le plus souvent fugace, au point qu’on peine à l’imaginer servir de déclencheur à un comportement électoral ou à son inflexion.

    25Ainsi, même si l’impact électoral du PAP reste impossible à évaluer à travers une enquête qualitative, son efficience se prête au doute. C’est pourquoi l’attachement dont il fait l’objet laisse penser qu’il est investi d’autres usages que celui de la stricte conquête de suffrages. Dans le cas de l’équipe observée, le PAP a servi de rite de passage en militantisme et de support d’entretien de la croyance au sein du groupe de militant.e.s. Le plus intéressant était peut-être d’observer les comptes rendus de PAP que les militant.e.s se faisaient entre eux, reposant sur un filtrage très sélectif des informations : retenir et même raconter les « bons retours » même s’ils représentent une infime minorité des portes frappées. Retrouvant d’autres militant.e.s après une session de PAP dans le bas des pentes que nous avons faite ensemble et qui m’a paru particulièrement infructueuse (très faible nombre de portes atteintes, plusieurs rabrouements, plusieurs non-électeurs), le militant fait un compte rendu enthousiaste de l’opération en se focalisant uniquement sur la dernière interaction, certes « positive » (et après laquelle il a décidé d’arrêter le circuit) mais exceptionnelle ce jour-là et à l’issue de laquelle le jeune homme rencontré nous a confié qu’il aurait volontiers voté pour Nathalie Perrin-Gilbert mais qu’il serait absent le jour des élections. Mais il a voulu retenir que « Nathalie passe vraiment bien chez les jeunes ». Un autre jour, un candidat revient quasi transporté d’un PAP quai St-Vincent, l’un des quartiers les plus bourgeois de l’arrondissement, perçu comme « terre de mission » pour la liste de Nathalie Perrin-Gilbert16. Pourtant il rapporte que « ça se passe super bien », que « ça prend, même dans ce coin ». En l’interrogeant un peu plus, on comprend qu’un accueil moins négatif que celui auquel il s’attendait est devenu dans son récit « un super accueil » et que par ailleurs l’essentiel de son impression est fondé sur une seule discussion qui s’est particulièrement prolongée. Mais de toute évidence son enthousiasme trouve un écho et l’on réentendra plusieurs fois par la suite, dans la bouche d’autres militant.e.s qu’il « paraît que même quai Saint-Vincent ça s’est bien passé, c’est bon signe ». Plus généralement, la ferveur militante est nourrie de ces lectures partagées des « signes ». L’implication dans le jeu est entretenue par l’intensité des échanges de récits, commentaires, retours, informations (notamment sur les faits et gestes et déclarations des adversaires), dans un flou qui reste quasi total en l’absence de tout système de mesure autre que « qualitatif »17. La situation de maire sortante et la croyance partagée dans la popularité personnelle de Nathalie Perrin-Gilbert se sont aussi révélées structurantes dans le sens où elles ont largement contribué, pour l’ensemble des militant.e.s, à cadrer cette campagne comme associée à une possibilité de victoire. C’est aussi l’une des caractéristiques de cette situation d’alternance paradoxale : la probabilité raisonnable, et en tout cas la conviction que l’alternance (telle qu’incarnée par la liste LCS) est possible. Avec d’inévitables variations d’intensité, des résurgences du doute, de la peur, la croyance dans la possibilité de gagner a été observée en permanence tout au long de la campagne.

    26Le rapport à l’enjeu électoral, la prégnance de celui-ci dans les calculs pratiques comme dans le sens donné à l’action militante, se sont d’ailleurs révélés, pendant la campagne mais aussi après, une ligne de différenciation parmi les membres du GRAM. Les discussions pendant la nuit du 1er tour ont par exemple cristallisé la confrontation entre règles pragmatiques et normatives (Bailey, 1971) au sein du noyau militant. Alors que les stratégies des différents concurrents pour le second tour ne sont pas encore toutes connues, le scénario d’une négociation, voire d’une fusion avec la liste soutenue par le maire de Lyon est évoqué et proposé (prudemment) à discussion par les plus disposés à accorder de l’importance à l’élection et à ses résultats, y compris en termes de postes d’élu.e.s. Si l’opposition à ce scénario est au final à peu près unanime, elle n’est pas formulée par tous en référence aux mêmes raisons : là où certains récusent toute idée de « compromission » ou de « trahison des valeurs qu’on a défendues pendant toute la campagne » (menaçant même de mettre un terme immédiat à leur engagement), d’autres argumentent en termes nettement plus tactiques, jaugeant les rapports de forces, anticipant les coups joués et à jouer, rejetant un scénario évalué comme moins « payant » électoralement.

    27La campagne est, de façon inégale selon les protagonistes, signe d’une différenciation de la professionnalisation, un creuset d’apprentissage de divers aspects du métier politique : les échanges de coups, parfois la violence des attaques, le don de soi, la dimension physique de l’engagement. Sous l’égide de la maire sortante, qui prodigue conseils, indications et mises en garde, la campagne se prête aussi à la découverte ou à l’approfondissement des règles pragmatiques du jeu politique, des façons de décrypter, calculer, anticiper les coups des adversaires, du sens pratique de ce qu’il faut faire pour gagner.

    28Ainsi, sans bénéficier, tant s’en faut, de l’appui technique des nouveaux logiciels de canvassing (Lefebvre, 2016), le directeur de campagne et le second de liste se sont néanmoins attachés à en appliquer manuellement les principes : sélectionner des rues à partir des résultats par bureaux de vote pour cibler prioritairement la mobilisation des soutiens potentiels. On trouve ici une autre illustration de l’importation d’expertises professionnelles dans la mise en forme de la campagne, en l’occurrence les savoirs politistes du directeur de campagne18. Pour l’entre-deux tours, les deux « stratèges » de l’équipe ont décidé d’orienter le dernier effort de porte-à-porte vers les quartiers qui avaient le plus voté pour leur liste ainsi que ceux où les écologistes avaient réalisé leurs meilleurs scores. Pour le second de liste, cette campagne qui marque son premier engagement proprement politique (il avait avant cela présidé une association artistique, par laquelle il a fait la connaissance de Nathalie Perrin-Gilbert) fonctionne comme un vecteur de professionnalisation accélérée. La programmation des opérations de terrain et tout particulièrement la rationalisation du porte-à-porte (les autres militant.e.s ont pris l’habitude de lui faire des comptes rendus) sont pour lui non seulement un support d’apprentissage du métier politique, de ses façons de calculer, voire de ses savoirs coupables, mais aussi une façon de se faire reconnaître une autorité, voire un leadership, au moins par délégation, sur la liste et sur la campagne. C’est donc assez logiquement que, davantage que pour d’autres élu.e.s, le passage en gestion après la victoire s’inscrit pour lui dans un processus de professionnalisation. L’apprentissage du métier passe d’ailleurs par l’expérience de la déception, découlant de la confrontation aux capacités d’action autonome très limitées d’un conseil d’arrondissement19. La déception est particulièrement perceptible chez ce candidat, devenu premier adjoint, qui s’affirme en pratique comme le « maire bis ». Plusieurs caractéristiques se conjuguent pour que l’autorité qu’il avait commencé à acquérir pendant la campagne se consolide : tout d’abord, à 27 ans, sans enfant, autonome professionnellement (il exerce en free-lance), il jouit d’une disponibilité plus élevée que la plupart des autres élu.e.s pour se dédier à son mandat mais aussi pour coordonner au quotidien le fonctionnement de l’équipe ; son métier d’urbaniste lui confère une expertise valorisable dans la gestion locale ; enfin, il a retiré de sa socialisation accélérée au jeu politique pendant la campagne et dans le cadre de son début de mandat20 une disposition à raisonner et à calculer politiquement qui semble refléter « la force des mécanismes d’assimilation et de conformisme qui sont au principe de la concurrence partisane » (Offerlé, 1987). On peut faire l’hypothèse que lorsqu’il déplore avoir « l’impression que le cœur du travail d’un adjoint d’arrondissement c’est de s’occuper des potelets », c’est entre autres qu’il perçoit l’épreuve gestionnaire comme un élément de construction du capital politique. La professionnalisation se lit en effet également dans la façon de pondérer, de valoriser, de hiérarchiser les tâches et leur convertibilité en ressources politiques, c’est-à-dire dans l’acquisition d’un sens pratique spécifique, ainsi que dans la disposition à se projeter comme « naturellement » vers d’autres espaces du métier, en l’occurrence d’autres mandats.

    Conclusion

    29L’émotion palpable qui régnait lors de la cérémonie d’installation du nouveau conseil d’arrondissement le 12 avril 2014, si elle retraduisait l’épreuve personnelle qu’a pu constituer la campagne (y compris pour Nathalie Perrin-Gilbert elle-même), peut aussi être vue comme un indice de la nouveauté que constituaient pour ces élu.e.s l’univers de la représentation politique et l’expérimentation de la charge symbolique de ses rituels. Pour ces nouveaux élu.e.s, l’accession à un mandat local et aux fonctions afférentes s’est d’ailleurs d’abord accompagnée d’un apprentissage du rôle d’élu municipal, pour lequel les conseils autant que les remontrances de la maire ont, au moins dans les premiers temps, servi de vademecum.

    30En retraçant ce processus, cette étude visait à appréhender les arrondissements comme des espaces de promotion et de professionnalisation politique, en particulier à l’occasion d’une séquence de changement constituant une forme particulière d’alternance. De ce point de vue, la campagne de LCS dans le 1er arrondissement lyonnais s’est révélée particulièrement exemplaire. Dans un territoire central de l’une des plus grandes villes de France, à l’ombre des campagnes ultraprofessionnalisées du PS et de l’UMP, s’est déroulée une campagne très locale et à bien des égards « amateure », qui a néanmoins débouché sur une victoire nette. Faut-il voir dans cette entreprise politique une illustration de capacités de renouvellement de la représentation politique, à l’échelle locale, concurremment aux partis politiques traditionnels et aux logiques de sélection qu’ils reproduisent ? La réponse paraît plus ambiguë. Certes, c’est une majorité de néophytes en politique qui sont devenus élu.e.s. Mais si l’amateurisme est une caractéristique de cette liste et de la campagne qu’elle a menée, on ne peut la détacher de son autre aspect décisif : avoir été conduite par la maire sortante de l’arrondissement, s’être donc déployée autour d’une véritable professionnelle de la politique. Cette propriété a rendu possible la mobilisation et a, par bien des aspects, irrigué le déroulement de la campagne, y compris dans la transmission aux équipiers de la préoccupation pour l’intérêt positionnel du leader (Beauvallet, 2014). Le capital politique personnel de Nathalie Perrin-Gilbert et son ancrage territorial ont par ailleurs certainement été des paramètres décisifs de la victoire. C’est pourquoi une fois les élections remportées et au moment d’envisager la suite de cette entreprise politique, la question de la socialisation du capital politique personnel dans une nouvelle force politique se pose de façon encore plus cruciale. De même, la part d’autochtonie qui caractérise le capital politique de Nathalie Perrin-Gilbert interroge la capacité d’élargissement du cadre territorial dans lequel ce capital trouve son efficacité.

    31Ce n’est finalement qu’avec un recul temporel à ce stade encore insuffisant qu’il sera possible d’apprécier à quel degré les éléments de changement politique amorcés à l’échelle infra-locale de l’arrondissement ont constitué une alternance, si on entend celle-ci comme une diversification consolidée de la configuration électorale concurrentielle ainsi que de l’offre de représentant.e.s. Pour les autres candidat.e.s, la campagne a aussi fonctionné comme une épreuve de professionnalisation, c’est-à-dire non seulement d’apprentissage mais aussi et peut-être surtout de mise à l’épreuve de sa capacité à assumer les coûts de la représentation et tout autant de l’intensité de son illusio spécifique (Bourdieu, 1997). Si la stabilisation du fonctionnement de l’équipe municipale d’arrondissement a connu quelques atermoiements, c’est, au-delà des effets prévisibles de la nouveauté, parce que le passage en gestion a révélé des formes variées d’investissement dans la fonction, corrélées à des rapports différenciés à la professionnalisation politique. Si elle se mesure bien entendu en termes de disponibilité, de temps consacré, cette différenciation peut se lire au regard de deux autres critères significatifs : l’approche plus ou moins sectorielle ou transversale du mandat ; l’approche plus ou moins politisée (au sens de la perception et de l’intérêt pour la compétition politique) et la disposition à se projeter vers d’autres échéances électorales. Pour certains, la campagne a été l’occasion de « considérer l’occupation d’emplois politiques comme une possible rétribution du militantisme, découverte dans le cours de l’action » et la cristallisation d’un processus d’attachement à la politique (Bargel, 2011). De ce point de vue, la professionnalisation s’est d’ores et déjà révélée inégale, soulignant notamment à travers ses mécanismes sélectifs d’intégration la puissance d’institutionnalisation du champ politique (Guionnet, 2005).

    Notes de bas de page

    1 La liste conduite par Nathalie Perrin-Gilbert est arrivée en tête au premier tour avec près de 7 points d’avance sur la liste soutenue par le maire de Lyon. Au second tour, elle l’a emporté avec 45 % des voix dans une triangulaire avec le PS allié à EELV et l’UMP.

    2 Ce texte s’appuie sur une enquête par immersion dans l’équipe mobilisée pendant les quatre mois de campagne active (observation de toutes les opérations de campagne, de nombreuses réunions de l’équipe et de ses alliés) de décembre 2013 à avril 2014, des entretiens avec des candidat.e.s et des militants, une recension de la presse locale.

    3 Sur les stigmatisations dont ont pu faire l’objet des élues de la parité qui réussissent, voir Bargel, Fassin, Latté (2007).

    4 Voir par exemple « Le tour de force de Nathalie Perrin-Gilbert », Lyon Capitale, 2 avril 2014 ; « NPG gagne son pari », Tribune de Lyon, 3 avril 2014.

    5 Voir le témoignage de Renaud Payre dans cet ouvrage.

    6 Le nom de l’association, GRAM, se veut une référence aux GAM (groupes d’action municipale) qui dans les années 1960 voulaient proposer une alternative aux partis politiques traditionnels, valorisant notamment la participation citoyenne et dont le premier, créé à Grenoble, a contribué à porter Hubert Dubedout à la mairie.

    7 Aucun.e des élu.e.s communistes qui siégeaient jusque-là dans la majorité municipale de Gérard Collomb et participaient à son exécutif ne souhaite se présenter sur une liste LCS, soit par désaveu de la décision de rupture de l’alliance avec le maire de Lyon, soit par décision personnelle de ne pas briguer de nouveau mandat.

    8 C’est par exemple un des arguments qui a été utilisé pour récuser à Nathalie Perrin-Gilbert la position de chef de file LCS sur la ville entière.

    9 Dans une première version de la liste, une place éligible était attribuée à une ancienne adjointe communiste au maire de Lyon, qui, dans le contexte des négociations tendues entre le Gram et le PCF, a finalement retiré sa candidature, contre le souhait de la tête de liste. Le Gram a également proposé une place à une conseillère d’arrondissement sortante du PCF, qui n’a pas non plus souhaité se présenter, tout en apportant son soutien à la campagne.

    10 Lors d’une réunion assez tendue au moment de la finalisation de la liste, un militant du Front de gauche ironisait sur la « garde prétorienne » constituée par Nathalie Perrin-Gilbert à travers sa liste.

    11 Dès le début, et même s’il n’explique pas en soi l’engagement en général des individus concernés (dont on a vu que, sous des formes diverses, il était préalable à la construction de cette entreprise politique), le lien personnel avec Nathalie Perrin-Gilbert a été le ferment de la constitution du noyau dur militant du Gram et pour certains du passage à l’acte de candidature à un mandat politique.

    12 Les plus impliqués dans l’organisation de la campagne, que l’on peut certainement qualifier aussi comme les plus compétents politiquement (au sens de la connaissance des règles du jeu politique et de la capacité à les objectiver et à les formuler) faisaient d’ailleurs montre d’une conscience discursive de cette ambigüité. Le directeur de campagne et le futur premier adjoint se plaisaient ainsi à désigner ironiquement Nathalie Perrin-Gilbert comme « notre leader charismatique ».

    13 La personnalisation s’explique aussi par les contraintes pratiques des opérations de campagne. Ainsi, lors des porte-à-porte, le caractère précaire, arraché et chronométré de l’interaction incite le plus souvent à épurer le discours : aller à l’essentiel de l’information consiste donc à la personnaliser.

    14 Ce qui pourrait presque laisser penser qu’il n’y en avait qu’une, plutôt que six… À l’exception de la liste EELV, considérée comme une concurrence directe disputant à l’alliance GRAM-FG ses cibles électorales privilégiées, les autres listes ne sont quasiment jamais évoquées.

    15 Pour nuancer ce point, on peut préciser que dans une configuration électorale très concurrentielle comme l’était celle du 1er, où les résultats restaient largement incertains et potentiellement serrés, il pouvait y avoir des motifs « rationnels » pour croire que « chaque voix compte » et qu’il vaut la peine d’aller les chercher une par une.

    16 C’est d’ailleurs le seul bureau où la liste UMP est arrivée en tête au premier tour, devant celle du PS. C’est aussi le seul où la liste LCS n’a pas fait mieux que troisième.

    17 L’équipe n’a évidemment pas les moyens de faire réaliser un sondage. Lyon ne fait pas partie des villes à enjeu « surveillées » par les médias nationaux car la victoire de G. Collomb est considérée comme probable. Les rares enquêtes commandées par la presse locale sont réalisées sur l’ensemble de la ville et ne sont pas déclinées par arrondissement.

    18 Dont on pourra lire la réflexion sur la mobilisation des savoirs politistes en campagne dans la quatrième partie de cet ouvrage.

    19 Hors fonctionnement et dépenses obligatoires, le budget effectivement disponible pour développer des projets politiquement décidés à cette échelle ne dépasse pas 400 000 €. Pour une bonne partie, le travail des élu.e.s d’arrondissement consiste d’une part en une gestion de proximité, et pour une part peut-être plus grande, dans une activité tribunitienne de défense des intérêts du territoire à l’échelon supérieur, celui de la Ville.

    20 Il est aussi l’un des trois élu.e.s de la majorité d’arrondissement à siéger également au Conseil municipal de Lyon. En tant que benjamin du Conseil, il a présidé la séance au cours de laquelle Gérard Collomb a été élu maire de Lyon, scrutin pour lequel les élu.e.s du 1er se sont abstenu.e.s.

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    • Anne-France Taiclet
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    Chapitre 3 : La professionnalisation des développeurs territoriaux comme mécanisme de production de normes dans l’action publique

    Anne-France Taiclet

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    Chapitre 4 Le temps d’une transgression des frontières politiques et syndicales. Structuration et marginalisation de réseaux d’anciens syndicalistes au service de la campagne de F. Hollande

    Sophie Béroud et Anne-France Taiclet

    Introduction

    Sandrine Lévêque et Anne-France Taiclet

    Chapitre 4. Un vote stratégique ?

    Des calculs individuels aux conditions politiques et sociales de la recomposition des électorats socialistes en 2017

    Sandrine Lévêque et Anne-France Taiclet

    Chapitre 2. Conserver un supposé « swing arrondissement » : la campagne souterraine du PS dans le 18e arrondissement de Paris

    Arthur Delaporte et Anne-France Taiclet

    Introduction

    Le vote dans tous ses contextes

    Catherine Achin, Éric Agrikoliansky, Philippe Aldrin et al.

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    1 La liste conduite par Nathalie Perrin-Gilbert est arrivée en tête au premier tour avec près de 7 points d’avance sur la liste soutenue par le maire de Lyon. Au second tour, elle l’a emporté avec 45 % des voix dans une triangulaire avec le PS allié à EELV et l’UMP.

    2 Ce texte s’appuie sur une enquête par immersion dans l’équipe mobilisée pendant les quatre mois de campagne active (observation de toutes les opérations de campagne, de nombreuses réunions de l’équipe et de ses alliés) de décembre 2013 à avril 2014, des entretiens avec des candidat.e.s et des militants, une recension de la presse locale.

    3 Sur les stigmatisations dont ont pu faire l’objet des élues de la parité qui réussissent, voir Bargel, Fassin, Latté (2007).

    4 Voir par exemple « Le tour de force de Nathalie Perrin-Gilbert », Lyon Capitale, 2 avril 2014 ; « NPG gagne son pari », Tribune de Lyon, 3 avril 2014.

    5 Voir le témoignage de Renaud Payre dans cet ouvrage.

    6 Le nom de l’association, GRAM, se veut une référence aux GAM (groupes d’action municipale) qui dans les années 1960 voulaient proposer une alternative aux partis politiques traditionnels, valorisant notamment la participation citoyenne et dont le premier, créé à Grenoble, a contribué à porter Hubert Dubedout à la mairie.

    7 Aucun.e des élu.e.s communistes qui siégeaient jusque-là dans la majorité municipale de Gérard Collomb et participaient à son exécutif ne souhaite se présenter sur une liste LCS, soit par désaveu de la décision de rupture de l’alliance avec le maire de Lyon, soit par décision personnelle de ne pas briguer de nouveau mandat.

    8 C’est par exemple un des arguments qui a été utilisé pour récuser à Nathalie Perrin-Gilbert la position de chef de file LCS sur la ville entière.

    9 Dans une première version de la liste, une place éligible était attribuée à une ancienne adjointe communiste au maire de Lyon, qui, dans le contexte des négociations tendues entre le Gram et le PCF, a finalement retiré sa candidature, contre le souhait de la tête de liste. Le Gram a également proposé une place à une conseillère d’arrondissement sortante du PCF, qui n’a pas non plus souhaité se présenter, tout en apportant son soutien à la campagne.

    10 Lors d’une réunion assez tendue au moment de la finalisation de la liste, un militant du Front de gauche ironisait sur la « garde prétorienne » constituée par Nathalie Perrin-Gilbert à travers sa liste.

    11 Dès le début, et même s’il n’explique pas en soi l’engagement en général des individus concernés (dont on a vu que, sous des formes diverses, il était préalable à la construction de cette entreprise politique), le lien personnel avec Nathalie Perrin-Gilbert a été le ferment de la constitution du noyau dur militant du Gram et pour certains du passage à l’acte de candidature à un mandat politique.

    12 Les plus impliqués dans l’organisation de la campagne, que l’on peut certainement qualifier aussi comme les plus compétents politiquement (au sens de la connaissance des règles du jeu politique et de la capacité à les objectiver et à les formuler) faisaient d’ailleurs montre d’une conscience discursive de cette ambigüité. Le directeur de campagne et le futur premier adjoint se plaisaient ainsi à désigner ironiquement Nathalie Perrin-Gilbert comme « notre leader charismatique ».

    13 La personnalisation s’explique aussi par les contraintes pratiques des opérations de campagne. Ainsi, lors des porte-à-porte, le caractère précaire, arraché et chronométré de l’interaction incite le plus souvent à épurer le discours : aller à l’essentiel de l’information consiste donc à la personnaliser.

    14 Ce qui pourrait presque laisser penser qu’il n’y en avait qu’une, plutôt que six… À l’exception de la liste EELV, considérée comme une concurrence directe disputant à l’alliance GRAM-FG ses cibles électorales privilégiées, les autres listes ne sont quasiment jamais évoquées.

    15 Pour nuancer ce point, on peut préciser que dans une configuration électorale très concurrentielle comme l’était celle du 1er, où les résultats restaient largement incertains et potentiellement serrés, il pouvait y avoir des motifs « rationnels » pour croire que « chaque voix compte » et qu’il vaut la peine d’aller les chercher une par une.

    16 C’est d’ailleurs le seul bureau où la liste UMP est arrivée en tête au premier tour, devant celle du PS. C’est aussi le seul où la liste LCS n’a pas fait mieux que troisième.

    17 L’équipe n’a évidemment pas les moyens de faire réaliser un sondage. Lyon ne fait pas partie des villes à enjeu « surveillées » par les médias nationaux car la victoire de G. Collomb est considérée comme probable. Les rares enquêtes commandées par la presse locale sont réalisées sur l’ensemble de la ville et ne sont pas déclinées par arrondissement.

    18 Dont on pourra lire la réflexion sur la mobilisation des savoirs politistes en campagne dans la quatrième partie de cet ouvrage.

    19 Hors fonctionnement et dépenses obligatoires, le budget effectivement disponible pour développer des projets politiquement décidés à cette échelle ne dépasse pas 400 000 €. Pour une bonne partie, le travail des élu.e.s d’arrondissement consiste d’une part en une gestion de proximité, et pour une part peut-être plus grande, dans une activité tribunitienne de défense des intérêts du territoire à l’échelon supérieur, celui de la Ville.

    20 Il est aussi l’un des trois élu.e.s de la majorité d’arrondissement à siéger également au Conseil municipal de Lyon. En tant que benjamin du Conseil, il a présidé la séance au cours de laquelle Gérard Collomb a été élu maire de Lyon, scrutin pour lequel les élu.e.s du 1er se sont abstenu.e.s.

    À la conquête des villes

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    À la conquête des villes

    Ce livre est cité par

    • Audemard, Julien. Gouard, David. Huc, Arnaud. (2023) Assessing electoral volatility through ecological inference: the case of the 2014 and 2020 municipal elections in Montpellier. French Politics, 21. DOI: 10.1057/s41253-023-00227-y
    • Barrault-Stella, Lorenzo. Talpin, Julien. (2025) French Politics, Society and Culture French Democracy in Distress. DOI: 10.1007/978-3-031-92213-8_9
    • (2023) Ordre social, désordre électoral. DOI: 10.4000/books.septentrion.148687
    • Taiclet, Anne-France. Delaporte, Arthur. (2023) From stronghold to marginal constituency: the case of the 18th arrondissement in Paris (2014–2022). French Politics, 21. DOI: 10.1057/s41253-023-00228-x
    • Taiclet, Anne-France. (2024) « Un très beau travail politique ». Gouvernement et action publique, VOL. 13. DOI: 10.3917/gap.243.0065
    • La banlieue bleue ? Une analyse du vote de droite en milieu populaire. Le cas du quartier des Moulins à Nice. DOI: 10.70675/62567cf1za2c7z4e5ez90f3ze70c3807a74b
    • L'aménagement urbain au défi du développement durable : dans les coulisses de la fabrique urbaine de Toulouse Métropole. DOI: 10.70675/9fd6aa3ez5b33z4759z88ebz54044d5938a8
    • S'engager au FN dans la "France des oubliés" : sociologie d'un parti politique hors des métropoles : le Front national en Mayenne et dans l'Yonne (années 1980 - années 2010). DOI: 10.70675/bbda7c49zba72z4f67z8473z9c031b6a420d
    • Le juge administratif et le contentieux des élections politiques en Afrique noire francophone : étude comparative entre le Burkina Faso et la Côte d'Ivoire. DOI: 10.70675/0bc46dc3zb17fz4747zaddcz1f0560d6c1a4
    • Le "problème des villes moyennes" : l'action publique face à la décroissance urbaine à Montluçon, Nevers et Vierzon (1970-2020). DOI: 10.70675/3d373011z605cz42b1za105z5062daf6dfd7

    Ce chapitre est cité par

    • Taiclet, Anne-France. Delaporte, Arthur. (2023) From stronghold to marginal constituency: the case of the 18th arrondissement in Paris (2014–2022). French Politics, 21. DOI: 10.1057/s41253-023-00228-x
    • Bouquet, Mathis. (2025) Un retour aux normes partisanes par le numérique ?. RESET, 16. DOI: 10.4000/15nun

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    Taiclet, A.-F. (2018). Chapitre 4. Entre renouvellement et ancrage : une situation d’alternance paradoxale autour d’une sortante-dissidente (Lyon 1er). In S. Lévêque & A.-F. Taiclet (éds.), À la conquête des villes. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.21487
    Taiclet, Anne-France. « Chapitre 4. Entre renouvellement et ancrage : une situation d’alternance paradoxale autour d’une sortante-dissidente (Lyon 1er) ». In À la conquête des villes, édité par Sandrine Lévêque et Anne-France Taiclet. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion, 2018. doi:10.4000/books.septentrion.21487.
    Taiclet, Anne-France. « Chapitre 4. Entre renouvellement et ancrage : une situation d’alternance paradoxale autour d’une sortante-dissidente (Lyon 1er) ». À la conquête des villes, édité par Sandrine Lévêque et Anne-France Taiclet, Presses universitaires du Septentrion, 2018, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.21487.

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    Lévêque, S., & Taiclet, A.-F. (éds.). (2018). À la conquête des villes. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.21472
    Lévêque, Sandrine, et Anne-France Taiclet, éd. À la conquête des villes. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion, 2018. doi:10.4000/books.septentrion.21472.
    Lévêque, Sandrine, et Anne-France Taiclet, éditeurs. À la conquête des villes. Presses universitaires du Septentrion, 2018, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.21472.
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