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    Plan détaillé Texte intégral 1. S’approvisionner 2. Stocker 3. Solutions et microsystèmes techniques 4. Utiliser l’eau Notes de bas de page Auteurs

    Affronter le manque d’eau dans une métropole

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    Table des matières

    Chapitre 6. La gestion domestique de l’eau : s’affranchir des déficiences de l’approvisionnement public

    Armelle Giglio et Tadeu Giglio

    p. 97-112

    Texte intégral 1. S’approvisionner 2. Stocker 3. Solutions et microsystèmes techniques 4. Utiliser l’eau 4.1. Eaux domestiques et catégories d’usage : le critère de la qualité 4.2. Perception des risques et souci de protection : le traitement domestique de l’eau Notes de bas de page Auteurs

    Texte intégral

    Roberto habite dans une maison du quartier d’IPSEP. Quand il n’a plus d’eau chez lui, il partage le coût d’un camion-citerne avec ses voisins. « Au début de Pirapama, j’avais de l’eau tous les jours mais ensuite, ça s’est arrêté ». Il a connu l’époque d’avant l’intermittence : « Il y a 40 ans, c’était très différent. Aujourd’hui, celui qui a un puits, il est tranquille. Celui qui n’en a pas, il est fichu ».

    Estela habite à Peixinhos. Elle me raconte que dans son ancienne maison, aujourd’hui occupée par ses deux fils et leur famille respective, la citerne de toit est de seulement 1 000 litres et que l’eau n’arrive que tous les quatre jours. Quand les deux familles n’ont plus d’eau, elles viennent prendre leur douche chez elle qui habite désormais dans un appartement à proximité « car dans l’immeuble, il n’y a pas de problème, il y a un réservoir souterrain », observe-t-elle.

    « Notre peuple ne réussit pas à voir l’eau comme un bien-être : pour lui, l’eau c’est du travail et des maladies. C’est un obstacle, un problème » [Silvia, superviseuse du PSA]

    1Disposer d’au moins un accès à une source d’eau, diversifier ses modes d’approvisionnement, faire des réserves, augmenter sa capacité de stockage, garantir son indépendance vis-à-vis du réseau, les solutions déployées marquent de leur empreinte l’espace urbain et résidentiel qu’elles occupent verticalement, horizontalement, souterrainement. Dans tous les milieux sociaux, les stratégies développées pour avoir de l’eau chez soi en permanence1 sont massivement individuelles, comme l’observait déjà Jan Bitoun en 20042.

    2Quant aux pratiques et modalités qui relèvent des trois grands piliers identifiés de la gestion domestique de l’eau – approvisionnement, stockage et utilisation – elles apparaissent comme des réponses adaptatives aux carences de l’approvisionnement public dont elles visent à minimiser les impacts, tant sur la quantité que sur la qualité de l’eau dont on peut disposer. Après quarante ans d’un tel régime de distribution, l’intermittence semble être devenue la norme dans une ville où beaucoup d’habitants n’ont du reste jamais connu la continuité dans l’approvisionnement3.

    3Cette naturalisation du rationnement est évidemment très défavorable aux populations vulnérables qui sont forcées de mettre en adéquation leur utilisation de l’eau avec les quantités et les qualités qu’elles parviennent à se procurer. Les solutions matérielles et techniques auxquelles elles ont recours pour résoudre le problème de l’eau ne leur offrent ni la sécurité ni le bien-être des alternatives mises en œuvre par les couches plus favorisées. De ce point de vue encore, il est bien clair que le système public de distribution contribue à la (re)production des conditions d’inégalité sociale (Ferreira et al., 2015, p. 94 et 103). Si l’accommodation au rationnement semble générale, son incidence sur les usages de l’eau des uns et des autres est très dissemblable.

    1. S’approvisionner

    4Plusieurs sources de ravitaillement en eaux sont utilisées par les foyers, auxquelles sont associées des pratiques que nous décrirons brièvement ici.

    5Commençons par l’eau de distribution publique – communément appelée « eau de la COMPESA » mais aussi, ironiquement, « COMPESAl » ou encore « torneiral »4 – puisque toutes les autres sources d’eau sont mobilisées pour suppléer à ses manques. L’accès au réseau se fait par le biais de raccordements « conventionnels » mais aussi d’innombrables raccordements « clandestins »5, enchevêtrements de tuyaux souples et durs mêlés de robinets, bouchons, vannes, clés et raccords, qui courent dans les rues, les caniveaux, entrent et sortent de terre, des murs, des maisons. Généralement réalisés à des fins individuelles, ces derniers servent aussi à alimenter des citernes collectives qui profitent à ceux qui viennent y remplir leurs seaux et bassines depuis des régions d’habitat, souvent informel, où le réseau n’est pas présent ou pas alimenté. Souvent percés, cassés, défaits, les branchements clandestins sont responsables de pertes d’eau importantes (avec les problèmes de baisse de pression liés) et représentent une source de contamination de l’eau distribuée. Dévalorisée et dévalorisante, « l’eau de la COMPESA » fait l’objet d’une méfiance générale. Elle est l’eau « mauvaise » qu’on affirme souvent ne pas boire sous peine de renvoyer l’image, socialement méprisée, d’un pauvre. Ses utilisateurs lui reprochent sa couleur (« jaune », « marron », « boueuse », « de rouille »), son goût et son odeur (« forte », « de chlore », « de pourriture », « de fosse », « de produit chimique »). Cette eau se révèle assez onéreuse pour ceux qui ne bénéficient pas du très avantageux tarif social, dont les conditions sont drastiques (7,97 Reais6 pour 10 000 litres). Ainsi, pour les autres particuliers, les 10 000 premiers litres d’eau sont facturés 37,25 Reais. Ensuite, les tarifs sont progressifs : 4,27 Reais pour 1 000 litres entre 10 000 et 20 000 ; puis 5,08 en deçà de 30 000, etc.

    6À l’inverse, « l’eau de puits » est une source d’approvisionnement très prisée : valorisée et valorisante, elle apparaît à tous comme la plus sécurisante. Il s’agit pourtant d’une catégorie très hétérogène : sous le rapport de la qualité et de la quantité d’eau qu’ils fournissent comme de leur coût, les puits sont très divers. Les puits forés à l’aide de moyens mécanisés lourds de percement permettent d’atteindre de grandes profondeurs. Apanage des immeubles habités par des populations aisées dont ils valorisent l’appartement, ces puits alimentent en eaux souterraines d’énormes réservoirs situés sous les garages. Occasionnellement complétée par l’apport de camions-citernes, leur eau est aussi souvent mélangée à celle du réseau dans les réservoirs. Un puits « moyen » d’environ 140 mètres coûte autour de 50 000 Reais, auxquels viennent s’ajouter les dépenses liées à l’entretien et l’électricité. Les importants volumes d’eau fournis et surtout la certitude d’avoir un accès à l’eau amortissent rapidement l’investissement initial. Infiniment moins coûteux sont les puits forés manuellement à l’aide de tarières qui permettent d’atteindre de petites profondeurs. Innombrables dans les jardins, cours, maisons, plages, ils sont à usage individuel ou collectif. Généralement utilisés en soutien à l’approvisionnement en eau de réseau, ils représentent aussi parfois, comme dans le Alto da Jaqueira et le Pantanal, le seul accès à l’eau des quartiers non raccordés. Dans certains de ces endroits, les propriétaires des puits à usage collectif vendent leur eau. Les puits qui approvisionnent un grand nombre de personnes sont surveillés par les services de la vigilance environnementale qui en analyse l’eau régulièrement. Quant aux puits creusés, dits « caçimbas », ils sont très superficiels et fournissent une eau encore plus exposée à la contamination que les précédents. Ils sont nombreux à Brasília Teimosa, quartier de bord de mer situé en fin de réseau et très affecté par l’intermittence. Même saumâtre, leur eau est précieuse aux habitants qui la destinent à des usages domestiques.

    7Les camions-citernes sont appelés à la rescousse quand les réserves atteignent un niveau préoccupant7. Ils représentent une solution coûteuse à laquelle ont recours aussi bien les habitants aisés que modestes, dès lors qu’ils sont en possession d’une citerne de bonne capacité, sur le sol ou enterrée. Ainsi, cette solution est inaccessible aux plus pauvres et conduit les habitants de maisons individuelles à se grouper entre voisins pour la commande et le partage de l’eau. Les immeubles sont généralement équipés pour recevoir cette eau complémentaire. Le coût de l’approvisionnement est assez important, puisqu’il représente plus du double du prix de l’eau vendue par la COMPESA : 150 ou 160 Reais pour 15 000 litres (sans compter le fret), avec des hausses importantes lors des périodes de sécheresse8. Dans l’immeuble où nous habitions à Boa Viagem en juillet et en août 2012, en pleine période de sécheresse et de rationnement aggravé, l’eau de réseau est venue à manquer une première fois pendant six jours. Pour approvisionner les deux tours de cet ensemble résidentiel formé de 240 appartements, 10 camions-citernes de 15 000 litres étaient devenus quotidiennement nécessaires malgré l’approvisionnement en eau d’un puits profond au débit limité. À l’échelle de la ville, cette hausse de la demande en eau a entraîné une augmentation substantielle du prix : le 2 août, pour notre immeuble, il est passé en deux jours de 100 Reais les 15 000 litres à 250.

    8Communément vendue en bonbonnes de 20 litres, « l’eau en bouteille » – aussi appelée « eau minérale » même lorsqu’elle n’en est pas – est très consommée à Recife mais selon des proportions, une régularité et dans des marques qui varient en fonction du pouvoir économique9. Ainsi, la marque la plus réputée, « Indaiá » facture environ 10 Reais début 2017 tandis que la marque la plus vendue, « Santa Joana », coûte environ 7 Reais. Il est également possible d’acheter des eaux en bouteille non minérales qu’on dénomme « adicionadas de sais » et qui échappent à la législation en vigueur. Leur prix est moindre et leur qualité douteuse. Considérée comme l’eau de qualité la plus sûre, « l’eau minérale » est la boisson exclusive des couches aisées qui vont jusqu’à l’utiliser pour la cuisine et le lavage des fruits et des légumes. Elle ne fait néanmoins pas l’objet d’une confiance unanime, de nombreux scandales ayant terni son image d’eau sans danger. De toutes les eaux, c’est sans doute celle qui est la plus visible dans l’espace urbain où ses bonbonnes circulent en un ballet incessant – d’épaules (masculines), brouettes, charriots à main, vélos, motos, voitures et camions – qui suffit à dire la nécessité en eau et le discrédit de l’eau de réseau.

    9« Les sources » représentent une solution d’approvisionnement rare à l’échelle de la ville, mais vitale pour les populations en grande carence d’eau qui vivent dans leur proximité. Perçue comme provenant « de la nature », « l’eau de source » est considérée comme « bonne » (« minérale ») par ses consommateurs. Certaines sources alimentent un petit commerce parallèle d’eau, via la vente de bonbonnes de 5 à 20 litres10, apportées au domicile des personnes. Parce qu’elles alimentent un grand nombre de personnes, ces sources sont surveillées d’assez près quoique jamais fermées semble-t-il, par crainte des réactions violentes des populations qui en dépendent.

    10Malgré les importantes précipitations saisonnières, le recueil d’« eau de pluie » est un mode d’approvisionnement peu commun et sporadique. Il est limité aux régions touchées par une pénurie d’eau quasi complète et permanente, comme dans les régions élevées du Jordão ou encore en bord de mangrove, et aux situations individuelles de très grande carence en eau.

    11Enfin, quand l’eau fait défaut, il y a encore celle, vitale, que l’on peut se procurer auprès de voisins ou de membres de sa parentèle spatialement proches à l’aide de récipients ou d’un tuyau tiré depuis chez eux. Nous baptiserons « eau des autres », cette ultime source d’approvisionnement.

    2. Stocker

    « Quand j’ai fait ma maison, j’ai construit un réservoir souterrain de 3 000 litres. J’en voulais un de 10 000 litres mais ma femme trouvait que c’était trop. J’ai encore deux citernes de toit de 1 000 litres chacune que je n’utilise même pas. Ça me fait une capacité de 5 000 litres », déclare Renato qui ajoute qu’« à Brasília Teimosa, tout le monde a un réservoir souterrain ». Il précise encore qu’il a aussi creusé un « puits artisanal » de 6 mètres de profondeur qui lui procure « une eau très bonne ».

    12En l’air, au sol, sous terre, le stockage de l’eau marque la ville et les espaces résidentiels de sa présence massive. Il envahit les domiciles dans des proportions d’autant plus grandes qu’ils sont mal approvisionnés et modestes : non seulement parce que l’eau manque cruellement dans ces foyers mais aussi parce que sa conservation sous terre et/ou sur le toit est réservée aux mieux lotis. Pour pouvoir envisager ce type de stockage, il faut avoir de la place où creuser, à l’intérieur ou à l’extérieur de son domicile, et aussi un habitat préparé pour supporter une citerne de toit. Les maisons populaires (casas populares) n’ont généralement ni l’un ni l’autre. Quand le stockage est organisé à la verticale, il réussit à se faire physiquement oublier ; à l’horizontale, il empiète sur les espaces de vie.

    13Ici encore, chacun recourt donc aux solutions et dispositifs qui sont à sa portée, selon les moyens et l’espace dont il dispose. On distingue les mieux équipés qui possèdent un grand réservoir souterrain et plusieurs citernes de toit ; ceux qui n’ont qu’une citerne posée au sol ou une citerne de toit alimentée directement par le réseau, et des tonneaux ; ceux qui ne disposent que de tonneaux, jarres en terre, bonbonnes, jusque dans leur chambre ; ceux qui stockent dans tout ce qui peut faire office de réceptacle, vieux frigo couché, bouteilles, seaux, bassines, etc.11

    14L’importance du stockage est telle que les gens mentionnent spontanément la contenance de leurs citernes, tonneaux et seaux : « je ne manque pas d’eau car j’habite dans un immeuble qui a un réservoir souterrain et une citerne de toit qui représente 3 600 litres d’eau stockée », « j’ai 1 000 litres d’eau stockée et encore 100 litres dans un tonneau. Même comme cela, je suis inquiet », « le puits de l’immeuble a été désactivé, l’eau était très ferreuse, elle n’était pas bonne, mais le réservoir a une capacité de 50 000 litres et la citerne de toit de 31 000 », « j’ai une citerne souterraine en céramique bien fermée de 15 000 litres en dessous, et une citerne en haut de la maison de 1 000 litres », « pendant le mois de mars, c’était très serré, on est resté cinq jours sans eau, la citerne de toit de 1 000 litres était insuffisante pour moi et mon fils [de 22 ans ] ». Il arrive aussi que la consommation d’eau quotidienne soit spontanément citée, preuve s’il en est qu’elle est limitée et surveillée : « à la maison, la consommation est de 30 litres [par personne] par jour », confie Patrícia, agent de santé ; « nous avons une citerne de 16 000 litres avec trois citernes de toit de 1 000 litres chacune et une consommation quotidienne de 12 000 litres avec les trois douches que prennent les enfants – en arrivant, après [avoir joué avec] le sable, avant de rentrer chez eux –, la nourriture, le nettoyage et les uniformes à laver », dit la directrice de la crèche Regina.

    15Avec l’approvisionnement, le stockage forme un couple d’activités indissociables destiné à garantir la sécurité hydrique du foyer du point de vue de la quantité. Il s’agit non seulement de couvrir ses besoins journaliers mais aussi d’emmagasiner le plus d’eau possible car c’est le surplus qui donne du confort et libère mentalement du souci de l’eau. Ainsi l’incertitude de l’approvisionnement induit-elle aussi des excès et des gaspillages : cuves surdimensionnées et réservoirs additionnels, eau stockée jetée pour refaire les réserves à l’arrivée de la nouvelle eau. Et non seulement cela. « Le peuple ne pense qu’à augmenter le stockage », observait une responsable du Centre de vigilance environnementale, en mars 2013, à l’époque où le rationnement s’était encore durci : « c’est une erreur », ajoutait-elle, pointant par là les importants problèmes sanitaires qu’engendre cette pratique. Entreposée au domicile dans des conditions souvent inadéquates, l’eau est exposée à toutes sortes de contaminants et offre un lieu de ponte idéal à Aedes aegypti, le moustique vecteur de la dengue, du chikungunya, du Zika et de la fièvre jaune. Moins il y a d’eau de réseau, plus le stockage est important et plus le risque d’épidémies augmente. Bien obligés de s’incliner devant cette pratique de sauvegarde, les agents de santé environnementale essaient de contenir ses méfaits à grand renfort d’hypochlorite de sodium et de larvicides.

    3. Solutions et microsystèmes techniques

    Rosângela habite avec sa famille dans la favela Beira Rio à Campina do Barreto, au nord de Recife, et la COMPESA est sa seule source d’approvisionnement. Elle a très peur de manquer d’eau. À l’intérieur de sa toute petite maison, aux deux murs mitoyens, son mari a récemment installé une citerne de toit : non pas sur le toit qui ne pourrait nullement la supporter, mais sous le toit, sur la cloison qui sépare la chambre à coucher de la salle de bains, dans l’espace laissé libre entre le haut de ce mur et le toit (si bien que lorsque le couple est allongé sur son lit, il l’a au-dessus de la tête). L’eau de cette citerne – alimentée directement par le réseau quand la pression est suffisante – n’est pas faite pour être utilisée au quotidien : conçue comme une poire pour la soif, elle représente une réserve de secours et de confort, à la fois pour faire face aux besoins en eau quand les autres réserves domestiques sont à sec, et pour gagner en liberté sur les horaires de distribution. Cette eau providentielle est consommée avec beaucoup de parcimonie. L’eau destinée à être utilisée au quotidien est celle contenue dans les quatre tonneaux de 100 litres qui sont répartis dans la maison : un dans la cuisine et trois dans la salle de bains (entre lesquels existe un ordre d’utilisation). Pour se laver, la famille utilise l’eau des tonneaux de la salle de bains, prélevée à l’aide d’un petit récipient en plastique avec lequel parents et enfants se versent l’eau sur le corps. Ils font de même dans la cuvette des toilettes après usage. Rosângela raconte qu’elle dispute souvent ses enfants qui, par paresse, tirent la chasse dont l’eau provient directement de la citerne de toit au lieu de jeter dans la cuvette l’eau prise dans les tonneaux. C’est pour la même raison qu’on évite d’ouvrir les robinets dans cette maison : l’eau qui en coule provient de la citerne posée sur la cloison dans laquelle arrive l’eau de réseau censée être distribuée dans la maison. Mais comme là n’est pas la fonction de cette réserve de la dernière chance, elle n’est pas utilisée à cette fin. Dans ce foyer pauvre totalement dépendant de l’eau de réseau, c’est de toute évidence le stock qui l’emporte sur la circulation hydraulique : pour se mettre à l’abri du manque, la famille se prive des robinets et c’est Rosângela qui transporte et entrepose l’eau dans les différents endroits d’usage. De son point de vue, pourtant, « ce système a beaucoup amélioré leur vie ». Elle explique qu’ils ont fini par installer la citerne car son mari n’arrivait pas à dormir à cause du bruit des tâches ménagères que la présence de l’eau l’obligeait à accomplir la nuit. Dans la salle de bains, sous la douche, un petit robinet proche du sol continue néanmoins de faire son office : laissé grand ouvert quand il n’y a plus d’eau de réseau, il prévient immédiatement de son retour Rosângela qui sait alors, si la pression est suffisante, que la citerne de toit est en train de se remplir et rajoute l’eau manquante dans les tonneaux du domicile. Quand, malgré ce dispositif, « toute l’eau de la maison sèche » – ce qui ne dure pas au-delà de deux jours en général – ils s’approvisionnent gratuitement auprès d’un voisin qui a « percé un puits qui donne une eau pourrie ». Cette eau aide à nettoyer la maison mais pour les usages alimentaires, Rosângela dit se tourner vers le supermarché où elle achète de l’eau minérale.

    Monsieur Gilmar possède deux puits superficiels qu’il a creusés à l’arrière de sa maison, grâce auxquels il approvisionne le quartier. Dans cette région d’Ibura au sud de Recife, il n’y a pas d’eau de réseau. Les habitants se souviennent avoir vu la COMPESA installer des canalisations dans le passé mais l’eau n’y a jamais circulé : « ma mère est morte sans l’avoir vue », dit Alessandra qui ajoute que « sans ces puits, la population mourrait de soif ». Hormis deux grands étangs à proximité, très pollués par les égouts qui s’y déversent, il n’y a pas d’autres choix que les puits de quelques propriétaires qui font commerce de leur eau au prix de 0,50 Real la bonbonne de vingt litres12 que les gens viennent remplir aux robinets qui donnent sur la rue, à pied ou motorisés. Mais Monsieur Gilmar ne s’en tient pas à cette seule forme d’approvisionnement. Depuis l’un de ses puits, il a mis au point un système de distribution d’eau plus complexe, formé d’une grande quantité de tuyaux en plastique brun qui courent sur le sol et lui permettent d’approvisionner vingt maisons ainsi que l’école municipale, au tarif de 25 Reais par mois. À la tête d’une motopompe et de cet incroyable réseau de circuits, Monsieur Gilmar régule la quantité d’eau qu’il extraie à destination de ses clients branchés. Elle est plus ou moins importante selon la hauteur d’eau qu’il observe au fond de son puits. Il en va de même des durées d’approvisionnement des uns et des autres qu’il gère manuellement grâce à un système compliqué de vannes, clés et robinets pour chaque maison, qu’il ouvre et qu’il ferme, contrôlant ainsi la circulation de son eau. Cette dernière fait l’objet d’analyses régulières par la vigilance environnementale qui insiste auprès de Monsieur Gilmar pour qu’il la traite avec du chlore car elle est souvent contaminée par les coliformes fécaux. Pour autant, son puits est rarement fermé par les autorités sanitaires qui craignent les réactions de la population.

    16Les microsystèmes techniques mis en place pour permettre et améliorer la disponibilité et le maniement de l’eau font aussi partie des adaptations et stratégies déployées par chacun en vue de s’assurer le meilleur accès possible à la ressource. Divers, leur composition se superpose une fois de plus aux inégalités socio-économiques. Par composition, nous entendons les différentes combinaisons possibles dont procèdent ces microsystèmes, lesquelles débouchent sur des variantes que nous allons décrire ici à grands traits en nous concentrant plus particulièrement sur les solutions techniques destinées à assurer ou à optimiser la distribution de l’eau dans le domicile, essentielle à la réalisation des tâches qui en dépendent. Pour pouvoir s’approvisionner, stocker et utiliser l’eau, il faut qu’elle puisse circuler : jusqu’au domicile, certes, où elle est transportée de diverses façons13, mais aussi à l’intérieur. Ceux qui n’ont que leur bras et leurs jambes pour assurer ses déplacements vers les lieux d’usage et de consommation domestiques sont les plus maltraités des plus mal lotis : n’y parvenant qu’à grand renfort de seaux, tonneaux, bouteilles et bonbonnes, ils sont confrontés quotidiennement au portage ardu de l’eau qui, pour nombre d’entre eux, s’étend bien au-delà de l’espace d’habitation.

    17À Recife, comme dans le reste du Brésil, de nombreux immeubles et maisons sont équipés d’une citerne de toit (caixa de água) qui à la fois stocke l’eau – extraite du réseau ou/et de puits – et la distribue dans les robinets du domicile. Il faut être vraiment démuni pour ne pas posséder cette pièce centrale du système hydraulique domestique qui peut, du reste, être juchée non sur le toit mais sur une structure verticale à côté de la maison, à l’image d’un petit château d’eau. Cette citerne permet non seulement de se constituer une réserve non encombrante mais aussi de s’affranchir de la pression du réseau qui, lorsqu’elle est insuffisante, empêche la circulation de l’eau dans les tuyaux de la maison : l’eau qui y est collectée alimente le (les) point(s) d’eau du domicile.

    18Comme le manque de pression peut aussi affecter régulièrement le remplissage de la citerne, l’idéal est d’avoir une motopompe branchée sur l’arrivée principale d’eau qui extraie l’eau depuis le réseau et l’envoie dans la citerne. Si l’adjonction de cet élément garantit un accès plus sûr, confortable et permanent à l’eau, le système est coûteux : il faut acheter la motopompe (autour de 400 Reais en moyenne pour les plus abordables), la réparer ou la remplacer quand elle tombe en panne (ce qui est fréquent), et payer les dépenses d’électricité qu’elle induit. Quand l’eau est extraite d’un puits, la motopompe s’avère indispensable.

    19La citerne de toit peut également se doubler d’une citerne souterraine (cisterna ou reservatório). C’est cette variante du système, la plus complète, qui offre les meilleurs confort et garantie de circulation de l’eau dans le domicile. En l’absence de pression, l’eau qui provient du réseau public emplit en effet sans difficulté cette citerne inférieure qui approvisionne à son tour la (les) citerne(s) supérieures grâce à une motopompe. L’accroissement du stock – deux endroits au lieu d’un – est aussi un bénéfice non secondaire de cette modalité. L’adjonction de cet élément suppose néanmoins de la place et un investissement plus important (la construction du réservoir souterrain mais aussi les coûts de fonctionnement et d’entretien du système). Une citerne posée sur le sol, à l’extérieur de la maison, représente une solution de substitution moins coûteuse mais beaucoup plus encombrante.

    20Selon que l’on possède ou non ce microsystème – qui peut s’augmenter ou être diminué des éléments décrits – la circulation de l’eau dans le domicile change considérablement : au mieux, elle est transportée par des tuyaux dissimulés dans les murs jusqu’à divers robinets distribués dans ses lieux d’usage ; au pire, il n’y a pas de canalisations internes ni même d’entrée d’eau dans le domicile14 et il faut l’y apporter et l’y déplacer soi-même. Entre ces deux situations extrêmes, le rapport des individus à l’eau et leur expérience de cette dernière varient énormément comme, du reste, les relations aux autres que leur situation implique. Plus l’on s’éloigne du microsystème le plus avantageux, plus les gens doivent s’engager, au quotidien, dans des activités physiques, mentales et sociales destinées à permettre l’obtention et l’utilisation domestiques de l’eau : attendre qu’il y ait moins de demandes sur le réseau pour remplir ses récipients, veiller strictement sur sa consommation, anticiper et bien connaître ses besoins, transporter les quantités nécessaires, solliciter des voisins, mobiliser des parents, tout un réseau de solidarité et de coopération. Comme le fait remarquer Luisa Arango (2015, p. 220) à propos des femmes de l’île de Tuti15 qui calculent les usages de l’eau en fonction du nombre de déplacements à effectuer dans le but de les minimiser, « les jerricans qu’elles transportent dans la journée produisent une sorte de « mémoire corporelle » que n’ont pas les femmes qui ouvrent le robinet et obtiennent la ressource directement dans le lieu d’usage ». Partout dans le monde, il s’agit-là d’expériences de l’accès à l’eau qui sont sans commune mesure. À Recife, elles sont vécues côte à côte, dans une invraisemblable proximité.

    21Dans les foyers où les microsystèmes mis en place permettent une bonne distribution de l’eau, cette dernière, impalpable, réussit à se faire oublier. Dans les autres, les problèmes de circulation tendent évidemment à en limiter l’usage. L’eau y prend du poids et de la visibilité : les coupures, les tuyaux sur le sol et les murs, les fuites dans les conduits et raccords, l’eau qui déborde des citernes dont le flotteur est endommagé, les récipients de stockage qui gênent la circulation dans la maison, sont des manifestations tangibles de son omniprésence.

    4. Utiliser l’eau

    22Diversité des provenances de l’eau, diversité de ses formes de transport et diversité des modalités de son stockage apparaissent comme les caractéristiques essentielles de l’approvisionnement en eau de consommation domestique à Recife. Elles sont étroitement liées entre elles. Ainsi, les différentes eaux qui composent l’éventail des eaux utilisées – eau minérale, eau du puits creusé, de la source, etc. – renvoient-elles à des formes de transport et de stockage différenciées, parfois exclusives. Par exemple, il n’est pas possible d’emmagasiner l’eau apportée par un camion-citerne dans des bouteilles en plastique, un réservoir souterrain est absolument nécessaire ; mais pour transporter chez soi l’eau obtenue du voisin, les moyens sont nombreux : tuyau d’arrosage, bonbonnes déplacées à vélo, seaux et bassines portés à la force des bras… Bien des combinaisons sont possibles entre ces trois variables interdépendantes dont l’ensemble constitue le système réel d’approvisionnement et décrit donc l’accès véritable à l’eau dans la métropole. Pour rendre pleinement compte de la gestion domestique de l’eau du quotidien, il convient d’ajouter une quatrième variable à ce système, celle de son utilisation, qui renvoie aux usages auxquels les personnes destinent les eaux qu’elles se procurent. Avec l’examen de ce dernier point, nous aurons fait le tour des éléments dont les multiples interrelations décrivent l’administration complexe de l’eau à l’échelle des foyers.

    4.1. Eaux domestiques et catégories d’usage : le critère de la qualité

    Argumentant avec sa collègue Janaína l’utilité d’avoir un puits chez soi, l’agent de santé environnementale Cristina lui dit : « un puits, c’est bien pour nettoyer le jardin, le chien, le linge ». Comme Janaína lui fait observer, « oui, si l’eau est de bonne qualité », Cristina lui répond : « oui, mais même, tu peux l’utiliser pour faire la vaisselle, après tu rinces avec l’autre eau. Comme ça, tu économises ».

    « L’eau du robinet, il n’y a que ceux qui n’ont pas d’argent qui la boivent. Sinon, tu bois de l’eau minérale », déclare Josué qui ajoute « l’eau de la COMPESA, c’est une eau qui ne vaut rien, c’est une eau de pauvre, c’est juste pour se laver, laver le linge, faire le ménage […] Remplis un seau d’eau de la COMPESA, laisse-le trois jours et tu verras ce qu’il y a au fond. De la boue. Le chlore, ça ne résout pas tout ! » [habitant de Pina].

    « Ici, les gens boivent une eau minérale qui vient de loin, elle n’est pas très bonne mais ils paient 2 Reais la bonbonne », déclare Dona Vanda, leader communautaire de la favela Coqueiral. « Il y a des puits mais l’eau est de très mauvaise qualité ».

    Le vieil Amaro habite dans la favela Borborema à Boa Viagem et possède un puits de 25 mètres. « L’eau de mon puits est bonne », nous dit-il, « je la bois, elle a bon goût, l’eau vient de la terre. L’eau minérale, ce n’est pas de l’eau de puits ? Alors ? […] Je la laisse reposer une journée dans le frigo avant de la boire. Tu veux la goûter ? ».

    23Les eaux domestiques sont diversement distribuées selon trois grandes catégories d’usage : la boisson, la cuisine (préparation et fabrication des aliments) et le nettoyage/lavage (de la maison, du jardin, des vêtements, de la vaisselle, des animaux, des personnes). On peut également ajouter l’arrosage des plantes d’intérieur et d’extérieur dont les eaux sont généralement les mêmes que celles destinées au nettoyage. Dans les domiciles où le stockage est horizontal, la séparation apparaît très nettement entre l’eau consommée à des fins alimentaires et l’eau utilisée à des fins d’hygiène. Elle se manifeste par l’utilisation de récipients distincts entreposés dans des endroits différents de la maison : tonneaux dans la salle de bains, dans la buanderie, le jardin ; grandes poubelles en plastique ou encore jarres en terre avec un couvercle dans la cuisine auxquels viennent s’ajouter – sur les éviers ou à proximité – les filtres en argile cuite ou encore les fontaines à eau.

    24C’est la provenance de l’eau qui détermine son usage ou, plus précisément, c’est la qualité attribuée à l’eau sur le critère de sa provenance qui décide fondamentalement de son usage : les eaux considérées « bonnes », sont prioritairement destinées à la boisson (eau minérale, eau de cette source, eau de la COMPESA ou de ce puits filtrée) et à l’alimentation (eau minérale, eau de cette source, eau de la COMPESA ou de ce puits filtrée/désinfectée/bouillie, eau de ce puits) ; celles qui sont jugées « mauvaises » ou douteuses préférentiellement réservées au lavage/ nettoyage/arrosage (eau de la COMPESA, du puits creusé, superficiel ou profond).

    25Des plus riches aux plus pauvres, tout le monde cherche à boire et à faire boire à sa famille, spécialement à ses enfants, une eau jugée « bonne »16 comme à restreindre au lavage/nettoyage, les eaux tenues pour « mauvaises », « saumâtres », voire « pourries ». Seuls des éléments limitatifs, relevant de contraintes financières ou de disponibilité des eaux désirées, viennent contrarier cette relation entre qualité de l’eau et usage correspondant. Ils peuvent obliger à boire toujours, parfois ou seulement à la fin du mois une eau considérée « mauvaise », à l’image des voisines de Mônica, habitante de la favela Chão de Estrelas, qui raconte : « Elles achètent de l’eau minérale au début du mois et après, en cours de mois, quand il n’y a plus d’argent, elles boivent de l’eau du robinet. Je n’arrête pas de leur dire qu’elles feraient mieux d’acheter un filtre en céramique à la place, comme ça elles n’auraient jamais besoin de boire d’eau du robinet ». « Eau du robinet » doit être ici entendue de façon littérale : c’est l’eau qui sort du robinet, en l’occurrence l’eau de la COMPESA qui, une fois passée par le filtre, acquière le statut et le standard de qualité plus élevés d’« eau filtrée ».

    26D’autres critères, d’ordre sensoriel, informent sur la qualité de l’eau utilisée. Il s’agit du goût (« bon » vs « chloré », « amer »), de l’odeur (sans odeur vs « de fosse septique », « d’égout »), de la couleur (transparente vs « boueuse », « sale », « trouble »), de la texture en bouche (« douce »). Dans le cas de certaines eaux, ces critères sensibles viennent affiner ou contrebalancer l’appréciation immédiate de l’eau ancrée dans la confiance ou la méfiance qu’inspire son origine. Si l’eau de la COMPESA, à la sortie du robinet, est tenue pour mauvaise ou suspecte quels que soient par ailleurs sa couleur, son goût et son odeur parce que la confiance qu’on lui porte est nulle dans toutes les couches de la population, il n’en va pas de même de l’eau des puits : la qualité de leur eau est éprouvée à l’aune des critères sensoriels, dans les milieux populaires du moins, qui créditent les eaux qui sortent « de terre » d’une pureté a priori. Une eau de puits ou de source qui est limpide, sans odeur et sans mauvais goût, est jugée « bonne ». La même chose arrive avec l’eau en bonbonne abusivement dénommée « eau minérale ». Dans ces eaux, les germes invisibles ne sont pas suspectés.

    4.2. Perception des risques et souci de protection : le traitement domestique de l’eau

    Rosângela, de la favela Beira Rio, a été longtemps très malade sans savoir que c’était « à cause de l’eau de la COMPESA ». Une analyse demandée par son médecin a révélé la présence de coliformes fécaux dans l’eau qu’elle buvait. Depuis, elle n’ingère plus l’eau prise directement au robinet : elle la fait d’abord passer par un filtre en céramique. Elle en a deux, installés de chaque côté de son évier.

    Flávia, habitante de la favela Chão de Estrelas, trouve que l’eau minérale est chère et qu’en plus, « il y a tout le temps des reportages à la télévision qui disent que c’est de l’eau du robinet. Alors si c’est pour boire de l’eau du robinet, autant la boire au robinet ! », dit-elle. Elle raconte qu’avant, elle la faisait bouillir mais qu’elle a cessé depuis qu’elle a son filtre en céramique. Désormais, elle utilise l’eau filtrée pour faire le café et les jus de fruits, et l’eau du robinet pour le riz et les pâtes parce que « comme elle bout, ce n’est pas un problème. L’eau bouillie, ça tue tout ». Avant de les préparer, crues, elle laisse tremper les feuilles de salade et les tomates dans de l’eau du robinet additionnée de quelques gouttes d’eau de javel. « Une vingtaine de minutes », dit-elle.

    Au cours d’un dîner pris ensemble, Renato et Marcos, tous deux hydrogéologues à l’université, m’ont raconté qu’ils utilisaient l’eau minérale pour cuisiner et même pour laver les fruits et légumes. Comme je me suis étonnée d’aussi fortes précautions, ils m’ont dit que bouillir l’eau du robinet ne suffisait pas : « le virus de l’hépatite ne meurt qu’après 20 minutes d’ébullition », m’a appris Renato ; « le virus du choléra ne meurt qu’à 300° », a renchéri Marcos. Ils m’ont conseillé de faire comme eux : utiliser de l’eau minérale pour tout, même pour faire le café et laver le riz. « Cela coûte plus cher mais c’est plus sûr ! », a dit l’un. « Quoiqu’aucune eau minérale ne soit sûre », a ajouté l’autre. « Il n’y a que les ultraviolets qui tuent tout ».

    27La présence massive de pratiques de traitement de l’eau dans toutes les couches de la population dénote la prégnance, dans le rapport à l’eau, de la classification des eaux sur le critère de la qualité. Elle témoigne de la perception généralisée du risque que représentent pour la santé et la vie, les eaux « mauvaises » qu’il faut pourtant bien souvent utiliser. Se garder des méfaits de ces eaux indispensables conduit à l’adoption de pratiques, procédés et comportements qui visent à garantir la sécurité hydrique du foyer du point de vue, cette fois-ci, de la qualité.

    28Hormis dans les foyers favorisés où l’utilisation exclusive d’eau minérale pour la cuisine et la boisson dispense de précautions, dans beaucoup d’autres, les eaux appelées à être ingérées – celles qui sont bues comme celles qui entrent dans la préparation et la fabrication des aliments – passent par des opérations visant à les rendre inoffensives. Ces dernières sont de deux grands types : la filtration et la désinfection. Bien évidemment, les procédés, produits et appareils utilisés pour réaliser ces opérations varient en coût comme en sophistication, selon les moyens économiques.

    29À côté de la bonbonne de 20 litres posée, tête en bas, sur un simple support (suporte) ou une fontaine (bebedouro), le filtre à eau est un élément récurrent des cuisines de tous les milieux sociaux où il trône en général sur l’évier et jouit d’un grand crédit. Il en existe une pléthore, du filtre électrique dernier cri (purificador) au traditionnel filtre en terre cuite (filtro), le plus commun dans les milieux populaires. Outre le pouvoir purificateur qu’on leur attribue, les filtres présentent l’avantage de procurer une eau fraîche et, dans le cas des filtres en céramique, de donner un goût apprécié à l’eau. Beaucoup plus rares sont les filtres sous forme de cartouche placés sur le tuyau d’eau conduisant au robinet de l’évier. Peu fréquente est également la pratique qui consiste à utiliser un linge pour filtrer, plus spécifiquement, l’eau de pluie. De nombreux édifices cossus sont équipés d’une station de filtration d’eau complétée d’une station de chloration qui vise à désinfecter l’eau avant son utilisation par les résidents. Ces précautions n’entraînent pas pour autant la disparition des bonbonnes d’eau minérale et des filtres dans les appartements.

    30D’une façon générale, les pratiques de filtration nous ont semblé l’emporter sur celles de désinfection. En la matière, les grandes opérations sont l’ébullition et l’utilisation, dans l’eau, de produits crédités de pouvoirs désinfectants : chlore et vinaigre17. L’eau est généralement chlorée dans des récipients de la cuisine (bouteilles, bassines), au coup par coup des besoins ; elle l’est souvent aussi dès le réservoir souterrain, avant qu’elle ne monte dans les citernes de toit. Avec le vinaigre, le chlore – utilisé sous la forme de bouteille d’eau de javel ou de flacon d’hypochlorite de sodium distribués par les agents de santé environnementale – est destiné au lavage des fruits, légumes et feuilles de salade. Pour la boisson, la chloration de l’eau nous est apparue moins fréquente et valorisée que sa filtration.

    31La désinfection de l’eau de boisson et « l’hygiénisation » des fruits et légumes18 sont au centre des recommandations et des actions éducatives répétées des agents de terrain du programme de santé environnementale dont il est frappant de constater qu’elles visent exclusivement les adultes et les enfants des couches populaires et défavorisées. Certes, ils sont plus exposés que les autres aux méfaits de l’eau du robinet et des puits mais en sont-ils pour autant moins conscients que leurs homologues des couches privilégiées ? Rien n’est moins sûr si l’on s’en tient à nos observations comme aux propos recueillis, à l’image de ceux de Débora, une jeune chargée de communication rencontrée lors d’une de ces actions, qui regrette l’ignorance et le désintérêt des couches supérieures pour ces questions :

    « Les personnes humbles cherchent à respecter les conseils et à prendre en compte les informations qu’on leur donne. Je le tiens de ma mère qui est médecin et travaille dans des communautés pauvres, de son expérience. Ce n’est pas le cas des classes plus riches qui le prennent de haut car elles pensent savoir ce qu’il y a à savoir. Elles ne font pas attention à l’eau et elles ne cherchent pas de toute façon car ce ne sont pas elles qui ont affaire à l’eau mais leurs bonnes : ce sont elles qui préparent à manger. Moi-même, avant de me marier il y a peu et d’habiter dans ma propre maison, je n’avais jamais lavé de légumes, de fruits. Parce que je fais partie de cette classe malheureusement. Je n’avais jamais préparé à manger »19.

    32Les couches aisées, difficiles à atteindre, ne sont pas la cible « naturelle »20 des actions publiques de sensibilisation aux bonnes pratiques en matière d’utilisation de l’eau : que ce soit pour garantir son innocuité dans la lutte contre les maladies hydriques ou encore son stockage adéquat et l’absence d’eaux stagnantes dans le combat contre Aèdes aegypti, ce sont toujours les mêmes populations qu’il s’agit d’éduquer. Même dans la lutte contre le gaspillage, les efforts de conscientisation portent sur les enfants des écoles publiques. Nombre d’entre eux, qui vivent la pénurie au quotidien, se voient ainsi sensibilisés au caractère limité de la ressource et à l’adoption de comportements d’économie « pour l’avenir de la planète ».

    Notes de bas de page

    1 À défaut d’en avoir en continu grâce au réseau.

    2 Avec les conséquences néfastes qu’elles induisent sur la recherche de solutions collectives pour résoudre le problème : « face à la morosité des politiques publiques d’assainissement basique, toutes les familles recifenses développent des stratégies pour résoudre individuellement la question qui les affecte […] Contraints à utiliser des stratégies individuelles, les habitants de Recife courent le risque de devenir chaque fois plus étrangers les uns aux autres, chaque fois plus inégaux, chaque fois moins solidaires » (Bitoun, 2004, p. 267). C’est nous qui traduisons.

    3 À cause de leur âge ou parce qu’ils viennent de régions arides et semi-arides de l’État plus durement frappées par le manque d’eau et le rationnement que la capitale.

    4 Jeux de mots fabriqués sur la fusion de « COMPESA » et « minérale », pour le premier, de « robinet » (torneira) et « minérale », pour le second, afin de moquer la mauvaise qualité de l’eau de réseau ou pour signifier qu’on la boit.

    5 C’est l’intermittence même de la distribution qui offre la possibilité technique d’installer ce type de branchements quand les conduits sont vides d’eau.

    6 Depuis février 2016. Au taux actuel (début 2018), le lecteur doit diviser par 4 pour obtenir une équivalence en euro.

    7 Leur capacité varie généralement de 8 000 à 16 000 litres.

    8 Entretien avec les dirigeants des entreprises Destilagua et Agua Especial en 2013.

    9 L’État du Pernambuco est le second producteur d’eau minérale du Brésil, avec 14,4 % du volume total capté dans le pays, après São Paulo (25,96 %) et devant les états de Rio de Janeiro (6,99 %) et Bahia (6,5 %) (Assis, 2012, p. 114). Quant à la consommation, massifiée, on estime qu’elle est, per capita, deux fois supérieure à la moyenne nationale dans l’État et jusqu’à quatre fois supérieure dans la RMR (Lima et al., 2006).

    10 2 à 2,50 Reais la bonbonne de 20 litres en 2015.

    11 Les citernes en amiante-ciment sont légion.

    12 En 2012.

    13 Au pire, à pieds et à bras, en vélo, moto, voiture, camions-citernes ; au mieux, par des tuyaux.

    14 Il arrive qu’il y ait un robinet d’eau dehors, sur le terrain, la rue, où sont remplis les récipients qui servent au transport de l’eau jusqu’à l’intérieur du logement.

    15 Située dans l’agglomération de Khartoum au Soudan.

    16 À tort ou à raison, peu importe ici.

    17 L’utilisation du soufre à des fins de désinfection de l’eau de pluie a été mentionnée à quelques reprises.

    18 Dans la proportion de 2 gouttes d’hypochlorite de sodium (solution à 2,5 %) pour 1 litre d’eau avec un temps de repos du mélange de 30 minutes avant utilisation.

    19 Et de fait, lors de leurs visites de domicile dans les immeubles de standing, ce sont aux bonnes, nounous et autre personnel domestique que les agents de santé environnementale ont affaire et dispensent leurs conseils.

    20 Au sens culturel du terme, bien évidemment.

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    • Armelle Giglio
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    1 À défaut d’en avoir en continu grâce au réseau.

    2 Avec les conséquences néfastes qu’elles induisent sur la recherche de solutions collectives pour résoudre le problème : « face à la morosité des politiques publiques d’assainissement basique, toutes les familles recifenses développent des stratégies pour résoudre individuellement la question qui les affecte […] Contraints à utiliser des stratégies individuelles, les habitants de Recife courent le risque de devenir chaque fois plus étrangers les uns aux autres, chaque fois plus inégaux, chaque fois moins solidaires » (Bitoun, 2004, p. 267). C’est nous qui traduisons.

    3 À cause de leur âge ou parce qu’ils viennent de régions arides et semi-arides de l’État plus durement frappées par le manque d’eau et le rationnement que la capitale.

    4 Jeux de mots fabriqués sur la fusion de « COMPESA » et « minérale », pour le premier, de « robinet » (torneira) et « minérale », pour le second, afin de moquer la mauvaise qualité de l’eau de réseau ou pour signifier qu’on la boit.

    5 C’est l’intermittence même de la distribution qui offre la possibilité technique d’installer ce type de branchements quand les conduits sont vides d’eau.

    6 Depuis février 2016. Au taux actuel (début 2018), le lecteur doit diviser par 4 pour obtenir une équivalence en euro.

    7 Leur capacité varie généralement de 8 000 à 16 000 litres.

    8 Entretien avec les dirigeants des entreprises Destilagua et Agua Especial en 2013.

    9 L’État du Pernambuco est le second producteur d’eau minérale du Brésil, avec 14,4 % du volume total capté dans le pays, après São Paulo (25,96 %) et devant les états de Rio de Janeiro (6,99 %) et Bahia (6,5 %) (Assis, 2012, p. 114). Quant à la consommation, massifiée, on estime qu’elle est, per capita, deux fois supérieure à la moyenne nationale dans l’État et jusqu’à quatre fois supérieure dans la RMR (Lima et al., 2006).

    10 2 à 2,50 Reais la bonbonne de 20 litres en 2015.

    11 Les citernes en amiante-ciment sont légion.

    12 En 2012.

    13 Au pire, à pieds et à bras, en vélo, moto, voiture, camions-citernes ; au mieux, par des tuyaux.

    14 Il arrive qu’il y ait un robinet d’eau dehors, sur le terrain, la rue, où sont remplis les récipients qui servent au transport de l’eau jusqu’à l’intérieur du logement.

    15 Située dans l’agglomération de Khartoum au Soudan.

    16 À tort ou à raison, peu importe ici.

    17 L’utilisation du soufre à des fins de désinfection de l’eau de pluie a été mentionnée à quelques reprises.

    18 Dans la proportion de 2 gouttes d’hypochlorite de sodium (solution à 2,5 %) pour 1 litre d’eau avec un temps de repos du mélange de 30 minutes avant utilisation.

    19 Et de fait, lors de leurs visites de domicile dans les immeubles de standing, ce sont aux bonnes, nounous et autre personnel domestique que les agents de santé environnementale ont affaire et dispensent leurs conseils.

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    Giglio, A., & Giglio, T. (2018). Chapitre 6. La gestion domestique de l’eau : s’affranchir des déficiences de l’approvisionnement public. In P. Cary, A. Giglio, & A. M. Melo (éds.), Affronter le manque d’eau dans une métropole. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.21376
    Giglio, Armelle, et Tadeu Giglio. « Chapitre 6. La gestion domestique de l’eau : s’affranchir des déficiences de l’approvisionnement public ». In Affronter le manque d’eau dans une métropole, édité par Paul Cary, Armelle Giglio, et Ana Maria Melo. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion, 2018. doi:10.4000/books.septentrion.21376.
    Giglio, Armelle, et Tadeu Giglio. « Chapitre 6. La gestion domestique de l’eau : s’affranchir des déficiences de l’approvisionnement public ». Affronter le manque d’eau dans une métropole, édité par Paul Cary et al., Presses universitaires du Septentrion, 2018, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.21376.

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    Cary, P., Giglio, A., & Melo, A. M. (éds.). (2018). Affronter le manque d’eau dans une métropole. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.21344
    Cary, Paul, Armelle Giglio, et Ana Maria Melo, éd. Affronter le manque d’eau dans une métropole. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion, 2018. doi:10.4000/books.septentrion.21344.
    Cary, Paul, et al., éditeurs. Affronter le manque d’eau dans une métropole. Presses universitaires du Septentrion, 2018, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.21344.
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