Introduction
p. 11-34
Texte intégral
1L’exploitation de l’eau par les activités humaines conduit dans des endroits de plus en plus nombreux à une dégradation de sa qualité ainsi qu’à une moindre disponibilité : c’est particulièrement le cas à Recife, capitale de l’État du Pernambuco, au Brésil (cf. carte 1), où ont été menées les enquêtes que cet ouvrage va restituer. La nécessité de projets scientifiques mêlant plusieurs disciplines autour de questions liées à l’eau n’est plus à démontrer tant l’interdépendance des phénomènes saute aux yeux. Comme le souligne Bruno Latour (2014), l’homme est devenu une force de la nature de premier ordre et ce constat oblige à repenser radicalement nos catégories de pensée et à rompre avec la division nature / culture, les actants humains ne pouvant plus se concevoir comme extérieurs à la Nature1 dont ils alimentent les processus de transformation. En effet, lorsque les sécheresses se durcissent ou que l’eau de son puits se salinise, le propriétaire d’un puits privé qui ne se rationnait jamais commence à sentir que son rapport au changement climatique est peut-être moins distant qu’il n’y paraissait.
2La situation de l’eau à Recife se révèle de ce point de vue tout à fait symptomatique. Cette région métropolitaine qui dépassait légèrement les 4 millions d’habitants en 20132 recèle différentes dynamiques qu’on présentera dans cette introduction et qui seront analysées plus en détail par la suite. On doit d’abord mentionner les problèmes liés à l’insuffisant approvisionnement en eau par le réseau public et par une qualité problématique de celle-ci : la Région Métropolitaine de Recife (RMR) connaît depuis des décennies des périodes de rationnement de la distribution de cette eau et le mauvais état des réseaux pose des problèmes importants quant à sa qualité. En parallèle, le réseau d’assainissement public est de taille limitée et la ville rejette donc grande partie de ses eaux usées sans traitement, dans la mer ou dans les réseaux d’évacuation des eaux de pluie. Ensuite, les eaux souterraines sont soumises à des pressions anthropiques majeures, liées notamment au grand nombre de puits privés qui exploitent les nappes superficielles et profondes : la baisse des niveaux piezométriques des nappes profondes et la très forte contamination des nappes superficielles sont deux sources majeures d’inquiétudes. Ainsi, les populations locales doivent adopter des stratégies complexes d’adaptation à la discontinuité de l’approvisionnement et sont exposées à des problèmes majeurs de santé publique3. On peut également mentionner des difficultés propres au site. Recife est considérée comme un hotspot du fait de sa grande vulnérabilité face aux changements climatiques, la ville s’étant construite en grande partie grâce à des atterrements successifs. En particulier, la ville devrait être exposée à des épisodes de sécheresse de plus en plus aigus, alors même que le réseau public n’a pu faire face lors du dernier grand épisode de 2013 et qu’il peine à le faire en période « normale ». La disparition progressive de la mangrove, qui joue un rôle crucial dans l’épuration des eaux et l’absorption des pollutions, tend à aggraver cette vulnérabilité environnementale. Du point de vue géologique, la ville se situant sur une faille, la compréhension des dynamiques des aquifères et des nappes souterraines est également particulièrement difficile et oblige à des analyses très fines. Enfin, la gouvernance des questions liées à l’eau se révèle particulièrement complexe et le démarrage, fin 2012, d’un Partenariat Public-Privé (PPP) très coûteux destiné à combler une grande part des problèmes d’assainissement modifie sensiblement la situation. Ce contexte général fait donc de Recife une ville tout à fait intéressante pour étudier des problèmes qu’elle partage avec d’autres métropoles, notamment du Sud (Zérah et Jaglin, 2010).
Carte 1 – Localisation de Recife.

3C’est dans l’optique d’une approche « intégrée » de ces défis que le projet Coqueiral (« Contraintes sur la Qualité de l’Eau dans l’environnement urbain de Recife. Comment faire face à la salinisation et à la contamination des eaux souterraines dans les contextes de changements environnementaux planétaires et sociétaux ») a été monté (cf. encadré infra). L’ouvrage que le lecteur tient entre les mains en restitue les principaux résultats, dans une perspective orientée par les sciences sociales. Les trois coordinateurs sont respectivement sociologue, anthropologue et géographe/urbaniste. Notre choix éditorial a tenté de faire tenir trois intentions conjointement : clarté du propos, dialogue entre disciplines et optique engagée de la recherche.
Encadré – le projet COQUEIRAL
À l’origine de ce livre, le projet COQUEIRAL a réuni neuf institutions différentesa et a été financé par trois agences de recherche, française et brésiliennesb (deux États représentés : celui du Pernambuco et celui de São Paulo). Il a regroupé des chercheurs de différentes disciplines, principalement géologues, géochimistes, géographes, urbanistes, sociologues et anthropologues dans le but d’analyser les pressions sur les ressources en eau souterraine dans la région métropolitaine de Recife, en identifiant les sources de leur dégradation tant qualitative que quantitative.
Une approche par plusieurs disciplines présentait l’avantage d’appréhender le problème d’une façon moins partielle que ne peuvent le faire les approches « disciplinaires ». La large batterie d’outils à disposition des chercheurs et les échanges permis lors des rencontres des différentes équipes françaises et brésiliennes devaient favoriser une représentation plus équilibrée du problème. On peut résumer sommairement la division du travail que le projet avait mise en place comme suit. Les géochimistes devaient utiliser des traceurs permettant d’identifier les sources de la contamination ou de la salinisation des nappes et également évaluer l’âge de l’eau que contiennent les aquifères. L’un des enjeux importants tient dans le fait de pouvoir évaluer la capacité de recharge de ces nappes. Avec moult échantillonnages et analyses (plusieurs campagnes de terrain), ils ont obtenu des résultats inédits en la matière qui seront présentés infra. Les climatologues mobilisés dans le projet ont simulé les évolutions liées aux transformations climatiques prévisibles, avec notamment la modélisation des conséquences de l’augmentation de la température ou du niveau des eaux.
Les géographes avaient pour objectif de rendre compte de la transformation des usages du sol, que ce soit par le biais de cartes ou de photos aériennes ou satellites anciennes, ou par une analyse récente de l’urbanisation surtout sur les marges de la métropole. Il s’agissait d’identifier des obstacles à la recharge des aquifères mais également d’observer la disparition de zones comme les mangroves.
Enfin, du côté des sciences sociales, les sociologues et urbanistes ont tâché d’analyser les discours et pratiques des acteurs publics et privés liés à la question de l’eau, soit parce qu’ils produisent des biens et services, soit parce qu’ils se mobilisent, soit parce qu’ils font partie des instances de gouvernance. Les anthropologues, de leur côté, avaient pour but d’appréhender les représentations, pratiques et usages de l’eau dans le but de rendre compte des quotidiens et vécus de l’eau chez les habitants des quartiers aussi bien populaires qu’aisés de Recife. Les infrastructures d’eau en réseau se caractérisant dans cette ville par de fortes inégalités socio-spatiales, il y avait en effet tout lieu de penser a priori que le rapport à l’eau présenterait des différences significatives selon les contraintes quotidiennes de la vie des personnes.
De même, le projet Coqueiral s’est attaché à une diffusion des résultats de la recherche par différents biais : mise en place d’une base de données sur les eaux souterraines, conférence finale invitant les enquêtés et les responsables publics, exposition photographique itinérante, etc. On reviendra au cours de cet ouvrage sur les vertus et les obstacles de la diffusion de tels résultats.
a. Le consortium était le suivant : en France – le Bureau de Recherches Géologiques et Minières, le Centre de Recherches “Individus, Épreuves, Sociétés” de l’Université Lille 3, l’Observatoire des Sciences de l’Univers de Rennes de l’Université Rennes 1 et l’entreprise GéoHyd – ; au Brésil – l’Université Fédérale du Pernambuco (UFPE), l’Institut de Géo-Sciences de l’Université de São Paulo (USP), l’INPE (Institut National de Recherches Spatiales) de l’USP, le CPRM (Service Géologique du Brésil) et l’APAC (Agence du Pernambuco pour les Eaux et le Climat).
b. Programmes de recherche de la Fundação de Amparo à Pesquisa do Estado de São Paulo (Proc. 2011/50553-0) de la Fundação de Amparo à Ciência e Tecnologia de Pernambuco (Proc. APQ-077-3.07/11) et du programme Changements Environnementaux Planétaires & Sociétés de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR-11-CEPL-012). Les auteurs remercient ces agences pour leur appui au projet.
4La première dimension tient à une volonté de clarté des résultats exposés. Nous avons d’abord volontairement fait le choix de ne pas multiplier les références bibliographiques. En effet, la très grande variété des champs balayés par Coqueiral impose des références multiples aux travaux en cours dans les différentes disciplines. Nous invitons donc le lecteur à se référer aux articles scientifiques des différents auteurs pour obtenir des références plus denses. Nous avons ensuite mis l’accent sur la clarté des résultats exposés : ainsi nos collègues géologues et géochimistes ont été invités à rédiger de courts chapitres présentant de façon synthétique et accessible à des non spécialistes leurs résultats de recherche. Nous avons harmonisé ces textes avec le propos général de l’ouvrage pour éviter les répétitions, bien que certaines subsistent afin que les raisonnements ne soient pas tronqués.
5Cette formule souligne à la fois l’importance des collaborations entre disciplines mais peut-être également le caractère utopique d’une science transdisciplinaire. L’une des leçons tirées de ce projet est certainement que les échanges entre disciplines sont particulièrement fructueux, puisque les résultats des uns alimentent les hypothèses des autres. Par exemple, le résultat lié à l’âge de l’eau contenue dans les aquifères a des répercussions directes pour l’analyse des conséquences des contaminations mais également pour toutes les questions de gouvernance. En effet, si l’eau consommée est ancienne, cela signifie probablement qu’elle ne se renouvellera que très difficilement, et qu’il faut donc limiter les prélèvements. De même, les entretiens menés avec les gestionnaires de l’eau du gouvernement et des entreprises publiques ont bénéficié des observations de terrain des anthropologues et des géologues. Les propos des officiels concernant la situation en matière de distribution d’eau ont pu être analysés au regard des données qui étaient recueillies au même moment sur le terrain. Ces exemples pourraient être multipliés.
6On tend souvent à présenter les collaborations entre disciplines (notamment sciences sociales et sciences de la terre) selon trois registres : soit on s’enthousiasme sur les potentialités de ces travaux croisés soit à l’inverse on déplore leur trop faible nombre, soit encore on souligne combien, dans de nombreux cas, les sciences sociales apparaissent comme une caution aux projets dominés par les sciences dures. Dans le domaine de l’eau, les économistes doivent en effet souvent évaluer les consentements à payer des consommateurs et les sociologues appréhender les représentations liées à l’eau. Ainsi, ces enquêtes de terrain doivent pouvoir informer sur les résistances probables à certaines expérimentations. Un des exemples célèbres de ce type de recherche est la caractérisation du facteur beurk (Barbier, 2011) qui nous indique que les populations ne sont pas prêtes à boire l’eau qui sort directement des stations d’épuration. Or, cette conception de sciences sociales comme sciences d’accompagnement destinées à « tâter le terrain » pour délimiter le spectre ces décisions politiques socialement acceptables ne va pas sans poser problème. À l’heure où les mesures d’adaptation aux changements climatiques se substituent largement à l’atténuation de ces derniers, l’ambition des sciences sociales ne peut se limiter, selon nous, à mesurer l’acceptabilité sociale d’une mesure plutôt qu’une autre. D’une certaine manière, si on observe d’importantes recherches en la matière – pensons bien entendu aux théories de l’acteur réseau (Akrich, Callon et Latour, 2006), aux avancées en termes de justice environnementale (Schlosberg, 2007) – force est de constater que la littérature sur ces questions débouche bien souvent sur des notions flottantes propres à annihiler les avancées conceptuelles, comme la fameuse Gestion Intégrée des Ressources en Eau (Brun et Lasserre, 2011), création gestionnaire bien davantage que concept scientifique. Dans le cadre de Coqueiral, les sciences sociales n’ont pas subi cette marginalisation habituelle. Il n’en reste pas moins que les échanges interdisciplinaires ne vont pas de soi : d’ailleurs, dans cet ouvrage, nous avons pris le parti d’une organisation thématique des différents résultats, les chapitres « multidisciplinaires » n’étant pas nombreux.
7Enfin, les trois éditeurs de cet ouvrage partagent un certain nombre de convictions à propos de leur travail scientifique : rejet d’une neutralité axiologique ; constat des mécanismes d’un aveuglement quant aux problèmes environnementaux ; attention particulière aux populations vulnérables, points d’ailleurs partagés dans une large mesure par nos co-auteurs des sciences de la Terre.
8La première concerne un rejet de la « neutralité axiologique » ou tout du moins de sa version communément répandue, à savoir que la distance à l’objet ou l’absence d’engagement lié à des valeurs serait un gage d’objectivité scientifique. En ce qui nous concerne, ce positionnement n’est pas tenable pour deux grands types d’arguments. Ce sont d’abord des problèmes d’ordre épistémologique qui se posent. L’objectivation des données – la capacité de rendre justice au terrain et aux acteurs impliqués (Passeron, 1970) – est une procédure d’un tout autre ordre que le refoulement des valeurs ou des prénotions des enquêteurs. Elle tient en particulier au respect des différents lieux et moments de médiation qui favorisent la réflexivité (Cefaï, 2003) : analyse de la littérature, échanges avec les collègues, mise à disposition des données d’enquêtes, etc. Le second argument mérite davantage de développements. Il est lié à l’expérience vécue du terrain à Recife. Les habitants sont parfois confrontés à des situations dramatiques et particulièrement indignes, dont la deuxième partie se fera l’écho et qui interpellent le chercheur. Cette interpellation est d’autant plus forte que la situation affrontée par ces populations fait souvent l’objet d’un déni des autorités publiques. Ainsi, comme le dit bien Becker (1967), il serait illusoire de prétendre que nos propres valeurs ne sont pas questionnées dans ces situations. Plutôt que de faire comme si tel était le cas, nous considérons que le traitement infligé à certaines populations est dégradant et que les réponses politiques ont été grandement insuffisantes jusque-là. Et nous utilisons « les ressources théoriques et techniques qui permettent d’éviter les distorsions que cela [ce point de vue, ndlr] pourrait introduire dans notre travail » (Becker, 1967, p. 247).
9La seconde conviction commune résulte de l’analyse de situations décrites par la littérature traitant des dégradations environnementales et de leur confrontation avec notre propre enquête de terrain à Recife. Nous partageons largement le postulat d’un déni ou d’un aveuglement quant aux évolutions en cours. Quelles que soient les critiques, nombreuses, adressées à Jared Diamond (2006) pour les imprécisions et raccourcis de sa démarche, force est de constater que peu d’auteurs ont su décrire avec autant de force les dynamiques entrainant un effondrement de certaines sociétés humaines. Quand on s’intéresse aux conclusions d’Effondrement, on constate ce que d’autres auteurs ont également bien mis en évidence dans d’autres domaines, à savoir que la perception ou la compréhension des problèmes, en l’occurrence environnementaux, n’implique absolument par leur résolution. Parmi les explications données, Diamond évoque celle de la « normalité rampante » (2006, p. 486), liée au fait que les transformations sont relativement indétectables pour les habitants puisqu’elles se font souvent peu à peu. À Recife, la sédimentation de pratiques alternatives pour accéder à l’eau depuis des décennies n’a pas favorisé une prise de conscience collective et politique du problème. La moindre exposition des élites au manque d’eau a incontestablement favorisé un déni de sa gravité. Cela souligne l’urgente nécessité d’une politisation des problèmes environnementaux : ceux-ci ne supposent pas un égal niveau de responsabilité des différents acteurs qui doivent leur faire face. Pour le dire de façon caricaturale, les Indiens qui vivent au bord de la rivière Xingu et qui sont menacés par les projets de barrage n’ont strictement rien demandé à l’entreprise Belo Monte et peu leur chaut que le gouvernement du Brésil souhaite augmenter ses capacités de production industrielle.
10La troisième conviction est liée aux deux précédentes dont elle est une forme de conséquence : elle renvoie à la nécessité de mettre en lumière des processus de domination. Elle a émergé à la confluence de deux analyses. La première constate la montée d’un ensemble de recherches liées à la thématique de la justice environnementale, qui scrutent les mouvements de résistance des populations marginalisées aux projets de transformation de leur environnement. Cette thématique s’est développée autour de l’analyse de luttes emblématiques, soit des Afro-Américains s’opposant à des projets de décharges et autres grands équipements à proximité de leurs habitations, soit des populations indigènes s’opposant à des projets miniers ou à des grands barrages. Or, une des leçons de Coqueiral tient au fait que dans des situations où les populations précarisées sont les plus touchées par la dégradation de l’environnement, les mouvements de résistance peuvent être très sporadiques voire inexistants. En ce sens, il nous semble non seulement pertinent intellectuellement mais également nécessaire du point de vue de l’éthique de la recherche, de ne pas sous-estimer la question des dominations sociales dans le rendu de cette recherche car la manière de poser les problèmes et de réfléchir aux situations n’est pas neutre.
11Dans le cas de la contamination des eaux souterraines, on constatera en effet sans peine que les populations pauvres jouent un rôle important. Les pratiques de branchements clandestins aux réseaux sont en effet d’importants facteurs de contamination. Les multiples puits superficiels creusés dans les eaux de surface renforcent le problème. De même, les pratiques de stockage tous azimuts de l’eau (deuxième partie) sont en partie responsables du développement du moustique Aedes aegypti, porteur de la dengue entre autres. On voit bien dès lors comment on pourrait glisser d’une analyse descriptive des pratiques liées à l’eau à une imputation de responsabilité à l’égard de populations qu’il s’agirait d’éduquer, davantage que d’autres, aux bonnes pratiques environnementales et sanitaires alors que les atteintes aux eaux souterraines et les pratiques favorisant la prolifération des larves sont le fait de tous.
Considérations liminaires sur les enjeux liés aux réseaux d’eau et d’assainissement dans une métropole du Sud
12Au sein des organisations internationales, la décennie 2000 a été l’objet de débats importants sur le statut de l’eau (Calvo-Mendieta et al., 2010). En 2002, le CODESC a défini et formulé les enjeux de la façon suivante : « l’eau devrait être considérée comme un bien social et culturel et non essentiellement comme un bien économique » – en ajoutant que le droit à l’eau est « un droit à un approvisionnement suffisant, physiquement accessible et à un coût abordable, à une eau salubre et de qualité acceptable pour les usages personnels et domestiques de chacun »4. Cette formulation concilie donc le droit à l’eau avec un éventuel caractère marchand. La reconnaissance le 28 juillet 2010 par l’Assemblée Générale des Nations Unies du droit à l’eau potable comme droit de l’homme marque une avancée importante – « le droit à une eau potable propre et de qualité et à des installations sanitaires est un droit de l’homme, indispensable à la pleine jouissance du droit à la vie ». Cette reconnaissance ne signifie cependant pas que l’eau soit désencastrée du domaine marchand, l’eau restant de fait une marchandise dans de nombreux pays et contextes.
13D’un point de vue pratique, les Objectifs du Millénaire pour le Développement de l’ONU avaient fixé un cap : « réduire de moitié, d’ici à 2015, le pourcentage de la population qui n’a pas accès de façon durable à un approvisionnement en eau potable ni à des services d’assainissement de base » (ONU, 2013, p. 46). Les améliorations notables en Chine ou en Inde, et le fait qu’en proportion, les manques les plus importants soient associés aux zones rurales, tendent à accréditer la thèse que les métropoles ont progressé en la matière. Cependant, le rapport intermédiaire de l’ONU a bien indiqué que « le nombre de personnes n’ayant pas accès à une source d’eau potable pourrait être deux à trois fois plus élevé que les estimations officielles » (ibid., p. 47).
14Ce constat d’une difficulté à identifier avec précision l’état de la situation s’est largement retrouvé dans notre rapport aux statistiques à Recife. La capitale de l’État du Pernambuco, au Brésil (cf. carte 2), compterait, selon les données officielles de l’IBGE de 2010, à Recife, 87 % des domiciles permanents raccordés au réseau public de distribution d’eau. Prises en soi, ces statistiques indiquent donc une couverture apparemment satisfaisante. Cependant, ce raccordement ne nous renseigne ni sur la qualité de l’eau au robinet, ni sur sa régularité. En effet, de nombreux foyers de toutes les catégories sociales disposent d’eau au robinet de façon discontinue, d’une part ; et cette eau du réseau public est très rarement bue, d’autre part. Enfin, notons que Recife affronte des problèmes d’assainissement majeurs, tout comme d’autres métropoles brésiliennes (Néri, 2007), avec un faible traitement de de ses eaux usées.
15Recife se révèle donc un terrain tout à fait intéressant pour analyser les enjeux globaux liés à l’eau et l’assainissement dans une métropole et également les politiques qui y sont associées. Les enjeux locaux ne peuvent certes pas se réduire à une simple reproduction locale d’enjeux globaux. Trois éléments tendent à singulariser quelque peu l’analyse. D’abord, le Pernambuco affronte, parmi l’ensemble des États brésiliens, la situation la plus délicate en termes de ressources hydriques – 1 270 m3 par an et par habitant, l’ONU définissant un seuil d’alerte à 1 700 m3 (Rebouças et al., 1999) – et rencontre des épisodes de sécheresse voués à s’intensifier avec les changements climatiques. La métropole fait partie de la catégorie des « global hot spot » à cause de la tendance à la baisse des précipitations et ses effets en matière hydrogéologique (IPCC, 2013). On pourrait également parler, outre ces dimensions liées à sa situation géographique, de « pénurie de structure ». Garcier (2013, p. 167-168) souligne que le terme de pénurie est sujet à débats étant donné son caractère très relatif et tente de catégoriser son emploi (pénurie absolue, pénurie relative, pénurie de structure). En effet, la pénurie ne doit pas se confondre avec la rareté. C’est bien souvent une inadaptation des usages à la ressource disponible qui crée la pénurie et non pas l’épuisement définitif de cette dernière (« pénurie absolue »), qui se produit rarement dans le cas de l’eau. La « pénurie relative » concernerait ainsi des « formes d’usages inadaptées au rythme de renouvellement de la ressource », que l’irrigation excessive de certaines plantations peut attiser. Enfin, la « pénurie de structure » permet de mettre l’accent sur « des déficiences dans la distribution ou la régulation de la ressource : réseau d’eau vétuste victime de fuites, organisation inefficace, corruption » (Garcier, 2013, p. 168) qui se répercutent par des coupures fréquentes sur le réseau. Garcier attire l’attention sur l’importance des usages dans les pénuries, en soulignant une tendance à « se focaliser sur les changements climatiques » (ibid.) qui tend à minimiser ces usages quotidiens dans le diagnostic.
16Ensuite, la ville abrite depuis déjà plusieurs décennies, et de façon nettement plus marquante que dans d’autres métropoles brésiliennes, de nombreux acteurs privés dans les secteurs de l’eau et de l’assainissement, destinés à pallier les dysfonctionnements du réseau public. Il en va ainsi de l’importante production d’eau embouteillée : le Pernambuco disposerait des volumes de production d’eau en bouteille les plus importants du Brésil après ceux de l’État de Sao Paulo : 17,1 % de la production nationale s’y localiserait (Diário de Pernambuco, 23 mars 2014). On peut également mentionner les opérateurs de camions-citernes qui circulent de façon ininterrompue dans la ville. Évoquons enfin les entreprises liées au forage et à l’entretien des puits, dont les premières remontent aux années 1960. À la différence de ce qui a été décrit ailleurs, sur le continent africain, en Inde ou à La Paz El Alto (Hardy et Poupeau, 2014), on n’identifie cependant pas de sous-systèmes gérés par un opérateur privé, qui viendraient en complément au réseau principal. Certes, des modes alternatifs d’accès à l’eau existent, de même que de nombreux réseaux d’assainissement fonctionnant sous un système condominial, mais on ne saurait parler de « sous-réseau » dont le fonctionnement serait pris en charge (et facturé) par un opérateur privé.
17Enfin, l’histoire de Recife est liée à son environnement aquatique, à ses fleuves (notamment le Capibaribe et le Beberibe), à sa mangrove, à ses canaux et à son port commercial qui s’y localisa en raison de la barrière de récifs qui protègent la ville des fureurs de l’océan alors que le pouvoir politique et militaire était d’abord localisé chez sa voisine Olinda. Les quartiers se sont construits par atterrements successifs et la mangrove continue, année après année, à être grignotée, que ce soit par les projets d’urbanisation officiels (ainsi, l’immense centre commercial RioMar dans le bassin du Pina) ou par invasion de terrain. De ce fait, l’eau est partout présente dans le paysage urbain, et cette représentation d’une eau abondante contraste avec celle d’une eau rationnée au robinet (cf. chapitre 6).
18Pour autant, Recife ne se singularise pas d’autres métropoles du Sud, en particulier sur le sous-continent sud-américain, du point de vue des évolutions de la gouvernance.
19D’abord, la Compagnie d’eau régionale – COMPESA – créée en 1971, a longtemps souffert de sous-investissement notamment à cause de la très difficile situation des institutions publiques dans les décennies 1980 et 1990 et n’a pas su faire face à la croissance de la demande, en particulier dans les favelas et zones auto-construites. De nombreuses métropoles du Sud partagent ce même problème. L’image de cette compagnie s’est dégradée au sein de la population en même temps que sa capacité à assurer le fonctionnement et l’entretien du réseau déclinait. L’exaspération des populations face aux services mal ou non réalisés a pu favoriser des stratégies de déconnexion de certains clients du réseau public mais a également fragilisé le statut public de l’entreprise.
20En effet, et c’est notre second point, le recours au secteur privé est apparu comme une solution envisageable face à la dégradation du service. En 1999, la privatisation de la COMPESA a été lancée sans être cependant menée à son terme par le gouvernement en place. Le processus était enclenché à tel point que 30 % de ses actions furent vendues de façon anticipée à la banque Caixa Econômica Federal, créant un imbroglio juridique pendant des années et limitant la capacité de l’entreprise à recevoird des financements fédéraux. À la fin des années 2000, le recours au secteur privé a été envisagé sous le signe de la concession : la signature du plus important Partenariat Public-Privé (PPP) dans le secteur de l’assainissement en 2013 au Brésil a marqué une revanche du secteur privé, au sens d’un retour des investissements5, après un recul significatif en Amérique du Sud suite notamment à la « Guerre de l’eau » en Bolivie (Poupeau, 2010) ou du retrait de Suez en Argentine après des mobilisations populaires. De ce fait, cette nouvelle configuration, plaçant au cœur des réseaux la principale entreprise de travaux publics au Brésil, Odebrecht, rend l’étude de la situation recifense particulièrement intéressante. Il s’agira notamment de comprendre les justifications de cette décision prise par un Gouverneur du Pernambuco plutôt identifié à gauche de l’échiquier politique.
21La question de la gouvernance ne peut bien entendu pas se limiter au statut de l’opérateur principal de ses services d’eau et d’assainissement. L’État du Pernambuco a été à la source d’un certain nombre d’évolutions législatives majeures, avec la création d’agences destinées à réguler le secteur et à empêcher la surexploitation des eaux souterraines. L’APAC6, issue de ce mouvement, a notamment pour mission de recenser et contrôler les puits et leurs volumes et dispose en théorie d’un arsenal de sanctions face aux agents qui ne se plieraient pas aux nouvelles obligations. La régulation des puits privés mais également des opérateurs de camions-citernes apparait d’autant plus importante que leur existence nuit à la rentabilité de l’entreprise publique concessionnaire du réseau d’eau, en la privant de clients potentiels. Face à l’intensité de la pénurie lors des sécheresses, Recife et en particulier le quartier de Boa Viagem, le plus aisé de la ville, a en effet vu se multiplier les puits pompant dans les aquifères profonds ou superficiels et destinés à pallier l’absence ou l’irrégularité de l’approvisionnement. Certaines études évaluent à 13 000 leur nombre à Recife, dont un tiers dépasserait les 20 mètres de profondeur (Costa, 2003).
Sur la méthode : l’importance de porter attention aux habitants
22Dans les recherches récentes qui analysent l’accès à l’eau potable et à l’assainissement dans les métropoles ou les zones urbaines (Bakker, 2009, Jaglin, 2012), on peut souligner que les controverses scientifiques se focalisent très largement sur les mutations des modes d’approvisionnement. D’un côté, elles mettent l’accent sur les offensives du secteur privé en la matière, pour en souligner les limites (Castro, 2011) ou les avancées (Marin, 2008). De l’autre, elles constatent que les modes de distribution se sont complexifiés à tel point que les métropoles du Sud ne pourraient aujourd’hui plus reproduire le modèle centralisé des monopoles naturels qui avait constitué l’idéal-type des réseaux européens (Graham et Marvin, 2001 ; Jaglin et Zérah, 2010). L’échelle micro, celle des pratiques et du vécu quotidien de l’eau par les habitants mais également du fonctionnement effectif de ces réseaux, est cependant moins abordée, au profit d’approches qui privilégient les données statistiques macro sur le raccordement aux réseaux afin de mettre en évidence des dimensions de fragmentation socio-spatiale ou d’injustice spatiale. Les populations n’apparaissent bien souvent qu’à la marge, lorsqu’il s’agit de rendre compte de leur participation dans la construction ou dans l’entretien des réseaux ou de leurs mouvements d’opposition face aux augmentations tarifaires (Durand et Jaglin, 2012). La question des adaptations des individus face au manque d’eau est davantage visible dans des travaux sur la vulnérabilité urbaine ou lors de recherches portant sur le monde rural (Aubriot, 2010).
23Les enquêtes de terrain des sociologues et anthropologues ont été conçues de façon complémentaire, par une division du travail qu’on peut résumer très simplement : aux anthropologues le niveau micro, celui des pratiques et des représentations individuelles ; aux sociologues et urbanistes, le niveau meso, conçu comme celui des mobilisations collectives autour de l’eau et des régulations sociopolitiques. Il va sans dire que cette division ne prétendait pas compartimenter la réflexion : ainsi, les régulations socio-politiques influencent directement les pratiques quotidiennes qu’elles tendent à modeler tandis qu’à l’inverse les usages déterminent largement le spectre des possibles en termes de régulation.
24Du point de vue de l’enquête sociologique7, nous avons procédé en utilisant plusieurs types de données. D’abord, nous avons procédé entre 2012 et 2015 à une soixantaine d’entretiens semi-directifs avec des acteurs très variés du secteur de l’eau et de l’assainissement : pouvoirs publics (responsables municipaux et régionaux, fonctionnaires), agences de régulation, Ministère Public, associations d’habitants, ONG, salariés de l’entreprise concessionnaire – COMPESA – et de l’entreprise en charge du Partenariat Public-Privé8, dirigeants et salariés d’entreprises produisant de l’eau en bouteille, de forage et d’entretien de puits, de camions-citernes ou géologues locaux. D’autres acteurs moins centraux (entreprises de construction, syndics) ont également fait l’objet d’entretiens9. Ce choix de la variété plutôt que de l’exhaustivité sur une thématique précise s’est imposé par la complexité des problèmes liés à l’eau et par l’objectif initial que nous nous étions donné : nous cherchions avant tout à comprendre les dynamiques collectives liées à l’eau et à interpréter les choix de gouvernance locaux. L’enquête anthropologique (présentée infra) s’intéressant aux pratiques quotidiennes et aux représentations liées à l’eau s’est révélée une alliée très précieuse en permettant d’alimenter nos questionnements par des données précises recueillies à un niveau micro.
25À ces entretiens se sont également ajoutées de nombreuses observations in situ liées à notre présence pendant quatre séjours allant d’un à trois mois à Recife à des périodes variées de l’année entre 2012 et 2015 : visite de projets urbains récents et anciens en privilégiant les aspects liés à l’assainissement, de stations de traitement, de barrages et de réservoirs. D’une manière plus diffuse, notre présence répétée à Recife, ville dans laquelle nous avions déjà vécu ou travaillé pendant de longs mois et années, nous a donné accès à des informations de « basse intensité » sur les usages de l’eau, par exemple dans nos lieux de résidence (disposant d’un puits et d’un réservoir alimenté par camion-citerne). Nos recherches antérieures nous ont également permis de discuter de façon informelle cette question de l’eau avec des habitants que nous connaissions, dans des milieux sociaux très variés. Différents événements liés à la question de l’eau et à l’assainissement nous ont également mobilisés. Enfin, nous avons utilisé des sources très diverses, au premier rang desquelles les journaux locaux notamment pour repérer les mobilisations liées à l’eau.
26La méthode anthropologique fera l’objet de développements plus importants dans le chapitre 4. Fondée sur l’ethnographie de pratiques, elle s’est constituée autour de deux focales principales, dans le but de rendre compte de la diversité des représentations, pratiques et usages de l’eau : un territoire varié et une appréhension de l’eau par les questions de santé environnementale. D’abord, même si les terrains ont été variés (cf. carte 6 – Les quartiers de l’enquête), l’enquête s’est principalement déroulée sur un District sanitaire qui correspond à une territorialisation de l’action publique à Recife, en matière de santé mais également d’autres politiques publiques. Le District 6 regroupe plusieurs quartiers10qui donnent à voir une très grande variété de paysages et de reliefs (mornes, aires planes, littorales ou non), de formes d’habitat (maisons, appartements, des plus aisés aux plus précaires) et de milieux sociaux. De ce fait, l’hétérogénéité des pratiques a pu être mise en évidence. Ensuite, le lien étroit créé avec les agents du programme de santé environnementale qui s’occupent de l’eau s’est avéré un moyen d’accès tout à fait privilégié et efficace pour se rendre dans certains quartiers de la ville et pénétrer dans les domiciles, entrer en contact avec les habitants et avoir ainsi accès à un grand nombre de situations, de pratiques et de discours relatifs à l’eau.
Carte 2 – La région métropolitaine de Recife.

Carte 3 – Répartition différenciée des ménages pauvres selon les quartiers à Recife.

Carte 4 – Répartition des ménages gagnant plus de 3 salaires minimum par mois et per capita sur les territoires de Recife.

Carte 5 – Localisation des ZEIS à Recife.

Carte 6 – Les quartiers de l’enquête.

Problématique
27Comme le souligne Boltanski (2009, p. 24), la sociologie correspond à un projet de description « depuis une position d’extériorité ». Ainsi, elle peut difficilement être dissociée d’une analyse critique de la réalité sociale, d’autant que les pratiques des acteurs sociaux, qui font l’objet de ces descriptions et analyses sociologiques, sont bien souvent marquées par un rapport critique à la réalité. La sociologie, ainsi, à l’instar de l’anthropologie, ne saurait se réduire à une discipline purement désincarnée (« la sociologie pour la sociologie ») alors même que son objet porte sur les évolutions des sociétés, lesquelles sont déterminées notamment par des rapports de force entre groupes sociaux qu’elle s’attache à décrire. Dans le cadre des questions d’eau et d’assainissement à Recife, la simple description de l’état de la situation implique une critique de l’existant puisque le tableau dressé ne saura satisfaire toutes les parties prenantes. La mise en évidence d’un déni du rationnement par les autorités, dans cette optique, renvoie bien à une description critique de la société.
28Un défi majeur réside dans la manière de rendre compte de nos résultats. Le schéma infra rend compte de la perspective multi-niveaux que nous avons adoptée. Au moins trois niveaux d’analyse peuvent être identifiés, lesquels sont fortement interdépendants et rétroagissent les uns sur les autres. On distingue d’abord l’état de la ressource en eau, laquelle est bien entendu multi-niveaux (eaux de surfaces, aquifères ras ou profonds). Ensuite, on souligne les formes de la gouvernance, laquelle s’établit à différents niveaux territoriaux, de la municipalité aux instances internationales. Enfin, les stratégies individuelles de production et de stockage d’eau sont identifiables, tout comme les mobilisations collectives qui incluent à la fois des mobilisations citoyennes (demande de droits) ou des entreprises économiques orientées vers la production.
Figure 1 – L’eau au cœur d’un système multi-niveaux.

Source : Schéma initialement proposé par Guillaume Bertrand, paru dans Petelet et al., 2018 et retravaillé par les auteurs.
29La ressource en eau apparaît alors bien comme l’objet de conflits liés d’abord à son appropriation par différents groupes sociaux en concurrence. Elle fait également l’objet de conflits au regard de la façon dont cette appropriation est justifiée (ou dont son rationnement est organisé lorsqu’elle vient à manquer), ce qui renvoie, dans une large mesure aux analyses des travaux de Boltanski et Thévenot (1991) sur la compréhension du social au travers des registres de justification des acteurs. La mesure du niveau de la ressource, de seuils de contamination ou de salinisation apparaît alors comme un enjeu majeur, comme outil de légitimation des mesures prises, notamment par les instances de gouvernance11. Danilo Martuccelli (2014) souligne d’ailleurs combien nos sociétés sont prises dans un « imaginaire du seuil », lequel est systématiquement mis en débat et dont le dépassement n’implique pas des effets automatiques, étant donné son caractère élastique.
30Le travail de terrain, et en particulier l’analyse des discours des enquêtés et de leurs justifications, nous a en outre permis d’identifier une forme de déni institutionnalisé de la pénurie, avec une sous-estimation permanente des difficultés vécues par la population en particulier la plus pauvre. De même, les acteurs sociaux font preuve, dans leurs discours, d’une segmentation parfois frappante entre les différentes eaux, celles généreuses, de la nature, et celle du réseau, rare et de mauvaise qualité. Ainsi, le déni apparaît comme un élément déterminant du schéma puisqu’il nourrit les tensions sur la ressource.
31En parallèle, la « pénurie de structure » évoquée supra, liée à une mauvaise gouvernance et la « pénurie relative » liée au contexte local et à l’accélération du changement climatique ont des effets cumulatifs à la fois sur la qualité et la quantité de la ressource. Ces effets attisent encore davantage les conflits entre acteurs sociaux.
32Face à un tel fait social total au sens de Mauss, puisque le rapport à l’eau met en branle la quasi-totalité des institutions sociales (le droit, les échanges, la politique, l’urbanisme, la famille, la santé, l’alimentation etc.) et dans un contexte d’intenses transformations climatiques, nous avons pris le parti de ne pas chercher une cause ultime – ou première – à la situation de rationnement (serait-ce la gouvernance inefficace et si oui, faut-il davantage de privé ou de public ? la fragilité géologique des lieux ? les changements climatiques ? le modèle de développement économique et urbain choisi ? les inégalités sociales ?) mais plutôt de mettre en évidence les mécanismes par lesquels une situation de rationnement, très inégale socialement, a pu se développer et perdurer. L’article de synthèse rédigé par l’ensemble des chercheurs à propos de la situation de l’eau à Recife à l’issue de cette recherche (Petelet et al., 2018) dresse ainsi un bilan préoccupant : quand bien même une gouvernance adéquate (si tant est qu’il en existe une) se mettrait en place – ce qui semble improbable dans le Brésil actuel – la forte dégradation de la ressource actuelle se révèle particulièrement inquiétante et pèsera sur les prochaines années et décennies.
33Notre choix de saisir des situations concrètes, notamment les pratiques du quotidien, implique un mode d’exposition de nos résultats plutôt inductif. Après la présentation du contexte social et géographique de Recife, nous abordons successivement les pratiques individuelles, les initiatives collectives et la gouvernance locale.
Annonce du plan
34Cet ouvrage est constitué de quatre parties. Le lecteur pourra suivre leur enchainement logique ou préférer se référer à une thématique particulière, chaque chapitre étant conçu comme cohérent.
35La première partie, intitulée « Recife, entre injustices sociales et vulnérabilités environnementales », vise à présenter Recife dans la perspective de notre recherche. La tâche est ardue tant cette ville recèle de dynamiques contrastées voire contradictoires. Centre économique et historique important du Nordeste, Recife, depuis les années 1950, est au cœur de la réflexion autour des mobilisations populaires et des dispositifs publics visant à les réguler. Dans la décennie 2000, la ville a connu deux tendances contradictoires : d’un côté, devenir une capitale de la participation populaire, avec trois mandats consécutifs des maires du Parti des Travailleurs qui ont notamment fortement insisté sur le Budget Participatif, de l’autre, s’afficher comme une métropole ambitieuse, porteuse de grands projets urbains et de plans stratégiques. On tentera ainsi de restituer brièvement cette histoire et les fortes divisions socio-spatiales de la ville, qui est sans conteste un exemple de la fragmentation urbaine contemporaine. La tâche serait incomplète si nous ignorions l’un des actants principaux de la recherche, à savoir l’eau. Pour donner vie et visibilité aux eaux de Recife, nous avons sollicité nos collègues géologues et géochimistes parties prenantes de ce projet afin qu’ils présentent de façon lisible et synthétique les dynamiques des eaux, en particulier les eaux souterraines. Celles-ci deviendront alors, nous l’espérons, nettement plus familières aux lecteurs, qui pourront s’étonner de leur âge (millénaires pour certaines) mais également de leur état de santé (dramatique pour les eaux peu profondes, souillées par de multiples pollutions). Ces constats dessinent un tableau préoccupant. Le réseau public qui repose principalement sur des barrages et des puits profonds ne comble la demande ni en qualité ni en quantité et les solutions palliatives adoptées par de nombreux acteurs tendent, après avoir contribué à contaminer les aquifères de surfaces, à saliniser les aquifères profonds dont dépendent de nombreux puits, en particulier dans la partie Sud de la métropole. Ce tableau liminaire contraint fortement les usages des habitants et les possibilités de régulation, évoqués dans les parties suivantes.
36La seconde partie « Vivre la pénurie d’eau à Recife – une approche anthropologique » plongera le lecteur dans la réalité quotidienne du rapport à l’eau. Cette partie donne à voir les représentations, pratiques et usages de l’eau au quotidien. Résolument ancrée dans une approche ethnographique appuyée par le recours à la photoethnographie, cette démarche s’inscrit nettement en contrepoint d’une approche de l’eau par le haut, par les chiffres et les statistiques. Elle permet de réincarner les usages. Après un chapitre 4 dans lequel les choix méthodologiques sont exposés – entrée sur le terrain par le biais d’un programme de santé environnementale et recours à la photoethnographie – le chapitre 5 montre combien la satisfaction et la sécurisation de l’approvisionnement en eau sont des enjeux quotidiens cruciaux, qui peuvent peser sur les existences, notamment pour les plus défavorisés. Ce vécu échappe complétement aux statistiques très flatteuses de l’approvisionnement en eau car le raccordement au réseau ne préjuge pas de l’arrivée effective de cette dernière. Le chapitre 6 décrit les usages domestiques, que ce soit dans l’approvisionnement, le stockage ou la distribution de l’eau dans la maisonnée. Ressort l’idée d’une très forte différenciation des eaux selon leurs provenances et les usages auxquels elles sont destinées. Ainsi, par exemple, l’eau du réseau public n’est bue qu’en dernier recours.
37Le troisième volet, « Une ressource et sa prédation – analyse des stratégies des acteurs collectifs et privés », se plonge dans les dynamiques collectives sous deux angles, mobilisations collectives d’un côté, offre privée et publique de l’autre. On reviendra d’abord sur un résultat important de cette recherche, à savoir le déni, par les autorités publiques, de la situation de pénurie vécue par les populations. On tentera d’identifier les mécanismes de ce déni en particulier en soulignant l’importance du raisonnement en termes quantitatifs dans le discours public. Le chapitre suivant s’interroge sur la faible mobilisation des mouvements populaires et des ONG autour des questions d’eau et d’assainissement et questionne cette atonie, d’autant que cela n’a pas toujours été le cas, certaines mobilisations ayant été emblématiques par le passé et débouché sur des solutions concrètes fortement valorisées. Le dernier chapitre donne des éléments de réponse puisqu’il s’intéresse à la grande diversité de stratégies du côté de l’offre de l’eau. Ce chapitre passe en revue quelques-uns des acteurs principaux de l’offre en eau à Recife (foreurs de puits, entrepreneurs de camions-citernes, producteurs d’eau en bouteille) et prête une attention particulière à l’entreprise publique concessionnaire. Cette sédimentation de l’offre est sans contexte un des facteurs des plus importants de démobilisation des mouvements sociaux puisque les individus ont depuis des décennies pris l’habitude de « faire avec ». La compagnie publique étant particulièrement stigmatisée, sa quasi-privatisation puis la concession du service d’assainissement par le biais d’un PPP n’ont d’ailleurs pas suscité de résistances.
38La dernière partie « Une gouvernance problématique » se propose de réfléchir aux évolutions de la gouvernance à Recife, en les replaçant dans les enjeux plus larges de la gouvernance des ressources hydriques au niveau mondial : mise en place d’un Partenariat Public-Privé, développement d’agences de régulation, montée du new public management etc. On retrouve un enjeu classique des sciences sociales, celui de la singularité des terrains observés. Au regard des nombreux cas ayant des caractéristiques proches étudiés dans la littérature scientifique, la question de la singularité de Recife pourrait sembler s’estomper. Doit-on alors n’y voir qu’un cas de plus dans ces dizaines de PPP dont le bilan est aujourd’hui plutôt mitigé aux yeux de la Banque Mondiale ? Que faire de ces dizaines de milliers d’usagers recensés comme « reliés au réseau d’eau » mais qui ne la reçoivent qu’avec intermittence ? Les milliers de puits privés qui fragilisent les aquifères ne sont-ils qu’un phénomène un peu plus répandu qu’ailleurs ? La réponse est nécessairement nuancée et elle pourrait être synthétisée ainsi : le cas de Recife exacerbe des tendances observées ailleurs en raison de sa fragilité environnementale spécifique ; les solutions mises en œuvre en matière de gestion de l’eau renforcent l’idée d’un urbanisme dont les réseaux tendent à fragmenter la ville (Graham et Marvin, 2001) et empêchent pour l’instant l’émergence d’une représentation de l’eau comme (bien) commun. De fait, si la perspective comparée permet de mieux situer le cas de Recife dans les enjeux contemporains des réseaux d’eau, l’analyse sociologique et anthropologique in situ et sa capacité à rendre compte de multiples stratégies d’adaptation nous permet de mettre en doute les discours tenus à un niveau macro, notamment par les responsables publics, visant à minimiser les problèmes d’approvisionnement et à les renvoyer à un problème « résiduel ». Pour résumer, si la gouvernance est un problème, le problème ne se limite pas à la gouvernance.
Notes de bas de page
1 Ou Gaïa pour reprendre les termes de Latour, soucieux par ce terme de montrer que la Terre n’est pas un cadre inanimé. « Gaïa… n’est que le nom proposé pour toutes les conséquences entremêlées et imprévisibles des puissances d’agir dont chacune d’elles poursuit son propre intérêt en manipulant son propre environnement pour son propre confort » (Latour, 2014, p. 33).
2 L’IBGE estimait à 1 617 000 habitants la population de la ville de Recife en 2015.
3 La liste des problèmes de santé publique liés à l’eau qu’a dû affronter la ville depuis 30 ans est particulièrement effrayante : foyer de filariose, leptospirose, de dengue, aujourd’hui de Zika. Les maladies liées à la sensibilité du système digestif à la mauvaise qualité de l’eau (notamment les diarrhées) sont nombreuses. Des cas de choléra ont été mentionnés, notamment en 1989.
4 Comité DESC, Observation générale n° 15 sur le droit à l’eau, adoptée le 20 janvier 2003.
5 C’est un consortium intitulé Grande Recife, formé par FOZ do Brasil (filiale d’Odebrecht) et par Lidermac Construções qui a emporté le contrat.
6 Agência Pernambucana de Águas e Clima – Agence du Pernambuco des Eaux et du Climat –, créée en 2010.
7 Menée par Paul Cary et, sur des temps plus réduits, par Ana Maria Melo.
8 Cette entreprise s’appelait d’abord FOZ puis a été rebaptisée Odebrecht Ambiental. Le lecteur retrouvera donc les deux noms dans le livre. Fin 2016, c’est un fonds d’investissement canadien, Brookfield, qui a racheté 70 % de cette filiale d’Odebrecht, groupe de construction brésilien qui est au cœur des investigations judiciaires liées à l’opération Lava-Jato (son directeur est en prison). L’entreprise se dénomme depuis lors BRK Ambiental.
9 Nous remercions tous ceux qui nous ont accordé de leur temps pour des entretiens ou des visites de terrain. Nous avons modifié la plupart des prénoms sauf lorsque, dans de rares cas, la fonction de la personne interrogée était indispensable à la compréhension de notre raisonnement (le plus souvent pour les hauts responsables).
10 Boa Viagem, Brasília Teimosa, Ibura, Imbiribeira, Ipsep, Jordão, Pina e Cohab.
11 La géologie n’échappe pas à ces enjeux. En effet, l’origine de la salinisation est un enjeu scientifique fort. Car un diagnostic d’intrusion marine ou de contamination par la pollution ne débouche pas sur les mêmes solutions envisageables.
Auteurs
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