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    Plan détaillé Texte intégral Un récit puzzle Le souci du détail Des caractères compliqués La résolution du puzzle S’impliquer dans le récit Un intérêt collectif particulier Game of Thrones : Attrait pour une série fantastique réaliste Notes de bas de page Auteur

    Nos vies, nos objets

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    Table des matières

    Game of Thrones : comment on nous attache

    Samuel Gimenez

    p. 275-286

    Texte intégral Un récit puzzle L’attrait pour la fiction La richesse du genre fantastique Le souci du détail Des caractères compliqués La résolution du puzzle S’impliquer dans le récit Une série immersive La force de l’imprévisibilité Évolution de l’intérêt Un intérêt collectif particulier Le poids des cercles de proches Diffusion par les réseaux sociaux Le partage comme finalité Game of Thrones : Attrait pour une série fantastique réaliste Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Les séries télévisées sont aujourd’hui l’objet d’un investissement collectif difficilement imaginable il y a de ça quelques décennies. Adulées par les publics, présentes dans les médias, analysées en sciences humaines, elles occupent actuellement en France une place qu’elles ne possédaient pas par le passé (Glévarec, 2012). Les proportions de l’engouement qu’elles suscitent intriguent et étonnent.

    2Pourtant toutes les séries ne font pas l’objet du même investissement. L’engouement autour de la série Game of Thrones est à ce titre particulièrement intrigant. Série américaine de genre fantasy, elle est fréquemment présentée comme battant tous les records en termes de piratage (Woitier, 2014) et d’audiences (Nouvel Obs, 2014). Sujet d’un vif intérêt, elle semble donc particulièrement intéressante pour interroger les relations qu’entretiennent les spectateurs aux séries de nos jours en tant qu’objet culturel.

    3En effet, au cœur de cet engouement on trouve des spectateurs qui ne manquent pas de vanter les qualités esthétiques et narratives de l’objet de leurs passions pour venir la placer au moins à hauteur sinon au-dessus du cinéma en matière de qualité. C’est cet intérêt que l’on souhaite ici questionner.

    4Quelle est la nature du lien entretenu de nos jours à la fiction ? Si un intérêt pour Game of Thrones a pu se développer, comment ce dernier a-t-il pu naître ? Puis être maintenu ? Ces questionnements se condensent finalement dans une seule interrogation : pourquoi aimes-tu Game of Thrones ?1

    Un récit puzzle

    5Game of Thrones est l’adaptation télévisuelle du Trône de Fer, saga de romans écrite par Georges R. R. Martin. L’histoire prend part dans un univers fantastique et médiéval sur une planète dont les principales différences avec la Terre que nous connaissons sont les saisons extrêmes et le découpage continental. L’hiver peut s’étendre sur des décennies entières et la menace de sa venue jalonne le récit. Alors que les inquiétudes s’accentuent sur cet événement, la terre des Sept Couronnes, qui symbolisent autant de contrées aux autorités et aux cultures différentes, est le théâtre d’une lutte pour la prise du pouvoir. Le récit multiplie donc les intrigues et les personnages qui sont autant de composantes dans un contexte de troubles et de luttes auquel ils prennent part2.

    L’attrait pour la fiction

    6Que ce soit sous forme de saga littéraire ou de série télévisée, l’histoire contée nous emmène dans l’univers de la fiction. Car l’attrait pour Game of Thrones révèle en premier lieu l’intérêt observable aujourd’hui en France autour du genre fictionnel (Esquenazi, 2013). Cet intérêt connaît des variations et des nuances parmi lesquelles on compte l’attachement aux séries télévisées. Ce que l’on retrouve ici, c’est bien souvent un amateurisme3 pour les séries en tant que genre culturel distinct (Glévarec, 2012), identifié comme suscitant un intérêt particulier :

    « Alors moi je regarde plus des séries que des films pour une très bonne raison, c’est que euh, c’est peut-être un peu con parce qu’au final ça revient au même mais, je suis pas très, comment dire… Je suis pas très patient avec les films alors ça contredit totalement ce que j’ai dit au début, qu’il fallait de la patience pour regarder Game of Thrones, mais en somme euh, je sais pas comment expliquer ça mais je trouve que les films, le format des films fait que euh, t’as pas forcément envie de t’y attacher, t’as pas envie forcément de t’y accrocher à cette histoire de… Tandis que Game of Thrones ou une série quelconque, t’as déjà les bases de cette histoire, tu connais déjà cette histoire, et tu sais qu’elle va encore continuer donc ça a de l’intérêt, que tu sois patient pour la comprendre si tu vois ce que je veux dire. » (Mathieu, 24 ans)

    La richesse du genre fantastique

    7Mais Game of Thrones possède aussi la particularité de mettre en place un récit peuplé de créatures fantastiques et mythologiques qui lui vaut d’être classé parmi le genre fantasy. Ce type de récit implique la création d’univers imaginaires tout entiers. Face à cette densité fictionnelle, certains amateurs font œuvre d’un véritable goût pour l’imaginaire comme voie vers l’évasion.

    « Mais euh sinon, j’aime l’heroïc-fantasy parce que je trouve carrément que c’est un truc qui est riche, en fait dans la mesure où finalement tu crées vraiment un univers en mettant des intrigues et des personnages enfin voilà, des elfes, des machins, des trucs, enfin t’es vraiment libre de ta création, pour moi, t’as l’air plus libre que d’autres univers, quoi. » (Corentin, 31 ans)

    8L’univers Fantasy se caractérise donc comme un genre particulièrement riche, propice à l’immersion par l’univers qu’il déploie et dans lequel les amateurs de séries se plaisent à se plonger. Il faut d’abord préciser que le genre est généralement identifié comme l’une des principales composantes du récit. Les raisons à cette identification rapide sont tout simplement l’apparition d’éléments fantastiques tels que les dragons et un cadre fictionnel moyenâgeux. Caractérisé par un univers médiéval, le terme fantasy s’explique par la présence de la magie dans le récit. L’imaginaire occupant une grande place dans ce type de fiction, le récit est caractérisé par un univers dès plus dense. En effet, il s’agit bien souvent d’imaginer tout un monde, qui, bien qu’il puisse nous rappeler le nôtre par de nombreux jeux de récurrence, s’en différencie au moins par le cadre et la magie.

    Le souci du détail

    9Si le fantasy constitue un aspect qui a retenu l’attention de chacun des enquêtés, il en est un autre qui confère pour certains une autre dimension à l’histoire. C’est aspect, c’est celui de l’historicité du récit. La série est alors appréciée pour l’attrait culturel qu’elle dégage. Permettant de voyager à travers une époque identifiée comme étant l’équivalent du Moyen Âge occidental, l’univers s’inscrit dans un cadre historique qui est perçu comme cohérent et réaliste.

    « Ça pourrait être une histoire qui s’est vraiment passée, bon après on sait pas trop où ça se passe, si c’est un monde parallèle ou… Bon c’est vrai que voilà au niveau de la trame, ça aurait pu se passer […] Le gars il a créé un univers avec donc des pays, il a fait sa carte, j’ai regardé un peu sur internet, y’a des familles avec leur généalogies, alors j’ai pas tout suivi, j’sais pas, dans le livre, c’est beaucoup plus explicite bon après, un peu trop pour moi enfin mais bon c’est vrai que du coup c’était plutôt bien fait, il s’est bien débrouillé à faire un truc qui se tienne. » (Nadia, 28 ans)

    10De manière générale on remarque que le récit est analysé comme étant typique de la période moyenâgeuse. Dans cette perspective c’est l’ensemble des évènements qui sont donc replacés dans un contexte d’époque. La présence de la violence dans la série apparaît ainsi pour Sarah acceptable puisqu’elle est symptomatique des mœurs d’alors : « bah, la violence… tu sais le moyen-âge » (Sarah, 23 ans).

    11Le réalisme historique renvoie à une cohérence de l’univers mis en place par rapport au cadre historique dans lequel s’inscrit le récit. Cela se traduit, pour les enquêtés, par une attention toute particulière accordée aux détails. L’accumulation de détails historico-culturels dans le récit est perçue comme garante d’une certaine réalité.

    12L’environnement fait donc l’objet d’une véritable attention et avoir de « vrais décors » permet notamment aux amateurs de se projeter dans les images qu’ils perçoivent sans ressentir l’artifice du cadre dans lequel se déroule l’action. La mise en scène laisse naître chez le spectateur l’impression que ce qu’il voit est vrai, puisque le renvoyant à des univers qu’il parvient à identifier.

    Des caractères compliqués

    13De plus, Game of Thrones, de par la multiplicité des personnages que compte le récit, est décrite comme une série chorale. Alors que les fictions mettant en place un seul axe narratif, elles ont tendance à se centrer autour d’un seul ou de quelques personnages, les séries chorales tendent, elles, à développer de nombreux personnages aux dimensions humaines et qui s’éloignent donc de l’archétype du héros (Jost, 2011).

    14Les personnages prenant place dans ce contexte sont eux souvent décrits comme complexes et les enquêtés n’hésitent pas à déclarer qu’ils les apprécient très précisément pour leur ambivalence.

    « Bah les personnages qui sont un peu complexes… Un peu deux facettes quoi, mais euh quand tu te dis un coup, tiens il est tordu, méchant et après, tu te dis il a ses raisons, tu essayes de le comprendre, ça c’est intéressant, et c’est pour ça qu’on peut s’attacher à ses personnages là du coup […] » (Catherine, 21 ans)

    15Il s’agit donc, pour reprendre l’expression de François Jost (2011, p. 20), d’un réalisme émotionnel. L’ambivalence des personnages permet alors probablement de se sentir plus proches de ces derniers auxquels on s’attache forcément plus facilement puisqu’ils font écho à ce que nous connaissons et ce que nous sommes.

    « Donc voilà y’avait pas les gentils, les méchants, c’était un peu historique, comme dans la réalité. » (Nadia, 28 ans)

    La résolution du puzzle

    16Qu’elle soit inscrite dans un genre ou dans un autre, la série est décrite comme déployant un univers riche et complet. Cette complétude de l’univers fictionnel de Game of Thrones trouve un écho dans la trame où se mêlent pléthores d’intrigues et de rebondissements. La multiplicité des intrigues amène les amateurs à nuancer leur rapport à la série, allant de la fascination pour le complexe à la lassitude de devoir suivre une histoire parfois confuse.

    « Des histoires indépendantes vont se composer, se construire pendant des heures. Chacune de leur côté, chacune avec leurs rebondissements, chacune avec leurs personnages. […] Et tout ça amène la confrontation finale. Un puzzle géant, la machine de la vie, de la politique, de la guerre et du passé. GoT aurait été bien moins intéressant avec une narration centrée autour d’un personnage, en plus on aurait été obligé de le suivre tout le long, et évidemment, il serait forcement immortel, car sa mort entraînerait la fin du show… et on perd l’âme de GoT. » (Vivien,19 ans)

    « On se perd un peu quoi, et du coup bah y’en a qu’on oublie (des histoires). Puis y’a des histoires où on a tout oublié et puis comment, c’est qui, mais pourquoi ? Non, non, il en faudrait pas plus, parce qu’après… Si c’est rajouter pour rajouter on arrivera jamais à la fin et du coup quoi, Danaerys elle arrivera jamais avec ses dragons et voilà… Ouais, ouais, non, c’est… Mais on verra là par exemple ce que donne Dorn dans la saison cinq. Parce qu’on n’a pas vu encore, donc est-ce que ça aura un impact ou pas dessus, on verra. » (Catherine, 21 ans)

    17Multiplier les intrigues revient à multiplier les arcs narratifs, c’est la raison pour laquelle les enquêtés estiment parfois qu’il ne faudrait pas qu’il y ait plus d’intrigues. On le voit, le récit est évalué sur la manière dont les éléments sont reliés entre eux, dont les relations entre personnages se construisent. Tous les éléments doivent évoluer vers une fin commune. La résolution du puzzle. C’est vers cet horizon que se portent les espoirs des amateurs.

    S’impliquer dans le récit

    18Ayant vu le rapport qu’entretiennent les enquêtés à la fiction et plus particulièrement à la série, il s’agit maintenant de comprendre dans quelle situation de réception le visionnage de la série les engage. Pour éclairer ces questionnements, on en vient à mettre en relief les logiques sociales et émotionnelles qui entourent la réception des amateurs (Hennion, 2009) de Game of Thrones.

    Une série immersive

    19Qu’ils la perçoivent comme une série historique, fantastique ou dramatique, les amateurs de Game of Thrones sont engagés dans une situation de réception qu’il convient de contextualiser. Et pour cela il paraît intéressant de s’arrêter sur le cadre de réception en lui-même (Méadel, 2009). En effet, l’intérêt pour les séries est vif et il est lui-même favorisé par la situation de réception qui est une situation de plaisir et de détente. Le cadre dans lequel la série est regardée semble avoir une importance non négligeable puisqu’il traduit la logique dans laquelle s’inscrit l’action.

    « Et c’est genre ouais, après le dîner, histoire de tranquillement aller vers le sommeil même si c’est totalement déconseillé, mais d’aller vers le sommeil grâce à une série ouais… » (Mathieu, 24 ans)

    20Si la recherche de la détente à travers le visionnage de la série pourrait laisser penser que le spectateur reste en retrait par rapport à la situation, on constate que ce n’est pas le cas. Au contraire, le spectateur apparaît tout à la fois immergé et engagé dans la situation de visionnage. Cela permet de questionner l’accès à un état de détente à travers l’immersion dans la série.

    « Parce que Game of Thrones c’est vraiment intense des fois, je suis dedans faut pas me souler quoi […] dans Game of Thrones t’es vachement plus dedans parce que c’est vraiment plus intense alors que dans d’autres séries, tu regardes juste ça pour passer le temps et du coup t’es plus distrait on va dire, y’a quelque chose que tu vas peut-être louper mais c’est pas trop grave. » (Roxane, 18 ans)

    21On le voit donc, l’expérience est modulée par les régimes d’attentes qui se traduisent déjà par des formes de réceptions différentes (Méadel, 2009). Investi comme voie vers la détente ou vécu comme un moment intense et passionnant, le visionnage traduit ici une recherche de sensations qui n’est pas étrangère à une certaine quête d’un état de bien-être telle qu’avait pu l’identifier Stéphane Calbo dans l’étude qu’il avait mené auprès de téléspectateurs dans les années 1990 (Calbo, 1998).

    La force de l’imprévisibilité

    22Définir la manière dont l’amateur est engagé dans la situation de réception permet par ailleurs de comprendre la puissance des effets que le récit a sur lui. Il est donc temps de se pencher sur ces effets qui ne sont autres que les ressorts de l’intérêt. Les rebondissements, qui sont constitués des évènements qui donnent une nouvelle tournure au récit apparaissent comme des éléments essentiels dans le maintien de l’intérêt. Surprenant le téléspectateur, ils peuvent, lorsque lors portée est amplifiée par une mise en scène qui le heurte, laisser ce dernier dans un état de choc. Cet état de choc trouve en partie son origine dans la connaissance presque religieuse d’un code traditionnel fictionnel qui consiste à ne pas faire mourir les personnages principaux. La rupture de ce code, pratiquement toujours inattendue, renforce la stupéfaction.

    « J’ai juste pas compris. Mais comment… Enfin ma première réaction c’était : pourquoi ? Et après mais comment ils font pour tuer le personnage principal quoi, la fin… comment ils vont continuer et après tu te rends compte qu’en fait ils peuvent tuer un peu n’importe quel personnage, ils s’en foutent mais c’est vrai que sur le moment t’es là : What the fuck ? Je comprends pas, vraiment sur le moment j’ai pas compris quoi. Pourquoi ? » (Roxane, 18 ans)

    23L’imprévisibilité de ces évènements leur vaut d’être qualifiés de rebondissements dans la mesure où ils dirigent le récit vers une direction qui n’était pas attendue. Lorsque cela advient, l’état de surprise dans lequel sont plongés les enquêtés les amène à considérer le récit comme étant imprévisible. Cet état de surprise, dans lequel le spectateur se trouve momentanément détaché des codes fictionnels auxquels il est habitué, finit par créer chez lui une impression de réalisme. N’étant plus soumis aux codes fictionnels connus, le déroulement de l’histoire est perçu comme étant imprévisible. Cette imprévisibilité est alors fréquemment rapprochée de celle de la vie, et constitue donc un point de contact entre la fiction et la réalité, dissociées chez les enquêtés comme étant pourtant deux cadres antagonistes.

    24À l’origine du maintien de l’intérêt, on perçoit donc comment les ressorts du récit façonnent le rapport que les enquêtés entretiennent à la série.

    Évolution de l’intérêt

    25Mais l’intérêt est évolutif et il existe une pluralité de situations qui viennent le transformer. Les propriétés de la situation de réception sont donc susceptibles d’influencer sur le rapport que les amateurs développeront à l’objet sériel (Calbo, 1990). Il n’est alors pas étonnant de constater que les amateurs, conscients de l’importance de ce cadre, choisissent de l’organiser de manière à favoriser leur immersion.

    « Soit sur mon canapé soit sur mon lit (rires), grosse couette et euh pas forcément à manger, parce que, je suis trop concentrée (rires) […] je vais pas rester dans mon lit je pense, peut être à manger des gâteaux et super concentrée et genre qui bouge pas : on ne me soule pas, je ne bougerai pas du lit tant que l’épisode il est pas fini ! […] parce que c’est comme ça que t’en profites de Game of Thrones ! » (Roxane, 18 ans)

    26Il s’agit donc d’être totalement immergé dans l’univers pour « vivre » ce qui est visionné. Cela signale une certaine coupure par rapport au monde et inscrit dès lors la série dans les supports qui permettent une sortie momentanée « hors du réel », un moment d’évasion.

    27Partager ce moment dédié au visionnage de la série peut avoir des conséquences immédiates sur les conditions de réception. Si cela est peut-être recherché, certains enquêtés soulignent néanmoins le fait que ce partage n’est parfois tout simplement pas conciliable avec l’état de concentration dans lequel ils aiment être pour apprécier la série.

    « On n’a pas tous la même façon de regarder une série, alors y’a les gens qui savent regarder une série, et qui ferment leur gueule tout le long de la série (rires), et y’a les autres, qui sont obligés de parler et qui te font louper des moments, et c’est pour éviter ce genre de personne que je regarde seul et pour toutes les personnes qui ne comprennent pas l’intrigue. » (Mathieu, 24 ans)

    28De plus, l’expérience de réception apparaît comme étant fortement liée à l’étape de vie. Si la plupart des individus interrogés sont étudiants et reconnaissent regarder des séries lorsqu’ils bénéficient de beaucoup de temps, regarder des séries peut aussi s’inscrire comme pratique personnelle dans le temps. Lorsque c’est le cas, l’amateur se révèle compétent à analyser les évolutions qu’a connues son intérêt pour les séries. On peut ainsi identifier des ruptures dans la manière de visionner. Le changement peut alors s’accompagner d’un désengagement. Les différentes étapes de vie sont donc susceptibles d’influencer de manière durable la réception en modifiant totalement l’expérience de visionnage en elle-même.

    « Après c’est différent c’est sûr mais ouais, je dirais que ouais globalement ça a quand même changé dans la mesure où avant je regardais c’est peut-être le fait que j’étais célibataire qui explique enfin je sais pas quoi. Après j’avais pas le même âge non plus, donc… » (Corentin, 31 ans)

    29Par la création d’un cadre favorable à la détente, en investissant un genre propice à l’évasion ou encore en favorisant l’intensité émotionnelle, les amateurs définissent leur relation à l’objet sériel. Ils décrivent ainsi leur propre situation de réception qui apparaît ici personnelle et intime. Que ce soit à travers la détente ou la concentration extrême durant le visionnage, les spectateurs apparaissent impliqués dans le récit.

    Un intérêt collectif particulier

    30Game of Thrones est donc l’objet d’un investissement directement observable de par l’investissement personnel et intime des amateurs de la série. Mais en tant qu’objet culturel, Game of Thrones fait également l’objet d’un investissement collectif. Avant tout acteurs sociaux, les amateurs de la série entrent en effet en interaction avec les groupes sociaux qui les entourent. Ces interactions modèlent leur réception autant qu’elles la transforment. Diffusée des groupes sociaux à l’individu, la réception personnelle se trouve donc réinvestie par le collectif.

    Le poids des cercles de proches

    31Témoignant d’un attrait personnel, les cercles de proches apparaissent ainsi comme des voies de transmission de l’intérêt culturel. Cette transmission réside alors fréquemment en une recommandation qui figure ici bien la volonté de partage dans lequel s’inscrit la pratique culturelle. De manière larvée cette transmission peut également tout simplement se faire à travers le contenu des conversations. Ayant été accrochés par les discours de leurs proches, les amateurs se livrent à leur tour à une pratique de la recommandation de laquelle ils peuvent notamment retirer un bénéfice symbolique.

    « Oui, elle (sa copine) aime bien, après je lui ai fait découvrir, je suis un peu le parrain, d’ailleurs je devrais toucher des royalties ou quelque chose comme ça, bref en tout cas du coup je lui ai fait découvrir la série. » (Mathieu, 24 ans)

    32Cependant l’omniprésence de la série dans le contenu des conversations peut également être vécue comme une trop forte injonction sociale à regarder la série. Cela aura pour effet de freiner l’intérêt. Il n’en demeure pas moins que la récurrence du sujet dans les conversations peut inciter à découvrir la série, ne serait-ce que pour éviter d’être mis à l’écart lorsque le sujet se présentera dans les conversations.

    « Bah je l’ai regardée parce que tout le monde y faisait référence et que je comprenais pas ce à quoi on faisait référence, donc enfin, y’a un moment, où tu vois… Enfin, tu vois, je veux bien être un petit peu voilà, bon disons les Minis keums je connais pas et tout, mais bon on s’en fout j’avais cinq ans. » (Sarah, 23 ans)

    Diffusion par les réseaux sociaux

    33L’activité spectatorielle comprend également une part d’activité en ligne qui permet aux amateurs d’explorer plus amplement l’univers sériel (Combes, 2013). Les enquêtés découvrent ainsi les séries télévisées par le moyen d’internet et des recherches qu’ils effectuent. Mais ils peuvent également les découvrir de par leur usage d’internet qui les amène concrètement à fréquenter des sites de critiques audiovisuelles ou culturelles. Les voies de connaissances de nouvelles séries sont donc larges sur internet. Que ce soit par les pages suivies sur les réseaux sociaux, par l’activité de fréquentation de certains sites culturels où l’information est diffusée ou encore par des recherches ciblées, l’amateur a à sa disposition une pléthore d’outils qui lui permet de se tenir informé de ce qui se fait dans le domaine télévisuel.

    34On est alors tenté de croire que la question n’est alors plus tellement de savoir comment parvenir jusqu’à l’information mais plutôt comment la sélectionner. Pourtant, à en croire les amateurs de Games of Thrones l’accès à l’information demeure inégal entre générations et se ferait au profit des plus jeunes.

    35Mais le rôle des proches se retrouve aussi dans le partage qu’occasionne la série. S’il s’agit parfois du partage d’un moment de visionnage, il est en fait le plus souvent question d’un partage qui intervient comme extension du temps de la situation de réception.

    « Parce que au bout d’un moment on a besoin d’en parler en fait, pour savoir ce que les autres en pensent, du coup […] Mais sur une série, comme c’est sur le long terme, pour entretenir la flamme, surtout comme tu dois attendre un an avant de voir le premier épisode de la saison suivante, c’est bien d’en parler, de faire vivre le truc. » (Catherine, 21 ans)

    Le partage comme finalité

    36Partager la série intervient donc comme une dimension fondamentale de son appréciation. Si bien qu’elle peut devenir à force la finalité même de regarder la série. La série ne devient alors qu’un prétexte à l’échange et au dialogue.

    « J’aurais regardé, mais je sais pas si ça m’aurait autant plu du coup, le fait de pouvoir en parler à plein de gens et des voir que y’a plein de gens qui sont autant passionnés que toi bah ça t’incite presque à regarder, à… Regarder des trucs pour être au courant tout ça. » (Roxane, 18 ans)

    37Ici l’extension de l’expérience de réception est décrite comme un temps d’échange qui permet de partager une expérience commune et de développer une sociabilité propre à la série. Imaginer regarder la série sans cette dimension semble au contraire, définitivement triste et vide de sens. L’expérience de réception est donc transfigurée par le lien crée vers autrui.

    38Le forum, encore plus que d’autres formes de partages, semble avoir ce rôle de transposer la réception de la série vers une expérience collective. Quand cette transposition est totale, on remarque que, comme avait pu l’observer Anne-Sophie Béliard à propos des forums sur Prison Break (Béliard, 2009), l’expérience commune prend le pas sur la réception de la série en elle-même. Cela on l’observe notamment avec les membres des forums pour qui celui-ci était dans un premier temps un moyen d’échanger sur la série et qui a évolué pour devenir une finalité en soi. Le partage de la série est donc essentiel et en conditionne en partie l’évaluation et l’appréciation.

    « Bah du coup je sais pas si j’aurais regardé parce que, y’a le fait que t’es aussi dans un, un mouvement de groupe un peu, moi au départ j’ai regardé parce que j’en avais entendu parler, après je m’y suis remis, et comme j’avais plusieurs amis qui regardaient… Le fait d’en discuter tout le temps on rentre plus aussi dans l’intrigue, c’est que tu partages aussi quelque chose avec des gens. » (Catherine, 21 ans)

    Game of Thrones : Attrait pour une série fantastique réaliste

    39L’engouement pour Game of Thrones nous permet donc d’appréhender la manière dont les fictions peuvent être investies de nos jours en France. Avoir défini les éléments qui composent le récit permet d’identifier aux détours de quelles frontières, la série peut être perçue comme une série réaliste. Elle se définirait alors comme un oxymore en étant une série fantastique réaliste. Cela permet de penser ce qu’est en fait le réalisme dans la fiction, ou devrait-on plutôt dire l’impression de réalisme (Glévarec, 2012). Comme on a pu le voir, cette impression de réalisme découle dans le cas de Game of Thrones de quatre éléments :

    • La richesse historique : élément qui renvoie à une cohérence de l’univers mis en place par rapport au cadre historique dans lequel s’inscrit le récit. Cela se traduit, pour les enquêtés par une attention toute particulière accordée aux détails. L’accumulation de détails historico-culturels dans le récit est perçue comme garante d’une certaine réalité (Jost, 2011).
    • L’imprévisibilité des évènements : lorsque le cours des évènements dans le récit en vient à surprendre les spectateurs faisant écho à l’imprévisibilité de la vie.
    • Les personnages : le réalisme est de plus parfois situé au niveau de la psychologie des personnages. Ces derniers sont présentés comme ambivalents et complexes et donc éloignés des figures plus traditionnelles des héros, qui sont alors décrites comme manichéennes et simplificatrices.
    • La mise en scène : avoir de « vrais décors » permet aux amateurs de se projeter dans les images qu’ils perçoivent sans ressentir l’artifice du cadre dans lequel se déroule l’action.

    40Captiver par une série qui leur donne l’impression que ce qu’ils voient pourrait être vrai, les spectateurs s’engagent alors dans une situation de réception qui n’est pas dissociée d’une certaine recherche de détente et d’intensité émotionnelle et dans laquelle l’intérêt est renouvelé par les ressorts émotionnels permis par l’implication durant le visionnage. Cette expérience acquiert cependant une tout autre dimension lorsqu’elle vient être investie collectivement pour voir se développer autour de la réception de la série certaines formes de sociabilité particulières.

    Notes de bas de page

    1 Cette étude s’appuie sur les résultats d’une enquête sociologique qualitative menée auprès de spectateurs de la série télévisée Game of Thrones. Caractérisée par la pluralité et la complémentarité des modes de recherches, elle s’est traduite en une recherche étendue sur une année et comprenant tout à la fois des recherches documentaires, des observations ethnographiques et une série de 11 entretiens semi-directifs réalisés en 2015 avec des spectateurs de la série, âgés de 18 à 33 ans appartenant ou issus de la classe moyenne ou supérieure.

    2 « Histoire, culture et chronologie du Trône de Fer ». A-game-of-thrones. [En ligne]. Disponible sur : http://www.a-game-of-thrones.info/histoire-culture-et-chronologie-du-trone-de-fer.php (Consulté le 13/09/2015).

    3 Alors que le statut de chercheur invite à adopter une démarche réflexive vis-à-vis de son objet d’étude, les témoignages des individus nous montrent que le chercheur ne possède pas le monopole de la réflexivité et que les acteurs y ont fréquemment recours, y compris dans la construction de leur goût. Loin de la figure d’un amateur lié à l’objet de sa passion de manière naturelle, l’amateur que dépeint Hennion (2009), est un individu certes sensible aux objets mais également capable de chercher à s’y sensibiliser. La passion n’apparaît donc pas ici comme un simple héritage duquel l’amateur serait incapable de se détacher mais comme un savoir à la fois recherché et travaillé. Ce savoir peut aussi bien être un savoir-faire qu’un savoir être. Et si pour écouter de la musique cela implique des savoirs faire et des savoirs être particuliers, les témoignages des spectateurs laissent à penser que regarder une série n’est de même, pas un acte passif.

    Auteur

    • Samuel Gimenez
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    Mobilités résidentielles, territoires et politiques publiques

    Mobilités résidentielles, territoires et politiques publiques

    Sylvie Fol, Yoan Miot et Cécile Vignal (dir.)

    2014

    Qu’est-ce que résister ?

    Qu’est-ce que résister ?

    Usages et enjeux d’une catégorie d’analyse sociologique

    José-Angel Calderón et Valérie Cohen (dir.)

    2014

    Les territoires vécus de l’intervention sociale

    Les territoires vécus de l’intervention sociale

    Maryse Bresson, Fabrice Colomb et Jean-François Gaspar (dir.)

    2015

    Des restructurations du travail à l’accompagnement vers l’emploi

    Des restructurations du travail à l’accompagnement vers l’emploi

    Rachid Bouchareb et Martin Thibault (dir.)

    2015

    Ségrégation et fragmentation dans les métropoles

    Ségrégation et fragmentation dans les métropoles

    Perspectives internationales

    Marion Carrel, Paul Cary et Jean-Michel Wachsberger (dir.)

    2013

    Appartenances multiples, opinion plurielle

    Appartenances multiples, opinion plurielle

    Alexis Ferrand

    2011

    Reconfigurations de l'État social en pratique

    Reconfigurations de l'État social en pratique

    Marie-Christine Bureau et Ivan Sainsaulieu (dir.)

    2012

    L'institution plurielle

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    Yves Bonny et Lise Demailly (dir.)

    2012

    Aller mieux

    Aller mieux

    Approches sociologiques

    Lise Demailly et Nadia Garnoussi (dir.)

    2016

    Filles et garçons des cités aujourd’hui

    Filles et garçons des cités aujourd’hui

    Carine Guérandel et Éric Marlière (dir.)

    2017

    Nos vies, nos objets

    Nos vies, nos objets

    Enquêtes sur la vie quotidienne

    Valérie Sacriste (dir.)

    2018

    Affronter le manque d’eau dans une métropole

    Affronter le manque d’eau dans une métropole

    Le cas de Recife – Brésil

    Paul Cary, Armelle Giglio et Ana Maria Melo (dir.)

    2018

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    1 Cette étude s’appuie sur les résultats d’une enquête sociologique qualitative menée auprès de spectateurs de la série télévisée Game of Thrones. Caractérisée par la pluralité et la complémentarité des modes de recherches, elle s’est traduite en une recherche étendue sur une année et comprenant tout à la fois des recherches documentaires, des observations ethnographiques et une série de 11 entretiens semi-directifs réalisés en 2015 avec des spectateurs de la série, âgés de 18 à 33 ans appartenant ou issus de la classe moyenne ou supérieure.

    2 « Histoire, culture et chronologie du Trône de Fer ». A-game-of-thrones. [En ligne]. Disponible sur : http://www.a-game-of-thrones.info/histoire-culture-et-chronologie-du-trone-de-fer.php (Consulté le 13/09/2015).

    3 Alors que le statut de chercheur invite à adopter une démarche réflexive vis-à-vis de son objet d’étude, les témoignages des individus nous montrent que le chercheur ne possède pas le monopole de la réflexivité et que les acteurs y ont fréquemment recours, y compris dans la construction de leur goût. Loin de la figure d’un amateur lié à l’objet de sa passion de manière naturelle, l’amateur que dépeint Hennion (2009), est un individu certes sensible aux objets mais également capable de chercher à s’y sensibiliser. La passion n’apparaît donc pas ici comme un simple héritage duquel l’amateur serait incapable de se détacher mais comme un savoir à la fois recherché et travaillé. Ce savoir peut aussi bien être un savoir-faire qu’un savoir être. Et si pour écouter de la musique cela implique des savoirs faire et des savoirs être particuliers, les témoignages des spectateurs laissent à penser que regarder une série n’est de même, pas un acte passif.

    Nos vies, nos objets

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    Gimenez, S. (2018). Game of Thrones : comment on nous attache. In V. Sacriste (éd.), Nos vies, nos objets. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.21022
    Gimenez, Samuel. « Game of Thrones : comment on nous attache ». In Nos vies, nos objets, édité par Valérie Sacriste. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion, 2018. doi:10.4000/books.septentrion.21022.
    Gimenez, Samuel. « Game of Thrones : comment on nous attache ». Nos vies, nos objets, édité par Valérie Sacriste, Presses universitaires du Septentrion, 2018, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.21022.

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    Sacriste, V. (éd.). (2018). Nos vies, nos objets. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.20965
    Sacriste, Valérie, éd. Nos vies, nos objets. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion, 2018. doi:10.4000/books.septentrion.20965.
    Sacriste, Valérie, éditeur. Nos vies, nos objets. Presses universitaires du Septentrion, 2018, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.20965.
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