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    Plan

    Plan détaillé Texte intégral Cinquante Nuances de Grey ? Un roman sentimental, érotique ? Sado, Maso ? Porno ? Il me parle d’amour et de sexe en même temps ! Des héros ordinaires accessibles Un self-help érotique Le coup de fouet à sa libido Du piment dans une vie sexuelle : réinventer et dé-complexifier Notes de bas de page Auteur

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    Table des matières

    Cinquante nuances de grey : L’érotisme féminin n’est plus ce qu’il n’a jamais été

    Kim Dhalluin

    p. 233-244

    Texte intégral Cinquante Nuances de Grey ? Un roman sentimental, érotique ? Sado, Maso ? Porno ? Il me parle d’amour et de sexe en même temps ! Des héros ordinaires accessibles Un self-help érotique Le coup de fouet à sa libido Du piment dans une vie sexuelle : réinventer et dé-complexifier Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Au top 50 des meilleures ventes de livres de ces dernières années, on retrouve la trilogie écrite par E.L. James : Cinquante Nuances de Grey1.

    2Fiction littéraire, sortie la première fois en France en 2012, ce livre raconte l’histoire d’une jeune étudiante en littérature, vierge, Anastasia Steele qui tombe éperdument amoureuse d’un beau jeune homme, riche, Christian Grey adepte de pratiques BDSM : Bondage, Domination, Sado-Masochiste. De tome en 1600 pages, l’histoire déplie les amours sexuels turbulents des deux héros. Le suspense du livre tourne autour de deux intrigues : Anastasia acceptera-t-elle de signer le contrat que lui impose Christian et qui stipule qu’elle consent de plein grés à être sa soumise, c’est-à-dire à se laisser bander les yeux, fouetter, fesser, attacher, à manger, faire du sport, se vêtir et dormir selon les propres règles de son maître ? Christian, lui, n’a-t-il pour Anastasia qu’une attirance physique, n’est-il pas amoureux, peut-il vivre et construire une vie de couple normale ? Bref, est-ce juste, entre les deux héros, une seule et simple histoire de sexe sans lendemain ?

    3Le roman est dans sa structure banal. Ses interrogations reflètent souvent les questions des débuts des liaisons amoureuses (histoire de fesses ou de sentiments ?). Il comporte certes des scènes sadomasochistes. Toutefois, les scènes sont, in fine, peu nombreuses et vraiment détaillées. En outre le roman d’E.L. James est loin d’avoir inauguré le genre. Du marquis Sade à Catherine Millet, sans oublier les romans Harlequin, l’érotisme est bien au cœur du genre romanesque depuis de longue date. Enfin, le genre est stigmatisant et discriminant au point que de nombreuses lectrices (mais aussi de lecteurs) se cachent, depuis des décennies, pour lire en secret, ces livres jugés académiquement comme étant d’une « vraie » pauvreté littéraire (Coquillat, 1998 ; Péquignot 2001 ; Bigey 2011, 2012). Seulement voilà, malgré cette vile réputation, Cinquante Nuances de Grey connaît, depuis la sortie de son premier tome, un succès mondial auprès des femmes issues de catégorie sociale fort hétérogène (Bigey, 2014). Du coup comment expliquer l’engouement pour cette saga littéraire dont l’intrigue tourne autour d’une histoire de soumission dans un contexte où les femmes n’ont jamais autant revendiqué leur désir de liberté face aux hommes et n’ont jamais été dans des sociétés occidentales aussi libres ? Pourquoi l’ont-elles lu et de surcroît, sans honte, dans les transports publics, à la plage, osant en parler entre elles et à leur conjoint ? Que recherchent-elles vraiment dans ce roman ? Doit-on considérer que la trilogie est « du porno pour maman » (Le Monde, septembre 20122) ; un « faux et mauvais manuel d’éducation sexuelle » (Le Nouvel Obs, 22-10-2012) ; une version érotique de la figure éternelle du Prince charmant, comme la critique journalistique nous le suggère ? Ou doit-on suivre la sociologue Eva Illouz, pour qui « le secret du succès du livre n’est pas à chercher dans son contenu érotique/pornographique » mais dans sa capacité à résoudre les tensions inhérentes aux relations amoureuses contemporaines (2014, p. 40). Car de fait les relations sentimentales sont désormais (à rebours de l’amour romantique), en tension entre l’autonomie et la dépendance, la force de la passion et la crainte de l’échec, entre la sexualité récréative (le plan cul), la mise en couple, le pacs et la vieille institution du mariage. En ce sens, Cinquante Nuances de Grey serait pour Illouz le support de fantasmes moins sexuels que culturels ; le roman apporterait aux lecteurs des solutions à la dérégulation des relations sentimentales des couples.

    4Mais peut-on vraiment en conclure que le succès du livre ne tient pas à son caractère érotique ? Si l’on suit Anthony Giddens, on aurait tort de sous-estimer cet aspect car le rapport au sexe s’est transformé. Selon le sociologue, « la sexualité est passée d’un domaine strictement privé et caché, sur lequel s’exerçait le contrôle disciplinaire et répressif de la société, à une affaire d’ordre publique » (2004). Désormais, le sexe s’expose, s’exhibe, il est désormais un facteur potentiel de liberté ; un moyen de définir son identité ou encore un support d’affirmation de soi. Autrement dit, pour Giddens, la sexualité est devenue un outil de réflexivité sur ce que l’on est ou veut exprimer ; un moyen de s’émanciper.

    5Du coup, les femmes ont-elles aimé ce roman pour son caractère pornographique, érotique ; parce qu’il reflète la dérégulation des relations entre les hommes et les femmes ; parce qu’il participe à leur réflexivité identitaire ? Ou tout simplement parce qu’il offre une nouvelle version de la figure éternelle du Prince charmant ?

    6Les thèses sont nombreuses. Mais qu’en pensent les lectrices elles-mêmes ?3

    Cinquante Nuances de Grey ? Un roman sentimental, érotique ? Sado, Maso ? Porno ?

    7À quel genre littéraire appartient ce roman ? Les choses sont plus compliquées que ne le suggèrent les journalistes critiques. Car pour les lectrices, le genre même du roman Cinquante Nuances de Grey est difficile à définir. Pour certaines, c’est plutôt un livre érotique, pour d’autres romantiques. Pour beaucoup d’entre elles, ce n’est ni l’un, ni l’autre mais un livre à la fois « romantico-érotique ou l’inverse érotico-romantique » (Lise, 25 ans). Elles refusent en revanche presque toujours de classer le livre dans la catégorie pornographique. Lilou (21 ans) est claire : Cinquante Nuances de Grey est un roman « érotico-porno » c’est-à-dire « pas du porno, car le porno c’est du sexe et point barre. Il n’y a aucun sentiment là-dedans ». Une opinion que partagent Charlie (26 ans) et Nathalie (35 ans) qui expliquent tour à tour que le roman n’est pas pornographique car il y a bien ici une histoire d’amour et de surcroît romantique.

    « Je ne sais pas si c’est pornographique. Car on nous aurait dit alors là son pénis il entre dans le vagin. Et là, ce n’était pas dit de cette manière-là mais d’une manière un peu plus reculée. Non, pour moi ce n’est pas porno mais très érotique. […] Cinquante Nuances de Grey, il y a une histoire contrairement au porno. » (Charlie, 26 ans)

    « C’est une trilogie romantique sexuelle. […] C’est l’histoire d’amour qui est là, qui est fondée mais il y a à côté les détails sexuels. Les principales lignes du roman ce sont les actes sexuels. Et on constate qu’au travers du sadomasochisme, il y a aussi l’histoire d’amour. […] L’érotisme… comment décrire ça… Ce sont des choses sensuelles qui pimentent la vie de couple. Ça apporte un aspect excitant on va dire. » (Nathalie, 35 ans)

    Il me parle d’amour et de sexe en même temps !

    8Si les enquêtées apprécient ce roman en raison de son histoire d’amour, il serait toutefois dirimant de croire que la romance suffit à expliquer sa lecture et son succès. Nathalie (35 ans), nous l’avons vu, est explicite : c’est une « trilogie romantique sexuelle ». Coralie (23 ans). Elle déclare d’ailleurs que c’est bien, « l’aspect coquin » et « l’effet coquin » du livre qu’elle a apprécié car elle n’aime pas les romans à l’eau de rose, trop fades et trop lisses.

    « Je n’aime pas trop les livres à l’eau de rose. Le fait qu’il y avait ce petit piment, ça relève (l’histoire)… Je n’aime pas quand c’est trop fade, trop lisse. […] Que l’histoire d’amour, je me serais ennuyée. » (Coralie, 23 ans)

    9Cinquante Nuances de Grey est donc apprécié par nos lectrices car il ne raconte pas une seule histoire romantique. Ce n’est pas un roman « cul-cul la praline » (Claire, 23 ans) où les héros sont englués dans une passion amoureuse platonique ou sexuellement correct. C’est aussi parce qu’il y a du sexe que les lectrices l’apprécient. Alexine assume d’ailleurs le fait qu’elle ait acheté ce livre car il était centré sur le sexe. « Franchement, le fait que ça parle de sexe. On se dit tient de quoi ça parle là-dedans… » (Alexine, 49 ans).

    10Beaucoup d’enquêtées n’hésitent pas d’ailleurs à confier qu’elles aiment ce genre de livre car c’est « sexy, assez excitant » (Coralie, 23 ans) et qu’elles auraient « bien aimé vivre les mêmes scènes de sexe ».

    « Oui, j’aurais aimé pouvoir faire tous ces jeux sexuels à 20 ans. […] J’aurais aimé pouvoir exploiter le maximum… enfin… savoir… enfin pouvoir jouir le maximum possible. Car j’ai connu ça un peu trop tard, vers 26 ans, les orgasmes… Mais je pense que si j’avais rencontré un homme comme lui, je pense que je me serai éclatée. » (Régine, 47 ans)

    11La force du livre émane donc, selon nos lectrices, à son caractère à la fois romantique et sexuel et donc à son « érotisme romantique » ou « son romantisme sexuel ».

    « Il y a un truc qui fait que tu accroches. D’un côté tu as le côté de l’histoire et de l’autre le côté sexuel qui t’attire, tu vois ? » (Angéline, 21 ans)

    12De la sorte, elles opèrent non pas seulement un rapprochement entre deux genres littéraires classés comme étant académiquement différents mais aussi entre deux modèles d’amour : le modèle romantique et le modèle érotique. L’amour se vivant pour elles dans cette complexité du sentiment et du sexe. Plus exactement du sentiment et de l’érotisme. Et c’est bien sur cet aspect que se fonde, pour elle, la différence avec le porno. Car cinquante Nuances de Grey a bien des scènes « hard », mais il « n’est pas cru » ; « il est osé sans l’être » (Alexine, 49 ans), il ne dépasse pas la limite de l’obscénité et notamment parce qu’il respecte la femme, ses désirs et, paradoxalement, sa liberté.

    « Pour moi la pornographie, c’est montrer une facette de la femme qui n’est pas réelle et qui n’est pas à son avantage. Pour moi, ce n’est pas une vraie femme, elle joue un rôle. […] C’est résoudre la femme à ce qu’elle n’est pas. » (Tessa, 22 ans)

    « Anastasia avait toujours la possibilité de dire stop. Il y avait le fameux mot magique. Elle savait très bien où était ses limites. Et au final tous ces jeux sexuels étaient pour avoir des méga orgasmes, alors… » (Régine, 47 ans)

    13C’est pourquoi selon nos enquêtés, ce livre n’est pas un livre où la femme est, parce que sexuellement soumise, assujettit à l’homme. Au contraire pour Amira (21 ans), il apporte « une certaine liberté sexuelle féminine ». Il est ce produit culturel érotique pour les femmes ; un moyen de s’évader, d’assouvir, comme les hommes avec les films pornos, ses envies, ses fantasmes. Bref, c’est un livre de sexe pour filles.

    « En général, eux les mecs regardent plutôt des films X, alors que nous les filles il y a toujours eu une pudeur par rapport à ça. Et c’est vrai que nous les filles on n’a rien pour nous. Et quoiqu’il arrive nous aussi on a des envies. Mais c’est différent des mecs. Là, je trouvais que c’était notre petit film à nous, plus caché plus personnel. Je trouve que les livres comme ça pour les filles c’est vraiment sympa car elles ont aussi leur moyen de s’évader et de penser à ça. » (Amira, 21 ans)

    Des héros ordinaires accessibles

    14Mais pourquoi se passionner autant pour ce roman ? Sans surprise, nos enquêtées évoquent l’envie de se divertir et s’évader du quotidien. Le livre est « facile à lire », « pas prise de tête » ; « il met un peu de fun dans ta vie » (Lisa, 27 ans). Mais comme on le sait, le divertissement n’est pas le seul apport de la littérature. Par le détour de la fiction, la littérature élargit notre expérience et nous offre un autre regard sur le monde et sur nous-mêmes. Et si l’art du romancier consiste bien à traduire le monde qui se donne à voir dans ses moindres replis les plus quotidiens, l’art du lecteur revient à emprunter les yeux du narrateur, pour découvrir d’autres mondes que le sien ou pour explorer et activer ses opinions, ses désirs, ses fantasmes, enfouis ou tenus secrets. Le roman permet ainsi de nous mettre en contact avec la complexité de nos propres vies comme avec celles des autres. Il nous fournit des vies par procuration. Grâce à lui, on peut prendre la peau et vivre les aventures d’un milliardaire, d’un détective, d’une amoureuse, d’une maîtresse, d’un dictateur, d’un orphelin et bien d’autres encore. On vit ainsi des histoires dont on rêve en secret. On teste aussi par ce biais des situations que l’on ne peut pas vivre dans la réalité ou encore des expériences sans en encourir les réels dangers. En ce sens Michel Picard (1986) parle de « modélisation par expérience de la réalité fictive ».

    15Cinquante Nuances de Grey n’échappe pas à cette réalité. Beaucoup de nos lectrices avouent qu’elles se sont évadées dans ce roman car il les a fait rêver ou encore espérer.

    « On aimerait vivre son histoire quand même. C’est une belle histoire ce qu’elle vit. Ce n’est pas commun. […] Christian est brut, mais on a envie de vivre une histoire d’amour comme elle. » (Nathalie, 35 ans)

    « Peut-être de l’envie, l’envie que ça t’arrive à toi aussi. C’est un milliardaire, plutôt sexy. J’aimerai bien le rencontrer moi aussi et être à sa place. » (Stéphanie, 30 ans)

    16L’effet personnage (Jouve, 1998) joue également. Les lectrices donnent vie aux héros de fiction. Elles les imaginent, les idéalisent selon leur vécu. Elles cherchent à les comprendre, à analyser leur comportement, à décoder leurs émotions ; elles s’attachent à leurs péripéties, problèmes, situations ainsi qu’à leur bonheur. Au final, beaucoup de lectrices se projettent à travers eux, s’identifiant ou se comparant à ces derniers ou à leurs histoires.

    « Je me suis de suite assimilée à elle. Je me suis reconnue à travers elle. Elle fait ses petites études. Elle a son travail à côté. C’est vraiment une vie que l’on peut avoir. Donc on arrive à s’y reconnaître. […] C’est très facile de s’identifier à elle […] C’est une personne normale. […] Le caractère d’Anastasia, je m’y retrouve vraiment. » (Lilou, 21 ans)

    17Pour les lectrices, l’identification à Anastasia est facile car elle leur apparaît comme une femme ordinaire, pas très assurée de sa beauté, ni de son sex-appeal. Elle n’est pas une mannequin parfaite et inaccessible ou encore une « Bimbo ». En fait, elle est décrite comme une femme fragile, à protéger, qui recherche la sécurité et souhaite trouver l’amour. Cependant, (et c’est un facteur tout aussi important de l’identification que le personnage suscite), Anastasia n’est pas une fille dépeinte comme étant faible, bête, simplette et naïve. Au contraire, elle montre qu’elle sait ce qu’elle veut, et ne veut pas, « elle est indépendante » (Alexine, 49 ans), « elle a du cran ». « Elle est grave forte. Elle est bien » pour Émeline (21 ans). Elle est « chiante » et même « dominatrice » pour Charlie (26 ans) car « elle sait le tenir (Christian), elle sait quoi faire ». En fait, les lectrices l’apprécient (et certaines de plus en plus au fil des pages) car « elle s’exprime et se libère en même temps que ça vie sexuelle » (Stéphanie, 30 ans).

    18Le personnage Anastasia apparaît ainsi, pour nos enquêtées, comme le porte-voix d’une féminité moderne, ambivalente et parfois contradictoire, qui appelle, en même temps, aux sentiments et au plaisir sexuel ; à la liberté et à la soumission, (du moins) consentie.

    19Quant à Christian Grey, il incarne, pour elles, le personnage de l’homme moderne idéal : secret, difficile à cerner, indécis dans ses sentiments, à la fois prévenant et inquiétant, viril, dominant, protecteur et blessant mais également vulnérable et puissant. Dans tous les cas, sa figure d’homme dominateur et sexuellement « déviant » est rarement dépréciée.

    « Franchement c’est un mec magnifique, comme un Dieu hein. Un mec complètement sûr de lui, qui ne se trompe jamais et ne se pose aucune question. Il sait où il va. Instinctif… Enfin comment dire je n’ai pas mon mot. Quand il a envie de faire un truc, il le fait. » (Lilou, 21 ans)

    20Certaines le comparent ainsi à « Batman » ou « un prince charmant moderne ». Dans les deux cas à un homme qui est idéal car il est un peu « bad boy » (Alexia, 24 ans).

    « Il est dominateur et malgré ça attachant. Il est très mystérieux. J’aimerai vraiment sortir avec quelqu’un comme ça. […] Je ne veux pas tomber dans l’extrême non plus mais ce côté mystérieux j’aime bien, ça me plait. […] » (Éloïse, 25 ans)

    21La notion de couple est également un élément charnière, et peut-être même encore plus significatif, pour comprendre le phénomène Cinquante Nuances de Grey. Car les enquêtées n’ont de cesse de comparer l’histoire de ce couple « particulier » à leurs propres et diverses histoires (passées, présentes ou futures) de conjugalité. Pour Alex (23 ans), c’est d’ailleurs évident « tu es obligé de te comparer […]. Je pense que tu t’assimiles au livre. Et tu compares tes relations ». Elle explique ainsi pourquoi, au regard de sa propre expérience, elle comprend qu’Anastasia ne soit pas une « meneuse » et ne se rebiffe pas contre les pratiques de Christian. Pour elle, l’attitude de l’héroïne n’est pas un signe de faiblesse et de soumission ; elle marque juste l’envie de se reposer sur quelqu’un.

    « Moi dans ma précédente relation, j’étais la meneuse. Et ça fait du bien de se reposer. Je pense que je devais faire des transferts avec mes propres relations amoureuses. Et Anastasia, elle se repose un peu sur Christian. Et je pense que ça doit faire du bien. Il la guide quoi. Il y a cet aspect “je prends soin de toi.” » (Alex, 23 ans)

    22Pour Nathalie, cette expérience de lecture fut analysée, au regard de son parcours amoureux, quelque peu chaotique et donc au regard de ses difficultés (comme Illouz peut l’analyser) et de ce qu’elle a pu rencontrer comme épreuve sans pouvoir, elle, toutefois, les dépasser.

    « Ce couple est particulier. On a envie d’en parler, de voir comment ils fonctionnent. Automatiquement, on repense à nos propres histoires par la suite. […] Et comme j’ai pris plaisir à lire ce livre. J’ai donc des bons ressentis. Après tu sais je n’ai pas eu la sensation, après la lecture ou même le film, de vouloir me remettre en couple. Mais j’ai été, c’est vrai, très nostalgique. » (Nathalie, 35 ans)

    Un self-help érotique

    23Cinquante Nuances de Grey apparaît ainsi comme un moyen d’analyser ses relations de couple mais aussi pour certaines de les dépasser. Est-ce du coup un self-help érotique ? Pour Eva Illouz, cela ne fait nul doute : « la culture du self help est bien présente dans la structure narrative de Cinquante Nuances de Grey, qui, bien qu’il n’apparaisse pas explicitement comme relevant de ce registre, propose des techniques et des recettes susceptibles d’être directement appliquées par sa lectrice ou son lecteur à sa propre vie sexuelle. Cependant, alors que la rhétorique du self-help met habituellement l’accent sur ce qui relève du faisable, cette dimension, dans Cinquante Nuances de Grey, est contenue dans un fantasme érotique et développée à travers lui » ( 2014, p. 52).

    24Pour nos lectrices, c’est certain : le roman a bien été un manuel d’apprentissage érotique. Elles déclarent l’avoir utilisé comme une sorte de boîte à outils dans l’éventualité d’une intimité plus poussée ou dans l’envie de parvenir à réaliser leurs fantasmes ou encore de s’initier à de nouveaux horizons. Le roman les a cultivées et guidées, comme un livre de la culture self-help prodigue. Il leur a permis consciemment ou non, l’apprentissage, d’un monde sexuel qui, s’il ne cesse de gagner en légitimité, est encore peu médiatisé. À cet égard, l’univers des mots et des jouets sexuels sadomasochistes a été une vraie découverte pour certaines enquêtées. Certes, elles n’étaient pas totalement ignorantes de l’existence de ces objets comme de son langage et de ses pratiques. Cependant, beaucoup d’entre elles avouent avoir appris autant de mots que de choses et jeux sexuels.

    « J’ai appris un mot que je ne connaissais pas. C’était le fisting vaginal. Et je ne comprends pas pourquoi Anastasia lui dit non. En fait, c’est du SM cool quoi. » (Aurélie, 26 ans)

    « C’est comme dans tous les sextoys, il y a des trucs je me suis dit : non mais attends c’est quoi ça ? J’ai dû aller voir sur Internet pour comprendre et savoir ce que c’était. Je ne savais pas ce que c’était au début. Puis après forcément, il y a des trucs qui te donnent envie d’essayer et d’autres choses que tu aurais moins envie de faire c’est sûr. Mais, c’est sûr que niveau sexuel, j’ai appris pas mal de choses. » (Amandine, 24 ans)

    « Tout ce qui est boule de geisha ou plug oui j’aimerais bien essayer… pour la découverte de l’objet et des sensations […] Les boules de geisha, je ne savais pas vraiment à quoi ça servait. C’est vrai. Maintenant je sais qu’il y a une part qui fait que tu muscles ton périnée. (Rire) Donc c’est vrai que j’ai appris certaines choses sur leurs usages. » (Stéphanie, 30 ans)

    Le coup de fouet à sa libido

    25Si Cinquante Nuances de Grey est un self-help érotique, qu’a-t-il apporté et changé concrètement dans la vie de chez nos lectrices ?

    26Pour beaucoup d’enquêtées, le roman a été générateur d’envie sexuelle. Aurélie confie à cet égard que Cinquante Nuances de Grey l’a excité sexuellement au plus grand bonheur de son compagnon et qu’ils ont, grâce à celui-ci, retrouvé leur sexualité du début de leur relation.

    « Le livre m’excitait sexuellement, comme un mec devant un film porno. […] Sauf que moi, je ne me touche pas. J’allais voir monsieur après. (Et) il me disait “dis donc ton livre… tu es tout feu tout flamme”. Lui, il était content que je lise tous les soirs… […] Jamais je n’aurais cru qu’un livre pouvait faire ça. C’était assez incroyable […] J’ai adoré. […] En fait le premier (tome) quand je l’ai lu ça m’a rappelé moi et mon homme. En fait, tu sais l’excitation que tu ressens au tout début d’une relation amoureuse ? […] Ça m’a remis dans cet état-là. L’excitation, quand au début, tu couches tous les soirs avec monsieur. Dès que vous vous voyez vous couchez ensemble et non pas la routine on se voit et donc il faut le faire. » (Aurélie, 26 ans)

    27Pour Alexia, Cinquante Nuances de Grey lui a permis de dévoiler des envies cachées à son conjoint. En effet, sa lecture lui a permis d’aller au-delà du fantasme et donc de les incarner.

    « On a des conversations sur ce qu’on aime en fait, sur nos fantasmes et tout. Et quand je lui ai envoyé le passage du bureau, où bien sûr c’est beaucoup plus décrit que ce que je t’ai dit là. Je lui ai dit, tu vois c’est un truc comme ça que j’aimerai bien faire. Quand il la colle contre le mur, je lui ai dit tu vois j’ai envie de ça. Et ça permet de parler de ce qu’on aime. » (Alexia, 24 ans)

    28Pour Sylvie, le roman a été une boîte à outils qui a rompu la routine du couple et épicé ainsi leur relation.

    « Peut-être que l’on est toujours en quête de ne pas tomber dans une routine donc tu te dis finalement pourquoi pas essayer quelques trucs. Après, on a tous nos limites. Puis tu te testes aussi. En lisant, tu te dis ça va peut-être me plaire. » (Sylvie, 34 ans)

    29Un certain nombre de nos lectrices nous ont ainsi avoué, avec plus ou moins d’aisance et de facilité, que ce livre avait, en effet, permis d’amplifier et d’augmenter leur désir ou leur projet d’exploration sexuelle.

    « Tu lis ce livre et tu as juste envie d’attraper ton mec le soir et de lui dire vas-y fais-moi la totale. Et je me suis dit oui pourquoi pas. Si ça peut mettre du piment après dans le couple. Ça m’a tenté. Et puis quand on aime lire et qu’on sait lire, on ressent en général. Et donc je me suis dit pourquoi pas. » (Fiona, 26 ans)

    « Franchement sans te mentir, quand je lisais le bouquin et que je tombais sur un passage… J’avais envie donc je sautais sur mon mec […]. » (Nina, 25 ans)

    30Mais pour beaucoup d’entre elles, ce fut aussi un moyen de se découvrir. C’est le cas notamment de Nina (25 ans) et de Coralie (23 ans) qui expliquent tour à tour que le livre leur a permis de se connaître et de se libérer ; en clair, d’explorer ce qu’elles sont au travers de leur sexualité.

    « Le livre ça m’a appris quelque chose. Déjà, Anastasia, elle apprend elle-même à travers le livre puisqu’elle se découvre. […] Elle-même ne pensait pas faire tout ça. C’est de la découverte de soi au final. Tu vois ce qu’Anastasia ressent, au final tu te dis, ah, mais pourquoi pas. […] Oui, au final c’est de l’apprentissage. » (Nina, 25 ans)

    « À partir de ce livre je me suis dit pourquoi ne pas faire quelques pratiques. C’est plutôt normal, comme la fessée par exemple. Ça libère un peu. Enfin pas totalement, mais au moins on se pose des questions. Il y a une dimension ou tu te dis pourquoi pas. J’avais des menottes […] et je les ai utilisées. » (Coralie, 23 ans)

    Du piment dans une vie sexuelle : réinventer et dé-complexifier

    31Quelle interprétation donner alors à l’intérêt suscité par ce livre ? Est-il du « porno pour mamans », une mise en forme littéraire des difficultés des relations entre hommes et femmes aujourd’hui, une ouverture culturelle en lien avec le désir d’exploration sexuelle des femmes, ou encore, une réactualisation du récit du Prince charmant ? Si la première formulation est à écarter, les trois autres sont sans doute infiniment plus proches des témoignages des lectrices interrogées. D’ailleurs, elles permettent, toutes les trois, de rendre compte des circonstances qui ont permis au roman d’être un véritable succès littéraire. Comme le souligne Michael Schudson (1989), le succès d’un livre dépend en général de cinq facteurs. Le premier tient à son accessibilité. Le second réside dans « sa force rhétorique ». Le livre doit être largement diffusé, facile à lire mais aussi plus captivant qu’un autre livre. Le troisième facteur tient à sa « résonance » ; il doit être en écho avec les attentes de son public. Le quatrième facteur tient à son « inscription institutionnelle ». Le livre doit s’intégrer aux mœurs de la société. Enfin, il doit (cinquième et dernier facteur) inciter « à l’action ».

    32Le processus mis en avant par Schudson fonctionne très bien pour Cinquante Nuances de Grey. Le roman a été accessible par sa double diffusion dans les librairies et en ligne. Il a largement été médiatisé et demeure dans sa lecture, un ouvrage facile à lire. Sa force rhétorique réside dans le fait que le sadomasochisme ou bien le BDSM est plus captivant que les autres romans d’amour. Sa résonance culturelle et son inscription institutionnelles tiennent autant à l’expérience des rapports de couple qu’à sa capacité à s’inscrire dans le mouvement d’une sexualité plus libérée, sans pour autant être en opposition avec les mœurs de la société. Enfin, comme on l’a vu à partir des verbatims, le roman a été un puissant incitateur d’actions.

    33C’est pourquoi, l’interprétation d’Eva Illouz ne semble que partiellement juste. Si le roman est en résonance avec l’état actuel des rapports hommes-femmes, c’est aussi son indéniable portée proprement érotique qui a attiré les lectrices. L’expérience sexuelle, le désir, le simple fait d’oser sont des facteurs qui ont motivé sa lecture. Cinquante nuances de Grey a dans ce sens eu la capacité à délivrer des connaissances concrètes en matière de sexualité, engageant la lectrice dans un dialogue avec les problèmes soulevés à partir des expériences vécues par les personnages et les siennes. Mais privilégier cette seule piste, en s’inspirant des travaux effectués, il y a plus de 20 ans, par Giddens, serait toutefois tout aussi réducteur : le Prince charmant, pour sombre qu’il soit, en fait, surtout et peut-être parce que très sombre, est un ingrédient indéniable du succès du roman et du plaisir que sa lecture a procuré. En clair, aucune lecture univoque ne peut expliquer le succès de ce livre. C’est en fait la complexité et donc dans l’association de tous ces éléments que se trouve sans doute la clef du mystère.

    34Ajoutons, toutefois, une toute dernière raison au succès du livre. Toute histoire d’amour, comme on l’a évoqué ci-dessus, passe par l’amour, les obstacles, un dénouement heureux ou tragique. Chez Cinquante Nuances de Grey, véritable roman d’amour, érotique et moderne, la triade est, encore une fois, présente. Mais, surprise, dans cette triade, le sadomasochisme fait office à la fois d’obstacle et de chemin vers l’amour. Une nouvelle ère dans le discours amoureux ?

    « Je pense qu’il y a de plus en plus de femme qui revendique de vivre une sexualité pimentée plutôt que douce. » (Tessa, 22 ans)

    Notes de bas de page

    1 Cinquante Nuances de Grey, soit Fifty Shades of Grey de Erika Leonard James fut publié la première fois au mois de mai 2011 par une maison d’édition australienne, The Writer’s Coffeshop Publishing House. Le deuxième volume, Fifty Shades Darker, paru en septembre 2011, puis, le troisième, Fifty Shades Freed, en janvier 2012. En France, ces trois volumes ont été respectivement publiés sous les titres suivants : Cinquante Nuances de Grey, Cinquante Nuances plus sombres, et Cinquante Nuances plus claires – tous trois aux éditions JC Lattès entre 2012 et 2013, puis, en 2014, au Livre de poche.

    2 Éric Albert, Alain Beuve-Méry et Isabelle Piquer « La guerre des best-sellers », Le Monde, septembre 2012.

    3 Notre étude s’appuie sur une enquête qualitative triangulant diverses techniques d’investigation reposant sur des recherches documentaires et bibliographiques, des observations indirectes (page Facebook, forums et sites internet) observations in situ des lectrices dans les lieux publics (transports en commun, parcs…) et passation de 25 entretiens semi-directifs réalisés entre 2013 et 2015 menés auprès de femmes de 18 à 50 ans, habitant en Île-de-France, appartenant ou issues en majorité de la classe moyenne.

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    • Kim Dhalluin
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    Dhalluin, K. (2018). Cinquante nuances de grey : L’érotisme féminin n’est plus ce qu’il n’a jamais été. In V. Sacriste (éd.), Nos vies, nos objets. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.21014
    Dhalluin, Kim. « Cinquante nuances de grey : L’érotisme féminin n’est plus ce qu’il n’a jamais été ». In Nos vies, nos objets, édité par Valérie Sacriste. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion, 2018. doi:10.4000/books.septentrion.21014.
    Dhalluin, Kim. « Cinquante nuances de grey : L’érotisme féminin n’est plus ce qu’il n’a jamais été ». Nos vies, nos objets, édité par Valérie Sacriste, Presses universitaires du Septentrion, 2018, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.21014.

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    Sacriste, V. (éd.). (2018). Nos vies, nos objets. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.20965
    Sacriste, Valérie, éd. Nos vies, nos objets. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion, 2018. doi:10.4000/books.septentrion.20965.
    Sacriste, Valérie, éditeur. Nos vies, nos objets. Presses universitaires du Septentrion, 2018, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.20965.
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