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    Plan détaillé Texte intégral Mutations de l’identité masculine : un mâle pour un bien ? « Je déteste le shopping » : derrière le déni, l’envie Entretenir sa « virilité de façade » Discrédit de l’efféminé et défense du « naturel » esthétique Choisir un vêtement banal et se fondre dans la masse La découverte d’un nouveau plaisir masculin : avouer l’inavouable Chacun pour soi mais tout pour elle Notes de bas de page Auteur

    Nos vies, nos objets

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    Table des matières

    L’habit fait l’homme ?

    Marion Braizaz

    p. 185-196

    Texte intégral Mutations de l’identité masculine : un mâle pour un bien ? « Je déteste le shopping » : derrière le déni, l’envie Entretenir sa « virilité de façade » Discrédit de l’efféminé et défense du « naturel » esthétique Choisir un vêtement banal et se fondre dans la masse La découverte d’un nouveau plaisir masculin : avouer l’inavouable Chacun pour soi mais tout pour elle Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Le vêtement est une des parures du corps. Il nous met en scène et nous soumet au regard de tous. Avec lui, nous ne pouvons pas ne pas communiquer (Simmel, 1998). Nous informons, entre autres, sur la facette genrée de notre identité, et ceci dès la naissance (Guyard et Mardon, 2010). Pour la majorité des individus, avoir une apparence genrée via ses habits, c’est d’ailleurs rendre le sexe visible au premier coup d’œil. Or, depuis quelques décennies les normes esthétiques ont muté laissant place à une réflexivité accrue des acteurs sociaux en matière de gestion de leur apparence et de leur style vestimentaire (Breton (le), 2010). Et pour cause, au cours du XXe siècle, le corps (et sa mise en scène) se sont vus attribuer le statut d’étendard de l’identité personnelle (Giddens, 2004 ; Courtine et al., 2011a). À ce titre, les hommes, longtemps tenus à distance du monde du « paraître », sont aujourd’hui particulièrement impactés dans leur vie quotidienne par l’ampleur des enjeux esthétiques contemporains. Une inflexion s’est produite. Nombre d’entre eux ont redécouvert qu’ils avaient un corps qu’ils se devaient de vêtir.

    Mutations de l’identité masculine : un mâle pour un bien ?

    2Sous l’impulsion de l’émancipation féminine des années 1960 et de la montée en puissance de l’imaginaire égalitaire, les apparences genrées, autrefois très encadrées, ont été remises en question. La garçonne s’appropria, par exemple, les attributs esthétiques masculins pour signifier son indépendance (Bard, 2014) et les cosmétiques pour hommes se développèrent en masse sous le coup d’une nouvelle demande masculine de bien-être corporel (Vigarello, 2004 ; Bromberger et al., 2005).

    « Avec l’avènement de la notion de “look”, (on assiste à) une complexification croissante des codes sociaux relatifs à l’apparence. Désormais, l’apparence dévoile, plus que par le passé, des “vérités intérieures”, une personnalité » (Amadieu, 2005, p. 38).

    3Alors que depuis la fin du XVIIIe siècle, les représentations sociales associées à la masculinité reposaient majoritairement sur le pilier du travail – et sa fonction de pourvoyeur économique du foyer – l’entrée des femmes sur le marché de l’emploi et la croissance du chômage ont changé la donne (Corbin et Revenin, 2007). De nouveaux chemins identitaires ont dû être trouvés pour pallier les évictions des ancrages traditionnels. L’investissement affectif des hommes dans la sphère privée via de nouvelles formes de paternité fait partie, entre autres, de cette réinvention des masculinités (Sellenet, 2005 ; Connell 2005) ; tout comme l’exponentiel développement du marché de l’esthétique à destination des hommes. « L’identité masculine est ébranlée dans ses repères traditionnels dans la mesure où elle doit s’adapter aux nouvelles exigences de la société, mais aussi et surtout parce que le masculin se définit par rapport au féminin, et inversement. Lorsque l’un change, l’autre suit » (Castelain-Meunier, 1988, p. 46).

    4Mais pour quel style vestimentaire opter ? Comment choisir ses vêtements ? Quelles relations nouer avec ces objets esthétiques, nouvellement signifiants pour les hommes ? Ce texte se propose d’analyser quelques clés éclairant la relation ambivalente des hommes, entre héritage et renouveau, quant à la mise en scène de leur corporéité via l’instrument du vêtement. Plus particulièrement, nous souhaitons ici mettre en lumière l’écart entre les représentations selon lesquelles les hommes s’avèrent distancés du monde du paraître, et l’émergence de certaines pratiques esthétiques orientées au contraire vers le plaisir du travail des apparences. Par ailleurs, nous verrons que si l’appropriation de leurs corps par les hommes à travers leurs vêtements se caractérise par un « bricolage » individuel des normes esthétiques de genre, les femmes, quant à elles, ne sont pas absentes de ce renouvellement ; bien au contraire, elles sont à la fois contre-modèles et prescriptrices détentrices de l’expertise1.

    « Je déteste le shopping » : derrière le déni, l’envie

    5Difficile de déboulonner les représentations historiques associant les femmes au « paraître » et les hommes à l’« être » (Vigarello, 2004 ; Sagaert, 2015). La mauvaise réputation des artifices de l’apparence se lit dans les discours masculins. Sans conteste, être un homme signifie, avant tout, ne pas prêter attention à ces « futilités ». Ce qui est important, c’est le comportement, et non les apparats. « J’ai l’impression que chez les hommes, ce qui compte à 98 % c’est la confiance en soi, et après, bon le reste, la manière dont on s’habille… si on le porte bien ça va » (Max, 32 ans). La majorité des enquêtés rencontrés opèrent ainsi une forme de déni de l’attention qu’ils portent à leur style vestimentaire, particulièrement revendiqué par leur dégoût pour le shopping.

    « Je n’y accorde pas une importance majeure, mais je pense que je n’ai pas envie de devenir énorme et mou, ou alors complètement dépareillé mais en même temps je ne fais pas hyper attention à la manière dont je m’habille. » (Louis, 32 ans)

    « Non mais j’y vais parfois avec elle, mais elle me force (rires). Non mais je sais bien, et je suis assez content quand j’ai de nouvelles fringues, parce que ça change mais, disons que l’ennui profond d’aller acheter des vêtements, dépasse en général le plaisir attendu. » (Jean, 33 ans)

    6Avec cette distance affichée, les hommes revendiquent la simplicité de leurs pratiques esthétiques. D’ailleurs, pour affirmer leur « pragmatisme » esthétique, ces derniers décrivent souvent leur soin de l’apparence par la négative. S’inscrivant dans la lignée d’une minimisation de leur sollicitude, ce principe rhétorique consiste à raconter ses choix esthétiques en énonçant ce que l’on se refuse à faire. Deux cas différents peuvent être relevés. D’une part, à travers cette figure de style négative, les hommes témoignent de leurs doutes esthétiques, autrement dit, de leur volonté de ne pas faire d’erreurs, de ne pas prendre de risque inutile. Franck nous dira vouloir « ne pas avoir l’air d’un clown », Steven nous expliquera essayer de « ne pas être mal assorti ». L’emploi d’une syntaxe négative est ici corrélé à une « socialisation différentielle » à la corporéité (Pagès, 2001), aux hésitations des hommes en matière esthétique, au fait qu’ils estiment avoir une carence de compétence, ce qui les pousse à restreindre leurs choix en se limitant aux grands préceptes connus de tous.

    « Je pense faire ce qu’il faut, en tout cas le strict nécessaire, pour ne pas avoir l’air complètement d’un clown, mais par ailleurs, ce n’est pas quelque chose qui me prend un temps substantiel. […] C’est assez simple, je mets une chemise à peu près correcte et un pantalon pas trop abîmé. Pas trop. Pas tâché. Voilà. Je ne mets pas de cravate pour aller travailler. J’ai pas de pantalon vraiment standard. C’est essentiellement des jeans dans des états d’usure plus ou moins avancé. » (Franck, 35 ans)

    7D’autre part, il y a ceux qui parlent sous forme d’antithèse pour se différencier des pratiques d’autrui. En effet, cette formulation n’a de sens que si on la met en perspective avec le soin de l’apparence féminin, car c’est de ceci qu’il s’agit ici. L’insistance des hommes à endosser la simplicité comme valeur absolue de la mise en scène de leur apparence est à mettre en parallèle à leurs représentations des pratiques féminines. « La notion d’anti-féminité » se trouve au cœur d’une construction contemporaine et historique de la virilité, « c’est pourquoi la masculinité est définie davantage par ce qu’elle n’est pas que par ce qu’elle est » (Kimmel, 2011, p. 119). Ainsi, même ceux dont les choix esthétiques sont plutôt élevés comparés à la moyenne, tendent à les amoindrir par la négative en défendant leur détachement à l’égard du « paraître ».

    « C’est marrant parce que la première phrase qui me vient à l’esprit c’est une contradiction ? Ce qui me vient à l’esprit c’est qu’un homme masculin, ne serait pas trop efféminé. Donc quelque part, la masculinité serait un contre-pied de la féminité. C’est la première chose qui m’est venu à l’esprit. » (Max, 32 ans)

    Entretenir sa « virilité de façade »

    8Au cours du siècle dernier, les représentations des rôles genrés ont particulièrement évolué dans notre société sous le joug d’une aspiration à l’égalité, pourtant, les apparences, elles, n’ont pas fait l’objet du même cheminement, particulièrement chez les hommes. En réalité, si les femmes sont nombreuses à revendiquer une touche de masculinité dans leur « look », elles ne sont pas prêtes, pour autant, à délaisser les attributs esthétiques de la féminité traditionnelle. Pour certains, il s’agirait là d’un « backlash » (retour du bâton conservateur) (Bard, 2010), à l’image du retour des porte-jarretelles, des talons hauts plébiscités, des augmentations mammaires devenues monnaie courante. Du côté des hommes, le constat est tout aussi frappant.

    9Alors que les médias ont été nombreux à parler d’un « nouvel homme » friand de cosmétiques et prêt à brouiller les codes du genre en s’afférant au rayon prêt-à-porter, notre enquête s’avère plus nuancée. Il ne s’agit pas ici de nier la sollicitude que certains hommes développent pour le monde des apparences, mais plutôt de préciser que ces « nouvelles » pratiques ne délaissent pas les schémas masculins d’antan. C’est pourquoi nous parlons ici d’une « virilité de façade ». Oui, les hommes portent un regard de plus en plus affuté sur l’apparence et bricolent, à l’aide des vêtements, leur image. Cependant, ils surveillent attentivement la frontière entre masculinité et féminité. Ainsi, quand ils racontent leurs choix esthétiques, notamment vestimentaires, on observe combien les piliers traditionnels de la virilité (et notamment le primat du corporel) sont encore signifiants. Pour nombre d’entre eux, les vêtements doivent renseigner sur leur carrure, symbole de leur force, de leur rôle de protecteur. Il s’agit alors de marquer une différence sexuée, de ne pas être comparé aux femmes.

    « Moi ce que je veux c’est me sentir bien dans mes vêtements, que ça me mette bien en valeur, qu’on voit bien mes épaules, mes abdos, mes fesses (sourires). » (Louis, 32 ans)

    « Qu’est-ce que je n’achèterais pas. Je ne dirais pas un pull rose parce que j’en ai un (rires), non mais un pantalon qui ne soit pas vraiment taillé pour homme. Un pantalon qui par exemple moule de haut en bas. Ça non. Mais ça existe. Et ça non, je ne peux pas. Ça ne fait pas viril. […] Moi je pense que le jean, en fonction de la coupe, c’est viril. Par exemple, je ne mettrais pas un jean avec une petite ceinture fine. Pour moi ça ne fait pas viril. J’aime mieux une grosse boucle. La montre c’est pareil, je ne me verrais pas avec une toute petite montre, un tout petit machin, pour moi ce n’est pas viril. » (Yohan, 49 ans)

    10Le paradoxe du muscle masculin est d’ailleurs au cœur de l’évolution esthétique des hommes au cours des XXe et XXIe siècle : impactée à la fois par un déclin de l’expérience virile du combat, de la violence associant les corps masculins (et leurs muscles) à une valeur d’usage, mais aussi, en parallèle, à la montée en puissance d’une imagerie fantasmagorique virile (par le sport, par le monde marchand, etc.) donnant lieu à une « culture du simulacre » (Courtine et al. 2011b, p. 476). Pour notre part, nous souhaitons conceptualiser cette notion sous le terme d’une « virilité de façade », déconnectée des rôles genrés traditionnels, mais revendiquée et resignifiée par nos enquêtés.

    « Le rapport que l’homme entretient avec son corps devient un moyen de signifier qu’il est masculin et de lever des ambiguïtés qui naissent du fait que ses comportements et ses rôles ne sont plus très différents de ceux des femmes. L’homme réhabilite son corps […] » (Castelain Meunier, 2013, p. 50).

    11Et si pour certains, cette « virilité de façade » s’exprime à travers un style vestimentaire valorisant leur musculature, pour d’autres, c’est la fonction de l’homme travailleur, à la carrière réussie qui représente un idéal esthétique masculin. Qu’ils le portent régulièrement ou à de très rares occasions, une majorité de nos enquêtés ont ainsi affirmé que le vêtement « idéal » pour un homme était donc le costume.

    « Pourquoi je n’aime pas les tee-shirts ? Je ne sais pas, j’ai envie d’avoir un col, je trouve que c’est plus joli. Ça me va mieux. […] ouais je n’aimerais pas être habillé en jogging […] je préfère quand même avoir des fringues bien coupées. […] C’est également se positionner par rapport aux autres. » (Jean, 33 ans)

    « Le costume j’aime bien, j’aime bien porter le costume parce que ça fait partie de l’élégance, pour l’homme, je pense qu’un homme qui s’habille en jean basket et tu le vois deux jours après en costume, c’est différent. S’il porte bien le costume, la bonne couleur, la bonne coupe, etc. » (Sam, 36 ans)

    Discrédit de l’efféminé et défense du « naturel » esthétique

    12Lors de nos entretiens, nous avons pu identifier aisément une ritournelle assez caractéristique de nos propos ici présents : la question du temps passé dans la salle de bains. Interrogeant uniquement des couples, cette « phrase récurrente » et banalisée, « fragment du social » (Kaufmann, 2011, p. 95), selon laquelle les femmes prennent possession de la salle de bains largement plus que leur compagnon, nous a été de multiple fois répétée. Évidemment, il ne s’agit pas de mettre en doute la véracité des propos de nos enquêtés mais essentiellement de relever ce rapport au temps dans la relation au corps à laquelle les hommes sont particulièrement attachés, revendiquant la rapidité de leurs pratiques.

    « Je passe beaucoup de temps dans la salle de bains, moins que ma femme (rires), mais beaucoup. » (Yohan, 49 ans)

    13Les hommes clament surtout leur liberté esthétique en comparaison aux femmes. Selon eux, leur statut masculin leur donne une possibilité inestimable de laisser-aller mesuré, les normes esthétiques leur incombant sont inférieures nous disent-ils et ils l’apprécient énormément. Thierry Hoquet parle à ce propos d’une « tension entre un corps domestiqué et un corps sauvage », entre « un corps dominé (dont l’apparence est soumise à des consignes strictes) et un corps libre (qui s’affirme dans la simple identité à lui-même : « Je suis ce que je suis ») » (Hoquet, 2009, p. 28).

    « Dans nos sociétés occidentales. Une fille mal habillée, mal apprêtée est plus facilement victime de préjugés qu’un garçon. S’ils prennent tous les deux soins d’eux du coup là je pense que la différence disparaît, mais pour deux personnes qui en un sens ne font pas attention, je pense que c’est la fille qui en pâtira le plus. » (Franck, 35 ans)

    14Cependant, derrière cette liberté affichée au premier abord par nos enquêtés, les enjeux du soin de l’apparence masculin ne sont-ils pas beaucoup plus malaisés qu’il n’y paraît ? Libres de ne pas prendre soin d’eux, les hommes sont-ils également libres de prendre soin d’eux ? Il nous semble que, souvent, cette « ode » à la simplicité s’apparente bien plus à une quête d’« invisibilité ». Le pragmatisme dont les hommes nous parlent pourrait davantage se rapprocher d’une volonté de dissimuler leur sollicitude esthétique.

    « C’est déjà un soin qui se voit pas. Il y a ce côté, les femmes assument complètement […] Mais pour moi un soin masculin, quand tu prends soin de ton apparence ça doit pas se voir. Et je trouve intéressant aussi, d’arriver à évoluer dans ton style vestimentaire ou dans la manière de prendre soin de toi, mais sans que personne ne le voie. » (Stéphane, 38 ans)

    15Quand cet enquêté nous dit que « les femmes assument complètement », ne faut-il pas ici entendre qu’à l’inverse, « les hommes n’assument pas » ? Ne serait-ce pas là un des clivages les plus marquants quant aux corporéités féminine et masculine ? Alors que l’un des préceptes normatifs de la féminité est relatif au fait de montrer « l’effort » esthétique de mise en scène, du côté des hommes, la sobriété (apparente tout du moins) est de rigueur.

    Choisir un vêtement banal et se fondre dans la masse

    16Dans nos sociétés modernes contemporaines, l’égalité tient un rôle particulier qui anime tout un chacun. Si les individus sont encouragés à signifier la maîtrise de leur identité (Martucelli, 2002) en donnant à voir une certaine apparence, via un certain style vestimentaire, qui se doit d’être singulier, il est essentiel pour eux, dans le même temps, de ne pas trop se distinguer. Attirer les regards, être trop « voyant », devient gênant. « Le corps ainsi dilué dans le rituel doit se résorber dans les codes, et chaque acteur doit retrouver chez l’autre, comme un miroir, ses propres attitudes et une image qui ne le surprenne pas, ni ne l’effraie. L’effacement ritualisé du corps est socialement de rigueur » (Breton (le), 2013, p. 77). Être trop apprêté, avoir trop travaillé son apparence relève ainsi presque d’un stigmate (Goffman, 1975). L’individu devient « discréditable » car il porte sur lui la présomption d’être futile en misant sur les apparences. Il montre ce qui ne doit pas être vu, qu’il s’est mis en scène. Pour les hommes, cette injonction résonne de manière toute particulière.

    « Je me trouve quelconque mais effectivement je ne fais rien pour ne pas l’être parce qu’au niveau des fringues je ne vais pas être dans le côté voyant. Je ne veux pas justement de couleur vive, je n’aime pas les trucs flashy ou bariolés, et donc j’aime bien passer un peu inaperçu. C’est bizarre. Je n’avais jamais pensé à ça, en fait je n’aime pas sortir du lot. » (Loïc, 38 ans)

    17D’ailleurs, nombre d’hommes s’avèrent très attachés à un style vestimentaire particulier et choisissent de perpétuer une routine esthétique fixe depuis de nombreuses années. Le changement est tenu à distance. Entre les lignes, on peut deviner cependant qu’il s’agit notamment d’éviter les erreurs en jouant la sécurité avec des pratiques que l’on s’est déjà appropriées, que l’on connaît de longue date. Les hommes s’avèrent ainsi très fidèles à leurs vêtements, y compris ceux qui n’en achètent que très peu (cette faible fréquence se trouve même parfois corrélée de manière proportionnelle inverse à l’attache pour certains vêtements), ils reconnaissent s’habiller très régulièrement avec le même look, comme si celui-ci avait été approuvé, à la fois par soi et autrui, et qu’il constituait une valeur sûre sans prise de risque, leur évitant un « délit de visibilité ». Dans leur discours, la modification de leur apparence serait vécue comme un vrai chambardement et reviendrait à sortir d’un espace de quiétude. Adopter la continuité c’est donc s’assurer une apparence conforme à ses attentes et au regard d’autrui. Après des années de travail d’appropriation corporelle répondant aux normes parfois ambivalentes de l’esthétique masculine contemporaine, nos enquêtés préfèrent capitaliser sur leurs acquis.

    « Non, si c’est pas rentré maintenant dans mes habitudes, ça changera pas. » (Pierre, 29 ans)

    « Au niveau de l’apparence, je déteste acheter des fringues, mais quand j’ai des fringues, j’y suis très vite attaché. » (François, 38 ans)

    « Non non. Comme je te disais tout à l’heure, pour moi c’est changer. Je ne me reconnais pas quand je m’habille comme ça, je ne vois plus la même personne. » (Tom, 26 ans)

    La découverte d’un nouveau plaisir masculin : avouer l’inavouable

    18Derrière le cadre pragmatique dans lequel s’inscrivent les routines esthétiques rassurantes des hommes, derrière ces restrictions que nos enquêtés s’imposent parfois à eux-mêmes, révélatrices d’une difficulté à assumer le caractère travaillé de la mise en scène de leur corporéité, se dévoilent dans leurs discours des indices quant à une nouvelle manière – déculpabilisée – d’envisager le soin de l’apparence masculin. La quête de simplicité et d’invisibilité n’est pas le seul dénominateur commun des pratiques esthétiques masculines ; à l’inverse, certains des hommes interrogés ont cherché dans leurs parcours esthétiques à mettre en œuvre un rapport ludique à leur apparence. L’une de leurs ressources est notamment l’expérimentation récréative. Simplicité et divertissement se relaient ainsi dans le quotidien et selon les étapes de vie.

    « Donc ouais globalement je me décrirais comme je ne sais pas. Comme un vieux mec rock’n’roll qui n’a pas réussi dans le rock’n’roll. (Rires) […] Je me suis acheté une paire de pompes il n’y a pas longtemps, tout le monde se fout de ma gueule mais je m’en fous (rires). Une paire de bottes de cowboy mais je trouve ça marrant. […] Autant prendre des lunettes un peu design. Pour montrer que tout en restant super conformiste, je ne suis pas dupe et j’essaye d’avoir ma petite originalité. Que je participe à ça, parce que j’ai des baskets et un jean levis donc je suis totalement dans la norme, mais je ne suis pas dupe, donc je porte des lunettes qui sont un peu différentes des autres, je porte des boots de cowboy de temps en temps. Voilà. » (Éric, 45 ans)

    19Souvent, c’est en choisissant de focaliser leur attention sur un « péché mignon » esthétique qu’ils investissent comme un catalyseur de leur singularité défiant les normes liées à l’âge, au statut, voire au travail, que les hommes expérimentent un hédonisme esthétique.

    « J’ai juste un péché mignon par rapport aux fringues, j’ai une collection de pompes (rires) […] Mais la première chose que je me dis, c’est que j’ai le droit de le faire. Voilà, ça me fait plaisir. Je vois ça un peu comme une notion d’entorse au règlement, c’est-à-dire que, quand on a plus de 45 ans, qu’on est père, qu’on a mûri dans la vie, on n’est plus dans le lâcher-prise d’une jeune personne de 18 ou de 25 ans, et on n’est pas encore dans l’hyper conservatisme d’un senior, et donc, on va dire que c’est un peu mon entorse au règlement, les chaussures, je le vois un peu comme ça, c’est ma part de liberté encore. » (Rémi, 46 ans)

    20À travers ces pratiques ludiques, ces hommes privilégient l’expression de leurs spécificités en laissant de côté le respect du code d’honneur d’invisibilisation de l’esthétique masculine. Néanmoins, il convient de relever que tous ne traversent pas de manière homogène cette appréhension d’une nouvelle sollicitude esthétique, croisant simplicité et plaisir. La « mobilité des identités2 » découlant des métamorphoses du masculin (Castelain Meunier, 2011), donne ainsi lieu à plusieurs vécus esthétiques. Si certains (notamment issues des classes aisées) plongent plus volontiers dans un rapport inédit à leur corporéité tourné vers davantage d’hédonisme ; d’autres s’avèrent davantage sceptiques quant au brouillage des frontières genrées en matière d’esthétisme et le revendiquent clairement ; d’autres encore (appartenant plus souvent aux classes populaires) privilégient une réflexivité de résilience ne disposant pas des « outils » nécessaires (savoir-faire, budget…).

    « Parfois il y a des gens qui effectivement, on voit qu’ils sont soignés, ils sont élégants et tout, et je pense qu’ils suscitent une forme d’admiration parce que je pense qu’il faut un certain talent, que je n’ai pas forcément. […] Parfois je ne suis pas enfin jaloux, ça serait un grand mot, mais j’aimerais avoir ce talent d’élégance on va dire. » (Laurent, 42 ans)

    « Je ne fais pas extrêmement attention à mon apparence, je ne suis pas très bien rasé, au niveau des fringues, je ne fais pas tellement gaffe, je m’en fous un petit peu… Même si, dans l’idéal, j’aimerais vraiment faire plus attention à ça. Mais au jour le jour, je n’ai absolument pas le courage pour m’habiller mieux donc je fais avec ce que j’ai. » (Alexis, 35 ans)

    Chacun pour soi mais tout pour elle

    21Souffrant ainsi d’un manque de compétences en matière de codes esthétiques, certains hommes apparaissent parfois désorientés. Pourtant, dans nos sociétés individualisées, chacun se doit d’être responsable de soi-même. Dans cette quête identitaire, qui s’exprime, entre autres, via la mise en scène de soi par l’apparence, hommes et femmes ne sont pas sur un pied d’égalité.

    22Ce déséquilibre se révèle de manière toute particulière à l’épreuve de la conjugalité hétérosexuelle. Les femmes restent les expertes du monde de l’esthétisme. Certes, elles désirent plaire à leur compagnon, le couple étant un « système mouvant d’ajustements permanents de la vie à deux » (Kaufmann, 2003), mais elles n’hésitent pas à faire des choix purement individuels, allant parfois à l’encontre des goûts de leur partenaire. Ces derniers ne bénéficient pas de la même assurance. Leurs épouses, petites amies ou concubines sont souvent leurs seules référentes. Et elles ont régulièrement le dernier mot : « Moi, pour le shopping je n’ai pas besoin d’une aide extérieure. Après si elle me dit qu’elle n’aime pas, je ramène ou j’échange » (Stéphane, 38 ans). Une dépendance esthétique des hommes aux femmes s’observe dans la sphère privée (Braizaz, 2017).

    « Finalement, c’est la seule personne privilégiée avec laquelle on peut échanger là-dessus. Sans qu’il y ait de… voila quoi. La discussion peut être naturelle. Moi je ne me verrais pas demander à un collègue s’il trouve que je suis bien « sapé » […] ça pourrait se faire mais je pense qu’il me regarderait avec des grands yeux. Il ne comprendrait pas bien pourquoi je viendrais l’embêter pour ça (rires). C’est assez exclusif. Enfin de mon point de vue, après elle, sans doute, c’est différent. Pour moi, c’est la personne qui m’oriente éventuellement, qui me dit ce qui va et ce qui ne va pas. » (Franck, 35 ans)

    23Au jeu conjugal des apparences, si les hommes appartenant aux classes aisées parviennent à développer un soin relativement individualisé, pour ceux qui souffrent d’un manque d’aptitudes esthétiques (plus souvent en bas de l’échelle sociale), les choix sont difficiles. Pourtant, les attentes féminines sont désormais élevées à l’égard des apparences masculines ; la passivité esthétique des hommes n’est plus envisageable. Une asymétrie s’observe alors au sein des couples puisque le spectre des possibles esthétiques n’est pas le même entre les partenaires. En guise d’ouverture, nous pouvons ainsi souligner le rôle essentiel des femmes dans la réinvention des esthétiques masculines. Oui, les hommes sont les premiers à revendiquer leur distance quant à l’esthétique ; néanmoins, il faut préciser que de leur côté, les femmes, ne sont pas prêtes à voir leur « expertise » (et « emprise » sur l’apparence des hommes) remise(s) en question. Pour preuve, il suffit d’observer comment la transmission du rôle féminin esthétique se met en œuvre au fil des générations, comme en témoigne cette maman déléguant à sa belle-fille le soin de vêtir son fils :

    « C’est moi qui gérais son linge. […] ça ne l’intéressait pas en fait. […] Peut-être en troisième, là il commençait, peut-être pour plaire, il faisait plus attention. Mais jamais de marque. Mais c’est moi qui longtemps (elle insiste sur le mot) ait géré ses vêtements. Bon maintenant depuis qu’il a une copine, ils vont faire les achats ensemble. » (Josiane, 46 ans)

    Notes de bas de page

    1 Ce texte s’appuie d’une part sur une étude de cas qualitative auprès de 15 hommes (21 à 56 ans) relativement homogène en termes de catégories sociales. Cette enquête a été menée en Master CESSA à Paris Descartes entre 2011 et 2012. Les analyses s’appuient toutefois aussi sur les résultats d’une enquête réalisée dans le cadre d’une thèse de doctorat, intitulé, « L’esthétique de soi : individu(s), corporéité(s) et apparence(s) genrée(s) » sous la direction de Danilo Martuccelli, et qui repose sur 60 entretiens semi-directifs avec 28 hommes et 32 femmes, âgées de 21 à 52 ans et issu(e)s de diverses PCS.

    2 Pour Christine Castelain-Meunier, le concept de « mobilité des identités » « permet d’intégrer les quatre dimensions qui nous semblent essentielles : la réflexion sur l’élaboration de la subjectivité ; sur le rapport aux normes (intégration, contestation…) ; sur la redéfinition des places (…) ; sur les liens au regard de la négociation et de l’empathie » (Castelain Meunier, 2011, p. 28).

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    • Marion Braizaz
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    Braizaz, M. (2018). L’habit fait l’homme ?. In V. Sacriste (éd.), Nos vies, nos objets. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.21004
    Braizaz, Marion. « L’habit fait l’homme ? ». In Nos vies, nos objets, édité par Valérie Sacriste. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion, 2018. doi:10.4000/books.septentrion.21004.
    Braizaz, Marion. « L’habit fait l’homme ? ». Nos vies, nos objets, édité par Valérie Sacriste, Presses universitaires du Septentrion, 2018, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.21004.

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    Sacriste, V. (éd.). (2018). Nos vies, nos objets. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.20965
    Sacriste, Valérie, éd. Nos vies, nos objets. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion, 2018. doi:10.4000/books.septentrion.20965.
    Sacriste, Valérie, éditeur. Nos vies, nos objets. Presses universitaires du Septentrion, 2018, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.20965.
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