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    Plan

    Plan détaillé Texte intégral Nouvelle technologie et seniors : un oxymore ? Au départ, une histoire de cadeau (des autres à soi) ou d’achat cadeau (de soi pour soi) Des individus curieux qui apprennent avec leurs enfants Pour vous la tablette, c’est quoi ? Entre l’ouvre-bouteille et le joujou technologique Un support pour ne pas vieillir, rester jeune, dans le coup Un compagnon de vie qui me relie aux miens Un lien à la vie, à ma vie Un objet pour défier les épreuves d’un monde dominé par la technologie La tablette : une topique critique face à la modernité on line Notes de bas de page Auteur

    Nos vies, nos objets

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    La tablette tactile et les séniors : aux sources de la jouvence

    Mellie Leclerc

    p. 99-108

    Texte intégral Nouvelle technologie et seniors : un oxymore ? Au départ, une histoire de cadeau (des autres à soi) ou d’achat cadeau (de soi pour soi) Des individus curieux qui apprennent avec leurs enfants Pour vous la tablette, c’est quoi ? Entre l’ouvre-bouteille et le joujou technologique Un support pour ne pas vieillir, rester jeune, dans le coup Un compagnon de vie qui me relie aux miens Un lien à la vie, à ma vie Un objet pour défier les épreuves d’un monde dominé par la technologie La tablette : une topique critique face à la modernité on line Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Un nouveau phénomène médiatique émerge depuis quelques années, il s’agit de l’arrivée dans nos foyers de la tablette numérique, appelée également « tablette tactile ». Les chiffres sont sans appel : au troisième trimestre 2014, 35 % des foyers en étaient équipés alors qu’ils étaient moins de 4 % en 20111.

    2Étrange engouement que celui pour la tablette numérique puisque l’objet est en concurrence avec une multitude d’écrans ayant a priori les mêmes fonctionnalités (ordinateur, smartphone, télévision, etc.). Elle eut d’ailleurs du mal à s’imposer sur le marché. En effet, l’histoire sociale de la tablette démontre que, lancée en 1987 comme un outil visant à toucher le monde professionnel, elle ne perça qu’en 2010 lors de la sortie de l’iPad, qui en plus d’être un outil de travail, sera surtout présenté comme un instrument ludique. Autrement dit, a contrario de ce que pensent les experts technophiles et/ou technicistes, ce n’est pas tant la technique elle-même et elle seule qui explique le succès de la tablette, mais le fait qu’elle fasse sens à un moment donné pour les individus. C’est donc au moment où celle-ci fut adaptée au divertissement que la tablette a connu son plus fort succès.

    Nouvelle technologie et seniors : un oxymore ?

    3La croissance rapide du taux d’équipement en tablette prouve son succès. Elle semble d’ailleurs être le nouveau bijou technologique des petits comme des grands ; des jeunes comme des plus âgés. Au dernier trimestre de l’année 2014, les individus de 50 ans et plus étaient 29,2 % à en être équipé, versus 51,4 % sur la tranche des 15-24 ans, 51,3 % pour les 25-34 ans et 54,4 % pour les 35-49 ans2.

    4Les seniors3 ne sont donc pas les plus nombreux à posséder cet objet et dans l’imaginaire collectif, les seniors n’aiment et ne comprennent pas la technologie. Toutefois, en 2012, les plus de 55 ans représentaient la seule tranche d’âge (base : +18 ans) à posséder plus de tablettes tactiles que de smartphones. En effet, une étude engagée par Flurry Analytics montrait qu’en 20124, les 55 ans et plus étaient 7 % à être équipés de smartphones, contre 17 % à être équipés de tablettes. Une tendance qui, à l’époque, était totalement inversée avec les tranches d’âge inférieures.

    5Alors pourquoi ces « seniors » dont certains aiment à dire qu’ils sont rétifs aux technologies de l’information et de la communication (TIC) et des « résistants au changement » ont et utilisent-ils une tablette tactile ? Pour répondre à ces interrogations, nous avons étudié la relation qu’entretenaient les personnes de plus de 50 ans à leur tablette et les usages quotidiens qu’ils en avaient. Le but de cette étude5 était ainsi de comprendre ce que la tablette représentait pour eux mais aussi de dégager des logiques d’usage. Autrement dit, il s’agissait non pas de mesurer les effets de la technique sur les modes de vie mais de comprendre ce que les seniors faisaient de cette TIC à l’aune des travaux sur les ordinateurs (Le Douarin, 2007, 2014).

    6Si la problématique centrale de l’étude est axée sur le lien social, il nous a semblé important d’interroger les individus sur les modes d’acquisition et d’appropriation de l’objet pour mettre en lumière leur rapport à la dite « tablette tactile ». Pour certains l’achat et l’usage de la tablette va de soi. En effet, comme le souligne Vincent Caradec, « la logique utilitaire consiste à porter une appréciation (positive ou négative) sur l’“utilité” de l’objet technologique considéré : “ça, c’est utile”, “ça, c’est utile pour nous”, “ça, c’est pas utile pour nous” » (Caradec, 2001). Nous allons voir toutefois que cette logique utilitaire se traduit diversement chez nos enquêtés.

    Au départ, une histoire de cadeau (des autres à soi) ou d’achat cadeau (de soi pour soi)

    7A contrario des idées reçues, les seniors ne sont pas des récalcitrants aux TIC. Une enquête menée par l’institut Iligo6 montre à ce titre que les 50-69 ans, ont les mêmes désirs que les 25-49 ans, à savoir, des envies de nouveautés, de découvertes et de plaisir. Les 50-69 ans ont également un fort désir d’équipement et de connexion : 82 % désirent un objet connecté à Internet, 65 % un objet mobile connecté et 40 % une tablette tactile.

    8À la lumière de ces données il n’est donc pas étonnant de constater que les seniors possèdent une tablette puisque celle-ci fait partie de leurs désirs. Toutefois comment ont-ils obtenu cette dernière ? Était-ce un objet désiré ou non voulu, était-ce un achat spontané ou mûrement réfléchi, ou encore était-ce un cadeau souhaité, demandé ou surprise ?

     

    9Pour la moitié de nos enquêtés, la tablette leur fut offerte par leurs enfants. Toutefois trois types se dégagent :

    • Type 1 : ceux qui la souhaitaient et l’avaient exprimé à leurs enfants. C’est le cas de Marie-Pierre : « les enfants m’avaient donné de l’argent et j’ai dit, ce sera pour la tablette » (Marie-Pierre, 74 ans) ;
    • Type 2 : ceux à qui on a offert une tablette sans qu’ils la demandent mais qui en souhaitaient bel et bien une. C’est le cas ici d’Argot : c’était « un souhait inexprimé et réalisé par mes enfants. » (Argot, 88 ans) ;
    • Type 3 : ceux qui reçurent la tablette en cadeau surprise mais qui ne la souhaitaient pas. C’est l’exemple de Sylvie qui confie qu’à l’ouverture de son cadeau, elle a dit à ses enfants : « comme c’est gentil, c’est un trop beau cadeau, à qui puis-je le donner ? Qu’est-ce que vous voulez que je fasse de ça ? » (Sylvie, 74 ans).

     

    10À l’instar de l’autre moitié de nos enquêtés et au-delà de l’objet « cadeau », la tablette peut également être acquise par un achat directement effectué par l’individu. La tablette est alors un achat réfléchi comme l’explique Philippe (58ans), « c’est un achat mais c’est pas un achat “comme ça” ». Cet achat réfléchi est le fruit d’investigation en amont, de renseignements pris tant sur internet que dans les magasins.

    11L’achat peut également être à destination d’un tiers à la base, comme Annie qui l’avait acheté pour son mari aujourd’hui décédé. Ce dernier en voulait une pour pouvoir lire tout en ayant la possibilité de zoomer. Dans cette continuité, Robert explique que « c’est surtout au départ pour mes filles ! Parce que bon, bah, au collège, au lycée, on parle, faut pas qu’elles soient à la traine quoi ! » (Robert, 61 ans). Toutefois si Robert a acheté cette tablette au départ pour « les filles », in fine, l’objet finira par être à lui. L’achat au départ familial et donc altruiste (Halbwachs, 2011) se transforme dans l’usage en achat égoïste.

    12La troisième motivation est guidée par la curiosité, notamment pour Marie-Pierre qui dira que « c’est avoir de la relation et puis y’avait la curiosité » (Marie-Pierre, 74 ans). Enfin, l’achat d’une tablette peut tout simplement être la résultante d’un « caprice », comme l’exprime Sabine qui ne voulait pas en faire l’acquisition pour une raison précise, elle annonce « je voulais un iPad, c’est un caprice hein ! » (Sabine, 50 ans).

    Des individus curieux qui apprennent avec leurs enfants

    13Notre population d’enquêtés n’est pas née avec l’informatique et les services Internet, elle n’est donc pas « forcément » à l’aise avec la technologie. La complexité des ordinateurs et des services d’Internet, est restée pour les seniors un frein important à l’adoption de ces technologies, sauf pour ceux qui, de par leur vie professionnelle ont dû se former à ces techniques. Mais, l’apparition des terminaux mobiles dotés d’écrans tactiles a constitué une véritable rupture. Ces nouvelles interfaces simplifiées ont permis d’introduire une nouvelle « grammaire gestuelle7 » très intuitive et très appréciée par l’ensemble des utilisateurs, et particulièrement par les enfants et les seniors.

    14Mais comment nos seniors ont-ils appris à se servir de leur tablette ?

    15Si certains d’entre eux ont lu le mode d’emploi (brièvement), beaucoup se sont familiarisés avec l’objet grâce à la « socialisation » de leurs enfants. C’est le cas pour Sylvie, qui décrète :

    « Je ne sais pas ce que ça veut dire télécharger ! Quand je veux quelque chose, je le donne à un enfant, il me met ça dessus et de suite j’ai l’icône et j’appuie sur l’icône. » (Sylvie, 74 ans)

    16Il est également intéressant de noter le processus : le senior demande en premier lieu des conseils à ses enfants (ou à un pair) mais ensuite il la découvre et se l’appropie « seul ».

    « Mon gendre m’a un petit peu piloté, il est venu un jour, c’est le papa de Marine, donc il m’a montré deux ou trois trucs, puis et bon après, c’est toujours pareil, je suis allée euh, un peu au coup par coup, voilà. » (Marie-Pierre, 74 ans)

    17Pour reprendre Flichy, « avec l’appropriation, la technique quitte le monde de la marchandise, l’individu ou le foyer le fait sien. Il doit acquérir un certain nombre de savoirs et de savoir-faire pour maîtriser l’objet » (Flichy, 2008). Ainsi, après avoir acquis ces savoirs faire, l’individu peut découvrir l’objet et se l’approprier en « auto-apprenant » (Argot, 88 ans). L’objet devient familier. Comme l’exprime Sylvie, en parlant de son iPad (alors qu’elle n’en voulait pas) : « Nous nous sommes habitués l’un à l’autre » (Sylvie, 74 ans).

    Pour vous la tablette, c’est quoi ? Entre l’ouvre-bouteille et le joujou technologique

    18Les représentations de la tablette sont diverses et variées. Elle peut être considérée comme « un outil pratique » (Robert, 61 ans) ou encore comme « un instrument utile, comme un ouvre-bouteilles » (Argot, 88 ans). Un objet qui a donc une utilité et cela va même au-delà de cette simple notion puisque l’objet se meut pour certains en outil ou encore en support de très grande performance :

    « Performance : parce qu’elle est petite, c’est du concentré technologique. Quand vous voyez enfin de compte la petitesse de la tablette avec toutes ses possibilités technologiques, c’est inimaginable, c’est extraordinaire ! » (Philippe, 58 ans)

    19Toutefois, il faut également noter que ce n’est pas l’avis de tous les enquêtés. Pour certains la tablette tient du gadget, dans le sens de « l’aberrance fonctionnelle » (Baudrillard, 1968). Henri annonce que « c’est secondaire pour moi, c’est juste un amusement comme ça, tout simplement » (Henri, 84 ans). Fernande et Sabine déclarent également que l’objet est un gadget, un objet superflu. Preuve, que l’usage personnel n’entraîne pas forcément un attachement.

    « C’est pas quelque chose d’utile, c’est quand même plus un gadget. C’est un outil en voie de développement je dirais, parce que comme il remplace pas encore totalement un ordinateur, il remplace pas encore le téléphone non plus, c’est un objet entre deux mondes. » (Fernande, 62 ans)

    Un support pour ne pas vieillir, rester jeune, dans le coup

    20L’objet, dont l’usage tient, selon certains utilisateurs, du gadget est également ancré, et parfois pour les mêmes, dans une logique identitaire.

    21En effet, la tablette, en tant que TIC permet de montrer que l’on est jeune et que l’on « reste dans le coup ». Fernande dit donc que « si on touche pas à ça, on est largués ! Ça permet de vivre avec son temps » (Fernande, 62 ans).

    22La technique permet ainsi d’éviter la marginalisation due au vieillissement et de riposter aux sociétés occidentales contemporaines qui ne jurent que par le renouvellement, la rapidité et la jeunesse (Guérin, 2000, 2008). En outre, comme Vincent Caradec le souligne « avec l’avancée en âge, l’appartenance au monde tend à devenir problématique : les personnes très âgées ont souvent le sentiment qu’elles n’ont plus vraiment leur place dans la société d’aujourd’hui, qui se transforme à grande vitesse » (Caradec, 2012). L’usage de la tablette est donc presque un faire-valoir.

    « Moi j’aime les objets, j’suis très gadgets, les objets utiles oui et les objets parce que j’y trouve un plaisir à manipuler tout ça, en fait, je trouve un plaisir à le maîtriser, car j’ai toujours aimé maîtriser l’environnement technologique, le dompter. Pas rester idiote devant un monde, parce que c’est vrai qu’après 60 ans, quand on est écarté du milieu professionnel très spécifique comme le mien8 on a pas forcément la facilité à être confronté aux nouvelles évolutions technologiques. Donc si on y va pas ou si on ne veut pas y aller, on va s’éloigner, on va plus comprendre. […] Si on touche pas à ça, on est largué ! Ça permet de vivre avec son temps, parce que, quand on a 60 ans, on peut encore espérer avoir un certain nombre d’années devant soi et s’il faut se dire, j’ai quitté mon job et tout cet univers… c’est un peu ça la coupure dans beaucoup d’esprits. » (Fernande, 62 ans)

    23L’usage de la tablette tactile aurait donc un rôle de fontaine de jouvence pour certains des utilisateurs.

    Un compagnon de vie qui me relie aux miens

    24La tablette peut être aussi, bien sûr, un outil de communication et d’échanges, en l’occurrence avec les enfants ou les petits enfants. Non seulement, ce support permet de maintenir les liens affectifs avec ses proches mais c’est aussi une opportunité d’avoir un sujet de conversation commun. Les enfants pouvant par exemple former les parents à l’outil.

    25Pour Sylvie et Fernande qui vivent seules toutes les deux (leurs enfants et petits-enfants vivant géographiquement loin d’elles), la tablette est un « compagnon » qui « aide à vivre ». L’anthropomorphisation de la tablette est d’ailleurs chez Sylvie clairement assumée :

    « L’iPad me sort de moi-même. […] C’est un peu dur d’être veuve, seule à Paris, sans enfants, c’est un peu solitaire. [La tablette] c’est un lien. Nous sommes devenus amis. », « […] je ne comprends pas comment j’ai pu vivre sans, jusqu’à 72 ans. » (Sylvie, 74 ans)

    Fernande rajoute de son côté que sa tablette c’est :

    « Une présence ! Une complicité, j’la prends et j’emporte une partie de ma vie avec moi. Y a un lien qui est quand même plus souple qu’avec un ordinateur portable. » (Fernande, 62 ans)

    26Les représentations de la tablette divergent mais l’investissement autour de l’objet est prégnant. Pour Sylvie, la tablette, c’est « un cordon ombilical » qui « a changé [son] mode de communication ». C’est véritablement son inséparable, grâce à l’objet elle est en lien constant avec sa famille qui n’est physiquement pas présente :

    « Non, mais il est sur ma table de nuit, des fois qu’il sonne. JAMAIS je ne me coucherai dans une pièce sans qu’il ne soit à côté de moi, je le laisserai pas dans le salon. S’il a besoin d’être rechargé il est branché là [dans le séjour], je le débranche et je le rebranche dans ma chambre à côté de moi. » (Sylvie, 74 ans)

    27Elle dira même, un peu émue « que c’est un objet transitionnel. […] Petit iPad est mon objet transitionnel. C’est mon doudou si vous préférez » (Sylvie, 74 ans), qui, rappelons-le encore, ne voulait pas de la tablette offerte par ses enfants. Nous comprenons grâce à elle que la tablette est un véritable lien de sociabilité, en l’occurrence un lien affectif, une passerelle ou, pour la citer, « le cordon ». C’est donc grâce aux possibilités de communication qu’offre la tablette que cela est possible. Mais ce lien affectif est également rendu possible grâce aux fonctionnalités liées à la photographie. Marie-Pierre et Henri s’accordent ainsi à dire que la possibilité d’échanger et de regarder les photos de ses enfants et petits-enfants crée un lien.

    « Enregistrer des photos qu’on m’envoie, en ce moment bon les petits enfants avec les petites qui sont nées. » (Marie-Pierre, 74 ans)

    « [Cela procure du plaisir] de regarder, de voir les images, de voir les photos. […] On a des photos de lui (son fils) dessus, on a des photos, il nous envoie des photos (de son fils et de ses enfants) ! Donc ça fait un lien ! » (Henri, 84 ans)

    28La tablette est donc bien un objet de lien avec les autres, un objet qui permet de créer et/ou de maintenir le lien avec sa famille.

    Un lien à la vie, à ma vie

    29Au-delà de permettre de resserrer les liens avec ses proches, la tablette offre également la possibilité de créer un lien avec sa propre vie. Serait-ce donc un support de lien à soi ? Un pont entre le passé et le futur et reliant à la vie présente ?

    30Prenons l’exemple de Philippe, le déclic ayant mené à l’achat de sa tablette s’est fait grâce à un pair. Un de ses collègues informaticiens lui a montré sa propre tablette, une Samsung Note, il lui a fait une démonstration et ce qui a directement séduit Philippe dans cette tablette c’était de pouvoir écrire « manuscritement » avec un stylet. Il le répétera 4 ou 5 fois durant l’entretien : « c’est ce qui m’a plus dans cette tablette, c’est qu’on pouvait écrire manuscritement » (Philippe, 58 ans). C’est ainsi que dès le début de l’entretien nous observons des références à l’enfance et au passé, à la répétition de termes tels que « mon enfance », « il y a longtemps quand on était à l’école », « un petit peu de nostalgie » ou encore « rester à l’ancienne ». Au cours de l’entretien, il en reparle en disant que :

    « On se rapprochait un petit peu, un petit peu de nostalgie peut être mais, de ces vieux, ces vieilles tablettes en ardoise, avec lesquelles on écrivait à la craie quand on était en classe, alors l’avantage aussi c’est que vous écrivez du manuscrit et que vous pouvez le transformer en Word, ensuite donc ça c’est vraiment intéressant. » (Philippe, 58 ans)

    31Comme tant d’autres personnes de sa cohorte, Philippe est nostalgique du passé. Sa nostalgie a par ailleurs deux dimensions. Elle est tout d’abord un mélange de souvenirs liés à l’enfance et à la jeunesse, mais aussi une nostalgie culturelle : celle d’un temps où l’on écrivait à la craie. La tablette est bien un objet support de mémoire et de souvenirs : des expériences de la vie passée, tel que le fait d’écrire « comme sur une ardoise ». Mais aussi relié au « futur » car il y a la possibilité de transformer cette écriture manuscrite en format numérique.

    32Aussi, en plus d’être un lien à la vie passée, c’est également un lien à la vie présente pour Fernande.

    « C’est un compagnon quand même ! Parce que, sans elle, quand je suis loin de ma base, je ne suis plus reliée à tout ce qui fait mon univers, via le web : mes carnets d’adresses, l’information, la communication. » (Fernande, 62 ans)

    33La tablette, est donc un objet à soi, un objet personnel que l’on personnalise de façon à ce que notre vie y soit représentée. C’est un support de soi mais qui apparaît vite dans les entretiens, non pas comme un objet-outil ou objet-fétiche mais comme un objet-personne. De fait, comme nous l’avons vu en amont, pour beaucoup la tablette est un compagnon de vie.

    Un objet pour défier les épreuves d’un monde dominé par la technologie

    34Les personnes nées avant l’apparition des TIC peuvent être assez méfiantes, non pas conservatrices, mais elles voient l’isolement dans la technologie comme un danger pour le lien social. Nous l’avons vu Philippe parle beaucoup de son passé. Il est nostalgique et sa nostalgie est, d’une certaine façon, chez lui une arme critique. Il explique ainsi « qu’on [vit] dans un monde clos et qu’il [commence] à manquer de communication à droite et à gauche » (Philippe, 58 ans). Il y reviendra de nombreuses fois durant l’entretien. C’est le fil rouge de son propos, un monde qui commence à manquer de communication car les individus s’isoleraient avec la technologie, ce qui n’était pas le cas à son époque. Ce phénomène de société constitue une rupture avec ce qu’il n’hésite pas à présenter comme un passé « harmonieux ».

    35Il est à noter que la dimension critique de la nostalgie s’enchaîne sans rupture avec une crainte pour les enfants et les générations futures. En effet, si les enquêtés voient une certaine menace dans la technologie, c’est surtout par crainte pour leur descendance. Ainsi, prenons l’exemple de Robert qui fait part de son inquiétude :

    « Moi, je vois mes filles, bon alors, entre les tweets, Facebook, entre les photos qu’elles s’envoient, les trucs, les Facetime et tout, bon, j’veux dire, mais elles y passent des heures quoi avec les tablettes, donc euh… je trouve que c’est à la limite de, c’est, vous savez c’est comme tout, c’est l’excès qui tue tout ! Donc faut pas que ça deviennent… comment dire… indispensable ! » (Robert, 61 ans)

    36Il est vrai, la technologie peut être perçue comme néfaste. En revanche, et de façon assez paradoxale, nos enquêtés tendent également à dire, comme on l’a vu, que l’adopter est très important. Pour Marie-Pierre, il est primordial de s’y adapter. Non pas seulement pour « rester dans le coup », mais dans l’idée de rester liée aux autres et à la société.

    « Je crois que c’est… mais… je pense que les gens qui ne veulent pas s’adapter, ils perdent plein de choses […] ils perdent le relationnel, tout le lien ! qui est créé à travers les médias. On est dans cette société là, si on ne s’adapte pas, on perd le contact ! Pour moi, c’est primordial. » (Marie-Pierre, 74 ans)

    37La tablette tactile illustre donc une société désormais dominée par la technologie. Une technologie qui fait peur si elle est trop prégnante, mais qui est également considérée comme incontournable si l’on ne veut pas devenir un outsider (Becker, 1963). La tablette serait un outil segmentant-rapprochant qui prend la forme d’une certaine fatalité et cette possession serait liée à un impératif social.

    La tablette : une topique critique face à la modernité on line

    38Au cours de ce texte, nous avons sondé le rapport des seniors à la technologie. En définitive, la tablette tactile est un objet qui permet en un sens de construire et maintenir un lien avec le monde, avec les autres, ou encore avec le passé. L’objet est un compagnon de vie qui permet de lutter contre l’isolement dont certains seniors peuvent être victimes. Dans un autre sens l’objet technique peut également être considéré comme une menace et une fragilisation du lien social. Même si l’usage de la technologie est aujourd’hui incontournable.

    39Autant dire que la tablette est un outil technique mais aussi un outil social. En effet, le passage dans la catégorie des seniors en devenant une épreuve contraint les individus à rester « dans le coup » (Martuccelli, 2006). Le senior doit désormais prouver socialement sa « cure de Jouvence » auprès des autres pour se le prouver à lui-même dès qu’il atteint l’étape des 50 ans. La tablette apparaît ainsi comme une aide, un véritable support permettant, sinon toujours de « rester jeune », au moins de « tenir le choc ». En s’enveloppant de cette dimension, sans crier gare, la tablette est investie comme une topique critique face à la modernité et face à un avenir par définition incertain : la « fin de la communication » et l’empire de la connexion. Mais in fine, tous nos enquêtés se rejoignent sur ce point : la technologie, qu’elle soit menaçante ou pas, est l’avenir. Ils se sentent donc « obligés » d’y adhérer pour rester connectés aux autres, au monde et quelque peu, peut-être, à eux-mêmes.

    Notes de bas de page

    1 Home Devices, Médiamétrie. T3 2014.

    2 Home Devices, Médiamétrie. T4 2014.

    3 Rappelons que, même si les définitions varient en fonction du domaine dans lequel s’inscrit le terme, dans notre étude, les « seniors » font référence aux individus de plus de 50 ans (Guerin, 2007).

    4 Age Distribution, Smartphones versus Tablets, Flurry Analytics, septembre 2012.

    5 Dans cette optique, nous avons mené une enquête de terrain en 2014 triangulant diverses techniques qualitatives : observation ethnographique online, sur l’histoire de la tablette, son marché, son taux d’équipement, recherche et analyse bibliographiques, et passation d’entretiens semi-directifs menés auprès de dix individus, 5 hommes et 5 femmes, âgés de 50 à 88 ans, actifs ou à la retraite, issus des catégories sociales supérieures utilisateurs de tablettes tactiles.

    6 http://www.offremedia.com/media/deliacms/media/1256/125615-dac49d.pdf.

    7 Livre Blanc : Séniors et tablettes interactives. Délégation aux usages de l’internet, Ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche, Ministère chargé de l’industrie, de l’énergie et de l’économie numérique.

    8 Fernande est responsable de la documentation numérique dans un grand groupe de presse.

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    • Mellie Leclerc
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    1 Home Devices, Médiamétrie. T3 2014.

    2 Home Devices, Médiamétrie. T4 2014.

    3 Rappelons que, même si les définitions varient en fonction du domaine dans lequel s’inscrit le terme, dans notre étude, les « seniors » font référence aux individus de plus de 50 ans (Guerin, 2007).

    4 Age Distribution, Smartphones versus Tablets, Flurry Analytics, septembre 2012.

    5 Dans cette optique, nous avons mené une enquête de terrain en 2014 triangulant diverses techniques qualitatives : observation ethnographique online, sur l’histoire de la tablette, son marché, son taux d’équipement, recherche et analyse bibliographiques, et passation d’entretiens semi-directifs menés auprès de dix individus, 5 hommes et 5 femmes, âgés de 50 à 88 ans, actifs ou à la retraite, issus des catégories sociales supérieures utilisateurs de tablettes tactiles.

    6 http://www.offremedia.com/media/deliacms/media/1256/125615-dac49d.pdf.

    7 Livre Blanc : Séniors et tablettes interactives. Délégation aux usages de l’internet, Ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche, Ministère chargé de l’industrie, de l’énergie et de l’économie numérique.

    8 Fernande est responsable de la documentation numérique dans un grand groupe de presse.

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    Leclerc, M. (2018). La tablette tactile et les séniors : aux sources de la jouvence. In V. Sacriste (éd.), Nos vies, nos objets. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.20986
    Leclerc, Mellie. « La tablette tactile et les séniors : aux sources de la jouvence ». In Nos vies, nos objets, édité par Valérie Sacriste. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion, 2018. doi:10.4000/books.septentrion.20986.
    Leclerc, Mellie. « La tablette tactile et les séniors : aux sources de la jouvence ». Nos vies, nos objets, édité par Valérie Sacriste, Presses universitaires du Septentrion, 2018, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.20986.

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    Sacriste, V. (éd.). (2018). Nos vies, nos objets. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.20965
    Sacriste, Valérie, éd. Nos vies, nos objets. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion, 2018. doi:10.4000/books.septentrion.20965.
    Sacriste, Valérie, éditeur. Nos vies, nos objets. Presses universitaires du Septentrion, 2018, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.20965.
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