Prologue : Qu’est-ce qu’un objet ?
p. 41-44
Texte intégral
« Ce qu’il s’agit d’interroger, c’est la brique, le béton, le verre, nos manières de table, nos ustensiles, nos outils, nos emplois du temps, nos rythmes. Interroger ce qui semble avoir cessé à jamais de nous étonner. […] Faites l’inventaire de vos poches, de votre sac. Interrogez-vous sur la provenance, l’usage et le devenir de chacun des objets que vous en retirez. » Perec, 1989, p. 9.
1Commençons notre voyage dans le monde objectal, en nous posant une question simple : qu’est-ce qu’un objet ? La réponse apparaît évidente : « un objet est une réalité matérielle, destinée à un usage précis » (Dictionnaire de l’Académie française). Toutefois posons-nous cette question : est-ce qu’un coquillage, un diamant, un film, une œuvre d’art, un gadget sont un objet ? L’évidence devient déjà plus ambivalente. Poursuivons : un objet est-il forcément matériel, fabriqué ? Est-il synonyme de chose ? Implique-t-il forcément ou uniquement un et un seul usage ?
2Face à l’évidente question de départ, la réponse apparaît plus complexe au regard des multiples réalités et représentations auxquelles l’objet renvoie. De la certitude, on passe aux doutes : un objet, au fond, c’est quoi ?
3L’étymologie du terme le rappelle : l’objet, issu du latin objectum désigne : « ce qui est placé, jeté devant ». Il est opposé à subjectum (le sujet) entrant dans sa forme latine au XIIIe siècle, désignant, « toute chose qui affecte les sens et en particulier la vue ». Il est ensuite employé au XIVe (1370) par Oresme, dans un sens philosophique, « ce sur quoi porte une activité́ psychique (observation, réflexion…) ». Il prend son sens moderne, au XVIIIe siècle désignant « une chose solide inanimée, ayant unité́ et indépendance et répondant à une destination ». C’est à cette époque qu’il se réfère pour la première fois à « des objets manufacturés » (Rey, 2012). L’objet, au sens abstrait et concret est donc une extériorité qui appartient au monde sensible. Il a une réalité tangible. Il n’est pas forcément matériel mais comme la lexicographie le précise, il est fait de matière (concrète – objet-chose – ou abstraite – objet-pensée). En ce sens l’objet-chose peut être matériel mais aussi immatériel.
4Distinct du sujet, l’objet est une altérité. Mais comme le précise Serge Tisseron c’est une altérité différente absolument de l’individu : « Pour que l’objet existe en tant que tel, il faut que l’homme reconnaisse qu’ils font deux et que, l’ayant posé comme distinct de lui, il le pose également dans une altérité absolue. L’objet est le pôle opposé au soi de telle façon qu’entre le premier (identifié au non-humain) et le second (identifié à l’humain) nous puissions établir une hiérarchie de l’ensemble des êtres peuplant le monde, animés et inanimés, vivants et morts » (Tisseron, 1999).
5L’objet se distingue du monde des humains mais il se différencie aussi de la chose en ce que l’individu le « façonne de quelque manière » (Dagognet, 1989, p. 21). Mais est-ce dire alors que l’objet est, parce que forcément façonné, produit, fabriqué ?
6Bien des chercheurs en sciences sociales le considèrent à l’instar d’Abraham Moles (1969, 1972). Pour lui, les objets se différencient des choses car ils sont non vivants, matériels et créés par l’homo faber. Ainsi, il explique « On ne parlera pas d’une pierre, d’une grenouille ou d’un arbre comme d’un objet mais plutôt comme d’une chose. La pierre ne deviendra objet que promue au titre de presse-papier ». L’objet « est un élément du monde extérieur fabriqué par l’homme et que celui-ci peut prendre ou manipuler. Une hache de silex est un objet alors que le silex ne l’est pas […] un chat n’est pas un objet, un chat cybernétique peut l’être » (1969). Ainsi pour Moles, la chose serait le produit de la nature là où l’objet serait celui de la culture c’est-à-dire « un élément artificiel du monde environnant, fabriqué par l’homme, accessible à la perception et détachable de son environnement » (1972, p. 18).
7Or de fait, distinguer les choses des objets semble pertinent au regard du terrain. Car pour les enquêtés, il y a bien d’un côté, des trucs et des machins et de l’autre des objets (et leur objet). En revanche les frontières entre l’artificialité et la naturalité, pour distinguer les deux notions – choses et objets – résistent mal au verdict du terrain. Car certaines choses peuvent pour les individus se transformer en objet et vice et versa. Ainsi un coquillage ramassé sur la plage peut devenir un objet de décoration. De même, un trèfle à quatre feuilles peut être considéré comme un objet porte-bonheur. Dans les deux cas, l’individu n’a pas transformé la nature, il s’est contenté de la ramasser, de l’isoler de son environnement (Dagognet, 1989). Il a donné à la chose des dimensions esthétiques ou sacrées.
8L’inverse (l’objet devenant chose) apparaîtra certes plus délicat. Pourtant l’artificialité peut être vécue comme une chose naturelle. Nos maisons, nos meubles, plus globalement les objets source d’attachement sont souvent vécus comme des choses naturelles alors que les choses du monde naturel peuvent nous apparaître comme, justement, artificielles, hostiles et inquiétantes.
9Du coup, qu’est-ce qui distingue la chose de l’objet ? Le langage courant le rappelle : une chose est « ce que l’on ne désigne pas en tant que tel », soit parce que le nom échappe, soit parce qu’on ne peut au regard des mœurs la désigner, soit parce qu’elle renvoie à une infinité d’objets ou encore à des objets non identifiés. En clair, l’objet n’est pas la chose car il suppose quelque chose de précis et d’identifié (Dagognet, 1989, Blandin, 2002). Toutefois peut-on concevoir que c’est la fonction ou l’usage qui fait la spécificité de l’objet. Non. D’une part parce que les objets (comme le démontrent les articles qui suivent) ont certes une fonction prescrite mais qui s’investissent dans une pluralité d’usages. D’autre part, parce que certains de nos objets ont bien des usages mais ils ne sont parfois jamais mobilisés ou manipulés pour faire quoi que ce soit. Comme le souligne Baudrillard « l’objet n’est rien. Il n’est rien que les différents types de relations et de significations qui viennent converger, se confondre, se nouer sur lui en tant que tel » (Baudrillard, 1972, p. 60). En ce sens, un objet n’est pas (ou plus) une chose à partir du moment où il est l’apanage d’attention, de signification, d’implication de la part de l’individu. Il n’est donc pas anodin. À la différence de la chose, il nous parle. Il fait sens et certains objets indéniablement plus que d’autres.
10C’est pourquoi la question n’est pas tant, qu’est-ce qu’un objet, mais comment les investissons-nous et pourquoi ?
11Comme on l’aura compris, c’est l’enjeu des articles qui suivent ce prologue. Des articles qui autopsient nos relations aux objets familiers, ceux avec lesquels nous vivons dans la routine mais qui n’en demeurent pas moins précieux forts des investissements, usages et attaches qu’ils suscitent. De la machine Nespresso, au livre de cuisine, on verra, ainsi, comment des objets à faire-faire font toujours faire aussi autre chose que ce que leur fonction prescrite impose en théorie. Par le biais de la tablette tactile, on découvrira comment les seniors se sont appropriés les TIC, cependant que la cigarette électronique a du mal, elle, à s’imposer comme un vrai, bon, substitut de la cigarette. Entre les usages intimistes et individualisés du casque audio, on lira aussi comment certains individus s’attachent à des non-humains au point de devenirs des accros au Smartphone, des amateurs de bière ou encore comment ils considèrent les (leurs) peluches comme des « talismans » pour faire face aux inquiétudes et angoisses de la vie. Autant d’objets donc ici étudiés en flagrant délit de vie quotidienne. Une vie quotidienne, ordinaire, mais comme on le lira, le banal regorge bien souvent d’insolite, pour ne pas dire d’étranges – et incroyables – petits mystères.
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