Épilogue. Le dialogue et son hétérologie

Sylvain Lavelle et Martine Legris

p. 343-374


Texte intégral

1Les procédures et les processus dialogiques ont été soumis au feu de la critique dans les diverses contributions de cet ouvrage. Parvenu à son terme, il faut rappeler le motif, l’esprit et la portée d’une telle critique, ne serait-ce que pour dissiper quelques malentendus éventuels ou résiduels.

2Les auteurs, tous interpellés par l’un ou l’autre des aspects du dialogisme, de son versant logique et méthodologique à son versant politique, sont fédérés par un questionnement sur les conditions, les applications, les motivations, les développements et les effets ou conséquences du dialogue. Certains d’entre eux sont parfois perplexes, voire sceptiques, quant à la centralité du dialogue ou du dialogique dans la vie sociale et les relations humaines, dans les dispositifs de discussion, de traduction et de participation des acteurs, ou dans le changement individuel et collectif, qu’il soit d’ordre culturel, social ou environnemental. Il reste que, si chacun des auteurs était questionné sur ce point, il est fort probable qu’ils admettraient tous n’avoir aucune « haine du dialogue » – si on veut bien faire le parallèle avec la « haine de la démocratie » dont parlait Rancière. Ils admettraient sans nul doute que le dialogue est important dans une société démocratique et qu’il constitue un rempart contre le mensonge et la violence, contre l’abus de pouvoir, l’injustice ou l’indifférence, du moins bien plus que ne l’autorise son contraire, l’absence de dialogue. En ce sens, il n’y ni « dialogophobie », ni « dialogophilie » dans les études qui composent cet ouvrage, mais plutôt une curiosité et une ténacité dans l’examen de la question du dialogue et, par extension, du dialogique.

3D’emblée, il est stipulé que le dialogue est un des modes du dialogique, peut-être l’un des plus emblématiques en tant qu’idéotype (ou type idéal), mais il est traité dans l’ouvrage comme une porte d’entrée vers une réflexion critique plus large sur le dialogique. De plus, il est stipulé, suivant la typologie proposée par Corroyer, à la suite de Jacques, que la délibération n’est elle aussi qu’un des modes du dialogique, lequel comprend dans son gradient une multitude d’autres modes, qui vont du différend à l’enquête en passant par le débat. Certes, le constat et la tendance que les auteurs partagent au plan général, quant aux principes, aux conditions et aux limites de l’approche dialogique, qu’elle soit descriptive ou prescriptive, rejoint sur un plan plus particulier les réflexions et les observations aujourd’hui nombreuses et bien documentées des chercheurs sur la délibération. Cependant, cette convergence de vues ne doit pas masquer les différences entre les deux, de sorte que ce serait de notre point de vue une erreur majeure de rabattre l’analyse du dialogue et du dialogique sur l’étude politique de la délibération.

4C’est certainement ce à quoi pourraient inviter les partisans de « école américaine », à l’origine du deliberative turn en politique, au risque de négliger au passage les apports et les nuances de « l’école européenne » se réclamant de façon plus ou moins directe du dialogue et du dialogique. Mais, sauf à le tenir pour l’alpha et l’omega de l’échange humain, en lui assignant une acception bien trop large qui lui ferait alors perdre toute consistance, le concept de délibération ne se confond pas avec ceux de discussion, de traduction et de participation qui sont au cœur de l’ouvrage. Il s’ensuit que la série de cas empiriques examinés à la lumière de réflexions logiques, théoriques ou méthodologiques, si elle puise pour partie dans le registre politique de la délibération, ne s’y réduit pas pour autant. Ce n’est pas tant la délibération politique qui constitue le cœur du questionnement de l’ouvrage que le statut de l’hétérologie du dialogue au sein du gradient dialogique. Du reste, les conclusions auxquelles parvient l’ouvrage débouchent sur une ouverture hétérologique (selon un prisme rhétorique, agonistique, pathétique et systémique) qui permet de repérer des passerelles possibles avec d’autres approches contemporaines de la philosophie et des sciences humaines et sociales, bien au-delà du cadre restreint de la délibération (cf. infra).

5Au fond, ce que vise l’ensemble de ces critiques du dialogue n’est pas tant le dialogue en soi que l’alternative un peu trop binaire entre le dialogue et l’absence de dialogue. C’est un questionnement sur l’articulation entre les conditions dialogiques et les conditions non dialogiques de l’échange social qui se trouve au cœur de l’option et de l’alternative qui constitue la pensée dite « post-dialogique ». C’est le bilan d’un tel examen qu’il importe maintenant de tirer, en essayant de repérer les lignes de force d’une approche doublement théorique et empirique de l’hétérologie du dialogue.

Le dialogisme et le post-dialogisme

6La pensée post-dialogique prend tout son sens en philosophie si on la compare au programme esquissé à l’origine par Habermas d’une pensée dite « post-métaphysique » qui se trouve liée d’assez près, dans sa forme et son contenu, aux ambitions d’une pensée dialogique. Elle s’appuie sur l’identification d’un certain nombre de limites, voire d’impasses, qui concernent en premier lieu les principes d’une logique dialogique, a fortiori si elle se réclame d’un dialogisme radical, autre nom possible du « tout dialogique ». Elle concerne en second lieu ses déclinaisons dans une politique dialogique, dans les procédures et les dispositifs destinés à permettre une discussion, une traduction et une participation des citoyens aux débats publics et aux choix de société.

La pensée dialogique et post-dialogique

7L’idée fondamentale du post-dialogisme est que le dialogue compose et doit composer avec des situations de parole et des contextes d’échange et d’activité dans lesquels il se trouve soumis à des conditions non-dialogiques. Il s’agit plus précisément de conditions diverses (culturelles, mentales, sociales, matérielles, organisationnelles, institutionnelles …) qui façonnent, structurent et situent la relation dialogique. Elles peuvent se manifester en tant que conditions contextuelles sous la forme d’une contrainte, d’une inégalité, d’un intérêt, d’une violence, etc.

8On peut rappeler tout d’abord les différences principales entre la pensée dialogique et la pensée post-dialogique :

(1) La pensée dialogique est l’option philosophique et méthodologique qui privilégie dans la réflexion sur les actions, les relations, les structures et les situations humaines : (a) le primat de la relation ou de la communication. (b) l’échange langagier entre individus et communautés. (c) la validation des énoncés de parole et de discours. (d) la résolution par la discussion des conflits cognitifs, normatifs ou évaluatifs. (e) la procédure de discussion entre acteurs. (f) la visée de compréhension, d’entente ou de consensus.
(2) La pensée post-dialogique a ceci de différent qu’elle privilégie dans la réflexion sur les actions, les relations, les structures et les situations humaines : (a) le primat des modalités de la relation ou de la communication. (b) la combinaison des facteurs langagiers et non langagiers de l’échange social. (c) l’articulation des enjeux de validation et d’autres enjeux d’action ou de domination. (d) les conditions et les limites de la résolution des conflits par la discussion. (e) le processus de relations entre acteurs, incluant la procédure de discussion. (f) la possibilité d’incompréhension, de mésentente et de conflit, ou de dissensus.

9Selon les versions du dialogisme, la dernière condition (f) qui concerne la compréhension, l’entente ou le consensus, ou au contraire son absence, peut relever du dialogisme, ou non. C’est ainsi que, s’il est admis dans le dialogisme qu’il puisse y avoir persistance du conflit, de l’incompréhension ou de la mésentente, alors cette condition (f) peut être intégrée à la pensée dialogique. Mais il en va autrement dans la pensée post-dialogique si l’on fait valoir le primat des modalités de la relation (primum modi), qui l’emporte sur celui de la relation (primum relationis), car c’est alors le mono-dialogisme modal qui, au plan des principes, l’emporte sur le dialogisme.

Le statut du monologique

10Il ne fait guère de doute que, pour certains, cette différence de principe entre une pensée post-dialogale qui demeure dans le giron du dialogisme et une pensée post-dialogique qui s’en émancipe a toutes les chances d’apparaître comme un distingo par trop subtil. Ce genre de distingo ne prête guère à conséquence, est-on en droit de penser, et il s’apparente au genre de querelles byzantines qui opposent les partisans du verre à demi-vide à ceux du verre à demi-plein. Il reste que, si l’on prend au sérieux la question philosophique des fondements du dialogue et du dialogique, il faut alors admettre que, en termes de validité, le principe du dialogisme et celui du post-dialogisme (ou si l’on préfère, du mono-dialogisme modal) ne sont tout simplement pas équivalents.

11Il est certain que les deux approches se recouvrent en partie du fait qu’elles envisagent et admettent un éventail dialogique de relations possibles entre des sujets. C’est ainsi que, pour l’une comme pour l’autre, le dialogue n’épuise pas le champ du dialogique, même s’il peut être tenu pour une de ses manifestations caractéristiques. Cependant, le point de rupture entre les deux est certainement la place qui est dévolue au monologique dans la conception des relations humaines, que ce soit du point de vue de l’identité, du raisonnement et du jugement, ou encore, de la conduite. Dans le dialogisme, le dialogique peut être tenu pour un reflux du monologique, lequel fonctionne comme une sorte de point limite dont on s’éloigne et qui peut être analysé comme l’horizon asymptotique inversé de l’interlocution. À ce compte, le dialogique comprend tout un éventail de relations entre sujets qui, selon le gradient dialogique de Corroyer, va du moins dialogique – autrement dit, le plus proche du monologique (exemple : le différend) – au plus dialogique – autrement dit, le moins proche du monologique (exemple : l’enquête).

12Dans le post-dialogisme, au contraire, il est suggéré que le gradient dialogique pourrait être considéré de façon réversible comme un gradient monologique, à la manière d’un gant que l’on retourne. Il s’ensuit que, si le dialogique est défini comme un reflux du monologique, alors le monologique pourrait être défini à l’inverse comme un reflux du dialogique. C’est cette indécidabilité du primat de l’un (le dialogique) ou de l’autre (le monologique) qu’exprime l’option proposée par Lavelle en faveur d’un mono-dialogisme modal dans lequel la modalité l’emporte sur la relation. En d’autres termes, dans le post-dialogisme, il est possible non seulement de parler, mais de dire quelque chose seul, et de plus, le passage du parler au dire est de nature modale. Cela signifie que la relation entre deux sujets n’est pas que nécessaire, car elle est aussi contingente, possible ou impossible : elle ne peut se déduire d’un principe général de relation, elle se décide seulement en particulier, dans une situation donnée, en fonction de la structure propre d’un sujet qui parle et qui agit, mais aussi qui pense et qui juge. Ainsi, dans le post-dialogisme, le monologique est une composante de la relation modale entre des sujets qui peut être analysée en tant que telle ainsi que dans son articulation avec la composante dialogique.

13En cela, la pensée « post-dialogique » n’est pas l’équivalent d’une pensée « post-dialogale », car elle ne se contente pas de sortir de la polarisation sur le dialogue, lequel n’est qu’un cas particulier d’un spectre plus large fourni par le dialogisme. Elle s’en distingue par la remise en cause du primat des relations, et notamment celui de la relation interlocutive, au profit du primat des modalités de la relation. Cela n’empêche pas d’accorder la plus grande attention aux outils de l’analyse dialogique tels qu’une pensée post-dialogale s’emploie à les définir et à les utiliser pour l’étude des relations dialogiques.

Une dialectique du dialogue

14L’insertion de la relation modale d’interlocution dans une certaine configuration de relations met en jeu et en rapport la structure et la situation des sujets de la relation. D’un côté, un sujet est structuré d’une certaine manière, du fait de son éducation, de son parcours et de son expérience, qui diffère au moins en partie de celle d’un autre sujet. D’un autre côté, cette structure est elle-même soumise jusqu’à un certain point aux conditions d’une situation, qui peuvent conduire un sujet à ajuster sa structure, du moins, autant que cela lui est possible. On peut appeler contexte cette configuration de la relation entre deux sujets qui soumet la relation à des conditions de structure et de situation. La prise en compte du contexte induit une série de différences entre un modèle dialogique et ce que l’on pourrait appeler un modèle dialectique du dialogue, qui fait droit non seulement aux situations, mais aussi aux structures des sujets de la relation.

15Ainsi, il est permis de rappeler les quelques principes d’un modèle dialectique (ie post-dialogique) du dialogue, qui contraste sur un certain nombre de points avec le modèle dialogique :

  1. Les acteurs d’une communauté d’échange C, qui sont aussi des membres d’autres communautés non C
  2. Sont ou non dans une relation R d’échange complexe (oral, écrit, gestuel, matériel,…) conditionnée par leurs structures et leurs situations d’acteurs
  3. Jugent de la relation R en fonction de l’écart E qui sépare l’échange réel Er et l’échange idéal Ei selon leurs vues, tant du point de vue de sa procédure, de son processus, que de son contenu et de son issue
  4. Agissent en fonction de la distance D entre les acteurs qui reflète leurs positions, leurs dispositions et leurs oppositions en termes de cultures, de mentalités et de personnalités, de croyances et de désirs, d’intérêts et de valeurs
  5. Utilisent les moyens du dialogue Di, ou si besoin d’autres moyens que le dialogue non Di, tels que la conversation, la négociation, la persuasion, l’influence, la contrainte, la menace, le conflit, l’enquête, l’expérimentation, l’action
  6. Visent la fin de l’entente En, et/ou une autre fin que l’entente non En, compte tenu de la mésentente M sur les conditions de la relation, en termes de structures et de situations.

16Il convient selon ce modèle d’interpréter le dialogue comme un révélateur de tout le contexte, l’habitus, ou l’arrière-plan de la communication, c’est-à-dire des structures et des situations qui conditionnent la relation de communication ou d’interlocution. L’idée est que ces structures et ces situations qui conditionnent la relation de communication ou d’interlocution ne sont pas seulement mentales, culturelles ou sociales, elles sont également matérielles. Ou plus exactement, elles procèdent d’une combinaison, d’un arrangement ou d’un ordonnancement spécifique de plusieurs genres de conditions d’ordre mental, culturel, social et matériel1.

La méthode et l’empirie

17La pensée post-dialogique, en tant que cadre de référence alternatif à la pensée dialogique, débouche sur une méthode d’examen des relations dialogiques. C’est l’esprit des différents apports méthodologiques proposés dans l’ouvrage par plusieurs contributeurs, qu’il s’agisse de l’étude des interactions de la délibération, de l’enquête du public, des dispositifs de médiation, ou du rapport entre le réseau et le cadre des acteurs. L’ouvrage fut l’occasion d’une mise à l’épreuve empirique de la méthode à travers un ensemble de cas qui se trouvent révéler les limites du dialogue, sinon du dialogique. Il importe peu que ces cas, au regard du choix qui a été effectué, jettent la lumière plus sur le « négatif » du dialogue, ie l’Autre de la raison et du discours, que sur le « positif ». Car il importait avant tout de mettre à l’épreuve, sur des cas parfois connus – tels que, à titre d’exemple, le conflit des LIP ou la Conférence dite « Grenelle de l’Environnement » – la pertinence de la grille de lecture proposée par le post-dialogisme.

Les propositions méthodologiques

18Sur le plan de la méthode, les auteurs qui ont contribué à cet ouvrage ont été confrontés à un ensemble d’options et de choix méthodologiques. Ils ont dû élaborer des passerelles entre les niveaux d’analyse « micro », « méso » et éventuellement « macro » afin de prendre en compte simultanément : (a) les aspects « internalistes » des modes d’organisation du dialogue, du débat, de la délibération ou de l’enquête (institutionnalisés ou non, obligatoires ou non, etc) et (b) les aspects « externalistes » des contextes relationnels (structurels, situationnels) dans lesquels ils se déroulent (autres arènes parallèles de discussion, lien à la décision, rôle des médias, configuration des acteurs notamment). L’épreuve empirique qui traverse notamment les études de cas présentées dans cet ouvrage atteste de la nécessité de considérer les conditions non dialogiques du dialogue. Dans cette optique, le post-dialogisme amène la prise en compte de dispositions mentales, corporelles, institutionnelles, organisationnelles et émotionnelles. De la sorte, l’échange dialogique se trouve inséré dans un échange social plus large, dans un contexte social, politique, historique, économique et territorial dont l’analyse est nécessaire.

Le contexte de l’interlocution

19Les diverses propositions méthodologiques de l’ouvrage convergent vers le principe d’une contextualisation de la relation d’interlocution, d’une inscription de cette relation entre locuteurs au sein d’un contexte qui, en retour, permet une intelligence des échanges, de leur diversité et de leur complexité. Ainsi, il s’agit de ne pas s’en tenir aux seules manifestations extérieures de la relation entre acteurs, instanciée sur le mode de l’interlocution, mais de travailler plus en profondeur sur la reconstruction des éléments de contexte. Il n’y a là rien de très original, si ce n’est que la notion et le degré de contextualisation varient selon les auteurs, selon un éventail qui va de l’interaction à l’intermédiation.

20L’inscription de la relation d’interlocution dans le contexte d’une interaction sociale invite à s’intéresser aux « à-côtés » et aux « arrière-plans » de la délibération et de la participation, selon les termes de Lefebvre. L’attention se porte alors sur la singularité de chaque contexte d’interaction et sur le genre d’assignation de rôle auquel les acteurs parviennent (ou non) à se conformer. Il est manifeste dans un dispositif d’interaction politique que les citoyens et les élus, les profanes et les experts tentent de jouer avec les contraintes qu’imposent ces rôles de façon à retrouver une certaine marge de manœuvre. Dans sa modalité collaborative, ou coopérative, l’interaction qui advient par le truchement de l’enquête est moins de l’ordre de la capacitation, comme pourrait le laisser penser une approche plus classique, que de l’ordre de la subjectivation des acteurs. C’est au cours de l’interaction, comme le suggère Legris, que les subjectivités s’affirment, que l’expression des intérêts à l’origine de tensions entre logiques individuelles et collectives peuvent éventuellement trouver un mode d’explicitation dans le débat ou l’enquête.

21Cependant, la relation d’interlocution peut aussi s’inscrire dans le contexte d’une intermédiation sociale, à la fois matérielle et culturelle, qui apparaît plus profonde et radicale encore que la modalité d’interaction. Les publics d’un débat peuvent ainsi être mis en relation avec les dispositifs de médiation au moyen desquels ils se constituent en tant que public, en lien avec l’objet de la discussion et les caractéristiques des médiations qui le font exister dans l’espace public. Parmi ces dispositifs de médiation, les caractéristiques de la configuration matérielle de l’espace public comptent autant, sinon plus, que celles des normes procédurales de la délibération. Le contexte peut s’étendre, ainsi que le suggèrent Mabi et Monnoyer-Smith, à des moments « pré-dialogiques » qui ont leur place, selon eux, dans une approche « post-dialogique ». Un pas de plus est franchi dans l’intermédiation avec Lavelle qui envisage l’hypothèse d’un système de médiation des acteurs, qui déborde le dispositif de médiation lui-même. L’hypothèse dite de l’Acteur-Réseau-Cadre (ARC) suggère que la relation d’interlocution et d’interaction gagne à être comprise en tenant compte des paradigmes, des matrices et des sphères des acteurs. Autrement dit, il s’agit de pouvoir reconstituer de façon réflexive la relation entre des systèmes de médiation divergents ou convergents en identifiant la façon dont ils conditionnent l’interlocution et l’interaction des acteurs. Cette proposition méthodologique peut être utilisée afin d’interpréter des controverses avec une grille de lecture différente de celle de l’Acteur-Réseau ou de l’Acteur-Cadre.

La déviance à l’égard des règles

22Les propositions méthodologiques de l’ouvrage insistent sur la déviance à l’égard des règles au sein des dispositifs dialogiques, sur l’écart manifeste entre les règles formelles et leurs applications ou interprétations par les acteurs en situation. Il existe sans doute un tropisme procédural de ces dispositifs2, mais il est permis de suggérer, au regard de ces déviations systématiques, qu’il existe également un « tropisme contre-procédural » des acteurs. Cette « contre-démocratie » procédurale, pour reprendre l’expression de Rosanvallon, témoigne d’une attitude d’appropriation, mais aussi, dans certains cas, de contestation des règles, trop peu adaptées à la singularité de chaque contexte, ou de chaque acteur.

23À un premier degré, la déviance à l’égard des règles révèle la difficulté d’appropriation de la procédure par les acteurs. La participation à des dispositifs dialogiques, comme le rappelle Lefebvre, n’équivaut pas à une adhésion, ni d’ailleurs à une intériorisation des règles, comme des rôles qui leur sont associés. Les stratégies à l’égard des règles varient en fonction du genre de dispositif ou d’acteur : elles ne sont pas les mêmes pour un débat public ou un jury citoyen, où la posture d’écoute peut être plus marquée ; elles ne sont pas les mêmes pour un citoyen ou un élu, lequel peut s’impliquer a minima ou sans jouer le jeu du dialogue. Il en ressort que les effets de situation, d’interaction, de dispositions et de rôles limitent la force de la procédure dialogique. De la même façon que la controverse peut impliquer l’enquête et la traduction, la procédure dialogique suscite une traduction et une sorte d’enquête par les acteurs. La forme procédurale de l’échange rationnel d’arguments a quelque chose d’illusoire, en ceci, également, qu’elle ne semble pas garantir, mieux que pourraient le faire d’autres modes d’interaction, une décision optimale ou une pacification des relations entre les participants.

24À un second degré, la déviance à l’égard des règles révèle les difficultés d’insertion de normes formelles de dialogue dans un contexte de vie et de sens propre aux acteurs. Elles semblent dès lors d’autant moins adaptées si on les abstrait de toute considération pour les conditions matérielles et substantielles de l’échange. Le dialogisme fige les publics dans le moment procédural et les empêche souvent d’être des acteurs des cadrages en vue de l’appréhension des objets de discussions et de controverses (Mabi, Monnoyer-Smith). Or, il faut pouvoir identifier les conditions du « concernement » des acteurs pour certains objets de la discussion, mais aussi, par suite, pour la procédure elle-même. La qualité du public et des échanges dépend des ressources d’invention, d’une « créativité de l’agir » (Joas) dont auront su faire preuve l’espace public et les institutions. On pourrait rajouter sur un plan plus fondamental encore que la construction du sens de la procédure pour les acteurs dépend de la capacité à reconstruire de façon réflexive ou du moins projective les cadres cognitifs et normatifs des acteurs.

La médiation : une autre visée que la seule entente

25Les points de divergence identifiés entre dialogisme et post-dialogisme se trouvent principalement dans la relation d’interaction entre acteurs et les modalités d’articulation des conditions dialogiques et non dialogiques en situation. La place du conflit et des émotions dans un processus de communication qui semble orienté vers la compréhension et l’entente marque aussi une différence notable. Selon une conception dominante du modèle dialogique, un processus délibératif « abouti » devrait-il nécessairement permettre l’émergence d’un consensus entre les participants (Lefebvre) ? D’après les travaux de Habermas, par exemple, un argument est non seulement logique, mais aussi rationnel (Habermas, 1993). Le dialogue est censé « donner lieu à un processus de justification raisonnée qui consolide le statut épistémologique des conclusions auxquelles elle parvient »3. L’argument pose un constat objectif sur une situation ou permet d’élaborer la réflexion autour d’un problème, de manière à favoriser une progression rationnelle objective, hors des rapports de force et des manifestations émotionnelles. Jane Mansbridge (2011) qualifie cette approche de « dimension socratique de la délibération ». Il est permis de se demander si cette volonté de rapprocher des positions divergentes empêche, limite ou cadre la possibilité d’expression du conflit ou de formes non argumentatives d’expression. Il semble que aussi bien dans l’organisation matérielle des dispositifs (débat public, jury citoyen) qu’au travers des règles instituées, on puisse lire la volonté de maintenir le consensus en minorant le conflit et l’expression des émotions.

26Ce que les auteurs nous apprennent tient aussi en la nécessaire médiation, par l’apprentissage réflexif (Legris), par l’objet et ses espaces d’existence dans le débat public (Mabi et Monnoyer-Smith), par la mise en scène des rôles (Lefebvre) ou par l’articulation de la structure et de la situation chez les acteurs (Lavelle). Ce système de médiation met en lumière les formes d’ajustement et de négociation des règles tout autant que des systèmes de règles, de valeurs ou de croyances des acteurs. La possibilité du changement est ainsi liée à ce travail souvent tacite, qu’il serait nécessaire d’expliciter et de travailler collectivement de mise au jour des « arrières plans » de l’interlocution, qui semblent fonctionner comme des « pilotes clandestins » de l’échange.

La position du chercheur

27Si plusieurs méthodologies peuvent être envisagées, une certaine « critériologie opérationnelle de l’activité délibérative s’avère nécessaire » (Bedu, 2013). D’abord, la place de l’observation minutieuse et in situ des échanges ou des dispositifs délibératifs plus ou moins institutionnalisés s’avère centrale. Plusieurs contributions montrent combien l’analyse microsociologique est nécessaire à la compréhension des mécanismes subtils de coordination et d’ajustement des rôles (Lefebvre) et de concernement des publics autour des objets débattus (Mabi et Monnoyer-Smith). Il paraît également d’autant plus nécessaire de considérer et analyser les différentes arènes du débat « in » et « off » (temps de convivialité, d’échange informel, etc.) afin de mieux mesurer la portée et les limites du cadrage institué et des tentatives pour le déborder. Ainsi, l’analyse du cadrage « pré-dialogique » des conditions de l’échange et des rôles éclaire grandement le sens des interactions observées, en tant qu’elles se positionnent à l’intérieur ou en opposition à lui, mais aussi dans le travail de traduction et de médiation qu’elle fait émerger.

28Ensuite, cette observation in situ suppose souvent un positionnement du chercheur comme chercheur embarqué, participant, ou témoin privilégié. « Un rôle d’universitaire, spécialiste de la démocratie participative, semble se dessiner au carrefour de l’institutionnalisation d’un espace autonome des sciences sociales consacré à la participation publique, d’une demande sociale d’expertise de la part des pouvoirs publics et des commanditaires, de plus en plus familiers du discours des sciences sociales, et de la possibilité pour les chercheurs de convertir un capital académique dans de nouvelles formes d’engagement politico-scientifique » (Lefebvre et Legris, 2014). Ce positionnement mérite d’être clairement décrit et analysé, de manière à développer la réflexivité du chercheur sur son positionnement.

29Enfin, nous posions dans l’introduction la question de savoir dans quelle mesure le dialogue s’articule au ou façonne le passage à l’action de la société civile. Legris et Lavelle proposent des pistes de réflexion. Ils proposent notamment de considérer que l’inclusion du public, en prenant en compte ses attentes et ses intérêts dans le cadre de la recherche participative (Legris) ou les paradigmes, les matrices et les sphères des acteurs dans leur relation d’interlocution (Lavelle). Il paraît improbable de pouvoir faire abstraction des conditions matérielles, émotionnelles et substantielles de l’échange. Cette exigence entraîne de nombreuses conséquences dans l’appareillage méthodologique (positionnement du chercheur, niveau d’analyse notamment), mais aussi dans l’analyse qui s’élargit à l’articulation de conditions internes et externes de l’action collaborative.

30Les variations sur la méthode illustrent ainsi la variété de la participation et du dialogue. C’est pourquoi les auteurs de ce chapitre se sont penchés sur ses éléments principaux, à savoir l’interaction en contexte, la déviance face aux règles, la place de la médiation et de la construction du cadrage « pré-dialogique », ou le système de médiation entre structure et acteurs. L’ensemble de ces propositions méthodologiques s’efforce de couvrir au moins en partie l’éventail des modalités de discussion, de traduction et de participation dans une posture critique envers le dialogisme. Les auteurs s’inscrivent dans cette volonté d’articuler ces niveaux afin de mieux appréhender notamment la place que tiennent la discussion, la traduction, la délibération et la participation dans les formes de gouvernance démocratique qui émergent. Il s’agit donc de mener simultanément une réflexion théorique qui débouche sur un modèle post-dialogique de l’interlocution et de l’interaction et une observation empirique fine de débats liés aux questions sociales et environnementales, initiés à des échelles différenciées.

Les apports empiriques

31Au-delà des propositions méthodologiques, l’ouvrage s’est efforcé de « mettre à l’épreuve le dialogue », c’est-à-dire, en fin de compte, la thèse post-dialogique elle-même, à travers des exemples fournis par un ensemble de cas empiriques. Ces derniers sont divers, assurément, mais ils tentent d’illustrer, chacun à leur manière, les tensions, voire les contradictions qui traversent le travail de la discussion, de la traduction et de la participation entre acteurs. On peut rappeler pour mémoire quels sont ces thèmes : le problème dialogique dans le contexte systémique de la négociation au travail (Gourgues), dans celui du débat public autour d’un programme technique (Doridot), du jury citoyen organisé en région (Lefebvre), ou du forum hybride d’une conférence nationale sur l’environnement (Legris). Ils témoignent tous du décalage entre les procédures et les processus dialogiques, tant et si bien que, à la détermination procédurale répond l’indétermination processuelle des dispositifs mis en place.

L’illusion procédurale

32Il s’avère que, même lors de débats qui respectent les principes de la procédure, les effets de distinction, d’exclusion, de domination et de discrimination ne sont pas absents. Ainsi, quiconque a observé des dispositifs délibératifs (jurys ou conférences de citoyens, débats publics, conseils de quartier) remarque que la répartition de la parole est inégale, que la capacité à peser sur l’éventuelle décision finale n’est pas la même pour tous : « Une approche sociologiquement informée indique que les identités se transforment rarement, que le poids de la trajectoire antérieure et des dispositions est décisif, et que si évolution il y a, celle-ci ne peut se faire qu’au fruit d’un long travail de socialisation politique, dont sont bien incapables la plupart des forums hybrides (qui ne se réunissent que quelques semaines), qui n’ont au final qu’un impact marginal sur la redéfinition des identités ou des intérêts des acteurs »4. L’approche empirique de ce point de vue a le mérite de poser frontalement la question de l’illusion procédurale.

33La première illusion procédurale consiste à penser que l’édiction de règles générales souvent conçues comme universelles suffit à clarifier la manière de conduire le débat, de déterminer ce qu’il est autorisé de dire ou faire. Or, si un débat ne respecte pas les règles du débat idéal, ce n’est certes pas une catastrophe ni un échec, car les règles ne permettent pas de décrire les modalités de l’action. Cette illusion procédurale empêche une discussion en amont du débat à propos de son contenu et de la manière dont les participants souhaitent interagir. Elle cristallise les formes du débat et l’organisation des réunions, négligeant la grande variété des options d’animation et de participation du public, souvent réduit à des échanges discursifs sous la forme de questions-réponses, au sein de vastes amphithéâtres. Cette mise en scène a non seulement des conséquences sur les apports du débat, mais contribue fortement à la fragilisation du concernement des participants.

34La deuxième illusion procédurale consiste à arguer de la neutralité de la procédure, laquelle est supposée impartiale et objective. En réalité, une telle procédure n’existe pas, et il paraît plus honnête de reconnaître l’engagement substantiel, aujourd’hui encore réprimé, qui la sous-tend. Cela conduit naturellement à reposer la question du « bon débat » : qu’est-ce qu’un bon débat ? Est-ce celui où certains convainquent les autres ? Est-ce qu’un débat au cours duquel le public a convaincu les ingénieurs ou les élus qu’ils se sont trompés serait considéré comme réussi ? La plupart du temps, ce sont les experts qui sont censés convaincre les profanes, comme dans le débat public sur les nanotechnologies étudié par Doridot. On pourrait peut-être renverser la perspective en affirmant qu’un débat ne débouche pas ou ne doit pas déboucher forcément sur un consensus, et que l’objectif de l’échange n’est pas uniquement que certains acteurs en convainquent d’autres.

35La troisième illusion procédurale concerne la montée en généralité comme mouvement de fusion des points de vue, laquelle, pourtant, est régulièrement démentie par les faits. Il est presque amusant de noter la dissonance entre l’expérience quotidienne que chacun peut faire du désaccord et l’espoir ou l’ambition sans cesse réitérée qu’il pourrait se résoudre au niveau collectif afin de composer un avis commun forcément univoque. Pourtant, dans l’expérience ordinaire, chacun de nous peut observer et reconnaître qu’il existe des positions inconciliables et qu’une telle situation n’est en soi ni dangereuse ni dommageable. De ce point de vue, il convient sans doute d’opérer une sorte de déflation dramatique du dissensus, d’autant que dans certaines versions agonistiques (cf. Simmel), le conflit est aussi un moyen de reconnaissance mutuelle des identités. Cet imaginaire tronqué et fallacieux puise sans doute ses racines dans une conception unitaire ou unitariste de la société, unie autour du mythe de l’accord ou du consensus comme préalable à l’action.

Le sens du conflit

36Il paraît central afin de situer les échanges et leur donner un ancrage sensible suffisant de parvenir dans certains cas à faire évoluer les représentations et les positions des acteurs. C’est pourquoi certains des auteurs font l’hypothèse de la corrélation entre expression des conflits et des divergences et capacité de co-construction des connaissances et des alternatives. Cela revient à dire, si on l’exprime d’une autre manière, que le post-dialogisme reconnaît l’irruption du négatif du dialogue. Le conflit révèle un degré d’attachement des acteurs à des valeurs, des croyances ou des positions. Un cadre conditionnel d’interaction est nécessaire, étant entendu que la construction d’un cadre propre fournit la structure sociale qui non seulement conditionne mais en outre permet d’entrer dans une relation dialogique avec autrui.

37Il s’ensuit que les normes de la discussion ne sont pas toujours présupposées comme le suggère Habermas, elles sont également négociées au moyen de stratégies et de tactiques pouvant impliquer des moyens de pression et de contrainte. Une situation idéale de parole est celle décrite dans le paradigme de la discussion (liberté, égalité, entente…), cependant, il n’existe pas une seule situation idéale de parole. Un contenu idéal de parole, quant à lui, ne concerne pas les règles formelles de la discussion, mais les thèmes substantiels que d’aucuns voudraient aborder (tracé d’une autoroute, construction d’une usine de déchets …). Les asymétries s’expliquent en partie par la coexistence et la difficile confrontation de plusieurs conceptions de l’idéal normatif du débat. La force du meilleur argument, censé aider à la prise en compte du bien commun, s’observe peu dans la réalité des échanges, et a minima se combine avec d’autres modalités d’échange. L’argumentation côtoie la négociation (entendue ici comme une forme de transaction sociale) ou la rhétorique de la conviction.

38Par exemple, dans le débat public sur les nanotechnologies étudié par Doridot, le cadrage ne porte pas sur l’opportunité, mais sur le développement des nanotechnologies. Une partie du conflit vise à déplacer ce cadrage pour obtenir une nouvelle configuration de l’interaction entre le public concerné, le problème qui le touche, et les conceptions de la société qui s’affrontent. Si les interventions qui portent sur ce débat sont écartées par la Commission Particulière du Débat Public, la capacité d’appropriation collective, puis de montée en généralité, ou d’apprentissage est amenuisée au profit d’un débat qui reste certes policé, mais qui est vidé de son contenu. Lors de la constitution des jurys citoyens, les citoyens sélectionnés (souvent par tirage au sort) traversent une phase de questionnement nécessaire à leur engagement. Durant cette phase, ils s’approprient la question (donc le cadrage) qui leur est imposée par les élus à l’origine du dispositif. Cette approche permet également de donner des clefs aux acteurs, des alternatives en nommant les arrières plans et les rapports de force qui pèsent de manière implicite sur le contenu des échanges. C’est aussi une libération par la reconnaissance du conflit et des difficultés rencontrées par les participants, qui ne sont pas pensées comme des anomalies, mais comme des variations des formes de l’échange.

La contrainte des cadres

39Un dispositif participatif doit non seulement permettre de faire l’expérience de la participation en situation, mais, aussi, permettre un questionnement des cadres cognitifs et normatifs des acteurs impliqués. Une forme de réflexivité est nécessaire, qui se manifeste, d’une part, en une réflexivité des acteurs sur leur positionnement et, d’autre part, une réflexivité du contexte. En effet, le contexte n’est pas objectivable en soi, ce n’est pas une donnée de la réalité sociale, mais une construction : « Le concept de « contexte » doit, en effet, lui-même être construit réflexivement… » (Maesschalck, 2010). L’exercice de cette réflexivité vise à adapter les normes au contexte, ou plus exactement, à faire en sorte que le choix concret d’une norme, même jugée pertinente au terme du processus discursif rationnel, résulte nécessairement d’une opération de sélection des possibles qui lui est préalable et dépende donc d’autre chose que du seul jeu discursif de la raison.

40Si on se contente d’édicter des règles de manière unilatérale, on s’expose à leur transgression et à leur détournement. Cette transgression joue un rôle d’adaptation au contexte et au public qui s’est construit autour du projet débattu. Il est difficilement anticipé, et le plus souvent, ce cadre constitutionnel fait l’objet de luttes pour briser le monopole du cadrage tenu par un groupe d’acteurs (souvent constitué des organisateurs du débat). Nous avons décrit ces conflits de cadrage qui illustrent le caractère inévitable du cadrage, et le lien entre le cadrage proposé et les aspects non dialogiques liés à la structure sociale des participants. Par exemple la sensibilité du public aux conflits d’intérêts chez les experts ou les élus montre combien la réintroduction des arrière-plans permet de décrypter les « avant-plans » de la structure dialogique. L’approche post-dialogique permet de mieux éclairer les résistances et les tensions qui s’expriment lors des débats ou des discussions et qui dans le paradigme du dialogisme rationnel sont rejetées ou réduites à une forme d’irrationalité ou de subjectivité. Le conflit peut être pensé comme une forme d’échange qui a sa place en tant qu’il contribue à l’interconnaissance et au positionnement des acteurs. Ce conflit s’engage souvent durant des débats publics autour de la question du cadrage de la situation/problème, qui est souvent imposé par les instances organisatrices du dispositif.

41Le conflit recèle des réalités diverses, et en fonction des cadrages, plusieurs issues sont possibles. Dans le cas du Grenelle de l’environnement, étudié par Legris, un cadrage souple de ce dialogue d’experts a permis une forme de créativité. On constate une forme d’évitement du conflit qui s’explique notamment par la contrainte acceptée par tous d’un agenda opérationnel, qui fait apparaître le conflit comme stérile au sein des groupes de travail. C’est dans les phases ultérieures de traduction des propositions dans la loi que la négociation et le conflit s’expriment, au travers d’un intense travail de ciselage du vocabulaire utilisé dans la loi de Grenelle I. Dans le conflit des Lip examiné par Gourgues, la position dogmatique de l’expert en charge de la négociation à l’égard d’un cadre empreint d’une position substantialiste (redémarrer l’usine à effectif restreint) le mène à dénier la rationalité des propositions émanant des salariés de Lip, alors même que ces derniers se sont conformés à la rationalité promue par cet expert. Dans le débat sur les nanotechnologies étudié par Doridot, le travail de dévoilement du cadrage du débat par les participants est continu. Le cadrage est un travail réflexif mené par le public, alors qu’une forme de détournement voir de confiscation du débat par les experts s’opère, au nom d’une technicité inévitable des échanges. Les conditions non dialogiques de la co-production sont dans ce cas soulignées, et les formes d’apprentissage et de formation des profanes se produisent hors débat.

Une vision de la société

42Il n’y a rien d’inévitable à ce que les positions des acteurs dans l’échange soient irréconciliables – ce qui, d’un point de vue normatif, n’a rien d’une tragédie, au demeurant. Tout d’abord, les acteurs sont porteurs de paradigmes ou de référentiels monologiques, à quoi s’ajoute un principe de socialité limité lié à la taille de nos sociétés, qui interdit la réunion ou l’échange de tous avec tous. Nul ne peut connaître tous les membres de notre société, et tout au plus, chacun peut-il entrer en relation avec une toute petite partie de la société. Ainsi, le cercle de socialité ordinaire ne permet pas d’envisager une démocratie directe, qui est valable comme dans l’antique Athènes, pour une communauté restreinte.

43En outre, si la notion de « groupes concernés » (par une question, un problème, une controverse) est intéressante, il importe de préciser comment on passe d’un public passif à un groupe intéressé. Pour reprendre les termes de Dewey, il faut être en mesure de définir quelles sont les conditions sociales et institutionnelles de formation d’un public. Tout se passe en effet comme si la controverse créait naturellement son public, comme si nul travail de mobilisation et de construction du concernement n’était nécessaire à l’émergence des groupes qu’ils étudient. Or, on peut légitimement se demander, à la lumière de toute la sociologie de l’action collective, si la seule « soif de connaissances », souvent invoquée par l’approche dialogique, suffit à créer du concernement.

44La volonté de sortir d’une sociologie purement centrée sur la maximisation des intérêts – qui tend de fait à réduire ce genre de mobilisation à de simples « syndromes Nimby » – n’implique pas de négliger toute une palette de motivations et de conditions d’activation de celles-ci. La question de la médiation suggérée dans cet ouvrage peut-être mise en avant pour comprendre pourquoi parfois le concernement fonctionne, et pourquoi souvent elle échoue. Les asymétries de ressources auraient pu être mises en avant afin d’analyser les processus de concernement et de conflit et l’enracinement ces cadres conditionnels individuels.

Les facteurs du changement

45Tout au long de cet ouvrage se pose la question, qui intéresse au plus haut point une approche post-dialogique, de l’écosystème du dialogue. Nous avons insisté sur la nécessité d’articuler les conditions dialogiques et non-dialogiques du débat. Il s’agit d’analyser la relation du dialogue à son Autre, c’est-à-dire «l’Autre de la raison et du discours», ou hétérologie. Les dimensions non-dialogiques du cadre des acteurs vont interférer avec la relation dialogique instaurée par tel ou tel dispositif participatif, en tant que système de médiation des acteurs ou en tant que « philosophie ordinaire » incarnée. En introduisant la dialectique des structures et des situations, et le cadre qui conditionne la dynamique du réseau d’acteurs, on obtient une autre image, sans doute moins optimiste, mais plus réaliste. Cette vision de l’écologie du changement apporte de la pertinence et permet d’intégrer les conditions non-dialogiques souvent manquantes, et qui sont nécessaires au passage de la réflexion à l’action.

46Ainsi le changement n’est-il pas uniquement le produit de la force de l’argument, car il existe un ensemble d’autres dimensions du changement qui sont de nature non-dialogique. Les mises en situation, les expérimentations sociales, les changements de rôles, les expériences vécues, les chocs, les crises ou les catastrophes sont des événements qui provoquent du changement. En matière de changement écologique, s’il est attendu des personnes qu’elles changent sur la seule base de l’usage d’arguments, l’on s’expose alors au risque de ne toucher qu’une petite partie du corps social. Si l’on propose à des personnes de faire l’expérience du changement dans des zones touchées par le réchauffement climatique, ce sont d’autres ressorts de la prise de conscience qui se trouvent alors activés. On pourrait imaginer, par exemple, de proposer d’essayer des simulateurs d’habitat écologique, comme un test qui produit un effet de réalité susceptible de permettre le passage à l’action.

47La logique de l’écologie du changement est d’intégrer l’inertie des cadres individuels, la force des routines et des habitudes et de composer avec cela. Les résistances et les oppositions de ce point de vue peuvent être conçues comme des signes de la prise en compte d’un changement de cadre en train de s’opérer. De ce point de vue, les procédures dialogiques pourraient figer et cristalliser les oppositions en les rendant publiques, dans un cadrage sous contrainte et asymétrique. Pire, la démocratie dialogique pourrait à l’inverse – comme l’avance Cass Sunstein (2002) dans le cas de la démocratie délibérative – radicaliser les opinions des uns et des autres, les polariser, et donc empêcher tout accord. Dans la perspective post-dialogique, le conflit est une forme d’échange qui n’est pas systématiquement à éviter, et la construction d’un monde commun passe par la confrontation des cadres individuels.

L’ouverture hétérologique

48Le parti-pris de considérer l’hétérologie du dialogue aussi bien au plan de la méthode qu’au plan de l’empirie ouvre sur un ensemble de dimensions de la recherche qu’il importe maintenant de préciser. Il ne s’agit pas de reprendre tels quels les apports des diverses contributions de l’ouvrage, mais d’indiquer les horizons qu’elles permettent d’envisager, en lien avec un certain nombre de recherches contemporaines. Parmi les horizons post-dialogiques de la recherche, on peut repérer l’articulation de la dimension dialogique avec les dimensions rhétorique (persuasion, manipulation), agonistique (lutte, conflit), pathétique (passion, émotion), enfin, systémique (travail, activité).

La dimension rhétorique : la persuasion, la manipulation

49L’alternative rhétorique vise une réforme du modèle dialogique (plus anciennement, dialectique chez Aristote, repris et aménagée par Van Eemeren et Grotendorst) en élargissant le spectre du dialogue fondé sur le principe de la discussion et de l’argumentation rationnelle. Il s’agit de l’élargir à certains aspects de la rhétorique fondée sur le recours à des procédés de persuasion, voire de manipulation, et qui implique de faire un certain usage des passions. Dans cette conception élargie, il importe de faire valoir les aspects de la discussion qui ne sont pas d’emblée rationnels, au sens que Habermas donne à ce terme. L’enjeu sous-jacent est de contourner le clivage entre raison et passion, d’une part, et entre délibération et conversation, d’autre part.

50L’alternative rhétorique peut emprunter tout d’abord la voie d’un simple élargissement du dialogique, qui intègre au-delà de l’argumentation, des éléments stratégiques, mais sans constituer une véritable alternative à l’argumentation. Dans une version modérée, la discussion intègre le conflit, la passion, de même que la conversation dans sa modalité la plus quotidienne. Il s’agit plus fondamentalement d’intégrer toute forme de perturbation qui passe pour une menace envers l’ordre de la communication et qui est dès lors assimilée à un désordre. Par exemple, dans une conception large de la discussion, la salutation précède l’offre de raisons, et le récit vient compléter l’argumentation en l’absence de prémisses partagées, dans un souci de prendre en compte la singularité des contextes, en particulier dans le débat politique5. Dans une version plus radicale, l’élargissement à la rhétorique prend acte de la distance mentale, culturelle et sociale existant entre les partenaires de l’interlocution. Cette version peut se résumer à ce que l’on pourrait appeler le principe de distance, si on veut bien l’opposer au principe de discussion : quand des individus s’adressent la parole, ils ne cherchent pas forcément à diminuer la distance entre eux, ils peuvent même chercher à l’accroître6.

51La dialectique proposée à l’origine par Van Eemeren et Grootendorst ressemble dans l’esprit sinon dans la lettre à la dialogique de Habermas et de Jacques. Elle s’en distingue toutefois par son insistance plus marquée sur les règles critiques de la discussion et du raisonnement des interlocuteurs. Ces règles de la discussion critique permettent en contrepartie d’identifier les entorses à la procédure d’argumentation, soit les sophismes ou les paralogismes du raisonnement. Les dix règles de la discussion ne sont pas très éloignées d’une éthique de la discussion à la Habermas, mais elles s’en distinguent par l’attention portée et la précision apportée aux règles du raisonnement suivi par les partenaires dans le déroulement de l’argumentation. Ces règles constituent donc une méthode dialectique destinée à repérer et à juguler ce que l’on pourrait appeler les pathologies de la discussion, soit les sophismes qui transgressent l’idéal de rationalité propre au rationalisme critique7.

52Il est néanmoins significatif que la pragma-dialectique ait connu une évolution qui tend à intégrer certains éléments de la rhétorique au sein de la dialectique, sans pour autant remettre en question les principes initiaux de la discussion critique. Au départ, la dialectique est censée avec Van Eemeren et Grootendorst se distinguer de la rhétorique sur un certain nombre de points. Cependant, par la suite, Van Eemeren et Houtlosser contestent la séparation qu’ils jugent idéologique entre les approches dialectique et rhétorique du discours argumentatif. Selon eux, une évaluation adéquate de l’argumentation exige une analyse qui comprend tous les aspects du discours pertinent pour l’examen critique. Il convient donc de considérer les raisons des divers déplacements du discours et les modèles stratégiques qui se trouvent à l’arrière-plan en prenant en compte non seulement les buts dialectiques, mais aussi les buts rhétoriques des interlocuteurs. La notion de manœuvre stratégique dans la résolution d’une différence d’opinions permet d’articuler les deux buts dans les différentes étapes du discours argumentatif, soit la confrontation, l’ouverture, l’argumentation et la conclusion8.

53La conception rhétorique, si on veut bien l’opposer à la conception dialogique, concerne également l’idée que l’on se fait de l’espace public. Ainsi, tandis que Habermas propose la vision d’un espace public dialogique, d’autres proposent celle, alternative, d’un espace public rhétorique. Hauser suggère une conception différente de l’espace public, qui est formé par les dialogues relatifs à certaines questions plus que sur l’identité des populations qui s’engagent dans la discussion. Il ne discute pas le caractère inclusif ou exclusif de l’espace public ni les tensions pouvant exister entre différents espaces publics, et suggère que les publics sont formés par les membres de la société qui sont actifs autour de certaines questions. Ces personnes forment des espaces publics rhétoriques qui sont fondés sur des discours, pas uniquement des discours bien ordonnés, mais tout un ensemble d’interactions à partir desquelles des publics s’engagent. Ces interactions peuvent prendre la forme d’acteurs institutionnels tout comme de « rhétoriques de rue » (street rhetoric).

54Pour Hauser, l’espace public est « l’espace discursif dans lequel des étrangers discutent de questions dont ils perçoivent qu’elles ont des conséquences pour eux ou pour leur groupe. Ces échanges rhétoriques constituent les bases d’un partage qui concerne la conscience des questions, les intérêts, les tendances manifestant l’étendue et la force des différences et des accords, enfin, la constitution propre d’un public dont les opinions reposent sur l’organisation de la société »9. L’espace public rhétorique est caractérisé selon Hauser par cinq normes rhétoriques : (a) des frontières poreuses (b) un engagement actif (c) un langage contextuel (d) un crédit d’apparence (e) une tolérance d’opinion. L’enjeu d’une conception plus rhétorique de la discussion est de sortir du piège que constituent le modèle de l’argumentation rationnelle et ses normes trop étroites de civilité. Il existe en effet des modes de communication et d’action politique (grèves, manifestations, perturbations…) qui, de façon corrective, viennent compenser le manque d’ouverture et d’inclusion d’une discussion et, de façon générale, son déficit critique. La prise en compte du conflit et des passions rapproche la discussion ou la délibération d’un modèle agonistique, mais elle s’en démarque compte tenu du risque d’impasse auquel l’exacerbation du conflit peut conduire la discussion.

La dimension agonistique : la lutte, le conflit

55L’alternative agonistique comprend un ensemble d’approches qui rejettent le modèle dialogique à la Habermas ou à la Jacques et insistent sur la dimension du conflit, de la lutte et de la mésentente, dans leur rapport aux structures d’arrière-plan de l’ordre social. Dans cette conception, il est question de mettre en avant les structures d’arrière-plan des relations sociales, marquées par le conflit et la domination, qui conditionnent l’avant-plan de la discussion, et à l’aune desquelles elle est jugée dans ses effets de transformation du système. De ce point de vue, la dialogique est d’emblée reliée à l’agonistique des rapports sociaux, dans lesquels le marché et l’organisation apparaissent comme autant de médiations se distinguant, voire s’opposant à la communication.

56L’agonistique emprunte tout d’abord la voie d’une critique de l’éthique de la discussion, à laquelle est préféré un pluralisme agonique qui rend compte de la tendance à l’hégémonie dans les relations sociales. Certains comme Negt mettent en avant le rôle des « subjectivités rebelles », qui sont à la source des résistances à l’égard des aliénations et exploitations multiples qui se rencontrent dans le monde du travail10. La critique chez Bourdieu de la réduction de la politique à une éthique de la communication pointe à l’occasion l’ignorance des facteurs de discrimination sociale qui conditionnent l’échange. En outre, la perspective consistant à partir des idéalisations de la situation de parole présupposées par les acteurs sociaux produit un glissement du descriptif au normatif qui postule l’universalité des normes, mais néglige leur transgression effective11. C’est seulement l’usage de moyens politiques ordinaires qui permet de créer les conditions d’une communication sociale non asymétrique, ce qui suppose une vision réaliste de la construction de l’universel12.

57De son côté, Honneth considère l’agir communicationnel de Habermas comme une étape fondamentale de l’histoire de l’École de Francfort, qui a permis de réintroduire la dimension sociale et d’articuler une théorie et une pratique de la philosophie abandonnées par Adorno. Cependant, Honneth est conscient des limites du paradigme de la communication de Habermas, notamment face aux critiques que recèle en puissance la philosophie de Foucault. C’est pourquoi il a intégré la critique du pouvoir au sein de la philosophie dialogique alors dominante au sein de l’École de Francfort, dans une synthèse que d’aucuns jugeront sans doute aussi habile que nécessaire13. Ainsi, il existe deux modèles possibles de l’agir communicationnel : (a) la démarcation entre rationalité instrumentale-stratégique et rationalité communicationnelle (b) la relation entre rationalité instrumentale-stratégique et rationalité communicationnelle. C’est ce deuxième modèle « agonistique », insuffisamment développé par Habermas, que choisit de développer Honneth, lequel préfère la dynamique du conflit social à la logique de la rationalisation du monde et de la vie.

58Le modèle agonistique conteste par ailleurs la capacité du dialogue à surmonter le conflit social par la résolution du conflit discursif. Il existe de nombreuses configurations politiques caractérisées non par l’entente, mais bien par la mésentente, qui tiennent à la substitution de la police à la politique. La police, au sens très particulier que lui donne Rancière, est « l’ensemble des processus par lesquels s’opèrent l’agrégation et le consentement des collectivités, l’organisation des pouvoirs, la distribution des places et fonctions et les systèmes de légitimation de cette distribution ». En comparaison, la politique est l’activité qui « rompt la configuration sensible où se définissent les parties et les parts ou leur absence par une présupposition qui n’y a par définition pas de place : celle d’une part des sans part… laquelle manifeste elle-même, en dernière instance, la pure contingence de l’ordre, l’égalité de n’importe quel être parlant avec n’importe quel autre être parlant »14. La mésentente n’est pas due à une hétérogénéité des jeux de langage, mais à la mise en question des objets et des sujets de la discussion, qui renvoie à l’expérience et à la conscience d’un tort social plus fondamental.

59La démocratie radicale, quant à elle, au sens de Laclau et Mouffe, est un autre modèle de démocratie non dialogique, au sens où le dialogue n’y occupe qu’une place marginale, de même que l’idéal de la discussion. La démocratie dans sa version radicale n’est pas tant un ensemble de procédures qu’un processus infini de déconstruction et de reconstruction de la substance, des formes et des limites de l’existence collective. Pour Laclau, la démocratie est avant tout une politisation du monde, elle sert à révéler « le caractère politique (au sens large) des relations sociales, et le fait que ces dernières sont toujours le résultat de modes d’institution qui leur confèrent leur forme et leur signification »15. La démocratie est caractérisée par un rapport au monde marqué par la contingence historique, et en cela, elle se distingue de la politique telle qu’elle fonctionne dans un état totalitaire. Le conflit est constitutif de la vie d’une société, mais la lutte des classes, moteur de l’histoire, ne s’incarne pas dans un acteur privilégié, en l’occurrence le prolétariat.

60La démocratie radicale apparaît très liée au conflit, à l’hégémonie, ainsi qu’à l’autonomie : d’une part, les différentes conceptions sont a priori équivalentes ; d’autre part, le seul moyen de trancher est la conquête du pouvoir afin de définir le sens de l’action collective ; enfin, l’autonomie ne peut être défendue et étendue que dans les termes d’une lutte hégémonique. Il revient au politique de s’occuper d’intégration afin d’instituer des sujets démocratiques, moins par l’enseignement de la vertu civique que par la promotion de l’action et de la participation politique. Cependant, l’intégration politique suppose que l’identité se construit moins par l’inclusion que par l’exclusion d’une altérité, au motif qu’un sujet ainsi qu’une communauté de sujets n’existe qu’en s’opposant à d’autres16. L’intégration ne doit pas nier les différences ni les conflits, mais organiser la confrontation de façon à créer une dynamique du collectif, en transformant l’antagonisme en agonisme, et l’ennemi en adversaire. La démocratie suppose que trois logiques soient actives dans le processus politique réel : le libéralisme, le populisme et le pluralisme, le populisme étant pris ici dans un sens non péjoratif.

61On trouve aussi la notion d’antagonisme social présente au cœur de l’espace public, partagé entre un « espace public bourgeois » (Habermas) et un « espace public prolétarien » (Negt). Le modèle d’espace public idéal est le lieu de la publicité, de la délibération et du consensus entre citoyens, mais historiquement, la bourgeoisie l’a utilisé pour régler ses conflits et défendre ses intérêts. Il en résulte une mise à l’écart de secteurs entiers de la société, de sorte que l’espace public apparaît comme « une synthèse sociale illusoire ». Les groupes sociaux écartés de la délibération publique agissent et prennent la parole lors de révolutions et de divers mouvements dans des lieux et des cadres tels que les clubs, les comités, les coordinations ou conseils. Or, ils inventent et les font vivre en dehors de l’espace public bourgeois qui a la prétention de représenter toute la société. L’espace public oppositionnel est un processus de débordement de l’espace public bourgeois, une instance de médiation entre les êtres humains dont les vies sont gâchées, amoindries, brisées par le procès du capital (femmes, jeunes, sans-abri, etc.)17. Ils peuvent y exprimer leurs subjectivités, d’ordinaire refoulées, humiliées, dévalorisées par ce même procès du Capital, qui mobilise à son profit une multitude de rouages dont la visibilité n’est pas toujours évidente. Il existe en somme une dialectique qui se produit en permanence entre un espace public bourgeois et un espace public prolétarien qui oscille entre rétraction, expansion et affirmation18.

La dimension pathétique : la passion, l’émotion

62L’alternative pathétique renvoie à un ensemble d’approches qui font valoir le rôle des émotions et des passions dans la communication et le dialogue, à l’opposé du modèle du dialogisme rationnel. Elles s’enracinent dans des travaux menés en psychologie et en philosophie, chez James-Lange, Vigotsky, Watzlawick, mais aussi Honneth, par exemple, qui font le lien avec le langage. Cependant, elles intéressent également les recherches politiques, de plus en plus sensibles au rôle que jouent les passions et les émotions dans l’échange social, la délibération, le conflit et la violence, certains allant même jusqu’à parler d’un tournant affectif ou émotionnel (« affect turn », « emotion turn »).

63Les passions et les émotions sont situées le plus souvent à l’interface du corps et de l’esprit, mais selon des modalités qui divergent selon les auteurs. Dans une tradition d’inspiration rationaliste, les émotions ou passions « animales » (Descartes) qui sont de l’ordre du réflexe et résultent d’une action du corps sur l’esprit se distinguent des émotions « nobles » qui prennent d’abord sens dans l’esprit avant de se traduire dans le corps. En réaction, les affects peuvent être définis comme des états du corps qui peuvent augmenter ou diminuer la capacité à l’action tout en favorisant ou non la conscience de ces états. Le débat tourne autour d’une définition de l’émotion à partir de la modification de l’état du corps et du comportement tenue soit pour une cause, soit pour conséquence. Pour quelqu’un comme James (thèse dite James-Lang), c’est la prise de conscience qui fait l’émotion, de sorte que « nous avons peur parce que nous constatons que nous tremblons ». Enfin Watzlawick invite à une approche paradoxale où l’altérité est fondamentale dans la constitution des émotions, affectant notamment les capacités d’apprentissage et de changement19.

64Pour quelqu’un comme Vygotski, si le contenu des émotions a une même structure psychique au départ, le vécu et l’histoire révèlent des formes et des significations différentes, associées à des composantes intellectuelles. Il existe une composante langagière dans le développement des émotions, ainsi que des systèmes linguistiques produits en fonction de certaines situations de communication. C’est ce qui permet d’avoir, en tant qu’humain, les mêmes grandes catégories d’émotions que l’on peut communiquer. Ainsi, les signes langagiers, tout en étant porteurs de la dimension cognitive du langage, sont considérés dans leur rapport aux émotions, y compris les plus primaires. Les outils de communication ont en charge de traduire les émotions des interlocuteurs et sont seuls porteurs de la dimension corporelle et de la dimension sociale des signes langagiers. Le développement des émotions consiste à caractériser les états internes au moyen du langage tout en percevant grâce à lui les causes des émotions suscitées dans l’environnement social20. Les émotions peuvent être considérées dans la dualité des rapports avec les autres, mais aussi avec soi-même, grâce au « langage intérieur » qu’élabore l’individu.

65Le rapport du langage au corps et à la matière se retrouve également chez Honneth, pour qui, à la différence de Habermas ou de Jacques, la communication ne se réduit pas au langage. Ainsi, avant même le développement de la communication linguistique, il existe selon lui une communication non linguistique. Par ailleurs, cette communication non linguistique, fondée sur un certain usage du corps, accompagne la communication linguistique dans les échanges quotidiens. La communication s’inscrit en fait dans un certain espace psychique et physique et en cela, ne peut se déployer « hors sol », pour ainsi dire21. Le caractère corporel joue non seulement de manière génétique, mais aussi de manière structurelle dans toutes nos interactions, de sorte que nous gérons et modelons nos interactions dans une large mesure au moyen de gestes expressifs corporels. Cette importance majeure des gestes, accompagnant l’entente langagière pour une interaction qui fait sens, a bien sûr été en partie prise en considération dans la pragmatique du langage. « Cependant, on ne met pas assez au centre de la théorie le fait que l’entente au moyen du langage s’effondrerait en quelque sorte sans l’appui et la présence constante du corps... La dimension corporelle de notre comportement assume une fonction capitale dans l’interaction »22.

66Innerarity parle, quant à lui, d’un « nouvel espace public » dans lequel les émotions jouent un rôle essentiel, au risque de remettre en cause le grand partage entre espace privé et espace public23. Ainsi, dans l’espace public des émotions, les espaces sociaux sont traversés et accaparés par la puissance de l’émotion immédiate. C’est ce dont témoigne la mode des politiques de la reconnaissance et des identités, lesquelles identités ont d’ailleurs pénétré tous les aspects de la vie. L’invasion, pour ainsi dire, du privé dans le public et la banalisation du public tient à ce que les valeurs, les émotions, les sentiments et les affects ont la priorité sur toute autre considération dans les communications. La conséquence est une dramatisation de l’expérience politique, en ceci, que l’espace émotionnel, du fait de la force de contamination des médias, crée des « communautés d’indignation » (comunidades de indignación). Il faut selon Innerarity une médiatisation des émotions par des institutions politiques qui les canalisent, sinonelles demeurent des « offenses » qui s’achèvent dans les débats d’identités. C’est ainsi que la politique doit pour ainsi dire « civiliser » l’émotion afin d’éviter la manipulation des passions.

La dimension systémique : le travail, l’activité

67L’alternative systémique revient à inscrire le dialogue ou le dialogique dans le contexte spécifique de ce que Habermas appelle le « système », soit l’organisation fonctionnelle du travail, de la production et de l’administration. Une telle inscription de la communication dans le système est jugée par lui tout simplement impossible ; mais ce n’est pas l’avis de certains de ses critiques, tels que Honneth, et surtout, Schwartz qui assigne à l’ergologie la tâche de mettre « l’activité en dialogue ».

68Honneth reproche à Habermas d’avoir négligé, pour des raisons tenant à des questions de dichotomies et de catégories, l’expérience du travail. Il s’agit plus précisément des questions de distribution, d’organisation et d’évaluation du travail, pourtant fondamentales pour une Théorie critique24. Les psychologues du travail, à l’image de Clot en France, mobilisent la méthode du dialogue inspirée par Vytgotski, sur le mode de l’auto-confrontation croisée, afin de produire une réflexivité sur l’activité par l’individu et par le groupe25. C’est sans doute l’ergologie de Schwartz qui va le plus loin dans l’inscription du dialogue au sein de l’activité humaine. L’ergologie est une entreprise intellectuelle et sociale utilisant une méthode interdisciplinaire à double titre : d’abord parce qu’elle fédère une multitude de disciplines autour d’un objet générique qui est l’activité humaine ; ensuite, parce qu’elle s’appuie sur le dialogue des disciplines, des savoirs formels et informels, ceux des experts comme ceux des actifs, dans l’enquête collective et située sur l’activité humaine26.

69La notion de dramatique de l’activité suggère de s’intéresser au « drame » individuel et collectif que vivent des individus confrontés à des événements qui les obligent à réagir, et ce faisant, à faire un certain « usage de soi ». Cette réaction produit de nouveaux événements et transforme le rapport au milieu et aux personnes, de sorte que la situation est alors matrice de variations possibles, et donc matrice d’histoire. L’approche ergologique se fonde sur une distinction entre travail et activité : le travail est la forme que prend l’activité rémunérée dans les sociétés de marché et de droit ; l’activité peut se définir en comparaison comme l’élan de vie et de santé qui sont propres à l’être humain, chaque fois qu’il entreprend quelque chose. L’activité est synthétique, en ce sens qu’elle établit une relation entre les différents éléments ou aspects du faire qui tendent à être séparés, et elle est problématique, en ce sens qu’elle opère une unité d’agir enchâssés, lesquels renvoient à des expériences accumulées. L’approche ergologique se fonde également sur l’écart entre travail prescrit et travail réel : cet écart est universel, compte tenu de la variation des situations, mais il est à chaque fois singulier, car il est impossible de le prédire avec exactitude.

70Dans l’ergologie, le langage est pour ainsi dire une activité dans l’activité, car le dire structure le faire dans l’espace et dans le temps, et c’est par le langage que la personne se construit comme sujet de sa propre action. Le langage peut devenir une activité sur l’activité, soit un instrument de retour sur l’activité qui apparaît comme un exercice fructueux de développement personnel et professionnel. Cependant, le langage est aussi le moyen d’introduire une communication normalisée au moyen de codes, alors que l’efficacité de la communication réside dans les pratiques partagées, chargées des enjeux propres aux univers de pensée qui les retravaillent27. Le langage a certes un grand rôle dans l’activité, mais l’activité déborde ce que les mots peuvent en dire, de sorte que le travail, par son caractère énigmatique, entretient un rapport problématique avec le langage28.

71L’écart renvoie en fait à une activité comportant une multitude de rationalités à l’œuvre, et à un débat de valeurs impliqué par des choix que fait l’individu dans son travail. Ces débats sont de type monologique (des débats de soi avec soi), qui concernent l’usage rationnel du corps, par exemple, mais aussi de type dialogique (des débats de soi avec autrui), qui concerne le « bien vivre ensemble ». Il arrive qu’un individu puisse adapter les normes pour se les approprier, mais il arrive aussi qu’il les subisse. Le langage, par exemple, est dans l’activité un effort de singularisation du système normatif qu’est la langue. En principe, un débat de normes débouche sur d’autres façons de voir les choses, sur d’autres perspectives pour vivre et agir ensemble, en questionnant le cadre normatif existant, qui peut être reproduit, ou laisser place à des alternatives en réserve.

72Selon Schwartz, il est difficile de comprendre l’histoire des sociétés modernes si l’on en reste à une partition entre le marché d’un côté et la cité de l’autre, car il est dès lors difficile de comprendre la matrice dialectique des tensions, des conflits, et pour finir, de l’histoire elle-même. Il manque un pôle entre le pôle du marché et le pôle de la cité, que Schwartz appelle le pôle de l’activité, le tout formant un espace tripolaire, et non bipolaire. Les dramatiques d’usage de soi traversent toute la vie des gens, car les circulations sont très importantes entre le « travail » et le « hors travail », si bien qu’il est presque impossible de comprendre le travail sans sortir du travail au sens marchand du terme. Le dispositif de participation et de délibération intitulé « Groupe de Rencontres du Travail (GRT) » est une forme possible de dispositif dynamique à trois pôles dans l’espace social, lequel ne se confond pas exactement avec l’espace public, ni d’ailleurs avec l’espace privé. Un GRT se situe dans la tension entre le pôle des savoirs organisés et le pôle des activités industrieuses et constitue d’un côté, un lieu de production d’un savoir inédit sur l’activité humaine par les protagonistes du travail, et de l’autre, une aide au développement des réserves d’alternatives dans les organisations29.

73C’est sur la question de l’activité en dialogue que se conclut cette « ouverture hétérologique » – ce qui, au fond, n’a rien d’étonnant, puisque c’est précisément sur la relégation des discussions liées aux problèmes du travail humain qu’a pu se construire la pensée dialogique…

Un questionnaire post-dialogique

74L’identification des principales caractéristiques de la pensée post-dialogique peut se résumer, dans une démarche de construction thématique ou problématique, à un ensemble de questions. D’où cette idée d’une sorte de « questionnaire post-dialogique » conclusif, qui n’a pas d’autre ambition que d’indiquer dans quelles directions, selon l’orientation de la pensée post-dialogique, il paraît intéressant de porter le regard :

75Selon quelles modalités le dialogique s’articule-t-il avec le non-dialogique ?

76Quels sont les différents aspects de la communication dans une interaction dialogique entre partenaires ?

77Le dialogue, fut-il orienté vers l’entente, parvient-il à réduire la distance entre les partenaires ?

78Les origines de la mésentente éventuelle dans la relation de dialogue ne se trouvent-elles pas dans le conflit social, qui conditionne le conflit discursif ?

79Ou dans l’idéologie conflictuelle des partenaires, qui renvoie à leurs matrices ou paradigmes de référence ?

80Le dialogue entre les partenaires ne reflète-t-il pas les asymétries dans le rapport de forces, de compétences, de ressources, ou de réseaux ?

81La relation de dialogue est-elle conditionnée par la distribution du capital sous ses différentes formes (social, économique, culturel, symbolique) ?

82Le dialogue entre les partenaires n’est-il pas conditionné par la lutte pour la reconnaissance ?

83Ne relève-t-il pas d’un antagonisme plus fondamental de classe, de caste ou de réseau, dans lequel s’articulent les dimensions objective et subjective ?

84L’engagement dans le dialogue parvient-il à réduire les asymétries dans la distribution des différentes formes de capital, de la propriété, de la richesse, des postes, ou des honneurs ?

85Quelle est la relation entre la superstructure du dialogue et l’infrastructure du dialogue ?

86Quelle est la relation entre la structure de la relation de communication ou d’interlocution et la structure de la relation de production et de distribution ?

87L’engagement dans le dialogue ne détourne-t-il pas d’autres formes d’engagement politique qui semblent en comparaison plus efficaces ?

88L’engagement dans une forme d’institution ou d’organisation alternative ne parviendrait-il pas mieux à atteindre un objectif de liberté, d’égalité, de fraternité, et de rationalité ?

Notes de bas de page

1 C’est du reste ce que suggère Honneth dans sa critique de Habermas, inspirée par des penseurs français tels que Bourdieu ou Foucault, qui rappelle l’importance de la matérialité, y compris dans le développement de l’idéalité : « L’agir social se manifeste dans la structure de l’espace matériel dans laquelle nous nous faisons face les uns les autres », Axel Honneth, (2006), La société du mépris.

2 Mazeaud A. (2009), « Dix ans à chercher la démocratie locale, et maintenant ? Pour un dialogue entre politiques publiques et démocratie participative », Communication aux Journées doctorales sur la participation et la démocratie participative, GIS « Participation du public, décision, démocratie participative », ENS Lyon, http://www.participation-et-democratie.fr/fr/node/495.

3 Simone Chambers, « Rhétorique et espace public : La démocratie délibérative a-t-elle abandonné la démocratie de masse à son sort ? », Raisons politiques 2011/2 (no 42), p. 15-45.

4 Martine Legris Revel, Julien Talpin, (2011), « Les multiples transformations du Grenelle de l’environnement. La place du débat et du conflit dans un processus de concertation d’envergure nationale », AFSP.

5 Iris Marion Young (2002) Inclusion and democracy, Oxford University Press.

6 Michel Meyer (2008) Principia rhetorica, Fayard, Paris.

7 Frans Van Eemeren, Rob Grootendorst, (1996) Fundamentals of argumentation theory, traduction française La nouvelle dialectique, Kimé, Paris, p 237.

8 « Les individus engagés dans un discours argumentatif sont orientés de façon caractéristique vers la résolution d’une différence d’opinion et peuvent être considérés comme engagés à l’égard de normes utiles pour l’accomplissement de ce but – en maintenant certaines règles du raisonnable et en escomptant des autres qu’ils respectent de telles règles critiques. Cependant, cela ne signifie pas nécessairement qu’ils ne sont pas concernés par la résolution de la différence en leur faveur. Leurs actes de discours argumentatif peuvent même être conçus en toute conscience afin d’accomplir précisément cet effet. En d’autres termes, il n’y a pas seulement une dimension dialectique, mais également une dimension rhétorique du discours argumentatif… L’équilibre entre un objectif dialectique axé sur la résolution et un objectif rhétorique visant l’acceptation de sa position donne lieu à une manœuvre stratégique dans lequel les parties cherchent à satisfaire leurs obligations dialectiques sans sacrifier leurs buts rhétoriques. En faisant cela, elles exploitent les occasions offertes par la situation dialectique pour conduire le discours rhétorique dans la direction qui sert leurs propres intérêts », Frans Van Eemeren, Paul Houtlosser (1999) « Strategic manoeuvring in argumentative discourse », Discourse Studies, Vol 1 (4), pp. 479-497.

9 Gerald Hauser (1999) Vernacular Voices : the Rhetoric of Publics and Public Sphere, University of South Carolina, p. 64.

10 Oscar Negt (2007) L’espace public oppositionnel, Payot, Paris.

11 Pierre Bourdieu (2003) Méditations pascaliennes, Points, Paris, pp 145-146.

12 Idem, p 150.

13 « Si la compréhension langagière représente une forme particulière de coordination des actions visant un but, celle des actions qui aboutissent par le biais d’interprétations qu’échangent les acteurs, il faut se demander comment désigner tous les processus de coordination de l’action qui consistent en une prise de pouvoir physique ou psychique, moral ou cognitif, d’un sujet sur un autre ; certes Habermas a entrepris de distinguer de telles formes d’agir stratégique de formes d’action guidées par la compréhension, mais en tant que mode de coordination de l’agir social, elles n’interviennent pas de façon systématique dans son argumentation (…) Habermas rate par là même le potentiel théorique que lui offrait au départ son recours à la théorie de la communication : la compréhension de l’ordre social comme un rapport de communication médiatisé par des institutions, concernant des groupes culturellement intégrés et s’accomplissant, tant que les rapports sociaux de pouvoir sont asymétriques, sous la forme de la lutte sociale. Seul un développement systématique de cette autre version de la théorie communicationnelle de la société eût permis de voir dans ces institutions sociales, qu’Adorno tout autant que Foucault a méconnues en ne voyant en elle que des complexes de pouvoir fonctionnant de façon autoritaire, des constellations fragiles dont l’existence reste dépendante du consensus moral de leurs protagonistes, Axel Honneth (1985) Kritik der Macht, p. 317 et 334.

14 Jacques Rancière (1995) La mésentente, Galilée, Paris, pp. 51-53.

15 Ernest Laclau, Chantal Mouffe (2009) Hégémonie et stratégie socialiste, Solidaires intempestifs, p. 282.

16 Comme le suggère Laclau, « le rôle central que joue la notion d’antagonisme (…) rend impossible toute possibilité d’une réconciliation finale, d’un consensus rationnel quel qu’il soit, d’un « nous » pleinement inclusif (…) une sphère publique homogène de confrontation rationnelle est une impossibilité conceptuelle » Hégémonie et stratégie socialiste, p. 33.

17 L’espace public oppositionnel « ne concerne pas seulement l’expérience des travailleurs, (il) désigne tous les potentiels humains rebelles, à la recherche d’un mode d’expression propre », Oscar Negt (2007) L’espace public oppositionnel, p. 222.

18 Il existe selon Negt des obstacles à ce processus, « car les mass media livrent une réalité seconde, opèrent une sélection et une déformation des informations, fournissent des fictions calibrées, objets de désir pour alimenter les affects des spectateurs. Tout cela a un impact prégnant dans le cadre d’un mode de vie qui ne laisse à personne le temps de la critique et de la réflexion, si bien que le virtuel tend à se substituer aux expériences vécues par les sujets sociaux. De leur côté, les organisations politiques, syndicales et associatives ne cristallisent qu’une petite partie des expériences vécues des travailleurs. Elles constituent pour nombre d’entre elles un obstacle à la compréhension de la réalité et à la mobilisation de la mémoire des expériences passées. Les effets de la concurrence entre les organisations restreignent encore plus le champ de compréhension et de possibles interventions et prises de parole par des travailleurs, des femmes ou des jeunes par exemple. Les subjectivités rebelles, éléments fondamentaux de tout changement, ne trouvent guère leur place dans ces cadres routiniers ». Sur ce point, cf Samuel Holder, « À la découverte d’Oskar Negt et du courant chaud de la théorie critique », Carré Rouge. URL : www.carre-rouge.org/IMG/pdf/7-_Negt.pdf.

19 Paul Watzalawick (1977) Changements, paradoxes et psychothérapies, Seuil, Paris.

20 Lev Vytgoski (2000) Théorie des émotions, L’Harmattan, Paris.

21 Axel Honneth (2008) La société du mépris, La Découverte, Paris.

22 « En ce qui concerne la reconnaissance, la première forme de reconnaissance sociale consiste à coup sûr en des expressions préverbales, gestuelles et mimétiques auxquelles les formes développées et avancées de la reconnaissance sociales se rattachent également… Une attention particulière à la matérialité de la reconnaissance est nécessaire si j’entends analyser la société comme une organisation de formes sociales de reconnaissance… La matérialité de la reconnaissance a deux facettes. D’un côté, je pense au phénomène qui a été essentiellement pris en considération par Foucault, mais aussi par Bourdieu : à savoir qu’il faut toujours considérer l’agir social aussi sous l’aspect de la présence physique. Ce qui veut dire que l’agir social se manifeste dans la structure de l’espace matériel dans laquelle nous nous faisons face les uns les autres. En ce sens, la reconnaissance est quelque chose qui a également une présence physique dans notre quotidien », Axel Honneth, La société du mépris.

23 Daniel Innerarity (2006) El nuevo espacio publico, Espasa, Madrid.

24 « Le concept d’“activité instrumentale” qui avait pris la place du concept marxiste de travail ne joue plus aucun rôle systématique dans la dernière théorie sociale de Habermas ; les distinctions centrales qu’il fait aujourd’hui ne sont plus fonction des différences que présente chaque fois le vis-à-vis, nature ou autre sujet, mais des différences internes à la coordination des actions considérées par principe comme téléologiques. Or, par suite de cette stratégie conceptuelle, l’expérience du travail n’apparaît plus du tout systématiquement dans le cadre catégorial de la théorie. De même que, pour la conception habermassienne de la formation de l’identité personnelle, le caractère des expériences faites au contact de la nature externe ne joue aucun rôle, la manière dont le travail social est à chaque fois distribué, organisé et évalué ne joue aucun rôle pour sa théorie de la société, in A. Honneth, La société du mépris, La Découverte, Paris, p. 199.

25 Yves Clot (2008) Travail et pouvoir d’agir, PUF, Paris.

26 L’ergologie se fonde en partie sur l’ergonomie, mais s’en démarque, en ceci, qu’elle reconnaît l’activité comme un débat de normes et de valeurs en renouvellement constant, au prix pour l’ergologue d’un inconfort intellectuel constitutif. Elle tend à développer autant que possible des dispositifs à trois pôles (activité, marché, cité) qui passent par une double confrontation : confrontation des savoirs entre eux ; confrontation des savoirs avec les expériences d’activité comme matrice de savoirs.

27 Daniel Faïta, « Le langage comme activité », in Yves Schwartz, Louis Durrive (2009), L’activité en dialogues, Octares, Toulouse, pp. 165-166.

28 Ce rapport problématique est dû à cinq facteurs identifiés par Schwartz: (1) Le langage et le travail ont un rapport difficile parce que dans l’activité, une entité énigmatique entre en jeu. (2) L’activité est toujours une resingularisation, ou une renormalisation partielle autour de soi. (3) Le langage entretient un rapport avec l’inconscient, qui fait obstacle à la mise en langage, ou dans un sens freudien, qui offre des résistances. (4) Il existe toujours des transgressions plus ou moins fortes des normes qui impliquent des risques. (5) La destination et l’utilisation de la mise en mot du travail et de l’activité, qui soulève la question éthique, Yves Schwartz, idem, pp. 135-137.

29 Idem, p. 153.


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