Introduction de la Section I
p. 35-38
Texte intégral
1Pour qui n’y prend pas garde, le dialogue tend à se confondre avec le dialogisme, alors que la convention usuelle dans l’analyse du langage, discours ou parole, s’efforce de distinguer le dialogal d’un côté, et le dialogique de l’autre. La tournure que prend le dialogue (le dialogal) dans l’exercice effectif ou actuel auquel se livrent au moins deux interlocuteurs lorsqu’ils sont en relation d’échange linguistique suppose que tout un ensemble de critères est (ou doit être) satisfait afin que cette relation particulière puisse être distinguée d’autres modalités d’interlocution qui couvrent un éventail plus large (le dialogique). En cela, le dialogue n’est qu’un des modes du dialogique, qui se distribue, ainsi que le suggère Corroyer, selon un gradient allant du négatif au positif : différend, dispute, négociation, discussion, entretien, délibération, débat, controverse, enquête (cf. schéma ci-dessous).
Le gradient dialogique de l’interlocution

2Bien entendu, dans un questionnement de nature philosophique sur le dialogue, c’est tout un questionnement également fondamental sur le dialogique ou le dialogisme auquel il se trouve lié qui remonte à la surface. Pour le dire en quelques mots, le dialogue est comme l’arbre qui cache la forêt du dialogique, et c’est à ce titre, comme porte d’entrée dans cette jungle socio-linguistique des rapports humains, lesté de toute son épaisseur logique et politique, qu’il attire l’attention du chercheur.
3L’examen des rapports du dialogue au dialogisme présente un intérêt majeur en vue d’une analytique « post-dialogale » (Corroyer) de la relation interlocutive qui s’efforce d’échapper aux impasses d’une éthique du dialogue ou de la discussion. C’est en effet sur la base de ce socle « factuel-normatif » élaboré en parallèle par Apel, Habermas, et dans une certaine mesure, par Jacques, que s’est développé le dialogisme contemporain, longtemps après celui de Bakhtine qui le liait en critique littéraire au modèle de la polyphonie. Or, d’une part, l’examen des doctrines de l’entente ou du consensus fait ressortir que la dite éthique de la discussion de Habermas, supposée dialogique, se révèle en fait au regard des critères de Jacques, plus proche d’une modèle monologique de la communication unilatérale. D’autre part, si Jacques avec sa « canonique du dialogue » prête lui aussi le flanc à de tels reproches, il offre sans doute un cadre d’analyse plus riche pour l’étude empirique de la variété des relations d’interlocution. Il reste toutefois à s’affranchir des restes de moralité ou de religiosité discursive qui minent encore ce modèle dialogique de l’interlocution afin de pouvoir déployer dans toute leur puissance et leur fécondité les outils d’un dialogisme analytique, dit « post-dialogal ».
4L’examen des rapports du dialogue et du dialogisme présente aussi un intérêt en vue de l’élaboration d’une pensée « post-dialogique » (Lavelle) qui se distingue sur quelques points de la précédente. Une telle entreprise philosophique prend le contrepied de celle de Habermas, baptisée par lui pensée « post-métaphysique », en ceci, qu’elle propose d’articuler les conditions dialogiques avec les conditions non-dialogiques de l’échange, à la fois linguistique et social. Elle s’emploie tout d’abord à comparer les options de la philosophie de Habermas avec celles de la logique dialogique de Jacques et avec celles de la politique dialogique de Latour et Callon. Elle propose ensuite de pousser la critique du dialogisme jusqu’à faire ressortir certains de ses paradoxes, tant au plan méthodologique qu’au plan politique et logique (dialogisme radical versus monologisme radical). Elle suggère enfin une voie alternative, celle du monodialogisme modal, qui repose sur un primat des modalités de la relation (primum modi), jugé plus fondamental que le primat des relations (primum relationis). C’est dans ce cadre post-dialogique que sont élaborées plusieurs propositions porteuses chacune d’autres modèles pour ce qui concerne le dialogue lui-même, mais aussi la pragmatique, la dynamique et la démocratie.
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