Prologue. Quelles critiques du dialogue ?

Sylvain Lavelle et Martine Legris

p. 9-34


Texte intégral

1Il faut « entamer, poursuivre, entretenir, approfondir, renforcer le dialogue », même s’il est possible de le « rompre » et de le « reprendre », de « renouer ses fils » afin de ne pas en rester à un « dialogue avorté », ou pire, un « dialogue de sourds » où il se trouverait alors « dans l’impasse » ; il faut aussi « instituer » ou « institutionnaliser le dialogue social », instaurer un « dialogue des cultures » face aux périls du « choc des civilisations », ferment de la guerre ouverte qui signifie le non-dialogue par excellence : autant d’expressions qui mobilisent des occurrences du terme « dialogue » et témoignent de son importance, de sa valeur, mais aussi de sa contingence et de ses limites. Car, en effet, ce qui appert d’un examen même sommaire de ses occurrences communes, c’est que le dialogue à certains égards est une nécessité vitale, quoique, à d’autres égards, il puisse apparaître comme une simple option.

2Ces différents cas de figure incitent en première approche à faire la différence entre la relation de dialogue actuelle (le dialogue « en acte ») et la relation de dialogue potentielle (le dialogue « en puissance »). De plus, le dialogue se partage entre son exercice effectif, hic et nunc, sur un mode plus ou moins informel, et son institution sociale entre des partenaires appelés à se soumettre à des règles de parole, de discours et de conduite, cette fois, sur un mode plus formel. Enfin, le dialogue semble concerner des êtres humains, réels ou imaginaires, en relation les uns avec les autres selon un certain mode qui tient le plus souvent de l’échange mutuel, réciproque et alterné. Mais il est douteux que des ensembles massifs et abstraits tels que des cultures ou des civilisations puissent dialoguer à proprement parler. D’autant que si ce sont les membres de ces ensembles qui le font, ce n’est pas forcément au nom de la culture ou de la civilisation dans son ensemble.

3D’où une série de questions préliminaires qui motivent l’enquête sur les conditions et les limites du dialogue et plus largement, du dialogique : quelle place donnons-nous à l’autre dans nos discours, textes ou paroles ? Mais aussi, quelle place donnons-nous à l’autre de nos discours – les creux, les silences, les non-dits, les implicites, les sujets tabous, mais aussi les émotions, les passions, les effets d’inclusion et d’exclusion, les postures de reconnaissance mutuelle ou de rejet, le conflit ouvert ou larvé, ou l’usage de la violence ? Comment les modèles, les procédures et les dispositifs qui se réclament du dialogisme rendent-ils compte de l’hétérologie – littéralement, de « l’Autre de la raison et du discours » ? D’un point de vue politique, comment un citoyen ou un profane peut-il s’engager dans un débat public, un jury citoyen, ou tout autre dispositif de médiation, de délibération ou de participation démocratique ? Comment peut-il au sein d’un dispositif, sous la contrainte d’une certaine procédure, monter en autonomie – en puissance, en compétence, en motivation et en réflexivité ? De façon plus large, quelles questions l’inclusion du public, du citoyen ou du profane soulève-t-elle dans la vie sociale, publique ou privée, et dans le rapport aux institutions et aux organisations ? Quelles sont les nouvelles formes et dispositifs de discussion, de traduction et de participation qui émergent, se développent, ou au contraire, sont dévoyées et s’étiolent ? Quels sont les attentes, les expériences et les jugements des simples profanes ou citoyens en la matière, à comparer avec ceux des élus et des experts, qu’il s’agisse de la sphère privée (notamment le lieu de travail) ou de la sphère publique ?

4C’est en conduisant l’enquête doublement théorique et empirique sur les conditions du dialogue et du dialogique qu’il est permis de faire ressortir les conditions hétérologiques de la discussion, de la traduction et de la participation démocratique. L’étude de l’hétérologie du dialogue permet de construire une base de symétrie, d’équité, de continuité et d’efficacité pour les processus dynamiques d’échange entre experts, élus, décideurs et citoyens, notamment, mais pas seulement, en vue de la co-construction des connaissances. Cela n’enlève rien à ce qui constitue sans doute la racine de possibilité et conjointement des difficultés, des ratés, voire des impasses du dialogue, soit le cadre culturel, mental et social dont chacun des partenaires du dialogue est le véhicule ou le tributaire plus ou moins conscient. On pourrait ainsi reprendre la formule d’un philosophe contemporain à propos d’un Président de la République qui lui paraissait révéler certaines tendances de l’époque : « de quoi le dialogue et son principe le dialogisme sont-ils le nom ? ».

Les origines de la critique

5Le dialogisme n’est pas loin d’être devenu un paradigme central au sein de la philosophie et des sciences humaines et sociales – sans parler de tout un ensemble d’autres domaines, tels que la morale ou le droit, l’ingénierie, la médecine, ou l’architecture qui s’en réclament à l’occasion. Il existe de nombreux domaines, dont le nombre augmente constamment, où il est capital pour certaines personnes de « prendre langue » avec d’autres acteurs de façon à élaborer une position commune, y compris entre experts et profanes. Mais le spectre du « tout dialogique », sans parler de la posture non moins délicate du « dialogisme radical », ne va pas sans poser quelques problèmes auxquels s’adressent les critiques qu’ils ont suscitées.

Un itinéraire historique

6Du dialogue, il est permis d’asserter d’emblée qu’il s’étale de sa pratique à sa théorie, et ce, qu’il se trouve identifié ou non à une méthode en bonne et due forme. Le dialogue, avant d’être une méthode, est une relation, un exercice et une situation fondés sur l’échange de paroles et de discours, à l’image de ce qui advient dans la discussion ordinaire. Il présente un intérêt évident pour quiconque entend confronter ses positions à celles des autres, en vue de décentrer son regard, ne serait-ce que pour prendre conseil, éclairer ses choix, ou régler un litige. Mais le dialogue, est aussi une méthode ancienne de la philosophie mise à l’honneur par Platon et dans une moindre mesure par Aristote sous le nom de dialectique, la « science du dialogue », laquelle est aussi de façon plus ou moins implicite, une « morale du dialogue ». Il faut encore faire la différence, même sur le plan de la méthode, entre l’acte ou l’interaction de dialogue, d’une part, et le principe ou la condition du dialogue, d’autre part. C’est le sens de la distinction conventionnelle entre le dialogue proprement dit, soit la production commune par au moins deux sujets des énoncés et de leur sens, et, de façon contrastive, le dialogisme, soit le principe et les conditions a priori d’une telle production commune.

7L’itinéraire historique du dialogue, de la disputatio médiévale en honneur dans les universités jusqu’au débat public d’aujourd’hui, l’inscrit dans un périmètre qui le distingue de la logique et de la rhétorique. Et ce, même si la sphère du dialogique en tant que discours bivocal tend à s’étendre jusqu’à la logique (cf. la logique dialogique, de Lorenzen jusqu’à Rahman), alors que la rhétorique demeure dans la sphère monologique du discours univocal et semble jusqu’alors résister à une telle extension. C’est ainsi que la logique est centrée sur la validité du raisonnement, tandis que la rhétorique est vouée à la persuasion d’un auditoire par un orateur. De même, dans le domaine éthique, épistémique ou esthétique, le dialogue est à l’œuvre lorsqu’il est question d’un examen commun ou contradictoire de questions morales, scientifiques ou artistiques. Le périmètre du dialogue est enfin celui du champ politique où il semble essentiel de pouvoir fourbir ses arguments à l’appui d’une position, mais aussi, de parvenir autant qu’il est possible à la production d’un commun.

8L’itinéraire historique du dialogue révèle les fluctuations qu’il a connues, d’un primat de la pensée dialogique dans l’antiquité à un primat de la pensée monologique avec l’avènement de la modernité, incarnée de façon exemplaire par le Cogito de Descartes. La situation est certainement plus complexe dans le détail, et il suffirait de rappeler quelques dialogues fameux, y compris au temps de Descartes (cf. les Dialogues sur les deux grands systèmes du monde de Galilée), pour se persuader de la permanence du dialogue, y compris dans une recherche qui conteste l’autorité de la tradition. C’est néanmoins un retour au primat du dialogue – ou du moins, du dialogique ou du dialogisme – qui caractérise la situation contemporaine, saturée de tous côtés par l’appel à l’altérité, à l’échange avec autrui accompli sur le mode de la communication, de la discussion et de l’argumentation. Mais aussi, dans son versant politique, par l’appel à l’information, à la consultation, à la délibération ou à la participation des citoyens, du public, ou de la société civile, au risque cependant d’opérer une spectaculaire confusion des genres.

9Car l’information, la communication et la consultation, comme du reste la délibération et la participation, n’impliquent pas nécessairement, en tant que telles, le dialogue… Il se peut qu’une certaine forme de relation entre des partenaires tenue pour un dialogue ne soit pas de nature dialogique, en ceci que, au-delà des apparences de l’échange, il existe une structure caractéristique de la relation qui est de nature monologique. Par exemple, dans la forme, deux partenaires peuvent participer à une discussion, répondre chacun aux arguments de l’autre par d’autres arguments ; mais dans le fond, ils n’ont aucunement l’intention de changer quoi que ce soit à leur position d’origine, en sorte que la relation de dialogue, loin d’être dialogique, est en fait monologique. Ce rapport entre la structure dialogique ou monologique et l’apparence dialogale ou monologale est au cœur d’une multitude de confrontations, mais aussi de confusions dans les réflexions menées sur le dialogue.

Un paradigme central

10L’origine du paradigme dialogique se situe dans la notion de dialogisme et de polyphonie empruntée à la théorie de la littérature développée par le Cercle de Bakhtine, à l’origine de la notion d’intertextualité si répandue aujourd’hui. Le dialogisme est l’interaction qui se constitue entre le discours du narrateur principal et les discours d’autres personnages, ou entre deux discours internes d’un personnage. L’auteur peut grâce à ce procédé laisser toute la place à une voix et une conscience indépendantes de la sienne et garder une position neutre, sans qu’aucun point de vue ne soit privilégié. Ce procédé permet de conserver intactes les oppositions entre des conceptions idéologiques divergentes plutôt que de les masquer dans un discours monologique dominé par la voix de l’auteur. Le dialogisme ainsi conçu se développe au départ au sein de la théorie et la critique littéraire, puis il essaime dans une multitude de domaines. Il devient même à la faveur d’un processus de traduction au sens de Callon et Latour une sorte de paradigme de référence pour une multitude de disciplines, de courants et d’approches qui vont de la philosophie à la linguistique en passant par la sociologie, la science politique ou les sciences de l’information et de la communication.

11Assurément, le dialogisme s’est constitué en tant que paradigme à la faveur de certains développements théoriques et pratiques. En vrac, on peut citer :

  • le tournant linguistique en philosophie (linguistic turn) initié par Frege, qui s’oppose à la phénoménologie de Husserl ;
  • après la nouvelle logique élaborée par Frege, Russell et Whitehead, entre autres, l’essor d’une nouvelle rhétorique (Perelman) et d’une nouvelle dialectique (Van Eemeren, Grootendorst) axées sur l’argumentation ;
  • le rationalisme critique qui place la discussion rationnelle au centre du jeu (Popper) et qui préfigure le rationalisme dialogique ;
  • la philosophie du langage ordinaire et l’essor de la pragmatique des actes de langage (Austin, Searle) ;
  • la philosophie de la communication et son rapport à la critique du cartésianisme, du freudisme et du marxisme (Habermas) ;
  • la critique du nietzschéisme en Allemagne, après la débâcle nazie du Troisième Reich (Habermas) ;
  • la critique du structuralisme et le retour du sujet au sein de la philosophie en France (Foucault, Jacques) ;
  • la critique du structuralisme dans les sciences humaines et sociales, de Lévi-Strauss à Bourdieu (Giddens, Latour, Boltanski) ;
  • l’essor du pragmatisme, de la théorie de l’Acteur-Réseau et de la sociologie de la traduction (Callon, Latour, Law) ;
  • sur un plan plus politique, la fin des idéologies, notamment du conflit capitalisme / communisme (Bell) ;
  • le parti pris en faveur d’une voie moyenne et consensuelle, bien représentée par la social-démocratie, ou la Troisième Voie (Habermas, Giddens).
  • la théorie de la délibération, qui a vu le jour aux États-Unis et qui pose la question de la capacité collective à envisager des options, à les comparer, à les hiérarchiser pour finalement parvenir à une décision collective qui ne se réduise pas à l’agrégation de points de vue individuels, mais s’appuie sur la construction d’un commun (Cohen, Elster, Fung, Mansbridge, Young par exemple) ;

12Il reste que, d’un point de vue historique et politique, deux phénomènes semblent se conjuguer dans la construction de nouvelles théories et pratiques de la démocratie ancrées dans le recours au débat public. D’un côté, au sein de la sphère académique, on assiste depuis le milieu des années 1980 à l’émergence, puis à la multiplication des travaux en science politique et en philosophie sur le concept de « démocratie délibérative »1. Inspirés par la philosophie de Jürgen Habermas et de John Rawls, de nombreux auteurs cherchent à promouvoir une définition procédurale et discursive de la démocratie. Si un courant important de la théorie de la démocratie délibérative est d’origine américaine (entre autres Bohman, 1996, Cohen, 2009, Elster, 1994, Mansbridge, 1980, Fung, 2005), les champs académiques européens et français s’intéressent de plus en plus à ce nouveau paradigme (par exemple, Blondiaux et Sintomer, 2002, Callon, Lascoumes et Barthe 2001, Revel, Blatrix, Blondiaux, Fourniaud, Hériard et Lefebvre, 2007).

13Parallèlement, de nombreuses études de sciences sociales attestent de l’évolution du mode de décision collective de nos institutions publiques, la participation des citoyens étant désormais considérée comme une étape nécessaire à l’élaboration de politiques publiques légitimes. Tout autant dans le discours des acteurs publics, que par l’évolution du cadre législatif et l’émergence de dispositifs de participation au niveau local, les citoyens sont fermement invités à s’exprimer et à donner leur avis, même si le lien avec la prise de décision reste problématique. L’importance des travaux qui traitent de la participation des citoyens témoigne de la vitalité de la recherche sur ces questions et montre combien ces formes de démocratie constituent des « objets sociologiques à part entière »2, tout en étant depuis longtemps des objets philosophiques.

14Au final, c’est tout un contexte historique qui éclaire le succès du dialogisme, contexte marqué par la fin de ces figures ou de ces références centrales que furent l’égologie du sujet conscient et l’idéologie de la lutte des classes. Cependant, il faut bien admettre que l’histoire du paradigme dialogique, en tant qu’il articule le moyen du dialogue avec la visée consensuelle de l’entente linguistique et de la paix sociale, reste pour une large part à écrire. Ce serait sans doute la tâche d’une entreprise de généalogie ou d’archéologie du dialogisme, mais une telle entreprise excède les limites de cet ouvrage.

L’utopie du dialogue

15De l’idéologie à l’utopie, il n’y a qu’un pas, que le dialogisme permet de franchir si l’on admet qu’il a pu remplir la fonction d’une utopie ultime dans un âge de fin des utopies. Il ne fait aucun doute que, pour tout un ensemble d’acteurs et même de chercheurs, le dialogue, avec tout ce qu’il charrie comme idéaux et valeurs positives, d’espérance limitée, de souci de l’équilibre, d’écoute et de respect de l’autre, de force des seuls arguments, de rejet de la violence, fait office de substitut le plus rationnel. Il incarne l’alternative la plus raisonnée et la plus raisonnable aux yeux d’acteurs et de chercheurs désormais convaincus que l’utopie sociale est une impasse et que la politique se conçoit moins comme un projet substantiel au service de la révolution que comme une règle procédurale vouée à la réforme. Il en va un peu du dialogue comme de l’Europe, en un sens : après avoir cru au projet démiurgique de création d’un « homme nouveau », ou d’une « société nouvelle », on se rabat sur le projet d’une Europe du marché et de la paix, une « unité dans la diversité » devenue le symbole de « l’utopie réaliste », à défaut d’avoir eu « l’utopie réalisée ». C’est désormais le règne de la discussion démocratique, de la démocratie délibérative et participative, censées contrebalancer les manquements de la démocratie élective, représentative ou délégative, frappées par une crise de légitimité sans précédent.

16On assiste cependant à ce que l’on pourrait appeler un « retour du refoulé » au sein même du dialogue, des procédures dialogiques, quand ce n’est pas du dialogisme lui-même, considéré en tant que doctrine des principes. C’est tout d’abord le retour du sujet et de la conscience, y compris dans son acception monologique, laquelle toutefois est à penser dans son articulation à la dimension dialogique. Il est probable que les recherches menées en sciences cognitives ne sont pas pour rien dans cette « redécouverte de l’esprit », comme dirait Searle, et par suite, de la conscience. Ce processus de retour du sujet est entamé depuis longtemps face aux excès de l’époque du structuralisme triomphant. De ce point de vue, l’itinéraire d’un philosophe tel que Foucault est assez révélateur, car, s’il se réclame au départ du structuralisme, il aboutit au final à une « herméneutique du sujet » qui examine les différentes techniques par lesquelles un sujet s’examine, se comprend et se connaît. Le dialogue, ici, n’est qu’un des aspects d’une telle autocompréhension, laquelle peut même prendre la forme dans la théorie des sciences sociales d’une conversation interne (internal conversation) chez Archer, essentielle dans les trajectoires biographiques des sujets.

17C’est ensuite le retour du conflit, des émotions et des passions, du corps et de la matière, qui sont convoqués dans la philosophie et les sciences humaines et sociales, après des décennies de pensée linguistique, rationnelle et consensuelle. Les partis pris de certains critiques de Habermas, tels que Honneth, par exemple, que l’on ne peut guère taxer de penseur tenté par l’irrationnel, font valoir l’enchâssement de la communication dans le conflit social lié à la « lutte pour la reconnaissance ». Il met aussi en avant l’enracinement du langage dans le corps et la matière de l’espace social, sans attendre beaucoup des règles ou des procédures de la discussion, comme pouvait le faire son aîné. Il est intéressant à ce sujet de constater la dette que Honneth reconnaît aux penseurs de la structure, qu’il s’agisse de Foucault ou de Bourdieu, qui sont autant d’épouvantails des tenants de la communication et de l’interlocution dialogiques. On voit toute la distance qui sépare ces penseurs de partisans d’une conception plus souple des relations sociales, tels Latour et Callon, pour ne citer qu’eux. Dans la sociologie de la traduction, l’acteur est pensé dans son évolution dynamique au sein d’un réseau, comme participant d’une « démocratie dialogique » qui permet la coopération entre experts et profanes au sein de « forums hybrides ».

18Le paradigme dialogique mérite d’être questionné au plan théorique, compte tenu de la diversité de ce qui est rangé sous la bannière du dialogue : information, communication, discussion, traduction, délibération, participation …. Il mérite aussi d’être questionné au plan pratique, compte tenu des applications de ce paradigme, notamment de la force de certaines options, telles que le « délibérativisme », ou le « participationnisme » en politique.

Les critiques du dialogue : discussion, traduction, participation

19L’ouvrage Critiques du dialogue porte un sous-titre : Discussion, traduction, participation, qui a tout son sens. Chacun de ces termes, s’il paraît relativement clair et simple de prime abord, pourrait justifier un ouvrage à lui tout seul au regard de la diversité des définitions et des usages qui prévalent dans différents jeux de langage.

20On remarquera que le terme « délibération » n’apparaît pas : non pas qu’elle soit absente des diverses contributions ; au contraire, elle apparaît bien dans les contributions comme un mode du dialogique. C’est à dessein que l’ouvrage est titré « Critiques du dialogue », et non pas « Critiques de la délibération » ; car, pour le dire de façon franche et directe, le dialogue n’est pas la délibération. Plus exactement, le dialogue dans cet ouvrage fonctionne, en tant qu’idéotype, comme une porte d’entrée vers l’étude du dialogique, lequel couvre un champ qui inclut la délibération, et non le contraire. La délibération au sein du dialogique n’est qu’un mode parmi d’autres d’un gradient qui s’étend du différend à l’enquête en passant par la discussion et le débat (Corroyer, infra). De plus, dans son acception éthique ou politique, du moins dans la version classique et conventionnelle qui remonte à Aristote, la délibération est censée caractériser la séquence du jugement par laquelle se trouvent articulées la discussion et la décision. Or, une des critiques majeures et récurrentes de la politique délibérative, lorsqu’elle fait usage de « dispositifs dialogiques », notamment, concerne l’absence d’articulation entre la discussion et la décision, précisément. C’est pourquoi, dans une critique du dialogue, qui ouvre sur une critique du dialogique de façon plus large, il convient de tenir la délibération pour ce qu’elle est : un problème parmi d’autres, et non pas le problème qui donne son motif et son sens à ce livre.

21Le triptyque « Discussion, traduction, participation » renvoie en fait à trois grandes écoles, ou paradigmes – auxquels est parfois associée la délibération, du reste – qui sont autant de portes d’entrée dans la critique du dialogue et plus largement, du dialogique.

22Le premier paradigme est celui de la logique de la discussion, pièce maîtresse d’un vaste ensemble où se retrouvent aussi la communication, l’argumentation ou l’interlocution. Il peut être utile de rappeler que, dans toute logique, il est d’usage depuis Morris d’inclure une partie sémantique (signification), une partie syntaxique (composition) et une partie pragmatique (action). C’est sur ce socle dialogique constitué par tel ou tel philosophe, notamment en Europe (Apel, Habermas, Jacques,…), à partir des options sémantiques, syntaxiques ou pragmatiques qu’il a prises, que s’est constituée une éthique de la discussion, également appelée éthique du dialogue. Cette éthique d’emblée procédurale, en principe vide de tout contenu substantiel, a vocation à édicter les principes ou les normes de liberté et d’égalité auxquelles est censée se soumettre toute personne qui aspire à faire admettre par autrui la légitimité ou la validité de sa position. L’éthique de la discussion ou du dialogue est donc le modèle que doit suivre tout être rationnel qui, en dehors de toute contrainte par la force ou la violence physique ou psychique, doit se soumettre à la seule force du meilleur argument. C’est à partir de ces normes ou principes de la discussion qu’ont pu être édifiées, notamment chez Habermas, les conditions d’une démocratie délibérative déployée au sein de l’espace public. Ce modèle procédural de la politique fondé sur un rapport complexe à l’éthique de la discussion sert encore de référence, même lointaine et vague, à nombre de dispositifs dialogiques, qu’ils soient de tendance plutôt délibérative, ou plutôt participative.

23Le deuxième paradigme est l’anthropologie-sociologie de la traduction qui, depuis Latour et Callon, s’efforce de rendre compte de l’innovation produite par des acteurs au sein d’un réseau. Dans le cadre de l’Acteur-Réseau, la traduction, qui va souvent de pair avec les concepts de médiation et d’association, est définie comme une relation entre des éléments et des enjeux sans commune mesure qui produisent une transformation. C’est l’étude sociale des opérations de traduction entre acteurs porteurs de connaissances, d’intérêts et de valeurs hétérogènes qui se trouve à l’origine du courant dit de la démocratie technique et de la démocratie dialogique. L’idée est que, dans une visée de « démocratisation de la démocratie », il importe de prendre d’assaut les bastions de la technocratie (et de l’oligarchie) en faisant advenir une démocratie technique. Celle-ci utilise les divers procédés de la démocratie dialogique, dont les fameux « forums hybrides », afin de contenir les tendances de la démocratie délégative double : délégation du pouvoir aux élus ; délégation du savoir aux experts. Il s’agit là d’un modèle procédural de la politique, ou plus exactement, de l’écologie politique comme production ou composition d’un monde commun, qui inspire également nombre de dispositifs dialogiques (débat public, conférence de citoyens,…).

24Enfin, le troisième paradigme retenu est celui de la démocratie participative et délibérative étudiée notamment par la science politique, au point d’équilibre de la théorie et de la pratique, ou de la philosophie et de l’histoire, comme le suggère Rosanvallon. La participation est la sœur siamoise de la délibération en démocratie, mais il faut garder à l’esprit, cependant, qu’elles ne se recouvrent qu’en partie. Il s’ensuit que, s’il est question de délibération, ici, c’est au titre de la « participation délibérative » fondée sur l’inclusion ou l’engagement des acteurs, sur le fait de « prendre part » ou de « prendre sa part » en tant que citoyen aux affaires publiques, et donc de faire un lien avec la décision (Zask). Si la délibération est souvent présentée comme étant de nature dialogique, alors même qu’il existe une délibération monologique, la participation ne l’est pas nécessairement : un citoyen peut ainsi participer à une marche silencieuse… Mais dans l’ouvrage, ce sont assurément les modes dialogiques de la participation démocratique qui retiennent l’attention, notamment ceux qui débordent le mode dialogique de la délibération, en vertu de leur tournure agonistique. Il est par ailleurs intéressant à plus d’un titre, ne serait-ce que pour rendre compte de la tendance « sub-politique » de nos sociétés (Beck), d’examiner ce que peut être la participation au travail, dans l’entreprise, l’association, ou même la famille. Ainsi, la participation ne se réduit pas au champ de l’espace public, et si elle possède une signification politique, c’est aussi bien dans l’espace privé de l’activité et du travail, de la production et de la consommation qu’au sein de la cité.

25C’est sur la base de ces trois paradigmes (la discussion, la traduction et la participation) que se déploie l’ensemble des critiques du dialogue qui composent le présent ouvrage.

Les différentes critiques du dialogue

26Le dialogue en tant qu’instanciation particulière de la relation d’échange discursif entre sujets, acteurs ou partenaires appelée dialogisme est exposé à une série de critiques qu’il importe maintenant de préciser. On peut les regrouper dans quelques grandes catégories, en s’excusant au passage d’égrener ainsi une collection de « -ismes » : rationalisme, procéduralisme, concordisme, instrumentalisme, descriptivisme et prescriptivisme.

La critique du rationalisme

27Une des critiques majeures du dialogisme concerne le rationalisme, la doctrine de la raison et de la rationalité, et par suite, le déni de l’hétérologie, soit « l’Autre de la raison et du discours » auquel elle conduit. La relation à autrui par le langage, en ce qu’elle permet de sortir de l’enfermement dans sa position et d’éviter le recours à la violence physique ou psychique, est ainsi présentée comme la voie la plus rationnelle qui soit. Plus exactement, c’est dans et par la relation dialogique, celle qui préside à la communication, à la discussion ou à l’argumentation d’un sujet avec un autre que peut s’évaluer la rationalité de la conduite d’une personne.

28Le problème que pose ce critère dialogique, surtout s’il est orienté vers la visée du consensus, c’est qu’un individu qui ne tente pas de parvenir à une entente avec un autre individu ou une communauté devrait être considéré comme irrationnel. Or, d’une part, il peut être rationnel de ne pas vouloir entrer dans une relation de dialogue, de ne pas avoir envie de se justifier auprès d’autrui. D’autre part, il peut être rationnel de défendre une position monologique, parce que l’on y croit, ou parce qu’on la désire envers et contre tout, ou plutôt, envers et contre tous. Si le dialogisme rationnel ne fait pas cette concession, il s’interdit de penser la déviance minoritaire des « génies » ou des « justes », qui sont pourtant des acteurs majeurs du changement scientifique, artistique ou moral. Ou alors, il est contraint d’introduire un critère de temporalité dans le jeu du dialogue qui pose de sérieux problèmes quant à la décision sur la validité des énoncés des différents acteurs en relation. Il faudrait en outre faire la différence entre une communauté réduite à deux personnes en interaction dialogique et une communauté beaucoup plus large d’une dizaine, voire d’une centaine de personnes, avec qui l’interaction dialogique a toute les chances d’être beaucoup plus délicate et complexe. Il est à craindre que, en pareilles circonstances, la visée d’entente bute sur des problèmes classiques d’agrégation des volontés et des préférences que ni la théorie ni la pratique de la discussion critique ne peut purement et simplement abolir.

29Il existe tout un ensemble de conditions dans le dialogue qui concernent la qualité, ou plus exactement, les qualités des partenaires de la relation, qui sont souvent passées sous silence par crainte de rompre le pacte d’égalité qui unit les participants. On comprend parfaitement qu’il faille pouvoir accueillir toute personne sur la seule base d’une compétence de communication que tout le monde ou presque est censé posséder. Mais ce propos est peut-être trop général, du moins eu égard à la question de la rationalité, car il se peut que l’un des partenaires de la discussion ne possède pas les qualités requises, autres que celles de l’aptitude générique à la communication, pour contribuer avec pertinence à la discussion. C’est d’ailleurs très précisément le problème des discussions d’experts, notamment dans l’enceinte académique, où personne n’a envie de repartir, par exemple, des bases de la physique afin d’expliquer à quelqu’un qui n’y connaît rien la théorie des cordes ou des supercordes. La seule chose que l’on puisse dire, c’est que la personne n’est pas ici dans la bonne enceinte, ce qui au passage n’interdit absolument pas, bien au contraire, de repartir sur des bases didactiques dans une autre enceinte, par exemple, celle d’un forum hybride.

30On peut supposer, par ailleurs, qu’il existe des conflits de rationalité, entre la rationalité théorique (connaissance) et la rationalité pratique (volonté, action). Par exemple, quelqu’un porte la discussion au sens de Habermas sur le terrain de la discussion théorique, alors qu’en face, la personne attend des réponses sur le plan de la pratique. De plus, il faudrait sans doute examiner de plus près la rationalité potentielle ou alternative qui se loge dans des modes de langage et de conscience qui ne relèvent pas de la discussion fondées sur l’usage d’arguments. Il reste enfin à s’interroger sur le problème de la pertinence de l’argument : à partir de quoi est-ce que je peux juger qu’un argument est un « bon » argument, non pas en général, mais en particulier ? Il semble que le propos sur la rationalité soit trop général et ne tienne pas assez compte de la diversité des formes de rationalité ainsi que des particularités des contextes où elle s’applique.

La critique du procéduralisme

31Une critique qui découle de la précédente concerne le procéduralisme, la doctrine de la procédure qui est supposée produire une régulation des interactions dialogiques. Le procéduralisme est une tendance culturelle des sociétés développées et complexes qui trouve son origine dans la distinction promue par Simon entre la rationalité substantielle (substantive rationality) et la rationalité procédurale (procedural rationality)3. L’idée fondamentale reprise par nombre d’auteurs faisant référence, dont Rawls, Habermas, Latour et Callon, et même Jacques, pour ne citer qu’eux, est qu’il n’est pas (ou plus) possible de s’en tenir à une doctrine de la raison qui serait dotée d’un certain contenu : par exemple, une rationalité faisant référence au mécanisme du marché, ou à la philosophie des Lumières. Il faut désormais opter pour une rationalité dépourvue de tout contenu et qui se limite à une simple procédure de dialogue. Celle-ci fonctionne alors comme une condition formelle de la discussion matérielle entre partisans de telle ou telle « doctrine compréhensive », pour parler comme Rawls.

32Habermas insiste particulièrement sur la nécessité d’une rationalité procédurale qui prend chez lui la forme de la raison communicationnelle. La communication représente l’activité spontanée des membres d’une communauté, tandis que la discussion intervient lorsque se font jour des litiges entre les membres. Ces derniers exigent de recourir à une argumentation en vue d’apporter une justification à une position qui s’énonce dans les termes d’une prétention à la validité. Le procéduralisme s’étend de la politique à l’éthique, si bien qu’à la discussion procédurale répond la délibération procédurale, instrument d’un « concept procédural de démocratie ». Jacques est moins disert sur la politique, mais sa canonique du dialogue, sans se réclamer ouvertement d’une procédure, s’apparente fort à un ensemble de conditions fondamentales du dialogue. Callon, Lascoumes et Barthe insistent quant à eux sur les procédures dialogiques, tandis que Latour en tire toutes les conséquences sur le rôle de l’État4. Il se limite à un pouvoir de suivi, un art de gouverner sans maîtrise, une fonction procédurale de garant, d’arbitre, de témoin et de mémoire de la recherche expérimentale menée par les acteurs en vue de composer un monde commun. Le rôle de l’État dans l’écologie politique telle que la conçoit Latour est ainsi celui d’une institution procédurale au service de la composition d’un monde commun5.

33Plusieurs critiques peuvent être adressées au procéduralisme, dont une qui porte sur la supposée neutralité axiologique de la procédure. Il semble illusoire de s’abriter derrière l’absence de tout parti pris relatif aux doctrines compréhensives, de toute référence à tel ou tel système de croyances et de valeurs. Car ce que l’on peut appeler la logonomie (la règle du discours rationnel) suppose toute une culture de la raison et de la discussion, ou si l’on préfère, de la raison en tant que discussion. Sans même évoquer les aptitudes ou capacités d’argumentation, de diction ou d’élocution en public, cette culture du discours rationnel ne va pas de soi pour tout le monde et peut constituer une source de domination, voire de discrimination. On ne compte plus les critiques qui mettent en avant l’impensé culturel ou social de procédures dialogiques qui, loin de favoriser l’inclusion de tous les acteurs, produisent l’exclusion d’au moins une partie d’entre eux (les femmes, les noirs, les jeunes…).

34Une autre critique du procéduralisme concerne la question de la sensibilité au contexte de la procédure. Il faut se rappeler que, pour un certain nombre d’auteurs, dont Habermas, la pragmatique universelle qui constitue le socle de l’agir communicationnel est d’emblée située dans un horizon d’universalité. Le contexte est dès lors « mis entre parenthèses » au profit de prétentions à la validité se prévalant d’une universalité qui, cependant, n’est que formelle. Or, si la justification rationnelle des normes sur lesquelles les acteurs s’entendent est (relativement) claire, le flou demeure dans une telle vision quant au contexte d’application des normes. Cette disjonction entre la justification et l’application des normes est le cœur de la critique de Maesschalk qui, dans le cadre alternatif d’une pragmatique contextuelle, propose leur conjonction ou leur (ré-)articulation6. On peut se demander, toutefois, si ce procéduralisme contextuel fondé sur l’anticipation cognitive du contexte des acteurs et de l’insertion des normes au sein de leur forme de vie est lui-même suffisant. Peut-être faut-il envisager carrément un procéduralisme compréhensif, le terme étant pris ici dans un sens double : d’une part, au-delà des normes proprement dites, il importe d’explorer leur signification axiologique pour les acteurs, par l’examen du sens et de la valeur qu’ils leur assignent ; d’autre part, au-delà de la procédure unique, double procédural de la « pensée unique », il importe d’explorer la variété de procédures, dialogiques et/ou non dialogiques, qui sont susceptibles de produire un changement de posture des acteurs7.

35Quoi qu’il en soit, l’idéal d’une procédure dialogique supposée neutre par laquelle les différents acteurs du dialogue peuvent parvenir à une entente sur les normes qui vont réguler leur existence sociale semble avoir vécu. Ce n’est pas seulement l’objet de la discussion qui est problématique, c’est la procédure elle-même qui devient un objet de discussion, voire, dans certaines configurations du débat, un objet de conflit. Ainsi, dans les débats publics réels, il arrive très fréquemment que la procédure de discussion soit elle-même soumise à la discussion critique par les acteurs en présence, dans une séquence qui est désormais connue sous le nom de « débat sur le débat »8.

La critique du concordisme

36Une critique qui se trouve liée aux précédentes concerne le concordisme, soit la doctrine selon laquelle la procédure dialogique permet de parvenir à l’accord, l’entente, ou le consensus entre les acteurs du dialogue. Ce concordisme aux multiples visages est présent de façon majeure ou mineure, explicite ou implicite selon les cas chez les différents penseurs du dialogisme. Il entretient un rapport difficile avec ce qui apparaît à rebours comme son négatif, à savoir le conflit, la lutte, la contradiction, le différend (Lyotard), la mésentente (Rancière), ou encore, la guerre, qui semble être la négation même du dialogue. Il vaut la peine de se pencher sur ces critiques afin d’éclaircir les variétés et les conditions de la concorde entre les sujets du discours.

37C’est ici qu’il est nécessaire d’opérer quelques distinctions lexicales un peu subtiles afin de ne pas embrouiller un problème qui est déjà passablement complexe. Il convient au chapitre du consensus de distinguer l’accord de l’entente sur la base d’au moins deux oppositions. Une polarité de premier niveau oppose l’accord au désaccord et s’attache aux attitudes propositionnelles (« je crois que P », « je désire que P »,…) identiques ou contradictoires (univoques) soutenues par les acteurs d’une discussion à propos d’objets communément définis. Une polarité de second niveau oppose l’entente à la mésentente et s’attache aux significations (plurivoques) dont disposent les participants pour cadrer le débat et interroger la portée des enjeux. Ainsi, ce n’est pas exactement la même chose pour des sujets qui sont en relation de dialogue de se comprendre (b : sens des énoncés) et de s’approuver (a : position sur le sens des énoncés). Mais il arrive que certains auteurs, à l’image de Habermas dans l’éthique de la discussion, combinent ces deux notions, ce qui crée une complexité, pour ne pas dire une confusion supplémentaire9.

38La première des critiques du concordisme porte sur la téléologie de l’entente, laquelle se fonde sur le principe d’une articulation originaire et fondatrice entre le langage, la communication et l’entente. Dans cette vue, le langage est par essence un instrument de la concorde humaine, en ce sens que son usage a pour vocation ou pour destination essentielle l’entente et l’accord entre les sujets. Il est pour ainsi dire inscrit dans le langage humain d’avoir une fin harmonique qui contraste avec la relation antagonique ou agonistique qui caractérise le conflit social. Cette fin de l’activité de communication constitue même, par une sorte de miracle de la communication, une obligation morale, de sorte que le telos se conjugue alors à un ethos de l’entente. Cette vision d’une vocation concordataire du langage et de la communication ne rend malheureusement pas compte d’une variété d’usages qui témoignent d’une orientation diamétralement opposée. De ce point de vue, on peut tout aussi bien supposer, en toute légitimité, que lorsque deux êtres humains s’adressent la parole, ce n’est pas nécessairement en vue de rapprocher leurs positions, mais parfois au contraire afin d’accroître la distance qui les séparent10. La confusion vient de ce que Habermas, et dans un moindre mesure, Jacques, qui invoquent l’idéal de la dyade énonciative et la fusion dialogique de deux positions distinctes dans une position tierce commune, prennent un cas pour une généralité – à moins que ce ne soit leurs désirs pour des réalités…

39La deuxième critique concerne le statut de l’agonistique sociale dont le dialogue est censé être la correction, sinon la négation pure et simple. Ce qui rend l’analyse un peu difficile, c’est précisément la justification du dialogue par la reconnaissance du conflit entre les positions des acteurs. Autrement dit, les tenants du dialogisme admettent que le conflit existe, mais ils postulent que le dialogue a vocation, précisément, de le dépasser, sans quoi la vie sociale serait impossible. Mais ils omettent juste de considérer que le dialogue peut ne pas venir à bout du conflit : d’où certaines contorsions pour le moins acrobatiques, surtout chez ceux qui, comme Habermas, posent une téléologie de l’entente. Ils se voient contraints, un peu rattrapés par la réalité, d’envisager un repli qui a pour nom « l’accord sur le désaccord » : nous sommes en désaccord, certes, mais nous sommes d’accord sur le fait que nous sommes en désaccord… L’aménagement de l’agir communicationnel par Honneth dans la « lutte pour la reconnaissance » ne s’embarrasse pas de ce genre de considérations, même s’il n’échappe pas complètement à toute téléologie morale11. De même, la version dialogique portée par Callon et Latour paraît plus pragmatique au sens où, affranchie de toute téléologie de l’entente, elle admet sans se cacher derrière son petit doigt la possibilité du conflit aussi bien à l’entrée qu’à la sortie du dialogue. Mais elle pose sans doute un autre problème de fond qui tient moins à la téléologie qu’au différend ontologique qui obère l’étendue et jusqu’à la possibilité même d’une production commune des acteurs.

40C’est ici sans doute qu’il faudrait introduire une différence entre plusieurs types de conflits, en montrant l’emboîtement d’un niveau dans un autre niveau. On pourrait ainsi faire la différence entre le conflit discursif et le conflit social, et envisager toute la palette des articulations possibles entre les deux, en identifiant les rapports entre positions discursives et positions sociales à la lumière des codes ou des cadres culturels, mentaux et sociaux des acteurs. Quoi qu’il en soit, c’est à d’autres schémas que renvoie un tel enchaînement, qu’il s’agisse de « l’argumentation dans un champ de forces » (Chateauraynaud), ou du « pré-discours » (Paveau) comme ensemble des préconditions du discours.

La critique de l’instrumentalisme

41La critique ne concerne pas que les principes, de sorte que c’est aussi l’instrumentalisme dialogique, en tant que doctrine de l’usage du dialogue qui se trouve visé. C’est en un sens le produit d’une approche fonctionnelle assez convenue, sur le mode : « le dialogue, cela sert avant tout à… » – par exemple, dans sa version réductrice, cela sert à faire accepter un projet ou un risque à la population.

42D’une part, on peut identifier une tendance réductrice dans les usages des procédures dialogiques, souvent cantonnées à une méthode de recensement des arguments ou d’enrichissement à la marge des projets en débat. Or, ce que révèle l’examen des procédures dialogiques, à la lumière d’une approche fonctionnelle ouverte, c’est qu’il existe une multitude d’usages possibles du dialogue, qui va bien au-delà des usages convenus. On peut invoquer à l’appui de cette idée la distinction fameuse de Merton entre fonction manifeste et fonction latente ; mais on peut également convenir qu’une fonction n’est jamais que la spécification d’un usage possible, qui ne se confond pas nécessairement avec l’usage réel. Si l’on prend le seul cas du débat public, il existe, comme le suggère Mermet, une polychrésie du débat public, une multiplicité d’usages possibles, au-delà des usages convenus12.

43L’attention pour les conditions pré-dialogiques ou para-dialogiques du dialogue montre qu’il existe toute une « ingénierie de la discussion », de même qu’il existe dans son versant politique toute une ingénierie de la délibération et de la participation. Cette ingénierie constitue une « logistique du dialogue » qui, sous couvert d’organisation technique, est en réalité un ensemble d’opérations hautement politiques qui produisent un cadrage matériel ainsi qu’un cadrage intellectuel de l’échange. Elle relève parfois d’un bricolage procédural entre une multitude d’enjeux et de contraintes qui s’imposent aux organisateurs d’un dialogue, sous la forme d’un débat. Par exemple, dans un débat public, le fait que l’on soit tenu de poser des questions écrites, au détriment des questions orales, constitue assurément un cadrage matériel, mais aussi sans doute un cadrage intellectuel, qui impacte le contenu même des échanges.

44Au final, le dialogue et ses déclinaisons concrètes en politique, qu’il s’agisse du débat public, du jury citoyen ou du forum hybride, est un instrument qui peut être utilisé à des fins assez diverses. C’est en ce sens, également, que, à la tentative de détermination procédurale répond l’indétermination processuelle de l’interaction dialogique entre les différents acteurs.

La critique du descriptivisme et du prescriptivisme

45Enfin, la critique du dialogue porte sur la question cruciale de la méthode, le descriptivisme ou le prescriptivisme, qui est privilégiée afin de rendre compte du dialogue, de sa procédure et de son processus. D’un côté, dans une approche scientifique du dialogue, il est de bon ton de s’en tenir à une approche descriptive ou factuelle des choses, de se replier sur l’observation des faits sans céder à la facilité d’une interprétation hypothétique. D’un autre côté, dans une approche morale du dialogue, il importe de souligner la dimension prescriptive ou normative, de pointer le caractère idéal des règles auxquelles sont censés se soumettre les acteurs. La donne se complique encore lorsque, dans une visée de fondation du dialogue, on tente de tenir ensemble les faits et les normes en privilégiant une articulation descriptive-prescriptive, au risque de produire ainsi un équilibre instable.

46La méthode scientifique, celle des sciences sociales, enjoint de ne pas multiplier inutilement les interprétations de la conduite des acteurs. Dans certaines versions radicales, comme celle de l’Acteur-Réseau inspirée par l’ethnométhodologie, il s’agit de s’en tenir à la description pure des actions des acteurs. Il s’ensuit qu’il est prohibé pour le sociologue ou le linguiste d’invoquer d’éventuelles structures ou cadres d’arrière-plan des acteurs qui conditionnent leur action et permettraient d’en donner une explication. Il faut s’en tenir à l’avant-plan de l’interaction elle-même, aux faits de discours et de conduite, sans se référer à des intentions ni à des habitus au sens de Bourdieu. C’est oublier un peu vite que la description ne se cantonne pas à l’apparence et suppose, même sur un plan factuel, de produire une interprétation, aussi minimale soit-elle. C’est tout le sens de la distinction proposée par Geertz, empruntée à Ryle, entre la description brute (thin description) et la description dense (thick description) : la première relève de ce qui est observable en dehors de toute information contextuelle et la seconde, à un niveau logique supérieur, renvoie à une information enrichie d’éléments contextuels13. Il existe chez Geertz des schémas d’interprétation des faits de discours et de conduite qui peuvent éventuellement donner lieu à des conflits d’interprétation14. Cependant, à partir du moment où l’on admet « l’épaisseur de la description » en science sociale, sa référence à un code ou une convention d’arrière-plan, il est possible de faire le lien avec l’avant-plan de l’interaction, en particulier dans le cas de l’interaction dialogique.

47À l’opposé, la méthode morale, celle de l’éthique du dialogue ou de la discussion, enjoint de ne pas se limiter à la description des faits, au motif que les règles de l’échange discursif sont avant tout des normes. Dès lors, il s’agit d’échapper à la réduction de la morale à la science qui ne manque pas de se produire lorsque, dans un esprit inspiré par le positivisme, il n’est question en matière d’éthique que d’une « science des mœurs », à la façon de Schlick. La critique de Kelsen, malgré son ancrage dans le positivisme, demeure éclairante de ce point de vue, qui estime que Schlick confond la norme et la définition de l’action conforme à une norme. Le concept d’action conforme à une norme (ou d’action bonne) contient, selon Kelsen, trois éléments qui en constituent la définition : la norme, l’action, et la conformité, soit la relation entre l’action et la norme. Le concept d’action bonne ne dit effectivement pas (ou son sens n’est pas) qu’une action doit être conforme à une norme donnée, mais seulement que, si elle ne correspond pas à cette norme, elle n’est pas une action bonne. En revanche, la signification de la norme (c’est-à-dire ce qu’elle dit) est bien que l’action doit lui être conforme : pour Kelsen, l’action bonne est bonne, non pas parce qu’elle est conforme au concept d’action bonne, mais parce qu’elle est conforme à la norme15. L’interprétation de l’éthique comme « science des faits » tient d’une confusion entre les actes qui posent les normes (lesquels actes sont des faits) et les normes elles-mêmes qui ne peuvent pas être réduites à des faits et qui sont la signification des actes qui les posent.

48Le problème de la distinction entre fait et norme se complique toutefois dès lors que des penseurs dialogiques, à l’instar de Habermas, fondent leur méthode prescriptive-normative sur une méthode descriptive-factuelle, en produisant ainsi une articulation de la science et de la morale. Ils admettent cependant que des normes peuvent être considérées alternativement dans un sens descriptif et dans un sens prescriptif et qu’il convient de ne pas confondre les deux interprétations16. C’est toute l’ambiguïté de cette approche qui met en tension la factualité et la validité, tension qui se déclare au plan théorique, mais que l’on retrouve au plan pratique dans toutes les controverses aussi bien scientifiques que sociales sur la normativité des normes.

Une pensée « post-dialogique » ?

49Il est devenu commun à la suite de Habermas d’associer le dialogue ainsi que la doctrine qui s’en réclame, le dialogisme, à la « pensée post-métaphysique ». Cette forme de pensée caractéristique de l’époque manifeste la sortie de la « pensée métaphysique » et substitue le paradigme de la communication à celui de la conscience. Ainsi, de même que la communication fonctionne comme un médium générique, l’activité de communication ou agir communicationnel apparaît comme le mode normal de l’échange humain dans la vie sociale. De plus, le dialogisme dans sa forme rationnelle, la raison dialogique, propose de faire de la discussion argumentée visant la compréhension et l’entente mutuelles la condition de tout discours valide.

De la pensée dialogique à la pensée post-dialogique

50Le principe du dialogue n’est pas seulement une construction théorique, il a également une portée pratique : il se retrouve de façon explicite ou implicite dans des dispositifs concrets de démocratie délibérative et participative, tels que les débats publics, ou les jurys citoyens, de même que dans les dispositifs d’enquête ou de recherche coopérative, tels que les forums hybrides. On peut définir de façon sommaire le lien entre délibération et participation démocratique comme le procès dynamique d’inclusion des citoyens dans des arènes de discussion, de gestion et de décision plus ou moins ouvertes au jeu de la démocratie et qui visent des affaires publiques et des biens communs. De même, on peut définir la recherche coopérative comme le procès dynamique de la recherche menée dans le cadre d’un échange entre experts et profanes au moyen de la traduction, de l’hybridation et de l’apprentissage et visant une construction en commun (co-construction) des connaissances. Le lien entre procédure dialogique, démocratie participative et recherche coopérative est explicite dans certains écrits relatifs à la coopération des acteurs17.

51Assurément, la philosophie de Habermas n’épuise pas le spectre de la pensée dialogique, et il convient de garder à l’esprit les contributions majeures d’autres penseurs majeurs, tels que Apel, Jacques, Van Eemeren et Grootendorst, ou même Latour et Callon, pour ne citer qu’eux. Cependant, au cœur du problème de la pensée dialogique se trouve la question de l’articulation entre le fait et la norme de la communication, entre le processus et la procédure, entre le descriptif et le prescriptif. Habermas de ce point de vue incarne au plus haut point la tension d’une pensée post-métaphysique qui emprunte la voie d’un procéduralisme dialogique et affiche sa neutralité à l’égard des conceptions substantielles. Or, les procédures de dialogue censées être neutres sont en réalité d’emblée normatives dans leur conception, leur production et leur utilisation en contexte, de même que dans leur réception par les acteurs.

52Il est manifeste qu’une grande partie de la discussion dans les débats publics concerne précisément les conditions et règles de la discussion (le « débat sur le débat »), lesquelles sont souvent l’objet d’une contestation et d’une négociation. En outre, dans de multiples arènes, en particulier celles du monde du travail, les conditions de la situation réelle de parole paraissent très éloignées de la situation idéale. Cela n’empêche pas les différents acteurs de reconnaître souvent l’utilité du dialogue, mais un dialogue sous contrainte capable d’articuler de façon plus complexe la discussion, la persuasion et la négociation, de même que l’entente et le conflit. Enfin, pour paraphraser Habermas il semble que la prétention à la validité universelle de la pensée dialogique laisse de côté les éléments du contexte au sens large, incluant aussi bien les structures que les situations. En particulier, il apparaît que la force du meilleur argument, principe cardinal de la discussion rationnelle, n’est pas intrinsèque, mais bien extrinsèque, en ceci qu’elle dépend du référentiel des acteurs en présence.

53L’ensemble de ces limites de la pensée dialogique, incarnée de façon exemplaire par les travaux de Habermas ou Jacques, suggère d’explorer la voie dite par convention « post-dialogique ». La pensée post-dialogique dans son principe ne renie pas l’importance du dialogue pour la vie sociale, eu égard à sa fonction majeure de canalisation de la violence physique et d’apprentissage. Cependant, elle suggère de tenir le dialogue pour une forme d’échange social couvrant un spectre beaucoup plus large que celui de la discussion rationnelle, de sorte qu’elle s’apparente plus à une sorte de « gradient dialogique » (Corroyer). En outre, elle suggère que le dialogue dans sa forme procédurale porte en lui une indétermination processuelle qui laisse ouverts de multiples cadrages thématiques, problématiques et stratégiques possibles. Enfin, elle suggère que le dialogue en tant que procédure dialogique doit tenir compte des référentiels monologiques des acteurs, lesquels, au-delà des données situationnelles, révèlent les données structurales de l’échange. Il s’agit en l’occurrence des habitus, dispositions, arrière-plans (« Background » ou « Hintergrund ») et autres modes révélant l’intentionnalité des acteurs (croyances, désirs, émotions, attentes, évaluations, etc.).

54Ainsi, il existe des contextes d’échange qui ne satisfont pas et ne satisferont sans doute jamais les critères propres aux situations de paroles « libres de contrainte », ni ne permettent le moindre « échange constructif », un peu sur le modèle du dialogue de sourds. De tels contextes ne sont pas pour autant dénués de sens, ni d’enjeu ou de portée au regard des possibilités qu’offre le conflit, précisément, mais aussi la persuasion, la négociation ou la décision. Ces divers plans ou horizons peuvent du reste constituer pour ainsi dire l’accompagnement, le prolongement ou le dénouement de la discussion proprement dite. Dans ces milieux, les asymétries ou antagonismes divers entre partenaires, que ce soit en termes de positions et de dispositions, de savoirs et de pouvoirs, d’intérêts, de compétences et de ressources rendent la communication ou la discussion problématique – c’est-à-dire difficile, toujours contrainte, souvent conflictuelle et parfois violente. Ces difficultés se manifestent en outre au sein même des dispositifs délibératifs tels que les débats publics ou les conférences de citoyens qui sont censés fonctionner comme autant d’institutions dialogiques optimales. Celles-ci au demeurant sont au service de toute une gamme à géométrie variable de prestations et de performances, au sens parfois aussi vague que fluctuant : information, consultation, concertation, délibération, participation, coordination, coopération.

55L’idée fondamentale du post-dialogisme est que le dialogisme doit composer avec des situations de parole et des contextes d’échange et d’activité dans lesquels la communication et la discussion ne peuvent satisfaire les normes d’argumentation, de liberté, d’égalité, de sincérité, ou d’inclusion. Il est admis à titre d’hypothèse que les relations antagoniques ou asymétriques entre acteurs ne sont pas absentes des contextes de communication optimaux définis en termes de qualité procédurale de la discussion. À plus forte raison, elles sont manifestes dans des contextes de communication non optimaux, où ces relations antagoniques et asymétriques sont normales et parfois maximales en intensité. De façon générale, la pensée post-dialogique, en tant cadre de référence alternatif à celui de la pensée dialogique, pose que les conditions dialogiques de l’échange discursif s’articulent avec un ensemble de conditions non dialogiques dont dépend le processus du dialogue, au-delà de la seule procédure. Elle pose également que l’échange discursif en tant que tel n’est ni une condition suffisante, ni même une condition nécessaire de la résolution des conflits, ce en quoi il ne représente qu’une partie de l’échange social.

Les questions de la critique

56Un certain nombre de questions constituent le fil conducteur de l’ouvrage Critiques du dialogue :

  1. En quoi la « pensée post-dialogique » se différencie-t-elle de la « pensée dialogique » ou de la « pensée post-dialogale » qui demeure inscrite dans le dialogisme ?
  2. La pensée post-dialogique désigne-t-elle un paradigme unifié alternatif au dialogisme, ou un ensemble d’approches issues de plusieurs disciplines qui entendent seulement se démarquer du dialogisme ?
  3. Comment situer la pensée post-dialogique par rapport aux œuvres de Habermas, de Jacques, de Latour et Callon et d’autres représentants éventuels du dialogisme (Bakhtine, Van Eemeren, Grootendorst,…) ?
  4. Dans quelle mesure le post-dialogisme permet-il de surmonter les écueils et les limites du dialogisme présent dans les dispositifs de démocratie délibérative et participative et de recherche coopérative ?
  5. Dans quelle mesure l’intégration du conflit et des émotions dans un processus d’échange entre acteurs peut-il favoriser le changement des attitudes des acteurs ?
  6. Comment penser le dialogue dans des contextes non optimaux et pourtant procéduralisés, tels que les débats publics, ou les jurys citoyens ?
  7. Dans quelle mesure le dialogue s’articule-t-il ou favorise-t-il le passage à l’action de la société civile, notamment en matière d’enquête du public ?
  8. Quels genres d’épreuve les contextes d’échange non optimaux de nature antagonique ou asymétrique font-ils subir au dialogisme ?
  9. À quelles conditions le dialogue est-il possible dans le contexte du monde du travail et de l’activité humaine ?
  10. Quelles conséquences peut-on en tirer sur la politique environnementale et la transition écologique, au-delà du paradigme du développement durable ?

57C’est à ces questions que notre ouvrage composé d’un ensemble de contributions issues de disciplines et d’auteurs divers tente d’apporter des éléments de réponses, du moins autant que le permet une succession d’éclairages multiples. Bien entendu, un ouvrage écrit à plusieurs mains ne peut prétendre posséder l’unité de forme et de fond qu’un auteur unique est en mesure de revendiquer. Mais, comme le lecteur pourra en juger, l’ouvrage possède une cohérence d’ensemble qui tient à la transversalité de ce qui constitue son fil conducteur : les critiques du dialogue. Le lecteur pourra nous reprocher, peut-être à juste raison, d’avoir préféré le titre de « Critiques du dialogue » à celui de « Critiques du dialogique », qui serait peut-être plus exact. Mais il comprendra aussi que, si cet ouvrage s’adresse à un public d’universitaires, étudiant, enseignant ou chercheur, il est aussi susceptible d’intéresser un public plus large pour qui le terme « dialogue » est plus signifiant que celui de « dialogique ». Ceci étant dit, l’un des enjeux majeurs de l’ouvrage se trouve être précisément le rapport du dialogue et du dialogique examiné dans tout le spectre de la théorie et de l’empirie, de la méthode et de la pratique…

Notes de bas de page

1 L’article de Bernard Manin, « Volonté générale ou délibération. Esquisse d’une théorie générale de la délibération politique », Le Débat, no 33, janvier 1985, apparaît comme un des articles pionniers en la matière.

2 Préface rédigée par le Comité Editorial, « Dispositifs participatifs », revue Politix no 75, 2006.

3 Herbert Simon (1980) « From substantive to procedural rationality», in Latsis, S. (éd.) Method and appraisal in economics, Cambridge: Cambridge University Press.

4 « Ce qui compte se sont les procédures, les seules procédures, les règles d’organisation de ces débats et de ces discussions. On ne découvre pas la volonté commune par hasard. Il y faut des règles impitoyables », Callon, Lascoumes et Barthe (2001) Agir dans un monde incertain, Seuil, Paris.

5 Bruno Latour (1999) Politiques de la nature, La Découverte, Paris.

6 Mark Maesschalk (2001) Normes et contextes, Olms.

7 Sylvain Lavelle, Stephen Rainey (2013) “Transformation of proceduralism. From contextual to comprehensive”, in Fernand Doridot et alii., Ethical governance of emerging technologies development, IGI Global, New York.

8 Sur le débat sur le débat, cf. : Sandrine Rui (2004) La démocratie en débat, Armand Colin, Paris.

9 Comme le suggère Corroyer, « il faut dédoubler chacun des termes afin de saisir les enjeux du glissement d’un niveau à l’autre, lequel revêt une portée considérable. Ainsi, l’une des références centrales du tournant délibératif, l’éthique de la discussion, se fonde sur une liaison orientée entre l’intercompréhension (consensus-2) et l’approbation (consensus-1), à partir du double sens de la locution allemande einverständnis : comprendre, ce serait saisir les raisons d’acquiescer ; l’intelligibilité d’un énoncé n’étant plus séparable de son acceptabilité, la signification comprise de la validité accordée », in Grégory Corroyer (2014) « Consensus/Dissensus », Dictionnaire critique et interdisciplinaire de la participation.

10 C’est ce que l’on pourrait appeler le Principe de Distance de Meyer, qui s’oppose au Principe de Discussion de Habermas, in Michel Meyer (2010) Principia rhetorica, PUF, Paris.

11 Axel Honneth (2010) La lutte pour la reconnaissance, Éditions du Cerf, Paris.

12 Francis Chateauraynaud (2011) Argumenter dans un champ de forces, Pétra, Paris, ainsi que Marie-Anne Paveau (2006) Les pré-discours, Presses Sorbonne nouvelle, Paris.

13 C’est toute la différence, par exemple, entre une contraction de paupière (« fait brut ») et un clin d’œil (« fait épais ») qui implique l’existence d’un code ou d’une convention pour que la contraction soit identifiée comme un signe, in Gilbert Ryle (1971) « The Thinking of Thoughts. What is Le penseur doing ? », in Collected Papers, Londres, Hutchinson, t. II.

14 Clifford Geertz (1998) « La description épaisse. Vers une théorie interprétative de la culture », Enquête, no 6, p. 78.

15 Christian Bonnet (2001) « Le positivisme éthique de Schlick », Les études philosophiques, no 3, p. 58.

16 La tension entre la factualité et la normativité : « La validité exigée aussi bien par nos énonciations que par nos pratiques de justification se distingue de la valeur sociale aussi bien des normes purement factuelles que des attentes purement habituelles ou stabilisées par des menaces de sanctions… D’un point de vue à chaque fois différent, l’acteur attribuera à une prescription valide, soit le statut d’un fait ayant des conséquences prévisibles, soit le caractère déontologiquement obligatoire d’une attente de comportement normative. La validité juridique d’une norme signifie que les deux aspects sont garantis : à la fois la légalité du comportement au sens d’une obéissance moyenne à la norme, si nécessaire obtenue au moyen de sanctions, et la légitimité de la règle elle-même, rendant à tout moment possible une obéissance à la norme en raison du respect de la loi » (« Médiation entre factualité et validité », Jürgen Habermas (1997) Droit et démocratie, Gallimard, Paris, p. 44-45).

17 « Les procédures dialogiques (…) sont destinées à organiser une recherche coopérative entre spécialistes et profanes », Callon et alii. (2001) Agir dans un monde incertain, Seuil, Paris, p. 340.


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