La Bibliothèque générale des sciences sociales (1898-1913) : science et engagement1
p. 299-322
Texte intégral
1L’objectif de cette étude est de réfléchir à la vulgarisation scientifique et d’en démontrer l’importance pour la constitution d’un corpus thématique et méthodologique dans les disciplines en voie d’institutionnalisation. Même si l’intérêt associé à ce type de publication est souvent lié à ses effets immédiats dans l’espace social ou aux circuits de vente à court terme, on ne peut négliger leur action potentielle sur les débats disciplinaires, notamment lorsque les agents accrédités par leurs pairs en font eux-mêmes un véhicule des polémiques « savantes ». Dans la France de la fin du XIXe siècle, les catalogues éditoriaux représentent une source privilégiée pour comprendre la diversité des significations et fonctions dévolues à ce que l’on appelait alors les « sciences sociales », à un moment où le degré d’institutionnalisation de ces disciplines était encore faible. Dans la mesure où les catalogues classent les objets d’études en fonction de leurs thématiques et les auteurs en fonction de leur public cible ainsi que de leur mode d’insertion sur le marché éditorial, on peut les considérer comme l’expression des conceptions en jeu dans les polémiques autour de la légitimation et de l’institutionnalisation de disciplines émergentes.
2La collection Bibliothèque générale des sciences sociales(Bgss), fondée par Félix Alcan en 1898, est un cas assez significatif, puisque elle s’inscrit dans une décennie marquée par la concurrence opiniâtre entre des conceptions ouvertes, appliquées et des conceptions théoriques plus restrictives. Dirigée par une femme sans bagage universitaire, Jeanne Weill (connue sous le pseudonyme de Dick May), pour laquelle fut créée la fonction alors peu commune de « secrétaire général », la collection de la Bgss était vouée à la publication des cours et des conférences de deux institutions privées d’enseignement supérieur, fondées pendant la même décennie : le Collège libre des sciences sociales en 1895 et l’École des hautes études sociales en 18992.
3Si l’on considère le profil non universitaire de Dick May et l’ouverture de ces écoles au « grand public », on pourrait en déduire que les collaborateurs de la collection étaient majoritairement des intellectuels « indépendants », c’est-à-dire des outsiders par rapport au monde académique, naturellement plus portés vers la vulgarisation scientifique. Le catalogue de la collection surprend pourtant par le profil de ses collaborateurs : outre les personnalités déjà pressenties venant des milieux de la politique, de la bureaucratie et du journalisme, la collection a aussi publié d’innombrables auteurs de renom – particulièrement des professeurs des facultés littéraires. On peut donc se demander quels ont été les facteurs sociaux et intellectuels qui ont contribué au recrutement des auteurs et si l’on peut identifier des différences entre les intellectuels « indépendants » et les professeurs reconnus. Ensuite, on pourra se demander quels collaborateurs jouissaient de la plus grande légitimité dans les milieux scientifiques, sans négliger la question des possibles bénéfices matériels et symboliques d’une collaboration à la Bgss. Enfin, on se demandera quelle conception des sciences sociales fut élaborée par le groupe de professeurs de la Bgss, une fois atteint un consensus minimum sur la définition et la fonction des sciences sociales, dans ce qui les opposait à la sociologie de Durkheim.
4Il convient ici de souligner que la collection s’inscrivait dans un processus historique double et apparemment contradictoire : d’une part la différenciation interne des élites intellectuelles, résultant de l’autonomisation de la vie académique par rapport à la vie mondaine ; d’autre part le rapprochement de certains cercles universitaires avec le gouvernement républicain. Il s’agit donc d’une période très particulière dans laquelle le recul de la pression politique exercée sur l’ensemble de l’université a eu pour effet d’orienter les professeurs dont la pratique était « engagée » (pratique caractérisée par un discours unique et le privilège accordé aux disciplines « appliquées ») vers des institutions privées et/ou vers des collections de vulgarisation, transférant par là-même à ces espaces les discussions entre pairs sur les disciplines constituant un « danger » potentiel.
Des écoles privées à la Bgss
5Entre la dernière décennie du XIXe siècle et la première du XXe, d’innombrables sociétés ou associations privées furent fondées, principalement sur les bases de la loi de 19013. À cette époque, marquée par le choc idéologique causé par la loi de séparation de l’Église et de l’État de 1905, nombre de ces associations revêtaient un caractère anticlérical ou se fondaient du moins sur des valeurs laïques. Le cas de l’École des hautes études sociales (Ehes) me semble représentatif de ce point de vue, car son but était précisément de promouvoir un type d’« enseignement social » concurrent de celui qui était dispensé dans les écoles confessionnelles4. En même temps, cette école était le siège de tensions dues à la diversité des attentes sur sa fonction, du fait du recrutement libre de ses conférenciers5. Si, du point de vue de ses dirigeants, qui étaient majoritairement des « intellectuels influents », on entendait promouvoir une culture morale et civique s’adressant à un public de professionnels de niveau moyen, les pratiquants plus « autorisés » des sciences sociales, bref, les professeurs attachés aux nouvelles disciplines « sociales », avaient pour objectif de diffuser des concepts et des pratiques scientifiques précises6. Entre ces deux extrêmes, l’Ehes a accueilli une large gamme de positions. Cette même diversité se retrouve dans la Bgss, qui publiait une partie des conférences de l’Ehes. Il y a cependant une différence notable : alors que l’école, entre 1900 et 1910, a reçu environ six cents collaborateurs, la collection a publié, entre 1898 et 1913, seulement deux cents auteurs – les causes de cet écart ne peuvent pas être discutées dans les limites de ce texte, mais il s’explique sans doute en partie par l’engagement plus limité des « scientifiques purs ». Ces derniers ont donné des conférences à l’École, comme Durkheim, mais ils ont refusé de publier dans la collection7.
6Dans l’espace éditorial, la publication d’ouvrages scientifiques portant sur le « social » est devenue un objet d’investissement pour de nombreux éditeurs. D’après Mosbah-Natanson, il faut prendre au sérieux la déclaration des contemporains suivant laquelle la « sociologie » est devenue une « mode » à l’époque, le terme même ayant acquis un cachet symbolique très prisé. Parler de « mode » pour l’histoire d’une discipline peut sembler étrange, ajoute-t-il, mais cela permet d’incorporer des publications destinées au grand public à des études disciplinaires8. À l’époque, cinq collections occupaient la presque totalité de ce qui se publiait en sciences sociales ou en sociologie9 : la collection Bibliothèque sociologique internationale de l’éditeur Giard & Brière, dirigée par René Worms ; la collection Bibliothèque de philosophie scientifique de Flammarion, dirigée par Gustave Le Bon ; la collection Bibliothèque de sociologie de l’éditeur Octave Doin, dirigée par Gaston Richard ; et les deux collections de l’éditeur Félix Alcan, la Bibliothèque de philosophie contemporaine et la Bibliothèque générale des sciences sociales, respectivement dirigées par Alcan lui-même et par Dick May10. Elles ont toutes publié, en plus des intellectuels indépendants, des auteurs attachés à l’université, dont le pourcentage constitue un baromètre pour mesurer leur degré de légitimité. De ce point de vue, la collection jouissant de la plus grande légitimité était sans aucun doute la Bibliothèque de philosophie contemporaine d’Alcan, à laquelle s’opposaient la collection Le Bon, plus commerciale, celle de Dick May, plus engagée, et celle de René Worms, d’obédience juridique11. À l’exception de la collection Flammarion, elles ont toutes adopté la terminologie de l’époque, affichant « sociologie » ou « sciences sociales » dans le titre ou le sous-titre de leurs catalogues, ainsi que dans une grande partie des titres de leurs ouvrages.
7Le spectre thématique de la Bgss, à la différence des autres collections, était large, son catalogue comprenant autant de matières juridiques et économiques associées à la « question sociale » que de matières philosophiques et pédagogiques associées à la « question morale ». Entre 1898 et 1913, la collection a publié environ 46 titres12. Dans le domaine des études juridiques et économiques, ses sujets de prédilection étaient l’« économie sociale » (législation industrielle et du travail, assistance sociale et coopération) et la doctrine sociale (socialisme, marxisme, catholicisme social, anarchisme). Il s’agissait de thématiques exclues de l’université ou qui ne se situaient qu’à sa périphérie. Le noyau des études philosophiques était constitué par l’enseignement de la morale, particulièrement la relation entre morale, religion et éducation ; clairement liées à la séparation de l’Église et de l’État, ces questions étaient centrées sur la création d’une nouvelle morale sociale, laïque, ainsi que sur le programme du républicanisme radical. L’enseignement de cette morale sociale était périphérique dans les facultés de lettres – mais on la trouvait par exemple dans les cours de Durkheim à Bordeaux et à partir de 1902 à la Sorbonne – où l’approche était plus théorique qu’appliquée. Du point de vue des hiérarchies entre disciplines, la collection avait pour but de réunir le « supérieur » (ou moral) à l’« inférieur » (ou matériel), dans un contexte éditorial où les philosophes/historiens étaient prédominants par rapport aux juristes/économistes13.
8Bien que bénéficiant du prestige de la Bibliothèque de philosophie contemporaine d’Alcan, la Bgss s’en différenciait selon Dick May par l’importance accordée à l’application de la théorie et par l’orientation grand public14. En fait, alors que la première publiait des thèses universitaires et des traductions d’auteurs « classiques », la seconde publiait plutôt sur des thématiques d’actualité. Ainsi, la relation entre l’université et l’Ehes était homologue à celle qui existait entre la Bpc et la Bgss, ce qui explique les critiques adressées à la collection (et à l’Ehes) par les « scientifiques purs », comme Durkheim, qui voyait dans ces initiatives un « abaissement » des sciences sociales et s’étonnait d’y voir ses collègues de l’université.
De Félix Alcan à Dick May : normaliens et journalistes
9La collection Bgss doit beaucoup aux réseaux de Félix Alcan et à son engagement dans l’affaire Dreyfus. Elle a joué un rôle important dans le processus de transformation de la maison d’édition dans le contexte des crises politiques et sociales de la fin du XIXe siècle ; en effet, elle témoignait d’une nouvelle politique éditoriale orientée vers les causes politiques et sociales en dépit de l’habitude d’Alcan de séparer ses convictions personnelles de son activité professionnelle15. Alcan était l’ami intime de plusieurs membres de la collection, parmi lesquels on peut citer Alfred Croiset – condisciple de l’École Normale dans les années 1860, directeur de l’École des hautes études sociales, et qui fut l’un des membres les plus actifs de la collection Bgss16. Il appartenait à un cercle (et à une génération) qui prétendait rénover les Humanités à partir de la science positive, sans pour autant sacrifier les valeurs propres à la culture française et à la formation de l’esprit17. Cela signifie qu’il adopta une position modérée dans les débats de la fin du siècle sur la séparation entre sciences sociales et philosophie ou, de manière plus générale, sur les relations entre culture scientifique et culture littéraire. Il illustrait l’esprit de diplomatie de l’ancienne Sorbonne18.
10La rencontre entre Alcan et la future secrétaire de la collection, Dick May, se fit probablement par l’intermédiaire d’Alfred Croiset, alors directeur de la Faculté de Lettres de Paris et ami intime de Dick May19. L’un des endroits possibles de leur rencontre fut le salon de Madame Alcan, fréquenté par les collaborateurs de l’éditeur – connus pour leur « solidarité lorraine, leurs affinités judéo-protestantes et des amitiés républicaines autour de l’université »20. L’histoire de Dick May est peu connue21. Elle est arrivée à Paris en 1885, après la mort de son père, sans ressources ni moyens d’existence22. Dépourvue de titres universitaires elle a commencé à travailler comme journaliste, malgré ses prétentions littéraires, jusqu’à ce qu’elle devienne secrétaire du comte de Chambrun23. Son rapprochement avec les milieux des héritiers de Le Play est lié au souhait de Chambrun de financer des institutions libres de « sciences sociales », comme le Musée Social. En même temps, grâce aux œuvres éducatives de Chambrun à l’université, comme le financement des cours d’économie sociale, Dick May a pu intégrer les milieux académiques. Sa rencontre avec Ernest Lavisse est ainsi due à des négociations sur le type de cours à donner et de professeurs à recruter24. Sa première alliance avec les héritiers de Le Play, proches du Musée social, qui fut immédiatement dénouée au nom de l’alliance avec Lavisse, lui a rapidement apporté un assez large capital de relations sociales chez les hommes politiques et les intellectuels influents25. En tant que secrétaire du Collège, de l’Ehes et de la collection Alcan, elle a conquis une certaine visibilité sociale, sans pour autant posséder de prestige proprement intellectuel : outre le fait qu’elle était une femme dans un monde masculin, elle était une intellectuelle indépendante dans un monde de diplômés. De sorte qu’elle n’a pu maintenir sa présence dans cet univers que grâce aux tâches administratives, au travail bureaucratique et de relations publiques26.
11Du point de vue de la hiérarchie des disciplines, on peut observer une homologie entre la position de Dick May par rapport à celle de Félix Alcan et la position des « sciences sociales » par rapport à la philosophie dans l’enseignement supérieur. Ce n’est pas un hasard si Durkheim méprisait Dick May, si Espinas avait critiqué l’initiative de la collection et si Hubert avait refusé de faire une conférence à l’École. Deux décennies après sa fondation, le nom de la collection de Dick May était encore considéré comme une marque de manque de prestige par les philosophes de l’université27.
La collection Bgss : thèmes et auteurs
12La collection Bgss peut être subdivisée en deux types de publications : les travaux individuels et les recueils d’articles, qui correspondent dans une grande mesure aux deux sections principales de l’École des Hautes Études Sociales – l’École Sociale et l’École de Morale. Cette différenciation est significative, car elle permet de distinguer le degré d’investissement des auteurs dans la collection – sachant qu’un article en requiert moins qu’un livre, mais aussi que l’auteur d’articles en plus grand nombre démontre une adhésion plus grande à l’orientation de la collection28. En même temps, ces deux types de textes peuvent revêtir une importance plus ou moins grande en regard de l’ensemble de l’œuvre de chaque auteur.
13Entre 1898 et 1913, la Bgss a publié officiellement 46 volumes29. Sur la totalité, environ 60 % sont des ouvrages individuels et 40 % des recueils d’articles. Les recueils contiennent principalement les conférences faites à l’École de Morale, alors que les ouvrages individuels sont tirés de conférences faites à l’École Sociale. Si nous considérons la spécificité des objets d’études, nous obtenons le tableau suivant : l’éducation, la morale et la religion représentent environ 45 % des publications ; l’économie sociale (travail, prévoyance, hygiénisme, assistance sociale et criminologie) ainsi que les doctrines sociales (marxisme, socialisme, anarchisme) autour de 35 % des volumes ; les faits sociaux et économiques ainsi que les méthodes de recherche environ 20 %. Cela signifie donc que, de fait, la collection a publié beaucoup plus dans les domaines « appliqués » ou encore subordonnés à une orientation politique ou idéologique immédiate que dans ceux, plus modernes et scientifiques, des méthodes et de l’étude des faits sociaux. Or, cette prise de position était prévisible dès lors que la stratégie d’engagement de la Bgss par rapport à la Bpc correspondait à la position de l’Ehes vis-à-vis de l’université. Par contre, l’absence de pratiques engagées du côté des institutions les plus légitimes n’a pas débouché sur le monopole, par celles-ci, des discussions méthodologiques, la Bgss accueillant elle aussi des débats proprement scientifiques. Et cela parce que les auteurs de la collection n’étaient pas recrutés seulement dans le monde politique et journalistique, mais aussi dans l’enseignement secondaire et supérieur.
14La répartition des collaborateurs en fonction de leur catégorie professionnelle et des modalités de publication (individuelle ou collective) montre que le groupe intellectuellement dominant (les universitaires du domaine littéraire et les professeurs du secondaire) publie majoritairement des articles dans des recueils, alors que le groupe socialement dominant (juristes, politiques, fonctionnaires, journalistes) publie de préférence des ouvrages individuels. Ceci s’explique possiblement par le fait que les professeurs avaient accès à d’autres éditeurs et/ou collections pour la publication de leurs ouvrages, alors que les intellectuels « indépendants » étaient plus tributaires de ce type de collection pour la diffusion de leur travail.
15Si l’on considère seulement les publications individuelles, on observe qu’environ 60 % des auteurs étaient des juristes, des professeurs de droit, des politiciens ou bien des fonctionnaires. Quelques-uns d’entre eux sont des amis personnels de Dick May, comme Gabriel Tarde et Eugène Fournière, alors que d’autres comptent parmi les intimes de Félix Alcan, comme Jean-Marie de Lanessan. Les affinités entre les membres de ce groupe tiennent précisément à leur participation à un type d’institution ou de mouvement réformiste. Certains d’entre eux, comme Maurice Dufourmontelle, Alexis Delaire, Pierre du Maroussem, Edmond Thaler, Edmond Salleiles et Paul Bureau30, étaient affiliés à l’une des sociétés suivantes, fondées par les héritiers de Le Play : Société d’économie sociale, Union de la paix sociale, Société internationale de la science sociale ou Musée social. Dans ce groupe spécifique, à l’exception de Delaire, tous étaient professeurs de droit, pour la plupart dans des écoles privées, et pour les autres à l’université31.
16Une seconde caractéristique peut être relevée chez les auteurs d’ouvrages individuels de la Bgss : la présence d’hommes politiques et/ou de journalistes ayant un passé d’engagement public dans la cause dreyfusarde et en faveur de la laïcisation de l’État. Parmi ces derniers, se trouvaient le républicain radical Paul Strauss, sénateur et ministre de l’Hygiène Publique dans les années 1920 ; Albert Metin, radical-socialiste et anticlérical, député et futur ministre du Travail et de la Prévoyance Sociale ; Julien de Narfon, journaliste et catholique libéral, défenseur de la loi sur le divorce ; Lanessan, député radical et ministre de la Marine dans les années 1890, ainsi que Fournière, député socialiste32. Les affinités politiques, dans le cas de ce groupe, ont été fondamentales pour leur collaboration à la collection.
17À côté de ce groupe, la présence d’Émile Duclaux et de Jacques Bertillon témoigne sans équivoque de la fonction sociale de la science et de l’engagement intellectuel du scientifique au sein de la Bgss. Duclaux, successeur de Pasteur à l’Institut, avait pris position publiquement pour la défense de Dreyfus et avait attaqué les conceptions de Brunetière sur la relation entre science et morale. Contrairement à ce dernier, défenseur du catholicisme et d’une morale traditionaliste, il avait préconisé l’application du « raisonnement méthodique » aux questions publiques33. Jacques Bertillon, statisticien respecté, fut un autre dreyfusard célèbre et un patriote engagé dans la lutte pour la croissance démographique en France.
18Face à ces personnages, la présence des universitaires du monde littéraire présente quelque chose d’intrigant. Outre Charles Seignobos, d’âge déjà mûr au début du XXe siècle, des jeunes comme Henri Hauser, Célestin Bouglé, Guillaume-Léonce Duprat et Charles Andler publient tous dans la collection34. À l’exception de Duprat, tous étaient normaliens et agrégés, ce qui nous amène à la question des possibles bénéfices matériels et symboliques de cette collaboration. En premier lieu, il faut considérer le prestige même de l’éditeur Alcan, avantage symbolique à long terme, malgré l’orientation de la collection ; en second lieu, une certaine pression peut avoir été exercée par les « maîtres », ce qui fut le cas d’Andler s’agissant de Boutroux et de Hauser s’agissant de Lavisse. Le cas de Seignobos, de son côté, est plus connu, mais aussi plus complexe, car à cette époque, il aurait orienté ses publications vers un plus grand engagement et vers une ouverture au grand public. D’après Charle, la constance et la diversité de ses textes journalistiques permettent d’affirmer la « centralité de son investissement et des valeurs politiques » dans son travail, quelque chose que l’auteur lui-même reconnaîtrait comme à « égalité de dignité avec ses réflexions sur la méthode historique »35. Cette diversité et l’habitude de subvertir les hiérarchies académiques permettent de comprendre pourquoi Seignobos publia un ouvrage sur la méthode dans une collection justement destinée au grand public – La méthode historique appliquée aux sciences sociales (1901) – qui s’adresse, comme l’auteur le déclare dans l’introduction, aux spécialistes en sciences sociales et aux historiens.
19Dans le cas des ouvrages collectifs ou des recueils d’articles, on trouve aussi bien des auteurs n’ayant publié qu’un seul article que des auteurs qui en ont publié douze entre 1898 et 1913. En général, chaque volume contient une moyenne de neuf à dix articles, tirés d’une série de conférences faites par des orateurs invités par un coordinateur à l’Ehes. On peut identifier, parmi ces collaborateurs, trois types de catégories professionnelles : des professeurs de l’enseignement secondaire, des professeurs des facultés de lettres et des hommes politiques. Les professeurs du secondaire représentent une faible partie des auteurs, mais ils publient raisonnablement – en moyenne cinq articles par auteur –, ce qui s’explique par le fait qu’ils font partie d’un groupe professionnel qui publie peu traditionnellement et qui trouve dans ce type de collections l’occasion de se faire un nom par des textes courts, d’un degré de généralité relevant de la salle de classe. Se détachent ici Gustave Belot, Marcel Bernès, Alphonse Darlu et Paulin Malapert36. Ces derniers étaient membres de la Société Française de Philosophie et collaboraient à la prestigieuse Revue de Métaphysique et de Morale, institutions qui réunissaient de nombreux alcaniens et qui conservaient des liens forts avec l’université.
20Les professeurs d’université du domaine littéraire représentent, quant à eux, la majeure partie des auteurs, bien que leur contribution soit éparse sur un nombre relativement restreint d’articles (en moyenne deux par auteur). Parmi les plus importants, qui ont publié au moins cinq articles, on trouve Alfred Croiset, Gustave Lanson, Emile Boutroux et Charles Seignobos. Croiset et Boutroux étaient directeurs de l’Ehes et avaient donc un intérêt direct dans la Bgss. Normaliens, ils représentaient, avec Seignobos, les trois grandes disciplines du domaine littéraire de l’université – lettres, philosophie et histoire. De la même façon, Seignobos, Boutroux et Croiset étaient actifs, à ce moment de leur parcours, plus en tant qu’« intellectuels influents » qu’en tant que « scientifiques purs » : leurs trajectoires ascendantes, au plan administratif, généraient des responsabilités d’ordre idéologique et politique. Si bien qu’à partir des années 1920, avec la mort de Dick May, Seignobos allait s’impliquer de plus en plus dans l’École, devenant entre 1933 et 1940 le président de son Conseil de Direction37.
21Ont enfin également publié dans les recueils, des hommes politiques liés à l’enseignement supérieur, comme Léon Bourgeois, Ferdinand Buisson et Eugène Fournière, mais avec un unique article chacun. La spécificité de ces noms est liée à leur formation, car certains d’entre eux étaient titulaires d’un diplôme de doctorat (Bourgeois et Buisson) et d’autres avaient fait carrière dans l’enseignement supérieur (Buisson et Fournière). Ils étaient des hommes politiques d’une nouvelle génération, plus instruits que les « notables » de la génération précédente. Bien que l’Ehes se revendique comme école privée, c’est-à-dire indépendante du pouvoir de l’État, le soutien apporté à l’école et à la Bgss par les secteurs plus « intellectuels » du pouvoir républicain est assez patent. Le contexte y était propice. Avec l’exacerbation des conflits politiques et sociaux de la fin du siècle, une « mission pédagogique » incombait aux hommes politiques, de même qu’une « mission sociale » était confiée aux universitaires. Les nouvelles élites politiques cherchaient ainsi une légitimité par la reconnaissance de leurs qualités intellectuelles. Ce qui leur permettrait de se détacher des sphères établies à droite et à gauche du spectre politique. Si nous considérons l’autonomie croissante de ces sphères, la collection Bgss peut être considérée comme l’expression résiduelle des transferts de trajectoires et de pratiques entre les champs universitaire et politique.
22De ce qui précède, on peut conclure que les auteurs de la Bgss se caractérisent par leur engagement en faveur des causes réformistes et qu’ils s’identifient majoritairement avec le groupe radical. De plus, ils appartiennent aux cercles de Félix Alcan et de Dick May, ce qui signifie qu’ils s’intéressent à la pédagogie des questions sociales. Par contre, il y a une différence importante entre les intellectuels « indépendants » et les professeurs qui publient dans la Bgss : ces derniers ont aussi des raisons de publier dans la collection, qui sont liées aux luttes disciplinaires. Ceci est tellement évident que la Bgss peut être identifiée avec le groupe défendant les « sciences sociales » par opposition à la sociologie durkheimienne, associée aux professeurs et aux intellectuels influents de l’Ehes.
Pour un concept des « Sciences Sociales » à la Bgss
23Selon certains chercheurs, à partir de la fin du XIXe, la sociologie non durkheimienne perdit de sa vitalité ou disparut même de la carte des sciences sociales38. Pourtant, après 1900, d’autres montrent que les publications de la rubrique « sociologie » ne proviennent pas exclusivement de l’école française de sociologie et ne s’inscrivent pas nécessairement dans l’espace philosophique39. Si l’on considère le dynamisme de la Bgss – presque cinquante ouvrages publiés pendant les quinze premières années de son existence – on peut affirmer que les sciences sociales non durkheimiennes ont conservé une certaine vitalité40.
24L’analyse des textes de certains des collaborateurs de la Bgss – en nombre réduit mais significatif de par leur place dans l’enseignement supérieur ou secondaire – indique que la revue a accueilli un groupe d’opposition à la sociologie durkheimienne, et qu’elle a diffusé une conception ample et ouverte des « sciences sociales », qui perdurera tout au long des premières décennies du XXe siècle41. Ce n’est donc pas un hasard si sont réunis dans une même collection des noms de personnalités comme Charles Seignobos (histoire), Marcel Bernès (philosophie), Paul Bureau (droit), Charles Gide (économie) et Gabriel Tarde (psychologie). Ces derniers sont unis par un certain nombre de points communs : la défense d’une conception des sciences sociales en tant que sciences « appliquées » orientées par des valeurs morales ; un éclectisme méthodologique incluant les disciplines traditionnelles ; la réduction du fait social à l’individuel ou à la psychologie de l’individu et, par conséquent, le rejet de la sociologie durkheimienne.
25La carte des débats entre historiens et sociologues a été dessinée par les spécialistes, il y a un certain temps déjà42. Seignobos avait publié, avec Langlois, son célèbre ouvrage Introduction aux études historiques chez Hachette en 1897 et en 1901, La méthode historique et les sciences sociales à la Bgss. Une première définition de Seignobos rapporte que les « sciences sociales », à la fin du XIXe siècle, comprenaient trois branches d’études : 1°) statistique et démographie 2°) études de faits et d’institutions économiques 3°) histoire des doctrines et des théories économiques. L’objet d’étude des sciences sociales se restreindrait donc aux questions économiques et démographiques – domaines « durs » des sciences sociales – considérées d’un point de vue historique ou statistique43. Une seconde définition, plus large, est donnée dans le même ouvrage : les sciences sociales traiteraient aussi des objets « moraux », comme les capacités intellectuelles (science, art, religion etc.), les coutumes, les institutions sociales, les institutions publiques et les relations internationales.44 Pour Seignobos, tout « fait social » ou « institution » tirerait ainsi son origine d’une action individuelle transformée postérieurement en habitude par l’action de l’imitation45. Ainsi, la divergence avec la sociologie durkheimienne devient nette, puisque la causalité est toujours d’ordre psychologique et présuppose l’identification des faits de la « conscience individuelle ». La vision du rôle de l’« individu » dans l’histoire, tout comme celle de la reproduction de la vie sociale par l’imitation le rapprochent de Gabriel Tarde.
26La proximité entre les conceptions de Tarde et de Seignobos a été signalée par Henri Hauser, autre auteur de la collection, qui publia en 1903 un ouvrage chez Marescq sur l’enseignement des sciences sociales, proposant une classification générale de la discipline affinée par rapport à celle de Seignobos. Faisant partie des premiers collaborateurs de l’Ehes, Hauser, normalien et alors professeur à l’université de Dijon, fut comme Seignobos un auteur engagé à l’époque de l’affaire Dreyfus. Il répartit les débats autour de deux conceptions distinctes : une conception restrictive et uniformisatrice (la « science sociale » au singulier) et une autre, plus assimilatrice et diversifiée (les « sciences sociales » au pluriel)46. Alors que Durkheim apparaît aux côtés de Comte et Spencer dans le premier groupe, Seignobos, avec Tarde et les « historiens en général », se trouve dans le second qui est jugé « plus moderne », car incluant diverses branches de la connaissance et « plus modeste », puisque la psychologie individuelle y est au centre de l’explication47. En ce qui concerne l’objet, il identifie deux pôles : celui qui restreint les sciences sociales aux phénomènes de famille, d’économie et de politique, et celui qui inclut les « forces morales et intellectuelles ». Quant à leur fonction, les nouvelles « sciences sociales » au pluriel ne traiteraient (ou ne devraient traiter) que de problèmes « pratiques » - en particulier la question de l’organisation du travail – et pourraient (ou devraient) adopter les méthodes venues de disciplines déjà existantes : politique, droit, histoire, géographie, hygiène morale et pédagogie. La définition des sciences sociales se ferait donc d’un « point de vue social » et non par un objet distinct48. La position assimilatrice, l’œcuménisme qui assimilait certaines disciplines nouvelles (économie, psychologie) à une « philosophie » et à une « métaphysique » s’opposait à la méthode sociologique voulue par Durkheim. En ce sens, en dépit des divergences spécifiques entre les historiens ou entre une histoire politique et une histoire sociale, la position de Hauser impliquait le maintien des hiérarchies entre les disciplines établies, et plus encore, la subordination des sciences sociales à une fonction sociale49.
27La conception des sciences sociales de Hauser peut être mise en équation en partant de l’alliance entre histoire sociale et économie sociale ou, plus concrètement, par le rapprochement entre Charles Gide et Henri Hauser à l’Ehes. Gide était responsable, depuis 1898, du cours d’« économie sociale » fondé par Chambrun à la Faculté de Droit de l’Université de Paris ; il appartenait donc aux cercles de Dick May. Activiste du mouvement coopérativiste français, il cherchait à donner un sens pratique ou appliqué à l’« économie sociale » par opposition à l’« économie politique », matière plus ancienne et donc dominante dans l’enseignement supérieur. Suivant Gide, il était acceptable de mélanger les méthodes inductive et déductive, la recherche empirique/statistique ainsi que la pratique de l’abstraction à partir d’un modèle général. La différenciation qu’établit Charles Gide entre économie politique et économie sociale était basée surtout sur la division entre les « besoins matériaux » et les « valeurs morales », car l’économie politique traiterait d’une activité « spontanée » (irréfléchie/mécanique) des individus dans la vie sociale, alors que l’économie sociale traiterait des pratiques réfléchies/volontaires50. Il cherchait, comme l’ont déjà montré certains auteurs, une troisième voie entre la « morale catholique de la charité » et la « justice (aveugle) du marché » par la filiation à l’école solidariste de Léon Bourgeois. Suivant Gide, « l'Économie sociale cherche surtout à rendre les hommes plus heureux en leur procurant non seulement plus d'aisance, mais plus de sécurité, plus d'indépendance, plus de loisirs et, par conséquent, s'occupe plus spécialement de la classe ouvrière ». Cette façon d’envisager l’économie sociale, plus collectiviste et volontariste, le rapprochait des nouveaux historiens sociaux, même si leurs combats étaient distincts par rapport à l’histoire de chaque discipline. De plus, « l’histoire sociale » et « l’économie sociale » étaient pensées par Gide et Hauser comme des matières orientées vers la pratique, ce qui les plaçait en position subordonnée par rapport à l’économie politique et à l’histoire politique.
28Gide ne croit pas non plus à la sociologie durkheimienne. Lors du premier Congrès de l’enseignement des sciences sociales, qui s’est tenu en 1900, coordonné par Dick May, Gide se livre à une synthèse de l’enseignement des sciences sociales en France51. Au début, sa classification prétend être purement descriptive et le catalogue se propose de suivre l’ordre d’importance des disciplines dans le système d’enseignement français : économie politique ; histoire des doctrines économiques ; science financière ; législation industrielle, coloniale et rurale ; géographie coloniale ; économie sociale ; pédagogie ou science de l’éducation ; statistique et anthropologie. Rejoignant les positions de Seignobos et Hauser, Gide emphatise les objets « matériels » au détriment des objets « spirituels ». Le rejet de la sociologie durkheimienne est explicite, car le cours de Durkheim à Bordeaux est cité en dernier lieu, suivi de l’observation que la sociologie n’est pas encore enseignée de façon régulière, étant donné le « caractère mal défini de la discipline, que je n’ose même appeler science »52.
29L’orientation anti-durkheimienne de la Bgss devient encore plus explicite lorsqu’on inclut Gabriel Tarde parmi ses collaborateurs. Les lettres échangées entre Gide et Tarde révèlent non seulement une sympathie, mais aussi des affinités intellectuelles, car les deux hommes critiquaient la théorie de la valeur du libéralisme économique et cherchaient la base théorique d’une économie solidaire53. Cette interlocution s’exprime publiquement : Tarde fait des références positives à Gide dans son ouvrage Psychologie économique de 1903 et Gide évoque également ce dernier dans le Cours d’économie politique de 1909. En ce qui concerne les relations entre Tarde et Hauser, on trouve à cette époque des faits significatifs. Tarde avait présenté le livre de Hauser sur l’enseignement des sciences sociales en 1903 à l’Académie des sciences morales et politiques54. La façon dont Tarde présente Hauser à l’Académie est représentative des polémiques sur ces disciplines au sein de ce cercle et de la rivalité avec un adversaire commun : « Il [Hauser] se méfie avant tout des entités trop familières à beaucoup de sociologues qui considèrent la société comme une chose en soi ; et rejetant ce ‘choisisme sociologique’, comme il dit, il ne conçoit leur science que fondée sur le terrain solide de la psychologie »55. Hauser et Tarde, mais également Gide et Seignobos critiquaient ce « choisisme » de Durkheim, c’est-à-dire l’idée d’une « conscience collective » au-dessus des consciences individuelles. Le débat entre Tarde et Durkheim et les oppositions autour desquelles il s’est structuré – psychologie/sociologie, individu/société, fins/conditionnants – finissent à la fin du siècle par être intégrées par des institutions anciennes aussi bien que nouvelles : du côté du combat anti-sociologique se trouvent l’Ehes et la Bgss, la Revue internationale de sociologie et l’Académie des sciences morales et politiques56. Tarde a publié à la Bgss, quand il était encore fonctionnaire au Ministère de la Justice et qu’il dépendait de Dick May et de son cercle pour construire sa vie intellectuelle à Paris. Après son entrée au Collège et à l’Académie en 1900, il était naturel qu’il se réfère à Hauser et à Gide, à l’histoire sociale et à l’économie sociale, pour la légitimation de la « psychologie sociale » (ou l’interpsychologie) comme fondement des sciences sociales. Il partageait avec ces auteurs certains aspects de sa vision, comme l’éclectisme, les limites de la science par rapport à ses fonctions morales et l’anti-durkheimisme. De sorte que, bien qu’étant considéré comme un « individu isolé » parmi tant d’autres dans la nébuleuse des sciences sociales de la fin du siècle, il fut très actif dans ces institutions et contribua largement à la formulation d’un consensus minimum sur ces matières.
30Outre les praticiens de l’histoire sociale, de l’économie sociale et de la psychologie sociale cités ci-dessus, la Bgss compte aussi des publications dans le domaine du droit social, comme Le contrat de travail, le rôle des syndicats professionnels de Paul Bureau (1902). Disciple de Le Play et professeur à l’Institut Catholique et à la Faculté Libre de Droit de Paris, Bureau était un catholique républicain, dreyfusard et libéral, ce qui explique sa collaboration avec la Bgss57. Auteur d’innombrables textes de droit international, de droit social et sur les institutions juridiques, Bureau voulait « fonder moralement » la vie privée et la vie publique par un changement « dans la discipline des mœurs et dans la moralisation de chaque individualité ». Cette tâche devait être confiée « à certains hommes d’élite », « animés d’une haute moralité, [et chargés] de montrer la voie »58. Même si son élitisme peut le distancer du volontarisme de groupe, sa conception moraliste – c’est-à-dire l’autonomie des représentations individuelles par rapport aux faits « matériels » – le rapproche de la conception des sciences sociales de la Bgss, de même que sa méthode empirique – au point que Henri Hauser le félicite de « ramener la sociologie leplaysienne des générations hâtives et quelque peu nébuleuses vers la véritable méthode d’observation »59. Sa prise de distance par rapport à Durkheim est explicite dans La Science des mœurs de 1923, ouvrage dans lequel l’auteur qualifie la sociologie durkheimienne de « matérialiste » et où il marque son adhésion à la psychologie de Tarde. Comme le firent les autres théoriciens sociaux de la Bgss, il critique le concept de « conscience collective » de Durkheim et l’idée d’une « contrainte extérieure ou institutionnelle » au-dessus des consciences individuelles60. Par opposition à de telles conceptions, il valorise la « créativité individuelle et rappelle le rôle déterminant des désirs et croyances dans l’action sociale », admettant la centralité de l’« individu » en tant qu’objet des sciences sociales et adoptant la psychologie individuelle comme théorie explicative des faits sociaux61. Son point de vue individualiste met en avant la subordination du « social » au « moral » - qui à son tour se généralise en une « morale sociale » par l’imitation des « bons citoyens »62.
31Si l’élan d’autonomisation des répresentations individuelles et collectives par rapport à la « matérialité » sociale était soutenu même du côté des nouvelles disciplines universitaires, comme la psychologie et l’économie, un professeur de philosophie de lycée comme Marcel Bernès avait d’autant plus de raisons de se révolter contre la sociologie de Durkheim que ce dernier était très défavorable à l’enseignement de la philosophie dans le secondaire63. Dans l’article écrit pour le recueil Morale sociale de la Bgss en 1899, il n’épargne pas ses attaques contre la sociologie durkheimienne, reprenant des arguments qu’il avait déjà avancés dans ses articles sur l’enseignement secondaire64. Se posant comme représentant d’une discipline dominante, la philosophie, et par conséquent de la position consacrée de cette dernière dans l’enseignement secondaire et supérieur, il refuse à la science et même à l’ensemble des sciences sociales la capacité de diriger moralement la société. La somme même des sciences sociales, ou de ses différentes méthodes, ne pourrait se substituer au rôle de la philosophie, car elles sont « aveugles » quand elles sont dépourvues des principes moraux. Contre les excès de la « théorie » et de l’« analyse » sociologiques, c’est-à-dire contre la spécialisation de la discipline, il veut réhabiliter la position dominante de la philosophie morale. La préoccupation de l’unité morale devant « l’abus des théories » ne veut pas dire la « banqueroute de la science », mais sa subordination à l’action et à la volonté. En somme, nous nous trouvons, avec Bernès, au centre de la querelle entre une culture littéraire et morale qui s’oppose à une culture scientifique et spécialisée, débat dans lequel l’auteur prend position entre ceux qui se méfient du déclin de la prédominance de la morale face aux nouvelles sciences sociales : sa position, en ce sens, était encore plus conservatrice que celle de ses collègues de la collection et de certains dirigeants de l’Ehes, qui voyaient dans les « faits » une source de concordance intellectuelle65. Comme les autres auteurs, il était en position périphérique par rapport à l’université parisienne et, plus encore que ses collègues, il refusait que l’université soit le centre de l’innovation disciplinaire en sciences humaines en dépit du rôle prédominant du secondaire.
32Entre la fin du XIXe et la première décennie du XXe siècle, l’expansion de l’enseignement supérieur français est si profonde qu’elle entraîne l’innovation disciplinaire hors des limites de l’université. Ainsi, les historiens et les philosophes (Seignobos-Hauser-Bernès), les juristes et les économistes (Gide-Tarde-Bureau) ont été attirés vers de nouvelles institutions (moins légitimes) pour fonder les « sciences sociales ». Après le tournant du siècle, plusieurs d’entre eux occupent des positions périphériques par rapport à l’université parisienne – Bernès, Bureau et Hauser –, alors que d’autres sont bien installés et libres de la contrainte d’une âpre compétition – Seignobos, Gide et Tarde. Si, comme les autres collègues de la collection, ils étaient engagés dans la lutte politique et idéologique de la période, leur collaboration à Bgss s’explique aussi par des raisons spécifiques au champ disciplinaire. Certains d’entre eux pratiquaient des approches en voie de dépassement (la métaphysique sociale de Bernès, l’histoire politique de Seignobos ou la sociologie empirique de Bureau), alors que d’autres étaient des prétendants à la légitimation de nouveaux objets ou thématiques (l’économie sociale de Gide, l’histoire sociale de Hauser et la psychologie sociale de Tarde). La bonne volonté dans la pratique de méthodes diverses, bref l’éclectisme méthodologique et disciplinaire, les réunissait dans ce combat. La terminologie « sociale », positionnée après la mention de chaque discipline, voulait dire simplement « morale » et « morale » signifiait au dessus de la science.
Considérations finales
33De ce qui a été exposé, on peut conclure que le mouvement qui a porté les « intellectuels » vers l’engagement républicain est aussi celui qui a incité une partie des « professeurs » à se tourner vers les débats disciplinaires au sein d’une collection de vulgarisation scientifique. Le caractère hybride de la Bgss a été lié, comme j’ai essayé de le montrer, au recrutement libre en vigueur à l’Ehes et donc dans la collection, mais aussi à son attachement aux réseaux de Félix Alcan et de Dick May, très intégrés aux milieux de l’enseignement supérieur. En ce qui concerne les professeurs engagés dans le débat scientifique, leur position d’outsiders par rapport au champ académique (lycée, écoles libres) ou disciplinaire (les disciplines « sociales »), peut donner la clef de leur combat en faveur des « sciences sociales » : moins assurés dans une position institutionnelle reconnue, ils étaient plus ouverts aux concessions vis-à-vis de maîtres et de disciplines traditionnels que ne l’était le groupe des sociologues « purs ». Alors que ces maîtres étaient occupés à promouvoir l’intégration de l’intellectuel au sein de la société en renforçant la cohésion interne du corps professoral, on comprend le rôle qu’a pu jouer la conception ouverte et éclectique des sciences sociales.
34Il est significatif que les conférences publiées par la Bgss aient été données dans des écoles privées, censées être autonomes par rapport au champ politique et au champ universitaire, mais structurellement dépendantes des subventions, de l’approbation du gouvernement républicain et de la collaboration des « intellectuels influents » de l’université. Une telle position impliquait une forme d’engagement. Pour les « scientifiques purs » comme Durkheim, s’il était envisageable de signer des manifestes, de prendre part à des ligues et même de faire des causeries pour le grand public, publier dans la collection aurait signifié compromettre le caractère sacré de certaines règles académiques. Pour le groupe des sciences sociales de la Bgss, lié aux « intellectuels influents » de l’université, cette rupture n’était pas aussi claire et pouvait même paraître infondée du fait de l’existence de concepts médiateurs entre la théorie et la pratique sociale. Deux formes d’engagement ont ainsi coexisté à l’époque, correspondant à deux conceptions scientifiques distinctes : une forme « élargie », adoptée par les auteurs de la Bgss et une forme plus « restreinte », défendue par Durkheim. La pérennité de ce débat, qui s’est poursuivi pendant les premières décennies du XXe siècle, montre qu’on ne peut comprendre l’histoire de ces disciplines si on en exclut les publications de « vulgarisation scientifique » et qu’on aplique ainsi un critère de légitimité externe aux agents concernés.
Bibliographie
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Notes de bas de page
1 Le présent article est le résultat d’une recherche financée par la FAPESP – Fundação de Apoio à Pesquisa do Estado de São Paulo – lors d’un stage effectué en juin et juillet 2010.
2 Aucune de ces deux institutions n’exigeait des titres académiques de leurs conférenciers. Le siège de l’Ehes se trouvait à une adresse « élégante », 16 rue de la Sorbonne, à Paris.
3 Dans le cas des associations privées d’enseignement supérieur, la loi de 1901 complète celle de 1895 qui réglemente l’enseignement supérieur privé.
4 Cf. BOUTROUX, Émile. Cahiers de la Quinzaine. Deuxième Cahier de la Deuxième Série. Paris, Ed. des Cahiers, 1901 et Dick May, L´École des hautes études sociales – 1900-1910. Paris, Alcan, 1911.
5 L’Ehes, fondée peu après la collection, en raison d’une divergence avec la direction du Collège, est devenue le support principal des publications de la collection. Voir Prochasson, « Collège libre des sciences sociales et École des hautes études sociales », In Julliard & Winock, Dictionnaire des intellectuels français, Seuil, 1996, p. 338-340. Pour le cas du Collège libre des sciences sociales, voir Bruant 2002.
6 Malgré les ambitions de Dick May de fonder une « nouvelle Sorbonne », Boutroux, président d’honneur de l’Ehes, dépeint une directrice assez « limitée » pour une institution de formation générale et appliquée, tournée vers le professionnel de niveau moyen. Voir Boutroux, op. cit. Sur les attentes de Dick May, consulter sa correspondance avec Lavisse. Fonds Lavisse BNF-NAF et « Avant Propos » in Dick May, op. cit.
7 La liste d’auteurs a été confectionnée à partir de listes publiées dans les volumes de la Bgss et de la liste des conférenciers de l’Ehes à partir de l’œuvre de Dick May, op. cit. Je n’ai pas réussi à trouver de données sur le public assistant aux conférences de l’Ehes. Tout indique que pendant les premières années, le public était diversifié – élèves, instituteurs, travailleurs spécialisés et mondains. Si l’on exclut sa première année de fonctionnement, l’École de Morale a reçu en moyenne 170 élèves contre 139 pour l’École Sociale, entre 1901 et 1910. Durkheim affirme, en 1918, que tant le Collège que l’École étaient des institutions de « gens à l’aise ». Voir Durkheim, La Vie Universitaire à Paris, Paris, Alcan, 1918.
8 « Cette ‘mode’ autour de la sociologie est apparue dans les années 1890, d’abord sur le plan de la production éditoriale […], et s’est traduite dans le choix individuel des auteurs d’utiliser cette marque dans le titre de leurs publications, sans préjuger de la signification attribuée au terme ». Mosbah-Natanson, « La Sociologie comme ‘mode’ ? Usages éditoriaux du label ‘sociologie’ en France à la fin du XIXe siècle », Revue française de sociologie, 2011/1, vol. 52, p. 104.
9 Mosbah-Natanson affirme que les titres des ouvrages utilisant le mot « sociologie » sont beaucoup plus nombreux que ceux qui ont adopté celui de « sciences sociales », dans une proportion de 81 % pour 11 % entre 1841 et 1925. Je crois que la méthode bibliométrique, dans ce cas spécifique, n’est pas sensible à une réelle distinction entre les deux rubriques, alors qu’entre 1890 et 1914, une partie des ouvrages de « sciences sociales » a été publiée sous les rubriques de leurs spécialités respectives – économie sociale, psychologie sociale, histoire sociale et ainsi de suite.
10 Il importe de noter qu’il existait d’innombrables autres collections de vulgarisation scientifique à l’époque. Nous ne mentionnons ici que les collections qui ont fait concurrence à la Bgss.
11 La collection dirigée par Richard n’a publié que sept volumes à l’époque, ce qui rend difficile l’établissement d’une comparaison.
12 Une moyenne de 2,8 ouvrages par an. Je me base ici sur la déclaration au verso de la page de faux-titre des ouvrages publiés par la collection. En 1898, la collection avait publié trois titres et onze autres étaient en préparation ; puis 32 titres en 1909 et 46 en 1913. Seule la Bibliothèque de philosophie contemporaine d’Alcan en publie un plus grand nombre, ce qui s’explique par l’ancienneté de la collection.
13 Si nous adoptons le titre des ouvrages comme l’un des premiers critères de caractérisation de la Bgss, on observe qu’entre 1898 et 1913, on trouvait dans les titres d’environ 40 % des 56 volumes publiés, individuels et collectifs, les termes suivants : « social », « socialisme », « solidarité », « sociologie » et « société ». En ce qui concerne les publications collectives, soit 22 titres, environ 50 % des publications, comportaient dans leur titre les termes suivants : « morale », « éducation », « pédagogie » ou « démocratie.
14 La présentation de la Bgss est faite dans les termes suivants : « Après de nombreuses années, le cercle des études sociales s’est élargi : il est sorti du domaine de l’observation pour entrer dans celui des applications pratiques et de l’histoire, tourné vers un public plus large […] C’est pour répondre à cette demande (de curiosité générale) que l’éditeur de la Bibliothèque de Philosophie Contemporaine a fondé la Bibliothèque générale des sciences sociales ». « Présentation » in : Matter, Paul, La Dissolution des assemblées parlementaires, Alcan, 1898, p. 12. Voir aussi Tarde, G., Les Transformations du Pouvoir, Alcan, 1899, p. 12.
15 « Il est certain que l’affaire (Dreyfus) a cristallisé des prises de positions qu’on retrouve ensuite dans sa politique éditoriale : il y a un changement de tonalité entre les catalogues d’avant 1895 et ceux qui sont postérieurs à 1905. En dix ans s’est produite, non seulement l’ascension de nouvelles générations, mais également une radicalisation politique qui amène Alcan à publier, désormais sans difficulté, la bibliothèque républicaine radicale de Dick May ainsi que divers congrès internationaux d’enseignement, comme le Congrès international de l’enseignement des sciences sociales, qui s’est déroulé à Paris en 1900. », Tesnière, V., Le Quadrige : un siècle d´édition universitaire (1860-1968), Paris, PUF, 2001, p. 138-139.
16 « L’amitié avec Alfred Croiset oblige Alcan […] à céder plus qu’il ne le voudrait à son amie, Jeanne Weill (connue sous le nom de Dick May), et à accueillir, au tournant du siècle, un volume important de publications à faible tirage, non seulement les conférences de l’École des hautes études sociales, mais aussi une nouvelle revue, Athéna, ainsi que différents congrès internationaux qui commencent à fleurir à l’époque. » Tesnière, op. cit., p. 132.
17 La modération de Croiset s’exprime dans la citation suivante : « Nous nous efforçons d’être des scientifiques et des érudits, parce que c’est indispensable et honnête. Mais soyons aussi des littéraires, car c’est une chose belle et bien française. », Charle, La république des universitaires : 1870-1940, Paris, Seuil, 1994, p. 189.
18 D’après Lot, « Alfred Croiset n’a pas cherché à échapper à ce qu’il considérait comme un devoir, mais sa magistrature a été morale et non politique […]. L’Agora a été pour lui l’École des hautes études sociales, qu’il a aidé à fonder. Là, il était en contact avec un public dont l’esprit n’était pas paralysé par l’obsession des concours et examens. Alfred Croiset croyait en la discussion libre. Il pensait que l’échange des idées, la rencontre courtoise des opinions opposées devaient promouvoir le rapprochement des esprits, et les incliner à des concessions réciproques. Il avait confiance en la force de la vérité et dans la possibilité de la démontrer par la persuasion », Ferdinand Lot, « Notice sur la vie et les travaux de M. Alfred Croiset (1845-1923) », in Comptes-rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 73e année, N 4, 1929, p. 378.
19 Selon les témoignages d’amis, il était son amant. Voir Prochasson, « Sur l’environnement intellectuel de Georges Sorel : l’École des hautes études sociales (1899-1911) ». Cahiers Georges Sorel, 3, 1985, p. 21.
20 Tesnière, op. cit. p. 133. « L’alcanisme n’est pas seulement une sociabilité, ni une alliance entre université et politique autour d’une cause ; il s’agit, avant tout d’une politique éditoriale qui développe ses méthodes spécifiques et construit sa propre légende, celle d’une diffusion sans égale de la pensée à un moment où se cristallise l’institution ». Tesnière, op. cit. p. 129.
21 Dick May, ou lutôt Rosalie Jeanne Weill est née à Alger le 3 avril 1859, ville où son père exerçait les fonctions de rabbin du Synode d’Algérie. Sa famille, d’origine alsacienne, avait choisi la nationalité française après la guerre Franco-prussienne. Lointaine parente des Rotschild, elle apprit tardivement qu’elle était cousine au deuxième degré de Karl Marx, découverte qui alimenta probablement son intérêt pour la « question sociale ». Bruant, « Le Collège libre des sciences sociales : une université parallèle qui traverse le XXe siècle », Les Études Sociales. N. 146/2. Paris, SESS, 2007, p. 57. Voir aussi Goulet. « Transformer la société par l´enseignement social. La trajectoire de Dick May entre littérature, sociologie et journalisme ». Revue d´histoire des sciences humaines, 2008/2, n° 19, p. 117-142.
22 Lettre de Dick May à Leonel Dauriac du 5 juin 1897 : « Un jour, je me suis retrouvée libre. Mon père était mort subitement […] ; mais le début de ma liberté n’est pas un souvenir heureux. Le combat intérieur se termine alors, mais commence le combat pour et contre l’existence ». Cf. Dick May. Bibliothèque de la Sorbonne, Msvc, f. 343. Une décennie plus tard sa situation ne semble pas avoir changé, puisque le comte de Chambrun sollicite l’aide d’Ernest Lavisse pour Georges Weill, le frère de Dick May, considérant la « situation modeste dans laquelle les a laissés le chef de famille […], qui souhaiterait bénéficier d’un toit et de nourriture avec sa vieille mère et ses deux sœurs. » Lettre de Chambrun à Lavisse : 18 mai 1894. BNF/NAF-25169- Fond Lavisse, p. 371-421.
23 Le comte de Chambrun était le propriétaire de l’entreprise des Cristaux de Baccarat et un philanthrope qui, à un âge avancé, a commencé à étudier l’histoire à l’université avec quelques étudiants, parmi lesquels le frère même de Dick May, l’historien Georges Weill.
24 Sur la relation entre Dick May et Lavisse, consulter la correspondance reçue par Lavisse. BNF – NAF – Fonds Lavisse. Sur les relations entre Dick May et Fournière, consulter IFHS – Institut Français d’Histoire Sociale – Fonds Fournière. Sur ses relations avec Bourgeois et d’autres hommes politiques, consulter sa correspondance avec Gabriel Tarde : Centre d’Histoire de l’Institut d’Etudes Politiques (Sciences Po.) – Fonds Gabriel Tarde (GTA).
25 Les correspondances entretenues avec Ernest Lavisse, Gabriel Tarde, Eugène Fournière et Leonel Dauriac sont les plus importantes.
26 D’après Goulet, les principales valeurs sociales et politiques de Dick May seraient la réforme (selon les héritiers de Le Play), la conciliation des classes et les valeurs libertaires. Goulet, 2008.
27 Dans une lettre à Bouglé, Durkheim affirme : « Vous avez vu la nouvelle création de Dick May. Elle m’avait fait relancer par Alcan ; ce qui me forçait de céder. Mais Alcan aidant, j’ai pu me dégager ». Lettre du 21 juillet 1900. Cf Revue Française de sociologie, XVII, 2, 1976, p. 178. Henri Hubert refuse, de son côté, de faire des conférences à l’Ehes : « J’ai des objections de principe contre cette institution, ou plutôt des répugnances aussi fortes pour me décider à me tenir tout à fait à l’écart. […] C’est que j’admets difficilement qu’on mette la sociologie à toute sauce. » Archive Salomon Reinach. Aix, boîte 84 : Paris, 19.05.1903. Je remercie Rafael Benthien de m’avoir signalé cette lettre.
28 « […] on peut considérer que le format ‘livre’ constitue un investissement intellectuel et matériel distinct, qui ne correspond pas aux contraintes de la forme ‘article’, plus encadrée par la ligne éditoriale de la revue. » Mosbah-Natanson, op. cit. p. 112.
29 D’après le catalogue publié dans un ouvrage de la collection, Bloch, C. et alli. Les Divisions Régionales de la France : leçons faites à l’École des hautes études sociales. Paris, Alcan, 1913.
30 Ces six auteurs représentent plus de 20 % de ceux qui ont publié des ouvrages individuels à la Bgss. Sur les raisons de la participation de Paul Bureau à l’Ehes, voir Audren : « Paul Bureau inaugure une tribune diversifiée à l’École des hautes études sociales […]. Il est à trois titres légitime dans ce recrutement : sa participation aux universités populaires, son engagement dreyfusard et sa position éminente chez les disciples de Le Play ». Audren, Frédéric. « Paul Bureau (1865-1923) et la Science Sociale », Les Études Sociales, 141, 2005, p. 79.
31 D’après Audren, la réaction du monde juridique a été différente de celle du monde littéraire. Il y avait ceux qui souhaitaient que les facultés de droit soient considérées comme des facultés de sciences sociales sans modification de leurs cours ; d’autres souhaitaient inclure de nouvelles méthodes (empiriques ou statistiques) ou de nouvelles disciplines (droit comparé, industriel et du travail) aux anciens cours et enfin, il y avait ceux qui souhaitaient une rénovation complète du droit par la « sociologie ». Voir Audren, op. cit. et Topalov, Laboratoires du nouveau siècle. La nébuleuse réformatrice et ses réseaux en France (1880-1914), Paris, Éditions de l’EHESS, 1999, p. 88-94.
32 Dans ce groupe, on peut aussi mentionner Émile Vandervelde, juriste belge et ministre, ainsi qu’Henri Turot et Henri Bellamy, le premier étant journaliste et député socialiste tandis que le second était journaliste et anticlérical.
33 « Un scientifique échappe à l’erreur comme le catholique au péché, mû par les mêmes sentiments ; il est plus facile, pour lui, de ne pas succomber à la tentation, car il se refuse à chercher sa force de résistance en lui-même, et ce qui le sauve souvent, c’est qu’une fois le raisonnement terminé, il cherche à le soutenir avec quelque chose d’extérieur pour en vérifier la justesse. Chaque scientifique utilise à cet effet les moyens à sa portée ». Émile Duclaux, Avant le procès, 1898, p. 22. Apud Duclert, Vincent. « Émile Duclaux, le savant et l’intellectuel ». Mil neuf cents, 11, 1993, p. 25.
34 « Si nous nous plaçons dans le contexte de l’époque, nous voyons à quel point la collection de Dick May sert de tribune aux mandarins du moment, qui tirent gloire du républicanisme. Historiens et juristes sont largement présents, mais Boutroux, et surtout Bouglé servent de caution philosophique ». Tesnière, op. cit., p. 127.
35 Voir Charle, C. Paris, fin de siècle, Paris, Seuil, 1998, p. 126 et 156 et ibid., « Charles Seignobos, historien pacifiste et européen – les aspects méconnus d’un professeur à la Sorbonne », Revue de la BNF, 2009/2 n°32, p. 185.
36 Dick May affirme : « […] je ne vois comment tirer un livre de Darlu : je ne vois pas comment je pourrais tirer un livre de Darlu : il existe des professeurs ainsi organisés, qu´ils parlent et n´écrivent point ; et rien ne prouve que leur enseignement soit inférieur ; et rien, au surplus, n´empêche de tirer par la´sténographie (ou autrement) un livre de l´enseignement […]. » Dick May à Salomon Reinach, Fonds de Correspondance Salomon Reinach. Bibliothèque Méjanes – Aix en Provence. Boîte 53. Je remercie Rafael Benthien pour cette référence.
37 « La mort de Dick May, en 1925, coïncida avec sa retraite de la Sorbonne […]. À partir de cette date, Charles Seignobos s’impliqua plus encore dans le fonctionnement des Écoles. Membre du Conseil de Direction, il présidait aussi les Comités d’enseignement des Écoles sociale et internationale. Enfin, il accepta, en 1933, la présidence du conseil de direction de l´École des hautes études sociales, qu’il conserva jusqu’à sa démission en 1940. » Dombrowsky, Patrick, Cent ans d’enseignement supérieur - ESJ EHEP EHEI, Guillaume Jobin, 2000, p. 98.
38 Mucchelli, Laurent, La Découverte du social, Paris, La Découverte, 1998 ; Savoye, Antoine, « Les continuateurs de Le Play au tournant du siècle », Revue française de sociologie, 1981, XXII, p. 315-344.
39 Voir Mosbah-Natanson, op. cit., p. 115-117.
40 Comme l’affirme Tesnière, la collection a reflété la « diversité d’expectatives de l’institution universitaire en ce qui concerne les ‘sciences sociales’ », à l’exception de la sociologie durkheimienne. Tesnière, op. cit. p. 127. Même si certains des collaborateurs de Durkheim – Célestin Bouglé et Dominique Parodi – ont publié dans la collection, ils étaient des outsiders par rapport au noyau de la sociologie durkheimienne. Voir Fournier, Trois figures de l’école durkheimienne : Célestin Bouglé, Georges Davy, Paul Fauconnet. p. 32. Selon Mosbah-Natanson, « Bouglé est un ambivalent dans la vocation de sociologue ». Voir Mosbah-Natanson, op. cit. , p. 63 et p. 81. Sur les liens entre Bouglé et Parodi, voir Besnard, Ph., « La formation de l’équipe de l’Année Sociologique », in Revue française de sociologie, 1, jan-mar., 1979.
41 Voir Karady, Victor, « Durkheim, les sciences sociales et l’université : bilan d’un semi-échec », Revue française de sociologie, XVII, 2, avril-juin 1976, p. 267-311 et Heilbron Johan « Les métamorphoses du durkheimisme, 1920-1940 », inRevue française de sociologie, 1985, 26-2.
42 « Entre les durkheimiens et certains historiens, l’affrontement en est rapidement arrivé à des extrêmes, sachant que chaque camp revendiquait une position hégémonique dans le champ des sciences sociales. La controverse ne s’est pas réduite à une question de frontières mais a touché au cœur de l’existence des deux disciplines ». Voir Besnard, L’impérialisme sociologique face à l’histoire, 1986, p. 299. Voir également Rebérioux, Madeleine, « Le débat de 1903 : Historiens et sociologues », in Carbonell, Charles-Olivier, Livet, Georges (dirs). Au berceau des Annales, le milieu strasbourgeois, l’histoire de France au début du XXe siècle, Actes du colloque de Strasbourg, octobre 1979, Toulouse, Presses de l’IEP, 1983, p. 219-230.
43 Hauser, État actuel de l’enseignement des sciences sociales, Chevalier-Marescq, 1903, p. 37. Voir également la sous-section « sciences sociales » du Congrès international de l’enseignement supérieur de 1900.
44 Seignobos, op. cit., p. 139-140.
45 « Ce sont des hommes qui ont modifié l’état d’une société – soit en tant que créateurs ou initiateurs d’un usage (artistes, scientifiques, inventeurs, fondateurs, apôtres), soit en tant que directeurs d’un mouvement, de partis, d’armée, ou chefs d’Etat. Ce furent les événements qui provoquèrent le changement des usages ou l’état des sociétés ». Seignobos, op. cit. 1903, p. 150-151. Voir aussi Rebérioux, op. cit.
46 La conception de la Bgss, affirme Hauser, est exactement celle-ci, ouverte : « […] elle embrasse plus que la sociologie, la statistique ou l’économie – mais la politique, le droit, l’histoire, la géographie, l’hygiène, la morale et la pédagogie. » Hauser, op. cit., p. 31.
47 Ibid., p. 25. Voir aussi du même, « Essai d’une définition et d’une classification des sciences sociales », Revue internationale de sociologie, 1902, p. 22-41.
48 Hauser, État actuel de l’enseignement des sciences sociales, Chevalier-Marescq, 1903, p. 36.
49 « […] Les sciences sociales (les unes d’observation et les autres de raisonnement), ont été créées dans le but de résoudre des problèmes concrets, le problème de l’organisation des classes et, surtout, l’organisation du travail. Ces problèmes, l’un tentera de les résoudre par la connaissance du passé, l’autre par une étude attentive des phénomènes démographiques actuels, un autre par la déduction logique, par la morale, par la pédagogie, comme par l’hygiène, la législation, l’association. Il y aura autant de sciences sociales que de questions sociales et de moyens de les résoudre. » Voir Hauser, op. cit., p. 58.
50 « […] l'Économie sociale étudie plutôt les relations volontaires que les hommes créent entre eux – sous forme d'associations, de législation ou d'institutions quelconque, – en vue d'améliorer leur condition. Elle se propose de rechercher et d'apprécier les meilleurs moyens pour atteindre cette fin. Par là, elle participe plutôt au caractère des sciences morales en recherchant ce qui doit être, et au caractère des arts en recherchant ce qu'il faut faire. » Gide, Cours d’Économie Politique, Paris, Recueil Sirey, 1919, p. 16. Voir aussi Topalov : « L’économie politique étudie les lois spontanées et nécessaires entre les hommes et les choses. L’économie sociale descend de ces sphères sereines vers la réalité et les préoccupations de la vie, et étudie les relations volontaires que les hommes forment entre eux. L’économie sociale parle au peuple de ses peines et des moyens d’y remédier ». Topalov, « Les réformateurs et leur reseaux : enjeux d’un objet de recherche ». Op. cit. p. 30.
51 Gide, Le Premier congrès de l’enseignement des sciences sociales. Paris, Alcan, 1900.
52 Ibid., p. 83.
53 Lettres de Gide à Tarde., 23 juin 1899. CHSP - GTA 87.
54 Hauser remercie Tarde de la présentation « sérieuse » de l’ouvrage, « extensive et détaillée ». Lettre du 2 fév. 1903. CHSP - GTA 89.
55 Tarde, Sciences et Travaux de l’Académie des Sciences Morales et Politiques, 1903, p. 639-640. Séance du 31 janvier 1903.
56 Voir Marcia Consolim, Gabriel Tarde e as Ciências Sociais francesas: afinidades eletivas, Mana – Estudos de Antropologia Social, Rio de Janeiro, vol. 14 février, 2008, p. 269-298. Voir également du même auteur, Psychology and Sociology in the Late 19th Century French Intellectual Field: The Case oftheRevue Internationale de Sociologie, in Hess, Andreas & Fleck, Christian (eds.) Knowledge for Whom ? Public Sociology in the Making. Londres, Ashgate, 2014.
57 « À la fin de l’année 1903, une Société internationale de science morale est fondée. Paul Bureau devient l’un des vice-présidents de cette institution qui souhaite promouvoir les enquêtes locales et les missions scientifiques ». Voir Audren, Frédéric, « Sociologie, action sociale et morale catholique chez Paul Bureau », in Les Études Sociales, 141, i -2005, p. 30. Je remercie Frédéric Audren pour cette référence.
58 Ibid., p. 12.
59 Bureau soutient l’autonomie des représentations, bref, des initiatives volontaires individuelles sur les facteurs « mécaniques ». Après un long refus de la science de la morale suivant Durkheim, Bureau affirme la position du moraliste : « Loin de recevoir de la société l’idéal qui sera l’animateur de ses sentiments et de sa volonté, l’individu doit au contraire, en réaction contre le courant social niveleur et dévalant vers le bas fond, maintenir d’une main ferme le drapeau de son idéal. S’il est une nature d’élite et que d’heureuses circonstances favorisent sont apostolat, il devient un de ces maîtres de la vie morale que l’humanité célèbre dans ces annales […]. », Bureau, P., Introduction à la Méthode Sociologique, Paris, Bloud & Gay, 1923, p. 266. Voir aussi Audren, op. cit., p. 57, et Hauser, op. cit., p. 217.
60 « Le refus d’instrumentaliser la science sociale, la défense de l’autonomie de la discipline sociologique, ainsi que ses positions politiques le rapprochent des sociologues de ‘l’école française de sociologie’ […]. Henri Hauser le félicite pour sa grande enquête L’Enseignement des sciences sociales : état actuel de cet enseignement (1903), permettant de conduire le sociologue leplayste ‘des généralisations prétentieuses et un peu nébuleuses’ dans le sens de la véritable méthode d’observation ». Cf. Audren, F. « Sociologie, action sociale et morale catholique chez Paul Bureau ». In Les Études Sociales, 141, 1/2005, p. 57.
61 Ibid., p. 59.
62 « L’imitation des bons citoyens est le facteur primordial de socialisation et de moralisation : ‘tournons-nous donc vers ces hommes d’élite qui, sans espérer une contribution des autres, prennent des initiatives et ouvrent le chemin par lequel passent, plus tard, ceux qui se pensent prudents et modérés, mais qui ne seront plus de ceux qui sont faibles et craintifs’. » Cf. Audren, op. cit. p. 69.
63 Cf. Durkheim, « L’enseignement philosophique et l’agrégation de philosophie », Revue philosophique, 1895. Selon Pinto, « […] Marcel Bernès est, peut-être celui qui a poussé le plus loin la mise en question de ce qu’il appelle déjà, avant bien d’autres, ‘la sociologie objectiviste’ ». Pinto, Louis, La Théorie Souveraine, Paris, Cerf, 2009, p. 43. Voir aussi Soulié, Les philosophes en République. L’aventure intellectuelle de la Revue de métaphysique et de morale et de la Société française de philosophie (1891-1914), Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2009, et Fabiani, J-L., Les philosophes de la République, Paris, Minuit, 1988.
64 Bernès, M., « La Philosophie au lycée et l’agrégation », Revue philosophique, juin 1895 ; Bernès M., « Quelques réflexions sur l’enseignement de la sociologie », Revue internationale de sociologie, 1895, p. 629-643 ; Bernès, M., « L’unité Morale » et alii, Morale Sociale, Paris, Alcan, 1909 [1899].
65 « Le scientifique pur, le scientifique spécialiste, quand il reste capable ou désireux d’agir, a souvent un esprit faussé ». Bernès, M., « La philosophie au lycée et l’agrégation », Revue philosophique, juin 1895, p. 613.
Auteurs
- Marcia Consolim
- Patricia Vogel (trad.)
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