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    Plan détaillé Texte intégral Enjeux et modalités des transferts de savoirs Le savoir en question La circulation transnationale des savoirs Recyclages conceptuels et transdisciplinarité Le dialogue Europe-Brésil Explorations Notes de bas de page Auteur

    Circulation des savoirs et reconfiguration des idées

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Introduction : Savoirs en mouvement. Circulation, percolations, reconfigurations

    Laurence Dahan-Gaida

    p. 13-40

    Texte intégral Enjeux et modalités des transferts de savoirs Le savoir en question La circulation transnationale des savoirs Recyclages conceptuels et transdisciplinarité Le dialogue Europe-Brésil Explorations Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Comment les transferts de savoirs entre cultures et entre disciplines deviennent-ils vecteurs de novation ? Comment contribuent-ils à redessiner le paysage cognitif d’une époque ? En quoi remettent-ils en question le cadre strictement national de l’histoire intellectuelle, artistique et esthétique ? Et de quelle manière influencent-ils les rapports de savoir/pouvoir qui définissent le régime mondialisé de la connaissance aujourd’hui ? Enfin, avec quels outils, quels concepts, quelles théories penser ces transferts de savoir et leurs conséquences dans une double optique transnationale et transdisciplinaire ?

    2L’étude de la circulation des phénomènes culturels, de leurs relations et porosités a suscité de nombreuses études dans ces dernières décennies, sous l’impulsion notamment de la théorie des transferts culturels. Apparue dans les années quatre-vingt-dix, cette approche cherche à mettre en évidence les imbrications et les métissages entre différents espaces culturels, afin de comprendre par quels mécanismes les formes culturelles et identitaires peuvent se nourrir d’importations. Cette démarche a aujourd’hui percolé dans une diversité de disciplines qui ont développé des méthodes spécifiques pour analyser les différentes modalités de partage et d’échange des ressources culturelles.

    3Par ailleurs, on assiste aujourd’hui à un bouleversement des configurations qui associent et relient les disciplines, entraînant une crise des anciens découpages et l’apparition de nouveaux partages du savoir. L’émergence de « théories frontières »1 dans de nombreux champs de la pensée, notamment dans le champ des études culturelles, a favorisé la circulation des savoirs et des références, tout en fédérant des problématiques et des approches divergentes. Ainsi se sont créés de nouveaux espaces spécifiques de réflexion qui, tout en favorisant les échanges inter- et transdisciplinaires, permettent aux divers acteurs (historiens, anthropologues, sociologues, linguistes, littéraires, etc.) de garder leurs compétences2.

    4Ces évolutions ont opéré un changement paradigmatique, déplaçant l’attention des chercheurs de la description « de sites singuliers, de situations locales » vers l’analyse des « circulations culturelles d’objets, de savoirs, de métaphores, de groupes, d’identités »3. Ce nouveau « paradigme de la mobilité » semble aujourd’hui traverser l’ensemble des sciences humaines et sociales, où l’on s’intéresse désormais aux processus et aux mouvements, aux médiations et aux passages, envisagés dans toutes leurs dimensions : interactions, migrations, transports, déplacements, transformations, hybridations, nomadisme, etc. L’accent se trouve ainsi déplacé vers l’étape provisoire, la dynamique du passage, les effets de l’itinérance mais aussi vers la fluidité du « réseau » qui fait circuler savoirs, textes et images sans délai ni médiation4. Ce qui a conduit à l’abandon des notions d’influence et de diffusion, autrefois mobilisées pour décrire la circulation des savoirs, au profit de modèles plus complexes qui tiennent compte du contexte philosophique ou culturel plus large des débats qui entourent l’apparition et la diffusion d’un savoir, des institutions et instances de légitimation qui orientent les stratégies des différents acteurs, des circuits de traduction et des relais de diffusion qui lui permettent de circuler dans le discours social et d’y être reconfiguré, des usages aussi bien individuels que collectifs des ressources cognitives. Ces modèles ont en commun de valoriser l’interculturel et l’interdisciplinaire, concepts qui sont en train de se transformer en nouvelle doxa, mais qui restent néanmoins des prises de position théorique fortes, permettant d’ouvrir de nouveaux champs de travail.

    5À la croisée de ces évolutions, cet ouvrage poursuit une double ambition : d’un côté, analyser la circulation transnationale des savoirs, qui est indispensable pour décrypter le nouveau paysage historique, technologique et culturel émergeant des mutations de ces dernières décennies ; de l’autre, étudier la circulation interdisciplinaire des savoirs, dont l’intensification actuelle contribue à renégocier les frontières entre disciplines et champs du savoir. C’est qu’il existe plusieurs types de transferts, qu’il importe de distinguer : la distance franchie peut séparer deux moments historiques (dans le cas de la réactualisation de savoirs passés), deux cultures ou deux sous-cultures (c’est ici le domaine des phénomènes d’acculturation ou de transculturation, etc.), deux niveaux de culture (il s’agit alors de la circulation verticale entre « culture savante » et « culture populaire »), deux ou plusieurs disciplines (interdisciplinarité), deux régimes discursifs ou deux textes (interdiscursivité et intertextualité), deux médias ou deux formes d’art (intermédialité ou interartialité)5…, toutes ces modalités de transfert pouvant se superposer ou se combiner de manières diverses.

    6Cette variété de transferts est ici abordée à partir de deux axes principaux : une première approche, culturelle, porte sur les échanges transnationaux, qu’elle resitue dans les débats actuels sur l’interculturalité et la mondialisation, tout en ne perdant pas de vue leur dimension transhistorique (chapitres 1 et 2) ; la seconde approche, épistémologique, se penche sur les croisements entre champs disciplinaires distincts, qu’ils relèvent d’un même domaine (comme celui des sciences humaines, chapitre 4) ou de domaines différents (comme le couple sciences/littérature, chapitre 5), sans oublier de prendre en compte les différentes voies par lesquelles les apports de la connaissance circulent et se transforment, notamment dans le contexte actuel des nouvelles technologies (chapitre 3).

    Enjeux et modalités des transferts de savoirs

    7Notre postulat de départ est que le savoir, du stade de son émergence à celui de sa consolidation, de sa divulgation et de sa réception, est toujours en mouvement, en action. Ni immobile ni immuable, il se déplace avec ceux qui le transmettent, se modifie au fur et à mesure de sa diffusion, laquelle favorise sa réappropriation et son hybridation par ceux qui le découvrent. Il peut s’enrichir ou s’appauvrir selon les aléas des héritages qui le font passer d’un maître à des disciples, d’une génération à la suivante, d’un pays à un autre, d’une discipline à une autre. Il s’étend, se ramifie, se complexifie, s’épanouit ou périclite au fur et à mesure que se constituent, se développent, prospèrent ou déclinent les collectifs de ceux qui en sont pour un temps les auteurs ou les acteurs. Sa confrontation avec des savoirs concurrents nourrit le débat, suscitant parfois sa reformulation, le faisant éventuellement renaître sous d’autres formes. S’il garde alors une configuration qui permet de le reconnaître, il ne reste pas fixé sur la signification de son énonciation première : une fois décontextualisé et réintégré dans un nouvel environnement, il n’est plus le même objet culturel que dans son contexte initial. Car même lorsqu’on peut assigner l’émergence d’un savoir à tel lieu et à tel moment, sa circulation l’entraîne dans un mouvement de déformation/transformation qui interdit de l’assigner « à résidence », dans son lieu et son temps d’origine.

    8Mais analyser les transferts culturels, ce n’est pas seulement privilégier le devenir des idées, des savoirs et des représentations, c’est aussi s’arrêter à l’ensemble des médiations qui permettent leur circulation : les traducteurs, les maisons d’édition, les libraires, les bibliothécaires, les collections de livres, les collectionneurs, les enseignants, les institutions d’enseignement, les disciplines, les voyageurs, les relais sociaux de tous ordres. Les études sociales sur la circulation des savoirs ont fait ressortir l’hétérogénéité des mécanismes mis en jeu par leurs transferts, soulignant le rôle des porteurs de savoirs, mais aussi des objets, des textes ou des normes qui à la fois rendent possible et contraignent leur mouvement. Ainsi s’est imposée l’idée que les transferts de savoirs, loin de constituer des phénomènes indépendants, sont imbriqués dans des phénomènes culturels, économiques, sociaux, techniques, sémiotiques dont il s’agit de rendre compte simultanément. Étudier la circulation des savoirs – qu’ils soient scientifiques, techniques, culturels ou artistiques – implique dès lors la prise en compte d’une grande diversité de facteurs et d’instances : les producteurs de connaissances, les acteurs intermédiaires et les communautés d’accueil, les lieux de production et de réception dont l’échelle est variable, les médiations diverses telles que les écrits, les correspondances, les traductions, etc. Cela implique également, dans le contexte actuel, d’ouvrir le débat sur l’universalité/globalisation des savoirs et donc sur leur place respective dans l’ordre des discours, en identifiant l’impact sur eux des dynamiques du multiculturel et du transnational.

    9Les déplacements de savoirs comportent aussi des enjeux agonistiques, ils mettent en jeu des rapports de pouvoir et possèdent donc une dimension politique. C’est pour en rendre compte que les études postcoloniales ont développé une réflexion sur les pratiques culturelles associées aux savoirs et sur les représentations dont ils font l’objet. Elles ont ainsi attiré l’attention sur d’autres paramètres, comme par exemple la position occupée par les chercheur(e)s au sein du champ de production des savoirs, les relations de pouvoir dans lesquels ces derniers sont pris et les rapports hiérarchiques qui les expriment. Elles engagent également à tenir compte de l’impact des processus de colonisation/décolonisation sur la constitution et la diffusion des savoirs ainsi que des déséquilibres observés entre centre et périphérie dans leur valorisation. Enfin, elles incitent à resémantiser les partages entre le politique et le culturel à un moment où la politique du culturel acquiert une importance et une autonomie d’action inédites6.

    10Nécessairement inscrite dans des paramètres spatio-temporels, la circulation des savoirs a partie liée non seulement à la géographie mais aussi à l’histoire. Elle soulève des questions liées à la réception des connaissances, à leur résurgence ou réactualisation après des périodes de latence, et surtout à l’innovation : en effet, tout transfert de savoir pose à sa façon la question de la nouveauté dans son rapport à la tradition et à la mémoire. D’où le double point de vue synchronique et diachronique adopté par les études réunies ici, qui vise à mettre en évidence l'historicité propre aux différents espaces dans lesquels les savoirs sont produits, diffusés, déplacés.

    11Tributaires aussi bien de l’histoire que de la géographie des cultures et des langues dans lesquelles ils se disent, les savoirs exigent que l’on tienne également compte du lien qui unit faits de langue et faits de pensée, afin de mettre au jour les convergences, les contrastes, les lieux de tension mais aussi les différences, parfois irréductibles, entre les langues et les cultures. Le transfert d’un livre par sa traduction pose en effet des problèmes de divers ordres, qui ne sont pas seulement linguistiques mais aussi culturels, mettant en jeu le contexte de réception, les décalages temporels souvent observés entre la parution et la traduction d’un ouvrage, ou encore l’intraduisible comme catégorie essentielle de tout transfert culturel. Quelles distorsions et transformations les savoirs subissent-ils en passant d’une langue à une autre, d’une culture à une autre ? En quoi sont-ils tributaires des techniques changeantes qui les façonnent, des langages qui les configurent, des médias qui les véhiculent ? Et comment sont-ils affectés par l’intensification et l’accélération des circulations, dans un contexte où les échanges entre les divers continents impliqués dans la mondialisation qui s’est amorcée au XIXe siècle se poursuit aujourd’hui sur un mode accéléré ?

    Le savoir en question

    12Avant d’y venir, il convient de préciser de que l’on entend par « savoir ». Nous sommes partis d’une définition « molle » du savoir, l’envisageant non pas comme une instance idéale qui relèverait d’un espace mental préexistant à son actualisation en discours, mais comme le contenu positif de différentes pratiques discursives. Le savoir, déclarait Foucault, « ne se définit pas uniquement comme la somme de ce qu’on a cru vrai mais comme ce dont on peut parler »7. À côté des savoirs positifs, il existe en effet d’autres savoirs, plus flous, moins conceptualisés, qui contribuent à l’intelligibilité du monde sans toutefois posséder la consistance de la discipline. C’est ce que la notion de savoir permet précisément de penser : on peut y ranger non seulement les théories et les concepts scientifiques mais aussi toutes les connaissances inarticulées qui circulent dans le discours social, où elles n’acquièrent pas toujours la consistance de disciplines cohérentes. Ces savoirs peuvent provenir d’une discipline scientifique identifiable mais souvent ils émanent d’une simple théorie ou d’une nébuleuse épistémique (par exemple, le discours sur la « vie » ou de l’« information »). Ils peuvent être antérieurs à la constitution d’une théorie – par exemple, un savoir de l’inconscient a précédé la formation de la psychiatrie moderne et de la psychanalyse. Mais ils peuvent aussi se détacher après coup d’une discipline constituée, par une série de dérivations, de généralisations ou d’applications à des domaines différents. Quoi qu’il en soit, le savoir a une structure épistémologique plus souple que la science et sa fonction n’est pas la même : contrairement à la discipline qui « opère la circonscription d'un domaine de compétence sans laquelle la connaissance se fluidifierait et deviendrait vague », qui « dévoile, extrait ou construit un objet non trivial pour l'étude scientifique »8, le savoir constitue un ensemble ouvert à la circulation des idées et au dialogue interdisciplinaire. Sans frontières fixes et sans contours définis, il s’offre comme un espace de partage, susceptible d’être investi par différents genres de discours et d’être reconfiguré à chacune de ses réappropriations.

    13Parler de « savoirs » plutôt que de sciences ou de disciplines est aussi un moyen de dépasser les dualismes qui structurent le champ de la connaissance, notamment le partage des sciences humaines et des sciences dures. C’est également une manière de prendre en compte l’historicité des frontières entre science et non-science, qui ne sont pas déterminées par une norme intangible mais constituent un enjeu constamment redéfini de l’histoire des sciences. En effet, ce qui semble devenu évident – les critères de démarcation entre science et non-science – ne l’a pas toujours été : il faut donc inclure dans l’histoire des savoirs, des objets et des pratiques qui ne correspondent plus aux canons actuels de la science mais qui étaient considérés comme « scientifiques » à leur époque. Dès lors qu’il s’agit de leur circulation et de leur appropriation, il semble en effet plus approprié de ne pas faire de distinction entre savoirs archaïques et sciences modernes, savoirs légitimes et pseudo-sciences, pour aborder plutôt le champ de la connaissance dans la pluralité et la variabilité de ses figures.

    14Comme on le voit, privilégier les savoirs par rapport aux « sciences » ou aux « disciplines » est un moyen de ne laisser à l’écart ou de n’exclure aucun type de savoir : les études réunies ici s’attachent aussi bien à la circulation des idées en sciences sociales et en sciences humaines qu’aux débats suscités par les transferts entre discours savant et discours littéraire, à leurs relations de concurrence mais aussi aux convergences parfois observées entre eux. Elles intègrent également les œuvres d’art – roman, théâtre, musique, cinéma – en tant que doubles sites de la mise en œuvre et de la production de savoirs diversement déterminés.

    La circulation transnationale des savoirs

    15Dès lors qu’il est question de circulation internationale des savoirs, des idées ou des méthodes, on constate une très grande diversité d’approches : théorie des transferts culturels, analyse des processus de réception, étude des trajectoires transnationales des savants, histoire « croisée », « connectée » (connected history) ou « multi-située », etc. Que recouvrent ces termes exactement ? Renvoient-ils à des méthodologies distinctes ou sont-ils dictés par la nature de l’objet étudié9 ? Si dans la plupart des disciplines, on s’accorde aujourd’hui à constater que la nation ne constitue plus le cadre d’analyse le plus pertinent pour aborder l’histoire intellectuelle, les chercheurs qui travaillent sur les « circulations internationales » ou « transnationales » restent divisés sur l’outillage conceptuel à utiliser, recourant à une grande diversité de notions en fonction de leur objet : couples conceptuels comme « global/local » ou « international/transnational », recours aux notions d’influence, réception, importation, interactions, intertextualité, transferts, échanges, nomadisme, objets-frontière, acculturation, transculturation, interculturation, métissage, syncrétisme, assimilation, créolisation, hybridité, etc. Pourquoi une telle diversité ? Les approches qui se cachent derrière ces différences terminologies sont-elles compatibles ou renvoient-elles à de vraies divergences théoriques ? Quelle est leur valeur heuristique ? Comment nous aident-elles à penser l’entrée en régime de mondialisation et de postcolonialité actuel ?

    16La prolifération de notions concomitantes, successives ou concurrentes pour décrire la circulation des savoirs ou les transferts de phénomènes culturels témoigne à la fois d’un intérêt grandissant pour ces phénomènes et d’une incertitude concernant les outils conceptuels et méthodologiques à utiliser. Si chaque variation continue d’exprimer l’interaction de modèles culturels et épistémiques, elle induit en même temps des présupposés qui, selon les contextes, les disciplines ou les objets d’analyse, relèvent de postures idéologiques qui peuvent être antagonistes, comme par exemple l’ethnocentrisme ou au contraire le refus de tout impérialisme culturel10. Cette instabilité conceptuelle illustre la difficulté d’avancer sur des terrains dont la complexité tient au fait qu’ils incluent des situations de colonisation, d’hégémonie, de dépendance, d’oppression, de luttes de libération ou encore de polémiques entre disciplines ou écoles11. D’où la nécessité d’une clarification conceptuelle qui passe par un petit rappel historique.

    17L’intérêt pour la circulation transnationale des savoirs a été initié par la théorie des « transferts culturels », qui est née dans les années quatre-vingt-dix dans le champ des recherches littéraires en France et en Allemagne, renvoyant à la fois à un champ de recherche empirique alors en voie de constitution et à une orientation méthodologique touchant, à des degrés variés, l'ensemble des sciences humaines et sociales12. Michaël Werner, l’un de ses fondateurs, explicite la démarche dans les termes suivants :

    Les études de transfert visent à étudier les interactions entre cultures et sociétés – ou fractions et groupes à l'intérieur d'une société – dans leur dynamique historique, à rendre compte des conditions qui ont marqué leur déclenchement et leur déroulement, à analyser les phénomènes d'émission, de diffusion, de réception et de réinterprétation qui les constituent, enfin à décortiquer les mécanismes symboliques à travers lesquels se recomposent les groupes sociaux et les structures qui les sous-tendent. 13

    18S’inscrivant dans le renouveau de l'histoire culturelle observée, à l'étranger et en France, dans les deux dernières décennies du XXe siècle, la théorie des transferts culturels est marquée dans un premier temps par une approche comparatiste, vouée à l’analyse des échanges et des interactions entre pays occidentaux, notamment la France et l’Allemagne. Puis elle connaît une très rapide extension vers d’autres disciplines – historiographie, anthropologie, etc. – qui a sans doute été favorisée par la plasticité de la théorie ainsi que par la sous-détermination des concepts qu’elle met en jeu et des processus qu’elle décrit. C’est le point de vue défendu par Jean-Claude Laborie et Michel Riaudel, pour qui l’expression de « transfert culturel » semble

    ne privilégier a priori ni le point de départ (influence) ni le point d’arrivée (réception), et laisse entrevoir des circulations de tout ordre qu’il est possible de conjuguer. Le transfert suppose, en effet, une circulation à double sens et intègre des phénomènes divers, comme l’intertextualité, la réécriture, la traduction […] les études de réception et d’imagologie, mais également des circulations concrètes assurées par tout type de passeurs culturels. Le succès de cette terminologie, porté éventuellement par l’extension des « cultural studies », réside donc dans son indétermination et sa plasticité idéologique.14

    19À cela s’ajoute selon les auteurs un usage souvent acritique, non réflexif, des concepts et de la méthodologie mis en jeu. Ainsi, depuis longtemps, on reproche au comparatisme de présupposer, dans les parallélismes qu’il établit, « un observateur neutre qui ne saurait exister, de séparer les éléments comparés de la dynamique de leur genèse propre et de les analyser comme des donnés invariants »15. De même, la validité sémantique des concepts employés n’a guère fait l’objet de réflexions critiques alors même que leur définition, loin d’être neutre, reflète souvent l’horizon d’attente de l’un des deux domaines mis chaque fois en parallèle. Dans la mesure où chaque discipline définit de manière spécifique les concepts de culture, de circulation, de transfert, etc. mais également les espaces, la chronologie et les types de passeurs, la notion connaît aujourd’hui à la fois « une extension maximale et une dilution complète », qui font d’elle, paradoxalement, « à la fois un outil polémique et un concept mou autorisant tous les emplois analogiques »16. Pour doter la théorie d’un fondement solide, il paraît donc nécessaire aujourd’hui de fixer – ou du moins de préciser - la valeur spécifique des concepts grâce à une étude comparative tenant compte de leur historicité, laquelle est liée à l’histoire des disciplines elles-mêmes. Il paraît également indispensable, comme cela a été souligné par les fondateurs mêmes de la théorie, de se poser la question de son exportabilité et de son applicabilité à d'autres formes de relations interculturelles et à d'autres moments historiques que le cadre des relations franco-allemandes au XIXe siècle pour lequel elle avait été initialement imaginée. Il s’agit de se demander d’un côté, si la théorie des transferts culturels permet de dépasser le cadre épistémologique offert par l'historiographie nationale et, de l’autre, d’interroger sa capacité à rendre compte de l’entrée actuelle en régime de mondialisation et de postcolonialité.

    20Aujourd’hui en effet, la cartographie des savoirs n’est plus celle de pôles intellectuels où le savoir est concentré, mais celle de sa diffusion centrifuge à une échelle élargie, dans un contexte qui est marqué par les réémergences historiques d’aires culturelles jusqu’ici étouffées par les cultures du centre. Pourtant, les spécialistes de différentes disciplines, lorsqu’ils ont à évaluer la circulation internationale des idées et des représentations, continuent souvent à raisonner à partir de présupposés non vérifiés sur « l’influence » de la science occidentale sur ses voisins, puis sur sa « diffusion » progressive aux autres continents du monde selon un régime historique qui place les cultures non occidentales en position rétrograde, « derrière », condamnées à rattraper leur retard. Considérant uniquement les centres pionniers, les modèles diffusionnistes privilégient un schéma de transmission/appropriation des savoirs basé sur la reproduction à l’identique, l’imitation des modes de pensée et de la rhétorique. Dans cette optique, l’innovation scientifique se fait dans le centre intellectuel et l’examen de ses modes d’implantation dans les « périphéries » apparaît comme superflu puisqu’il est censé ne rien apporter de nouveau. Ce qui a pour effet de transformer les pôles « périphériques » en données négligeables, comme le souligne Afrânio Garcia :

    La fragilité de ce procédé tient à la supposition implicite que toutes les variations proprement sociales seraient prévisibles par les concepteurs du modèle, ce qui pourrait dispenser de vérifier si son usage est confronté à des configurations impensables dans la situation de départ, obligeant à produire des explications d’un degré d’universalité supérieure.17

    21Les schémas diffusionnistes ne restituent que malaisément la fluidité des circulations, la logique et les aléas des échanges, les dynamiques de la mobilité, tout ce qui anime, traverse et agite la géographie mondialisée dès lors qu’on s’applique à la considérer d’un point de vue décentré18. Mais les schémas culturalistes n’y parviennent guère mieux, se heurtant à l’écueil inverse mais symétrique, qui consiste à envisager l’espace transnational de production de connaissances comme un espace homogène, fondé sur la coexistence de nations qui sont en théorie équivalentes. Si le modèle culturaliste fait appel à la diversité des cultures, c’est pour transformer la culture nationale en unique variable explicative de la validité d’un système conceptuel ou d’une théorie : valant seulement dans la configuration sociale et culturelle qui lui a donné naissance, théories et concepts ne pourraient s’exporter au-delà des frontières nationales. Dans un cas comme dans l’autre, ce qui est négligé, ce sont les variations, les reconfigurations dont tout savoir décontextualisé fait l’objet lorsqu’il est recontextualisé dans un nouvel environnement social et culturel. Or des pratiques pensées comme identiques, parce qu’elles portent le même nom, peuvent s’avérer sensiblement différentes lorsqu’elles sont amenées à fonctionner dans des conditions sociales et culturelles différentes19. Aucun savoir ne reste fixé sur la signification de sa première énonciation : s’il garde une configuration qui permet de le reconnaître, il ne conserve pas son identité lorsqu’il est réinséré dans un nouveau contexte culturel ou géographique. C’est encore plus vrai lorsqu’on a affaire à des pays inégalement dotés en moyens matériels et humains, avec des expériences et des histoires très différentes.

    22Aussi bien les modèles diffusionnistes que les modèles culturalistes échouent donc à rendre compte de la complexité des modalités et des enjeux de la circulation des savoirs. C’est pourquoi une nouvelle historiographie s’efforce désormais de saisir les trames multiples d’une histoire enchevêtrée, multidirectionnelle, croisée, où le rapport entre universalisme et singularités n’est plus perçu selon l’optique coloniale qui privilégiait la relation hiérarchique entre un centre et des périphéries inévitablement considérées comme « reflet » du centre. Mettant l’accent sur la relation (entre les cultures) qui est au cœur aujourd’hui de la mondialisation plutôt que sur les entités elles-mêmes, elle tient compte du caractère local, situé, contingent de tout savoir, des positions occupées par les chercheurs au sein du champ de production des savoirs ainsi que des asymétries dans les rapports interculturels mondiaux. Elle fait, autrement dit, la différence entre les sociétés dites modernes et celles où s’est installée une modernité fragmentaire, inégale, qui les a coupées du pouvoir discursif et de la légitimité institutionnelle conférés par l’agency, instaurant ainsi des déséquilibres dans les processus de circulation des savoirs.

    23Dans un contexte culturel où l’universel ne peut plus être en surplomb, mais où il est horizontal, partagé, ce décentrement du regard n’est pas un facteur de relativisation mais aussi l’occasion d’un retour critique sur soi après un détour par l’Autre. C’est l’opportunité, surtout, de repenser nos choix méthodologiques et de faire surgir de nouveaux usages théoriques. En effet, les chercheurs qui travaillent sur les transferts de savoirs aujourd’hui ne se situent plus seulement au niveau des objets importés (savoirs, théories, idées, etc.) mais aussi au niveau métathéorique, interrogeant le cadre épistémologique où se situe leur pensée. La proposition de mise « en voyage » des épistémologies est ainsi devenue un aiguillon critique pour les mondialisations méthodologiques, qu’on s’efforce désormais de penser comme négociation politique de la différence des cultures et des transferts de savoirs entre elles20.

    Recyclages conceptuels et transdisciplinarité

    24Le bénéfice heuristique de ce décentrement peut se vérifier également dans le champ des relations disciplinaires. On sait, depuis Barthes au moins, que le travail interdisciplinaire implique beaucoup plus que l’analyse croisée d’un objet à travers des disciplines à l’identité prédéterminée – comme la psychologie, la philosophie, la sociologie ou l’anthropologie par exemple – mais qu’elle engage une renégociation des découpages préexistants entre savoirs et disciplines. L’interdisciplinarité ne se contente pas de juxtaposer des concepts ou des procédures appartenant à des disciplines distinctes, mais elle remet en question l’identité des savoirs, chaque discipline se trouvant nécessairement interrogée, mise à l’épreuve par la proximité active des autres.

    25La discipline, comme le rappelle Edgar Morin, est une catégorie organisationnelle au sein de la connaissance scientifique ; elle y institue la division et la spécialisation du travail, opérant « la circonscription d'un domaine de compétence sans laquelle la connaissance se fluidifierait et deviendrait vague ; d'autre part, elle dévoile, extrait ou construit un objet non trivial pour l'étude scientifique : c'est en ce sens que Marcelin Berthelot disait que la chimie crée son propre objet »21. Cependant l'institution disciplinaire entraîne à la fois un risque d'hyperspécialisation du chercheur et un risque de "chosification" de l'objet étudié dont on risque d'oublier qu'il est extrait ou construit. Comme le souligne Edgard Morin :

    L'objet de la discipline tend alors à être perçu comme une chose en soi ; les liaisons et solidarités de cet objet avec d'autres objets, traités par d'autres disciplines, seront négligées ainsi que les liaisons et solidarités avec l'univers dont l'objet fait partie. La frontière disciplinaire, son langage et ses concepts propres vont isoler la discipline par rapport aux autres et par rapport aux problèmes qui chevauchent les disciplines.22

    26Il existe une étonnante variété de circonstances qui, en brisant l'isolement des disciplines, favorisent une reconfiguration de leurs frontières et de leur territoire : que ce soit par le transfert de concepts ou de schèmes cognitifs, par des empiètements ou des interférences entre champs disciplinaires, par des complexifications de disciplines transformées en champs pluridisciplinaires, par l'émergence de nouveaux schèmes cognitifs et de nouvelles hypothèses explicatives, ou encore par la constitution de conceptions organisatrices qui permettent d'articuler les domaines disciplinaires dans un système théorique commun. Ces remembrements peuvent mener à la construction de nouveaux objets, à l’invention de langages nouveaux, voire dans les théorisations les plus audacieuses, à la construction de systèmes conceptuels résultant de l’intégration de plusieurs disciplines23.

    27D’où la nécessite, pour rendre compte de ces phénomènes, d’une histoire des disciplines qui ne soit pas seulement celle de leur constitution et de leur prolifération, mais en même temps celle des ruptures de frontières disciplinaires, des empiétements d'un problème d'une discipline sur une autre, de la circulation des concepts, de la formation de disciplines hybrides qui finissent par s'autonomiser en définissant de nouveaux champs de recherches ou encore celle de l’agrégation de disciplines qui, en s'agglutinant, forment de nouveaux complexes. Ces différentes formes de remembrement sont une incitation à dépasser l’histoire traditionnelle des disciplines pour promouvoir « une autre histoire liée et inséparable, [qui] est celle des inter-trans-poly-disciplinarités »24.

    28Mais l’interdisciplinarité n’est pas la seule forme de circulation des savoirs, les découpages entre savoirs et entre disciplines ne se recouvrant pas nécessairement. Outre les emprunts à d’autres disciplines, les transferts de savoirs peuvent prendre la forme de réécritures ou de transpositions discursives variées, ils peuvent se manifester par le retour à des formes anciennes ou par la réactualisation de discours passés, s’opérer par le biais de mises en discours ou de mises en texte diverses comme la vulgarisation, la « fictionnalisation », etc. Ainsi, lorsqu’un savoir s’épuise, ne parvenant plus à se renouveler à partir de ses propres traces, il peut se ressourcer à partir de la novation dans d’autres domaines. Catégories, objets et démarches peuvent circuler, les anciennes problématiques se renouveler et se vivifier au contact des autres, les méthodes se redéfinir par l’appropriation ou l’opposition, la concurrence ou la complémentarité. La circulation des savoirs permet aux théories de s’entrecroiser, elle favorise les greffes et les hybridations, désenclave les disciplines, menant parfois à une redéfinition des rapports entre les grands domaines du savoir humain, comme par exemple les arts et les sciences. Elle peut ainsi conduire à une nouvelle division du travail intellectuel, fondée sur une redistribution entre domaines d’objets et cadres théoriques.

    29Il faut ajouter ici que la circulation des savoirs n’opère pas seulement des transformations épistémiques, elle entraîne également une transmutation de la valeur, tout savoir transféré voyant sa valeur renouvelée, recentrée, et du même coup transformée25. Comme l’a montré Judith Schlanger, il arrive assez couramment que ce qui est dévalué pour la connaissance (mythes, savoirs caducs, doctrines dépassées, etc.) soit pourtant maintenu comme précieux dans la culture. La mémoire culturelle tend en effet à transmuter les valeurs intellectuelles menacées de péremption pour en faire des valeurs culturelles26. Or la principale valeur paracognitive, « celle qui répercute ou réhabilite ce qui a perdu sa légitimité première », est « la valeur esthétique » qui permet aux « données hors d’usage, oubliées ou à peine visibles, de survivre sous une forme différente » 27. Partiellement préservés sous la forme de traces, de signes ou d’indices, des savoirs oubliés peuvent revenir à la faveur de résurgences imprévues, de redécouvertes ou de réhabilitations, de nouveaux centrages ou d’une redistribution de la valeur qui leur rendent sens, visibilité, existence. Ce qui revient alors, ce n’est plus de l’ancien mais du nouveau, la perte se mue en gain et rouvre le passé en direction de l’avenir.

    30C’est là l’un des aspects les plus importants du renouvellement de la valeur culturelle : les savoirs hors d’usage, délaissés ou oubliés, gardent une virtualité toujours susceptible d’être réactualisée et peuvent parfois connaître une seconde vie lorsqu’ils sont recontextualisés dans un discours qui leur prête une valeur esthétique. C’est pourquoi une place importante a été faite ici aux transferts entre discours savants et discours littéraires. Si sciences et littérature existent bien comme des entités séparées, à travers des pratiques et des institutions différentes, les transferts de savoirs entre les deux domaines restent en effet très vivants. Ce qui autorise à considérer le texte littéraire comme un véhicule des multiples savoirs qui sont à l’œuvre dans le monde et donc comme un outil de médiation et d’adaptation culturelle du savoir. En effet, c’est l’une des caractéristiques originales de la littérature que de pouvoir parler toutes sortes de discours, y compris celui de la science : ces discours, elle ne se contente pas de les représenter, mais elle les « parle » littéralement, ce qui fait d’elle une véritable force de « reproblématisation des [savoirs], comme discursivités »28. Car les savoirs, il ne faut pas l’oublier, s’écrivent et s’énoncent, ils se trans-énoncent donc, par le biais de discours qui peuvent être plus ou moins spécialisés, plus ou moins vulgarisés, plus ou moins fictionnalisés. Ce qui constitue une incitation à retracer les voies du « dire » des savoirs, en examinant les mécanismes de trans-énonciation qui leur permettent d’être continument traduits dans différentes discursivités.

    31Depuis une trentaine d’années, les recherches sur les savoirs et la littérature se sont multipliées, mettant en évidence la complexité des interactions qui lient les savoirs aux disciplines, aux domaines culturels et aux discours. Aux schémas dualistes qui opposent « les deux cultures », ces études ont substitué des modèles plus fins, qui tiennent compte du fait que les divisions en domaines culturels ne recouvrent que partiellement les partages disciplinaires, que certains savoirs possèdent un mode d’existence transdisciplinaire (par exemple, il existe un « savoir de la vie » qui dépasse les frontières de la biologie ; ou un savoir de l’inconscient qui dépasse les limites de la psychanalyse) et que l’émergence de nouveaux savoirs peut à certaines époques engendrer de nouveaux modèles d’interdisciplinarité (c’est le cas par exemple de l’écologie). De même, le paradigme à l’intérieur duquel se négocient les rapports sciences/littérature peut être plus ou moins « mathématisé », plus ou moins « narrativisé », et susciter des résistances plus ou moins grandes de part et d’autre.

    32C’est ce qui rend difficile l’établissement de périodisations strictes dans l’histoire de la séparation entre les deux cultures, laquelle n’a cessé de s’accentuer depuis l’irruption des sciences sociales au XIXe siècle. À cette époque, l’écriture savante se construit sciemment dans un refus de la rhétorique et du récit, donc dans un geste de rupture épistémologique avec la littérature. En ethnologie comme en sociologie, en psychologie ou en histoire, on refuse de confier le régime de vérité aux séductions de la rhétorique. Les sciences humaines en voie de constitution ébranlent ainsi l’objet et les assises mêmes de la littérature comme lieu de connaissance. Depuis, les thèmes de « l’adieu à la littérature », du divorce entre les « deux cultures », voire de la « guerre » des disciplines, n’ont cessé d’être déclinés sous des formes variées, réitérant l’idée d’un partage scellant l’incompatibilité entre une démarche véritablement « scientifique » et une démarche renvoyée du côté de l’écriture, de la rhétorique, de la fiction, etc29.

    33Aujourd’hui pourtant, on constate un effort des sciences humaines comme des sciences dures pour prendre conscience des aspects textuels et narratifs de leur activité. Parallèlement, les différentes formes de discours fictionnel ont pu être présentées comme une forme de discours savant, y compris par les praticiens des sciences sociales : que l’on pense aux travaux de Jablonka sur « l’histoire comme littérature contemporaine », à ceux de J. Gratton et D. Vaugeois sur la littérature comme histoire de l’art ou encore aux « lectures sociologiques de Proust » par Champy30. Au-delà des débats sur la vérité de la fiction, ces travaux font « le pari que la littérature se fait parfois (car ce n’est nullement un privilège d’essence) le lieu d’une pensée propre, pensée qui ne pourrait se dire autrement et s’élabore au nœud d’une forme et d’un discours »31. Elle n’est pas seulement un lieu d’accueil pour des savoirs élaborés ailleurs, mais aussi un dispositif de transformation des savoirs qui circulent dans le champ social, savoirs qu’elle se réapproprie, qu’elle manipule, qu’elle retourne et qu’elle réinvente en les réinvestissant au plan esthétique. Ce qui fait d’elle à la fois un opérateur privilégié des transferts de savoirs mais aussi un exposant des circulations de savoirs qui dynamisent la culture où elle s’inscrit. Exhibant un ordre des savoirs à la production duquel elle participe, elle a une fonction performative à l’intérieur d’un espace discursif qui l’englobe – il détermine sa place et sa fonction par rapport à d’autres discours – mais qu’elle englobe aussi comme sa mise en abyme.

    Le dialogue Europe-Brésil

    34Avant de présenter les études singulières qui composent ce volume, il reste à dire quelques mots sur le choix d ‘un paradigme européo-brésilien pour ouvrir la réflexion sur les échanges culturels et scientifiques. S’il est sans exclusive, ce choix n’est pas seulement le fruit des circonstances, il répond aussi à la volonté de mettre en relief la singularité d’un pays dont le statut est exemplaire pour comprendre la contribution des pays du Sud dans la production contemporaine des connaissances. Le Brésil est aujourd’hui considéré comme un pays « émergent » sur la scène internationale, après avoir été perçu comme un pays « sous-développé », puis « périphérique », voire même sous la plume de Stefan Zweig – qui objectivait ainsi le regard européen – comme une « terra incognita » « du point de vue de la culture » comme il l’avait été « du point de vue de la géographie pour les premiers navigateurs »32. L’image contrastée qu’offre le Brésil contemporain est le miroir des dynamiques sociales, économiques et politiques de ces quarante dernières années. C’est l’image d’un pays en mouvement, dont le dynamisme découle en partie de l’inscription croissante de la collectivité nationale dans l’espace international. Dans le cadre d’une intensification de la coopération scientifique avec les autres pays du monde, on assiste aujourd’hui à « l’internationalisation rapide et à grande échelle de la formation universitaire des prétendants à une inscription réussie dans le champ du pouvoir national, voire transnational »33.

    35Cette internationalisation emprunte essentiellement deux voies : d’un côté, la croissance exponentielle des étudiants partant à l’étranger pour des études doctorales ou postdoctorales grâce, la plupart du temps, à des bourses d’études accordées par les agences publiques depuis la fin des années soixante34; de l’autre, l’implantation massive de formations doctorales inspirées elles aussi des paradigmes internationaux, dans tous les États fédérés de ce vaste territoire. D’où une intensification de la circulation internationale des idées, des savoir-faire, des paradigmes et des normes de comportement qui a permis l’affirmation de nouveaux savoirs et de regards renouvelés sur le monde social et la nature, l’implantation de nouveaux cadres de pensée et d’innovations institutionnelles qui permettent de mieux saisir les modes d’appropriation des savoirs disponibles à l’échelle internationale35.

    36C’est justement ce qui fait l’intérêt d’un pays comme le Brésil pour ouvrir la réflexion sur les transferts internationaux et les reconfigurations des savoirs : d’un côté, il permet de rendre concevables certaines variations qui sont difficilement concevables à partir des configurations européennes. D’autre part, l’observation d’un monde universitaire « périphérique » est révélateur des forces en compétition dans l’espace transnational : à travers les différences de bagage intellectuel entre les anciens doctorants partis à l’étranger et ceux qui sont restés au pays s’actualise en effet, à l’échelle locale, la concurrence entre les communautés scientifiques des pays centraux. Comme le remarque Marie-Claude Muñoz : « La politique des bourses à l’international a contribué au processus d’institutionnalisation ou de recomposition des disciplines des sciences sociales brésiliennes, et à la redistribution du pouvoir dans le champ académique ou politique. Elle a modifié la composition des groupes sociaux qui y participent et il en résulte des luttes de classement entre les héritiers et les nouveaux entrants » 36. Ce qui est ainsi mis en abyme, ce sont les rapports de compétition et de hiérarchie qui structurent le champ international, reproduits à l’échelle locale.

    37À ces deux sources d’intérêt s’ajoute le fait que la France est aujourd’hui le deuxième partenaire du Brésil, après les États-Unis, pour la coopération scientifique, laquelle s’est structurée autour des formations d’excellence des universités et de partenariats de haut niveau entre les organismes de recherche des deux pays. De même, la France se situe au deuxième rang des pays d’accueil des Brésiliens, avec 10 % des flux (contre 38 % pour les États-Unis, 9 % pour l’Allemagne et 4 % pour l’Espagne)37. C’est dire que le dialogue est déjà engagé entre les deux cultures et c’est l’une des ambitions de cet ouvrage que de le poursuivre par le biais d’études singulières s’attachant à différents moments et à différents lieux des échanges transculturels et transdisciplinaires entre l’Europe et l’Amérique latine.

    Explorations

    38Les cinq chapitres qui composent ce volume sont autant de réponses, nécessairement locales et limitées, aux questions soulevées plus haut. Adoptant des démarches et des méthodologies variées, ils explorent un champ d’études très vaste où différentes approches se croisent pour décrire les processus de transfert, d’appropriation et d’adaptation des savoirs venus d’ailleurs.

    39Le premier chapitre est consacré à la circulation transnationale des savoirs, qui est envisagée sous un angle à la fois théorique et pratique. Hélénice Rodrigues revient pour commencer sur l’histoire de la théorie des transferts culturels qui, en s’exportant de son domaine d’origine – la littérature comparée – vers d’autres disciplines – historiographie, anthropologie, etc. –, s’est ouverte à une approche transnationale de l’histoire intellectuelle. Une illustration de cette approche est fournie par la french theory, dont l’exportation/invention sur le continent américain a donné lieu à un certain nombre de malentendus, montrant notamment que l’appropriation débouche sur des savoirs qui ne sont pas des copies conformes mais des productions autonomes, enrichies de racines et de filiations qui remettent profondément en cause la linéarité des historiographies nationales. Ce qui constitue une invitation à réécrire l’histoire des idées en la faisant sortir des espaces nationaux où elle était confinée pour lui substituer des configurations plus complexes, qui croisent les perspectives pour mieux cerner la part de l’Autre dans la constitution des savoirs et des idées.

    40L’étude d’Héliane Kohler présente un tout autre modèle pour penser la circulation culturelle : celui de l’anthropologie d’Oswald de Andrade, qui a déconstruit le mythe de la dépendance culturelle du Brésil vis-à-vis de l’Europe grâce à la métaphore de l’anthropophagie. Renvoyant à un processus de dévoration-assimilation-reconfiguration de la culture de l’autre, l’anthropophagie a pour mécanisme intime la transformation du tabou en totem : la « dévoration » symbolique des « pères », notamment ceux de l’Église, ennemis sacrés dont il s’agit à la fois d’éliminer les valeurs tout en se les assimilant. La notion recouvre un triple processus d’appropriation, de réflexion critique et de transformation de la culture d’importation, dont la visée est l’affirmation d’une culture spécifiquement brésilienne, fondée sur l’hétérogénéité de ses racines et sa diversité culturelle.

    41L’étude d’Hélène Goujat envisage un troisième type de transfert culturel qui passe par le dialogue, en l’occurrence épistolaire, entre deux intellectuels issus d’espaces culturels que tout séparait a priori – l’Autriche pour Ferdinand Blumentritt, les Philippines pour José Rizal – mais qui ont réussi à tisser une réflexion à deux voix sur la géopolitique coloniale du XIXe siècle finissant. Dans un contexte qui était celui de l’Empire espagnol en déclin, ce dialogue à deux voix au sein de l’improbable espace germano-philippin tire son exemplarité du fait qu’il trouva un prolongement dans l’action, puisque Blumentritt a poursuivi la tâche politique entreprise par Rizal après sa mort, reprenant à son compte l’argumentaire de ce dernier sur les ressorts de la domination coloniale, afin de les mettre à son tour au service de la lutte des Philippins pour leur indépendance.

    42Aux antipodes de ce modèle, le dialogue interculturel peut servir une relation de concurrence se jouant sur le terrain de l’autorité théorique et pratique. C’est ce que montre l’étude de Carlos Eduardo Vieira consacrée à deux manuels homonymes d’histoire de l’éducation - Noções de Historia da Educação (Notions d’Histoire de l’Éducation) - écrits respectivement par Afrânio Peixoto en 1933 et Theobaldo Miranda Santos en 1945. Établissant un dialogue suivi avec des manuels d’histoire de l’éducation étrangers (américains, français et allemands), les deux ouvrages utilisent la référence occidentale comme argument d’autorité dans la légitimation des projets éducatifs et des modèles narratifs défendus par leurs auteurs. Ici la référence étrangère est instrumentalisée pour produire des effets de vérité historique et d’objectivité, en tirant profit du prestige de modèles éducatifs et civilisationnels venus d’ailleurs.

    43Les transferts culturels ne prennent pas toujours la voie de l’écrit et demandent donc à être analysés, non seulement du point de vue des institutions qui les encadrent ou des textes qui font circuler le savoir, mais aussi du déplacement des individus. En effet, les modalités de contact entre les cultures passent aussi par la mobilité des savants, des artistes et des intellectuels. Il faut donc interroger le rôle du voyage, de la migration et de l’exil dans les processus d’internationalisation du savoir, en tenant compte notamment des manières de voyager, des espaces spécifiques de socialisation des voyageurs, des études ou de l’apprentissage à l’étranger, tous phénomènes qui participent à la construction d’un ethos international38.

    44De cet ethos participe le « voyage intellectuel », dont les modalités sont analysées par Javier Pinedo à l’exemple de deux cas concrets : les voyages au Chili de l’essayiste mexicain José Vasconcelos en 1922 et du philosophe espagnol José Ortega y Gasset en 1928. Expression d’une dynamique de la pensée qui se forge dans l’espace intermédaire entre cultures et pays différents, le voyage intellectuel a des incidences non seulement sur le pays d’accueil, qui peut ainsi s’ouvrir à des idées nouvelles, mais aussi sur le voyageur dont les idées initiales peuvent être profondément modifiées après leur confrontation à un contexte inédit.

    45À la fin du XVIIIe siècle, les musiciens voyagent, notamment pour parfaire leur apprentissage, commencé dans l’« atelier » familial, mais qui se double souvent d’un voyage d’étude en Italie. Comme le montre Michelle Biget-Mainfroy, l’invention puis la banalisation du concert public et payant font apparaître deux personnages nouveaux : l’organisateur de concerts et le virtuose itinérant, dont la mobilité participe d’une quête de notoriété. L’itinérance des musiciens entraîne celle des répertoires, des chefs d’orchestre, voire des critiques qui, pour certains, font du compte-rendu de voyage un document musicographique tandis que le chanteur d’opéra va jusqu’à inventer un genre musical nouveau, le fameux aria di baule, que l’on greffe sans vergogne d’un opéra dans un autre, au mépris de la vraisemblance dramatique. Mais le voyage permet aussi la rencontre des musiciens itinérants avec des répertoires nouveaux, induisant après le retour chez soi une décantation à distance - distance géographique et distance culturelle – qui bouleverse à terme les canons compositionnels, apportant dans la culture de départ de l’inédit sonore.

    46Les arts vivants constituent un cas particulier d’échanges internationaux, dont l’étude inclut non seulement le déplacement des acteurs, des troupes ou des metteurs en scène, mais aussi celui des mises en scène. Dans son étude sur les échanges dramaturgiques entre la France et l’Espagne (1989-2009), Aurélie Deny porte un regard croisé sur la diffusion, tant éditoriale que scénique, des deux théâtres, qui met en évidence les multiples médiations rendant possible la circulation des œuvres dramatiques : institutions, pratiques éditoriales, festivals, centres de formation, politiques culturelles et économiques, instances de production et de programmation, infrastructures théâtrales, espaces de création, lectures dramatisées, etc. Ce qui se joue à chaque fois, c’est une nouvelle traduction, une nouvelle mise en mots, une nouvelle mise en bouche et en corps… avec tous les enjeux politiques, culturels et économiques que cela comporte.

    47Le second chapitre vient donner corps à la dimension transhistorique de la circulation des savoirs, trop souvent négligée dans les débats sur l’interculturalité. Loin d’être réductibles à leur origine ou au contexte de leur émergence, les savoirs se caractérisent en effet par une capacité de résurgence que Derrida, à la suite de Valéry, désignait comme la capacité de se « donner plusieurs temps et plusieurs vies » : « Que doit être un texte (un savoir) s’il peut, de lui-même en quelque sorte, se tourner pour briller encore, après une éclipse, dans un temps qui n’est plus celui de sa source productive (en fut-il jamais contemporain ?) »39. Si Derrida visait plus spécifiquement le texte littéraire et ses relectures en écrivant ces mots, ses propos pourraient s’appliquer à l’espace de non-coïncidence et de non-ressemblance ouvert par la réception, toujours réactualisée, des savoirs. Le mot « relecture » serait alors à entendre au sens de geste théorique et critique consistant à reprendre une pensée du passé parce qu’elle semble pertinente pour le temps présent.

    48Ce qui pose la question de l’actualité des pensées du passé : pourquoi retourne-t-on vers des textes ou des savoirs qui ne sont pas contemporains, au sens temporel du terme, mais qui semblent présenter un intérêt actuel40? Comment fonctionne l’actualisation d’une pensée et comment est-elle activée par la relecture ? Selon Éric Méchoulan, l’actualisation se distingue du présentisme épinglé par François Hartog par le fait qu’elle ne fétichise pas le présent mais qu’elle le diffracte en condensant en lui divers plis temporels41. Comme la relecture, elle est un moyen de « rejoindre le présent par le détour de ‘l’inactuel’ grâce à une prise de distance avec le contemporain »42. Lequel, dès lors, ne peut plus être entendu au sens d’une pure co-présence temporelle mais comme « un nœud temporel issu d’une pensée anachronique, faite de replis temporels où des moments du passé sont recueillis et assemblés dans certains moment du présent »43.

    49Les classiques se prêtent particulièrement bien à cette réactualisation du passé, comme le montre l’étude de Raphael Guilherme de Carvalho sur Racines du Brésil (1936) de Sérgio Buarque de Holanda (1902-1982). Paul Ricœur a souligné le fait qu’un classique n’est jamais perçu d’emblée comme intemporel, mais qu’il le devient au fil du temps, en ouvrant de nouveaux horizons d’attente44. Les classiques sont selon lui les grandes œuvres « qui n’ont jamais fini de se décontextualiser et de se recontextualiser dans les circonstances culturelles les plus variées »45. Dès lors, interpréter un classique, ce sera tâcher de le rendre compréhensible pour les temps actuels ou, comme l’écrit François Dosse, replacer une réflexion dans la singularité du moment historique de son énonciation, mais « sans délaisser le message qu’elle porte à travers le temps jusqu’à notre actualité, ce en quoi elle nous parle de notre contemporanéité »46. En ce sens, revisiter Racines du Brésil dans son historicité revient à revisiter les promesses non tenues du passé brésilien, que le classique de Buarque invitait à actualiser pour réaliser le futur. L’auteur brésilien incitait en effet à prendre la mesure de la présence vivante d’un passé archaïque dans le présent en transformation, en vue d’établir une « passerelle » vers un futur qui intégrerait et dépasserait à la fois la référence du passé. Il s’agissait, autrement dit, d’un projet d’actualisation de modèles passés de la brasilianité, qui exigeait la coexistence simultanée de différentes strates historiques dans le présent. Or cette temporalité complexe est aussi celle que met en œuvre la relecture du classique de Buarque qui, malgré ou peut-être en raison même de son « inactualité »47, fournit des clés de compréhension du Brésil contemporain ainsi que des incitations à repenser les théories contemporaines de l’histoire.

    50Si l’anachronisme est une méthode aux mains de l’interprète, il est aussi une caractéristique essentielle de l’œuvre d’art qui traverse l’histoire sans souci de cohérence, ce qui lui permet de jouer sur « tous les tableaux du temps »48. Libre d’orchestrer la « contemporanéité du non-contemporain »49, de conserver ou de recycler des idées désuètes, elle fait coexister des savoirs qui relèvent d’historicités différentes pour les faire « travailler » dans un « tempo différentiel »50. C’est cet anachronisme qui lui confère son potentiel d’anticipation, lequel ne se limite pas à la formulation d’utopies : en exhibant les survivances ou en organisant le retour de savoirs passés, en opérant des rapprochements entre des savoirs qui relèvent d’historicités différentes, en ouvrant l’accès aux multiples temps stratifiés de la mémoire, l’oeuvre d’art peut être amenée à produire des effets de vérité qui n’auraient pas été entrevus sans elle et même à anticiper des savoirs à venir. C’est ce que montre l’étude de Patrick Bégrand sur También la lluvia, modèle du film dans le film, fondé sur le récit du tournage d’un film historique qui encadre un métafilm sur la colonisation colombine. Grâce à une série d’emboîtements diégétiques et d’effets spéculaires, le film tisse des liens complexes entre le passé (de la colonisation colombine) et le présent (de la Bolivie contemporaine), assurant du même coup la circulation de savoirs politiques et sociologiques entre des lieux et des temps hétérogènes. Le télescopage entre différentes réalités historiques et géographiques permet d’organiser la rencontre significative d’une époque passée avec le temps présent, opérant ainsi cette fameuse synchronisation entre l’Aujourd’hui et l’Autrefois dont Walter Benjamin attendait une possible connaissance historique.

    51Si la relecture peut déboucher sur une actualisation du passé, elle peut aussi être une force d’anticipation de l’avenir lorsqu’elle se constitue en geste critique. Relisant l’histoire du modernisme du point de vue du genre, Margaret Gillespie met en évidence l’apport de la critique féministe à la compréhension du modernisme anglo-américain, longtemps tenu pour un courant élitiste et réactionnaire. Tout en favorisant la (re)découverte d’œuvres et d’auteures dont l’envergure avait été minimisée, la nouvelle perspective a permis un important recadrage d’une œuvre jusqu’alors valorisée surtout pour ses qualités formelles et pour sa capacité à transcender un monde en crise. La relecture féministe du modernisme et la critique du genre ont ainsi anticipé le récent tournant historique et culturel qui a revitalisé les études modernistes, montrant le potentiel novateur des recontextualisations du passé.

    52Ce qui nous est ainsi rappelé, c’est que le passé n’est pas seulement « source », il est aussi « ressource » : il possède un « pouvoir de conversion et une force de rebondissement » qui n’attendent que d’être réactivés par le travail d’un sujet qui saura en déployer la puissance et la productivité que ce soit au plan intellectuel ou au plan esthétique51. En témoigne la pérennité de certaines idées qui ont fait l’objet d’incessantes reprises dans des discours, des lieux et des époques différentes. Ainsi par exemple de l’idée de « musique de la nature » ou de « harpe éolienne », dont Danielle Follett retrace l’évolution dans une perspective à la fois diachronique et comparatiste. Elle met ainsi en évidence le jeu des croisements et des greffes qui ont accompagné sa circulation à travers différents domaines (musique, philosophie, religion, sciences, psychologie, littérature), différentes périodes (du XVIIe au XIXe siècle) et différents pays (Angleterre, États-Unis). Or ce qui circule ainsi de Cudworth à Emerson, en passant par Newton, Coleridge et tant d’autres encore, ce n’est pas un archétype qui existerait en dehors de l’histoire ou une abstraction statique sur laquelle soufflerait un vent néoplatonicien, éternel et abstrait. Au contraire, son évolution du XVIIe siècle au XIXe siècle montre que l’idée de « musique de la nature » est une constellation instable de significations ancrées dans la contingence et la dynamique de l’histoire.

    53Le troisième chapitre se tourne vers la mondialisation comme champ contemporain de nouvelles modalités de diffusion des savoirs. En effet, le lien transhistorique qui conditionne la circulation des savoirs ne saurait être analysé sans prendre le pouls de l’actualité dans les pratiques de savoir et de création, une actualité qui est largement conditionnée par la logique du réseau à l’ère numérique. Comme le rappelle Muriel Lefebvre, les connaissances scientifiques ont longtemps circulé par le biais des ouvrages et des revues scientifiques, lesquels ont joué un rôle central depuis leur création au XVIIe siècle, non seulement dans la diffusion et la validation des connaissances mais aussi comme outils d’évaluation et de valorisation de la recherche. Aujourd’hui, dans un contexte de développement des supports numériques, de nouveaux dispositifs de publicisation de la science se sont développés à côté des revues : revues électroniques en libre accès, portails d’archives ouvertes ou encore blogs scientifiques constituent autant de nouveaux canaux de circulation des connaissances, bien souvent présentés comme des alternatives au dispositif éditorial traditionnel des revues. L’émergence de ces dispositifs inédits est à l’origine d’une triple crise économique, juridique et politique, dont les conséquences sont aussi épistémologiques du fait que les disciplines se trouvent désormais mises en concurrence avec des formes alternatives de savoir comme l’information, les compétences, les know how, etc.52.

    54Une nouvelle économie du savoir est ainsi en train de voir le jour, caractérisée par l’accessibilité des connaissances, la communication en réseau et la simultanéité. Parmi les dispositifs qui ont favorisé l’émergence de ce nouveau paradigme, un nouveau support en particulier a pris son essor, les blogs scientifiques, qui sont désignés aussi comme carnets de recherche. À partir d’exemples concrets, André Porto Ancona Lopez étudie leurs différentes fonctions, notamment comme dispositifs de valorisation de la recherche et comme instruments didactiques. Constituant une sorte de vitrine de l’activité scientifique, ouverte non seulement aux chercheurs et aux étudiants mais aussi à un public plus large, blogs et carnets de recherche contribuent au Brésil à l’élaboration de projets collaboratifs, de rencontres scientifiques ainsi qu’à la construction de savoirs associés à la citoyenneté dans le contexte latino-américain.

    55Si les nouvelles techniques de partage et de transmission des connaissances favorisent la diffusion des savoirs et la collaboration des chercheurs, elles peuvent aussi avoir des effets négatifs, comme le montre Réjane Arce Vargas. À partir d’un micro-corpus prélevé sur internet, elle constate une déshistoricisation de la notion de favela, dont la mémoire discursive a été effacée du fait de son indexation sur l’image d’une communauté pacifiée. Si le Web rend plus faciles l’accès et la diffusion à grande échelle, il favorise en contrepartie l’effacement de la filiation historique du sens, chacun étant libre de se réapproprier des savoirs et des discours qui circulent désormais sans intermédiaires.

    56Le quatrième chapitre se tourne vers les transferts de savoirs au sein des sciences humaines et sociales, interrogeant notamment leur rôle dans l’émergence et le devenir de ces disciplines. Rafael Benthien se penche sur l’exemple d’Henri Hubert, à la fois sociologue et archéologue, qui a laissé sa trace dans l’histoire de chacune de ces disciplines, mais dont le positionnement « interdisciplinaire » n’a peut-être pas reçu l’attention qu’il méritait. En s’appuyant sur les comptes-rendus de lecture publiés par Hubert dans les deux principales revues universitaires de sociologie et d'archéologie de l’époque, Rafael Benthien montre comment le parti-pris interdisciplinaire du chercheur s’est exprimé non pas au niveau du corpus, de la stratégie discursive ou des thématiques, identiques dans les deux revues, mais de la méthode et de l’épistémologie que le chercheur tente de fusionner en transposant les méthodes et problèmes soulevés dans l’une des deux disciplines sur le terrain de l’autre. La démarche d’Hubert nous rappelle ainsi que l’interdisciplinarité n’est pas le simple croisement de plusieurs disciplines, mais le moteur même de toute discipline.

    57On pourrait en dire autant de la vulgarisation qui ne correspond pas seulement au moment où une discipline, déjà constituée, se rouvre à nouveau au langage commun pour y traduire le langage du spécialiste mais qui peut aussi jouer un rôle dans la constitution même de la discipline. C’est ce que montre Marcia Consolim en analysant le rôle de la vulgarisation dans le processus de constitution des sciences sociales à la fin du XIXe siècle. La Bibliothèque générale des sciences sociales, collection fondée par Félix Alcan en 1898, est un cas assez significatif, puisque elle s’inscrit dans une décennie marquée par la concurrence opiniâtre entre deux conceptions des sciences sociales, l’une plus « scientifique » et académique, l’autre plus ouverte et éclectique. S’inscrivant dans la seconde mouvance et caractérisée par son orientation vers le grand public, la collection a contribué de façon active aux débats disciplinaires sur les « sciences sociales », à un moment où le degré d’institutionnalisation de ces disciplines était encore faible, montrant que la vulgarisation peut jouer un rôle majeur, non seulement dans la diffusion des savoirs, mais aussi dans le processus de leur constitution.

    58Le dialogue, ou la confrontation, entre les disciplines peut emprunter d’autres voies encore, comme en témoigne la circulation de la notion de « race » qui, élaborée dans le champ des sciences naturelles, a traversé une multitude de champs scientifiques dans lesquels elle a percolé jusqu’à devenir un modèle d’intelligibilité pour diverses disciplines au XIXe siècle. Passant des sciences naturelles à l’histoire et à la philosophie, elle a aussi ensemencé le champ des sciences humaines et sociales (anthropologie, géographie ou sociologie) où les phénomènes raciaux conservent une certaine place dans l’explication des faits. Comme le montre Carole Reynaud-Paligot, cette notion transdisciplinaire est aussi le fruit d’une circulation internationale des savoirs dans un contexte où l’aspiration à une « internationale des savants » était fragilisée par les rivalités entre États-nations. Dans ce contexte de tensions entre nationalisme et universalisme, le « savoir de la race » a été appelé à jouer un rôle de premier plan dans la fabrication des identités nationales tout comme dans la légitimation de la domination coloniale.

    59Le cinquième chapitre, pour finir, se tourne vers les transferts de savoirs entre la littérature d’un côté, les sciences humaines et les sciences dures de l’autre, domaines entre lesquels se sont instaurées différentes modalités de dialogue. Si les sciences humaines et sociales se sont constituées en s'arrachant à la littérature, celle-ci est devenue - tout comme l'art, la musique, le théâtre et le cinéma - à la fois une source et un objet à part entière de l'histoire, de la sociologie, de l'anthropologie, de la philosophie, du droit, voire de l'économie, qui en mobilisent les ressources sous des formes très diverses. En retour, les arts et la littérature continuent de se nourrir, aujourd’hui comme autrefois, des apports des sciences humaines et de la philosophie, entrant parfois en concurrence avec elles ou offrant un discours alternatif susceptible d’explorer des espaces laissés en friche par les discours savants.

    60La littérature s’est également montrée très réceptive aux découvertes des sciences de la nature qui, en stimulant l’imaginaire collectif, ont été amenées à féconder le terreau culturel sur le plan de la philosophie comme de l’esthétique. Elle peut être considérée comme un important vecteur de la « mise en culture » des sciences, auxquelles elle permet d’entrer dans le monde des significations symboliques en mettant en récit leurs découvertes, leurs enjeux, leurs catégories cognitives et leurs valeurs. Malgré leur éloignement – institutionnel et épistémologique - sciences et littérature échangent signes et significations par le biais de différentes médiations - vulgarisation, narrativisation, figuration, etc. – qui permettent au discours scientifique de se transformer en « savoir littéraire ». Or qu’advient-il de ces échanges dans le contexte actuel de la mondialisation, qui se caractérise par la circulation rapide des signes, des idées, des concepts et des représentations, mais qui favorise également les transports métaphoriques incontrôlables, les extrapolations débridées et la tentation des généralisations massives ? C’est la question posée par Laurence Dahan-Gaida qui, dans son étude, resitue la question des échanges entre sciences et littérature dans le contexte actuel d’intensification des échanges tous azimuts et de la globalisation qui met à mal nos références spatiales et temporelles. D’un côté, les nouveaux médias tendent à abolir le différé, assurant l’immédiateté de la transmission et de la réponse, le traitement et la présentation instantanée des informations, ce qui se traduit par une élimination de toute médiation. De l’autre, ils susbstituent à l’ancrage géographique un maillage complexe, fait de réseaux, de relais et d’aiguillages qui abolissent les frontières, dématérialisent la connaissance et virtualisent l’espace à mesure qu’ils l’envahissent. Quel est l’impact de ces changements sur les rapports entre science et littérature, comment affectent-ils les distinctions entre savoir et fiction d’un côté, savoir et information de l’autre ? Et comment la recherche doit-elle prendre acte de ces changements, qui ne sont pas sans influence sur les méthodes et outils mobilisés ?

    61À ces questions font écho celles que pose Christine Baron dans son étude consacrée aux rapports entre la littérature et la théorie littéraire d’un côté, le droit et l’économie de l’autre. Elle part du constat que le récit n'est pas une propriété exclusive de la littérature mais qu’il peut être mobilisé par d’autres types de discours, qui sont susceptibles de s’y investir aussi bien au niveau du texte – comme en témoignent par exemple les « jurisfictions » qu’elle analyse - qu’au niveau de la théorie littéraire - comme en témoignent certains modèles d’interprétation qui portent la trace de théories économiques émergentes. Force est donc de reconnaître que les savoirs juridiques et économiques ne structurent pas seulement les formes du récit mais aussi la manière dont ce dernier se représente, réflexivement, dans la littérature. C’est dire que la présence de champs épistémiques en littérature va au-delà d’une simple narrativisation des savoirs : qu’elle intègre les savoirs à sa propre genèse, qu’elle leur emprunte leur rhétorique ou qu’elle projette sur eux sa propre symbolique, la littérature s'élabore, se lit et se pense elle-même « du dehors », par le détour d’autres savoirs qui participent à la constitution de son identité propre.

    62Or si la littérature est bien une « pensée du dehors », qu’en est-il des discours savants ? Dans un livre de 2010, Vincent Debaene s’est interrogé sur les raisons du « second livre », « complément au voyage », que certains ethnologues, de retour de leur « terrain », ajoutent à leurs travaux proprement scientifiques, comme s’ils éprouvaient la nécessité de réintégrer dans ses droits une certaine subjectivité et une autre manière de raconter le savoir. À leur instar, le théoricien de la « culture ordinaire », Raymond Williams, a recouru à la fiction romanesque pour mettre en scène des concepts qu’il avait élaborés dans son œuvre théorique. Comme le montre Carys Lewis, son œuvre littéraire témoigne d’un effort pour unir, au sein d’une totalité, l’érudition du savoir livresque et la spontanéité du savoir populaire, tout en interrogeant les rapports entre savoirs indigène et exogène, savoir natif et savoir institutionnel. Raymond Williams a ainsi anticipé les penseurs des périphéries postcoloniales, qui se sont réapproprié la notion de « culture ordinaire » pour penser la nouvelle économie des rapports entre savoirs et pouvoirs, dans un contexte où la mondialisation ne concerne pas seulement la multiplication des expériences de contact entre cultures mais renvoie également au passage d’un monde où la différence (entre classes sociales et niveaux de culture) faisait sens à un espace homogénéisé où l’individu se réapproprie une « culture de masse » mondialisée53.

    63Ces exemples montrent que les rapports entre science et littérature ne doivent pas nécessairement être envisagés sur le mode de l’opposition ou de la concurrence mais qu’ils peuvent aussi être abordés sous l’angle de la complémentarité : en tant que ressources distinctes mais néanmoins partageables de la connaissance. La littérature en effet ne se limite pas à mimer, voire à déformer en les ajustant à ses besoins expressifs et imaginaires particuliers, des savoirs constitués avant elle, en dehors de son champ spécifique. Elle est aussi le lieu d’une production de savoir qui est étroitement liée au rapport spécifique qu’elle entretient avec le langage, principal vecteur des circulations de savoir.

    64C’est ce que montre l’étude de Hildegard Haberl consacrée aux Affinités électives de Goethe. Elle se penche sur l’une des modalités les plus fréquentes de mise en texte des sciences par la littérature, à savoir la métaphore. Dans son roman, Coethe emprunte à la chimie le concept des « affinités électives », pour le faire voyager entre des contextes discursifs différents – celui des relations humaines et celui de la connaissance scientifique – en jouant de la fonction analogique du langage. Or, en exhibant les limites et les dangers de l’analogie chimique, l’intrigue s’ouvre à une réflexion épistémologique qui conduit inévitablement à se confronter aux questions soulevées par la « légitimité » des transcodages ou des transferts de savoir entre sciences naturelles et monde humain. L’exemple de Goethe montre ainsi que la littérature ne se contente pas de refléter passivement des savoirs venus d’ailleurs mais qu’elle fait retour sur elle-même pour réfléchir, dans une sorte de mise en abyme, les mécanismes qui assurent les transports du savoir à l’intérieur de son propre champ envisagé en tant que modèle réduit du champ culturel.

    Notes de bas de page

    1 J’emprunte l’expression à Stéphane van Damme, Revue d’histoire moderne et contemporaine, 2004/5 – n° 51-4bis, p. 48-58. Ici p. 56. Sur les objets-frontières, voir également Susan Leigh Star et James Griesemer, « Institutional Ecology. Translation and Boundary Objects : Amateurs and Professionals in Berkeley’s Museum of Vertebrate Zoology, 1907-1939 », Social Studies of Science, 1989, vol. 19, p. 387-420. Voir enfin Joan Fujimura, « Crafting Science : Standardized Packages, Boundary Objects and Translation », in Andrew Pickering (ed.), Science as Pratice and Culture, Chicago, University of Chicago Press, p. 168-211.

    2 Comme le note Stéphane van Damme : « Paradoxalement, c’est la faible homogénéité de ces « théories frontières », leur dispersion et leur flou, qui apparaît comme un facteur de robustesse et leur permet de maintenir une convergence des points de vue et des connaissances sans que les acteurs aient à renoncer à leurs propres savoirs ». Ibid.

    3 Ibid., p 57.

    4 De ce changement de paradigme témoignent de nombreuses publications, comme par exemple le collectif dirigé par Anna Boschetti, L'espace culturel transnational, Paris, Nouveau Monde Éditions, coll. « Culture/Médias », 2010. Voir aussi l’ouvrage dirigé par Gisèle Sapiro en 2009, L’espace intellectuel en Europe. De la formation des États-nations à la mondialisation XIXe-XXIe siècle, Gisèle Sapiro (dir), Paris, La Découverte, 2009 ; voir enfin Antonio Dominguez Leiva, Sébastien Hubier, Philippe Chardin et Didier Souiller (dirs), Études culturelles, anthropologie culturelle et comparatisme, XXXe Congrès de la SFLGC, Dijon, 3, 4 et 5 septembre 2008, organisé par D. Souiller, S. Hubier, et A. Domínguez Leiva. Actes du colloque de la SFLGC, Dijon, Éditions du Murmure, 2010.

    5 Sur ces distinctions, voir l’étude de Walter Moser, « Recyclages culturels. Élaboration d’une problématique », in Claude Duchet et Stéphane Vachon (dirs), La recherche littéraire. Objets et méthodes, XYZ éditeur, Montréal, 1998, p. 526.

    6 Sur la place de la traduction dans ces renégociations entre le politique et le culturel, voir l’article de Claire Joubert, « Traduction, littérature, culture : déclinaisons du langage dans les disciplines de la mondialisation », in Traduire-écrire. Cultures, poétiques, anthropologie, Lyon, ENS Éditions, 2014, p. 85-110.

    7 Michel Foucault, L’archéologie du savoir, Paris, Gallimard, 1969, p. 250-255.

    8 Edgar Morin, « Sur l’interdisciplinarité », Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études transdisciplinaires n° 2, 1994. Consulté en ligne le 30 mai 2015. URL : <http://ciret-transdisciplinarity.org/bulletin/b2c2.php>

    9 Marine Dhermy-Mairal et Yann Renisio, texte de présentation de l’axe de recherches « Circulations transnationales des sciences sociales » pour la journée d’étude « Circulations transnationales et échelles d’analyse : une approche pluridisciplinaire », organisée le 23 mai 2014 à l’ENS Ulm avec le soutien du Labex TransferS. Consulté sur Internet le 15 janvier 2015 : <http://calenda.org/268715>

    10 Voir sur ces questions le texte de présentation de Jean-Claude Laborie et Michel Riaudel pour le colloque « Le transfert culturel, un carrefour de perspectives critiques – conceptualisations, usages et limites de la notion », qui s’est déroulé à Paris Ouest-Nanterre le 27 janvier 2012. Texte disponible sur le site de Fabula : <http://www.fabula.org/actualites/le-transfert-culturel-un-carrefour-de-perspectives-critiques-conceptualisations-usages-et-limites-_48948.php> (Consulté sur internet le 10 janvier 2015).

    11 Ibid.

    12 C’est celle qui est pratiquée en France par Michel Espagne ou en Allemagne par Michael Werner ou Hans-Jürgen Lüsebrink.

    13 Michaël Werner, « La notion de transferts culturels », in Dictionnaire des sciences humaines, sous la dir. de Sylvie Mesure et Patrick Savidan, Paris, PUF, 2006.

    14 Voir le texte déjà cité de Jean-Claude Laborie et Michel Riaudel.

    15 Texte de présentation de l’UMR 8547 de l’ENS sur l’axe de recherches « Transferts des savoirs ». Disponible sur internet : <http://www.umr8547.ens.fr/spip.php?rubrique7> (dernière consultation le 15 janvier 2015). Comme l’ajoutent les auteurs : « Le chercheur peut chaque fois être soupçonné de projeter le système de catégories dans lequel il a été socialisé scientifiquement de telle façon que la pertinence de ses résultats apparaisse suspecte. On ne pourrait au fond analyser que sa propre hybridité, c’est-à-dire les processus de transfert d’où résulte l’identité culturelle provisoire de chacun, car alors le retour sur les présupposés de l’observateur est donné dans le processus de recherche lui-même ».

    16 Voir le texte déjà cité de Jean-Claude Laborie et Michel Riaudel.

    17 Ibid.

    18 Voir sur la question l’article de Christian Jacob, « Circuits et dynamiques de la mobilité », in Lieux de savoir 1. Espaces et communautés, Christian Jacob (dir.), Paris, Albin Michel, 2007, p. 779-785.

    19 Afrânio Garcia Jr., « Introduction. Études internationales et renouveau des modes de pensée et des institutions politiques. Le cas du Brésil », in Cahiers de la recherche sur l’éducation et les savoirs, p. 7-31. Numéro spécial sur la « Mobilité universitaire et circulation internationale des idées : le Brésil et la mondialisation des savoirs », Hors-série n° 2 / 2009, mis en ligne le 22 mars 2012, consulté le 10 juin 2015. URL : <http://cres.revues.org/668>

    20 Ce paradigme a été inauguré d’après les travaux de l’anthropologue américain James Clifford. Voir par exemple le volume Traveling Theories, Traveling Theorists, qu’il a dirigé avec Vivek Dhareshwar, Inscriptions n° 5, 1989. Et son livre de 1997, Routes: Travel and Translation in the Twentieth Century, Cambridge, Harvard University Press.

    21 Edgar Morin, « Sur l’interdisciplinarité », art. cit.

    22 Ibid.

    23 Que l’on pense par exemple aux sciences cognitives, nées d’une rencontre entre la psychologie, les neurosciences, la cybernétique, l’informatique, etc.

    24 Edgar Morin, « Sur l’interdisciplinarité », art. cit.

    25 Judith Schlanger, La mémoire des oeuvres, Paris, Verdier, 1984, rééd. 2008, p. 145.

    26 Ibid., p. 148.

    27 Ibid.

    28 J’emprunte cette expression à Claire Joubert qui l’emploie à propos de la traduction, qu’elle propose de considérer comme un site de « reproblématisation des savoirs disciplinarités, comme discursivités », art. cit., p. 102

    29 Voir sur la question le livre de Vincent Debaene, L’adieu au voyage. L’ethnologie française entre science et littérature, Paris, Gallimard, 2010.

    30 Ivan Jabionka, Histoire des grands-parents que je n'ai pas eus : Une enquête, Seuil, 2012 (rééd. poche 2013) ; et L’histoire est une littérature contemporaine. Manifeste pour les sciences sociales, Seuil, 2014. Florent Champy, « Littérature, sociologie et sociologie de la littérature. Sur quelques lectures sociologiques de À la recherche du temps perdu », Revue française de sociologie, vol. 41, n° 2, 2000. Johnnie Gratton et Dominique Vaugeois, « Fictions d’art : des espaces pensifs », in Fixxions n° 8, 2014, p. 1-5.

    31 Vincent Debaene, L’adieu au voyage, op. cit., p. 480.

    32 Stefan Zweig, Brésil, terre d’avenir, Paris, Armand Colin, 1941, p. 10.

    33 Voir sur la question le numéro spécial, déjà cité, des Cahiers de la recherche sur l’éducation et les savoirs, Hors-série n° 2 / 2009 : « Mobilité universitaire et circulation internationale des idées : le Brésil et la mondialisation des savoirs ». Voir en particulier l’ « Introduction » d’Afrânio Garcia Jr., « Études internationales et renouveau des modes de pensée et des institutions politiques. Le cas du Brésil », p. 7-31.

    34 Traditionnellement, les études à l’étranger étaient réservées aux héritiers d’une élite brésilienne cosmopolite, pour qui le voyage en Europe faisait partie intégrante de la formation. Avec la relative démocratisation de l’éducation au XXe siècle, la demande pour les études à l’étranger s’est intensifiée dans de nouvelles couches sociales, favorisant l’implantation de politiques publiques soucieuses de répondre aux besoins de développement du pays. Aujourd’hui, la formation de nouvelles générations à l’étranger est devenue au Brésil « une question d’État, perçue comme liée à l’ouverture des horizons de la collectivité nationale […]. Le sentiment de retard face à l’accumulation de savoirs scientifiques et technologiques semble avoir joué un rôle de premier plan dans la justification de la mise en place de programmes de bourses à l’étranger », fondant du meme coup la conception des boursiers comme étant des missionnaires voulant doter le pays des instruments de sa modernité. Ibid.

    35 Ces évolutions ne doivent cependant pas faire oublier que la circulation internationale des élites lettrées n’est nullement un phénomène récent, comme en témoigne par exemple la participation de nombreux intellectuels français à la fondation de l’Université de São Paulo en 1934 (Lévi-Strauss, Roger Bastide, Fernand Braudel) ou encore l’octroi de bourses par le gouvernement français aux étudiants brésiliens désireux de poursuivre leurs études à l’étranger pendant la période de la dictature (1964-1985).

    36 Marie-Claude Muñoz, « La mobilité internationale à destination de la France. Objectivation des parcours et expérience existentielle », Cahiers de la recherche sur l’éducation et les savoirs, Hors-série n° 2 / 2009, op. cit., p. 157-181. Ces chiffres datent de 2009 et demanderaient sans doute à être actualisés.

    37 Ibid.

    38 Caroline Bertron et Anne Monier, texte de présentation de l’axe de recherches « Devenir international : savoirs, savoirs-être et savoirs-faire en milieu international » pour la journée d’étude « Circulations transnationales et échelles d’analyse : une approche pluridisciplinaire », organisée le 23 mai 2014 à l’ENS Ulm avec le soutien du Labex TransferS. Consulté sur Internet le 15 janvier 2015 : Edgar Morin, art. cit., Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études transdisciplinaires n° 2, 1994. Consulté en ligne le 30 mai 2015 <http://ciret-transdisciplinarity.org/bulletin/b2c2.php>

    39 Jacques Derrida, Marges de la philosophie, Paris, Minuit, 1972, p. 331.

    40 Brigitte Félix et Yves Abrioux, « Présentation », TLE n° 30/214, p. 5-9. Ici p. 7.

    41 Eric Méchoulan, « La lecture relâchée. Socrate, Federer et l’éthique du care », ibid., p. 145-152, ici p. 150.

    42 Ibid. Sur le rapport entre l’actuel, l’inactuel et le nouveau, voir aussi ce qu’écrivait Deleuze dans « Qu’est-ce qu’un dispositif ? » (in Deux régimes de fous, Paris, Minuit, 2003) : « L’actuel n’est pas ce que nous sommes, mais plutôt ce que nous devenons, ce que nous sommes en train de devenir, c’est-à-dire l’Autre, notre devenir autre. […] Car ce qui apparaît comme l’actuel ou comme le nouveau selon Foucault, c’est ce que Nietzsche appelait l’intempestif, l’inactuel, ce devenir qui bifurque avec l’histoire, ce diagnostic, qui prend le relais de l’analyse avec d’autres chemins. Non pas prédire, mais être attentif à l’inconnu qui frappe à la porte ».

    43 Éric Méchoulan, art. cit., p. 146.

    44 Paul Ricoeur, Temps et Récit, tome III, Paris, Seuil, 1985, p. 252.

    45 Ibid., p. 262. Si l’actualisation est bien une manière de nouer dans le présent divers fils du passé, elle n’empêche en rien le travail de contextualisation, du fait qu’il « n’existe pas de contexte a priori, seulement des opérations de contextualisation mises en scène par chaque historien, impliquées par chaque cadrage de la lecture, dans un geste qui entrelace le présent de l’historien et les passés qu’il étudie », Eric Méchoulan, art. cit., p. 150.

    46 François Dosse, « L'irréduction dans l'histoire intellectuelle », EspacesTemps, 84-85-86, 2004, p. 175.

    47 Soulignons que pour Nietzsche, l’inactualité est l’empreinte non pas « du contretemps nécessaire à l’assimilation d’une pensée en avance sur son âge, ni encore d’une intemporalité abstraite ou d’un archaïsme réactionnaire, mais plutôt d’un anachronisme actif où se conçoit une pensée résolument en décalage avec son époque. Car « le vrai contemporain », écrit Agamben, « est celui qui ne coïncide pas parfaitement avec (son temps) ni n’adhère à ses prétentions, et se définit, en ce sens, comme inactuel : mais précisément pour cette raison, précisément par cet écart anachronique, il est plus apte que les autres à percevoir et à saisir son temps », Qu’est-ce que le contemporain ?, Paris, Payot, 2008, p 24-25.

    48 Georges Didi-Hubermann, Devant l’image, Paris, éd. de Minuit, 1991, p. 95

    49 Selon l’expression de Reinhart Koselleck, Le futur passé : contribution à la sémantique des temps historiques. Trad. Jochen Hook et Marie-Claire Hook. Paris : Éditions EHESS, 1990, p. 140.

    50 Georges Didi-Hubermann, op. cit., p. 97.

    51 Michel Jeanneret, « L’oeuvre est un potentiel (lire et écrire la Renaissance) », in Le temps des oeuvres. Mémoire et préfiguration, Saint-Denis, Presses universitaires de Vincennes, p. 183-196. Ici p. 184.

    52 On peut rappeler à cet égard que la discipline elle-même est une forme culturelle de la scientificité, qui subit la concurrence avec des formes alternatives de savoir sur les nouvelles frontières cognitives de la mondialisation : information, compétences, interdisciplinarité, etc.

    53 Voir l’article d’Olivier Mongin, « Création et culture à l’âge postcolonial. Éloge du décentrement », Revue Esprit n° 283, mars-avril 2002 : Quelle culture défendre ?, p. 316-332. Ici p. 320.

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    • Laurence Dahan-Gaida
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    1 J’emprunte l’expression à Stéphane van Damme, Revue d’histoire moderne et contemporaine, 2004/5 – n° 51-4bis, p. 48-58. Ici p. 56. Sur les objets-frontières, voir également Susan Leigh Star et James Griesemer, « Institutional Ecology. Translation and Boundary Objects : Amateurs and Professionals in Berkeley’s Museum of Vertebrate Zoology, 1907-1939 », Social Studies of Science, 1989, vol. 19, p. 387-420. Voir enfin Joan Fujimura, « Crafting Science : Standardized Packages, Boundary Objects and Translation », in Andrew Pickering (ed.), Science as Pratice and Culture, Chicago, University of Chicago Press, p. 168-211.

    2 Comme le note Stéphane van Damme : « Paradoxalement, c’est la faible homogénéité de ces « théories frontières », leur dispersion et leur flou, qui apparaît comme un facteur de robustesse et leur permet de maintenir une convergence des points de vue et des connaissances sans que les acteurs aient à renoncer à leurs propres savoirs ». Ibid.

    3 Ibid., p 57.

    4 De ce changement de paradigme témoignent de nombreuses publications, comme par exemple le collectif dirigé par Anna Boschetti, L'espace culturel transnational, Paris, Nouveau Monde Éditions, coll. « Culture/Médias », 2010. Voir aussi l’ouvrage dirigé par Gisèle Sapiro en 2009, L’espace intellectuel en Europe. De la formation des États-nations à la mondialisation XIXe-XXIe siècle, Gisèle Sapiro (dir), Paris, La Découverte, 2009 ; voir enfin Antonio Dominguez Leiva, Sébastien Hubier, Philippe Chardin et Didier Souiller (dirs), Études culturelles, anthropologie culturelle et comparatisme, XXXe Congrès de la SFLGC, Dijon, 3, 4 et 5 septembre 2008, organisé par D. Souiller, S. Hubier, et A. Domínguez Leiva. Actes du colloque de la SFLGC, Dijon, Éditions du Murmure, 2010.

    5 Sur ces distinctions, voir l’étude de Walter Moser, « Recyclages culturels. Élaboration d’une problématique », in Claude Duchet et Stéphane Vachon (dirs), La recherche littéraire. Objets et méthodes, XYZ éditeur, Montréal, 1998, p. 526.

    6 Sur la place de la traduction dans ces renégociations entre le politique et le culturel, voir l’article de Claire Joubert, « Traduction, littérature, culture : déclinaisons du langage dans les disciplines de la mondialisation », in Traduire-écrire. Cultures, poétiques, anthropologie, Lyon, ENS Éditions, 2014, p. 85-110.

    7 Michel Foucault, L’archéologie du savoir, Paris, Gallimard, 1969, p. 250-255.

    8 Edgar Morin, « Sur l’interdisciplinarité », Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études transdisciplinaires n° 2, 1994. Consulté en ligne le 30 mai 2015. URL : <http://ciret-transdisciplinarity.org/bulletin/b2c2.php>

    9 Marine Dhermy-Mairal et Yann Renisio, texte de présentation de l’axe de recherches « Circulations transnationales des sciences sociales » pour la journée d’étude « Circulations transnationales et échelles d’analyse : une approche pluridisciplinaire », organisée le 23 mai 2014 à l’ENS Ulm avec le soutien du Labex TransferS. Consulté sur Internet le 15 janvier 2015 : <http://calenda.org/268715>

    10 Voir sur ces questions le texte de présentation de Jean-Claude Laborie et Michel Riaudel pour le colloque « Le transfert culturel, un carrefour de perspectives critiques – conceptualisations, usages et limites de la notion », qui s’est déroulé à Paris Ouest-Nanterre le 27 janvier 2012. Texte disponible sur le site de Fabula : <http://www.fabula.org/actualites/le-transfert-culturel-un-carrefour-de-perspectives-critiques-conceptualisations-usages-et-limites-_48948.php> (Consulté sur internet le 10 janvier 2015).

    11 Ibid.

    12 C’est celle qui est pratiquée en France par Michel Espagne ou en Allemagne par Michael Werner ou Hans-Jürgen Lüsebrink.

    13 Michaël Werner, « La notion de transferts culturels », in Dictionnaire des sciences humaines, sous la dir. de Sylvie Mesure et Patrick Savidan, Paris, PUF, 2006.

    14 Voir le texte déjà cité de Jean-Claude Laborie et Michel Riaudel.

    15 Texte de présentation de l’UMR 8547 de l’ENS sur l’axe de recherches « Transferts des savoirs ». Disponible sur internet : <http://www.umr8547.ens.fr/spip.php?rubrique7> (dernière consultation le 15 janvier 2015). Comme l’ajoutent les auteurs : « Le chercheur peut chaque fois être soupçonné de projeter le système de catégories dans lequel il a été socialisé scientifiquement de telle façon que la pertinence de ses résultats apparaisse suspecte. On ne pourrait au fond analyser que sa propre hybridité, c’est-à-dire les processus de transfert d’où résulte l’identité culturelle provisoire de chacun, car alors le retour sur les présupposés de l’observateur est donné dans le processus de recherche lui-même ».

    16 Voir le texte déjà cité de Jean-Claude Laborie et Michel Riaudel.

    17 Ibid.

    18 Voir sur la question l’article de Christian Jacob, « Circuits et dynamiques de la mobilité », in Lieux de savoir 1. Espaces et communautés, Christian Jacob (dir.), Paris, Albin Michel, 2007, p. 779-785.

    19 Afrânio Garcia Jr., « Introduction. Études internationales et renouveau des modes de pensée et des institutions politiques. Le cas du Brésil », in Cahiers de la recherche sur l’éducation et les savoirs, p. 7-31. Numéro spécial sur la « Mobilité universitaire et circulation internationale des idées : le Brésil et la mondialisation des savoirs », Hors-série n° 2 / 2009, mis en ligne le 22 mars 2012, consulté le 10 juin 2015. URL : <http://cres.revues.org/668>

    20 Ce paradigme a été inauguré d’après les travaux de l’anthropologue américain James Clifford. Voir par exemple le volume Traveling Theories, Traveling Theorists, qu’il a dirigé avec Vivek Dhareshwar, Inscriptions n° 5, 1989. Et son livre de 1997, Routes: Travel and Translation in the Twentieth Century, Cambridge, Harvard University Press.

    21 Edgar Morin, « Sur l’interdisciplinarité », art. cit.

    22 Ibid.

    23 Que l’on pense par exemple aux sciences cognitives, nées d’une rencontre entre la psychologie, les neurosciences, la cybernétique, l’informatique, etc.

    24 Edgar Morin, « Sur l’interdisciplinarité », art. cit.

    25 Judith Schlanger, La mémoire des oeuvres, Paris, Verdier, 1984, rééd. 2008, p. 145.

    26 Ibid., p. 148.

    27 Ibid.

    28 J’emprunte cette expression à Claire Joubert qui l’emploie à propos de la traduction, qu’elle propose de considérer comme un site de « reproblématisation des savoirs disciplinarités, comme discursivités », art. cit., p. 102

    29 Voir sur la question le livre de Vincent Debaene, L’adieu au voyage. L’ethnologie française entre science et littérature, Paris, Gallimard, 2010.

    30 Ivan Jabionka, Histoire des grands-parents que je n'ai pas eus : Une enquête, Seuil, 2012 (rééd. poche 2013) ; et L’histoire est une littérature contemporaine. Manifeste pour les sciences sociales, Seuil, 2014. Florent Champy, « Littérature, sociologie et sociologie de la littérature. Sur quelques lectures sociologiques de À la recherche du temps perdu », Revue française de sociologie, vol. 41, n° 2, 2000. Johnnie Gratton et Dominique Vaugeois, « Fictions d’art : des espaces pensifs », in Fixxions n° 8, 2014, p. 1-5.

    31 Vincent Debaene, L’adieu au voyage, op. cit., p. 480.

    32 Stefan Zweig, Brésil, terre d’avenir, Paris, Armand Colin, 1941, p. 10.

    33 Voir sur la question le numéro spécial, déjà cité, des Cahiers de la recherche sur l’éducation et les savoirs, Hors-série n° 2 / 2009 : « Mobilité universitaire et circulation internationale des idées : le Brésil et la mondialisation des savoirs ». Voir en particulier l’ « Introduction » d’Afrânio Garcia Jr., « Études internationales et renouveau des modes de pensée et des institutions politiques. Le cas du Brésil », p. 7-31.

    34 Traditionnellement, les études à l’étranger étaient réservées aux héritiers d’une élite brésilienne cosmopolite, pour qui le voyage en Europe faisait partie intégrante de la formation. Avec la relative démocratisation de l’éducation au XXe siècle, la demande pour les études à l’étranger s’est intensifiée dans de nouvelles couches sociales, favorisant l’implantation de politiques publiques soucieuses de répondre aux besoins de développement du pays. Aujourd’hui, la formation de nouvelles générations à l’étranger est devenue au Brésil « une question d’État, perçue comme liée à l’ouverture des horizons de la collectivité nationale […]. Le sentiment de retard face à l’accumulation de savoirs scientifiques et technologiques semble avoir joué un rôle de premier plan dans la justification de la mise en place de programmes de bourses à l’étranger », fondant du meme coup la conception des boursiers comme étant des missionnaires voulant doter le pays des instruments de sa modernité. Ibid.

    35 Ces évolutions ne doivent cependant pas faire oublier que la circulation internationale des élites lettrées n’est nullement un phénomène récent, comme en témoigne par exemple la participation de nombreux intellectuels français à la fondation de l’Université de São Paulo en 1934 (Lévi-Strauss, Roger Bastide, Fernand Braudel) ou encore l’octroi de bourses par le gouvernement français aux étudiants brésiliens désireux de poursuivre leurs études à l’étranger pendant la période de la dictature (1964-1985).

    36 Marie-Claude Muñoz, « La mobilité internationale à destination de la France. Objectivation des parcours et expérience existentielle », Cahiers de la recherche sur l’éducation et les savoirs, Hors-série n° 2 / 2009, op. cit., p. 157-181. Ces chiffres datent de 2009 et demanderaient sans doute à être actualisés.

    37 Ibid.

    38 Caroline Bertron et Anne Monier, texte de présentation de l’axe de recherches « Devenir international : savoirs, savoirs-être et savoirs-faire en milieu international » pour la journée d’étude « Circulations transnationales et échelles d’analyse : une approche pluridisciplinaire », organisée le 23 mai 2014 à l’ENS Ulm avec le soutien du Labex TransferS. Consulté sur Internet le 15 janvier 2015 : Edgar Morin, art. cit., Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études transdisciplinaires n° 2, 1994. Consulté en ligne le 30 mai 2015 <http://ciret-transdisciplinarity.org/bulletin/b2c2.php>

    39 Jacques Derrida, Marges de la philosophie, Paris, Minuit, 1972, p. 331.

    40 Brigitte Félix et Yves Abrioux, « Présentation », TLE n° 30/214, p. 5-9. Ici p. 7.

    41 Eric Méchoulan, « La lecture relâchée. Socrate, Federer et l’éthique du care », ibid., p. 145-152, ici p. 150.

    42 Ibid. Sur le rapport entre l’actuel, l’inactuel et le nouveau, voir aussi ce qu’écrivait Deleuze dans « Qu’est-ce qu’un dispositif ? » (in Deux régimes de fous, Paris, Minuit, 2003) : « L’actuel n’est pas ce que nous sommes, mais plutôt ce que nous devenons, ce que nous sommes en train de devenir, c’est-à-dire l’Autre, notre devenir autre. […] Car ce qui apparaît comme l’actuel ou comme le nouveau selon Foucault, c’est ce que Nietzsche appelait l’intempestif, l’inactuel, ce devenir qui bifurque avec l’histoire, ce diagnostic, qui prend le relais de l’analyse avec d’autres chemins. Non pas prédire, mais être attentif à l’inconnu qui frappe à la porte ».

    43 Éric Méchoulan, art. cit., p. 146.

    44 Paul Ricoeur, Temps et Récit, tome III, Paris, Seuil, 1985, p. 252.

    45 Ibid., p. 262. Si l’actualisation est bien une manière de nouer dans le présent divers fils du passé, elle n’empêche en rien le travail de contextualisation, du fait qu’il « n’existe pas de contexte a priori, seulement des opérations de contextualisation mises en scène par chaque historien, impliquées par chaque cadrage de la lecture, dans un geste qui entrelace le présent de l’historien et les passés qu’il étudie », Eric Méchoulan, art. cit., p. 150.

    46 François Dosse, « L'irréduction dans l'histoire intellectuelle », EspacesTemps, 84-85-86, 2004, p. 175.

    47 Soulignons que pour Nietzsche, l’inactualité est l’empreinte non pas « du contretemps nécessaire à l’assimilation d’une pensée en avance sur son âge, ni encore d’une intemporalité abstraite ou d’un archaïsme réactionnaire, mais plutôt d’un anachronisme actif où se conçoit une pensée résolument en décalage avec son époque. Car « le vrai contemporain », écrit Agamben, « est celui qui ne coïncide pas parfaitement avec (son temps) ni n’adhère à ses prétentions, et se définit, en ce sens, comme inactuel : mais précisément pour cette raison, précisément par cet écart anachronique, il est plus apte que les autres à percevoir et à saisir son temps », Qu’est-ce que le contemporain ?, Paris, Payot, 2008, p 24-25.

    48 Georges Didi-Hubermann, Devant l’image, Paris, éd. de Minuit, 1991, p. 95

    49 Selon l’expression de Reinhart Koselleck, Le futur passé : contribution à la sémantique des temps historiques. Trad. Jochen Hook et Marie-Claire Hook. Paris : Éditions EHESS, 1990, p. 140.

    50 Georges Didi-Hubermann, op. cit., p. 97.

    51 Michel Jeanneret, « L’oeuvre est un potentiel (lire et écrire la Renaissance) », in Le temps des oeuvres. Mémoire et préfiguration, Saint-Denis, Presses universitaires de Vincennes, p. 183-196. Ici p. 184.

    52 On peut rappeler à cet égard que la discipline elle-même est une forme culturelle de la scientificité, qui subit la concurrence avec des formes alternatives de savoir sur les nouvelles frontières cognitives de la mondialisation : information, compétences, interdisciplinarité, etc.

    53 Voir l’article d’Olivier Mongin, « Création et culture à l’âge postcolonial. Éloge du décentrement », Revue Esprit n° 283, mars-avril 2002 : Quelle culture défendre ?, p. 316-332. Ici p. 320.

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    • Chosson, Marie. Viguier, Anne. Suremain, Marie‑Albane de. (2021) (Ré) Appropriations des savoirs. DOI: 10.4000/books.pressesinalco.42757
    • (2016) Ouvrages déposés au bureau de la revue (Janvier-mars 2016). Revue philosophique de la France et de l'étranger, Tome 141. DOI: 10.3917/rphi.163.0443
    • (2019) Éléments de bibliographie. Romantisme, n° 183. DOI: 10.3917/rom.183.0111
    • (2017) Les villes non occidentales. DOI: 10.4000/books.pum.11890
    • Francois-Jean de Chastellux (1734-1788) : un soldat philosophe dans le monde atlantique à l’époque des Lumières.. DOI: 10.70675/b39e956ez8b47z49a1z8ee5zb6024ac06591
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