Introduction
p. 9-18
Texte intégral
1En janvier 1915, Mgr Lobbedey, l’évêque d’Arras, écrit à son confrère et successeur à Moulins : « Dans mon pauvre diocèse, que d’églises incendiées, que de pasteurs sans presbytères et que d’œuvres anéanties ! Deus providebit. Nous recommencerons. Vive Dieu, vive la France, vive Arras ! »1. Coupé en deux par la ligne de front, qui passe aux portes d’Arras, jusqu’en mars 1917, puis à nouveau de mars à août 1918, ce diocèse est occupé par les Allemands dans sa partie orientale, tandis que sa partie occidentale est marquée par la forte présence militaire alliée, en particulier britannique. Cette situation, commune à tous les territoires de la ligne de front, est désormais assez bien connue des historiens, au moins dans ses grandes lignes militaires, sociales, culturelles ou économiques. En revanche, sa déclinaison religieuse, en particulier sous l’angle du cadre diocésain, a été jusqu’à présent un peu moins abordée. Or la situation confessionnelle, et notamment celle du catholicisme, armature de ces espaces marqués par la guerre, se caractérise aussi par des tensions, des oppositions, des destructions, ainsi que par des échanges entre occupants et occupés, entre catholiques et protestants, entre alliés et ennemis. Le plus frappant est la pénétration de la guerre à l’intérieur même des Églises. L’abbé Paul Christophe (†) s’était ainsi interrogé dans l’un de ses derniers ouvrages, Quand Dieu se tait2 : comment de jeunes français et allemands réunis à Lourdes à la fin juillet 1914 dans une même fraternité de prière purent-ils quelques jours plus tard se retrouver face à face, les armes à la main ? Cruel dilemme pour une Église universelle où chacun invoque Dieu pour lui donner la victoire, dans une guerre que les uns et les autres considèrent comme juste. Les Églises nationales, sollicitées ou de leur plein gré, répondent alors largement par un engagement actif, usant de toutes les ressources de la théologie, de la liturgie, de la compassion, de la rhétorique et du droit canonique, pour soutenir leurs fidèles dans l’affrontement. Lors des commémorations du centenaire de la Grande Guerre, au nom de l’épiscopat allemand, Mgr Algermissen, évêque de Fulda depuis 2001 et président de la section allemande de Pax Christi, est revenu sur cet aspect, avec une référence au titre du livre de Christopher Clark3 :
« Jamais plus le somnambulisme ne devra nous entraîner vers de tels désastres, les terribles expériences des deux guerres mondiales ont fait croître dans nos sociétés l’éthique de la paix et la volonté de préserver la vie comme un précieux héritage. Au regard de cette idée, on peut confesser aujourd’hui que les évêques de ce temps ont erré et dévié dans leur prédication, adossée à une théologie de guerre ».
2Le titre de cet ouvrage, L’Église déchirée, renvoie ainsi aux arguments de la théologie de la guerre juste empruntés à saint Thomas d’Aquin et repris à l’époque, de manière antagoniste, dans chaque camp, ainsi qu’aux interrogations sur les raisons de la division à l’intérieur même de l’Église. La boucle des ceinturons allemands porte « Gott mit uns », tandis que dans l’Entente, certains affirment que Dieu est avec eux. Plusieurs colloques et publications, notamment en France et en Italie, ont déjà porté sur certains aspects religieux de la guerre, à travers représentations et pratiques4. Ce livre collectif entend aller au-delà en étudiant plus directement la confrontation et la rencontre, sur le plan confessionnel, principalement sous l’angle du monde catholique, entre Français et Allemands sur le front occidental5. Certains exemples et études de cas sont abordés dans cet ouvrage par des non-spécialistes de l’histoire du conflit, issus de différentes disciplines, historiens, théologiens, archivistes et amateurs éclairés, ce qui offre des approches différentes et originales. Éprouvés par la guerre, les diocèses étudiés sont situés dans la zone des armées, dans celle des étapes ou dans les zones occupées ; leurs populations sont soumises à l’exode, à l’évacuation, au déplacement, à la déportation, au travail obligatoire et sont confrontées au délicat problème du ravitaillement et des divers accommodements avec l’occupant. Du point de vue ecclésiastique, la guerre entraîne l’occupation, l’endommagement ou la destruction de locaux et d’édifices confessionnels, la dispersion ou la rupture des communautés et des solidarités paroissiales, la perte des cadres habituels, le saccage ou la disparition des objets de culte et la présence de troupes nombreuses obéissant à d’autres traditions culturelles ou cultuelles. Cela soulève des interrogations morales et religieuses auxquelles un clergé souvent âgé – les jeunes prêtres sont mobilisés, et donc sur le front – était à l’époque peu préparé. Ce sont là autant d’aspects encore peu mis en évidence par l’historiographie.
3L’interrogation porte également sur l’attitude des membres du clergé allemand, catholique et protestant, composé d’aumôniers militaires parfois visités par leur hiérarchie : ils organisent des sessions de formation spirituelle pour la troupe et les séminaristes comme à Fourmies, mais ils encadrent parfois aussi la population locale abandonnée du fait de la mobilisation de ses pasteurs. L’Église déchirée, c’est aussi un face-à-face de militaires et de civils, de laïcs et d’ecclésiastiques, des silences, des évitements, de la répression. Ces confrontations se fondent dans chaque camp sur des stéréotypes bien ancrés et des modes de représentations de l’autre qui interdisent tout dialogue sincère. Comment évêques, prêtres et fidèles ont-ils fait face à l’évolution des événements ? Qu’en a-t-il résulté pour la vie religieuse ?
4L’enjeu de la guerre fut sans conteste celui d’une brisure des hommes, d’une rupture des esprits et d’une déchirure des âmes. Déclenchée de façon impromptue sur fond d’exaspération des nationalismes, elle suscita très tôt dans les clergés catholique et protestant, de part et d’autre du Rhin, une virulence de propos qui dépassèrent les simples justifications militaires et stratégiques. La violence péremptoire des termes employés dans les sermons et lettres pastorales par les ministres du culte ouvrait la porte à un sentiment religieux de peur, à une nouvelle eschatologie dont certains attendaient un « revival » religieux. L’image du Christ martyr fut largement utilisée de part et d’autre, mais qui était ce Christ auquel on identifiait la souffrance du soldat au fond de sa tranchée ? On invoqua également une guerre sainte sous la houlette d’un Christ en croix, les bras tendus vers le Ciel, implorant le Père, belle image romantique sur fond de ciel tourmenté où le saint combat serait en soi une prière. Mais était-elle juste ?
5L’image même de l’universalisme chrétien volait en éclat en dépit du recours partagé au sens du sacrifice nécessaire et à la fortification de l’âme intérieure en une sorte de semaine sainte continuellement répétée d’où découlerait naturellement la victoire dans la joie de Pâques. Mais pour qui ? Le dialogue entre frères ennemis devint très vite impossible, chacun cherchant à témoigner par des actes sa bonne volonté fraternelle envers ses propres troupes et rejetant sur l’autre atrocités, destructions et exactions. Cent ans plus tard, ces comportements suscitent toujours autant d’interrogations, dont garde trace une documentation locale exploitée seulement en partie. Ces questions trouvent notamment un écho dans le contexte, longtemps ignoré, des territoires occupés auxquels Annette Becker et Philippe Nivet se sont intéressés6. Tout cela a conduit les auteurs de cet ouvrage collectif sur Les diocèses en guerre à interroger à nouveaux frais les sources de ces diocèses situés sur le front occidental7.
6Cet ouvrage, qui reprend une partie des actes d’un colloque de 2015, s’inscrit dans le programme du centenaire de la Grande Guerre labellisé en 2014 et mis en place par l’Université catholique de Lille sur le thème de « la guerre incomprise : mythes et réalités ». Cette démarche se justifie par le fait que la « Catho » se trouva impliquée dans le conflit dès ses débuts en hébergeant le vaste centre hospitalier n° 10 de la Croix-Rouge, d’abord français puis allemand. L’occupation amena ensuite un groupe de jeunes thésards « inoccupés » à soulever le joug du long et sévère enfermement par la composition et la diffusion d’un journal clandestin, d’abord aux allures d’un copieux polycopié puis, au fil du temps, d’une feuille recto verso aux titres évocateurs, multiples et successifs de La Patience et de L’Oiseau de France en 1916. Cet épisode s’acheva par une perquisition des locaux et l’arrestation des principaux protagonistes. Cette résistance, suscitée par le souvenir inquiet du Kulturkampf et de l’incendie de la bibliothèque de Louvain, s’appuya sur le réseau des comités de l’ACJF reconstitué et fédéré par l’abbé Pierre Tiberghien à partir de cycles de conférences et de diverses cérémonies religieuses. La fin du conflit fut marquée par une longue et sinueuse tentative de dialogue entre le comité allemand de Joseph Mausbach de Fribourg et celui plus critique du comité Baudrillart, dont les secrétaires étaient des théologiens de la faculté lilloise8.
Clercs et fidèles face à l’adversité quotidienne
7Une première approche proposée porte sur le clergé – évêques et prêtres – et les fidèles face à l’adversité quotidienne. C’est le cas dans le diocèse de Namur, présenté par Valentin Malfait, qui a été touché dès août 1914 par l’exécution de 25 ecclésiastiques et quantité de victimes civiles, tuées, blessées ou prises en otage. La disparition des structures politiques nationales et le régime d’occupation constituent une expérience inédite qui, s’inscrivant dans la durée à partir de 1915, conduit la hiérarchie et l’ensemble du clergé séculier à adopter successivement une attitude d’acceptation, d’endurance et de résistance. Dès le 26 août 1914, le diocèse de Cambrai occupé par les Allemands est divisé en trois, rapportent Olivier Georges et Caroline Biencourt, ce qui bouleverse l’exercice traditionnel du ministère épiscopal, alors même que Mgr Chollet se trouve confronté depuis le 22 janvier précédent à une situation singulière du fait de la partition du grand archevêché du nord de la France et la création du diocèse de Lille. Sa place et son rôle se trouvent de facto remis en cause et contribuent à le faire s’interroger sur l’organisation à mettre en place, les rapports à entretenir avec les autorités d’occupation et les ressources spirituelles et matérielles à apporter aux habitants meurtris de la région. Philippe Salson nous entraîne dans la moitié nord occupée du diocèse rural de Soissons pour suivre l’ordinaire du ministère du prêtre, perturbé par la guerre et la mobilisation, par l’absence de communication avec sa hiérarchie et par la nécessité d’entrer en relations avec les autorités militaires allemandes. Enfin, la partie orientale du diocèse d’Arras est située sur la ligne de front durant tout le conflit. La pratique religieuse des premiers mois remplit les églises mais le clergé reste lucide sur la profondeur et la sincérité des convictions qui, au fil du temps, s’assoupissent à nouveau. Mgr Lobbedey, soutenu par de jeunes prêtres, parvint à galvaniser ses ouailles en 1916, comme en témoigne son ouvrage intitulé La guerre en Artois. En lui succédant l’année suivante, Mgr Julien cultive la mémoire de son prédécesseur et des prêtres combattants. Il doit aussi faire face, avec les maires des communes concernées, au délabrement des églises et des infrastructures immobilières de la zone « rouge ». Le souvenir des pertes massives des batailles d’Artois l’incite à former un comité de patronage en vue d’édifier le monument de Notre-Dame de Lorette pour leur rendre hommage.
Le clergé allemand à l’épreuve de la guerre
8Si les diocèses occupés se trouvent confrontés à de multiples difficultés, notamment de communication, les plus hautes autorités épiscopales allemandes vont se déplacer sur le front occidental. C’est le cas notamment de deux cardinaux : Felix von Hartmann (1851-1919), archevêque de Cologne, président de la conférence épiscopale de Fulda, et Franziskus von Bettinger (1850-1917), archevêque de Munich, président de la conférence épiscopale de Freising, chapelain en chef de l’armée bavaroise. Leurs itinéraires, différents dans la durée et les lieux visités, les ont conduits dans le nord de la France au printemps et à l’automne 1916, tout en négligeant et en refusant de rencontrer leurs homologues français ou belges dans leurs diocèses respectifs. Les rencontres avec les altesses royales et impériales dans leur commandement militaire furent particulièrement médiatisées, y compris dans une perspective de propagande. Ces récits de voyages relatés par deux érudits, Yves Métivier et Raymond Verhaeghe, n’en constituent pas moins le couronnement d’une pastorale très élaborée au front pour laquelle œuvrait toute une hiérarchie, depuis le chapelain supérieur jusqu’aux aumôniers du front ou des Étapes.
9L’abbé Schindler nous le confirme avec Mgr von Faulhaber, évêque de Spire, prévôt militaire adjoint de l’armée bavaroise, qui considère ses quatre visites (en Lorraine, Flandres et dans le nord de la France) comme une véritable mission : « le prêtre est messager de paix, ami du bon Samaritain, pont de confiance mutuelle ». C’est la raison pour laquelle il se rend jusque dans les tranchées au plus près des soldats tout en affirmant clairement que la guerre engagée est bien « un modèle d’une guerre juste ». Ce mélange de motivation religieuse et de motifs nationaux-patriotiques représente un des aspects les plus troublants de l’époque.
10L’aumônier de division Anton Foohs qui prépare les venues de Mgr von Faulhaber nous éclaire sur cette ambiguïté par le truchement d’Arn Steinberg. Ses notes fourmillent d’informations diverses, de faits extraordinaires et d’incidents drôles, mais révèlent un observateur attentif et un homme engagé. Sans jamais donner son opinion, il rassemble des avis et des attentes, des climats et des mentalités avec un maximum d’objectivité. Car la situation de l’aumônerie militaire est délicate entre le credo du Mit Gott für Kaiser und Vaterland (« avec Dieu, pour le Kaiser et la patrie »), les obligations militaires et le message chrétien. Optimiste au début du conflit, Foohs réalise que la mission est plus compliquée que prévu et qu’il n’a pas de raison de tuer son adversaire. Cette évidence le conduit à demander de cesser toute activité militaire.
11Monica Sinderhauf confirme cette situation difficile des aumôniers avec le journal de guerre de Julius Langhaeuser (1873-1954), « un prêtre alsacien entre deux fronts » employé dans l’armée depuis 1905. Organisée après 1848, l’aumônerie militaire allemande n’était pas assez nombreuse ni suffisamment préparée avec sa soixantaine de ministres catholiques pour les milliers de soldats mobilisés. Langhaeuser nous livre son quotidien sur le front, à travers quatre cahiers (1er août 1914 – 29 février 1915) encore conservés. Outre les activités liturgiques, cultuelles et sacramentelles auprès de la troupe, il dénonce, dès le 24 août 1914, l’atroce misère et la souffrance des blessés, les lamentations des civils, et il s’interroge sur la responsabilité terrible de ceux qui ont provoqué cette guerre. Il exprime un peu plus tard sa honte devant le vandalisme de soldats allemands qu’il tance sévèrement : « J’ai dû leur dire fermement que l’armée allemande n’est pas une bande de voleurs et de bandits ». Enfin, il décrit ses relations avec les curés des paroisses auprès desquels, un peu naïvement, il s’engage à restituer les objets liturgiques après la guerre, mais concède aussi qu’il leur laissait ce qui restait d’hosties et de vin après avoir dit la messe. C’est confronté à un curé patriote, qui interdit à sa femme de ménage de se plaindre devant lui de l’occupation, qu’il constate la distance entre Français et occupants. Celle-ci place les aumôniers « en situation d’otage », pris entre leur devoir militaire et leur idéal chrétien de fraternité et de charité.
Combats pour la charité et la résistance
12C’est en effet la question essentielle dans ces diocèses en guerre où la misère physique et morale des civils et des soldats interroge le plus. C’est un véritable combat de l’arrière, peu spectaculaire, mais qui vise, tant en France qu’en Allemagne, à aider son prochain à tenir le coup et à résister. Des organisations se constituent en Allemagne et les ordres religieux s’y attellent, comme cette congrégation diocésaine des Filles de l’Enfant Jésus née au XIXe siècle et vouée aux soins et services sociaux, avec ses 800 religieuses réparties en une centaine de communautés, pour la plupart en territoire occupé ou à proximité de la ligne de front. Catherine Masson décrit le sort de ces religieuses coupées de la maison-mère, évacuées avec leurs pensionnaires, orphelins, vieillards, infirmes, alors que les communications sont difficiles, voire impossibles. La foi et le courage seuls leur permettent d’accomplir leur mission. Cette situation n’est pas sans rappeler celle, étudiée par Suzanne Kaup, des 70 Filles de la Charité de la congrégation de la Miséricorde de Saint Vincent-de-Paul de Munich, employées pour accompagner le train-hôpital royal de Bavière n° 2 qui effectue, du 3 février 1915 au 11 décembre 1918, 111 voyages pour emporter les blessés des secteurs de Douai, Cambrai, Seclin et Lille vers les hôpitaux allemands où ils sont accueillis par 320 sœurs de la même congrégation9. Epuisées par ces longs va-et-vient, les religieuses découvrent au fil du temps une Allemagne confrontée à l’inflation, à la pénurie et à la famine. Puisant leurs ressources dans l’eucharistie et l’adoration, en dépit de leurs charges de travail, elles témoignent d’un renforcement de leur vie spirituelle au service de la souffrance et d’une incomparable volonté de paix.
13Catherine Maurer étend l’analyse à l’organisation de la charité dans les diocèses en Allemagne pendant la Grande Guerre, illustrant une évolution en profondeur des mentalités. Le Caritasverband « pour l’Allemagne catholique », fondé en 1897 par Lorenz Werthmann, est défavorablement accueilli par les évêques qui n’y voient pas suffisamment prises en compte leurs prérogatives de « gardien des œuvres de charité du diocèse ». Cependant, durant la Grande Guerre, la jeune organisation fait preuve d’efficacité sur le terrain, notamment dans le diocèse de Fribourg-en-Brisgau, et rencontre ainsi les préoccupations de la hiérarchie. En 1916, celle-ci accepte, par l’intermédiaire de la conférence épiscopale, de reconnaître officiellement le Caritasverband comme le « rassemblement légitime » des organisations diocésaines de charité, premier pas vers une reconnaissance plus large et une sensibilisation à la nécessité de renouer le dialogue entre les frères ennemis attestée dans la même région par la publication de la Correspondance catholique mensuelle d’Engelbert Krebs et Joseph Mausbach.
14Cet aboutissement, identifiable du point de vue chronologique à la seconde partie de la guerre, après la mise en œuvre du plan Hindenburg, s’inscrit en parallèle avec une forme de résistance catholique active. Celle-ci est bien attestée en Belgique, derrière la figure emblématique du cardinal Mercier, mais également dans le Nord de la France dès le début de l’occupation, grâce au réseau des comités de l’Association catholique de la jeunesse française de Wazemmes et Esquermes, étendus à l’agglomération de Roubaix et de Lille. Pendant 22 mois, du 1er janvier 1915 au 19 décembre 1916, ces comités soutiennent et diffusent une étonnante entreprise de presse clandestine créée par la volonté d’un chef d’entreprise, Firmin Dubar, président du Conseil d’administration de l’ITPR où travaille Jules Pinte, un ecclésiastique féru de TSF, encouragé par Joseph Willot, professeur de pharmacie à l’Université catholique, qui s’adjoint plusieurs collègues « inoccupés » par le report de la rentrée universitaire en novembre 1915. Avec La Patience, ils puisent leur information, traduite, commentée et rédigée, à diverses sources alliées et allemandes. Le journal a pour objectif de maintenir le moral et l’espérance dans une région enfermée et isolée de « la voix de la France »10.
15Cette démarche, explique Christophe Leduc, n’est pas isolée de celle d’un autre enseignant de la « Catho », l’abbé Joseph Peter, d’origine alsacienne, évadé lors du siège de Maubeuge (25 août – 7 septembre 1914), devenu curé temporaire de Maroilles. Son journal de guerre, découvert dans le presbytère de cette paroisse en 2005, nous conduit au cœur d’une région rurale où le prêtre participe au réseau d’évasion de Marie de Croÿ puis à celui de renseignement de la Dame Blanche. Son activité sacerdotale témoigne d’un esprit permanent de résistance aux ordres et aux réquisitions de l’occupant et d’un regard critique sur ses ouailles qui savent tirer profit du marché noir : il parvient à réorienter leur activité dans un sens charitable pour assurer le ravitaillement de tous. Ses conseils avisés montrent une bonne compréhension des événements militaires et du régime d’occupation, un rapprochement avec les anticléricaux d’hier mais une incompréhension totale avec les aumôniers catholiques ou protestants qu’il rencontre. Dénoncé à la Kommandantur par « de charitables paroissiennes » qui le trouvent trop hautain, il est contraint de se perdre dans l’anonymat et la discrétion au moment où l’OHL prend ses quartiers à Avesnes-sur-Helpe pour lancer la grande offensive du printemps 1918. Celle-ci est retardée par l’action du Service d’espionnage et de résistance du Sacré-Cœur de l’abbé Liévin-Joseph Thésin, dans le diocèse de Tournai, étudié par Christian Cannuyer. Il est à l’origine du bombardement de la gare de Valenciennes toute neuve et de celui du gigantesque dépôt de munitions de Mévergnies-Attre (Belgique), le 9 mars 1918, qui est une catastrophe pour l’armée allemande, fragilisant ses préparatifs d’offensive.
La théologie mobilisée au service de la guerre, de la paix et de la mémoire
16Ces activités résistantes peu ou mal connues ne peuvent masquer les grands mouvements du conflit qui, chez les ecclésiastiques des deux bords, font naître des doutes face à la mort de masse. Certains s’interrogent sur cette théologie de guerre qui, de facto, en jouant sur les peurs, tourne le dos au message de l’espérance. Plusieurs conviennent qu’un jour il faudra renouer les fils rompus du dialogue entre frères… « malgré tout chrétiens ».
17Au moment de la déclaration de guerre en 1914, les théologiens français – spécialement les moralistes – se trouvent confrontés à la nécessité d’interpréter sur le plan théologique le conflit qui commence. La théorie classique de la « guerre juste » (Thomas d’Aquin, Francisco de Vitoria, Alphonse de Ligori, les frères Ballerini, Louis Billot, etc), fondée sur une prise en compte de la nécessité de se défendre contre un agresseur injuste, se présente tout naturellement. Mais peut-elle s’appliquer sans hésitation en la circonstance ? Qui est l’agresseur injuste ? Chacun des camps revendique son bon droit, comme le précise Dominique Foyer. De surcroît, d’autres doctrines théologiques, puisant aux racines bibliques de la notion de « guerre sainte », peuvent être invoquées. Certains envisagent une interprétation sacrificielle, voire mystique de la guerre et de ses horreurs. Cependant, dans l’enseignement ordinaire des facultés de théologie et des grands séminaires, aucune explication théologique ne semble s’imposer nettement. Si on ajoute à cela les tentatives du pape Benoît XV pour faire arrêter la guerre, sans désigner formellement un agresseur ou une victime, et les débats dont la presse catholique a retenti, on peut comprendre à un moment donné le désarroi des théologiens et celui des pasteurs, évêques en tête.
18Le doute et les interrogations apparaissent en effet au moment où les propositions de paix annoncées, débattues et rejetées témoignent d’un état d’esprit de lassitude chez les combattants et les civils. Mais comment s’y prendre sans perdre la face ? La Correspondance catholique mensuelle (Katholische Monastsbriefe), publiée à Fribourg à partir de décembre 1915, était la revue mensuelle de défense des intérêts catholiques allemands face à la propagande du comité Baudrillart. Elle a été reçue à partir de 1917 par le chanoine Leman, professeur à l’Université catholique, futur secrétaire, à partir de 1927, du Comité des amitiés françaises à l’étranger – organisme qui a succédé au comité Baudrillart. Ce document méconnu en France est pourtant riche d’enseignements sur l’évolution des mentalités. Il témoigne d’un changement de ton au fil des mois, tandis que des interrogations apparaissent sur la légitimité de la guerre, la reconnaissance de la « barbarie » allemande et l’évocation des perspectives de paix, d’abord allemandes puis américaines. Ces questionnements sont inspirés par la nécessité de renouer les fils rompus du dialogue, à travers le témoignage partagé des œuvres de paix menées auprès des combattants et des populations civiles. L’impossible dialogue entre frères ennemis est évoqué sur un ton volontiers objectif lorsque la défaite et la révolution surprennent les éditeurs qui arrêtent brutalement la publication.
19Thierry Scholtes et Xavier Boniface concluent cet ouvrage qui montre aussi comment s’enracine le souvenir de la guerre dans ces territoires diocésains occupés ou traversés par le front et comment les convictions, les interrogations et la mémoire des protagonistes illustrent localement les déchirements de l’Église universelle.
20Très tôt, l’évêque de Namur, Mgr Heylen, a encouragé l’initiative de son secrétaire, le chanoine Jean Schmitz, visant à recueillir les témoignages des exactions allemandes dans le diocèse de Namur. Les éléments rassemblés dès août 1914 puis pendant tout le conflit auraient dû servir à l’écriture d’une vaste histoire de l’Église belge pendant la guerre, mais le projet a tourné court. Seuls le chanoine Schmitz et Dom Norbert Nieuwlandt ont publié une histoire de l’invasion allemande dans le diocèse de Namur, en huit volumes. L’édition est importante mais relativement réduite si l’on considère qu’elle n’aborde que les 15 derniers jours du mois d’août 1914 et pour ce seul diocèse, alors que la documentation rassemblée concerne tout le pays et toute la durée de la guerre. L’examen du projet, des témoignages et de la méthodologie employée permet d’apprécier cette source déjà utilisée mais qui reste encore à exploiter grâce à un projet de numérisation de la documentation des différents diocèses par les Archives de l’État.
21La mémoire des prêtres morts rejoint la préoccupation précédente. Quelque 3 000 prêtres séculiers et séminaristes, sur plus de 22 000 mobilisés, ont été tués durant la Première Guerre mondiale. Comment les catholiques font-ils mémoire de ces défunts ? Le souvenir qui les porte ressemble-t-il à celui qui prévaut pour les autres catégories socio-professionnelles ? Ou répond-il davantage à des enjeux liés au statut ecclésiastique de ces morts ? Comment les communautés – paroissiales et sacerdotales – et les institutions – notamment le diocèse et le séminaire dont sont issus ces prêtres –, véhiculent-ils la mémoire des clercs tués à la guerre ? Les formes mémorielles traduisent-elles des interrogations sur les enjeux politiques et religieux de cette mémoire, mise au service de la dénonciation de la « rumeur infâme », qui prétendait que les prêtres étaient des « embusqués », et plus généralement de la lutte contre l’anticléricalisme ?
22Ces approches ouvrent sur de nouvelles interrogations : cette publication se veut être une incitation à la poursuite de l’enquête et à l’approfondissement de certains sujets, comme ceux qui intéressent la morale en temps de guerre dans les territoires occupés, avec le marché noir, la fraude et le profit, la dénonciation ou la prostitution. Ce sont autant de thèmes à aborder à travers les sermons, les admonestations, les rappels à l’ordre et les recommandations diocésaines, tant en France qu’en Allemagne. Les auteurs de cet ouvrage souhaitent au moins stimuler la réflexion et susciter de nouveaux débats.
Notes de bas de page
1 La Revue du clergé français, 15 janvier 1915, citée par Jacques Fontana, Les catholiques français pendant la Grande Guerre, Paris, éditions du Cerf, 1990, p. 319.
2 Paul Christophe, Quand Dieu se tait, la barbarie racontée au jour le jour, Paris, éd. du Cerf, Paris, 2014, 216 p.
3 Christopher Clarck, Les somnambules, été 1914, comment l’Europe a marché vers la guerre, Paris, Flammarion, 2013, 664 p.
4 Dossier : « Les Protestants français et la Première Guerre mondiale », Bulletin de la Société d’histoire du protestantisme français, tome 160, janvier-février-mars 2014. Dossier : « Les Églises chrétiennes dans la Grande Guerre. Expériences historiographiques européennes », publié par Nadine-Josette Chaline et Jean-Dominique Durand, Revue d’histoire de l’Église de France, tome 102, n° 248, janvier-juin 2016, p. 19-35.
5 Une journée d’étude en 2008 avait été consacrée à l’Université catholique de Lille à la présence protestante britannique dans le Nord.
6 Annette Becker, Les Cicatrices rouges 14-18. France et Belgique occupées, Paris, Fayard, 2010, 373 p. Philippe Nivet, La France occupée 1914-1918, Paris, A. Colin, 2011, 480 p.
7 Sur le contexte, voir « La Première Guerre mondiale dans le nord de la France et en Belgique » (textes réunis par Jean-Marc Guislin), Revue du Nord, t. 96, n° 404-405, janvier/juin 2014, 444 p.
8 Jean Heuclin, Linda Vendeville, L’université Catholique dans la Grande Guerre, Lille, 2014, 100 p., et Jean Heuclin, « L’institution universitaire catholique de Lille dans la Grande Guerre », dans : Jean-François Condette (dir.), Structures et acteurs de l’éducation au cœur de la Grande Guerre dans les départements du Nord et du Pas-de-Calais, journée d’études, Arras, 16 mars 2016, à paraître.
9 Dr. Susanne Kaup, Archivarin im Mutterhaus der Kongregation der Barmherzigen Schwestern vom hl. Vinzenz von Paul, München: “Bin Gott sei Dank gesund und glücklich im heiligen Beruf”. Barmherzige Schwestern im Lazarettdienst des 1. Weltkrieges, in Kirche und Orden Benediktinerabtei Plankstetten, der Diözese Eichstätt, 2014.
10 Jean Heuclin et Jean-Pierre Visse (mis en contexte par), La presse clandestine dans le nord occupé, 1914-1918, Valenciennes, Presses universitaires de Valenciennes, 2014, 502 p.
Auteurs
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