Tableau de financement
Histoire du tableau de financement en France (1950 à nos jours)
p. 405-410
Texte intégral
1Au cours des vingt-cinq dernières années le tableau de financement fondé sur les flux de trésorerie s’est généralisé à travers le monde à la suite de son adoption par les États-Unis (1987) et l’IASC (1992). Il a remplacé, sans le faire disparaître totalement, le tableau de financement axé sur le fonds de roulement dont la présentation et le contenu peuvent varier d’un pays à l’autre.
2Il est admis généralement que le tableau de financement apparaît pour la première fois aux États-Unis à partir de 1863 dans les rapports annuels publiés par les grandes compagnies de chemin de fer ou de téléphone. Ainsi la compagnie « Northern Central Rail Road » a publié cette année-là un état résumé de ses flux financiers. On souligne toutefois que la société anglaise « Assam Company » avait établi un tableau analogue en 1862.
3On peut distinguer trois principales périodes dans l’évolution du tableau de financement aux États-Unis : la première (1863-1960) au cours de laquelle les modèles axés sur la variation du fonds de roulement vont progressivement s’imposer ; au cours de la deuxième (1960-1980) les réflexions des experts-comptables sur la réglementation du tableau de financement aboutissent en 1971 à une normalisation relative guidée par le principe de flexibilité ; enfin à partir début des années 1980 le tableau des flux de trésorerie se généralise en pratique et en 1987 le FASB l’impose comme modèle unique et abandonnant ainsi le principe de flexibilité.
4Les différences entre l’évolution du tableau de financement en France et aux États-Unis concernent son origine, son utilisation et sa réglementation.
5Les premiers tableaux de financement élaborés en France ont été conçus à la fin des années 1950 et utilisés par des analystes financiers externes à l’entreprise même si auparavant les banques tentaient de reconstituer les flux financiers des entreprises afin d’évaluer leurs risques financiers.
6En France, Le tableau de financement apparaît pour la première fois dans des rapports annuels de sociétés françaises cotées vers les années 1967-1968, soit environ soixante-dix ans après les premières publications des sociétés américaines. Plus tardive, la pratique française de publication du tableau de financement demeure limitée jusqu’au milieu des années 1980.
7La publication du tableau de financement consolidé n’est rendue obligatoire qu’à partir de 1999, comme un élément de l’annexe, alors qu’elle est aux États-Unis depuis 1970. On note que l’établissement du tableau de financement a un caractère obligatoire, depuis 1984, en tant que document d’information financière et prévisionnelle pour les sociétés qui dépassent l’un des deux critères suivants (c. com. art. R232-3) : 300 salariés et 18 millions d’euros de chiffre d’affaires. Sa diffusion est cependant limitée puisque seuls le comité d’entreprise, les commissaires aux comptes et les organes de surveillance de l’entité en sont destinataires. Enfin, pour les comptes individuels des entreprises, l’établissement et la publication du tableau de financement ne sont que recommandés par le PCG.
8Un retour sur l’expérience française montre qu’au cours des années 1970 et 1980 une pluralité de travaux méthodologiques est à l’origine d’un foisonnement de modèles de tableaux de financement ou de flux et d’un renouvellement des concepts et des outils de l’analyse financière. Certains de ces travaux se révèlent précurseurs du tableau des flux de trésorerie, bien qu’ils n’eussent aucun écho à l’étranger, en particulier les travaux de Geoffroy de Murard qui débouchèrent (1977) sur un « tableau pluriannuel des flux financiers (TPFF) » à l’origine de vifs débats hexagonaux.
Évolution historique du tableau de financement
9L’évolution des modèles de tableau de financement peut-être décomposée en cinq périodes principales :
- la première période (1952-1960) est celle des travaux précurseurs ; parmi ces travaux, on souligne d’une part, les recherches menées par A. Cibert, M. Belalbre et J. Barault au sein du CNC qui ont abouti en 1952 à un document intitulé « le cadre cinétique », d’autre part, les réflexions des comptables nationaux engagées au cours des années 1950 qui influenceront les analystes financiers des Centrales de Bilans à l’origine de la conception des premiers modèles de tableau de financement.
- ensuite, au cours de la seconde période, de 1960 à 1970, apparaissent les premiers modèles de tableau de financement généralement axés sur la variation du fonds de roulement net.
- la troisième période (1970-1977) est celle de l’émergence des modèles structurés autour de la relation fondamentale : Variation de la trésorerie nette = Variation du fonds de roulement – Variation du besoin en fonds de roulement. Ces modèles représentent une double évolution de forme et de fonds du tableau de financement. De partiel il devient intégral. De l’examen de la variation du seul fonds de roulement, les nouveaux modèles reposent sur l’analyse des conditions de l’équilibre financier désormais centré sur la trésorerie nette.
- la quatrième période qui s’étend de 1977 à la fin des années 1990 est dominée par la remise en cause de la notion de fonds de roulement et la diffusion des tableaux de flux de trésorerie. Elle est marquée également par une grande diversité des modèles. S’ils reposent sur des logiques financières différentes, tous les modèles élaborés à partir de 1977 ont abandonné la notion de fonds de roulement et la plupart ont rejeté la capacité d’autofinancement en faveur de l’excédent brut d’exploitation (EBE) ou du flux de trésorerie d’exploitation ou d’activité courante. Mais la pratique continue d’élaborer voire de publier le modèle basé sur la relation fondamentale de trésorerie, laquelle explique la variation de trésorerie à partir des variations du fonds de roulement et du besoin en fonds de roulement.
- enfin, la dernière période, de 2000 à nos jours, marque la consécration du modèle du tableau de flux de trésorerie adopté par le FASB et l’IASB dont la publication est obligatoire pour les sociétés appliquant les normes IFRS ou le règlement CRC 99-02 relatifs aux comptes consolidés. On note que pour les comptes individuels le CNC, devenu l’ANC, recommande toujours le modèle basé sur la relation fondamentale de trésorerie.
Diversité des modèles de tableau de financement et environnement économique des entreprises
10Les premiers tableaux de financement élaborés en France sont inspirés des rapports annuels publiés par les sociétés américaines et des réflexions des comptables nationaux. Ils sont conçus par et pour des analystes financiers externes à l’entreprise. Ces modèles sont axés sur la variation du fonds de roulement défini dans une optique de liquidité et déterminés par l’équilibre financier à long terme. Ils utilisent également la notion d’autofinancement calculé le plus souvent par la méthode additive et mettent l’accent sur les investissements et leur financement. Ils répondent ainsi aux besoins des organismes financiers spécialisés dans les prêts à moyen et long terme. Jusqu’à la fin des années 1960, une variation positive du fonds de roulement net restera pour les banquiers un facteur d’amélioration de la santé financière.
11L’augmentation sensible du crédit interentreprises à partir de 1968 accroît au début des années 1970 les problèmes de trésorerie des entreprises. Ceux-ci seront accentués, à partir de 1974, par le ralentissement de la croissance économique consécutif au premier choc pétrolier. Ce contexte va susciter des études sur l’analyse de la trésorerie des entreprises dont la plus connue, celle d’analystes financiers de banque (H. Meunier, F. de Barolet et P. Boulmer) influence de façon déterminante les modèles de tableau de financement. Leur analyse montre que la trésorerie d’une entreprise dépend à la fois de son fonds de roulement et de ses besoins en fonds de roulement et se mesure en faisant la différence entre les deux. Cette nouvelle approche est reprise dans le cadre de l’analyse fonctionnelle par la Centrale des Bilans de la Banque de France en 1975 et consacrée par le nouveau plan comptable adopté en 1982 et maintenue par le PCG de 1999 pour les comptes individuels des entreprises. Le modèle recommandé par le PCG s’inspire également du tableau des emplois et des ressources de Centrale des Bilans de la Banque de France qui est le pivot de sa méthodologie d’analyse financière fonctionnelle. Mais le CNC n’a pas retenu sa classification des opérations en fonction exploitation, répartition, investissement et financement.
12Les modèles conçus à partir de 1975 marquent une mutation fondamentale dans l’évolution méthodologique et conceptuelle des tableaux de financement. Du tableau pluriannuel des flux financiers (TPFF) de G. de Murard (1977) et du flux interne de trésorerie d’exploitation (FITREX) de J. Guillou (1979) au tableau de flux de trésorerie de l’OECCA (1988) en passant par les nouveaux tableaux de la Centrale des Bilans de la Banque de France (1987) et les tableaux dits pool de fonds (1978 et 1984), tous ces modèles, développant des logiques financières différentes, ont abandonné la notion de fonds de roulement. Ils consacrent les flux de trésorerie et à ce titre apparaissent, notamment pour le TPFF, comme des précurseurs du modèle adopté par le FASB et l’IASB.
13Conçus par des praticiens à la fin des années 1970, le TPFF et le FITREX sont marqués dans leur conception normative par l’économie d’endettement qui a prévalu durant la décennie 70. Au cours des années 1980, les marchés de capitaux, régulés selon des modalités concurrentielles, se développent. En quelques années, la France est passée d’une économie de financements administrés à un système de financement “hybride”. Les autres modèles, en accordant une importance égale au financement par fonds propres et au financement par endettement, apparaissent ainsi moins datés que le TPFF ou le FITREX.
14À la fin des années 1970 et au début des années 1980, la théorie financière a servi explicitement de fondement à certains tableaux de financement qui ont en commun de ne pas reposer sur une affectation de flux, à la différence des autres tableaux, et de représenter l’entreprise comme un portefeuille d’actifs dont le financement est assuré par un pool de ressources composé de fonds propres et de dettes financières.
15Cette conception influence la synthèse des flux financiers opérée par le nouveau tableau des emplois et des ressources de la Centrale de bilans de la Banque de France (1982 et 1987) qui relèvent d’une approche globale et fonctionnelle.
16À la fin des années 1980 et 1990, l’Ordre des Experts-Comptables (1988 et 1997) adopte un modèle de tableau de flux de trésorerie qui s’inspire largement du modèle du FASB lequel sera également repris par l’IASC (1992). La diffusion des IAS-IFRS entraîne une généralisation de ce modèle de tableau de flux fondé sur le classement des flux de l’entreprise en flux de trésorerie des activités opérationnelles, flux de trésorerie des activités d’investissement, flux de trésorerie des activités de financement. Le solde de chacune de ces catégories de flux de trésorerie représente la contribution de chaque fonction à la variation de trésorerie de l’entreprise.
17La généralisation de ce modèle dans les rapports annuels des sociétés cotées et son utilisation par les analystes financiers a mis un terme en France à une grande diversité des modèles de tableaux de flux et à une réflexion méthodologique dans ce domaine.
Les raisons de la diversité des tableaux de flux
18Parmi les facteurs explicatifs de la variété des tableaux de flux de fonds ou de trésorerie constatée jusqu’à la fin des années 1990, nous en retenons quatre : le rôle de la normalisation, les besoins des utilisateurs, les sources d’information et les méthodes d’élaboration, les logiques financières sous-jacentes aux modèles.
19La normalisation comptable exerce une influence considérable sur la pratique des sociétés en matière de tableau de financement comme l’illustrent les expériences américaine et française. Le principe de flexibilité, adopté par les instances de normalisation américaines en 1970 et par l’IASC en 1976, a permis le maintien d’une variété de présentation et de contenu du tableau de financement. En France, l’absence de normalisation et donc de modèle officiel unique a favorisé une très grande diversité des modèles et des présentations.
20La pluralité des modèles reflète également la diversité des objectifs et des besoins des utilisateurs. Certains modèles ont été conçus pour satisfaire les besoins des analystes externes (par exemple les premiers modèles de tableaux de financement), d’autres étaient censés satisfaire les besoins des dirigeants (par exemple le TPFF) ou des Centrales des Bilans qui réalisent des études méso-économiques (par exemple les modèles de la Banque de France).
21Les modalités d’accès aux informations primaires influencent également les rubriques et les détails contenus dans un tableau de flux. Par exemple, les analystes externes ne disposent généralement que de l’information contenue dans les rapports annuels des entreprises. Pour celles qui ne publient pas de tableau de financement, l’analyste ne peut reconstituer les flux financiers qu’à partir du compte de résultat et d’un bilan différentiel dont les variations nettes sont retraitées à partir des informations fournies par l’annexe.
22Enfin, les logiques financières sous-jacentes aux modèles constituent sans doute le facteur fondamental de la diversité des tableaux de flux. En tant que représentations de la dynamique de l’entreprise, les tableaux de flux ne sont pas neutres. La structure et les concepts des différents modèles reposent explicitement ou implicitement sur des postulats et des logiques financières multiples qui peuvent être d’origine théorique ou empirique. La diversité des modèles est un reflet de la multiplicité des conceptions de l’équilibre financier de l’entreprise lesquelles sont influencées par les déterminants de l’environnement économique et monétaire des entreprises.
23Les normes explicites ou implicites développées par les modèles de tableau de flux peuvent être, comme les normes comptables, comparées aux normes sociales qui déterminent les “bons” et les “mauvais” comportements. Fondés sur des théories différentes de l’équilibre financier, les tableaux de flux renvoient également à des conceptions dissemblables de la notion d’entreprise, par exemple : patrimoine, outil de production, actif financier valorisé sur un marché, ainsi qu’à des représentations diverses des performances et des situations.
24Pour les modèles conçus entre les années 1970 et 2000, on peut retenir les conceptions sous-jacentes suivantes : l’équilibre croissance-risque d’insolvabilité, l’équilibre croissance-rentabilité, l’équilibre rentabilité-risques, l’équilibre croissance-autonomie financière. Trois modèles relèvent de la première conception bien que reposant sur des logiques différentes : le tableau des emplois et des ressources du PCG 1982 et 1999, le FITREX et le tableau de flux de trésorerie de l’OECCA. Un seul modèle est sous-tendu par l’équilibre croissance-rentabilité : le TPFF. La conception de l’équilibre financier basé sur l’arbitrage rentabilité-risques est sous-jacente aux modèles inspirés de l’approche pool de fonds. Enfin l’équilibre croissance-autonomie financière est une conception sous-jacente aux modèles adoptés en 1987 par la Centrale des Bilans de la Banque de France.
25En définitive, l’évolution historique du tableau de financement montre que la France a connu entre 1970-1980 une pluralité de recherches méthodologiques à l’origine de modèles sophistiqués fondés sur des logiques financières spécifiques. Ces recherches ont renouvelé les concepts et les outils de l’analyse de la dynamique financière. Elles ont cependant peu influencé les pratiques de publication des entreprises qui utilisent les modèles imposés ou recommandés par les normalisateurs comptables. Ces travaux ont eu également le mérite de développer l’analyse de flux de trésorerie bien avant que le FASB ou l’IASC l’adoptent. Ils ont suscité parfois de vifs débats doctrinaux limités au sein de l’hexagone.
Bibliographie
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Format
Banque de France (1975), Le tableau des emplois et des ressources, Note méthodologique de la Direction générale des études.
Boussard D., Colasse B. (1992), “Funds flows statements and cash-flow accounting in France”, European Accounting review, vol. 1, p. 229-254.
10.1080/09638189200000022 :Guillou J. (1979), « Vers une nouvelle approche financière de l’entreprise », Analyse financière, n° 38, p. 8-14.
Hoarau C. (1995), « Histoire du tableau de financement : la singularité de l’expérience française », in École française de comptabilité (dir.), Mélanges en l’honneur du Professeur Claude Pérochon, Paris, Foucher, p. 293-309.
Meunier H., Barolet (de) F. & Boulmer P. (1970), La trésorerie de l’entreprise, Paris, Dunod.
Murard (de) G. (1977), « Le tableau pluriannuel des flux financiers », Revue française de gestion, Janvier-février, p. 78-86.
Ordre des experts-comptables (1990), Guide d’application de la recommandation de l’Ordre des experts-comptables sur le tableau de financement, Paris, Éditions comptables Malesherbes.
Ordre des experts-comptables (1997), Tableau de flux de trésorerie, Avis n° 30.
Rosen L. S. et Decoster D. T. (1969), “Funds statement: a historical perspective”, The Accounting Review, January, p. 124-136.
Auteur
-
Christian Hoarau
Conservatoire National des Arts et Métiers (CNAM)
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