Comptabilité
Les dispositifs de gestion et de management : l’exemple de la comptabilité (depuis 1494)
p. 366-368
Texte intégral
1Envisager l’histoire d’un dispositif de gestion comme la comptabilité revient à s’intéresser à l’histoire du dispositif lui-même, à sa complexification progressive, aux intentions qui président à son développement et aux usages qui en sont faits.
Les dispositifs de gestion comme traces d’une histoire : l’exemple de la comptabilité
2Les archéologues et les historiens s’intéressent aux instruments de comptage, aux tablettes d’argile sumériennes gravées (Uruk, env. -3300 av. J.-C.) ou au Code d’Hammourabi (env. -1750 av. J.-C.) et ils montrent que la comptabilité naît de l’invention des chiffres, de l’écriture et de leur utilisation à des fins d’organisation, de contrôle. La comptabilité et ses premiers dispositifs servent le développement de l’économie, du commerce et de l’appareil d’État. Ils facilitent la division du travail et permettent de garder une trace des échanges, d’inventorier des patrimoines, de délimiter des droits de propriété, de transmettre des savoirs et de mieux appréhender les coûts. Les Sumériens utilisaient des jetons d’argile (calculi) de différentes tailles et formes en fonction d’une valeur assignée par convention pour enregistrer des opérations comptables et des transactions.
3L’histoire de la comptabilité, c’est aussi celle de l’invention, de la diffusion et du perfectionnement d’un certain nombre de techniques, dont la comptabilité en partie double (cf. le manuel de Pacioli en 1494), l’invention de la lettre de change par des banquiers italiens, l’ordonnance de Colbert-Savary (mars 1673) qui oblige les marchands à tenir des livres de comptes, constituent des exemples connus. Ses dispositifs se développent au fur et à mesure de l’essor des marchés et des organisations. L’histoire de ces « inventions gestionnaires » va de pair avec celle de leurs usages. Les premiers dispositifs de comptabilité visent à offrir une information, une représentation, à un moment donné, d’une situation (une production, un stock, etc.). Cela permettait de gérer les affaires privées (distribution des profits, décision d’investir) et publiques (état des finances, aide à la décision pour lever l’impôt). Ces dispositifs facilitent aussi le contrôle des relations commerciales à distance lorsque les marchands se font représenter dans leurs affaires. Cette logique sera transposée à l’actionnariat après la séparation de la sphère de la propriété de celle de la gestion. Avec l’industrialisation, les dispositifs de comptabilité sont presque exclusivement mis au service d’un système de management astreint à la recherche de performance, d’efficience, de rentabilité, érigée en idéaux organisationnels. Au-delà des dispositifs eux-mêmes, ce sont donc les pratiques auxquelles ils donnent lieu (conception, diffusion, application/transgression) qui intéressent les approches plus théoriques.
Les dispositifs de gestion d’un point de vue théorique : une autre histoire
4D’un point de vue théorique, la construction sociohistorique du concept de dispositif de gestion renvoie à des travaux de philosophes, de gestionnaires, de sociologues. Parmi les philosophes, retenons ceux de Foucault qui mobilisent le mot « dispositif » pour définir un système composé d’éléments très hétérogènes (discours, règles, décisions, énoncés, institutions, etc.) liés entre eux (le sociologue cherchant à analyser la nature du lien entre ces éléments et entre eux et les acteurs impliqués), formant ainsi un réseau permettant de « répondre à une urgence », à un enjeu stratégique. Puis, le dispositif devient un moyen de « contrôle-assujettissement », de « disciplinarisation », de gouvernance. À sa suite, des chercheurs en sciences de gestion (Berry, Moisdon, etc.) ont considéré que ces dispositifs (ou instruments ou outils de gestion, les trois étant utilisés comme synonymes) pouvaient être perçus aussi bien comme une menace (des sources de blocage) que comme un bienfait (connaître le fonctionnement d’une organisation, accompagner un changement, etc.). Ils ont cherché également à expliquer pourquoi ils se sont multipliés dans les organisations, même quand ils n’étaient pas adaptés à la situation. Pour Berry, ces instruments jouent un rôle structurant des rapports sociaux, des situations et de leurs évolutions. Ils donnent même sa cohérence d’ensemble à l’organisation (Moisdon). Sur ces points, les sociologues de la gestion seront plus nuancés. Ces conceptions ont également été poursuivies par le courant des critical accounting studies (Hopwood, Miller, Tinker, etc.) qui étudie les dimensions sociales de la comptabilité au-delà des seuls aspects techniques.
5Partant des acquis et des limites de ces travaux, un certain nombre de chercheurs (principalement les membres du RT 30 « sociologie de la gestion ») se sont attachés à définir la consistance sociologique de ces dispositifs de gestion, appliqués au fonctionnement des organisations. Ils les font apparaître comme un ensemble de moyens au service d’une fin (gestionnaire et/ou managériale) telle que le maintien d’un ordre organisationnel, l’adhésion des membres au projet entrepreneurial (loyauté), l’institutionnalisation de la performance comme valeur centrale de l’entreprise (mobilisation des subjectivités), la recherche de la rentabilité et de l’efficience maximales, l’imposition et le soutien d’un système de domination néolibéral, etc. Ces moyens participent à une certaine standardisation des pratiques de gestion. Plus généralement, les dispositifs de gestion sont des construits collectifs qui regroupent l’ensemble des moyens matériels, processuels et idéels à la disposition des gestionnaires et des managers pour mener à bien leurs activités. Ils résultent d’un travail de conception initié par des auteurs appartenant à l’organisation (managers, ingénieurs, etc.) ou qui gravitent dans son environnement (membres d’un « laboratoire d’idées », consultants ou universitaires, regroupés souvent sous le qualificatif « d’experts »). Ces dispositifs apparaissent comme le support matériel d’intentions, de logiques d’action, d’une idéologie. Concrètement, le terme générique de « dispositif de gestion » recouvre un ensemble d’éléments bigarrés : techniques (comptabilité, marketing, GRH), outils et instruments de planification, de suivi (les indicateurs, les tableaux de bord), règles (normes comptables internationales), procédures, actions et discours politiques, visions du monde, modèles d’organisation, d’action, de pensée et de comportement, culture d’entreprise, etc. pouvant être imbriqués dans des « métadispositifs ».
6Dans le champ de l’organisation, ces dispositifs remplissent deux principales fonctions :
- une fonction de rationalisation, de formalisation des activités (réduire les incertitudes). En ce sens, l’utilisation des dispositifs de gestion – notamment comptables – vise à encadrer les comportements, les actions permettant d’atteindre les objectifs assignés (rationalité instrumentale) en fonction des moyens affectés (efficience). Ils ont donc une dimension normative (prescrire, faire intérioriser les exigences, les normes gestionnaires), organisatrice (donner une direction à suivre, encadrer, « calibrer » l’action, voire, faire agir en proposant des modèles de rôles prêts à être endossés) et évaluatrice (mesurer la performance des personnels à travers l’atteinte ou non des objectifs fixés).
- une fonction de contrôle : s’assurer que les prescriptions, les injonctions à agir sont bien respectées (conformité) et garder la maîtrise de l’action.
7Néanmoins, malgré toutes leurs sophistications et l’appareillage de sanctions qui souvent les accompagnent, rien ne dit que ces dispositifs seront utilisés conformément aux souhaits de leurs concepteurs ni qu’ils rempliront les tâches pour lesquelles ils ont été conçus. En effet, comme le rappelle Metzger, les dispositifs de gestion ne sont pas les sujets de l’action : ce sont les usagers-acteurs qui ont des raisons, des intentions – individuelles et/ou collectives – de les concevoir et de les mettre en œuvre, d’en faire un usage conforme ou non prévu (mésusage ou usage déviant). Ils sont le produit de rapports sociaux qui s’inscrivent dans des logiques (managériales et gestionnaires vs. professionnelles) portées par des groupes professionnels qui n’ont pas toujours une lecture convergente des situations de travail ni une même appréciation de leur utilité dans la réalisation des activités productives (ressources pour les uns, contraintes pour les autres, ils ne sont pas neutres).
8Dans cette perspective, la sociologie de la gestion cherche à comprendre les fins, les intentions à l’origine de ces pratiques, de ces comportements et la manière dont chacun se les approprie.
Bibliographie
Berry M. (1983), Une technologie invisible ? L’impact des instruments de gestion sur l’évolution des systèmes humains, CRG, École Polytechnique.
Foucault M. (1994), « Le jeu de Michel Foucault » (1977) in Dits et écrits, 1954-1988, Tome III (1976-1979), Paris, Gallimard.
Hopwood A. (1974), Accounting and Human Behaviour, London, Haymarket Publishing Ltd.
Metzger J.-L. (2008), « Une lecture des travaux récents en sociologie de la gestion » in Metzger J.-L., Benedetto-Meyer M. (dir.), Gestion et sociétés. Regards sociologiques, Paris, L’Harmattan.
Moisdon J.-C. (dir.) (1977), Du mode d’existence des outils de gestion. Les instruments de gestion à l’épreuve de l’organisation, Paris, Seli Arslan.
Auteur
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Olivier Cléach
Réseau thématique 30 « sociologie de la gestion »
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