Textile
Les bilans des sociétés textiles de la région lilloise : au cœur du capitalisme familial du Nord (1850-1914)
p. 128-132
Texte intégral
1Dans la région lilloise, les bilans des entreprises textiles donnent à voir le fonctionnement du capitalisme familial, à travers l’importance, les modalités et le rôle respectifs de l’autofinancement et de l’endettement. Ils reflètent aussi les conceptions financières des « grandes familles » et leurs stratégies industrielles, fondées sur la complémentarité des fibres (lin, coton, laine) et le système de la Fabrique.
2La culture du secret explique que les sources disponibles sont sans rapport avec l’importance du secteur textile dans la région. Rares avant 1875, les séries sont hétérogènes. La présente étude est donc fondée sur les bilans de trois sociétés en nom collectif (SNC) – deux filatures de coton et lin à Lille, une filature de laine à Tourcoing-, et de deux sociétés anonymes (SA) – un peignage de laine à Roubaix, une filature de coton à Lille. Ces deux formes juridiques qui, à la fin du XIXe siècle, rassemblent l’essentiel des créations de sociétés textiles, ne s’opposent pas par la taille ni par l’ouverture du capital (les SA, qui se multiplient surtout après 1895, sont familiales comme les SNC) mais plutôt par le mode de financement (les deux SA étudiées incarnent un modèle roubaisien de croissance offensive reposant sur un endettement massif à long et court terme) et par le degré de sincérité ou d’opacité, lié au degré d’exposition aux regards extérieurs (administration, tribunal de commerce, concurrents).
Structure des bilans
3Les bilans de la SNC Julien Le Blan & fils (filatures de coton et de lin à Lille) constituent la plus longue série disponible (1866-1914). Structurés par établissement, ils reflètent les flux financiers internes. De 1866 à 1879, le lin finance le coton : chaque usine a son bilan, sans qu’aucune balance générale ne soit établie, et la filature de coton apparaît à l’actif de la filature de lin (et inversement). De 1880 à 1890, les ressources sont partiellement centralisées : chaque filature conserve, à l’actif, ses débiteurs divers et ses pertes, et au passif, ses amortissements, créditeurs divers, effets à payer et bénéfices ; mais à leur passif apparaît la raison sociale ; celle-ci désigne le centre des opérations financières, tel une holding, qui a son propre bilan. À partir de 1891, un bilan général intègre les établissements et un « compte Banque » (opérations financières), mais permet encore de voir de quel établissement viennent les bénéfices et les pertes.
Le capital social : une notion peu évidente dans les SNC
4Évidente dans les SA, la notion de capital social l’est beaucoup moins dans les SNC : elle tarde à s’imposer dans les actes de sociétés et peine à trouver sa traduction comptable. Elle est en effet étrangère aux pratiques des associés : versé « au fur et à mesure » des besoins, le fonds social est constitué par capitalisation de tout ou partie des bénéfices sur les comptes courants des associés, augmentés des versements éventuels, et diminués des « dépenses de ménage » et des retraits de capitaux excédentaires. Chez J. Le Blan, un capital social, fixé à 1 MF, n’apparaît dans les actes de société qu’en 1911 et dans les bilans qu’en 1913 (chacun des cinq associés se voit attribuer un « compte social » fixe de 200 000 F). La conception du capital est moins personnelle dans les bilans de la filature de coton lilloise Delesalle-Desmedt (à partir de 1898), qui présentent un seul compte fixe de « capital ». En revanche, ceux de la filature de laines Émile Leplat à Tourcoing (à partir de 1876) ne présentent aucun capital social jusqu’en 1914, en dépit de la transformation, en 1896, de l’entreprise personnelle en SNC (entre le père et ses trois fils). Et la présentation du passif de la société familiale reste marquée par les pratiques comptables de l’entreprise personnelle : de 1876 à 1896, le bénéfice était calculé comme la variation annuelle de l’« avoir » personnel d’Émile Leplat, ce qui traduisait son réinvestissement automatique ; le nouvel « avoir » en fin d’exercice était calculé comme la différence entre l’actif et le total des « créditeurs » (dépôts en comptes courants, banquiers et fournisseurs non classés par catégories), le passif étant ainsi assimilé aux dettes (conception liée au financement du démarrage et du développement de l’entreprise par les comptes courants familiaux). L’association des fils en 1896 change un peu les choses : les comptes du père et des fils apparaissent parmi les « créditeurs », puis, en 1899, les quatre comptes sont dissociés du reste du passif.
Conceptions et pratiques de l’amortissement
5Quant à l’amortissement, sa conception financière (définie par Yannick Lemarchand comme la mise en réserve d’une partie des bénéfices, traduisant, au passif une reconstitution du capital) tend à l’emporter sur sa conception patrimoniale (dépréciation imputée à l’actif, traduisant un dépérissement, avec réduction correspondante des bénéfices), même si les dépréciations ne sont bien souvent opérées que si les bénéfices le permettent, et qu’à l’inverse, les amortissements-réserves sont, tels une charge, opérés malgré l’insuffisance des bénéfices, faisant ainsi parfois apparaître des pertes (Le Blan). Ses rythmes obéissent moins à des modes de calcul fixés diversement dans les actes de société (la plupart du temps c’est un taux fixe portant sur la valeur d’achat des immobilisations, sur une période donnée ; ou un taux dégressif portant sur la valeur en l’inventaire précédent ; ou un montant forfaitaire, en francs, destiné à la formation d’une réserve, avec ou sans plafond libératoire) qu’ils ne s’adaptent au volume des bénéfices. À la SA de peignage (ancienne SNC A. Prouvost & Cie à Roubaix, transformée en SA en 1891), l’incohérence des amortissements pratiqués suscite d’ailleurs à plusieurs reprises la perplexité des commissaires de surveillance. Un prélèvement statutaire de 8 % sur les bénéfices nets, devant servir à former une réserve (appelée dans les statuts « compte amortissement ») plafonnée à 2 MF, et au-delà, à amortir les actions, finance de fait les investissements. En outre, les dépréciations pratiquées – bien que non statutaires – sont très hétérogènes. Après 1900, elles s’accélèrent, au point de réduire la valeur des usines qu’on agrandit. Celle que subit le peignage du Cartigny (construit en 1891) est d’un montant fixe équivalant à la quotité annuelle de l’amortissement des obligations émises pour sa construction. En 1899, elle est remplacée par un amortissement-réserve, pratiqué en plus des amortissements immédiats des « dépenses » (logique comptable qu’on retrouve dans les charbonnages du Pas-de-Calais). Finalement, le compte « amortissement du Cartigny » ayant atteint la valeur de l’usine, celle-ci est réduite à 1 F au bilan de 1910. « L’extinction complète de la dépense totale » de ce peignage, réalisée en 18 ans, libère ainsi un trésor de guerre de plus de 4,30 MF, consacré alors aux opérations commerciales (achats de laines) et financières (avances aux négociants). Elle est caractéristique d’une mutation engagée dans les années 1880 : le gonflement de l’actif circulant, y compris chez les industriels façonniers, montre que l’industrie textile est (re)devenue une activité de négoce.
Un endettement mutuel entretenu
6L’autofinancement maximal n’exclut pas un endettement relativement important. Car le capitalisme familial du Nord est loin d’être malthusien : le rationnement des capitaux propres (souvent largement immobilisés) et un endettement important à court terme (à Lille) mais aussi à long terme (dans les SA roubaisiennes) permettent de dégager les fonds propres nécessaires à la création de nouvelles entreprises. C’est que l’indépendance financière n’est pas une fin en soi. Au contraire, l’endettement est cultivé pour ses nombreuses vertus : il renforce en particulier les interdépendances au sein d’un milieu d’affaires qui n’est qu’un vaste cousinage. Ces réseaux de dettes ne diffèrent pas fondamentalement dans les SNC et les SA. Dans les SNC, hormis les effets et les « débiteurs divers », les dettes et les créances à court terme ne sont pas classées selon leur nature : ce sont des listes nominatives de créanciers et de débiteurs, où il est difficile de distinguer le crédit interentreprises proprement dit des comptes courants de dépôts (sauf ceux des associés, au passif) et même des comptes bancaires. La circulation du crédit interentreprises prend en effet des formes mouvantes et rend les catégories comptables perméables. Au passif, si le compte « débiteurs divers » représente des dettes commerciales (chez Le Blan, en 1868, il comprend les factures à payer et les « balances de comptes » de fournisseurs ; en 1911, uniquement les factures à payer, tandis qu’un compte « créditeurs suivant balance des écritures générales » est distingué), certains comptes désignés par les noms de fournisseurs représentent des découverts. Mais que ceux-ci soient des dettes commerciales consolidées ou des avances, rien ne les distingue de comptes courants de dépôts ; ils peuvent d’ailleurs en devenir, si un besoin de fonds de roulement, lié à l’immobilisation des fonds propres, nécessite de consolider des dettes. La stabilité de ces comptes courants de dépôts, régie par une convention écrite ou verbale, dépend en fait du degré de proximité sociale (et d’abord de parenté) avec les gérants de la SNC, du proche parent à « l’étranger inconnu ». Enfin, un compte courant personnel n’est pas nécessairement individuel, mais peut valoir participation sociale : c’est bien souvent le cas au sein de groupes familiaux majoritairement structurés en réseaux de sociétés-sœurs juridiquement et financièrement indépendantes (et non par des filiales et participations).
7Dans les SA, la présentation des dettes est encore plus opaque. À la SA de peignage, tandis qu’on trouve à l’actif, à côté des « banquiers » et des « effets en portefeuille », un compte « débiteurs divers » qui réunit toutes les autres créances, au passif, un seul et même compte « créditeurs divers » englobe toutes les dettes, à court et long terme. Il faut dépouiller les procès-verbaux du conseil d’administration pour évaluer approximativement l’endettement obligataire et les dettes à court terme, sans pouvoir distinguer parmi ces dernières les fournisseurs, les effets à payer, les banquiers, et les comptes courants. Ce n’est pas le cas dans les bilans de la Cotonnière Lilloise (filature de coton à Lille, groupe Motte-Bossut), où les obligations, les effets à payer, les divers banquiers sont distincts des « créditeurs divers ». Mais le contenu de ce compte n’est pas précisé : on ne connaît pas la part des comptes courants, auxquels la société fait pourtant amplement recours, sur lesquels sont remboursées les obligations, et qui peuvent être consolidés en emprunts obligataires, les mêmes capitaux étant recyclés selon les besoins et selon convention avec les actionnaires-obligataires-déposants. Il se peut, par ailleurs, que le compte « créditeurs divers » comprenne des réserves occultes.
Bilans officiels et officieux
8Car la prospérité du début du XXe siècle et les craintes d’une pression fiscale accrue accentuent la dissimulation des bénéfices, qui ne passe pas seulement par des dépréciations excessives des immobilisations et des stocks : le dédoublement des comptabilités (l’une officielle, l’autre officieuse) devient fréquent, même dans les SNC.
Sources
9ANMT (Archives Nationales du Monde du Travail, Roubaix), 1989 009 089, 119 et 122 : Le Blan père et fils ; 1989 009 526 : La Cotonnière Lilloise (SA) ; 2001 016 008 et 052 : La Cotonnière Lilloise (SA) et Delesalle-Desmedt ; 1997 014 008 et 010 : SA de Peignage (peignage Amédée Prouvost), registre des bilans.
10Archives Municipales de Tourcoing, 32 Z 2 et 32 Z 3 : Émile Leplat & fils, inventaires et Grand livre, 1876-1914.
Bibliographie
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Format
Bonte J. (2002), Patrons textiles. Un siècle de conduite des entreprises textiles à Roubaix-Tourcoing, 1900-2000, Lille, La Voix du Nord.
Daumas J.-C. (dir.) (2003), Le capitalisme familial : logiques et trajectoires, Besançon, Presses Universitaires franc-comtoises.
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Lemarchand Y. (1993), Du dépérissement à l’amortissement. Enquête sur l’histoire d’un concept et de sa traduction comptable, Nantes, Ouest éditions.
Mastin J.L. (2005), « Stratégies du capitalisme familial lillois et autonomie financière régionale : le financement des filatures Julien Le Blan, 1858-1914 », Revue d’histoire moderne et contemporaine, vol. 52-4, octobre-décembre, p. 74-105.
10.3917/rhmc.524.0074 :Auteur
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Jean-Luc Mastin
Université Paris 8-Saint-Denis
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