Avant-propos
p. 17-20
Texte intégral
1Dans son Prospectus d’un nouveau dictionnaire de commerce, publié en 1769 à Paris par les frères Estienne – un « prospectus » historique et méthodologique d’environ 380 pages, accompagné d’une bibliographie de 34 pages ! –, l’Abbé André Morellet énonce, non sans quelque emphase, les conditions qui rendent possible et souhaitable la mise en œuvre d’un tel projet :
Lorsqu’une partie intéressante des connaissances humaines, difficile à traiter par la multitude et la variété des faits qu’elle embrasse et par la nature abstraite de ses principes, a été agitée pendant quelque temps dans beaucoup d’écrits ; qu’on a recueilli une grande partie de ces faits et qu’on s’est élevé à plusieurs de ces principes ; la science semble attendre alors un nouveau genre de travail, qui consiste à rapprocher ces matériaux épars et à en former un de ces édifices réguliers ou l’on met en dépôt les richesses de l’esprit humain, et qui sont, dans le dédale de ses connaissances, des espèces de centres où il reconnaît avec facilité les routes qu’il a déjà parcourues et l’entrée de celles qui lui restent à parcourir.
2Sans doute les concepteurs du présent ouvrage ont-ils suivi un raisonnement similaire vis-à-vis de l’histoire de la comptabilité. Un objet en apparence bien modeste mais dont la connaissance a largement progressé depuis une vingtaine d’années. La forme choisie – on aurait pu tout aussi bien imaginer une tentative de synthèse –, celle du dictionnaire ou plutôt du dictionnaire encyclopédique, participe elle-même de cette histoire et l’ouvrage s’inscrit dans une tradition qu’il nous a semblé intéressant de retracer brièvement, en guise d’avant-propos.
3Il y a bien sûr les dictionnaires et encyclopédies spécialisés dans le domaine des savoirs de gestion, dont la tradition démarre en France et, plus généralement en Europe, avec le Dictionnaire du commerce de Jacques Savary des Bruslons (1657-1716) et Philémon-Louis Savary (1654-1727), tous deux fils de Jacques Savary, le célèbre auteur du Parfait négociant. Publié pour la première fois en 1723, l’ouvrage est réédité, traduit et même plagié, à diverses reprises, tout au long du XVIIIe siècle. Son contenu fournira d’ailleurs la matière de bon nombre des articles de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert puis, lors de la réédition révisée de Panckoucke, sous forme d’une série de volumes thématiques, ceux des trois tomes de l’Encyclopédie méthodique commerce publiée en 1783, sous la direction de l’Abbé Nicolas Beaudeau. Mais ces volumineux ouvrages ne consacrent encore que quelques pages à la comptabilité et il en va de même pour les nombreux dictionnaires du même type qui jalonnent tout le XIXe siècle, à l’image du Dictionnaire du commerce et des marchandises, publié en 1837 sous la direction de Gilbert Guillaumin, et de ceux qui lui ont succédé. Contenant des entrées « tenue des livres » ou « comptabilité » – parfois les deux – présentant brièvement la matière, ainsi que des entrées dédiées à certains termes du vocabulaire comptable comme « balance », « bilan », « journal », « grand livre » ou encore « inventaire », ils apportent cependant un minimum d’éclairage à celui qui ignore tout de la discipline.
4Mais plus ancienne et encore plus spécialisée, il y a en parallèle la tradition des alphabets, lexiques et autres glossaires dont certains auteurs de traités de tenue des livres agrémentent depuis longtemps leurs ouvrages. Selon Jean André, qui publie en 1640 La Science des comptes, il est nécessaire d’acquérir une « parfaite intelligence des termes de l’art » sans laquelle « il serait plus difficile de venir à bout du dessein d’acquérir la science […] qu’il ne serait malaisé à un aveugle de traverser sans guide et sans broncher, une épaisse forêt dans laquelle il n’aurait jamais passé. » En 1685, dans le Guide des négocians et teneurs de livres, Mathieu de La Porte donne en une dizaine de pages un « alphabet des mots étrangers en usage parmi les négociants », une liste de mots dont beaucoup appartiennent déjà ou appartiendront bientôt à la langue française. Dans son principal ouvrage, La science des négocians et teneurs de livres, dont la première édition date de 1704, il consacre une quinzaine de pages à « l’explication de plusieurs mots et termes dont on se sert dans le commerce. » Ainsi ces glossaires vont-ils bien au-delà des définitions des principaux termes comptables pour aborder plus largement le vocabulaire marchand, dont une partie au moins est indispensable à qui veut comprendre la logique de certaines écritures comptables. Leur présence dans ces manuels relève également du souci de réunir, en un seul volume, l’essentiel de ce que leurs auteurs estiment nécessaire au commis teneur de livres. La tradition se poursuit assez longtemps et Pierre-B. Boucher, qui réédite quasiment à l’identique La science des négocians et teneurs de livres en 1801, en transforme même le lexique en un « dictionnaire de commerce » beaucoup plus substantiel, puisqu’il occupe plus de 180 pages in 8°, puis passe à 280 pages en 1803, dans le cadre d’une réédition cette fois-ci considérablement révisée.
5Sans totalement disparaître, cette pratique semble s’estomper ensuite, mais on voit apparaître à la fin du XIXe siècle les premiers dictionnaires explicitement consacrés à la comptabilité. Le Dictionnaire de comptabilité commerciale, industrielle et financière de F. Gaschard, commis principal au ministère des Finances, publié en 1893, puis en 1899 le Dictionnaire comptable et commercial illustré, donnant la signification des termes les plus usités en comptabilité, commerce, industrie, banque, bourse, finances, des Pigier père et fils, de l’Ecole pratique de commerce de Paris, fondée en 1850. La spécialisation est donc cette fois-ci plus étroite, même si, ainsi que le mentionne le titre des Pigier, ces dictionnaires ne se limitent pas aux termes comptables. Leur contenu montre qu’ils ne s’adressent pas aux seuls apprentis ou praticiens de la comptabilité mais aussi à tous les professionnels qui peuvent se trouver au contact de la discipline. Le phénomène témoigne de son importance croissante dans le fonctionnement de l’économie et de la montée en puissance des premières organisations professionnelles comptables à partir des années 1880. C’est dans un esprit voisin que sont conçus des ouvrages qui paraissent beaucoup plus tard, comme en 1980 le Dictionnaire de la comptabilité de l’équipe rédactionnelle de la Revue fiduciaire comptable, dirigée alors par Jean de La Villeguérin, puis en 1988 le Lexique de comptabilité de Pierre Lassègue, tous deux réédités à plusieurs reprises depuis.
6Une analyse comparative de ces diverses séries d’ouvrages serait certainement riche d’enseignements, tant par rapport aux évolutions des techniques comptables que vis-à-vis de leur place dans la société. En termes de volume, il n’est pas indifférent de constater qu’entre le Dictionnaire de Gaschard et la dernière édition de celui de la Revue fiduciaire comptable, l’espace consacré à chaque entrée a été multiplié environ par dix. En outre, si dans le même temps leur nombre a seulement doublé, elles concernent majoritairement des termes comptables alors que ceux-ci ne représentaient qu’environ 15 % des entrées du premier dictionnaire. Pour autant, cela ne signifie pas qu’il y ait un réel changement de nature car, par leur contenu, tous ces ouvrages restent reliés à l’apprentissage de la comptabilité ou à sa pratique directe et visent, à des époques différentes, des publics voisins.
7Il en va différemment de l’Encyclopédie de la Comptabilité, du Contrôle, et de l’Audit, dirigée par Bernard Colasse et publiée un siècle exactement après le dictionnaire des Pigier. Celle-ci inaugure un nouveau genre car si la dimension technique n’en est pas absente, la comptabilité s’y présente sous l’éclairage des sciences sociales et avec une prise de recul qui n’était guère de mise jusque-là. Le concept l’emporte largement sur le mot et, en moyenne, chaque entrée occupe environ sept fois plus d’espace que celles du dictionnaire de la Revue fiduciaire comptable. Appuyé sur la recherche comptable et non plus seulement sur l’expertise technique, il a bénéficié des apports de près de 80 collaborateurs.
8C’est également le cas du présent dictionnaire, qui se rattache à cette dernière catégorie d’ouvrages mais en y ajoutant la spécificité de la dimension historique. Déjà, le Dictionnaire historique de la comptabilité publique, coordonné par Marie-Laure Legay et publié aux Presses universitaires de Rennes en 2010, avait en quelque sorte ouvert la voie. Mais il portait sur une période plus restreinte (1500-1850) et sa préparation avait obéi à une méthodologie différente avec un nombre d’auteurs plus réduit ayant élaboré ensemble la liste des entrées avant d’en partager la rédaction.
9Cette fois-ci, non sans avoir au préalable effectué quelques repérages et pris divers contacts, les promoteurs de l’ouvrage ont choisi la formule de l’appel à propositions, à partir cependant d’une première liste de mots et/ou d’expressions non limitative et, partant, non exhaustive. La formule avait notamment l’avantage de permettre d’identifier des chercheurs ne bénéficiant pas encore d’une grande notoriété ou de repérer des travaux n’ayant pas encore reçu suffisamment d’écho et d’enrichir ainsi la palette thématique de l’ouvrage. Peut-être était-elle même indispensable, afin de dépasser les cloisonnements universitaires, dès lors que le projet se voulait pluridisciplinaire et trans-périodes. Mais elle présentait aussi quelques risques, comme ceux de laisser des entrées non traitées, de donner une sorte de prime aux plus prolixes ou encore d’être influencé par les effets de mode, certaines thématiques quelque peu délaissées aujourd’hui risquant d’être oubliées, alors qu’elles conservent toute leur importance dans l’histoire de la discipline.
10Quoi qu’il en soit, que cet ouvrage puisse peut-être apparaître comme incomplet, voire inégal – c’est une des lois du genre – il constitue une première étape, pose un premier jalon et propose un modèle susceptible d’être un jour repris, refondu, enrichi de nouvelles entrées et complété des connaissances nouvellement acquises, comme l’ont été ceux qui l’ont précédé. Son apport est indéniable, historiens, gestionnaires et tous ceux qui, de près ou de loin sont intéressés par la comptabilité ou cherchent simplement à en comprendre certains des aspects, y trouveront matière à éclairer leurs propres travaux, à enrichir leurs questionnements ou simplement le plaisir intellectuel de la découverte. Nous ne pouvons que souhaiter au nouvel ouvrage ainsi qu’à à ses initiateurs un succès analogue à ceux qu’ont connu leurs prédécesseurs.
Auteurs
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Yannick Lemarchand
Professeur émérite en Sciences de gestion à Université de Nantes, Membre du Laboratoire d’économie et de management Nantes-Atlantique (LEMNA - EA 4272)
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Cheryl S. McWatters
Professeur, titulaire de la Chaire Père-Edgar-Thivierge en histoire des affaires, Université d’Ottawa
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