Naturopathie
Naturopathie et maison de santé naturiste
p. 479-490
Texte intégral
1Les termes de « médecine naturiste », de Naturheilkunde et de naturopathy se sont établis dans la seconde moitié du XIXe siècle, en France, en Allemagne et aux États-Unis, pour désigner des conceptions médicales « alternatives », qui dataient du début de ce siècle, mais bénéficiaient entre-temps d’une certaine reconnaissance officielle, dès lors qu’elles avaient reçu le renfort, ponctuellement, de la médecine universitaire. Ainsi, par exemple, le bain de soleil que le pionnier habsbourgeois Arnold Rikli (1823-1906) avait prescrit, au nom d’une énigmatique stimulation « thermoélectrique », l’était maintenant pour ses vertus bactéricides, démontrées en 1877. Un terme nouveau fut d’ailleurs forgé à la fin du XIXe siècle pour souligner cette montée en scientificité : le terme de « physiothérapie », qui allait être décliné dans toutes les langues, à la faveur de congrès internationaux (le premier à Liège en 1905). Le terme français de « médecine naturiste » succomba d’autant plus vite à cette concurrence terminologique que « naturiste » et « naturisme » allaient recevoir une signification plus étroite dans l’entre-deux-guerres. « Physiothérapie » devint le terme le plus courant en français, avant de subir la concurrence, depuis peu (années 2010), du terme de « naturopathie », qui est repris de l’anglais (américain), pour désigner, tout à la fois, des pratiques remontant au XIXe siècle (Quinchon-Caudal, 2014) et les développements les plus récents, parfois à caractère ésotérique. Tous les termes, français et étrangers, ont ceci en commun de mettre la nature en exergue (physis signifie « nature » en grec). La nature intervient à plusieurs titres. Premièrement, l’organisme est doué d’une « force de vie » ou capacité « naturelle » à conserver / recouvrer la santé, qu’il faut maintenir en éveil ou réveiller, selon l’état – pathologique ou non – du sujet (Baubérot, 2004, p. 10). Deuxièmement, pour ce faire, le mieux sera d’exposer le corps aux éléments « naturels » (ibid.), entendus au sens de la physique antique : le feu* (en l’occurrence, le soleil), l’air*, l’eau*, la terre. Cette dernière, par exemple, sous forme de cataplasmes. La liste des éléments se diversifia au fil des décennies, jusqu’à comprendre, au début du XXe siècle, des sources radioactives naturelles. Les « expositions » sont souvent assorties de régimes « naturels », ramenant l’homme au premier maillon de la chaîne alimentaire, végétal ou fruitier, de préférence sans autre transformation des denrées (ibid., p. 11). Hygiène de vie et traitement médical se confondent. On se situe en opposition avec la médecine officielle, désignée de « scolastique », non par référence précise au Moyen Âge, mais pour dénoncer sur le mode polémique une prétendue étroitesse dogmatique. Le terme allemand de Schulmedizin, lancé par l’homéopathe Franz Fischer en 1876, mais repris à leur compte par les naturopathes, paraît plus explicite. Au lieu de vouloir soigner, plus ou moins bien, des maladies, ici on prend soin, à ce qu’on voudrait croire, de personnes individuelles, qu’elles soient malades ou saines.
2La notion de naturopathie ne se recoupe pas avec celle de médecine alternative. Ces notions fluctuent selon les époques, et même à une époque donnée, en fonction des milieux. Les homéopathes – qui préconisent d’administrer aux malades, sous forme extrêmement diluée, des substances induisant les symptômes observés – ne trouvent pas grâce aux yeux des naturopathes, malgré une « alternativité » partagée (Rothschuh, 1983, p. 64). De même, les naturopathes « classiques » se distancient des physiothérapeutes modernistes en usant précisément de l’épithète de « classique ». Par ailleurs, les cartes sont sans cesse redistribuées entre naturopathes et alternatifs et « scolastiques ». Paracelse qui avait dû fuir Bâle et son université en 1528, pour avoir brûlé les écrits de Galien et d’Avicenne, prescrivait certes des bains thérapeutiques, que les naturopathes du XIXe siècle ne pouvaient qu’apprécier, mais ces derniers retinrent de lui surtout sa prédilection pour les composés métalliques, en particulier mercuriques, qui le condamnait au même titre que les médecins « scolastiques » de leur temps (Bergdolt, 1999, p. 286). Inversement, Christoph Wilhelm Hufeland (1762-1836), qui avait fait une brillante carrière universitaire, entre Iéna et Berlin, resta une référence majeure pour les naturopathes, y compris français, à un moment où ses vues sur la « force de vie », développées dans le sillage des « animistes » et « vitalistes » anticartésiens – les Georg Ernst Stahl (1660-1734) et John Brown (1736-1788), les médecins collaborateurs de l’Encyclopédie – étaient battues en brèche par l’« anatomie pathologique » (Bergdolt, 1999, p. 278 sq.). Cette discipline, instituée dans les premières décennies du XIXe siècle, entre Strasbourg et Paris, puis, dans les années 1840, entre Vienne et Berlin, s’attachait à « localiser » les pathologies, avec le succès qu’on sait, au niveau des organes et des tissus. Néanmoins, l’esprit de Christoph Wilhelm Hufeland qui flotte autour de la naturopathie depuis ses années d’apparition, entre 1815 et 1850, ne s’est jamais dissipé. Il a tout au plus été modernisé sur les contours au début du XXe siècle, au plan du vocabulaire, de l’argumentation et de l’appareillage préconisé (lampes à UV, par exemple).
3L’espace géographique et culturel où la naturopathie fut – et reste encore aujourd’hui – la plus présente correspond à l’aire de peuplement germanique, dans sa plus vaste extension historique (Baubérot, 2004, chap. II). C’est également dans l’espace germanique que fut développé le type architectural qui répond le plus étroitement à la naturopathie : la Naturheilanstalt (Krabbe, 1974, p. 88), terme qu’on rendra de préférence par « maison de santé naturiste », plutôt que par « sanatorium naturiste », de sorte à respecter l’idée fondatrice selon laquelle peuvent y séjourner des personnes non seulement désireuses de guérir d’une maladie (le plus souvent chronique), mais aussi, tout simplement, d’entretenir leur santé. La théorie fut même émise qu’une ligne conduit de la « maison de santé naturiste », avec ses pavillons, chalets ou cabanes, à la « cité » (Siedlung), suburbaine ou campagnarde, des réformateurs architecturaux du XIXe et XXe siècle (De Michelis, 1985, p. 140). Les conditions d’apparition de la naturopathie, dans cet espace centre-européen, sur les fondements d’une médecine universitaire presque déjà caduque, tiennent, pour partie, au « paysage médical », pour partie au contexte historique et social. Les élites urbaines, seules concernées, se défiaient des médecins patentés – à distinguer des guérisseurs ruraux – parce que la médecine universitaire semblait piétiner en comparaison d’autres sciences, et surtout parce que les rares progrès observables, notamment dans les techniques de diagnostic, permettaient certes d’identifier des pathologies graves, mais n’augmentaient pas les chances d’en guérir. L’impuissance de la médecine face aux grandes « ravageuses » (pleurésie, tuberculose, choléra et typhus) était d’autant plus criante que l’état des patients était suivi avec une grande rigueur positiviste, notamment grâce aux courbes de température, nouvellement instituées. Par ailleurs, en raison de leur impuissance même, les médecins cultivaient l’éclectisme dans leurs prescriptions. Les médicamentations les plus variées, d’origine végétale ou chimique, coexistaient avec les pratiques perpétuées de l’ancienne médecine des humeurs : pose de sangsues, saignées, purges (Rothschuh, 1983, p. 64 sq.). La seconde moitié du XIXe siècle apporta des progrès notables en chirurgie grâce à l’antisepsie et l’anesthésie, mais les grandes « ravageuses » demeuraient, sans parler des « maladies de la civilisation » en augmentation (maladies cardio-vasculaires, affections nerveuses) (Regin, 1995, p. 38). Les découvertes de Louis Pasteur et de Robert Koch sur les « germes » des maladies contagieuses alimentèrent encore le scepticisme à l’encontre de la médecine universitaire parce que, contrairement aux attentes, les capacités de résistance de l’individu restaient un paramètre décisif. L’épidémie de choléra qui sévit en 1892 à Hambourg, peu de temps après que le « germe » du choléra eut été (re)découvert par Robert Koch, desservit, paradoxalement, la médecine universitaire. En effet, selon la « théorie des germes », le nombre de personnes atteintes aurait dû être très supérieur. Par ailleurs, le type de traitement préconisé par la médecine universitaire locale apparut comme choquant : les malades furent isolés et soumis à un « nettoyage » d’intestins à la strychnine, poison notoire (Regin, 1995, p. 117). Ce fut une nouvelle confirmation, dans un milieu « prédisposé », de ce que la médecine universitaire était une « médecine empoisonneuse », comme le suggéraient déjà tous les accidents vaccinaux, survenus depuis l’époque de Marie-Thérèse de Habsbourg (Vigarello, 1993, p. 201). Donc, tout au long du XIXe siècle, la médecine officielle servit de repoussoir pour un public « prédisposé » – d’autant plus porté sur la naturopathie que ses soupçons lui étaient sans cesse confirmés par une multitude de livres et de périodiques.
4La couche sociale qui permit l’émergence et le développement de la naturopathie en terre germanique était celle des élites cultivées qui rongeaient leur frein sous le « système Metternich » (Rothschuh, 1983, p. 61 sq. ; Jütte, 2001, p. 388) – sous l’empire des fameux décrets de Karlsbad (20 septembre 1819), censés enrayer le mouvement libéral. Que ces décrets, qui interdisaient entre autres les « sociétés de gymnastique », aient été édictés depuis l’une des stations thermales les plus prisées de l’aristocratie suggère un clivage significatif. L’hydrothérapie, à travers laquelle la naturopathie prit son essor en terre germanique – généralement sur des sites périphériques, certes pourvus en eau, mais ni thermale, ni minérale – entendait « camper » à l’opposé d’un thermalisme au parfum d’Ancien Régime. La notion de « nature », indissociable de la naturopathie, avait, dans sa polysémie même, des relents rousseauistes, évidents chez les pionniers de cette naturopathie, comme déjà chez Christoph Wilhelm Hufeland (Rothschuh, 1983, p. 15). Opter pour l’hydrothérapie – plutôt qu’une cure thermale, souvent réduite à l’ingurgitation d’eau dans la Trinkhalle typique des stations germaniques –, c’était accepter de grelotter de froid avec stoïcisme. Le baron d’Empire Louis-François Chabot (1757-1837), qui avait fait l’expérience du « système » hydrothérapique de Vincenz Priessnitz (1799-1851) à Freiwaldau en Silésie autrichienne (aujourd’hui Lázně Jeseník en Silésie tchèque), notait qu’il serait vain de vouloir trouver là « les jouissances d’Ems et de Karlsbad » : là, « chacun travaille à sa cure », « laborieuse, héroïque » (d’après Baubérot, 2004, p. 44).
5Quand Heinrich Heine estimait, vers la même époque, que grâce à Martin Luther le langage du progrès serait forcément imprégné de discours biblique en terre allemande, on ne peut que lui donner raison, mais on pourrait ajouter, à titre de remarque, que tout un discours paramédical, aux accents « progressistes », circulait déjà. Ainsi, un médecin de Dresde, le Dr Bernhard Hirschel (1815-1874), adepte inconditionnel de la « géniale invention de Priessnitz », mais néanmoins désireux de mieux la fonder, écrivait dans les premières pages de l’ouvrage ad hoc : « Les signes sont nombreux qui indiquent que notre époque a vocation à en préparer une autre, meilleure ; il semble bien qu’une vie nouvelle, qu’une santé ragaillardie veuille s’affirmer dans la lutte contre l’accumulation générale de substance morbide. D’où la lutte des extrêmes qui se manifestent si clairement dans la vie politique et sociale […] » (Hirschel, 1840, p. 11).
6Dans les pages suivantes, Bernhard Hirschel souligne la dimension « émancipatrice », pour le sujet, de traitements (para)médicaux, auto-administrés, plutôt qu’ordonnés et subis. Significativement, un de ses collègues, partisan mesuré de l’hydrothérapie, qualifiait les éminences de la médecine officielle de « grands saigneurs », par un jeu de mots français qui était manifestement compris de ses patients (Kussmaul, 1899, p. 292). L’hydrothérapie était investie d’enjeux psycho-sociaux, latents, sinon impensés, auprès de son public germanique. Bien qu’il se soit trouvé quelques Français à venir découvrir et apprécier en terre germanique ces maisons de santé, hydrothérapiques ou naturistes (au sens large), leurs efforts pour en propager l’idée en France ne furent guère couronnés de succès (Baubérot, 2004, p. 62 et p. 106). La raison en est qu’en France les élites cultivées ne souffraient pas du même « malaise de classe » que dans les États de la Confédération germanique, l’Empire austro-hongrois ou l’Empire allemand. En France, les élites cultivées réagissaient moins à leur impuissance politique, pourtant quasi constante, en termes institutionnels, sur toute la période 1815-1875. Elles gardaient foi dans le progrès de la science et la diffusion du savoir, et étaient donc moins enclines à des représentations mythifiées de la « nature » (ibid.).
7Vincenz Priessnitz, pionnier de l’hydrothérapie moderne, affirmait avoir développé son « système » – consistant en périodes de sudation, alternées avec des bains glacés – en cherchant à éliminer chez soi les séquelles d’un traumatisme thoracique. L’idée lui en serait venue après avoir observé une biche blessée, lavant et soulageant ses plaies dans un étang… La maison de santé hydrothérapique qu’il bâtit autour de la ferme familiale (1826) devint bientôt sa seule occupation (1833), appelant toujours plus d’aménagements. Le caractère fruste du personnage, l’extrême rusticité du séjour, la « violence » d’une cure qui reposait sur le déclenchement de « crises » supposées salutaires, une posture résolument « anticivilisationnelle » exerçaient un attrait paradoxal sur des patients d’extraction « bourgeoise-cultivée », telle cette demoiselle croisée par l’écrivain « progressiste » Heinrich Laube (1806-1884), s’extasiant sur un « site primordial » (Urort), une « méthode primordiale » (Urmethode), l’exposition aux « éléments primordiaux » (Urelemente), l’eau et l’air… (Laube, 1836, p. 245). En 1837, Vincenz Priessnitz accueillait 500 curistes ; en 1839 déjà 1 700, dont 120 médecins. Un phénomène « boule de neige » était assuré.
Illustration 1 : « Douche forestière » (Walddusche) installée par Vincenz Priessnitz à Freiwaldau.

Source : Adolf Heinrich Kröber (1836).
8Les bains d’air qui jouaient un rôle annexe chez Vincenz Priessnitz passent au premier plan chez Arnold Rikli (1823-1906), un entrepreneur en chimie qui, après s’être remis d’une pleurésie sur le lac de Veldes en Haute-Carniole habsbourgeoise (aujourd’hui Bled en Slovénie), fonda là même en 1855 une maison de santé naturiste, vouée principalement aux bains d’air et de soleil. Il se disait Sonnendoktor pour marquer ce changement de priorité par rapport aux « priessnitziens ». Il passe pour l’inventeur de la Lufthütte – littéralement « hutte d’air » – qui allait équiper par groupes entiers les parcs de nombreux établissements. Les types sont variés, mais répondent tous à la même fonction : permettre aux curistes de prendre l’air par tout temps et, quand il s’agissait d’un modèle avec couchage, de pouvoir se retirer au moment voulu. La communauté d’inspiration avec la cabine de plage, de type « multi-portes », du littoral nord-ouest, français et belge, est patente. On retrouve des « huttes d’air » à la maison de santé naturiste du Monte Verità, ouverte en 1904, en marge de la communauté du même nom, sur la rive helvétique du lac Majeur, mais, contrairement à ce qu’on pourrait croire, elles ne furent pas importées depuis la Belgique par le cofondateur Henri Oedenkoven (1875-1935), fils d’un industriel anversois, mais de Veldes, où celui-ci avait séjourné à l’été 1899 et rencontré sa future compagne, la féministe allemande Ida Hofmann (Frecot, 1979, p. 56).
9On obtient quelques aperçus de la vie dans une maison de santé naturiste en compulsant les lettres et le journal de Franz Kafka, sur la période du 8 au 30 juillet 1912, qui coïncide avec un séjour au Jungborn – littéralement Fontaine de jouvence, et soi-disant « établissement modèle de vie purement naturelle » –, qui avait ouvert en 1896 à Stapelburg dans le Harz, et accueillait surtout, à ce qu’on comprend, des curistes sans autres maladies, tel Franz Kafka lui-même (à cette époque). L’établissement proposait des « huttes d’air » de différents types, sous un couvert d’arbres. Le directeur-fondateur Adolf Just (1859-1936), un ancien libraire, s’était appuyé, à ce qu’il disait, sur son expérience personnelle dans une cabane des bois, réalisée par son frère et lui à des fins sanitaires. Les écrits d’Adolf Just foisonnent de références à Jean-Jacques Rousseau, et on devine que la « cabane » d’Ermenonville où le philosophe passa les dernières semaines de sa vie avait frappé son imagination. À lire les lettres et le journal de Franz Kafka, on comprend, en revanche, que la plupart du temps celui-ci se jouait la scène de Henry David Thoreau (1990 [1854]) dans sa cabane de Walden Pond (Voir également la notice Écologie politique* de Patricia Zander), jusque dans l’évocation de la petite faune terrestre, abondante au Jungborn. Il paraît probable qu’il n’était pas le seul à en faire ainsi puisque Henry David Thoreau avait été traduit en allemand dès 1897. Outre la qualité de son « parc à cabanes », le Jungborn se distinguait par le recours à un élément naturel, jusque-là négligé en naturopathie, la terre. Adolf Just voyait dans la terre – en réalité, du lœss qu’il trouvait sur place – le moyen le plus puissant pour conserver / recouvrer sa santé. Les curistes en bénéficiaient sous forme de cataplasmes, de bains et d’additif à leur alimentation (crudo-végétarienne). Même le couchage était conçu de telle sorte que les curistes puissent s’étendre au plus près du sol. L’argumentation d’Adolf Just faisait référence à la Bible : « L’homme est fait de terre, tout ce dont il a besoin pour vivre provient de la terre » (Wagenbach, 1983, p. 82).
Illustration 2 : « Hutte d’air » du Jungborn.

Source : Plaquette publicitaire pour la saison 1899.
10La maison de santé naturiste du Jungborn et, plus encore, celle du Monte Verità, qui l’a suivie de peu, marquent un changement par rapport aux établissements « priessnitziens » ou même à l’établissement d’Arnold Rikli. L’idée des fondateurs était que celui / celle qui séjourne là ne souhaite pas simplement entretenir / recouvrer sa santé, mais faire l’expérience d’une autre vie, qui aura un effet durable sur son comportement social et pourrait même faire « tache d’huile » dans la société. C’est particulièrement vrai au Monte Verità, où les curistes avaient sous les yeux une communauté permanente où était instituée la parité entre sexes, et même poursuivie une certaine « féminisation » – supposée salutaire – de la culture commune. Les curistes masculins étaient initiés « de loin » à la société rénovée, en ce que des « services », assurés d’ordinaire par des femmes, y étaient éliminés : on devait entretenir sa « hutte d’air » soi-même, se servir soi-même. On a affaire ici à un programme de Lebensreform (« réforme de la vie ») qui prend appui – pour partie, et pour partie seulement – sur la naturopathie, mais dont les vrais enjeux sont d’ordre sociétal, et pas simplement sanitaire. Cette distinction entre naturopathie (naturisme) et Lebensreform est d’autant plus nécessaire que le « mouvement pour la Lebensreform » pouvait inclure, dans sa poursuite caractéristique du « salut culturel » (Rothschuh, 1983, p. 106 ; Cluet, 2013, p. 20), des éléments de programme sans rapport direct avec le corps, par exemple une réforme de la décoration intérieure. Une coloration lebensreformerisch était apparue initialement chez certains théoriciens d’un « végétarisme éthique », à la veille de la Révolution de 1848, mais un végétarisme strictement hygiénique, fondé sur la seule crainte de l’intoxication à l’acide urique demeura. La Lebensreform constitue, quels que soient les moyens mobilisés, une surenchère, issue du même milieu « bourgeois-cultivé », sur la naturopathie, en ce sens qu’elle n’était pas seulement l’expression d’un « malaise de classe », mais proposait des voies, apparemment raisonnables, pour une réforme de la société.
11L’exportation vers la France de la maison de santé naturiste du type « laboratoire d’une autre vie » fut encore plus difficile que celle de la maison de santé strictement naturiste. Significativement, un médecin d’origine suisse, le Dr Fernand Sandoz, qui s’efforçait de faire « fructifier » en France la méthode hydrothérapique du père Kneipp (1821-1897), et qui, de ce fait, est l’un de ceux dont on pourrait penser qu’il était aussi l’avocat d’un Monte Verità français, déclara le modèle germanique et helvétique – ce dernier, en réalité, très germanique – incompatible avec les « valeurs françaises » : « Ce sont les partisans enthousiastes de ce “retour à la nature”, comme ils le disent eux-mêmes, que je me permets de baptiser d’un mot nouveau “les aberrants” » (d’après Baubérot, 2004, p. 127). Une hydrothérapie, inspirée des « empiristes » germaniques, principalement Vincenz Priessnitz et le père Kneipp, connut une certaine vogue en France à partir des années 1840, mais sans commune mesure avec l’engouement germanique. Par ailleurs, les Français donnèrent toujours la préférence aux « instituts » où on se rendait pour une séance, plutôt qu’aux établissements où on séjournait. Ce principe vaut moins pour une naturopathie jouant sur des techniques de santé diversifiées. À la veille de la guerre de 1914, il y avait sept maisons de santé naturistes dans les environs de Nice, dont la plus célèbre était la Sylvabelle, fondée en 1905 par un médecin dunkerquois, le Dr Albert Monteuuis (Vigarello, 1993, p. 267 sq. ; Baubérot, 2004, p. 120-125). Cet établissement, inspiré d’Arnold Rikli, est celui qui extérieurement ressemble le plus à une maison de santé naturiste germanique – on y disposait même de « huttes d’air ». Mais un virage était consommé dans le sens d’une physiothérapie moderniste qui, du côté des naturopathes germaniques d’obédience « classique », tombait sous la même critique que toute autre « civilisation ». Cette tension entre moyens supposés « naturels » et sophistication « civilisationnelle » était encore plus forte aux États-Unis, au Battle Creek Sanitarium (200 km à l’ouest de Detroit), dirigé par les frères Kellogg – John Harvey, médecin et inventeur des toasted corn flakes, et Will Keith, « manager » –, en particulier après que ceux-ci eurent engagé l’établissement sur la voie moderniste qui l’éloigna toujours davantage de sa cellule initiale de 1866-1867, du nom de Western Health Reform Institute. Le vocabulaire de l’hydrothérapie germanique, dont l’établissement s’était inspiré, demeurait – on y pratiquait par exemple le sitz bath… –, mais par ailleurs toute rusticité « néo-rousseauiste » était éliminée.
12Dans l’entre-deux-guerres, la naturopathie « classique » était sur le repli, partout où elle s’était exportée depuis les pays germaniques, et même sur ses propres terres. Là même, les maisons de cure naturistes disparaissaient. À force de vouloir intégrer la médecine officielle, qui, faut-il préciser, était maintenant en phase avec ses ambitions, la médecine « alternative » s’autodétruisait. En terre germanique, la naturopathie se maintint cependant dans un cadre domestique. Les ouvrages du père Kneipp – avec leurs multiples recettes, contre les maux bénins, le rhume, les rhumatismes, etc. – se trouvaient dans tous les foyers, et le plus souvent s’y trouvent encore aujourd’hui, sans opprobre officiel.
Illustration 3 : « Marcher dans l’herbe mouillée de rosée »« Conseil de santé » (Gesundheitstip)

n° 10 d’un vade-mecum, d’inspiration kneippiste, édité en 1986 par la caisse locale d’assurance maladie (AOK) de l’arrondissement de Forêt-Noire-Baar (Bade-Wurtemberg).
Source: Hans-Josef Fritschi (1986).
13Un regain d’intérêt pour la naturopathie, de la part d’un public rajeuni, intervint à partir des années 1970, à la faveur du mouvement « alternatif ». Le commerce y vit une opportunité, bientôt exploitée sous le sigle du wellness. De nouveaux établissements spécialisés ouvrirent, parfois même sur les lieux d’anciennes maisons de santé naturistes / physiothérapiques. La contradiction, qui avait miné ces dernières, entre sophistication « civilisationnelle » et moyens prétendument naturels, demeure, mais elle est maintenant masquée par une sensualité « originelle », censée surgir d’une corporéité enfouie et de l’humanité immémoriale. Le wellness, qui, au prétexte de la santé, satisfait à des attentes multisensorielles, en les teintant, très souvent, de sagesse orientale (de l’ayurveda au feng shui), cultive les moyens techniques les plus fiables (des produits de traitement de piscine aux expertises de laboratoire sur les « cures » proposées), mais ces garanties ne sont que la condition préalable à l’abandon de soi. Un établissement de wellness est, aux dires de ses concepteurs et promoteurs, « un endroit dans lequel on peut oublier le quotidien, redécouvrir ses cinq sens, se faire chouchouter et embellir, se reposer et s’occuper de sa santé » (Taschen, 2010, p. 11). En France, le spa des « Sources de Caudalie », inauguré en 1999 à Martillac (Gironde), répond à ce concept. Des programmes de massages à la pulpe de raisin, d’enveloppements de miel et de vin, de bains de marc… y alternent avec autant de « plongeons » que loisible pour le « curiste », dans un bain couvert d’inspiration japonaise. Les établissements de ce type, désignés en anglais de destination spas (Henry, Taylor, 2005, p. 12-15), font revivre, depuis les années 1980, avec un succès toujours croissant, la maison de santé naturiste d’autrefois. Une différence notable semble résider dans l’idéologie sensuelle et hédoniste des nouveaux établissements, mais l’apparence est trompeuse. En effet, le wellness a pour corollaire un fitness dont l’entretien, en d’autres lieux et selon un autre calendrier, « coûte » infiniment plus au « curiste », sur le plan physique, que lui a jamais coûté la naturopathie, même la plus exigeante.
Bibliographie
Des DOI sont automatiquement ajoutés aux références bibliographiques par Bilbo, l’outil d’annotation bibliographique d’OpenEdition. Ces références bibliographiques peuvent être téléchargées dans les formats APA, Chicago et MLA.
Format
Baubérot Arnaud, Histoire du naturisme, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2004.
10.4000/books.pur.22872 :Bergdolt Klaus, Leib und Seele. Eine Kulturgeschichte des gesunden Lebens, München, C. H. Beck, 1999.
Cluet Marc, « Vorwort », in : Cluet Marc, Repussard Catherine (eds.), « Lebensreform ». Die soziale Dynamik der politischen Ohnmacht, Tübingen, Francke, 2013, p. 11-48.
10.30965/9783657769926 :Frecot Janos, « Landkrone über Europa », in : Birkner Othmar et al. (eds.), Monte Verità, catalogue de l’exposition du Collegio Papio (Ascona) et de l’Akademie der Künste (Berlin), Milano, Electa, 1979, p. 55-64.
Fritschi Hans-Josef, Die Kur daheim : gesund ohne Chemie – Gesundheitstips von A-Z, Hüfingen, AOK (für den Schwarzwald-Baar-Kreis) - R. Pokorny, 1986.
Henry Robert D., Taylor Julie D., Spa : The sensuous experience, Mulgrave, Victoria, Images Publishing Group, 2005.
Hirschel Bernhard, Hydriatica oder Begründung der Wasserheilkunde auf wissenschaftliche Prinzipien, Leipzig, Otto Wigand, 1840.
Jütte Robert, « Naturheilkunde », in : Buchholz Kai et al. (eds.), Die Lebensreform. Entwürfe zur Neugestaltung von Leben und Kunst um 1900, catalogue de l’exposition de l’Institut Mathildenhöhe, Darmstadt, haeusser-media, 2001, t. 1, p. 387-390.
Krabbe Wolfgang R., Gesellschaftsveränderung durch Lebensreform, Göttingen, Vandenhoeck und Ruprecht, 1974.
Kröber Adolf Heinrich, Prießnitz in Gräfenberg, Breslau, Max, 1836 [1833]
Kussmaul Adolf, Jugenderinnerungen eines alten Arztes, Stuttgart, Adolf Bonz, 1899.
Laube Heinrich, Die Saison in Gräfenberg, in : Reisenovellen, t. IV, Mannheim, Heinrich Hoff, 1836, p. 221-250.
Michelis (de) Marco, « Naissance de la Siedlung », Les Cahiers de la Recherche Architecturale, dossier « Architecture et politiques sociales. 1900-1940 », 15-16-17, 1985, p. 138-153.
Quinchon-Caudal Anne, « “Plus de Goethe, moins de Newton !” Les médecines comme opposition philosophique à la culture scientifique dominante dans les années 1880-1945 », in : Hanse Olivier, Fernandez Cécilia (dir.), À contre-courant. Résistances souterraines à l’autorité et construction de contrecultures dans les pays germanophones au XXe siècle, Berne, Peter Lang, 2014, p. 213-234.
Regin Cornelia, Selbsthilfe und Gesundheitspolitik. Die Naturheilbewegung im Kaiserreich, Stuttgart, Franz Steiner, 1995.
Rothschuh Karl E., Naturheilbewegung, Reformbewegung, Alternativbewegung, Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft Darmstadt, 1983.
Taschen Angelika (dir.), Taschen’s favourite spas, textes de Christiane Reiter, trad. fr. par Michèle Schreyer, Köln, Taschen, 2010.
Thoreau Henry David, Walden, ou la vie dans les bois, Paris, Gallimard, coll. « L’Imaginaire », 1990 [1854].
Vigarello Georges, Histoire des pratiques de santé, Paris, Éditions du Seuil, 1993.
Wagenbach Klaus, « Drei Sanatorien Kafkas. Ihre Bauten und Gebräuche », Freibeuter. Vierteljahreszeitschrift für Kultur und Politik, 16, 1983, p. 77-90.
Auteur
-
Marc Cluet
Professeur émérite d’Études germaniques à l’université de Strasbourg, membre de l’EA 1341 Études germaniques
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Dire la ville c’est faire la ville
La performativité des discours sur l’espace urbain
Yankel Fijalkow (dir.)
2017
Lille, métropole créative ?
Nouveaux liens, nouveaux lieux, nouveaux territoires
Christine Liefooghe, Dominique Mons et Didier Paris (dir.)
2016
Biocarburants, les temps changent !
Effet d'annonce ou réelle avancée ?
Helga-Jane Scarwell (dir.)
2007
Le changement climatique
Quand le climat nous pousse à changer d'ère
Isabelle Roussel et Helga-Jane Scarwell (dir.)
2010
Enseigner les sciences sociales de l'environnement
Un manuel multidisciplinaire
Stéphane La Branche et Nicolas Milot (dir.)
2010
Éco-fiscalité et transport durable : entre prime et taxe ?
Séverine Frère et Helga-Jane Scarwell (dir.)
2011
Écologie industrielle et territoriale
Stratégies locales pour un développement durable
Nicolas Buclet
2011
Universités et enjeux territoriaux
Une comparaison internationale de l'économie de la connaissance
Patrizia Ingallina (dir.)
2012
