Écocide
Écocide, ethnocide et civilisations : des multiples formes de destruction du vivant
p. 423-434
Texte intégral
1Dans son ouvrage Anthropologie de la mort (1980), Louis-Vincent Thomas parle, sans le qualifier comme tel, de l’écocide :
« La destruction par l’homme de l’écosystème est à la fois celle de notre planète terre (terricide) et celle de certains animaux qui la peuplent (animalcide). […] Il y a là le fruit d’une logique implacable parfaitement une sous ses multiples visages, la logique thanatocratique ; on y voit la recherche du profit comme moteur du développement, l’accumulation du capital comme mode de croissance, le mythe du bonheur (ou de l’opulence) comme exigence de production / consommation, la course aux armements comme facteur de dissuasion » (Thomas, 1980, p. 104).
2La réflexion de Louis-Vincent Thomas a le mérite de ne pas dissocier la destruction des êtres humains et celle des environnements1 : la « logique thanatocratique » propre à la société industrielle s’exerce à tous les niveaux, humains et écologiques. Il apparaît bien, en effet, à la lumière d’une certaine histoire imposée par certaines civilisations, que les phénomènes d’ethnocide et d’écocide sont liés dans une entreprise commune largement motivée puis nourrie, plus ou moins consciemment, d’idéologies religieuses qui engendreront et justifieront des systèmes devenus industriels et libéraux.
3Il semble possible d’inclure l’immense diversité des cultures dans deux grands modes d’être, de penser et d’agir : le premier, porté par les civilisations de tradition hégémonique (essentiellement le christianisme et l’islam) foncièrement écocidaires et ethnocidaires, animées par une volonté clairement exprimée de dominer, d’exploiter, d’asservir – donc, à l’arrivée, de détruire –, dans un même mouvement, êtres humains, espèces et espaces naturels, en les conformant à un modèle unique et sous prétexte de se désaliéner d’une nature jugée hostile ; le second, porté par les civilisations traditionnelles, fondé sur des valeurs écologiques, sociales et spirituelles2.
4Que disent, par exemple, les textes fondateurs du christianisme ? Yahvé, Dieu, créa l’homme après toutes les autres créatures, et avant la femme, pour être le « maître » d’un royaume « mis à sa disposition » : « Et Dieu se mit à créer l’homme à son image. […] Dieu leur dit : “Soyez féconds, et devenez nombreux, et remplissez la terre, et soumettez-la, et tenez dans la soumission les poissons de la mer, et les créatures volantes des cieux, et toute créature vivante qui se meut sur la terre” » (Genèse, La Sainte Bible, 1955). Ne trouve-t-on pas ici le point d’ancrage à partir duquel s’est développée l’histoire occidentale devenue, par la colonisation des corps, des âmes et des espaces, l’histoire du monde tout court ? Une idéologie tournée contre le naturel – « naturel » en l’être humain et « naturel » hors de l’être humain – et, fatalement, contre ce que les anglo-saxons appellent wilderness, la « sauvagerie », humains et espaces confondus.
5L’homme chrétien a donc commencé par refouler sa propre nature, reniant sa parenté avec le monde animal et les autres créatures vivantes, glorifiant et sanctifiant (par la béatification et la canonisation) ceux qui, à coup de discipline, prétendaient dompter en eux l’animal sauvage (Navet, 2005), jugé comme la part du diable, posant comme idéaux une improbable mère vierge et des anges asexués3.
6Adam et Ève, supposés être les ancêtres de l’humanité selon la tradition chrétienne, en consommant le « fruit défendu », découvrent leur nature sexuée et, chassés du Jardin d’Éden, ils s’en éloignent de façon irrémédiable, se coupant de leur nature et de la nature au sens large. C’est cette rupture qui va transformer une relation d’intimité, d’identité – conservée et préconisée par les sociétés traditionnelles4, qui en font une règle morale –, en une relation de domination et d’asservissement – conforme au projet biblique – de tous ceux, tout ce qui ne se plient pas à cette illusoire volonté de puissance et qui, du même coup, font douter du bien-fondé d’une telle entreprise.
7Le devoir d’évangélisation, qui n’est autre que la manifestation destructrice et suicidaire d’une tentative désespérée d’en finir avec la nature et les « naturels » et qui fait de tout chrétien un missionnaire par principe, est ainsi exprimé dans l’Évangile selon Saint-Marc : « Allez par le monde entier prêcher la Bonne nouvelle ; celui qui croira et sera baptisé sera sauvé, celui qui ne croira pas sera condamné » (La Sainte Bible, 1955). Les naturels, peuples et sociétés, aussi appelés « sauvages »5, qui adhèrent à un autre idéal, celui de préserver « l’ordre, l’harmonie et la beauté » d’un monde rêvé par le Créateur6, n’ont d’autre choix que de se convertir ou de périr.
8La Bible ajoute au devoir de conquête des âmes celui de conquête des corps, en prescrivant, au moins dans certaines situations, la destruction totale des peuples incroyants. Dans la tradition biblique, l’anathème (en hébreu herem) « comporte le renoncement à tout butin et son attribution à Dieu : les hommes et les animaux sont mis à mort, les objets précieux sont donnés au sanctuaire. C’est un acte religieux, une règle de la guerre sainte, qui suit un ordre divin » (Bugnon, 2007).
9Selon une telle idéologie, la terre n’a de valeur qu’en fonction de ce qu’elle peut produire pour les êtres humains ; les animaux ne sont pas des parents, des totems comme chez les Amérindiens, ils ne méritent pas le respect car, d’une part, ils sont dépourvus d’âme, et, d’autre part, ils n’ont de raison d’être, eux aussi, que par ce qu’ils peuvent rapporter aux hommes. Selon ce critère, les animaux, comme les plantes d’ailleurs, sont répartis entre les catégories « nuisibles » et « utiles ». C’est ainsi, par exemple, que le cheval est « la plus noble conquête de l’homme » et le chien « son plus fidèle serviteur ». Les chats, parce qu’ils sont indépendants, qu’ils ne se soumettent que contre pitance et caresses, portaient une odeur de soufre, et ils étaient, jusqu’à une période récente, torturés et massacrés en grand nombre lors de fêtes chrétiennes censées célébrer le renouveau de la vie… C’est la même logique qui conduit aujourd’hui à qualifier de « passerelle à gibier » les couloirs ménagés au-dessus des autoroutes pour permettre le passage des animaux. L’animal* est, avant tout, un gibier, une créature inférieure que l’on peut tuer et consommer sans état d’âme.
10Cette attitude, foncièrement écocidaire donc, est la même qui conduisit Jésus lui-même à condamner un figuier qui ne portait pas de fruits pour assouvir sa soif7 et à qualifier de « mauvaises herbes » les plantes non comestibles. Si l’évangélisation vise à conformer l’ensemble de l’humanité au modèle chrétien8, cette « logique implacable » et thanatocratique, dont parle Louis-Vincent Thomas dans la citation donnée au début de cette contribution, est aussi à l’œuvre dans la colonisation au sens large.
11Jacques Cartier, comme les autres grands découvreurs de mondes nouveaux, justifie sa demande de navires par le devoir d’aller évangéliser les « sauvages » qui, de l’autre côté de l’Atlantique, attendent la Bonne nouvelle, du moins s’en persuade-t-on. En fait, comme les autres, il est en quête de nouvelles sources de richesses matérielles, et il sera bien déçu lorsqu’il apprendra que les cailloux qu’il a ramenés et qu’il croit être de l’or sont de simples pyrites. Au Canada, baptisé sans beaucoup d’imagination Nouvelle-France, la première terre américaine atteinte par le navigateur, en 1534, est l’« Île des oiseaux », au large de Terre-Neuve. Épuisés, atteints par le scorbut, les marins découvrent une île littéralement couverte par les grands pingouins (Alca impennis) ; ils les massacrent en grand nombre, préfigurant l’un des premiers zoocides dont notre histoire ait retenu l’existence. En effet, quelques siècles plus tard, chassée à outrance, cette espèce disparaîtra complètement. Les derniers grands pingouins, comme le dodo de l’Île Maurice (Raphus cuculattus), le pigeon migrateur (Ectopistes migratorius) sont aujourd’hui dans les vitrines des musées d’histoire naturelle.
12Le sort des grands pingouins sera le même que celui qui sera réservé aux premiers habitants de Terre-Neuve, seconde terre américaine abordée par Jacques Cartier : les Indiens Beothuks massacrés systématiquement et sauvagement9 par des chrétiens porteurs de la Bonne nouvelle. La dernière représentante de cette ethnie, connue sous le nom de baptême de Nancy, mourra (de la tuberculose), chrétienne donc, et bonne à tout faire d’un colon britannique en 1829.
13La conquête de l’Ouest était basée sur le principe juridique occidental de terra nullius10 : la terre était jugée « vierge » tant qu’elle n’était pas mise en cultures et les Amérindiens, dont beaucoup ne cultivaient pas la terre, étaient, eux aussi, terra nullius, comme une terre en friche à domestiquer, à civiliser, car ils n’étaient pas chrétiens.
14Le lien entre l’ethnocide, avec sa forme extrême du génocide, et l’écocide, une constante de la colonisation mentale et physique des « sauvages » et de leurs espaces de vie, est bien marqué, par exemple, dans cet épisode de la guerre qui opposa les Iroquois aux Américains en 1779 :
« Ayant atteint le lac Seneca, ils [l’armée américaine] suivirent ses rives vers le Nord jusqu’à Kendaia, un magnifique village indien, avec des maisons peintes, des monuments funéraires et des champs cultivés. C’était comme un oasis dans ce pays sauvage ; mais la fumée de l’embrasement l’enveloppa bientôt, et quand le soleil l’éclaira de nouveau, il n’en restait qu’un amas consumé. Le maïs ondulant avait disparu comme les habitations et le bétail gisait, massacré, çà et là. […] Sullivan reçut les remerciements du Congrès qui le félicita, lui et son armée, pour la manière dont il avait accompli sa difficile mission » (Jackson, 1972).
15Même la nature « domestique » est détruite lorsqu’elle est associée aux « sauvages ». L’un des arguments justifiant la conquête et la spoliation des terres était pourtant que les Amérindiens ne les mettaient pas « en valeur »… Mais rien n’y fait, la rupture d’avec la nature entraîne l’incompréhension et celle-ci provoque la peur ; dès lors, l’homme civilisé se bat contre lui-même, incapable de se retrouver dans un monde devenu étranger et de se reconnaître dans le « sauvage ». C’est ce que l’ethnologue Robert Jaulin (1970) appelle « la négation de l’Autre », qui caractérise un mode d’être au monde et de le penser inéluctablement ethno-écocidaire.
16En Amérique du Nord, l’histoire de la conquête de l’Est, de l’Ouest et, aujourd’hui encore, du Nord suit donc un double mouvement d’éradication du naturel (écocide) et des « naturels » (ethnocide). George Washington, fondateur de la démocratie et de la nation américaines, héros national, proposait, avec un certain cynisme, de traiter les Indiens comme les loups, animaux jugés nuisibles et objet d’une chasse féroce dans l’Ancien comme dans le Nouveau Monde :
« Il vaut mieux, pour des raisons politiques et économiques, être en bons termes avec les Indiens, il est plus commode d’acheter leurs terres que d’essayer de les expulser de leur pays par la force des armes ; car ceci revient […] à chasser les bêtes sauvages de la forêt : à peine la battue terminée qu’elles s’en reviennent et c’est pour fondre cette fois peut-être sur ceux qui sont restés en première ligne ; alors qu’une colonisation graduelle devrait amener le sauvage, comme le loup jadis, à se retirer au fond des bois ; car l’un et l’autre sont des bêtes de proie, malgré leurs apparences différentes. En un mot, il n’y a rien à attendre d’une guerre indienne en dehors de la terre sur laquelle ces gens vivent, et il nous en coûtera moins d’argent et moins de sang de l’acheter » (cité in : Delanoë, 1982, p. 46-47).
17Les Pequot, les Nachez, les fameux Mohicans et de nombreuses ethnies de l’Est américain furent décimés ou exterminés avant que les Indiens des plaines, soient, à leur tour, génocidés par les marchands et la cavalerie américaine, et ethnocidés par les missions religieuses de toutes obédiences et, plus récemment, de façon pernicieuse, par le western et la bande dessinée… Conformément à la règle biblique de l’interdit, lors du massacre – appelé « bataille » dans l’histoire officielle – de la rivière Washita, perpétré en 1864 par un prédicateur presbytérien, le colonel George Chivington, à l’encontre d’un paisible village cheyenne, ce ne sont pas seulement les êtres humains (hommes, femmes et enfants) qui furent massacrés mais aussi tous les chevaux. Exterminer les bisons, principale source de subsistance des Indiens des plaines, fut envisagé par le général Phil Sheridan, dans les dernières décennies du XIXe siècle, comme la meilleure façon d’en finir avec le « problème indien ». Le bison faillit effectivement disparaître comme le grand pingouin, le pigeon migrateur, le pic à bec d’ivoire, la perruche de Caroline et d’autres espèces nord-américaines.
18Les quelques 30 000 amérindiens qui peuplaient la Guyane au XVIIe siècle11 furent réduits à 2 000 à la fin du XIXe, décimés par les maladies apportées par les Blancs, et tout particulièrement dans les missions jésuites établies sur l’Oyapock dans la première moitié du XVIIIe siècle. Grâce à une assistance médicale discrète et efficace, ils ont remonté la pente démographique, mais il se pose aujourd’hui à eux un problème de survie culturelle directement lié aux multiples dégradations de leurs environnements sociaux et naturels. De nombreuses écoles créées en pays amérindien après la transformation d’une partie (la frange côtière, la plus peuplée) de la Guyane en département français en 1946 reçurent pour mission, laïque cette fois12, d’assimiler les « primitifs »13 au mode de vie français.
19La politique dite sans vergogne de « francisation » s’accéléra à partir des années 1960 pour aboutir à la départementalisation de l’ensemble du territoire guyanais et à la création de nouvelles communes dans un espace qui avait, jusque-là, le statut de « territoire de l’Inini »14. L’inscription des populations et des espaces dans un cadre administratif français impliquait le déploiement de politiques dites « de développement », la création d’infrastructures censées « faire profiter les populations des avantages du progrès »15 autour de trois institutions ainsi définies par le premier préfet de Guyane, Robert Vignon : « Il y faut par ordre d’importance, un prêtre, un médecin et un instituteur » (Vignon, 1985, p. 91). On ne peut mieux poser le cadre de politiques d’assimilation non seulement des hommes, mais aussi, encore une fois, des espaces, des politiques qui impliquent, là encore, des aspects ethnocidaires et écocidaires.
20Le rassemblement forcé16 des communautés villageoises autour de grands villages comme Camopi sur l’Oyapock (frontière avec le Brésil), à quoi il faut ajouter l’introduction de nouvelles pratiques, de technologies plus « performantes », etc., a des conséquences à la fois sociales et écologiques. On contraint des populations à vivre dans des endroits qu’elles n’ont pas choisis (en zones inondables, ou, au contraire, loin des cours d’eau), avec d’autres personnes dont elles n’apprécient pas nécessairement le voisinage, des chefs affublés du titre de « capitaines », nommés par l’administration et qui, parfois, ne sont pas reconnus par la population. L’un des « aménagements » les plus déplorables a sans doute été, à Camopi, commune peuplée presque uniquement par des Amérindiens (Wayãpi et Teko), la création dans les années 1990, d’un village avec des maisons « à la française » (avec des chambres séparées, pas de case cuisine, pas de lieu de réunion collective), couvertes de toits en tôle, matériau moderne certes mais qui, contrairement aux couvertures en feuilles traditionnelles, entretient une chaleur insupportable. Et ceci dans un programme dit d’« amélioration de l’habitat » !
21Les nuisances sonores (moteurs hors-bord, machines à musique de toutes sortes, tondeuses à gazon !) s’ajoutent aux multiples causes de pollution engendrée dans ce contexte de « progrès » et de « développement ». Le traitement des déchets – les objets et produits civilisés (plastique, composants électroniques, etc.) n’étant pas, ou difficilement, biodégradables – est un problème que doit désormais régler l’administration municipale. Bien entendu, les animaux sauvages, dont ces populations se nourrissent encore largement, malgré le développement du salariat, fuient les grands rassemblements humains et il faut aller de plus en plus loin pour les chasser ; de même, il y a de moins en moins de place pour faire les abattis où l’on plante notamment le manioc, produit central dans l’alimentation amérindienne…
22En 2007, après de longues années de débats a été créé le Parc amazonien de Guyane avec pour finalité de protéger une vaste portion de la forêt tropicale (Voir la notice Forêt*) qui couvre encore (mais pour combien de temps ?) la plus grande partie du département. Initiative certes louable, si l’on considère que la Guyane est la seule portion de forêt tropicale dépendant du gouvernement d’un pays du Nord, la France, et lorsqu’on sait à quel point ces forêts, et la biodiversité qu’elles recèlent, partout menacées, sont vitales pour la survie de l’humanité et le maintien des équilibres écologiques en général. Les Amérindiens concernés (les trois ethnies de l’intérieur : Wayana, Wayãpi et Teko), car inclus dans ce Parc, n’ont adhéré à ce qui fut un projet qu’avec l’espoir que celui-ci mettrait un coup d’arrêt à l’orpaillage, clandestin ou non, qui est actuellement la plus grave menace sur l’environnement et sur la vie des populations qui en dépendent encore directement. Espoir déçu aujourd’hui, puisqu’en dépit des annonces des plus hauts fonctionnaires de l’État (voire du président de la République) et des opérations policières coup de poing largement médiatisées, l’orpaillage s’étend, provoquant dans la forêt de véritables « plaies ouvertes17 », causant aussi une pollution (par le mercure notamment) qui rend extrêmement problématique la poursuite des activités traditionnelles, seules garantes des équilibres écologiques18. Les Amérindiens craignent également, dans le cadre du Parc, de voir restreints leurs droits de pêche, de chasse, d’exploitation des ressources de la forêt qu’ils n’ont, eux, jamais menacées.
23La résistance à l’ethno-écocide s’exprime de façon visible par un certain souci de préserver la culture et les techniques traditionnelles, fortement remises en question aujourd’hui ; et par la construction de nouveaux villages plus petits, plus favorables à la vie sociale et à la préservation de la faune et de la flore. Mais le bilan de près d’un demi-siècle de « mise en valeur » et de « développement » est, dans l’exemple de Camopi développé ici, une dégradation des espaces de vie et de l’état de santé moral et physique, un appauvrissement culturel des populations supposées en être les bénéficiaires19.
24Bien sûr, ce qui s’est passé et ce qui se passe en Amérique s’est aussi produit partout où la civilisation tend à imposer ses normes par une colonisation qui prit successivement les noms de christianisation, de civilisation, de progrès, de développement et, plus récemment, de mondialisation. Le bilan que l’on peut faire de l’état de la planète est catastrophique, et l’on n’en finirait plus d’énumérer les multiples aspects de l’écocide aujourd’hui : pollution chimique des eaux, des terres et de l’air, accidents nucléaires et contamination radioactive, destruction de la couche d’ozone et réchauffement climatique, déforestation et extension des réseaux routiers, surexploitation des ressources minières et minéralières, urbanisation outrancière20, inflation technologique absurde, « malbouffe », etc.
25L’encouragement des monocultures, l’usage massif des pesticides, les transformations des biotopes (suppression des haies vives dans l’ouest de la France, par exemple) sont autant de dégradations qui entraînent la disparition de nombreuses espèces et variétés zoologiques et botaniques. Car, au zoocide, il faut ajouter le phytocide, comme une autre expression majeure de l’écocide.
26Les conséquences physiques, mentales et intellectuelles pour les êtres humains, comme pour tous les autres êtres vivants, sont considérables : maladies nouvelles, guerres et conflits innombrables et sanglants, où s’affrontent les grandes idéologies totalitaires.
27Si l’on admet que les êtres vivants ne constituent pas des électrons libres mais des maillons dans les chaînes écologiques, alors il devient peu pertinent, sinon pour simplifier le discours, de distinguer écocide et ethnocide : la diversité culturelle est tout aussi vitale que la diversité biologique, dont elle est partie intégrante. Les peuples traditionnels l’ont bien compris, qui ne dissocient pas les problèmes humains des problèmes environnementaux. L’écologie est au cœur des revendications autochtones ; Ernest Tootoosis, un homme médecine (chaman) amérindien cri du Saskatchewan21, me disait dans un entretien en 1977 :
« Dieu n’a pas voulu que l’Homme tue sa mère, la Terre, en drainant tout son sang et en l’écorchant à mort, cela ne peut continuer ainsi ! Le luxe ne vaut pas le prix qu’il coûte si nous privons la prochaine génération des ressources vitales comme l’eau potable, la chaleur et l’énergie. L’environnement naturel de ce monde doit être préservé. »
28Ernest Tootoosis rejoignait par son propos celui, prémonitoire et quelque peu fataliste déjà, d’un chef Pottawatomi des États-Unis au début du XIXe siècle :
« Lorsque j’étais enfant, j’ai chassé le bison dans la prairie et le wapiti dans les bois, mais où sont-ils maintenant ? Depuis longtemps, ils nous ont quittés ; l’arrivée de l’homme blanc les a fait fuir au loin. Ensuite, ce sera le cerf et la dinde, et avec eux les “fils de la forêt”… Résister aux Blancs est inutile […], le temps est proche où notre race sera éteinte et plus rien n’existera pour montrer que nous avons vécu ici » (cité in : Mac Luhan, 1972).
29Voici une vingtaine d’années, dans la presse, le bilan était déjà alarmant :
« Le Nord consomme les quatre cinquièmes des ressources mondiales pour un cinquième de sa population. Le Sud épuise sans relâche son capital naturel pour satisfaire un Nord vorace. Des forêts amazoniennes aux phosphates marocains, du cacao ivoirien au pétrole nigérian, les matières premières sont bradées en vue d’un hypothétique remboursement des intérêts de sa dette à l’Occident. Au cours de la dernière décennie, près de la moitié des revenus du tiers monde ont été transférés vers les pays riches au titre de la dette. Les pauvres sont toujours plus pauvres et toujours plus nombreux » (in : Le Nouvel Observateur, 1992).
30Comment peut-on affirmer sans honte que ce sont les pays pauvres qui sont en dette envers les pays riches quand on sait que la fortune de ceux-ci s’est faite sur l’exploitation éhontée des hommes (esclavage, travail forcé) et des ressources des pays colonisés ?
31Il est évident aussi que la progression des populations humaines opère au détriment d’autres espèces animales et végétales, sans que l’on puisse mesurer avec précision les conséquences de ce zoocide et de ce phytocide, deux aspects majeurs de l’écocide. Franz Broswimmer, chercheur à l’université d’Hawaï, imaginait ce qu’aurait pu annoncer un journal télévisé quotidien ; ceci fut écrit voici treize ans déjà, mais la situation n’a fait qu’empirer :
« Aujourd’hui encore, ce sont 100 espèces animales et végétales qui ont disparu, quelque 50 000 hectares de forêt tropicale humide qui ont été anéantis ; les déserts se sont agrandis dans le monde de 20 000 nouveaux hectares ; l’économie mondiale a consommé aujourd’hui l’équivalent de 22 millions de tonnes de pétrole et, par conséquent, nous aurons durant ces mêmes vingt-quatre heures collectivement relâché dans l’atmosphère 100 millions de tonnes de gaz à effet de serre de plus… » (Broswimmer, 2003, p. 13).
32La destruction des environnements et des grands projets comme le pipeline Northern Gateway dans le Nord canadien ou le barrage Belo Monte en Amazonie brésilienne, concernent au premier chef les habitats des peuples traditionnels, des « Peuples premiers » ou « Peuples naturels », ainsi qu’ils s’auto-dénomment aujourd’hui, qui sont comme inscrits dans ces décors naturels :
« Dans le combat quotidien que se livrent une civilisation moderne toujours plus avide et un écosystème établi de longue date, l’écosystème perd à tous les coups, ou presque. Tout comme les cultures primitives qui ont trouvé leur niche dans la forêt. On estime que les ethnies sylvicoles représentent encore cinquante millions de personnes […]. Elles disparaissent en même temps que les arbres et les espèces vivantes » (Gore, 1992, p. 114-115).
33Lorsque Jean Malaurie, géologue et anthropologue, déclare à propos de l’Occident : « Au fond, croyant ou non, nous restons tous profondément chrétiens22 », il signifie que les sociétés industrielles ne font qu’appliquer les préceptes fondateurs des civilisations qu’elles ont bâties ou à partir desquelles elles se sont développées. Plus que le bilan que l’on peut faire, c’est de la tendance générale qu’il faut s’inquiéter : la destruction des environnements humains et non-humains est globale, et, loin d’être freinée, elle s’accélère. L’explosion démographique, une anthropisation croissante de cette planète se font nécessairement au détriment des autres espèces vivantes, et, lorsqu’on sait que le taux d’accroissement démographique est plus fort dans les pays pauvres que dans les pays riches, la solution à la destruction de la planète et la condition à une véritable amélioration des conditions de vie de toutes les espèces – si tel reste le projet ultime, ce qui n’apparaît pas – passe avant tout par une meilleure répartition des « richesses », peut-être aussi par une redéfinition de ce qu’on entend par « richesse »…
34Sans doute aussi faut-il prendre conscience que « nous aussi, civilisations, sommes mortelles ». Cette réflexion fut faite par l’écrivain Georges Duhamel après la fin de la Guerre de 1914-1918, une guerre sans précédent qui fit des millions de morts et rendit incultes – comme ce fut le cas un demi-siècle plus tard au Vietnam – d’immenses territoires, bombardés sans relâche. Prendre conscience que la perte des vraies richesses : faculté de créer, pouvoir de rêver, richesse et diversité des langues, des cultures et de la pensée, beauté des paysages*, relations avec les autres, humains et non-humains, vivants et morts, concerne tout ce qui vit sur cette planète d’eau. Tout ce qui réduit, toujours dans le même mouvement, la biodiversité et l’ethnodiversité, toutes les formes d’écocide et d’ethnocide font planer un nuage plus lourd, plus délétère encore que les champignons et les nuages atomiques.
35Plus de quarante ans après mai 68 – dont certains voudraient effacer le souvenir et les espoirs qu’il entretint –, nous pouvons citer Herbert Marcuse qui rejoint ici à la fois les prédictions de Louis-Vincent Thomas cité en introduction et les positions affichées par des peuples traditionnels qui n’ont pas dit leur dernier mot :
« [Le capitalisme] s’est engagé dans une guerre contre la nature, aussi bien la nature de l’homme que la nature extérieure. Car les exigences d’une exploitation toujours plus intense se heurtent à la nature même, en tant qu’elle est la source et le lieu des instincts de vie qui luttent contre les instincts d’agression et de destruction. Et les exigences de l’exploitation réduisent et gaspillent progressivement les ressources : plus la productivité capitaliste augmente, plus elle devient destructrice » (Marcuse, 1972).
Bibliographie
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Format
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Notes de bas de page
1 De la même façon, on ne peut dissocier les relations qu’entretiennent les êtres humains entre eux des relations qu’ils ont avec les autres êtres vivants.
2 Il ne s’agit évidemment pas ici de réhabiliter une « pensée primitive » – à la façon de Lucien Lévy-Bruhl (1922) – qui serait l’apanage des seuls « peuples traditionnels », puisqu’il s’agit, selon nous, d’une potentialité commune à notre espèce. Toute société humaine participe peu ou prou des deux modes, mais en activant davantage les tendances mortifères ou celles tournées vers la vie.
3 Sans parler, bien sûr, de la chasteté exigée des prêtres.
4 Voir l’exemple des Indiens Ojibwé du Canada (Navet, 2007).
5 Rappelons que « sauvage »* signifie « de la forêt », renvoyant au monde indompté de la nature et de ses qualités.
6 Voir notre notice Ethnoécologie : De l’anthropogéographie à l’ethnoécologie*.
7 Évangile selon Matthieu (La Sainte Bible, 1955).
8 La même chose peut être dite de l’islam, autre religion hégémonique fondée, elle, sur le djihad, la « guerre sainte » contre les « infidèles ».
9 Un nommé Rodgers se vantait d’avoir tué à lui seul au moins soixante Beothuks et d’être « le plus grand tueur d’Indiens de toute l’île ».
10 Locution latine – désignant une doctrine politique – qui signifie « territoire sans maître ».
11 Cette estimation est faite par le géographe Jean-Marcel Hurault (1972).
12 Pas tout à fait, puisque de nombreux enfants amérindiens furent éloignés de leurs villages, parfois même enlevés et pris en charge par des religieux et religieuses de la côte.
13 Ce terme fut d’usage courant par l’administration jusqu’aux années 1960.
14 Ce statut admettait de facto l’existence en Guyane de deux types de sociétés différents : les gens de la côte (Créoles, métropolitains, etc.), formés aux idéaux occidentaux de l’économie de marché, et les populations tribales (Amérindiens et Noirs marrons), pratiquant toujours une économie de subsistance basée sur quatre pôles : la chasse, la pêche, la collecte et l’agriculture sur brûlis.
15 Cette expression fut employée, dans une conversation personnelle, par un conseiller général en visite à Camopi.
16 Les Amérindiens sont de plus en plus dépendants des produits européens et surtout de l’argent, qui est la principale cause des transformations négatives des rapports sociaux. Le caractère obligatoire de l’école conduit aussi à une proximité avec les établissements scolaires concentrés dans quelques localités.
17 L’expression est celle du maire, récemment réélu, de la commune de Camopi, René Monerville.
18 À preuve, l’expression de « gardiens de la forêt » appliquée couramment aux Amérindiens.
19 Pour plus d’informations sur la situation des Amérindiens de Guyane, voir Éric Navet (1991 ; 2005).
20 Il est question, en France, d’un redécoupage des espaces qui ferait des zones rurales des zones périurbaines, un scénario qui n’est pas sans rappeler certains films de science-fiction.
21 Cri est le nom de l’ethnie ; les Indiens Cri constituent la plus nombreuse des ethnies amérindiennes du Canada. Le Saskatchewan est une province du Canada.
22 Note de cours professé à l’EHESS par Jean Malaurie dans les années 1980.
Auteur
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Éric Navet
Professeur émérite à l’Institut d’ethnologie de la Faculté des sciences sociales, et membre du laboratoire Sociétés, acteurs, gouvernement en Europe (Sage), UMR 7363 CNRS, université de Strasbourg
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