D’une identité civique contrariée, nomenclature de cités et dénomination festive, quelques exemples introductifs
p. 317-322
Texte intégral
1Parmi les diverses manifestations de la condamnation de mémoire, les cas les moins fréquemment attestés concernent numériquement les dénominations de cités et de fêtes civiques qui, à la suite d’une faveur impériale, ont bénéficié de l’obtention d’un surnom impérial. Dès lors, la mémoire condamnée d’un prince entraîne ipso facto le martelage du surnom de ces cités, ou de la dénomination de certains cycles festifs. Les données, plus fréquentes en Orient, concernant les fêtes « impériales » (chapitres 17-18, à propos de l’Achaïe et de l’Asie Mineure), traduisent les conceptions communes à Rome, dans l’Occident et l’Orient romains, de cycles festifs associés à la célébration du prince, de sa famille, et à la conception de ce que l’on nomme, faute de mieux, le « culte impérial ». Depuis l’inscription de Gythéion datée de 15 de notre ère, l’historien du monde romain impérial est confronté à ces marques de loyauté civique qui se traduisent par la mise en place de cycles festifs associant panthéons locaux et expressions de la dévotion civique à l’égard du pouvoir impérial, le prince, les membres de la domus Augusti/Augusta devenue domus diuina, et les membres divinisés au sein de cette même famille, diui et diuae1. Les formes prises à Rome même par la célébration de l’Imperator Caesar Augustus et des membres de sa famille, élément majeur d’une politique festive destinée à ancrer le nouus status augustéen dans le temps festif de la communauté urbaine, trouvent naturellement des applications dans le contexte oriental des cités grecques de Grèce continentale et d’Asie mineure, dès les années triumvirales et tout au long des trois premiers siècles du Principat2. Quant à la politique municipale des empereurs, elle se développe durant les périodes julio-claudienne, flavienne et antonine, au travers de la promotion des statuts de cité, municipes de droit latin et colonies romaines, qui essaiment en Occident puis en Orient, jusqu’aux mesures privilégiées par les Sévères, notamment en Syrie, berceau familial de l’épouse de Septime Sévère, Iulia Domna3. Dès lors, noms de fêtes et noms de cités sont appelés à commémorer, par l’adjonction de surnoms impériaux, cette politique et les princes qui l’ont incarnée.
2La condamnation de mémoire se trouve alors refléter en creux les modalités d’octroi des cognomina impériaux que les dépouillements épigraphiques attestent, pour les princes à la mémoire pérenne par le maintien sur la longue durée de nomenclatures qui peuvent témoigner des octrois successifs de la faveur impériale, et pour les princes condamnés à l’oubli, par le martelage de tout ou partie de ces dénominations qui ne sont plus conformes à l’air du temps, une fois la mémoire abolie d’un empereur ainsi damnatus. Les trois chapitres qui suivent mentionnent un certain nombre d’exemples que ces quelques remarques introductives viennent anticiper à partir des dépouillements inauguraux du programme, lors de son lancement, il y a deux décennies4.
3Je mentionnerai deux exemples de cités aux nomenclatures « impériales » ayant été retouchées, à tort ou à la suite d’une abolio memoriae avérée5. Il s’agit de deux cas relevés en Germanie Supérieure :
- par erreur avec le martelage du nom d’Élagabal :
CIL, XIII, 9114 ; XVII, 2, 652 ; EDH 036877 (https://edh.ub.uni-heidelberg.de/edh/inschrift/HD036877), Ellmendingen, Germania Superior, milliaire de 220, cf. fig. 1a et b : Imp(eratori) Caes(ari) diui Seueri / nepoti diui Antoni-/⟦ni [Mag(ni)] fil(io) [M(arco) Au]r⟧el(io) / ⟦An[tonino] P[io Felic]i⟧ / ⟦Aug(usto), [pont(ifici) max(imo), tr]ib(unicia)⟧ / [⟦potest(ate) III, co(n)s(uli) III⟧], / ⟦p(atri) [p(atriae), proco(n)s(uli), ciu(itas) Aur(elia)⟧ /Aq(uensis) / ab Aq(uis) l(eugas) / XVII.
Fig. 1a et b.

- concernant Valérien et Gallien :
CIL, XIII, 8261 ; EDH 075782 (https://edh.ub.uni-heidelberg.de/edh/inschrift/HD075782), Cologne, 254-259, cf. fig. 2 : (C(olonia) C(laudia) A(ra) A(grippinensium) / [⟦Valeria]na Galliena⟧]6.
Fig. 2.

4Dans le premier cas, le martelage de la titulature impériale d’Élagabal entraîne celui du cognomen de la cuiutas Aurelia qui ne fait pourtant pas référence à un privilège particulier reçu de la part de cet empereur, mais à la pratique des nomenclatures antonines à partir de Septime Sévère et sa décision d’auto-adoption dans la famille de Marc Aurèle et les usages « antonins » des dénominations de son fils aîné Caracalla, puis du jeune prince émésien Élagabal, contaminent la réception du cognomen « Aurelius » et expliquent assurément le martelage de la dénomination de la colonia Aurelia Aquensis (Keltern), tandis que la condamnation de la mémoire de Valérien et de son fils Gallien est bien liée au martelage de leurs cognomina dans la nomenclature de Cologne, même s’il s’agit assurément plutôt de la décision concernant le fils, depuis le soulèvement d’une partie de l’Occident romain contre ce prince légitime, et la mise en place de ce que l’on appelle « à tort » l’Empire gaulois.
5À propos des noms de fêtes, je cite les réflexions conclusives de mon étude de 2004. Les surnoms à l’usage des concours et la nomenclature des cités permettent d’achever ce parcours provisoire de la documentation des érasures. Dans le premier cas, les données sont exclusivement grecques, de fait athéniennes. Nous relevons deux occurrences concernant Commode et quatre entrées pour Sévère Alexandre7. La perspective offerte en Asie Mineure avec de nombreuses mentions de noms dynastiques de concours, relevées en son temps par Louis Robert au gré des dépouillements de son Bulletin épigraphique, qui a fourni, concernant les traits principaux des pratiques religieuses, quelques remarques judicieuses à Robin Lane Fox, doit nous permettre à l’avenir de compléter ces entrées impériales8.
6On peut achever ce parcours par un exemple africain qui atteste l’attention portée aux nomenclatures, puisqu’en ce cas, la colonie Aurélienne de Thuburbo Maius, en Afrique proconsulaire, conserve bien sa dénomination mais perd le cognomen de Commode qui vient d’être condamné de mémoire (cf. fig. 3)9. Sa réhabilitation n’a pas entraîné pour cette inscription une regravure de son nom, preuve s’il en est qu’il convient d’être toujours très prudent pour toute approche du phénomène d’abolitio memoriae, quand on ne peut affirmer l’automaticité des procédures, ni de condamnation, ni de réhabilitation, dépendantes d’une chaîne de décisions et d’applications toujours sujettes à une grande variabilité des comportements.
Fig. 3.

Bibliographie
Benoist 2004 : S. Benoist, « Titulatures impériales et damnatio memoriae : l’enseignement des inscriptions martelées », Cahiers Glotz, XV, 2004, p. 175-189.
Benoist 2005 : S. Benoist, Rome, le prince et la Cité. Pouvoir impérial et cérémonies publiques (ier siècle av. – début du ive siècle ap. J.-C.), « Collection Le Nœud Gordien », Paris, 2005.
Benoist 2011 : S. Benoist, « Les Kaisareia de Gythéion », dans A. Hermary & B. Jaeger (dir.), Thesaurus Cultus et Rituum Antiquorum (ThesCRA), VII, Festivals and contests, III. « Fêtes et jeux dans le monde romain », J. Paul Getty Museum, Los Angeles, 2011, p. 271-272.
Frija 2012 : G. Frija, Les prêtres des empereurs. Le culte impérial dans la province romaine d’Asie, Rennes, 2012.
Frija 2021 : G. Frija, « Le koinon des Ioniens à l’époque impériale : cultes communs et compétition civique », dans J. Demaille & G. Labarre (dir.), Les associations cultuelles en Grèce et en Asie Mineure, Besançon, 2021, p. 173-195.
Frija 2024 : G. Frija, « The Imperial cults in the Greek Provinces », dans A. Heller & M. Hallmansecker (dir.), Oxford Handbook of Greek Cities in the Roman Empire, Oxford, 2024, p. 449-462.
Galsterer & Galsterer 2010 : B. Galsterer & H. Galsterer, Die römischen Steininschriften aus Köln, (IKöln), Mayence, 2010.
Gascou 1982 : J. Gascou, « La politique municipale de Rome en Afrique du Nord I & II », ANRW, II, 10.2, 1982, p. 136-320.
Gascou 1985 : J. Gascou, La politique municipale de l’Empire romain en Afrique proconsulaire de Trajan à Septime Sévère, « Collection de l’École française de Rome » 8, Rome, 1972.
Gradel 2002 : I. Gradel, Emperor Worship and Roman Religion, « Oxford Classical Monographs », Oxford, 2002.
Hekster 2015 : O. Hekster, Emperors and Ancestors. Roman Rulers and the Constraints of Tradition, « Oxford Studies in Ancient Culture and Representation », Oxford, 2015.
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Millar 1990 : F. Millar, « The Roman Coloniae of the Near East: a Study of Cultural Relations », dans H. Solin & M. Kajava (dir.), Roman Eastern Policy and Other Studies in Roman History, « Commentationes Humanarum Litterarum » 91, Helsinki, 1990, p. 7-58 = Millar 2006, p. 164-222.
Millar 2006 : F. Millar, Rome, the Greek World, and the East, H. M. Cotton & G. M. Rogers (dir.), vol. 3, The Greek World, the Jews, & the East, Chapel Hill & Londres, 2006.
Price 1984 : S. Price, Rituals and Power. The Roman imperial cult in Asia Minor, Cambridge, 1984.
Robert 1970 : L. Robert, « Deux concours grecs à Rome », CRAI, 1970, p. 6-27.
Notes de bas de page
1Reste toujours un point de départ essentiel la thèse de Simon Price (Price 1984), notamment son chapitre consacré aux fêtes et cités (chap. 5, « Festivals and cities », p. 101-132). Sur le « culte impérial », les propositions de lectures, à discuter, de Gradel 2002. Concernant les Kaisareia de Gythéion en Laconie (SEG, 11, 922–923), se reporter à la présentation de Benoist 2011. À propos de la conception d’une famille au pouvoir et des formes de sa commémoration, Hekster 2015.
2Cf. Benoist 2005, pour le contexte urbain, modèle d’approche d’une diffusion festive dans l’espace impérial. Outre sa contribution dans le présent volume, chapitre 18, les recherches de Gabrielle Frija concernant les cités d’Asie Mineure et le culte impérial, de sa thèse Frija 2012 à ses études récentes, concernant le Koinon des Ioniens ou le culte impérial : Frija 2021 et Frija 2024.
3En partant des synthèses de Gascou 1982 & 1985, et des recherches pionnières de Millar 2006 [1990].
4En renvoyant aux dépouillements mentionnés dans Benoist 2004.
5Cognomina impériaux et cités, cf. Benoist 2004, note 38.
6En renvoyant en dernier lieu à Galsterer & Galsterer 2010, p. 243 = IKöln, 285.
7Benoist 2004, note 36 : Cognomina impériaux de concours : — Commode : IG, III, 1145 et 1147 (Athènes) ; — Sévère Alexandre : IG, III, 1188 ; 1192 ; 1193 et 2198 (Athènes).
8Benoist 2004, note 37 : par exemple, les relevés de L. Robert, BCH, 1935, p. 194, note 4 (inscription inédite de Delphes Διονύσεια Ήράκλεια Άντωνείνεια) ; Bulletin Épigraphique, 1952, 180, p. 191-194 (en Basse Égypte en 220 et Antoninea Pythia de Rome) ; 1953, 193, p. 173 (Prousias de l’Hypios, Σεουήρεια Αὐυούστεια) et 1958, 477, p. 328 (Thyatire et Laodicée du Lykos, Antoneia) ; dossier repris dans Robert 1970, part. p. 23-27. Lire également les remarques de Lane Fox 1986 = 1997.
9ILAfr., 281 ; EDH 027397 (https://edh.ub.uni-heidelberg.de/edh/inschrift/HD027397), Thuburbo Maius, Hr. Khasbat, Afrique proconsulaire : C(aio) Vettio C(ai) fil(io) Volt(inia) Sabi/niano Iulio Hospiti, co(n)s(uli), sodali / Titio, leg(ato) Aug(usti) pr(o) pr(aetore) prouinciar(um) III Dacia/rum et D<a=E>lmatiae, curatori aedium sacrar(um), / item r(ei) p(ublicae) Puteolanorum, praeposito uexillatio/nibus ex Illyrico missis ab Imp(eratore) diuo M(arco) An[to]/nino ad tutelam urbis, donis donato a[b] / eodem Imp(eratore) ob expeditionem Germ(anicam) et Sarm(aticam) / corona murali uallari itemq(ue) aurea hastis / puris duab(us) uexillis, totidem leg(ato) Aug(usti) pr(o) pr(aetore) / Pannoniae inferioris, praef(ecto) aerari(i) Satur/ni, leg(ato) leg(ionis) XIIII Gem(inae) cum iurisdicatu Panno/niae superioris, leg(ato) Aug(usti) rationibus pu/tandis trium Galliarum, leg(ato) leg(ionis) III Ita/li(c)ae Concordis (!), iuridico per tractus / Etruriae Aemiliae Liguriae, leg(ato) / Aug(usti) ad ordinandos status insularum / Cycladum, legato prouinciae Asiae, / praetori, trib(uno) pleb(is), quaestori, trans/lato in amplissimum ordinem ab Imp(eratore) / diuo T(ito) Antonino, trib(uno) mil(itum) leg(ionis) I Itali(c)ae, / praef(ecto) cohortis II Commagenorum / col(onia) Aurelia [⟦Commoda⟧ Thuburbo / [M]aius patrono d(ecreto) d(ecurionum) p(ecunia) p(ublica).
Auteur
-
Stéphane Benoist
Université de Lille/UMR 8164 HALMA
stephane.benoist@univ-lille.fr
ORCID : 0000-0003-1910-7986
IdRef : 035272058
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