L’héroïne à Lille
Effets de lieux, consommations de précarité et ambivalences de l’action publique
p. 195-218
Texte intégral
« Enquêteur : Est-ce tu pourrais commencer par me raconter ta journée ?
Arthur : Ma journée… ? Si tu veux… Je me suis levé ce matin, je suis allé boire un café parce que j’avais un peu de monnaie sur moi. Donc voilà. Après j’ai attendu 11 h, 11 h 30… et puis comme je suis consommateur je suis allé me chercher… ma petite dose quoi.
Enquêteur : Consommateur de quoi ?
Arthur : D’héroïne. »
Arthur, 37 ans, en squat, première période de rue à 33 ans, premier usage d’héroïne à 17 ans
1L’échange qui précède se déroule au mois de janvier 2013. Première personne interrogée dans le cadre d’une enquête consacrée aux modes de vie et de survie de personnes sans-abri à Lille, Arthur, alors âgé de 37 ans, évoque spontanément sa consommation d’héroïne. Originaire de Valenciennes, habitant Villeneuve-d’Ascq avec sa mère et sa sœur jusqu’à ses 14 ans avant d’être placé en foyer d’accueil et titulaire d’un BEP-CAP hôtellerie-restauration, il explique avoir commencé à consommer de l’héroïne seize ans plus tôt en y étant initié par sa sœur et ne pas avoir cessé depuis, malgré des variations en termes de quantité et de fréquence d’usages. Si un traitement à la méthadone l’aide à réguler ces derniers, Arthur explique ne pas être en mesure d’y mettre fin, principalement en raison de son inscription territoriale : « bah le problème c’est que ici, Lille… Lille tu trouves, tu trouves trop facile quoi ». Son cas n’est pas isolé. Parmi les seize personnes rencontrées alors qu’elles faisaient la manche dans les rues lilloises ou alentour, quatorze ont déclaré consommer quotidiennement une ou plusieurs drogues illicites, usages se doublant pour la plupart d’une consommation régulière et souvent massive d’alcool et de tabac. Mais ce sont surtout les opiacés, et tout particulièrement l’héroïne, qui jouent un rôle central dans le quotidien des personnes interrogées. Toutes décrivent la dépendance et la sensation de manque induites, qui les amènent à allouer une part importante de leur budget à leur approvisionnement en produit et à organiser leurs rythmes de vie autour de cette démarche.
2Cette diffusion des usages de drogues et plus spécifiquement d’héroïne dans la population sans-domicile1 lilloise mérite d’être interrogée pour deux raisons. En premier lieu, si les usages d’alcool et de cannabis sont plus fréquents dans la population sans-domicile qu’en population générale (avec une prévalence trois fois plus forte pour l’alcool et six fois plus forte pour le cannabis selon l’enquête sur la Santé mentale et les addictions chez les personnes sans logement personnel d’Île-de-France – Samenta), ce constat ne s’applique pas aux autres drogues. Ainsi en ce qui concerne l’héroïne, seules 1,1 % des personnes interrogées par l’enquête Samenta ont déclaré en avoir consommé au cours des douze mois précédant l’enquête, et 6,3 % au cours de leur vie (Laporte et Chauvin, 2010). Ces résultats tranchent avec les éléments étudiés dans ce chapitre, qui montrent des niveaux élevés de consommation parmi les sans-domicile lillois ainsi qu’une forte présence de l’héroïne à Lille. En second lieu, c’est justement cette permanence de l’héroïne dans le nord de la France qui doit être interrogée. Dans leur Histoire sociale de l’héroïne, Michel Kokoreff, Anne Coppel et Michel Peraldi (2018) considèrent qu’après les phases de « découverte » du produit puis de « bascule » qui s’opèrent du milieu des années 1960 à la fin des années 1980, les années 1990 se caractérisent à l’inverse par l’amorce d’un « reflux ». Elle et ils concluent ainsi à la « sortie du cycle de l’héroïne » au début des années 2000, mettant en garde contre le risque que « l’histoire se répète » avec la cocaïne et le crack2. Un tel constat peut pourtant être discuté au regard de spécificités locales en matière d’économie et de sociologie des drogues. En l’occurrence, tandis que le crack a fait l’objet d’interventions médiatiques et politiques de plus en plus fréquentes depuis le milieu des années 2000 à la suite d’une diffusion importante mais localisée, il n’a commencé à se diffuser dans le Nord qu’à partir de la seconde moitié des années 2010 et de façon assez lente (Lose, 2018). Au début des années 2020, l’héroïne continuait d’y être très disponible, à rebours du constat de fin de cycle précédemment évoqué. Le positionnement frontalier de l’agglomération lilloise, synonyme d’une forte concentration des flux commerciaux et financiers transnationaux, y compris illicites, et notamment des trafics de stupéfiants explique en partie ce constat. Mais plus spécifiquement, les quartiers et villes populaires périphériques de Lille sont depuis les années 1980 des espaces de centralisation, de distribution et de redistribution des drogues, héroïne et cannabis en tête (Duprez et Kokoreff, 2000).
3Dans un contexte marqué par la hausse continue du nombre de personnes privées de logement, où celui-ci est passé d’environ 80 000 en 2001 (Brousse et al., 2006) à plus de 143 000 en 2012 (Yaouancq et al., 2013) jusqu’à atteindre 330 000 en 20233, la configuration locale du phénomène se caractérise donc par une large diffusion des « consommations de précarité » (Jamoulle, 2000), c’est-à-dire par la fréquence des usages de stupéfiants – par définition peu accessibles et relativement rares – par des personnes dont le quotidien déjà fortement contraint par le manque de ressources se trouve directement impacté et profondément structuré par ces usages. Cette particularité se trouve au cœur de ce chapitre, où elle est abordée sous différents angles : comment expliquer la fréquence des usages de psychotropes, et notamment d’héroïne, parmi les personnes sans-domicile dans la métropole lilloise ? Dans quelle mesure les drogues structurent-elles leurs rapports au territoire et inversement, en quoi leur inscription territoriale est-elle susceptible d’influer sur leurs usages ? Quelles formes prend le traitement sociopolitique local des drogues et de leurs usagers ? Répondre à ces questionnements revient à interroger l’hypothèse d’un particularisme local relatif à la situation des personnes sans-domicile d’une part, et à la régulation sociopolitique des usages de psychotropes d’autre part. L’inscription territoriale de l’analyse amène à la fois à prendre en considération les « effets de lieux » (Bourdieu, 1993) qui découlent de l’histoire économique et sociale de l’agglomération lilloise et de son positionnement géographique, mais aussi à étudier les effets réels ou surestimés de la territorialisation de l’action publique en matière sociale, sanitaire et judiciaire, elles-mêmes fortement déterminées par des logiques de compétition professionnelle et politique (Douillet et de Maillard, 2008).
4L’analyse se divise en deux temps. Il s’agit d’abord d’expliciter la fréquence des « consommations de précarité » d’héroïne dans l’agglomération lilloise en les reliant aux évolutions socio-économiques qu’a connues l’agglomération depuis les années 1980 et à la disponibilité pratique et financière des drogues. La deuxième partie est consacrée au rôle des acteurs associatifs et politiques dans la régulation de ces consommations. Le cas lillois apparaît emblématique des luttes politiques entre pouvoirs publics locaux et nationaux, et des concurrences entre approches répressive et sociosanitaire de deux phénomènes historiquement réprimés (les usages de psychotropes et la vie à la rue) : in fine, ces logiques illustrent les enjeux de contrôle et d’encadrement des classes populaires, notamment de leurs fractions les plus désaffiliées.
Les déterminants sociospatiaux des consommations de précarité dans l’agglomération lilloise
Prolétarisation des conditions d’usages et désaffiliation des usagers
5Dans leurs travaux sur les « mondes de la drogue », Dominique Duprez et Michel Kokoreff (2000) suggèrent que les années 1990 ont été marquées par un processus de « prolétarisation » des drogues en France : majoritairement consommées par la jeunesse bourgeoise dans un esprit de distinction et d’émancipation vis-à-vis des carcans moraux et sociaux jusqu’aux années 1980 (Kokoreff, Coppel et Peraldi, 2018), elles se sont diffusées aux classes populaires à mesure qu’elles devenaient plus disponibles et plus accessibles financièrement. Or de la même manière que les représentations relatives aux usages d’alcool tendent à opposer le « bien boire » des classes supérieures à l’alcoolisme des classes populaires (Bourdieu, 1979), les usages de drogues festifs des étudiants issues des premières, parfois assimilés à des visées politiques et contestataires (Zafiropoulos et Pinell, 1982), se distinguent des usages aisément présentés comme anomiques des secondes (Dubet, 1987). La prolétarisation des drogues a donc surtout eu pour effet de redessiner les hiérarchies sociales, économiques et symboliques des produits, ainsi que les politiques de gestion des drogues (Bergeron, 2009). L’analyse des usages de psychotropes parmi des populations très précarisées amène à considérer le type de drogues consommées, les modalités d’usages, les moyens qu’ont des personnes par définition très peu solvables pour s’en procurer, ou encore les relations sociales qui se tissent et se recomposent autour des drogues. Dans ses travaux sur les usagers de crack à East Harlem, d’héroïne à San Francisco et de cocaïne à Vancouver, Philippe Bourgois a ainsi montré à quel point les rapports de classe, de genre et de race déterminent les modalités d’usage, l’engagement et le maintien dans la consommation et le trafic, mais aussi les relations – de rivalité, amicales, amoureuses ou sexuelles – qui structurent le quotidien des usagers (Bourgois, 1999 ; Bourgois et Schonberg, 2009).
6Dans le cas étudié, le positionnement géographique de l’agglomération lilloise en fait l’une des principales voies d’entrée en France des trafics de stupéfiants via des réseaux d’approvisionnement situés en Belgique et aux Pays-Bas, dont l’existence est rendue possible par des cadres législatifs plus souples quant à la production, à la diffusion et aux usages (Duprez et al., 2001). Plus généralement, le port de Rotterdam, premier port européen, constitue l’une des principales portes d’entrée des drogues en Europe (Duprez et Kokoreff, 2000). Mais au-delà de ces déterminants géographiques, le développement du marché de la drogue doit être rapporté aux inégalités qui structurent l’espace socio-économique local et aux évolutions des rapports de classe depuis les années 1980 (Collectif Degeyter, 2017). Le démembrement des industries lourde et textile a conduit à la déstabilisation et la fragmentation des classes populaires du Nord de la France. Dans les communes et les quartiers ouvriers, en particulier dans le versant nord-est de l’agglomération lilloise, de Hem à Roubaix, mais aussi dans les quartiers et communes périphériques de Lille tels que Moulins, Lille-Sud, Faubourg-de-Béthune, Fives et dans une moindre mesure Loos et Ronchin, la concentration de ménages précarisés a créé les conditions propices au développement du trafic de stupéfiants, du côté de l’offre comme de la demande.
7D’une part, les difficultés croissantes à accéder à l’emploi dans un contexte où celui-ci se fait plus rare, plus précaire et plus sélectif ont conduit une partie des nouvelles générations, notamment celles issues de l’immigration ou perçues comme telles à intégrer le trafic de drogues, celui-ci offrant la perspective de bénéfices économiques à court terme. Au-delà de l’intérêt économique, finalement limité pour une majorité d’individus dans le cadre de la division du travail de revente4, l’inscription durable au sein de réseaux de pairs et les logiques d’intégration et de reconnaissance qu’elle permet sont déterminantes pour comprendre l’engagement dans le trafic (Kokoreff, 2000). D’autre part, l’effritement des réseaux de sociabilités populaires qui pouvaient contribuer à prévenir ou à réguler les usages de drogues a eu des conséquences très nettes : jusqu’alors ponctuels ou occasionnels, ces usages sont devenus plus fréquents, plus diffus et moins contrôlés, se sont davantage répercutés sur le quotidien des habitants des quartiers populaires, et ont été à l’origine de dégâts sociaux, sanitaires et sécuritaires durables (Jamoulle, 2000 ; Fernandez, 2010). Ainsi, jusqu’aux années 1990, des épisodes de rue pouvaient être vécus par les usagers comme « conjoncturels et réversibles […]. Les ressources étaient diversifiées et on pouvait “galérer” en oscillant du domicile parental à un hébergement chez des amis ou dans un squat, sans avoir le sentiment de perdre ses ancrages » (Bouhnik, 2007). À partir des années 2000, la déstabilisation des réseaux de proximité, la déréliction de l’État social et l’accentuation de la répression policière ciblant les quartiers populaires et leurs habitants mettent fin à cette situation. Toutes ces évolutions sont indirectement mentionnées par les personnes interrogées et sont perceptibles dans l’évocation de leurs trajectoires, y compris pour des personnes qui n’ont pas grandi au sein de la métropole lilloise (voir encadré).
8Plusieurs éléments décrits par Patrice se retrouvent dans les trajectoires des personnes interrogées. Toutes ont connu des ruptures familiales, scolaires et amicales précoces : quatre d’entre elles sont titulaires de BEP et de CAP dans l’hôtellerie, la restauration, la menuiserie et l’aménagement paysager, tandis que les autres ont interrompu leur scolarité ou leurs études ; de même, toutes les personnes interrogées ont quitté le foyer familial précocement et ont fréquenté l’Aide sociale à l’enfance, en foyer ou en familles d’accueil, voire ne connaissent pas leurs parents, situation très courante en population sans-domicile (Marpsat et Frechon, 2016). Ces éléments permettent d’inférer l’origine populaire des personnes interrogées et plus précisément leur appartenance aux strates les plus exposées à la désaffiliation (Marpsat et Firdion, 1998). L’étude des trajectoires fait aussi apparaître un lien étroit entre ces ruptures et les usages de drogues : si l’initiation est classiquement liée à des formes de socialisation entre pairs (Becker, 1963), l’engagement durable dans une carrière de toxicomane est lié, pour la grande majorité des personnes rencontrées, à l’inscription dans la rue. Ce constat amène à interroger comment les ancrages et les contextes locaux influent sur les usages, leurs fréquences et leurs modalités.
L’héroïne comme « drogue du pauvre »
9Les travaux consacrés à l’étude des situations des personnes sans-domicile s’inscrivent pour une large majorité dans les milieux urbains ou métropolitains. Ces derniers sont des espaces ambivalents (Snow et Anderson, 1993) : d’une part, ils sont producteurs ou reproducteurs de pauvreté, de violence et d’inégalités (Bruneteaux, 2006 ; 2017). Clémence, 21 ans et l’une des deux seules non-consommatrices interrogées, dit avoir « l’impression d’être une bonne sœur tu vois (rires). Un peu le mouton dans le… tu vois une bergerie, mais qu’avec des loups, et moi je suis le mouton (rires) » : au cours de l’entretien, Clémence explique par ailleurs que sa mise en couple lui assure une forme de protection vis-à-vis des violences de genre qui saturent un environnement majoritairement masculin7 (Maurin, 2017 ; Loison-Leruste et Perrier, 2019), redoublées par son isolement en matière d’absence d’usages de drogues. D’autre part, les espaces urbains concentrent de nombreuses administrations et associations qui mettent en œuvre l’aide et l’action médico-sociales. En-deçà de ces dispositifs d’assistance formelle, la densité des interactions facilitant la pratique de la manche, la profusion d’espaces interstitiels à l’abri des surveillances, voire la possibilité de renouer des sociabilités propres à la rue sont propices à l’ancrage en ville (Gaboriau, 1993 ; Pichon, 2010).
10Le cas lillois témoigne aussi d’une configuration plus spécifique liée à la diffusion de l’héroïne, sa grande disponibilité pratique et financière se traduisant par des prix très bas :
« C’est 20 euros le gramme d’héroïne, 60 euros le gramme de coke. Sauf que le truc c’est que l’héroïne, ils peuvent te faire des 10 balles par exemple. »
(Alex, 28 ans, première période de rue à 13 ans, premier usage d’héroïne à 13 ans)
11D’après les rapports TREND du site lillois, le prix moyen du gramme d’héroïne était de 27 euros au début des années 2010 (Plancke, Lose et Wallart, 2011), mais le prix évoqué par les usagers les plus précarisés était de 20 euros. Ces écarts soulignent un différentiel de qualité du produit et l’existence de points de vente pratiquant des prix divers, mais aussi la capacité des vendeurs à évaluer en situation le niveau de solvabilité de leurs clients et à ajuster leur offre. Les « 10 balles » évoqués par Alex le montrent : non pesées (donc sous-pesées), ces doses sont destinées à des personnes qui ne sont pas en mesure de payer un gramme entier, procédé qui permet aux vendeurs d’entretenir la dépendance d’usagers contraints de revenir s’approvisionner fréquemment afin de soulager leur manque. De tels « paquets » sont en soi un indice du profil majoritaire des héroïnomanes à Lille et ne sont pas évoqués dans les rapports des autres villes du dispositif TREND. Leur existence témoigne aussi de la structuration très forte du marché des drogues lillois autour de « la came » : si elle a progressivement été remplacée par d’autres produits dans la plupart des grandes villes françaises, en premier lieu par le crack, elle s’est maintenue à un haut niveau de consommation dans l’agglomération lilloise – ainsi que dans certains milieux ruraux paupérisés, souvent proches des anciens bassins miniers et sidérurgiques8. Cette stabilité de la consommation d’héroïne doit être rapportée à des prix qui sont restés structurellement inférieurs à ceux observables dans d’autres grandes villes françaises depuis le début des années 2000 (voir graphique 1).
Graphique 1. Évolution des prix de l’héroïne à Marseille, Paris, Metz et Lille entre 2002 et 2020

Sources : rapports et synthèses des branches lilloise, marseillaise, parisienne et messine du dispositif TREND de l’OFDT entre 2002 et 2020.
12Les prix répertoriés dans ce graphique sont ceux de l’héroïne brune, la plus courante et la moins chère, donc la plus consommée par les usagers précarisés. À l’inverse l’héroïne blanche, de meilleure qualité, plus rare et plus chère, est quasiment absente du territoire9, témoignant de l’adaptation des réseaux locaux de distribution au profil des acheteurs, qui s’observe également avec la distribution de cocaïne auprès de réseaux d’usagers « cachés », davantage insérés et appartenant aux classes moyennes et supérieures (Lancial, 2011). Les personnes interrogées sont pleinement conscientes de cette stratification des usages et assimilent communément l’héroïne à la « drogue du pauvre » :
« Maintenant, tu l’as… pour 10 euros, tu te défonces la gueule. Pour la journée quoi. Pour dire que maintenant elle est accessible à tout le monde, c’est la drogue du pauvre quoi, tout le monde peut en avoir. C’est moins cher que du shit, c’est grave quoi. C’est devenu… pas banal, mais c’est devenu accessible à… la preuve : je suis dehors et j’arrive à m’en procurer.
(Joe, 35 ans, première période de rue à 18 ans, premier usage d’héroïne à 17 ans)
On va dire que l’héroïne c’est “la drogue du pauvre”, quoique ça reste quand même assez cher hein… »
(Keziah, 43 ans, première période de rue à 22 ans, premier usage d’héroïne à 18 ans)
13La stigmatisation associée à l’usage d’héroïne doit être rapportée aussi bien aux mutations socio-économiques de la métropole qu’à la disponibilité des psychotropes à Lille. Elle suggère aussi la difficulté de se départir du poids des représentations associées à ce produit, et amène à interroger la manière dont les modes de vie des usagers précarisés sont impactés par sa disponibilité.
Mondes de la rue et mondes de la drogue : les ancrages subis des usagers précarisés
14Si les usages d’héroïne sont présentés comme des moyens d’échapper à une réalité très pesante, les cadres de sociabilités qui se déploient dans la rue facilitent, stimulent et souvent dérégulent ces usages. Les relations entre sans-domicile sont marquées par la violence et la compétition – par exemple en ce qui concerne les « coins de manche », certains étant réputés plus rentables que d’autres – mais peuvent aussi prendre la forme d’alliances, d’entraides et de solidarités plus ou moins pérennes – en particulier pour l’accès aux squats et autres lieux d’habitation. Afin de nommer cet ensemble de relations complexes et l’espace qu’elles structurent, le terme de « Zone » est fréquemment mobilisé. Désignant initialement les espaces à la marge des fortifications urbaines, officiellement non constructibles mais très largement occupés par les populations paupérisées reléguées à l’extérieur des villes (Beauchez, Bouillon et Zeneidi, 2017), le terme renvoie pour les personnes interrogées à un ensemble de lieux de vie, d’habitation ou de production informels, et aux relations interpersonnelles qui régissent et déterminent l’organisation de ces espaces (Pimor, 2013). Outre ces éléments généraux, l’un des traits caractéristiques de la « Zone » lilloise se rapporte au fait qu’elle est nettement structurée autour des trafics et des usages de drogues :
« C’est facile pour en trouver [de l’héroïne] ?
Ouai, c’est chaud (rire nerveux), et surtout bah quand on aime ça et que voilà… qu’on sait qu’on va à Fives, je téléphone, le mec 10 minutes après il est en bas de l’escalier quoi. »
(Alex, 28 ans, première période de rue à 13 ans, premier usage d’héroïne à 13 ans)
15Alex ajoute plus tard que « par exemple sur Lille, s’il y beaucoup de Zone c’est aussi parce qu’il y a beaucoup de drogues ». Les points de distribution sont légion : Keziah mentionne la multiplication des points de vente à proximité des stations de métro, notamment Porte d’Arras, Porte de Valenciennes et Porte des Postes, toutes trois situées à la frontière entre les quartiers populaires de Moulins, Lille-Sud et Faubourg de Béthune. Les usagers sans-abri effectuent ainsi de nombreux allers-retours entre le centre-ville où une majorité d’entre eux pratiquent la manche, et ces lieux d’approvisionnement plus périphériques. Pour les plus dépendants, une routine s’installe qui consiste à « faire de l’argent, aller chercher, consommer ; refaire de l’argent… » (Joe).
16Cette routine et la disponibilité des drogues déterminent fortement les ancrages et les mobilités des usagers rencontrés. D’une part, les espaces festifs situés de part et d’autre de la frontière franco-belge sont des lieux essentiels de revente et d’usages de stupéfiants (Duprez et Hermant, 2005). Plus de la moitié des enquêtés ont mentionné les avoir fréquentés avant leur installation durable dans l’agglomération lilloise – et deux d’entre eux ont été rencontrés alors qu’ils rentraient d’un technival en Belgique – soulignant la facilité à se procurer des produits parfois moins disponibles en ville :
« Moi, je tapais de l’héro en ville quoi. En teuf j’en prenais, mais avec des gens que je connaissais. Enfin en gros ça se parle pas quoi : y’en a, mais on n’en parle pas. C’est pas comme… quand tu rentres dans un technival, on va te dire “eeeh y’a des taz [ecstasy], y’a de la coke, y’a tout ce qui faut pour speeder et tout !” En fait les speeds et les anesthésiants c’est deux drogues différentes, ça a rien à voir, c’est deux catégories différentes. »
(FX, 26 ans, première période de rue à 17 ans, premier usage d’héroïne à 17 ans)
17La distinction opérée par FX selon les propriétés chimiques des drogues redouble les logiques sociales qui structurent leurs usages10. Pour les personnes interrogées, l’usage d’héroïne est quotidien et réservé à la ville, tandis que les usages de produits excitants tels que la cocaïne ou l’ecstasy sont plus rares et réservés aux espaces et aux lieux festifs, où l’héroïne s’apparente presque à un tabou.
18D’autre part, l’omniprésence de l’héroïne à Lille amène les personnes interrogées à ne pas vouloir ou ne pas pouvoir quitter la ville. Au-delà d’une rencontre entre offre à bas prix et demandeurs peu solvables, la ville apparaît comme un lieu d’ancrage durable assez nettement subi. Plusieurs enquêtés ont néanmoins décrit leurs tentatives de « se mettre au vert » :
« Comment ça se passait dans le Centre ?
Bah ça… ouai, j’étais toujours en squat, je faisais toujours la manche, mais bon j’avais réussi à arrêter de taper quoi. Il fallait que je revienne à Lille pour taper quoi.
(Renaud, première période de rue à 18 ans, premier usage d’héroïne à 19 ans)
Et je suis parti de Lille à cause de la drogue, du coup je suis parti en Ardèche. Et là je suis venu pour 15 jours, et bah voilà quoi… […] je suis retombé dedans et c’est pour ça que là au bout de trois jours… j’ai pas pu faire la manche ce week-end…
T’as pas pu… ? À cause du manque justement ?
Ouai. Parce que ça mouille, il faisait froid, j’étais pas en état du tout, et j’ai trouvé personne pour me dépanner de méthadone ou de Subutex… »
(Alex, 28 ans, première période de rue à 13 ans, premier usage d’héroïne à 13 ans)
19La crainte de subir les effets du manque limite les aspirations au départ : si le sevrage d’héroïne ne peut pas être mortel, il se traduit par différents symptômes (fièvre, suées, hallucinations, diarrhées, extrême sensibilité à la lumière, au toucher et à la douleur) qui conduisent les usagers à éviter de s’y exposer en restant durablement à Lille, assurés de pouvoir le soulager facilement :
« Avec la substitution, si je m’en vais de Lille, franchement je gère. Mais comme je suis sur Lille, j’ai pas envie d’arrêter. Enfin j’ai envie d’arrêter, mais je sais pertinemment, je me mentirais si je disais que j’arrête en étant sur Lille, c’est ça que je veux dire. »
(Joe, 35 ans, première période de rue à 18 ans, premier usage d’héroïne à 17 ans)
20Ces extraits soulignent l’intrication très forte des mondes lillois de la rue et des drogues. Le contexte local joue ainsi un rôle déterminant dans la perpétuation de ces usages et dans les difficultés que rencontrent les usagers les plus précaires à arrêter leurs consommations, constat qui invite à s’intéresser à leur prise en charge par les instances politiques et associatives locales.
La gestion sociopolitique de l’héroïne : des rapports de force sectoriels et multiniveaux
Le cadre national de la prise en charge des drogues
21L’évocation des formes que prend localement la gestion des drogues et de leurs usagers les plus précarisés amène à présenter la spécificité du cadre juridique français en la matière. Souvent présenté comme l’un des plus répressifs en Europe (Bergeron, 2009, p. 83‑94), celui-ci est aussi l’un des plus inefficaces, la France se caractérisant par des niveaux d’usage particulièrement élevés, fréquents et précoces (OFDT, 2019). Ce cadre est régi par une loi datant de 1970, d’après laquelle les usagers sont des délinquants passibles de peines d’emprisonnement, qui peuvent néanmoins être exemptés de sanction pénale à la condition expresse d’accepter de s’engager dans un parcours de soin – l’injonction thérapeutique. Tout en réprimant fermement tout rapport aux drogues (trafic et usage, récréatif ou non), ce cadre ouvre la voie à un traitement sanitaire des toxicomanies, instaurant ainsi un dualisme particulièrement net. Avant les années 1990, cette dimension sanitaire reposait exclusivement sur l’obligation de suivre un accompagnement médico-psychologique visant à l’abstinence. Comme l’a montré Henri Bergeron, le paradigme de la cure est resté dominant en France jusqu’au milieu des années 1990, alors même que plusieurs pays européens avaient déjà adopté depuis plusieurs années différentes mesures de l’ordre de la Réduction des risques (RdR). Visant principalement à prévenir les morts par surdose et la transmission de pathologies infectieuses (par le partage de matériel d’injection), ce paradigme consiste à prendre acte de la réalité des usages de drogues et à se soucier prioritairement des conditions dans lesquelles ils s’opèrent afin d’en limiter les effets sociosanitaires les plus néfastes, les consommations de précarité se déroulant par définition presque toujours dans des lieux reculés à l’abri des regards et dans des conditions hygiéniques mauvaises (Coppel, 2017). Selon H. Bergeron (Bergeron, 1999a ; 1999b), ce décalage français s’explique de différentes manières. En premier lieu, la dominance professionnelle exercée par la psychothérapie psychanalytique dans le champ de la santé mentale à cette époque apparaît déterminante. En proposant une lecture globale de la toxicomanie là où la plupart des acteurs qui y étaient confrontés tâtonnaient face aux usagers de drogues, cette dernière s’est rapidement imposée dans le secteur. En l’occurrence, cette lecture ne voit pas dans les rechutes des usagers un comportement irrationnel, donc imprévisible et quasi-insoluble, mais comme le signe d’une adaptation progressive de l’individu à l’idée qu’il va devoir renoncer définitivement au produit. En second lieu, ce succès de la psychanalyse tient aussi à ce qu’elle fournit une justification idéale pour ne pas avoir recours aux produits de substitution : dans sa perspective, le sujet souffrant ne ferait que remplacer une drogue illicite par une autre légale, alors que la psychanalyse considère qu’il faut traiter les causes réelles de la souffrance à l’origine des usages, celles-ci devant être cherchées dans l’enfance.
22Enfin, un dernier élément d’explication est particulièrement intéressant par rapport à la question étudiée ici : H. Bergeron rapporte que les dispositifs créés avant les années 1990 fonctionnent de telle manière qu’ils ne sont pas en mesure de saisir l’évolution de la population toxicomane, et notamment sa paupérisation. De sorte que les personnes les plus marginalisées et dont la situation sociale et sanitaire aurait pu justifier le développement des solutions de substitution ne sont pas perçus par les dispositifs existant à cette époque, ou très tardivement. Précisément, la hausse du nombre de personnes sans-domicile à partir du milieu des années 1980 et la hausse concomitante de la diffusion de l’héroïne vont progressivement infléchir cette situation. Des pratiques inspirées de la réduction des risques sont d’abord mise en œuvre de manière informelle par des acteurs humanitaires et associatifs mobilisés sur la question de la défense des étrangers, des travailleuses du sexe et des usagers de drogues. L’épidémie de Sida, qui fait alors des ravages, constitue un point de convergence relativement tardif de ces acteurs (Le Naour, 2005 ; Izambert, 2014) : la prégnance des jugements moraux relatifs à l’homosexualité, à la drogue et plus largement à tout comportement identifié comme déviant, ralentissent la mise en œuvre de réponses efficaces (Coppel, 1996). Alors que la vente libre de seringues est interdite depuis 1972, l’association AIDES commence à en distribuer illégalement en 1985, suivie l’année suivante par Médecins du Monde. En 1987, la vente libre est autorisée, et en 1989, Médecins du monde met en place un programme d’échange de seringues. Les années 1990 sont marquées par la diffusion et la généralisation de ces principes, notamment avec l’ouverture d’un débat relatif à la réduction des risques en septembre 1992, et avec l’expérimentation d’une vente de « stéribox » en pharmacie, celles-ci mettant à disposition des usagers le matériel nécessaire aux usages stériles (seringues, coton, cuillers, ampoules d’eau notamment) – les associations sont autorisées à les distribuer gratuitement à partir de 1995. En 1993/1994, les premiers centres méthadone sont expérimentés, et en 1996 est introduite la substitution par burprénorphine haut dosage (Subutex). Ce n’est qu’une dizaine d’années plus tard, en 2004, qu’une loi relative à la santé publique institue formellement la RdR en France. Pour autant, elle ne se substitue pas à la cure. Cette institutionnalisation, qui a aussi été interprétée comme l’expression d’une gouvernementalité moderne mettant l’accent sur des techniques de surveillance et de responsabilisation des individus (Schmitt et Jauffret-Roustide, 2018), ne s’opère qu’à la condition expresse d’un maintien du cadre juridique de la loi de 1970, que la RdR contribue pourtant à remettre en question frontalement dans ses visées et ses modalités de mise en œuvre. Le dualisme entre répression et soin est ainsi renforcé, tandis qu’une seconde division se fait jour entre abstinence et RdR.
L’hétérogénéité des pratiques professionnelles
23Cette série d’oppositions dans les réponses à apporter aux usagers de drogues s’observe très nettement dans le secteur de la prise en charge des sans-domicile, qui s’est structuré distinctement du champ de l’intervention en toxicomanie et selon des logiques qui lui sont propres. S’il existe dans la métropole lilloise plusieurs associations spécialisées dans la prise en charge des usages et usagers de drogues, une seule propose des places d’hébergement (au nombre d’une dizaine). Par conséquent, les usagers sans-domicile sont amenés à se tourner principalement vers les dispositifs dédiés au traitement de la question SDF, eux-mêmes caractérisés par une forte hétérogénéité en ce qui concerne les usages de drogues (Coppel, 2005). Certaines structures autorisent uniquement les usages de tabac ou d’alcool, là où d’autres ferment les yeux sur les usages de produits illicites ; au-delà des substances, les modalités d’usages peuvent faire l’objet de certaines autorisations tacites ou formelles, par exemple en limitant les usages aux chambres, ou à l’inverse aux espaces extérieurs ; enfin certaines structures acceptent d’accueillir des usagers de drogues tant que leurs consommations ne se répercutent pas sur les autres personnes accueillies ou sur les professionnels, et ne sanctionnent que les comportements problématiques associés aux usages. Ces manières de faire dessinent un continuum de pratiques, aux deux pôles duquel on trouve des établissements mettant en œuvre des principes de réduction des risques, leurs professionnels considérant que les usages de drogues et leurs répercussions sociales, sanitaires et pénales font pleinement partie du travail d’accompagnement, et à l’opposé des structures refusant catégoriquement l’accueil de personnes qui consomment des stupéfiants, voire d’autres psychotropes licites tels que l’alcool ou le tabac – y compris si ces usages s’opèrent en dehors de leurs murs. Si cette dernière position n’est pas majoritaire, la consommation de substances psychoactives reste interdite dans de nombreux centres d’hébergement et synonyme d’exclusion.
24Au début des années 2010, la création des Services intégrés d’accueil et d’orientation (SIAO) a eu pour objectif de mettre fin aux pratiques de sélection discrétionnaire des demandeurs d’hébergement, en centralisant l’offre et la demande de places par un opérateur unique et en mettant en œuvre leur allocation selon le critère de l’ancienneté de la demande. En réalité, les commissions d’attribution des places donnent à voir l’existence d’autres critères de hiérarchisation des demandeurs, parmi lesquels l’usage de psychotropes reste l’un des plus discriminants (Schlegel, 2017) :
« Aujourd’hui, on va dire que sur l’alcool, y’a beaucoup les règlements qui jouent, parce que… bah voilà, demander à la personne qu’elle pose sa bouteille à l’entrée de l’hébergement ça paraît compliqué lorsque la personne en a besoin. Donc ça, ça va déjà être un premier frein, ça va être le règlement. Après… après ça va être la peur du comportement lié à l’addiction, c’est pas tant l’addiction qui pose problème, c’est le comportement qui est lié. Et après ça va être la représentation aussi qu’on se fait, et d’autant plus là pour les personnes qui consomment des produits toxiques. »
(Ancienne coordinatrice du SIAO lillois, 33 ans, 6 ans d’ancienneté)
25Dans l’agglomération lilloise, la création du SIAO s’est également traduite par l’instauration de temps d’échanges et de formation entre professionnels. Depuis 2015, plusieurs d’entre eux ont abordé la question des usages de drogues et des dispositifs dédiés à leur prise en charge, afin de pallier ce qui est perçu comme des manques dans les formations du travail social :
« Ce qui est ressorti dans les commissions thématiques, c’est que les hébergements se sentent isolés dans leurs missions. Au niveau de l’accompagnement, on leur demande d’être (longue pause…) d’être un peu pluridisciplinaires quoi. Quand on voit les formations d’éducs ou d’animatrices, on n’entre pas dans le détail quoi, sur comment on prend en charge un toxicomane, comment on prend en charge une personne qui a des troubles psy… c’est très généraliste les formations. Et donc du coup, ils se retrouvent devant des personnes qui ont des situations et des problématiques diverses et variées, et ils ont pas forcément les réponses adaptées pour ces personnes. »
(Ancienne coordinatrice du SIAO lillois, 33 ans, 6 ans d’ancienneté)
26Les deux extraits mettent en lumière l’inadaptation relative des règlements, des pratiques et des représentations par rapport aux populations accueillies dans ces établissements et à leurs besoins. Ce constat ne doit toutefois pas occulter certaines dynamiques à l’œuvre dans le secteur, et il est intéressant de s’intéresser au cas atypique de l’Association baptiste pour l’entraide et la jeunesse (ABEJ). Fondée en 1985 par les membres d’une communauté de vie protestante, son identification religieuse laisserait supposer a priori une forte condamnation morale des drogues. Or elle apparaît dans la seconde moitié des années 2010 comme l’un des acteurs les plus ouverts sur cette question à l’échelle de la métropole. La position de l’ABEJ connaît en réalité une évolution similaire à celle décrite précédemment à l’échelle nationale. En ce qui concerne les modalités de prise en charge des usagers de drogue, le rapport souligne la « difficulté » de l’accompagnement en la matière, et met en avant la nécessité de recourir à « l’exclusion immédiate des jeunes pris sur le fait de consommation ou de trafic à l’intérieur des locaux », et de n’accepter que « ceux qui désirent se soigner et acceptent un projet clair de soins » (Rapport d’activités 1991). De même, dans un entretien à la Voix du Nord en 1992, deux fondateurs de l’association déclarent « la nécessité de déclarer la guerre à la drogue » en mettant en garde : « le nombre de drogués va être multiplié par dix dans les 5 ans qui viennent ».
27Ce discours combatif est pourtant appelé à évoluer rapidement. Dans le secteur, l’interrogation autour des effets sociosanitaires des drogues est liée à une évolution dans la démographie de la population sans-domicile. La figure typique du clochard est de moins en moins visible à défaut de réellement disparaître (Gaboriau, 1993). À l’inverse, une population plus jeune, pour partie issue des dispositifs d’Aide sociale à l’Enfance (ASE), apparaît dans l’espace public. Cette évolution se traduit concrètement par une évolution des problématiques à traiter et des modalités de prise en charge, encouragée par les pouvoirs publics (Pattegay, 2001). En 1992, la création par l’Abej d’un lieu d’accueil spécifiquement dédié aux moins de 25 ans vise à répondre à ces spécificités, tout en limitant la confrontation entre différentes populations sans-domicile. Trois ans plus tard, un centre de soins pour toxicomanes – qui deviendra un Centre d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques pour les usagers de drogues (CAARUD) – est créé dans ce lieu d’accueil. Des permanences y sont assurées par les membres d’association spécialisées dans la défense des malades du Sida ou des travailleuses du sexe (la branche lilloise d’Aides d’une part, du Nid d’autre part). Georgina Dufoix, alors Déléguée générale à la lutte contre la drogue et à la toxicomanie qui a occupé différents postes ministériels sous les gouvernements socialistes, mais aussi Pierre Mauroy, maire de Lille et ancien Premier ministre et Marie-Christine Blandin, Présidente du conseil régional du Nord–Pas-de-Calais, participent à l’inauguration. La proximité de l’Abej avec le pouvoir socialiste, qui à l’échelle nationale amorce le lent tournant vers la réduction des risques, explique en partie ce changement rapide de position11. De fait, la présence parmi les fondateurs d’un médecin qui s’est spécialisé en addictologie a également facilité la diffusion de ces pratiques. Significativement néanmoins, celui-ci assure également des vacations dans un dispositif de cure, ce multipositionnement illustrant la superposition des différents paradigmes d’action publique en matière de traitement des drogues, plutôt que leur exclusion réciproque. Cette superposition apparaît également dans la coexistence de deux spécificités observables dans les établissements de l’Abej : d’une part, l’existence de partenariats avec des associations porteuses de dispositifs de cure ou de post-cure ; d’autre part, la mise à disposition dans plusieurs structures de l’Abej de matériel de réduction des risques (Stéribox notamment).
Les ambivalences de la politique des drogues aux échelles nationale et locale
28Au-delà de la superposition qui caractérise ces différentes approches, c’est la double facette régalienne et sanitaire de la réponse apportée aux usages de drogues qui se révèle saillante à l’échelle municipale. La sécurité et la santé sont deux secteurs d’intervention publique à propos desquels les communes, directement concernées par les problèmes liés aux trafics et aux usages de drogues, ne disposent que de compétences limitées contrairement à l’État. Pourtant, des écarts marqués s’observent selon les contextes socio-économiques, les conjonctures politiques et les spécificités des mondes associatifs locaux. À Marseille par exemple, ville réputée pour avoir été l’une des principales places de diffusion de l’héroïne en France et vers l’étranger (Kokoreff, Coppel et Peraldi, 2018), la mise en œuvre relativement précoce de mesures de réduction des risques s’est opérée à la faveur de la promotion d’une alliance entre les services déconcentrés de l’État et des acteurs associatifs communautaires cherchant à infléchir l’action publique en participant à sa mise en œuvre (Le Naour, 2005). Selon les différentes configurations, les municipalités tendent à formuler le problème des drogues, de leurs usages ou de leur trafic, en des termes sécuritaires, relatifs au cadre et à la qualité de vie des habitantes, ou à l’inverse en termes d’accompagnement médico-social des usagers ou de prévention face à l’entrée dans le trafic (Joubert, 1999).
29Ce cadrage conduit à se focaliser sur des populations et des quartiers socialement défavorisées. Ainsi, à Lille, c’est dans cette optique que Martine Aubry a sollicité l’intervention du gouvernement depuis 2016, en écrivant successivement au Premier ministre Bernard Cazeneuve (mai 2016 puis mars 2017), puis aux ministres de l’Intérieur Gérard Collomb (mai puis août 2017) et Gérald Darmanin (août 2020). Rédigées systématiquement suite à des événements violents ayant lieu à Moulins, quartier ciblé de longue date par la politique de la ville, ces lettres adoptent un ton alarmiste pour solliciter des renforts policiers ainsi que le redéploiement des mesures de lutte contre les trafics de stupéfiants. Elles sont reprises par la presse locale et diffusées sur les réseaux sociaux, la maire de Lille rappelant que la sécurité, en tant que mission régalienne, « relève d’abord et avant tout de l’État ». Ce renvoi à l’État et la mise en avant de l’impuissance des pouvoirs locaux sont pourtant plus ambivalents qu’ils n’y paraissent. Dans la croisade morale qu’il mène contre les drogues (Becker, 1963), le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin a annoncé vouloir élargir les compétences des maires et de la police municipale afin qu’elle soit en mesure d’infliger des amendes pour consommation de stupéfiants. Cette proposition illustre les jeux de renvoi qui s’opèrent entre pouvoirs municipal et gouvernemental, redoublés par l’opposition partisane entre la maire socialiste de Lille et l’ancien maire Républicain de Tourcoing.
30Ces jeux d’influence dépassent les seules réponses pénales et judiciaires et s’observent également dans le domaine de l’accompagnement médico-social. Depuis 2016, les communes qui le souhaitent peuvent expérimenter l’implantation de « salles de consommation à moindre risque » (SCMR) sur leur territoire, dispositif qui permet aux personnes qui le souhaitent de consommer des drogues dans un espace dédié et placé sous supervision médico-sociale. Les SCMR s’inscrivent dans le paradigme de la réduction des risques, dont elles constituent à ce jour l’une des incarnations les plus abouties, complétant la logique des dispositifs qui leur préexistaient : alors que les CAARUD ne faisaient que mettre à disposition un matériel d’usage, les SCMR créent un cadre dans lequel les usages eux-mêmes sont tolérés. L’évaluation scientifique associée à l’expérimentation des salles de Paris et Strasbourg a mis en lumière leurs effets positifs, aussi bien en matière de réduction des risques et des usages de drogues eux-mêmes, qu’en termes économiques. Elle souligne aussi l’intérêt du dispositif en matière d’acceptabilité sociale et d’ordre public, les SCMR conduisant de fait à une diminution des scènes de consommation ouvertes (INSERM, 2021) – et ce malgré les mobilisations de voisinages contre l’implantation de ces salles dans des quartiers d’habitation. La possibilité de mettre en œuvre cette expérimentation étant supposée prendre fin au début de l’année 2022, l’année 2021 a été marquée par des échanges nourris entre pouvoirs publics locaux et nationaux. À Lille, alors que la SCMR était une promesse de longue date de la municipalité socialiste, cette dernière n’a cessé de repousser son implantation. Mise au pied du mur par l’opposition12, la ville a finalement entériné sa mise en œuvre au printemps 2021.
31À l’été 2021, l’enjeu local a pris une nouvelle tournure en faisant l’objet d’un débat au sein même du gouvernement entre les ministres de la Santé, Olivier Véran, et de l’Intérieur, Gérald Darmanin. La situation lilloise se superpose en réalité à une séquence de politisation très marquée dans le contexte parisien, caractérisé par la multiplication des « scènes ouvertes » de consommation de crack dans les quartiers du nord de Paris. Dans ce cadre s’est aussi observé un jeu de renvois entre le national et le local, en l’occurrence entre le Premier ministre Jean Castex et Gérald Darmanin d’une part, et entre la maire socialiste de Paris, Anne Hidalgo. À Lille, Jean Castex a tranché en faveur d’une approche sanitaire avant l’été 2021, donnant son aval à la création d’une SCMR à Lille. Néanmoins à la fin de l’automne, alors que la salle était sur le point d’ouvrir, un nouveau courrier de Jean Castex a interrompu la mise en œuvre de l’expérimentation. Le lieu choisi pour la salle, située dans le quartier du Faubourg de Béthune, apparaît problématique : depuis 2020, celui-ci a fait l’objet d’un ciblage par le ministère de l’Intérieur dans l’optique de lutter contre les trafics de drogues qui y sont particulièrement développés. Ce même courrier propose le sud de la Friche Saint-Sauveur comme lieu d’implantation alternative, celle-ci ayant par ailleurs fait l’objet d’un jugement du tribunal administratif la rendant inconstructible durant un an. Le choix de cet espace pouvait par ailleurs se justifier par l’existence d’un campement de personnes sans-droit ni-titres, cristallisant un ensemble de trafics et menacé à plusieurs reprises d’expulsion. En janvier 2022, l’expérimentation des SCMR est finalement renouvelée pour trois ans supplémentaires, sous le nom de haltes soins addiction, celles-ci pouvant en outre être créées dans le cadre de structures déjà existantes telles que les CAARUD, simplifiant leur mise en œuvre. Si ce dénouement laisse donc la porte ouverte au renforcement des prises en charge sanitaires des usagers, le cas lillois est un exemple emblématique des tensions générées par les hésitations qui traversent le traitement sociopolitique des drogues, et la politisation accrue dont elles font l’objet.
Conclusion
32La configuration socio-économique et géographique de la métropole lilloise s’est révélée, depuis les années 1980, particulièrement propice à la diffusion des « consommations de précarité » propres à des classes populaires ayant connu une nette désaffiliation socioéconomique consécutive à la désindustrialisation brutale du dernier quart du XXe siècle. À Lille, ces consommations sont courantes parmi la population sans-domicile, l’héroïne y étant particulièrement disponible à la fois pratiquement (diversité des points de vente) et économiquement (faiblesse des prix). Cette disponibilité se traduit concrètement par un ancrage paradoxal des usagers précarisés : tout en ayant conscience qu’un départ de Lille faciliterait les aiderait à réguler leurs usages, la plupart d’entre eux ne s’en estiment pas capables, craignant d’affronter le manque. En somme, le territoire détermine largement les rapports aux produits de ces usagers et en retour, la disponibilité de l’héroïne structure nettement l’ancrage sur le territoire.
33La diffusion des usages d’héroïne parmi les personnes sans-domicile induit un ensemble de réponses hétérogènes. Le cadre législatif du traitement des drogues explique pour partie cette hétérogénéité, puisque la réduction des risques est mise en œuvre alors même que la France se caractérise par le caractère répressif de son approche des drogues à l’échelle européenne. Les professionnels sont ainsi soumis à des injonctions contradictoires : au nom d’un souci d’assistance et de soin qui caractérise leur métier, ils peuvent être amenés à tolérer des pratiques illicites. Les tensions à l’œuvre entre pouvoirs publics locaux et nationaux en matière de gestion des trafics et des usages de drogues sont une autre illustration de ce paradoxe. Dans le cas lillois, celui-ci s’est doublé d’une séquence de politisation accrue dans la seconde moitié des années 2010, à travers laquelle différentes personnalités politiques ont fait de la question des drogues un enjeu de communication, aux dépens des usagers, des habitants et des quartiers concernés par le trafic et les usages.
34Finalement cette analyse amène à remettre en question les constats opérés par Michel Kokoreff, Anne Coppel et Michel Peraldi (2018). Leur histoire sociale et culturelle de l’héroïne accorde une trop grande importance aux visées sous- ou contre-culturelles de ses usages, ce qui les porte à privilégier une approche peu attentive aux contextes sociaux et économiques locaux, ignorant ainsi ce que l’on pourrait identifier comme une « sous-prolétarisation » de l’héroïne. On peut d’ailleurs avancer que c’est précisément la place qu’a historiquement occupée l’héroïne à Lille qui a contribué à limiter ou du moins à retarder l’essor du crack localement, bien que celui-ci tende désormais à s’imposer dans les consommations de précarité.
Notes de bas de page
1Par convention et en s’appuyant sur les catégories élaborées par l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), la catégorie de sans-abri renvoie aux personnes dormant dans un lieu non prévu pour l’habitation, tandis que celle de sans-domicile est plus large : elle inclue la précédente, mais désigne également les personnes ayant recours aux services d’aide spécialisés, notamment d’hébergement.
2Également appelée cocaïne basée, le crack est produit par dissolution de la cocaïne, le plus souvent dans de l’ammoniac. Nettement moins cher que la cocaïne et produisant une addiction très forte, il est essentiellement consommé par des populations précarisées.
3En s’inspirant des catégories et des modalités de dénombrement de l’Insee, l’estimation de la FAP est actualisée chaque année dans son rapport sur le mal-logement en France, voir en ligne : https://www.fondation-abbe-pierre.fr/sites/default/files/2023-01/REML2023_CAHIER4_Les%20chiffresdumallogement.pdf, consulté le 19 juillet 2024.
4D. Duprez et M. Kokoreff montrent qu’une très large majorité de trafiquants sont des « smicards du business ». La professionnalisation des réseaux de distribution s’est ainsi opérée selon une logique hiérarchique très marquée.
5La méthode de l’inhalation, également appelée « chasser le dragon » consiste à faire chauffer l’héroïne et à inhaler les fumées qui s’en dégagent.
6Les modalités d’usage de l’héroïne sont en partie liées à la qualité du produit : plus celui-ci est pur, et plus la probabilité d’atteindre le « flash » recherché par les usagers sera élevée. Dans cette perspective, l’injection nécessite une moins grande quantité de produit ou de moindre qualité que l’inhalation ou l’insufflation (sniff) et permet ainsi un rationnement – mais induit un risque élevé de surdose.
7Ce sujet n’a pas pu être évoqué avec Émilie, interrogée en présence de son compagnon, tous les deux faisant activement la manche alors qu’ils ressentaient le manque. Dans son cas, la mise en couple était beaucoup plus ambivalente, son compagnon lui laissant peu la parole et se montrant aussi directif envers elle qu’envers leurs chiens.
8Benoit Coquard (2019) observe également la permanence des usages d’héroïne dans son enquête consacrée aux « campagnes en déclin » de l’Est de la France. Sans que l’on puisse situer précisément son enquête, les espaces qu’il étudie partagent plusieurs similitudes d’histoire économique et sociale avec le Nord de la France : position ou proximité frontalière, base productive fondée sur l’industrie minière, important recours à une main-d’œuvre étrangère peu qualifiée, violence de la désindustrialisation. Par ailleurs, plusieurs travaux journalistiques se sont intéressés à la consommation d’héroïne dans les départements ruraux de l’Est : voir « Poudreuse dans la Meuse », Mehdi Ahoudig pour Arte Radio : https://www.arteradio.com/son/616477/poudreuse_dans_la_meuse ; et « À Verdun, la bataille contre l’héroïne », Lorraine de Foucher et Catalina Martin-Chico pour Le Monde : https://www.lemonde.fr/fragments-de-france/article/2021/10/20/a-verdun-la-bataille-contre-l-heroine_6099112_6095744.html, consultés le 4 novembre 2021.
9Elle est en revanche plus courante à Marseille, où elle est vendue 200 euros le gramme en 2020.
10Norman Zinberg (1986) a ainsi montré que l’analyse des usages de drogues amène à étudier les configurations que dessinent la rencontre entre le produit (drug) et ses propriétés, sa qualité, sa quantité, ses modalités d’usages ; l’individu (set) et sa trajectoire, ses dispositions, son appartenance sociale ; et le contexte (setting), l’environnement social, juridique, économique local et national dans lequel ont lieu les usages.
11Sur les logiques à l’œuvre dans le développement de l’Abej, on renvoie à Schlegel, 2022.
12Pour des récits complets sur les enjeux de la création de cette salle, voir les articles de Médiacités disponibles en ligne : https://www.mediacites.fr/decryptage/lille/2021/03/26/drogue-lille-aura-t-elle-sa-salle-de-consommation-a-moindre-risque/, https://www.mediacites.fr/vous-dit-pourquoi/lille/2021/10/26/a-lille-la-salle-de-consommation-de-drogue-a-moindre-risque-shootee-par-darmanin/, consultés le 2 décembre 2021.
Auteur
-
Vianney Schlegel
Maître de conférences en science politique à l’Université de Lille et chercheur au Ceraps (UMR 8026)
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