Résumés
p. 413-420
Texte intégral
1Introduction à la sociologie des circuits financiers – Par Ève Chiapello
2Cette introduction présente le projet et le positionnement de l’ouvrage. Nous proposons d’abord une première définition des circuits financiers et précisons quelques spécificités de la sociologie des circuits financiers. Nous passons ensuite en revue une série de questions à laquelle une sociologie des circuits financiers peut contribuer (comme la financiarisation, la transformation de l’État providence ou la conduite des politiques publiques). Nous développons ensuite deux ancrages théoriques essentiels pour cette sociologie, d’une part les infrastructures studies, d’autre part les travaux s’étant attachés au marquage et à la différenciation de l’argent dans la lignée des travaux de V. Zelizer. Nous terminons cette introduction par une présentation du plan de l’ouvrage et de la façon dont chacun des travaux rassemblés contribue à une analyse du rôle politique des circuits financiers.
3Chapitre 1. L’attachement comme épreuve d’État social. Enquête sur l’étatisation progressive de l’assistance sociale à Zurich dans les années 1920 – Par Lukas Posselt
4Ce chapitre explore les efforts d’un bureau d’assistance pour maintenir l’ordre subsidiaire de l’assistance publique dans l’entre-deux-guerres en Suisse. L’« Entraide volontaire des habitants de Zurich » (1878-1929), à l’instar d’autres institutions de l’époque, sollicitait les communes d’origine pour financer l’aide aux résidents sans droit de cité communal et n’intervenait que lorsque la famille ne pouvait subvenir aux besoins de l’un de ses membres. Le bureau vérifiait aussi la capacité des bénéficiaires à rembourser les aides. Ces éléments montrent que l’assistance n’était pas un simple transfert d’argent, mais faisait partie d’un réseau complexe de flux financiers entre communes, familles et personnes inscrites à l’assistance.
5Le chapitre s’appuie sur une description des pratiques quotidiennes du bureau. Il souligne le travail considérable des acteurs pour établir et stabiliser ces flux en mettant au jour le travail d’attachement nécessaire à l’organisation de la prise en charge financière selon un ordre de subsidiarité. À la lumière des travaux récents de sociologie de l’État, l’article montre que la réalisation de flux financiers peut être comprise comme une épreuve de l’État social. La capacité à exécuter des flux financiers prévus par la loi fut ainsi déterminante dans l’étatisation de l’assistance publique.
6Chapitre 2. Démontrer l’effet de l’argent pour faire tenir l’Europe. Les circuits synthétiques au secours de l’investissement public européen – Par Antonin Thyrard
7Souvent étudiée pour ses voies réglementaires ou monétaires, l’intégration européenne est aussi une affaire de politiques et d’enveloppes budgétaires. Celles-ci forment des circuits de financement originaux, organisés largement autour des fonds structurels européens dont les flux se mélangent à ceux des États membres dans le cadre de la gestion partagée de nombreux secteurs de politiques publiques. Ce chapitre montre que la fabrication de ces circuits communautaires est au cœur des revendications de réalisme et d’efficience de l’intégration européenne portées par l’exécutif européen. Piloter et justifier ces circuits implique de retracer les devenirs de l’argent européen, d’isoler cet argent des dépenses nationales, afin d’en caractériser les effets « nets ». Une part significative de l’expertise des politiques budgétaires européennes consiste ainsi à produire ou renforcer ce que nous nommons des « circuits synthétiques », c’est-à-dire des reconstitutions du parcours de l’argent européen et de ses devenirs, qui sont essentielles pour la revendication d’une « valeur ajoutée » propre à l’UE. Considérant l’importance de ces images d’efficience ou de performance pour la construction européenne, le chapitre propose d’interpréter ses crises comme celles des représentations synthétiques du circuit, dont la remise en cause nourrit régulièrement de nouvelles expertises promettant d’administrer la preuve sur ce que l’Europe « fait vraiment ».
8Chapitre 3. Déterritorialiser l’euro. La Banque centrale européenne à l’épreuve de l’harmonisation des circuits de crédit nationaux – Par Alexandre Violle
9Ce chapitre s’intéresse à la première tentative de standardisation de l’évaluation des risques de crédit des banques de la zone euro réalisée par les acteurs de la Banque centrale européenne (BCE) au moment où l’institution est devenue superviseur des établissements en 2014. L’objectif d’une telle opération était de « déterritorialiser l’euro », c’est-à-dire d’harmoniser les conditions d’allocation du crédit dans l’ensemble de la zone euro en standardisant les pratiques bancaires nationales, validées de longue date par leur superviseur national, afin qu’un euro alloué bénéficie des mêmes garanties publiques sur l’ensemble du territoire européen. Le chapitre montre que cet idéal d’harmonisation de l’euro s’est confronté à la structuration des circuits bancaires nationaux, c’est-à-dire aux infrastructures socio-techniques qui permettent la mise en circulation du crédit. De l’idéal d’harmonisation des moyens d’allouer le crédit en Europe, les acteurs de la Banque centrale européenne ont ainsi dû passer à une harmonisation de l’appréciation des risques de crédit déclarés par les banques. Cette analyse permet de montrer comment la fabrique d’un pouvoir européen de distribution d’une monnaie euro unifiée est conditionnée aux possibilités d’action sur les circuits bancaires nationaux qui permettent sa circulation.
10Chapitre 4. Les réformes des retraites : des négociations sur les circuits – Par Ilias Naji
11Ce chapitre propose de comprendre les réformes des retraites par les luttes sur les circuits que se livrent les acteur·ices des syndicats et des administrations à partir d’archives. On montre comment les réformes sur les retraites dépendent de tractations peu visibles dans l’espace public entre acteurs positionnés sur les circuits financiers. L’analyse est centrée sur les circuits réels et les circuits projetés produits lors des controverses entre acteur·ices de l’administration (Direction de la Sécurité sociale), des syndicats (notamment la CFDT et la CGT) et du patronat (Conseil National du Patronat Français). Sont étudiés les moments de la réforme Jeanneney en 1967 et de la retraite à 60 ans entre 1981 et 1983. La réforme Jeanneney de 1967 modifie l’organisation financière de la Sécurité sociale et rend possible la fabrication d’un solde comptable des retraites et donc la mise en évidence d’un déficit éventuel. En 1983, un montage financier particulier créant un fonds spécial (dit ASF) connecte des flux de l’assurance chômage, du régime général de retraite et des retraites complémentaires et rend possible l’abaissement de l’âge de la retraite à 60 ans.
12Chapitre 5. Marquages de l’argent : la dynamique d’écologisation de l’industrie électrique en Guadeloupe – Par Camille Rivière et Antoine Ducastel
13Ce chapitre s’intéresse au processus d’écologisation de l’industrie électrique en Guadeloupe depuis le début des années 2000. Nous faisons l’hypothèse que l’essor des énergies renouvelables sur ce territoire est largement structuré par les effets de marquage du circuit financier de la contribution au service public de l’énergie (CSPE), un dispositif étatique de péréquation tarifaire, géré par la Commission de régulation de l’énergie (CRE). D’« universel », c’est-à-dire indifférent aux sources d’énergie utilisées, le marquage légitime de façon croissante la production d’électricité verte jusqu’à menacer la pérennité des actifs carbonés. L’attention aux marquages permet d’identifier différentes séquences d’écologisation, où chaque acteur lutte pour sécuriser son accès à ce circuit essentiel à son accumulation du capital. L’écologisation apparaît comme un processus à la fois itératif et controversé, certes liée à des innovations techniques, mais également aux infrastructures de financement qui façonnent fortement les relations des acteurs du circuit.
14Chapitre 6. Le gouvernement des catastrophes socio-naturelles à Manizales et en Colombie saisi par les circuits de l’argent – Par Juliette Marin
15Le chapitre examine le gouvernement des catastrophes socio-naturelles au travers de circuits d’argent assemblés pour financer ses dispositifs. Il montre comment les fonds, flux et circuits traduisent et façonnent des orientations concernant les modes de gouvernement et de gestion des catastrophes (réaction post-calamité, prévention du risque, etc.). Les circuits mis en place depuis 1960 à Manizales, une ville colombienne reconnue pour ses politiques de prévention des catastrophes, sont étudiés à partir de l’examen de documents institutionnels, d’un journal de la presse locale et d’entretiens. Trois types d’assemblage associés à des conceptions différentes de la gestion de l’argent sont identifiés : le fonds de calamité, l’établissement public d’aménagement territorial et l’assurance collective à l’échelle municipale. Dans un second temps, l’analyse d’une série de fonds de calamité (exceptionnels ou d’urgence) significatifs permet de pointer certaines évolutions historiques dans les formes de gestion des circuits et de mettre en évidence des superpositions et des imbrications entre les circuits. Cette accumulation d’assemblages contribue enfin à justifier et mettre en place l’élargissement des domaines qui entrent dans la gestion du risque et le gouvernement des catastrophes.
16Chapitre 7. Infrastructures financières et aide au développement : la financiarisation de l’aide française revisitée par ses circuits financiers – Par Océane Ronal
17Fondé sur une enquête ethnographique réalisée au sein du groupe AFD en 2018, ce chapitre décrit différents circuits d’argent de l’aide française au développement. Pour cela, il s’attache à distinguer trois différents types d’argent, qualifiés d’argent gratuit, d’argent à intérêts et d’argent à rentabilité future. Au travers d’une étude concrète de ces argents et de leurs matérialités sociotechniques (les pratiques, les conventions et en particulier les aspirations au retour de l’argent qui les caractérisent et les distinguent), ce travail montre comment les transformations contemporaines des différentes infrastructures financières de l’aide française au développement s’opèrent au travers de microprocessus de financiarisation (des ressources, des pratiques de distribution et par assemblage de circuit) qui organisent les circuits de financement du développement autour de l’enjeu de la rentabilité. L’étude des argents, plutôt que de l’argent, permet de montrer que ce qui change, ce sont non seulement ceux qui échangent – les bailleurs, les bénéficiaires, les intermédiaires de l’aide –, mais ce que ces acteurs échangent. L’aide se révèle ainsi moins distribuée en fonction des besoins de financement locaux, qu’à condition que la ressource investie soit rentable, soulevant ce que l’autrice qualifie de paradoxe contemporain de l’aide financiarisée.
18Chapitre 8. Genèse et transformations d’un acteur-circuit. Le cas des Fondations d’Origine Bancaire en Italie – Par Vincenzo Buffa
19Ce chapitre s’intéresse à l’histoire Fondations d’Origine Bancaire (FOBs) italiennes et à la façon dont leurs actions transforment les cadres de l’action publique en Italie. Au niveau théorique, ce travail contribue aux réflexions sur le rôle des organisations dans les sociétés contemporaines, en menant une analyse relationnelle des organisations qui prête attention à leurs relations financières. À partir du cas des FOBs, ce chapitre étudie le double processus par lequel des acteurs organisationnels sont fabriqués par les flux financiers et, réciproquement, contribuent à façonner des circuits financiers. Le concept d’acteur-circuit est employé pour rendre compte de cette intrication entre la forme de l’organisation et les caractéristiques des circuits auxquels elle participe et qui l’alimentent. Cette recherche, basée sur une étude documentaire composite, présente la genèse et la transformation de ces organisations philanthropiques entre 1990 et 2007 en mettant en évidence comment leur rôle et leur fonctionnement évoluent au fil du temps, en cohérence avec la transformation des règles et des dispositifs de circulation de l’argent qui façonnent leur capacité d’agir.
20Chapitre 9. La « société civile » au prisme du projet. Comment les circuits de financement de l’Union européenne façonnent les groupements d’intérêt culturels – Par Mehdi Arfaoui
21Ce chapitre analyse l’évolution du circuit de financement d’un groupe d’intérêt de la société civile (Culture Action Europe) par l’Union européenne. Il illustre les efforts produits par l’organisation dès sa création pour pérenniser son existence et trouver une légitimité au sein des institutions européennes. Cette organisation sécurise notamment ses activités à mesure qu’elle parvient à intégrer les circuits de financements « par projets » de l’UE.
22Malgré la figure militante que Culture Action Europe tente d’incarner, ses modalités de travail sont progressivement et considérablement adaptées pour répondre au fonctionnement du financement par projets. Ce mode de financement en vient alors à prendre le dessus sur le travail d’expertise et d’influence de l’organisation, allant jusqu’à transformer leurs stratégies de représentation.
23Le prisme épistémologique du circuit de financement offre ainsi un éclairage nouveau sur le dispositif de pouvoir que peut représenter le financement européen et ses effets importants sur la capacité des organisations financées à tenir leur rôle de groupe d’intérêt au sein des arènes européennes.
24Chapitre 10. Lire la mise en crise du logement social italien par les circuits de financement – Par Virginia Santilli
25Le secteur du logement social italien a connu une transformation profonde dans les années 1990 du fait, notamment, de politiques de privatisation du parc social. Les récits de cette période mouvementée associent essentiellement ces bouleversements au « choc » produit par la crise politique et judiciaire que traverse l’État italien en 1992 (une série d’enquêtes judiciaires révèlent un système structurel de corruption et de financement illicite aux partis politiques entraînant la disparition des forces politiques au gouvernement depuis l’après-guerre) et aux politiques néolibérales qui s’en sont suivies. Ce chapitre étudie le cas d’un organisme de logement social pris dans la tourmente de cette crise. Il retrace son histoire en faisant le choix de suivre ses circuits de financement. Nous défendons l’hypothèse que les flux d’argent matérialisent et font vivre des liens sociaux entre les acteurs et des logiques d’action. Cette approche permet de saisir le processus de mise en crise de l’organisme italien. Ce chapitre souligne la diversité des causes, parfois sous-jacentes, non coordonnées, voire non intentionnelles à la crise, ou l’importance d’une lecture sur le temps long qui ne s’arrête pas au moment du choc. Ce faisant nous proposons un récit alternatif à la fabrique de la crise du logement social en Italie.
26Chapitre 11. La maintenance des circuits de financement de la biodiversité européenne ou la transformation invisible de l’action publique – Par Camille Rivière
27Ce chapitre porte sur la vie quotidienne d’un circuit financier d’une politique publique, considérant que les circuits ne sont pas établis une fois pour toutes lors de leur création. Ils sont instables, sans cesse mis en œuvre, produits et reproduits par des pratiques qui participent à sa maintenance. À partir de l’exemple du blocage du circuit des financements européens de la politique agricole commune, le chapitre montre les effets concrets d’un grippage du circuit. Documenter la maintenance permet de faire une autre histoire des changements dans l’action publique : ces changements ne sont pas seulement faits de grands moments de bascule. Ils sont aussi le fruit de micro décisions, cachées notamment dans la mécanique administrative et bureaucratique. Elle se niche dans les changements des documents cadre, dans les temps de latence de ces négociations, mais aussi dans la rédaction de nouveaux formulaires, dans la définition de nouveaux critères de sélection des agents ou des projets. Ainsi, la restauration du circuit ne se fait pas à l’identique. Loin d’être de simples ajustements, ces changements dans les canaux de transmission des fonds constituent des transformations profondes d’une politique publique difficile à renégocier à l’échelle européenne.
28Chapitre 12. Troubles dans le marquage : genèse du circuit financier de l’argent (dé)structuré du prêt aux collectivités locales – Par Edoardo Ferlazzo
29La crise des emprunts « toxiques » de 2008 a rendu visibles les risques de certains produits de dette souscrits par les collectivités locales françaises à compter du milieu des années 1990 : les emprunts structurés. En appréhendant les produits structurés comme un type d’argent marqué, ce chapitre questionne les conditions de possibilité de leur contractualisation, en se penchant sur les relations sociales qui lui ont donné sens et les significations qui lui sont associées, tout autant que leurs transformations dans le temps. Il montre que l’essor des produits structurés nait des transformations de la relation de crédit entre acteurs bancaires et collectivités locales, elles-mêmes liées aux changements des circuits de l’argent bancaire privé et de l’argent public local induits, respectivement, par la dérégulation financière et par la décentralisation. Cette reconfiguration de la relation de crédit a introduit des troubles dans le marquage du prêt local révélés par la crise de 2008. Ces troubles signalent le non alignement entre les règles de distribution de la liquidité liée à un type d’argent, la relation sociale qui le sous-tend et les significations accordées à cette relation par les acteurs.
30Chapitre 13. Qui est attaché au statut de la fonction publique ? La mise en crise croisée des politiques de l’emploi public et du financement des retraites des fonctionnaires locaux en Belgique – Par Damien Piron
31Ce chapitre examine les interactions sur le temps long entre les politiques de l’emploi public et de financement des retraites menées par les collectivités locales en Belgique. Il montre l’importance du travail de gestion des frontières des circuits de financement, qui consiste à « attacher » et à « détacher » des catégories distinctes d’agents à des régimes de retraites différenciés : les agents nommés à titre définitif (« statutaires ») sont affiliés au régime des fonctionnaires, tandis que ceux engagés sous contrat de travail relèvent du régime général des travailleurs salariés. L’analyse empirique met en lumière la dialectique de « mise en crise » et de « remise en ordre » du circuit de financement de la retraite des fonctionnaires locaux. Le tournant contractuel des politiques de l’emploi public local initié durant les années 1980 en réponse à la « crise » des finances locales provoque, avec un certain décalage temporel, une « crise » du régime de retraite des fonctionnaires. Le virage contributif opéré par la suite au nom de la « correction » des « excès » du passé accélère encore la contractualisation des effectifs. Cette dynamique sape la norme de l’emploi statutaire et favorise l’émergence de plans de retraite par capitalisation à destination des agents contractuels.
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