Conclusion
p. 353-366
Texte intégral
1L’objectif qui nous a guidé dans ce livre a été de proposer des études de cas relatives à des circuits financiers afin d’établir l’intérêt d’une sociologie des circuits financiers. Un des apports de ces travaux est de révéler leur dimension politique. Comme le sous-titre de l’ouvrage l’affirme, les infrastructures de l’argent font de la politique.
2Nous avons proposé une mise en ordre analytique des cas présentés par les auteurs et les autrices pour mettre en avant quatre formes de politique correspondant aux quatre parties de ce volume : 1/ la maîtrise de circuits financiers peut être un attribut important de la souveraineté des États (Partie 1 – La fabrique du souverain par les circuits) ; 2/ les circuits financiers façonnent les politiques publiques (Partie 2 – La fabrique des politiques publiques par les circuits) ; 3/ les circuits financiers transforment les capacités d’action des organisations (Partie 3 – La fabrique des organisations par les circuits) ; 4/ la défaillance des circuits financiers, organisée ou non, peut déstabiliser des politiques publiques établies (Partie 4 – L’infrapolitique des circuits). Ces catégories ne résument pas, bien sûr, de façon définitive et close l’ensemble des politiques possibles des circuits financiers, ni l’ensemble des pistes analytiques ouvertes par les différents chapitres. D’autres études de cas mériteraient d’être menées pour mettre à l’épreuve ces catégories, en proposer d’autres ou les combiner. Par ailleurs, comme l’introduction s’est efforcée de le suggérer, la sociologie des circuits financiers est susceptible de contribuer à des discussions académiques au sein de différentes disciplines.
3Dans cette conclusion, nous entendons d’abord mettre en évidence un certain nombre de contributions de l’ouvrage à différents courants de sciences sociales. Puis nous esquisserons quelques pistes de réflexions sur les objets de débats publics particulièrement importants que peuvent être, au moment de la sortie de ce livre, les monnaies numériques ou encore le financement de la transition écologique.
Quelques contributions théoriques
4La sociologie des circuits est fondée théoriquement, comme l’introduction l’explicite (Chiapello, cet ouvrage), sur la rencontre entre, d’une part, des travaux s’attachant à l’étude des différenciations de l’argent, notamment inspirés par la sociologie relationnelle de l’argent de V. Zelizer, et, d’autre part, des recherches en sociologie économique nourries par les Sciences and Technologies Studies (STS) qui mettent au premier plan de l’analyse l’infrastructure matérielle et immatérielle (les investissements de forme comme les suites logicielles, les systèmes d’information comptables comme les écrits juridiques ou les formules de calcul) dans la fabrique de l’économie. Nous proposons d’adopter des descriptions des relations économiques ou des politiques publiques qui s’attachent à comprendre comment les acteurs font circuler l’argent d’organisation en organisation, selon quelles règles et contraintes. Nous postulons que, grâce à ces descriptions, nous pouvons dire des choses sur le monde qui resteraient sinon peu visibles. L’ensemble des études de cas rassemblées dans l’ouvrage a ainsi cherché à faire la démonstration de la fécondité de ce regard. Les discussions collectives entre les contributeurs et contributrices autour des cas proposés furent aussi l’occasion d’un travail d’élaboration conceptuelle qui prend la forme du lexique qui est annexé à cette conclusion et qui cherche à fixer une partie du vocabulaire que nous avons cherché à forger. Ce lexique marque l’ambition théorique qui fut la nôtre et la volonté de fabriquer un premier vocabulaire analytique.
5La première vertu du travail collectif que nous avons entrepris est de construire des ponts entre trois littératures portant sur des objets différents et qui ne dialoguent pas forcément entre elles : 1) une littérature qui s’intéresse au fait monétaire, qu’il s’agisse des travaux soulignant l’historicité et la construction institutionnelle des monnaies, y compris des monnaies parallèles (Aglietta et Orléan, 1998 ; Blanc, 2001, 2018 ; Carruthers et Ariovich, 2010), ou des recherches en anthropologie ou sociologie qui s’attachent aux usages de l’argent et aux interactions sociales associées (Guérin, Kumar et Venkatasubramanian, 2023 ; Maurer, 2006 ; Zelizer, 2005a) ; 2) une littérature qui s’attache à l’étude des finances publiques, tant dans leur dimension budgétaire (allocative) que fiscale (prélèvement), étudiées comme des objets politiques (Bezes et Sine, 2011b ; Heclo et Wildavsky, 1974 ; Hood, 1983 ; Martin, Mehrotra et Prasad, 2009 ; Salamon, 2002) ; 3) enfin l’ensemble des travaux qui ont cherché à documenter la grande transformation des circuits de financement que l’on appelle désormais la financiarisation (Mader, Mertens et van den Zwan, 2020).
6Notre sociologie des circuits financiers, qui s’est construite à l’intersection de ces trois thèmes d’intérêt, peut sans doute nourrir un dialogue entre sociologues de l’économie, politistes et sociologues de l’action publique, et économistes institutionnalistes. Elle apparaît aussi être en mesure de proposer des contributions pour chacun de ces champs disciplinaires.
7Par rapport aux travaux menés en sociologie économique, la sociologie des circuits financiers propose un triple élargissement : 1) elle propose tout d’abord un cadre d’analyse qui passe de l’étude de l’échange marchand, qui a été au cœur du renouveau de la sociologie économique depuis les années 1980, à l’ensemble des formes relationnelles qui permettent de faire circuler de l’argent ; 2) cette sociologie permet, ensuite, de passer de l’étude de moments de circulation situés (l’octroi d’un crédit, l’achat d’un bien, l’allocation d’un investissement, etc.) à l’étude de « chaines », qui incluent donc les moments qui précèdent et qui ont rendu l’argent disponible et ceux qui suivent où l’argent transféré va être à son tour mobilisé ; 3) elle offre enfin des outils d’analyse permettant de suivre l’argent institutionnel.
8Concernant le premier point d’élargissement, la sociologie économique s’est en effet attachée majoritairement à investiguer les opérations concrètes de fabrication des marchés (Garcia, 1986), leur encastrement dans des relations sociales (Granovetter, 1985 ; Le Velly, 2002), le travail nécessaire pour faire se rencontrer une « offre » et une « demande » qui ne se rencontrent jamais seules, le poids des agencements socio-techniques, la main visible de la gestion (Chandler, 1988 ; Cochoy, 1998), l’importance des conventions de qualité (Beckert et Aspers, 2011 ; Karpik, 2008), ainsi que les multiples questions politiques que leur fonctionnement induisait et générait. Ces multiples travaux ont notamment permis d’opérer un déplacement analytique de l’étude « du marché », à l’étude « des marchés » (Callon, 1998 ; François, 2008 ; Vatin, 2013). Comme ont pu le souligner Philippe Steiner (2014) sur le don, et François Vatin (2016) au sujet de la finance, ou plus généralement l’économie des conventions (Boltanski, Thénevot, 1991 ; Eymard-Duvernay, 2006), de nombreux objets économiques ne fonctionnent pas selon des logiques marchandes.
9Nous cherchons donc à prendre ensemble les différentes formes de transfert d’argent, ce qui conduit à s’attacher dans le même mouvement au chaînage des paiements qui fabrique la circulation monétaire. Il s’agit là du deuxième point d’élargissement de la sociologie économique. La sociologie que nous proposons permet de réunir des travaux portant sur des objets aussi divers que l’échange marchand, le crédit, les salaires, l’héritage, l’impôt ou encore la philanthropie sous l’angle de fabrication d’une circulation financière, plutôt que de traiter ces questions comme des questions séparées. De fait, le monde est rempli d’assemblages qui visent justement à articuler ces différents types d’argent et qui permettent de tenir ensemble le marquage de l’argent et sa liquidité toujours négociée. L’approche par les circuits propose en particulier d’étudier ces montages. Vues depuis la sociologie des circuits financiers, ces différentes formes de transfert peuvent s’étudier comme différents types d’argent marqués qui fabriquent simultanément des transferts économiques et des relations sociales.
10Troisièmement, la sociologie des circuits financiers rend possible de visibiliser la circulation de l’argent institutionnel. Comme évoqué en introduction de l’ouvrage, l’argent émis par des institutions publiques ou privées pour financer toute forme de projet l’est principalement sous forme de monnaie scripturale dans les pays dits développés, ce qui rend difficile la possibilité de suivre sa circulation. Le regard infrastructurel développé dans le livre permet de rendre visible les effets de la circulation, ce qui constitue à la fois une contribution empirique et théorique. Une manière d’observer cet argent est de le saisir au moment où des acteurs réalisent des opérations visant à valoriser le bien, l’entité à financer. Ces pratiques sont nécessairement instrumentées, au sens où elles impliquent la manipulation d’outils comptables, de gestion, de logiciels, de feuilles de calcul, de codes juridiques qui contribuent à rendre visible des opérations de mise en équivalence monétaire. Cette démarche s’inspire des enquêtes de sociologie qui considèrent la valeur économique non pas comme donnée, mais comme le résultat d’un travail processuel et instrumenté à décrire et analyser (Chiapello, 2015 ; Vatin, 2009 ; Muniesa, 2011).
11Ce qu’une démarche en termes de circuits financiers invite à faire comme mouvement empirique et analytique supplémentaire est d’envisager ces moments de valorisation non seulement dans le temps, mais aussi dans l’espace. En conséquence, étudier des circuits financiers implique de mener des enquêtes multi-situées qui permettent de saisir la façon dont l’argent est enregistré, encaissé, délivré à l’issue d’opérations de valorisation réalisées entre différentes institutions. Autrement dit, une infrastructure chaîne des moments de valorisation dans une cascade de pratiques instrumentées que l’enquêteur ou l’enquêtrice peut documenter. Si, dans notre ouvrage, toutes les contributions n’ont pas proposé de telles enquêtes multi-situées, elles ont souvent tenté a minima de spécifier une ou plusieurs opérations de valorisation, comme lorsque Océane Ronal documente les pratiques de valorisation d’un chargé d’affaires d’une filiale de l’Agence française de développement à Abidjan (Ronal, cet ouvrage) censé financer des projets, ou lorsque Alexandre Violle rend compte de la façon dont la Banque centrale européenne a tenté en 2014 de réévaluer les pratiques d’allocation du crédit par les banques de la zone euro (Violle, cet ouvrage). Tout en se situant à un endroit précis de leur circuit, les auteurs et autrices de l’ouvrage ont également laissé entrevoir dans leurs analyses comment d’autres acteurs, placés à d’autres endroits des infrastructures, étaient susceptibles de réagir aux opérations de valorisation étudiées. Porter un regard infrastructurel à l’argent implique d’envisager les dimensions temporelles et spatiales de sa circulation.
12La sociologie des circuits financiers peut également être intéressante pour la science politique. Elle vient abonder les travaux sur les politiques publiques, l’action publique ou l’État en mettant l’accent sur le travail de l’argent qui accompagne l’action publique, qui performe la souveraineté et qui rend possibles les politiques publiques. La sociologie des finances publiques propose déjà d’étudier ce que nous considérons comme les circuits financiers des politiques publiques (Bezes et Sine, 2011b). Nous proposons d’en reprendre les travaux dans trois directions.
13Tout d’abord, l’attention à la circulation de l’argent et à ses multiples formes conduit à mettre en lumière les frontières poreuses entre le public et le privé et à rendre compte d’une économie foncièrement mixte, selon des modalités néanmoins variables dans le temps et selon les thématiques. L’argent est saisi parfois dans des mains publiques, parfois dans des mains privées, mais il passe des unes aux autres, selon des choix et des pratiques qu’il importe d’expliciter. L’analyse de ces interactions devient l’un des objets importants de la sociologie des circuits financiers. Pour reprendre les exemples évoqués en introduction, il n’est pas équivalent de financer l’université par un impôt général sur tous les revenus ou par des droits de scolarité payés par les étudiant·es soutenus par un endettement privé garanti par l’État et en partie subventionné, ou de financer la protection sociale avec des contributions sur les salaires ou un impôt sur tous les revenus, de fabriquer des services publics ou de distribuer des chèques pour solvabiliser une offre privée de services. Ce que nous pourrions nommer comme le grand circuit de l’État, fait d’impôts non affectés en entrée et d’allocation budgétaire en sortie, s’est fortement complexifié au cours des dernières décennies, en partie sous le coup de politiques d’inspiration néolibérale qui ont privilégié la fabrication de marchés aux services publics, l’utilisation d’incitations multiples plutôt que des réglementations, l’augmentation de la dette sous toutes ses formes. Il est devenu de plus en plus difficile de savoir comment est utilisé l’argent de nos prélèvements, les formats comptables étant de moins en moins aptes à visibiliser les montages et les promesses entrecroisées, tout comme ils sont en difficulté pour donner à voir les enjeux des innovations financières qui se sont multipliées dans le monde des entreprises. La sociologie des circuits financiers prend en quelque sorte acte de cette évolution en mettant au centre du questionnement le décryptage des circulations complexes qui sont fabriquées pour tenter de percer une partie de l’opacité ainsi créée.
14Deuxièmement, la sociologie des circuits financiers offre une nouvelle manière de décomposer l’action de l’État, dont le caractère fragmenté et hétérogène est un acquis de la recherche (Bezes et Pierru, 2012). Elle attire l’attention sur les conflits de pouvoir qui s’organisent autour des questions d’argent, mais aussi sur le travail de marquage de l’argent qui conduit à circonscrire des politiques et à fabriquer des instruments dédiés, un point sur lequel les travaux sur le gouvernement par les instruments publics (Lascoumes et Le Galès, 2004) ont peu attiré l’attention jusqu’ici. Suivre l’argent permet de dresser une autre liste des acteurs qui contribuent à fabriquer une politique donnée. En particulier, comme le montrent dans cet ouvrage plusieurs contributions, l’étude des circuits financiers tend à montrer les interactions entre des politiques souvent étudiées de façon séparée : intrication des politiques de l’emploi et des politiques des retraites au niveau tant macro-économiques (Naji, cet ouvrage) qu’au niveau de la gestion de la main-d’œuvre dans des collectivités locales (Piron, cet ouvrage), interdépendances de la réforme du système bancaire et des politiques du logement social (Santilli, cet ouvrage).
15Enfin, l’approche par les circuits prend au sérieux la matérialité de l’action publique, et sa concrétisation dans des règles budgétaires, des logiciels, des systèmes comptables, des formulaires ; autant d’éléments infrastructurels qui pèsent sur les actions possibles, notamment quand il s’agit de les orienter différemment. Pour être transformé, un circuit nécessite souvent une pluralité d’interventions distribuées qu’un ou une enquêtrice doit pouvoir décrire. Nous rejoignons ainsi ici les conclusions d’auteurs qui se sont intéressés au changement graduel des politiques (Lindblom, 1959 ; Mahoney et Thelen, 2010 ; Pierson, 2000), en insérant dans ces analyses le poids de l’infrastructure de l’argent, laquelle n’est pas étudiée parmi les causes de l’incrémentalisme ou de la dépendance du chemin. Or, comme le montre le chapitre de Camille Rivière (cet ouvrage), l’infrastructure est susceptible de freiner, voire de mettre à l’arrêt le déploiement d’une politique. Sous cet angle la sociologie des circuits financiers participe des travaux sur la bureaucratie et l’importance de la paperasse (Gupta, 2012 ; Mesnel, 2017 ; Weller, 2018), tout en attirant l’attention sur une paperasse moins étudiée que celles qui organisent l’interaction des usagers au guichet (Siblot, 2006 ; Weller, 2000).
16Le troisième ensemble disciplinaire avec lequel la sociologie des circuits financiers entend dialoguer est l’économie institutionnaliste, notamment celle qui construit des analyses macro-économiques quelles qu’en soient les modalités. Ces travaux s’appuient sur les statistiques produites par les institutions de régulation ou les comptabilités nationales, lesquelles cherchent à estimer de façon agrégée de grands mouvements d’argent entre des agents sous différentes formes. Le cadre de la comptabilité nationale repose lui-même sur une représentation de l’économie comme un circuit (Vanoli, 2002). Ces représentations donnent à voir des circulations macro-économiques exprimées en unités monétaires qui lient les agents (ménages, entreprises, administrations publiques, etc.) entre eux. Elles mettent en scène leurs interdépendances comme la manière dont les grandes circulations économiques mises au jour impactent différents groupes, créant des inégalités. La sociologie des circuits financiers partage ce même type de préoccupation, et, à bien des égards, nous ambitionnons d’en faire le pendant pour la macro-économie de ce qu’a été la sociologie des marchés pour la micro-économie (Callon, 1998). La sociologie des circuits financiers entend en effet donner à voir le travail qui rend possible les circulations entre les agents dont les travaux macro-économiques cherchent à faire le bilan statistique, tout comme la sociologie des marchés entend documenter la construction par les acteurs des marchés réels. La sociologie des marchés financiers vise aussi à intégrer dans l’analyse la façon dont les savoirs macro-économiques font partie des réalités économiques qu’ils cherchent à décrire. Dans cette perspective, les représentations des économistes, que l’on parle des systèmes statistiques et des théories qui les accompagnent, sont autant de circuits stylisés que nous qualifions de « synthétiques » (Thyrard, cet ouvrage). Nous entendons prendre au sérieux ces représentations tout en documentant des circulations d’argent plus concrètes et situées qui organisent effectivement au quotidien la répartition de la valeur : les intérêts payés par certains agents à d’autres dans le cadre de contrats de prêt, les impôts payés, les subventions ou aides fiscales reçues, les primes et plus-values obtenues, etc. La vie économique est tissée de cette multitude de moments de transferts monétaires distribués, obéissant à des règles spécifiques et régis par des systèmes de relations particuliers. Le grand circuit synthétique est une image reconstituée censée cumuler les effets de la multitude des circuits concrets sur lesquels les acteurs agissent principalement pour déplacer l’argent. Dès lors, notre approche infrastructurelle est pensée comme complémentaire des travaux qui cherchent à capturer les mêmes phénomènes au travers d’efforts de quantification. C’est ainsi que, comme expliqué dans l’introduction, nous avons conçu ce projet général depuis un programme de recherche portant sur la financiarisation, un champ de recherche interdisciplinaire qui voit justement se croiser des travaux macro-économiques (par exemple Duménil et Levy [2001] ou Krippner [2005]) et des travaux sociologiques s’attachant à des dispositifs ou des lieux de pouvoir particuliers (Baud et Chiapello, 2015 ; Froud et al., 2006). Cette démarche rejoint les travaux menés en sociologie des statistiques et comptabilité dans la lignée des travaux d’Alain Desrosières qui interrogent les formats de connaissance du monde économique (Bruno, Jany-Catrice et Touchelay, 2016 ; Desrosières, 2008 ; Mennicken et Espeland, 2019).
Des contributions aux débats publics
17Nous concluerons en montrant comment notre ouvrage peut contribuer aux débats académiques et politiques contemporains sur des objets d’importance comme le financement de la transition écologique ou les monnaies numériques.
18Commençons par la question du financement de la transition écologique. Celle-ci, fait l’objet de débats sur au moins trois aspects dans le monde académique et politique. Premièrement, la détermination des besoins en termes de volume de financement (Pisani-Ferry et Mahfouz, 2023), deuxièmement sur les instruments susceptibles de la financer (van’t Klooster et van Tilburg, 2020 ; Dafermos et al., 2021), ou troisièmement sur la nécessité ou non de transformer le fonctionnement d’institutions financières comme les banques centrales pour rendre leur gouvernance plus démocratique (Monnet, 2021 ; Thiemann, 2022). Une approche en termes de circuits financiers peut apporter deux axes de réflexions supplémentaires aux débats évoqués.
19D’abord, notre approche peut permettre de déplacer le regard de la question du volume d’argent vers la question tout aussi importante des modalités de décaissement de l’argent nécessaire pour réaliser une transition écologique. En effet, comme des enquêtes récentes commencent déjà à le montrer, l’argent nécessaire pour financer de nouvelles infrastructures énergétiques est parfois déjà disponible du côté des institutions publiques, mais il peine à être décaissé sur des projets concrets car les autorités n’ont pas les infrastructures ni les compétences techniques nécessaires pour permettre la mise en circulation de l’argent vers les projets (Ducastel, Rivière et Ferlazzo, 2024).
20Deuxièmement, il convient également de penser la création de circuits financiers nouveaux ou la transformation de circuits existants (Rivière et Ducastel, cet ouvrage) à partir par exemple de nouvelles taxes, ou de réorientations de flux, soit pour financer la transition, soit pour rendre plus difficile le financement d’activités néfastes pour l’environnement. Les différents types d’argent embarqués dans une diversité d’infrastructures financières vont en pratique permettre de financer des projets vertueux pour la transition, ou non. Les contraintes de financement et de retours qui les accompagnent méritent aussi d’être examinées dans la mesure où elles pèsent sur les capacités des autorités à agir en faveur de la transition écologique (Chiapello, 2023 ; Ferlazzo, Ducastel et Rivière, 2023).
21La sociologie des circuits financiers peut aussi être une approche fructueuse pour aborder le phénomène des nouvelles monnaies numériques. Par ce vocable, nous pensons tout d’abord aux crypto-monnaies, que les protocoles de registres distribués (Blockchain) ont rendu possibles et dont Bitcoin est le modèle de départ qui a ensuite inspiré des initiatives toujours plus nombreuses, mais aussi à la monnaie électronique de banque centrale ou encore aux nouveaux systèmes de paiement qui s’appuient sur les téléphones et qui ont transformé les opérateurs de réseaux téléphoniques en intermédiaires financiers (Beauvisage, Danieli et Ducourant, 2023). Toutes ces transformations technologiques viennent, par-delà leurs différences, révolutionner les systèmes monétaires, de façon potentiellement aussi importante que la transformation qu’a représentée la naissance des monnaies modernes, à la fois détachées d’un substrat métallique et fondées sur des systèmes d’émission scripturaux garantis par une organisation hiérarchique des flux dominée par les banques centrales et, in fine, leurs États de référence.
22Notre conception de la monnaie comme produite par une infrastructure juridico-technique et logicielle qui organise la production des signes monétaires et leur circulation au travers de systèmes de paiement et de règlement permet d’aborder ces nouvelles monnaies avec le même appareillage conceptuel que les anciennes monnaies. Ce qui change est, au final, la nature de l’infrastructure et l’organisation du circuit. L’étude des nouvelles monnaies électroniques ou mobiles, comme d’ailleurs l’étude des monnaies alternatives ou complémentaires (Blanc, 2001, 2018), donne à voir les bricolages socio-techniques et les investissements de forme qui leur permettent d’être utilisées. Elle permet de revenir ensuite sur les institutions monétaires dominantes avec un regard neuf, et sans doute d’imaginer, comme commencent à le faire certains réformateurs, que l’on peut changer la monnaie pour changer le monde économique, et notamment faire face aux enjeux écologiques (Couppey-Soubeyran, Delandre et Sersiron, 2024).
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Auteurs
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Ève Chiapello
Centre d’Étude des Mouvements Sociaux, École des Hautes Études en Sciences Sociales, Paris
Directrice d’études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS, Paris), où elle occupe la chaire de « sociologie des transformations du capitalisme ». Après avoir développé des recherches sur la sociologie du management, de la comptabilité et des outils de gestion, son travail actuel porte sur la pénétration des politiques publiques par des outils « financiarisés », c’est-à-dire des instruments qui reposent conceptuellement et techniquement sur le corpus techno-scientifique de la finance moderne. Dernier ouvrage publié : Financializations of Development (Routledge, 2023, en coll. avec A. Engels et E. Gresse). Site : https://www.evechiapello.fr/.
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Alexandre Violle
Centre de sociologie de l’innovation, École des Mines de Paris
Directrice d’études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS, Paris), où elle occupe la chaire de « sociologie des transformations du capitalisme ». Après avoir développé des recherches sur la sociologie du management, de la comptabilité et des outils de gestion, son travail actuel porte sur la pénétration des politiques publiques par des outils « financiarisés », c’est-à-dire des instruments qui reposent conceptuellement et techniquement sur le corpus techno-scientifique de la finance moderne. Dernier ouvrage publié : Financializations of Development (Routledge, 2023, en coll. avec A. Engels et E. Gresse). Site : https://www.evechiapello.fr/.
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