Chapitre 10. D’un parti à l’autre. Inconstances politiques, reconversions partisanes et professionnalisation
p. 223-244
Texte intégral
1Lorsque le Front National réunit son congrès à Lille en mars 2018, c’est l’hypothétique changement de nom du parti qui fait les unes et manchettes des journaux. Pour autant, l’acronyme RN a déjà été utilisé dans son histoire, et d’autres processus méritent approfondissements : les instances du parti sont renouvelées et un certain nombre de nouveaux membres font leur entrée au Bureau Politique (BP), au Bureau Exécutif (BE) et au Comité Central (CC)1. Certains sont des transfuges politiques provenant d’espaces politiques a priori dissonants avec le FN.
2Ces conversions au Front National ne sont pas nouvelles dans l’histoire du parti. Elles constituent une de ses particularités (Beauvallet Willy et Michon Sébastien, 2019, p. 40). Plusieurs travaux sur l’éphémère groupe de députés « FN-RBM » qui entrent à l’Assemblée Nationale en 1986 (Birenbaum Guy, 1992, p. 103 ; Birenbaum Guy et François Bastien, 1996 ; Igounet Valérie, 2015, p. 174-185) montrent comment l’organisation s’emploie alors à recruter des « élites vitrines » venues notamment de la droite, phénomène qui se retrouve sur plusieurs listes pour les élections européennes dans les années 1980 et 1990. Les promotions partisanes des transfuges en 2018 ne sont ainsi pas significatives d’une restructuration contemporaine des logiques du recrutement des dirigeant·es frontistes.
3Pour autant, ces trajectoires d’inconstances politiques (Gaïti Brigitte, 2001) questionnent. D’abord, ces recrutements interrogent la publicisation d’un engagement au FN-RN, dit stigmatisé (Boumaza Magali, 2002) et relativement coûteux selon les espaces professionnels, sociaux et politiques d’origine des cadres FN. Ensuite, les profils de ces transfuges méritent attention : comme le montrent des travaux sur de récentes migrations partisanes à La République en Marche (LREM) (Lefebvre Rémi, 2019), certaines propriétés sociales et caractéristiques des carrières politiques sont à prendre en considération pour expliquer les mobilités inter-partisanes. Plus largement, l’étude des trajectoires de ces transfuges questionnent sur la légitimation du FN-RN en cela qu’il devient pour certain·es professionnel·es de la politique, réputés compétent·es, un espace des pensables puis des possibles en politique professionnelle.
4En corolaire, une mise à distance, même provisoire, des prises de position des transfuges s’impose, puisqu’on sait bien comment les discours des professionnel·es de la politique ne se comprennent qu’à condition d’avoir resitué leurs positions occupées (Bourdieu Pierre, 2001) et comment l’itinéraire « idéologique » des converti·es doit être étudié dans un ensemble d’autres itinéraires (Kestel Laurent, 2012, p. 17). Une approche par les auto-positionnements politiques (Lehingue Patrick, 2003) des transfuges n’apparaît ici alors guère centrale dans la résolution du problème : s’affirmant tantôt « ni de droite ni de gauche », tantôt « de droite » voire comme « les nouveaux marxistes2 », ces positionnements reflètent mal les réalités de leurs socialisation politiques et sont souvent (re)construits à des fins de communication politique et d’identités stratégiques (Collovald Annie, 1988).
5Comment alors comprendre ces conversions à l’extrême-droite ? Entendues, ici, comme un processus qui « ne procède [pas] d’une soudaine prise de conscience » (Kestel Laurent, 2012, p. 16), il conviendra de penser les conversions comme « [des] transformations qui peuvent supposer la formation d’habitus […] nouveaux sans cesser de porter les marques de la culture traditionnelle » (Suaud Charles, 1982, p. 72). On se propose donc de les interroger à l’aune des dispositions sociales et politiques des enquêtés. Ces dispositions qui s’activent « en contexte » dans les trajectoires étudiées raisonnent avec un ordre partisan patrimonial (Dahani Safia, 2022) dans lequel on retrouve une filière présidentielle du recrutement politique qui permet de comprendre la structure des carrières des dirigeant·es et celles des transfuges. Ces éléments expliquent relationnellement leurs modes d’entrée dans le parti, leurs carrières souvent inversées et certaines conditions de leur maintien dans l’organisation à certaines positions méritant certaines rétributions (Gaxie Daniel 1977 et 2005). Plus largement, comprendre ces conversions c’est saisir une légitimation partisane en train de se faire, tant les recrutements des inconstants apparaissent ciblés. Ils sont socialement et politiquement situés et participent à la professionnalisation de l’organisation.
6En filigrane, ce chapitre interroge aussi la catégorie de « transfuge » qui peut rapidement devenir inopérante dès lors qu’on ne procède pas à son dévoilement sociologique, en cela qu’elle réifie une catégorie d’enquêté·es aux trajectoires hétérogènes. Ce ne sont ainsi pas les mêmes transfuges qui sont recruté·es dans les mêmes espaces partisans et qui ont vocation à occuper les mêmes positions. Pour rendre compte des logiques qui participent au recrutement de transfuges dans les groupes dirigeant·es du FN-RN, je mobiliserai les données d’une enquête aux méthodes combinées réalisée dans des terrains partisans multi-situés.
7Un premier temps du chapitre est consacré à l’étude de la position relative des transfuges au sein de l’organisation : minoritaires, leurs recrutements se comprennent une fois restituée la structure de la file d’attente du FN-RN et la sociographie plus générale des dirigeant·es. Un second temps du chapitre prolonge l’analyse par celle des profils spécifiques des inconstant·es en encastrant l’étude de leurs carrières partisanes à celle des logiques sociales, politiques et patrimoniales de leurs recrutements.
Des inconstant·es minoritaires
Tropisme d’extrême-droite et population instable
8Les dirigeants du FN-RN occupent des positions dans différentes instances partisanes précédemment citées, et on les repère notamment au Bureau Politique ou au Bureau Exécutif. Ces deux instances « exécutives », représentent pour la première « sans doute le véritable lieu du pouvoir frontiste » (Ivaldi Gilles, 2005, p. 30, Birenbaum Guy, 1992, p. 208, Dézé Alexandre, 2016, p. 50) et, pour la seconde, une instance censée « délibérer et discuter des orientations générales du FN » selon les statuts. Les discussions en BP sont assez larges selon Françoise, permanente du FN3 : « [On] parle des campagnes, des axes de réflexion, de la nomination des responsables départementaux, des évolutions en investiture pour les têtes de listes aux régionales. […] [Le BP] valide les axes de campagne ».
9On peut certes douter de la délégation effective d’autorité politique dans cette instance de manière égale pour tous les membres du BP4. Pour autant, sa prise en compte, comme groupe dirigeant relativement élargi, permet d’examiner les carrières d’un plus grand nombre de dirigeant·es appelé·es, ne serait-ce que symboliquement, à être certifié·es par l’organisation. Un premier aperçu des effectifs, selon les années, et de la répartition genrée du BP donne déjà une idée de la structuration globale de ce groupe et de la place des transfuges en son sein (figure 1). Entre 2011 et 2020, sous la présidence de Marine Le Pen, le Bureau Politique comprend entre 46 et 44 membres, représentant 82 dirigeant·es. Ces BP ne sont jamais paritaires. Les femmes sont toutefois mieux représentées dans ces bureaux en comparaison de ceux d’avant les années 20005. A ce titre, on peut noter qu’on compte uniquement trois femmes qu’on peut classer parmi les transfuges sur cette période.
Graphique 1. Effectifs et répartition genrée des membres du BP.

Sources : décompte personnel.
10Au BP, les transfuges sont minoritaires (tableau 1 ci-dessous). Ils augmentent toutefois en tendance en 2018 où ils représentent un quart des effectifs. La très grande majorité des cadres présents au BP ont bien été uniquement membres du Front National. L’immense majorité des dirigeants du FN n’ont ainsi connu que ce parti même si certains l’ont quitté durant quelques années à la fin des années 1990, pour rejoindre le Mouvement National Républicain (MNR), transitoirement dissident du FN. Ces derniers (Bruno Bilde, Steeve Briois, Nicolas Bay, Philippe Olivier) occupent, durant les premiers mandats de Marine Le Pen, des positions de premier plan au FN (vice-président, secrétaire général) : ils sont députés, députés européens, maires. Quelques autres dirigeants sont passés par d’autres groupes d’extrême-droite (Action Française, Bloc Identitaire ou Parti des Forces Nouvelles) peu dissonantes avec des appartenances au FN dans le cadre de carrières ascendantes ou de trajectoires de reclassement dans le champ politique. On ne les considèrera donc pas ici comme des transfuges. Rappelons que le FN est aujourd’hui le seul parti d’extrême-droite en France à pouvoir proposer à ses militant·es et à ses dirigeant·es des postes électifs et notamment ceux permettant d’exercer une activité politique rémunérée à temps plein. Ce sont donc bien que des ancrages à l’extrême-droite qui prédisposent à occuper des positions dominantes dans l’appareil central du FN. Les autres trajectoires de déplacement apparaissent alors plutôt marginales, même si le BP s’ouvre en 2018.
Tableau 1. Appartenances partisanes précédant le FN des membres des BP (2011-2018).
BP | 2011 | 2014 | 2018 |
FN | 33 | 35 | 26 |
FN/MNR | 3 | 3 | 5 |
ED | 0 | 2 | 2 |
Transfuges | 8 | 4 | 8 |
– Dont « GAUCHE » | 1 | 2 | 0 |
– Dont « GAUCHE puis CENTRE » | 0 | 0 | 2 |
— Dont « CENTRE » | 1 | 1 | 0 |
— Dont « CENTRE puis DROITE » | 0 | 0 | 1 |
— Dont « DROITE » | 5 | 1 | 5 |
— Dont « VERTS » | 1 | 0 | 0 |
Donnée manquante | 0 | 0 | 2 |
Total BP | 44 | 44 | 43 |
Sources : décompte personnel.
11Cette « ouverture » doit être resituée en contexte : les BP représentent une population instable sous la présidence de Marine Le Pen. Entre 2011 et 2018, les BP sont officiellement renouvelés à trois reprises. Ils le sont toutefois de manière inégale : 47,7 % des membres du BP 2011 sont de nouveaux entrants, contre 18,2 % en 2014 et 58,1 % en 2018. En 2011, ce sont des proches de la présidente fraichement élue qui y sont intégrés. En 2018, à la suite du départ de certain·es cadres mais surtout de volontés affichées de « renouvellement partisan », les non-renouvelé·es au BP n’ont pas, dans leur majorité, quitté le FN et y occupent toujours certaines positions. Aussi en 2011, on compte vingt et un nouveaux entrants (dont cinq transfuges), huit en 2014 dont une transfuge et vingt-cinq en 2018 dont sept transfuges. Les transfuges représentent une part importante des nouveaux·elles entrant·es dans les BP, contrairement au Bureau Exécutif dans lequel ils sont peu représentés6. Ces transfuges sont-iels pour autant une population dont les exit sont nombreux ? Parmi ceux repéré·es en 2011, ils et elles sont cinq à ne pas être nommé·es de nouveau au BP en 2014, dont trois départs et deux qui restent dans l’organisation (mais un quittera le FN en mars 2018). Parmi celleux repéré·es en 2014, iels sont trois à ne pas être présents dans le BP 2018. Sur les trois, deux ont quitté le FN. Au total, sur les seize transfuges présents dans les bureaux politiques étudiés, dix sont encore membres du FN (dont six du BP 2018, deux de ces derniers ayant été exclus de la commission nationale d’investiture en juillet 2020). Les six autres ont quitté le parti ou en ont été exclu·es. En comparant avec les maintiens et exit de l’ensemble des autres membres du BP (N=64), on en compte huit ayant quitté le FN (soit parce qu’ils en ont été exclus comme Jean Marie Le Pen, soit à la suite d’un décès comme celui d’Edouard Ferrand, eurodéputé de 2014 à 2017). Les départs des transfuges apparaissent alors proportionnellement plus nombreux que ceux de l’ensemble des membres du FN sur la période.
De la droite à l’extrême-droite
12Population minoritaire, population plus instable… les parcours transfuges sont également politiquement situés. D’abord, on note l’absence d’appartenances passées à l’extrême-gauche. Les ancien·nes membres de formations « de gauche » indiquent aussi souvent des appartenances au Mouvement Républicain et Citoyen (MRC), dirigé par Jean-Pierre Chevènement. Ensuite, les données attestent d’une prépondérance, parmi les transfuges des anciens militants ou cadres locaux venus de la droite, plutôt du Rassemblement Pour la République (RPR) et de l’Union pour un Mouvement Populaire (UMP). Les recrutements des transfuges sont ainsi marqués par un fort tropisme droitier, que l’on retrouve dans certains électorats (Mayer Nonna, 2007 ; Marchand-Lagier Christèle, 2015). Mais les logiques du recrutement dans les BP ne recoupent pas systématiquement celles dans d’autres espaces du FN-RN. On retrouve ainsi certains transfuges, très minoritaires, venus de la gauche voire de l’extrême-gauche dans d’autres espaces partisans. Ces déplacements qui peuvent surprendre se comprennent une fois restituées les carrières politiques et partisanes de ces enquêté·es particuliers : l’entrée en politique professionnelle au FN-RN se fait alors par étapes et les conversions de gauche à l’extrême-droite ne procèdent pas de « prises de conscience » instantanées.
13Les cas de deux transfuges éloignés de politisations à droite ou à l’extrême droite peuvent le montrer. D’abord, le cas d’Emmanuel, né en 19717, adhérent du FN de 2010 à 2011 et membre du Bureau Politique montre un déplacement progressif vers le FN. Ce militant pendant de nombreuses années d’un parti qu’on peut situer à gauche de l’échiquier politique, en vient au FN dans le cadre de ses activités militantes. Chef d’entreprise devenu aujourd’hui auto-entrepreneur, le père de l’enquêté est décorateur. Il est d’abord politisé à gauche, principalement par sa famille, notamment par ses pères avec qui il se rend à des conférences ou réunions politiques. Emmanuel milite par la suite dans des groupes en marge du champ politique, hors des partis politiques mais rejoint son parti d’origine à sa création, participe à son développement et co-produit une revue politique. Il est amené à intervenir en tant que conférencier à la demande de plusieurs organisations. C’est d’ailleurs via des invitations qu’il entretiendra progressivement des sociabilités avec des intellectuels ou militant.es venus d’autres bords politiques, et notamment de l’extrême-droite. Il arrête d’ailleurs durant quelques années ses activités politiques et militantes en dehors des conférences, se disant « déçu » de son organisation d’origine. Lorsque son premier parti d’appartenance subi une modification institutionnelle, il est tout de même invité (bien que faisant partie d’une tendance minoritaire) à participer aux groupes qui discutent des modalités de la « refondation ». Il s’en désengage définitivement après ce dernier « sursaut » de militantisme à gauche. Ses activités de conférencier l’amènent à côtoyer des intellectuels de la Nouvelle Droite ainsi que des militant·es identitaires qu’il décrit rétrospectivement comme des « amateurs qui ne se rendent pas compte des effets qu’ils pourraient effectivement avoir ». C’est à la suite d’une conférence avec ces derniers qu’il rencontre un membre influent du FN qui lui propose de rencontrer Marine Le Pen qui sera sa principale interlocutrice dans l’organisation durant sa courte carrière (moins d’un an). Il est alors déjà éloigné (et marginalisé) dans son organisation partisane d’origine : la revue qu’il co-dirige n’est pas légitime dans son « camp » et ses relations avec l’extrême-droite posent question. La conversion progressive d’Emmanuel procède ainsi par étapes. D’abord militant à gauche progressivement déclassé dans son premier parti d’adoption, c’est sur le temps long (plus de dix ans) qu’il se socialise progressivement aux idées et pratiques d’extrême-droite via des activités de production idéologique.
14Ensuite, l’analyse des modalités d’ascension partisane de Sasha, anciennement militant PCF, et aujourd’hui permanent du FN permet de comprendre une conversion progressive, liée à ses expériences sociales. Il s’agit ici aussi d’un déplacement par étapes, qui s’explique par des disponibilités biographiques et des événements qui participent d’une restructuration de la vision du monde de l’enquêté.
15Né en 1987, Sasha n’a pas fait d’études supérieures. Il réside dans une petite commune (environ 30 000 habitant·es) dans la région parisienne. Il est conseiller municipal depuis 2014. En parallèle, il travaille au « Carré » à temps plein depuis décembre 2014 avec sa compagne. En 2017, il est secrétaire départemental dans le centre de la France. Ses deux parents sont immigrés de pays européens, son père, ouvrier est décédé tandis que sa mère, femme de ménage, est à la retraite. Sasha est un ancien militant du parti communiste, tout comme son père. D’abord politisé par ce dernier, ancien élu dans son pays natal, il s’encarte par la suite au PCF pendant deux ans, bien qu’il dise ne pas avoir été un militant très actif. Il participe à des tractages, à quelques réunions ainsi qu’à des manifestations qu’il organise dans son lycée. Rencontré en 2016, Sasha souligne en entretien les souvenirs de ses activités militantes au PCF :
Depuis que je suis gamin on a toujours énormément parlé de politique à la maison et puis après dès 12/13 ans j’avais des idées d’extrême gauche puis après j’ai participé à des manifestations à l’époque pour la défense des sans-papiers ce genre de choses. […] Voilà et puis après c’était marrant de participer à toutes ces manifestations ensuite y’avait eu aussi évidemment 2002 pour la petite histoire j’avais organisé les manifestations dans mon lycée Anti-Le Pen [rires] j’étais en seconde (entretien du 10/04/16).
16Après l’obtention de son baccalauréat, il étudie un an en école de gendarmerie ainsi qu’une année « sur le terrain » avant de quitter son poste. Ces deux ans l’éloignent en partie de la politique, en raison du « devoir de réserve » : « On n’avait pas le droit d’être politisé. On n’avait pas le droit d’avoir une appartenance politique ». Il occupe ensuite des postes de vendeur (sur les marchés, dans un supermarché) et devient propriétaire d’une boutique de vêtements en contractant un prêt, boutique qu’il loue aujourd’hui. Il explique sa prise de distance avec la gauche par ses expériences sociales, dans son lycée en « ZEP » mais aussi dans sa ville :
Euh le basculement c’est en me confrontant… j’ai remarqué que j’avais enfin que en réalité si t’es vraiment humaniste aujourd’hui tu peux pas supporter de voir que c’est la loi du plus fort qui règne dans les quartiers. […] Euh… après voilà j’étais dans une utopie y’a un monde sans frontières on est tous frères et je pense que l’électrochoc il se fait aussi parce que moi j’étais dans un dans un lycée ZEP et euh à partir du moment quand j’étais d’extrême gauche [(rires en regardant le magnétophone) : tu peux cacher le – tu veux que je le cache ? – non non du tout (rires)] quand j’étais d’extrême-gauche par exemple quand un mec me disait « oui bah j’ai volé le sac d’une vieille » ou ce genre de choses, des mecs avec qui je pouvais trainer et tout, mon premier réflexe c’était de dire « mais non t’es con quand tu dis ça quand tu fais ça tu donnes raison aux fachos ça fait monter le Front National ». Et à partir d’un moment t’arrives à te dire ce qu’ils disent est peut-être juste parce que ce que je vois est conforme avec leurs discours mais ça met du temps à le comprendre. Et après y’a tout un travail de… enfin comme toi j’ai été dans je suis issu d’une famille de gauche et tout. (entretien du 10/04/16)
17Sasha produit par-là de nouvelles analyses, rétrospectives, sur des expériences sociales, notamment dans le cadre scolaire, qui, selon lui, donnent raison à son engagement au FN. Il se saisit de ces expériences sur le mode du « dévoilement » : renoncer à une forme d’utopie de gauche, justifier la « montée » du Front National. Il évoque aussi une prise de conscience soudaine, par un « basculement ». Mais l’étude de sa trajectoire politique et militante, en contexte biographique particulier montre qu’il n’en est rien, et que ce que l’enquêté vit comme un changement brutal dans sa vision du monde procède ici encore par étapes, et par un rapprochement progressif avec l’extrême-droite. D’abord, le décès de son père, joue un rôle aussi décisif que difficile à appréhender sociologiquement. On peut toutefois le considérer comme une rupture biographique qui peut expliquer un réagencement relatif de sa vision du monde. Il s’encarte au FN après cet événement, ayant arrêté de militer à gauche et disant avoir ainsi compris que « gagner de l’argent ne suffisait pas [dans la vie] ». En dissonance avec son frère8, qu’il dit « avoir fait devenir de gauche », son intégration progressive au Front se fait toutefois avec l’accord de sa compagne qui, elle aussi, milite et travaille au Front National. Il s’intéresse aussi à l’extrême-droite par le biais des écrits d’Alain Soral : « j’étais assez soralien à l’époque aussi alors que maintenant plus du tout et puis voilà comme il était au Front c’est pour ça aussi ». Enfin, Sasha vote d’abord pour le Front National avant de s’y engager comme militant, alors séduit par la communication politique du parti :
Safia : c’est quand la première élection où t’as mis le bulletin si tu te souviens ?
Sasha : Euh bizarrement c’est en 2007 quand le Front était à la rue totale avec une affiche avec une fille typée d’origine maghrébine. Je sais qu’il y en a plein au Front qui l’aiment pas [rires] cette affiche [rires] et je me disais bon bah oui bah voilà faut arrêter avec les préjugés. (entretien du 10/04/16)
18Ici, on voit bien comment ses dispositions politiques de gauche se redéployent dans des contenus d’extrême-droite qui se présentent comme « marxistes » et qui voient des ambivalences dans « l’assimilation » (Alain Soral), pouvant toucher un jeune militant un temps séduit par « une utopie d’un monde sans frontières ». Pour autant, cette conversion dans les idées s’accompagne d’autres restructurations. D’une part, sa trajectoire professionnelle se stabilise relativement : il devient propriétaire d’un commerce, et passe d’un statut de salarié à indépendant avant de tirer une rente de la location du local commercial. D’autre part, sa trajectoire conjugale appuie et accompagne cette conversion à l’extrême-droite. Enfin, tout cela se comprend dans un contexte particulier de drame familial, durant lequel le père, principal agent de socialisation politique dans la famille, décède. Les cas d’Emmanuel et de Sasha relativisent ici sans doute le rôle de l’idéologie dans la compréhension des carrières des transfuges politiques. Ils nous invitent à saisir différentes trajectoires, des contextes d’activation de certaines dispositions mais surtout des déplacements très progressifs. Il s’agit alors de toujours lier les prises de positions aux positions et les conversions aux transformations progressives des habitus (Suaud Charles, 1978).
L’accélération des promotions partisanes
19Si les transfuges sont minoritaires et principalement venus de la droite, les deux cas « limite » d’ex-militants de gauche et d’extrême-gauche attestent toutefois d’ascensions partisanes rapides. Le traitement de la prosopographie démontre qu’il ne s’agit pas de cas isolés sur ce point (tableau 2). L’étude du temps passé dans l’organisation avant la première nomination en Bureau Politique montre ainsi qu’il faut, en moyenne, deux fois moins de temps à un transfuge pour intégrer le Bureau Politique que pour un dirigeant made in FN. Si les carrières de la très grande majorité des dirigeant·es sont alors tributaires de l’organisation (Gaxie Daniel 2003, p.79) et doivent « tout au parti » (Offerlé Michel, 2012 [1987], p.47), les trajectoires des inconstant·es ne procèdent pas systématiquement des mêmes logiques.
Tableau 2. Moyenne du temps passé dans l’organisation avant l’entrée au BP.
Hors transfuges | Transfuges | |
| BP 2011 | 24,8 | 14,1 |
| BP 2014 | 24,25 | 12,8 |
| BP 2018 | 20,1 | 6,5 |
Sources : décompte personnel.
20D’ailleurs, lorsqu’on regarde plus précisément du côté des dates d’adhésion déclarées, la tendance à l’accélération des promotions partisanes pour les dirigeant·es venus de l’extrême-droite (10 cadres ont adhéré depuis moins de dix ans, contre 2 en 2011 et 4 en 2014) se trouve décuplée pour les transfuges. Ainsi, si en 2011, quatre transfuges sont en fait des militant·es de longue date venant de la droite (au moins vingt ans passés dans l’organisation), en 2018 iels sont sept à avoir adhéré au FN moins de cinq ans avant leur accès au BP dont deux depuis moins de trois ans et deux depuis moins d’un an. Reprenons le cas de Sasha précédemment évoqué, qui atteste également de cette accélération parmi le corps des permanent·es. Encarté au FN depuis 2012, il devient permanent en 2014 ainsi que conseiller municipal. Il se présente aux élections départementales (avec sa compagne comme binôme) en 2015 mais échoue à l’élection. Responsable de canton en région parisienne, il devient par la suite secrétaire départemental d’un département du centre de la France. En tout, il lui aura fallu deux ans pour exercer le métier d’auxiliaire politique à temps plein, et environ quatre années pour être autorisé à construire une légitimité locale, en accédant à la direction d’une fédération, ce poste lui permettant de pouvoir être également investi à toutes les élections qui se succèdent (législatives, municipales, régionales).
21Mais la catégorie « transfuge » telle qu’elle a pu être construite à des fins de traitement prosopographique, ne doit pas faire oublier que leurs trajectoires ne peuvent pas toutes être analysées de la même manière. D’une part, certains transfuges ont intégré l’organisation depuis autant de temps que des cadres dont on ne peut situer d’appartenance partisane précédant le FN. C’est par exemple le cas de Jean-Michel Dubois, ingénieur et chef d’entreprise, ancien membre du RPR mais membre du BP du FN depuis 1994 et ayant adhéré à l’organisation en 1984. Il a certes occupé de petites responsabilités dans un parti de droite avant de s’encarter au Front National mais il fait partie de l’organisation depuis au moins vingt-sept ans sur la période étudiée. Son accession au BP en 1994 apparait ici liée à une promotion partisane interne, à la suite d’un investissement sur un temps relativement long (et de sa proximité avec Jean Marie Le Pen). Le cas de Pascal Erre pose également question. Ce commissaire à la concurrence et à la répression des fraudes, titulaire d’un Bac +3 en droit est d’abord passé par le RPR. Il est membre du BP en 2011 mais surtout adhérent du FN depuis 1986. Leurs profils n’ont que peu à voir avec ceux de transfuges plus récent·es, dont l’accès au BP intervient seulement deux ou trois années de présence dans le parti et qui, distinctif·ves sous certains aspects, intègrent le FN « par le haut ». D’autre part, la catégorie rend peu compte des engagements et des positions effectivement occupées par les transfuges avant leur entrée au FN. Peut-on ainsi considérer que l’avocat médiatique Gilbert Collard et l’assistant parlementaire Kevin Pfeffer ont eu le même ancrage « à gauche » du champ politique ? Quand le premier a participé à certaines activités de la SFIO puis du PS durant de nombreuses années et que le second indique avoir « participé » à la campagne de Ségolène Royal en 2007 ? Comment également rendre compte du parcours au MRC pour un Florian Philippot qui semble s’y être faiblement engagé et d’autres qui auraient participé aux instances de direction de ce parti ?
22Ces précisions rappelées, l’étude des logiques du recrutement des dirigeant.es du FN-RN atteste bien ici d’inconstances minoritaires et circonstanciées. La très large majorité des carrières des cadres de l’organisation procède d’une légitimité partisane, construite sur le temps long d’un engagement militant à l’extrême-droite. En contraste, les transfuges représentent une population minoritaire, intégrée durant les phases de renouvellement partisan, principalement issue de la droite du champ politique et suivant des carrières plus rapides que les autres dans l’organisation. Ces constats généraux sur les membres des BP nous poussent à examiner de manière plus précise leurs parcours pour comprendre ce qui les distingue.
La rencontre entre des propriétés distinctives et une filière présidentielle du recrutement
23Pour comprendre les ascensions partisanes accélérées de certains transfuges durant les deux premiers mandats de Marine Le Pen à la tête du Front National, il convient d’analyser de manière croisée les propriétés spécifiques de ces enquêté·s et la rencontre entre ces dernières et une filière du recrutement spécifique, d’accès direct au centre de l’organisation, via des patronages particuliers.
Une structure personnelle du capital politique
24Les transfuges recruté·es au Bureau Politique ont pour une partie importante d’entre elles et eux des propriétés qui les distinguent de leurs homologues frontistes. Ces propriétés attestent de la reproduction d’une forme de sélection sociale à l’entrée aux instances de direction du parti, relativement peu surprenantes lorsqu’on les compare avec les logiques du recrutement plus générales dans le champ politique (Gaxie Daniel, 1980 ; Bolaert Julien, Michon Sébastien et Ollion Etienne, 2017). Cette sélection se remarque d’emblée parmi l’ensemble des dirigeant.es de l’organisation, comme l’indique le tableau 3. Les membres des BP appartiennent très majoritairement à des fractions économiques des classes supérieures. On ne compte qu’un seul ex-ouvrier, et un seul agriculteur exploitant. Les cadres et professions intellectuelles supérieures sont surreprésenté·es, en particulier celles et ceux issu·es du secteur privé. La catégorie cadres de la fonction publique révèle une large part de collaborateurs politiques, dont on connait l’importance dans la professionnalisation de ces métiers (Lehingue Patrick, 2019). Les chefs d’entreprise repérés entre 2011 et 2018 sont majoritairement des transfuges, et ces derniers sont également bien représentés parmi les « purs professionnels » ayant exercé durant la majorité de leurs trajectoires des postes d’auxiliaires politiques.
Tableau 3. CSP des membres du BP 2011-2020.
| Catégories Socio Professionnelles | Hors Transfuges | Transfuges |
| Agriculteurs exploitants | 1 | 0 |
| Artisans, commerçants, chef d’entreprise | 12 | 5 |
| — Dont Commerçants | 3 | 0 |
| — Dont Chefs d’entreprise | 9 | 0 |
| Cadres et professions intellectuelles supérieures | 41 | 8 |
| — Dont Professions libérales | 5 | 2 |
| — Dont Cadres de la fonction publique | 11 | 4 |
| — Dont Professeurs et professions scientifiques | 5 | 1 |
| — Dont Professions de l’information et du spectacle | 3 | 1 |
| — Dont cadres d’entreprise | 17 | 0 |
| Professions intermédiaires | 4 | 3 |
| Employés | 5 | 0 |
| Ouvriers | 0 | 0 |
Sources : décompte personnel.
25À côté de ces positions professionnelles et consonantes avec le reste de la population étudiée, les transfuges sont aussi et surtout doublement distinctif·ves. D’abord au regard des titres scolaires importants et parfois prestigieux qu’ils détiennent, qui restent rares au Front National. Ensuite relativement à leurs expériences en politique professionnelle qui précèdent leur période de conversion.
26D’abord, concernant les titres scolaires, la majorité des membres des BP issu·es de l’organisation sont détenteurs a minima d’un DESS (Bac+4) et ont très largement étudié à l’université. Les transfuges, quant à eux, sont plus nombreux·ses à détenir des titres scolaires plus importants (Bac+5, doctorats, doubles diplômes) et surtout plus prestigieux. Les principaux dirigeant·es issu·es des écoles dites du pouvoir (HEC, ENA, ESSEC) sont des transfuges.
27Ensuite, les transfuges peuvent aussi faire valoir sur le marché des postes politiques au sein du FN des compétences techniques et spécifiques en politique, qui procèdent de leurs expériences fréquentes et de relative longue durée dans d’autres organisations. Ils et elles ont été élu·es, permanent·es, conseiller·es politiques, collaborateur·rices parlementaires, principalement à droite. Ces deux éléments cumulés (le capital scolaire et les expériences accumulées dans le champ politique avant l’entrée au FN) participent de leur prestige. Lorsqu’ils font leur entrée au parti, la structure de leur capital politique est alors bien plus personnelle que celle de leurs homologues frontistes. Quelques cas exemplaires illustrent ce poids de la socialisation à la politique professionnelle dans les logiques du recrutement des transfuges de premier plan. Jérôme Rivière, avocat, a par exemple été élu à plusieurs reprises député du centre puis de la droite avant d’adhérer au FN en 2016, d’entrer au Bureau Politique en 2018 et d’être élu eurodéputé sous l’étiquette du RN en 2019. Franck Allisio, né en 1980, adhère quant à lui au FN en 2015. Détenteur d’un master II en science politique, ancien militant UMP, ex-collaborateur politique dans un ministère, il devient conseiller régional l’année de son adhésion, entre au Bureau Politique en 2018 au Congrès de Lille. Il occupe dans le même temps la fonction de coordinateur des Forums du RN. Autre cas remarquable, Laurent Jacobelli, ancien secrétaire adjoint de Debout la France (DLF), ancien porte-parole de Nicolas Dupont-Aignan durant la campagne pour l’élection présidentielle de 2017, entre au FN peu avant le congrès de Lille. Outre son expérience en politique, L. Jacobelli est aussi diplômé d’une école de commerce et a occupé des emplois de cadres dans le secteur de la communication et des médias, notamment dans l’audiovisuel public. Il intègre directement la direction de la communication du FN en 2018 et fait son entrée au BP cette même année.
28Enfin, le cas de Cyril, ancien membre de l’UMP et engagé de longue date en politique est un cas typique du transfuge venu de la droite, entré au RN tout en étant rompu à l’exercice du métier politique. Ce dirigeant du FN, se décrivant comme « conseiller en communication » (il a dirigé une entreprise de conseil en communication pendant quelques années, avec des clients professionnels de la politique), est né en 1974 d’un père marchand de meubles et d’une mère fonctionnaire de justice9. Il décrit sa famille comme « de droite et pas politisée ». Sur son père, il indique « je pense que mon père a dû être adhérent vaguement à l’époque du RPR. Il était chiraquien mais pas comme militant ». Cyril a longtemps milité à droite et se dit « attaché à des valeurs de droite comme l’autorité, le travail, la responsabilité ». Il a pris sa carte au Parti Républicain, à Démocratie Libérale puis à l’UMP, confirmant ici que le déplacement jusqu’au FN se fait en plusieurs étapes dans le cadre d’une socialisation politique à droite. Sur ce point, ajoutons rapidement que la catégorie « à droite » est également insuffisante pour comprendre son déplacement du point de vue des idées jusqu’au FN. Durant l’entretien, il explique avoir déjà voté pour Philippe De Villiers, avoir voté contre le traité de Maastricht (c’était son premier vote) et avoir des positions spécifiques notamment sur la construction européenne qui le distingue d’autres membres de partis de droite.
29Politisé tôt durant son adolescence il se décrit comme « l’oiseau rare. J’étais le mec de droite [de son lycée]. J’étais le mec qui parlait de politique tout le temps ». Dans ce pôle du champ politique il a à la fois occupé des postes d’élus et de collaborateur politique. Il évoque son parcours en ces termes :
Oui donc moi j’ai commencé à l’UMP j’étais secrétaire national en charge de la culture euh je euh. J’étais euh membre du BP et j’ai été membre de partis politiques traditionnels enfin du parti républicain qui est devenu l’UMP depuis mes quinze ans. Donc de quinze à quarante. Pendant vingt cinq ans. Euh j’ai été élu local, j’ai été maire adjoint de ma ville natale qui est [Ville] pendant treize ans […] j’ai été assistant parlementaire, chef de cabinet de [Ministre d’un gouvernement de droite] en fait j’ai toujours à la fois travaillé dans le monde politique, en tant que salarié euh et puis d’un autre côté j’ai milité j’ai été élu, et cætera. Donc voilà. (entretien du 14/06/16)
30Cyril est un « pur professionnel de la politique » ayant occupé, durant la très large majorité de sa trajectoire professionnelle, des postes d’auxiliaire politique et d’élu. C’est à la suite de ses études de science politique réalisées dans une école privée que l’enquêté entre dans les métiers de la politique. D’abord assistant d’une eurodéputée, il postule ensuite pour un poste de chef de cabinet dans une mairie. Ces premières expériences consolident des compétences techniques particulières :
[J’ai appris les] rouages de la collectivité locale, je veux dire ça m’a été utile tout le temps après quand j’ai été élu. J’ai vu des collègues galérer bah parce qu’ils passent de médecin à médecin et maire adjoint donc faut s’adapter, faut lire un budget et cætera moi je savais déjà comment fonctionnait une collectivité territoriale. (entretien du 14/06/16)
31Cyril deviendra ensuite adjoint en mairie, conseiller ministériel et membre d’instances de direction de son parti de droite d’origine. Lorsqu’il intègre le FN, ses expériences professionnelles cumulées durant l’intégralité de sa trajectoire post études supérieures sont une ressource rare au sein du parti.
Accès directs au centre et patronages présidentiels
32Les transfuges sont ainsi mieux doté·es que d’autres dirigeant·es du FN-RN en capital culturel institutionnalisé et en capital politique. Ils accèdent au FN par des accès directs au « centre », et ne suivent pas de carrière ascendante du local au national. Ils et elles entrent plutôt par la grande porte de l’organisation : les instances dirigeantes, le cabinet de la présidente, la direction de fédérations importantes tout en occupant très rapidement des postes d’élu·es locaux·ales (dans les conseils régionaux). Ces carrières inversées doivent pour partie à la structure personnelle de leur capital politique mais à cette condition s’en ajoute une nouvelle relative à l’ordre partisan particulier qu’ils et elles intègrent. Le FN-RN est une organisation dite centralisée, mais aussi et surtout patrimoniale pour reprendre les idéaux-types wébériens (Dahani Safia, 2022) dans lequel la présidence est la principale autorité de délégation du capital politique de l’organisation et donc de consécration des cadres, en leur autorisant l’accès aux instances de direction ou à des postes de permanents. Leurs carrières inversées sont alors aussi tributaires de patronages particuliers.
33La comparaison des modalités d’intégration du BP en constitue une première illustration. Pour intégrer le BP, la règle de droit interne du FN stipule que le ou la dirigeant·e doit être membre du Comité Central. Les membres du CC représentent 100 membres élu·es au suffrage direct des adhérent·es durant les congrès et 20 membres nommé·es par la présidence qui s’ajoute au contingent des élu·es. C’est d’ailleurs ce Comité Central qui valide (dans la forme) la composition du BP sur proposition de la présidence. Les membres élu·es et leur classement dans ce « Parlement » donne alors à voir leur « popularité » en interne et permet ainsi de mesurer les rapports de force. Le tableau 5 ci-dessous rend compte de la légitimité électorale interne des membres du Bureau Politique et des transfuges10. Les transfuges apparaissent alors largement tributaires de nominations dans le contingent réservé à la présidence au sein du CC voire ne sont pas membres du CC avant leur nomination au BP. En 2011, la moitié des transfuges n’a été ni élue ni nommée dans cette instance. Pour cause, certain·es sont entré·es au FN après le congrès. En 2014, trois sont élus et un nommé. En 2018, seulement un est élu (à la 9e place) quand les huit autres ont intégré le comité central sur le contingent de nominations réservées à la présidente. Et, cette même année, sur les sept transfuges directement nommés par Marine Le Pen, cinq d’entre elleux n’ont même pas présenté de candidature officielle pour l’élection au comité central. Leur légitimité interne est alors plus tributaire d’un patronage présidentiel que d’une légitimité auprès des adhérent.es de l’organisation.
Tableau 5. Légitimité électorale interne des membres du BP.
| Bureau Politique | 2011 | 2014 | 2018 |
| Membres élus au CC | 35 | 35 | 31 |
| Dont transfuges | 4 (12, 49, 61, 63) | 3 (4, 13, 66) | 1 (9) |
| Membres nommés au CC | 2 | 7 | 12 |
| Dont transfuges | 0 | 1 | 7 |
| Non membres du CC | 7 | 2 | 0 |
| Dont transfuges | 4 | 0 | 0 |
| Total membres BP | 44 | 44 | 43 |
| Dont transfuges | 8 | 4 | 8 |
Sources : décompte personnel.
34Seconde illustration du poids des patronages présidentiels, les étapes des carrières partisanes se déroulent plutôt aux sommets de l’organisation. Florian Philippot, nommé au BP en 2011, devient par la suite Vice-Président à la Stratégie et à la Communication. Les autres Vice-Présidences sont pourtant occupées par des militant.es de longue date (Louis Aliot, Marie-Christine Arnautu). Quant à Laurent Jacobelli, il est directement nommé Délégué Général à la communication à son entrée au FN. Les étapes successives de la carrière de Cyril au sein de l’état-major frontiste se déroulent également dans les entourages dirigeants : à son adhésion, il rejoint le Rassemblement Bleu Marine (RBM), devient Secrétaire Départemental, directeur d’un collectif thématique et fait partie de l’équipe présidentielle en formation pour l’élection de 2017. Cyril occupe ainsi uniquement des postes pourvus par nomination. Précédemment évoqué, Emmanuel est quant à lui directement intégré au Bureau Politique après une rencontre avec Marine Le Pen. Il participe à l’écriture de ses discours, rejoint une équipe de production du programme pour l’élection présidentielle et côtoie des cadres influent·es au sein de l’organisation, au « Carré » mais aussi au domicile de M. Le Pen. Selon lui, les modalités de son intégration dans l’appareil restent à sa discrétion : c’est la présidente qui l’interroge sur le poste qu’il souhaiterait occuper au FN en lui laissant un choix relativement libre. Enfin, le cas de Patrice, membre du cabinet de Marine Le Pen en 2014-2015 peut confirmer les conditions d’accès privilégiées de certains transfuges réputés compétents par le patronage direct de la présidente. Patrice est énarque, ancien chef de cabinet d’un professionnel de droite un temps candidat aux élections présidentielles, ayant occupé des postes dans divers ministères et au RPR. Issu d’une famille de droite dont aucun des membres ne vote FN, il est diplômé de Sciences Po Paris et d’une université de droit. Il décrit son entrée au FN à la suite d’une « évolution lente dans l’esprit » mais découvre le parti, comme d’autres transfuges tels que Cyril et Emmanuel au cours de repas où ils rencontrent personnellement Marine Le Pen qu’il décrit comme « plus fréquentable que son père » (entretien du 05/07/2015). Il sera également candidat aux élections municipales de 2014 (en tête de liste).
35Au-delà d’être des transfuges, les enquêtés sont surtout diplômés, socialisés à la politique, réputés compétents et dotés en capital politique. Leurs carrières rapides et à des pôles dominants du FN sont tributaires de ces propriétés mais aussi, comme on l’a vu, de la certification dans l’organisation par la présidence qu’ils rencontrent presque tous personnellement avant de s’engager publiquement. En comparaison, en revenant sur le cas de Sasha, transfuge relativement peu doté, on retrouve à l’inverse une carrière à de moindres positions. Sa trajectoire montre que pour un agent peu disposé à exercer le métier de professionnel de la politique, peu diplômé et réputé peu compétent, l’ascension par le parti (qui représente d’ailleurs pour lui une forme d’ascension sociale) est sans commune mesure avec les transfuges dominants. Ainsi, en 2014, peu de temps après son adhésion, il est intégré dans son département et se présente aux élections municipales dans sa ville. Il se forme alors à la politique « sur le tas » dans un espace où le FN n’est pas très implanté (et où ce dernier ne forme pas ses futur·es candidat·es, de l’aveu de Sasha). A la suite de son élection au conseil municipal, il siège dans des commissions, indique avoir progressé dans ses prises de parole en public, dans ses connaissances sur les compétences des mairies car « il n’y connaissait rien ». Il est ensuite nommé responsable d’un canton et se présente également aux élections départementales suivantes. Occupé par son poste d’employé et engagé aux pompiers volontaires, il est ensuite engagé au siège du FN avec l’aide de son secrétaire départemental :
[…] Et euh ensuite y’a eu ouais on a appris qu’ils recherchaient quelqu’un au [Carré]. J’en ai parlé avec mon secrétaire départemental. Et euh mon SD a écrit au siège pour… il m’a demandé de lui donner mon CV et il a appelé au siège pour dire euh le bien qu’il pouvait penser de moi (entretien du 10/04/16).
36Sasha est certes permanent et vit donc à temps plein de ses activités politiques, à cela près qu’il n’est pas autant rémunéré que d’autres (ce qu’il critique d’ailleurs, selon lui son poste de permanent lui rapporte environ 1 600 euros nets mensuels « sans notes de frais mais avec les tickets resto »). Sa carrière ascendante est sans commune mesure aux carrières inversées d’autres transfuges : faiblement diplômé, faiblement patronné (dans un département anciennement géré par une personnalité aujourd’hui non grata au FN), il fait figure d’un transfuge dominé, tributaire de l’organisation dans laquelle il se forme. Il est ainsi d’abord militant avant de pouvoir se présenter à des élections ; il devient certes permanent politique mais ne cumule pas plusieurs positions rémunérées. Plus encore, le prestige de ces mêmes positions ne lui vaut ni réputation nationale, ni reconnaissance par les adhérent·es aux élections des Comités Centraux.
Conclusion
37Sous les deux premiers mandats de Marine Le Pen, le FN-RN devient ainsi de nouveau un espace des pensables et des possibles en politique pour des professionnels ou des militant·es éloigné·es de l’extrême-droite. Entre 2011 et 2018, le marché des postes électifs devient plus fluide (Kestel Laurent, 2009, p. 16). Le parti acquiert une capacité plus importante à distribuer des postes. Il offre également des possibles emplois en tant que collaborateur·ices parlementaire. Ces opportunités représentent une occasion, pour certains transfuges, de couper la « file d’attente » imposée dans leurs précédents partis (Bolaert Julien, Michon Sébastien et Ollion Étienne, 2017, p. 32-37). Du côté du Front National, il s’agit alors de capter des ressources politiques, médiatiques, sociales à des « fins » d’institutionnalisation du parti dans le champ politique.
38Mais la catégorie réifiante de « transfuges » doit être déconstruite. Les conversions partisanes ne sont pas instantanées, ne résultent pas uniquement de conversions proprement politiques, ne sont pas désintéressées et ne s’opèrent pas au travers des mêmes trajectoires selon les enquêté·es rencontré·es. Ce sont bien ici des dispositions à exercer la profession politique, telle que définies par les agents dominants du champ politique, définition elle-même tributaire des logiques de structuration plus larges du champ politique et de ses normes qui expliquent les carrières inversées et promotions partisanes rapides de certains transfuges qui contrastent très fortement avec les carrières ascendantes à de « petites » responsabilités d’autres inconstants. Ces dispositions rencontrent certes une structure partisane patrimoniale, dans laquelle les accès directs à la présidence et son patronage jouent fortement sur les promotions internes. Mais ce n’est pas un hasard si les transfuges réputé·es compétent·es et dont le capital politique est plutôt structuré autour de ressources personnelles ont plus que de chances que d’autres de bénéficier de ces rencontres personnalisées avec Marine Le Pen durant lesquelles iels peuvent négocier directement leurs positions dans l’appareil. Ce n’est pas non plus un hasard si les transfuges sont plus prompt·es à se désengager ou à être disgracié·es : ils ne sont pas acculturé·es, comme d’autres plus ancien·nes dans l’organisation, à cet ordre partisan particulier.
39Le cas des transfuges éclaire ainsi cette légitimation du FN-RN « en pointillés », par ses tentatives de professionnalisation : par l’entremise de la personne dépositaire de l’autorité de l’organisation, ce parti tend vers des logiques du recrutement partisan plus communes dans le champ politique, sans pour autant y correspondre totalement.
Notes de bas de page
1Le Bureau Exécutif (environ 10 membres nommé·es par la présidente) est l’instance réputée la plus dominante. Le Bureau Politique (environ 40 membres nommé·es par la présidente sur proposition du Comité Central) se compose de membres du Comité Central (120 membres dont 100 élu·es par les adhérent·es et 20 nommé·es par la présidente). Selon les statuts de l’organisation, le BP est « le conseil d’administration du FN ».
2Extrait d’observation.
3Françoise a 44 ans, diplômée d’un BTS, elle milite à l’extrême-droite depuis son adolescence. Après l’occupation d’un emploi dans le privé, elle revient au FN dans les années 1990. L’entretien réalisé en juillet 2015 dans son bureau au « Carré » n’a pas été enregistré à sa demande.
4Les entretiens avec des cadres désengagé·es ainsi que certaines archives décrivent les réunions du BP comme des « chambres d’enregistrement » durant lesquels peu de débats ont lieu. Voir aussi Gaucher Roland, 1997 ; Philippot Florian, 2017 et Montel Sophie, 2018.
5On compte entre une et trois femmes dans les BP de 1988 à 1997, 5 en 1999 et entre 9 et 16 entre 2003 et 2018.
6L’effet de sélection à l’entrée du Bureau Politique peut s’observer avec plus d’acuité dans une instance plus réduite, le Bureau Exécutif. Les deux seuls transfuges repérables dans ce groupe qui comprend de 9 à 10 personnes sont Florian Philippot (de 2012 à 2017 ; alors vice-président du FN ; eurodéputé ; conseiller régional) et Sébastien Chenu (depuis 2018 ; alors député, conseiller régional et porte-parole du FN).
7Entretien du 4 septembre 2020.
8Il est chercheur et ne réside plus au domicile familial durant l’enquête.
9Selon les entretiens, Cyril n’indique pas la même profession pour sa mère : elle est tantôt commerçante, tantôt fonctionnaire de justice.
10Les chiffres indiqués entre parenthèses représentent les rangs d’arrivée lors de l’élection.
Auteur
-
Safia Dahani
Post-doctorante à l’EHESS rattachée au CESSP et docteure en science politique du LaSSP à Sciences Po Toulouse
Elle a récemment soutenu sa thèse de science politique portant sur l’institutionnalisation du Rassemblement National en prenant pour objet la sociologie de ses groupes dirigeants. Ses recherches actuelles portent sur la représentation de la jeunesse par les associations étudiantes, et notamment la FAGE.
Le texte seul est utilisable sous licence Creative Commons - Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International - CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
L’Allemagne change !
Risques et défis d’une mutation
Hans Stark et Nele Katharina Wissmann (dir.)
2015
Le Jeu d’Orchestre
Recherche-action en art dans les lieux de privation de liberté
Marie-Pierre Lassus, Marc Le Piouff et Licia Sbattella (dir.)
2015
L'avenir des partis politiques en France et en Allemagne
Claire Demesmay et Manuela Glaab (dir.)
2009
L'Europe et le monde en 2020
Essai de prospective franco-allemande
Louis-Marie Clouet et Andreas Marchetti (dir.)
2011
Les enjeux démographiques en France et en Allemagne : réalités et conséquences
Serge Gouazé, Anne Salles et Cécile Prat-Erkert (dir.)
2011
Vidéo-surveillance et détection automatique des comportements anormaux
Enjeux techniques et politiques
Jean-Jacques Lavenue et Bruno Villalba (dir.)
2011
