Pour conclure
p. 305-308
Texte intégral
1À la question inévitable, posée par le sujet du colloque, « qu’est-ce que l’illisibilité pour vous » ?, les auteurs interrogés, en particulier les quatre poètes invités d’honneur, donnent des réponses différentes. Michel Deguy définit l’illisibilité comme « la difficulté de lecture qui sidère » ou « le paraphrasable à l’infini », soit le commentaire ou la traduction impossibles. L’illisible renvoie ici à une qualité distinctive du texte poétique et à un résultat du jugement esthétique des lecteurs. Ou bien l’illisible est « ce qui échappe radicalement » à la raison humaine et qui, de fait, « est la matière des religions ». En effet, la poésie ne s’occupe que du « peu visible », qui n’est « pas la perception, qui ne relève ni de la télescopie, ni de la microscopie, mais ce qu’a en vue le dire par l’image » ; bref c’est « l’approché par semblance » ou ce qui « se montre [de l’être] dans la mesure où cela est dit ». La philosophie heideggérienne modèle en sous-main cette conception du « peu visible » et du poétique (qui l’a en visée), et conduit M. Deguy à rejeter l’illisible hors des préoccupations ou des ambitions de l’écrivain. Christian Prigent associe de même l’illisibilité à une « difficulté de compréhension et de réception » et à une caractéristique du texte poétique. Mais il en fait aussi une qualité distinctive du monde, c’est-à-dire du Réel, que l’homo loquens tente désespérément (fatalement) d’articuler en mots et qui constitue, à ses yeux, l’objet unique d’intérêt du poète. D’une question de rhétorique (évaluer un non-impact sur un public), l’illisibilité se double donc d’une question d’ontologie (définir l’être même du Réel). L’illisibilité est celle du « Réel qui commence là où les mots s’arrêtent ». Prigent, paraphrasant la formule célèbre de Lacan, varie les modèles de conceptualisation de ce Réel problématique (« peu visible » ou « en fuite ») : la psychanalyse au lieu de la philosophie gréco-allemande. L’illisibilité est donc autant celle du monde-en-dérobade (indicible) que celle du texte poétique qui en rend compte. Jean-Marie Gleize reprend cette entente dédoublée (et opacifiée) de l’illisibilité. Celle-ci est d’abord ontologique, celle du Réel, que le texte littéraire a pour charge de formuler malgré tout. Mais il varie les appellations, évoquant plus « l’obscurité et le silence » originaires de l’expérience de l’être. L’illisibilité est aussi, à côté des choses, celle de la langue elle-même. Comme il l’explique, c’est « l’adresse bloquée, la communication bloquée » : « Je parle, et tu ne m’entends pas ». Cela ne nous ramène pas seulement à la lecture rhétorique du mot (à la question de la réception manquée du texte poétique), mais à l’interrogation linguistique du manquement de tout acte de langage tant par rapport au monde que par rapport aux autres parlants. La linguistique et la pragmatique complètent (et compliquent) ainsi l’entente de l’illisibilité contemporaine. Nathalie Quintane ajoute ses propres dissonances, « en actes » : pourquoi « en actes » ? Parce qu’elle s’échappe souvent du propos théorique (partageant peut-être cette « méfiance générationnelle des poètes de quarante-cinquante ans », saturés par les logorrhées théoriques des prédécesseurs avant-gardistes ?) et privilégie la preuve par l’exemple. Pour elle, à nouveau, « l’illisibilité est un indice du poétique », « la rançon du vrai travail littéraire » (elle fuit finalement le mot de « poétique », comme Gleize), « la rançon de l’absolue nouveauté », alors qu’elle fait l’objet d’un jugement esthétique souvent négatif auprès du public. L’écrivain insiste sur le fait que l’illisibilité est « le lieu d’une constante négociation entre les auteurs, les chercheurs et les éditeurs », bref un lieu interactif de la réception. Mais, à la différence de ses prédécesseurs, elle ne rattache pas clairement (ou de façon volontariste) l’illisibilité à une qualité ontologique du Réel – comme si cette question même avait été épuisée et était devenue un cliché poétique, un illisible ! Car il y a accord des quatre poètes invités d’honneur : un autre sens de l’illisibilité (qui achève d’en compliquer la compréhension) est « ce qui finit par coaguler en stéréotype », pour reprendre la formule de Prigent. Or, si Quintane se débat aussi avec l’illisibilité, il s’agirait précisément de cette nouvelle forme-là : l’écrivaine lutte contre les stéréotypes de langue, marques du fonctionnement politique et économique absurde du monde et de l’abrutissement de ses habitants. L’illisible semble donc, chez elle, moins ontologique que linguistique, et encore est-il remodelé, dans son entente, par les modèles politiques contestataires.
2Nous avons parlé de notion problématique : l’illisibilité l’est par la complexité des significations diverses et parfois contradictoires (illisible-trou-des-clichés vs illisible-figement-dans-les-clichés) mobilisées derrière ce vocable. Cette complexité est redoublée par la variété, voire l’ambiguïté, des positions adoptées par les auteurs : « Comment vous situez-vous par rapport à elle : pour ou contre » ? Les réponses sont rarement simples. Michel Deguy prend résolument parti « contre une illisibilité », mais il précise « postmoderne ». Y aurait-il une autre illisibilité, non postmoderne qu’il accepte ? Ce pourrait être celle d’un verbe qui affronte le « peu visible » et perd nécessairement sa clarté, ne pouvant adéquatement rendre compte du « peu visible » ou du « surabondant », que par le « peu » ou le « sur » lexical et syntaxique – sources d’opacités de lecture. Christian Prigent commence par une défense de l’illisibilité, « tout vrai langage est incompréhensible », citant Artaud. Il insiste sur le besoin d’entretenir cette illisibilité dans le temps, pour que l’irrégularité de langue ne soit jamais digérée (avalée en stéréotype) ou le plus tard possible. Mais c’est pour ensuite nuancer, parler d’un « fatum d’illisibilité » et souhaiter que « d’obscurité naisse clarté » : cette clarté correspond à l’instant d’une parole juste sur le Réel, qui l’exprimerait par défaut, malgré tout, quand elle avouerait sa fuite et son échec à le dire. L’illisibilité n’est donc pas l’horizon de son écriture, mais une contrainte pesante, inévitable. Son horizon semble précisément de dépasser cette contrainte et de faire lisibilité d’illisibilité, au risque d’une lisibilité peu lisible, mal reçue, trop étrange, autre ; au risque donc d’une alter-lisibilité mal comprise, vécue par le public comme une dis-lisibilité disphorique. Jean-Marie Gleize reprend, avec d’autres données, ce rapport, en réalité dialectique à l’illisibilité : elle est consubstantielle à l’écriture (qui s’origine en elle, dans le « noir-écran » originel de l’expérience et du réel et dans le « noir-écran » stéréotypé de la langue-de-tous-les-jours) ; mais elle est rêvée comme dépassée, convertie en lisibilité. Car l’horizon du texte reste l’atteinte d’une parole autre de ce réel radicalement autre : « Je ne revendique ni l’illisibilité offensive, ni la stratégie de la lisibilité (directe), mais […] de rendre lisible le réel qui est illisible ». Nathalie Quintane assume le même rapport paradoxal, mais inversé : si elle se déclare ouvertement « pour une lisibilité maximale », elle n’en continue pas moins de faire de l’illisible « un critère de radicale nouveauté », et… donc de valeur littéraire ? À ses yeux, « L’illisible est l’absolument nouveau qui tranche, la langue inventive qui introduit l’impropriété dans la langue, l’impropriété maximale qui expulse le lecteur ».
3L’illisibilité devait donc être remise en questions (quid ? cur ? quomodo ?) pour que soit pleinement mesurée sa complexité, c’est-à-dire l’opacité de sa compréhension et de ses manifestations, dans le champ contemporain – et en particulier ici, dans le champ poétique français. Certes, il est désormais bien établi (voir les précédents colloques sur le sujet) que cette complexité est due au caractère historié (l’illisibilité et ses critères changent avec les siècles) et circonstancié (l’illisibilité et ses critères changent avec les lieux d’évaluation). Il fallait encore mesurer à quel point cette complexité est intrinsèque au concept d’illisible qui désigne un lieu commun du jugement esthétique consubstantiellement polémique et contradictoire. Et pour cela, il fallait la démonstration d’études portant sur une période relativement brève, incarnée par des auteurs contemporains ayant publié grosso modo dans les cinquante dernières années. Plutôt que d’illisibilité contemporaine, il conviendrait alors de parler d’illisibilités contemporaines ou de dislisibilités et alterlisibilités contemporaines.
4Les autres communications réunies dans le chapitre V « Contextes » confortent cette hypothèse et ce recadrage notionnel. La multiplicité des définitions de l’illisibilité et des rapports à l’illisibilité s’y confirme chez les quelques autres créateurs français contemporains évoqués : Pierre Alferi, Julien Blaine, André Du Bouchet, Jean-Michel Espitallier, Dominique Fourcade, Emmanuel Hocquard, Jude Stefan. Aucun de ces auteurs n’a une position si tranchée sur son rapport à l’illisibilité, pas plus qu’il n’en a une entente simple, l’illisible étant souvent abordé d’un point de vue conjoint rhétorique, ontologique, linguistique, voire politique. Cette complexité n’est d’ailleurs pas le seul fait des écrivains (qui investissent le concept chacun à leur façon), mais aussi des lecteurs qui varient le contenu et les motifs d’accusation d’illisibilité. Pour quoi ce texte-ci est-il illisible : pour son contenu déclaré immoral, politiquement inadmissible ou philosophiquement incompréhensible ? Pour son écriture bafouant les attendus de genre, c’est-à-dire giflant (et perdant en route) les codes du goût public qui constituaient autant d’outils de lisibilité et de garanties pour un contact assuré avec les lecteurs ? Les études sur ont rendu compte avec objectivité de ces causes de dislisibilité, permettant notamment de prolonger, sur ces deux points, la réflexion engagée avec les poètes invités d’honneur et avec les autres créateurs présents. D’abord elles ont listé plus en détail et illustré par des exemples précis les procédures diverses et variées d’alter-lisibilité, sources de dis- voire d’il-lisibilité : flouter jusqu’à l’opacifier toute identité (du sujet, des genres), briser les syntaxes reconnaissables, empêcher la lecture iconique, visuelle ou sonore du texte, défendre l’entropie inévitable des traduires (traduction-translation d’une langue à une autre ou traduction-expression linguistique du réel). Ensuite, elles ont permis d’esquisser une cartographie de la complexité contemporaine vis-à-vis de l’illisibilité. Aux côtés de N. Quintane, P. Alferi semble partisan déclaré de la lisibilité, lassé par les baragouins avant-gardistes divers – ce qui ne présume évidemment pas de leur lisibilité (de leur réception effective), auprès des lecteurs (même avertis) de poésie. Semblent plus clairement faire profession de fois d’une alter-lisibilité (d’une sortie des lisibilités ou illisibilités convenues), M. Deguy et, avec des données autres, J.-M. Gleize ou encore J.-M. Espitallier. Semblent accepter, forcés et contraints, le fatum de l’illisibilité poétique C. Prigent, D. Fourcade, J. Stéfan ou E Hocquard, quand ils ne l’aggravent pas délibérément et par provocation, comme un J. Blaine. Faudrait-il ici leur adjoindre A. du Bouchet (lecteur de Joyce), Joyce lui-même et cette veine américaine (Joris, Rothenberg, etc.) en constant dialogue avec les créateurs français les plus dis-lisibles ?
Auteur
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Bénédicte Gorrillot
Université de Valenciennes, France
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