Introduction à la 2e partie
p. 87-90
Texte intégral
1Quatre auteurs dans cette deuxième partie ont développé une analyse d’espaces architecturaux associés au soin réunissant quatre approches interconnectées : d’abord, celle de la conception architecturale depuis le champ disciplinaire de l’histoire ; puis, l’analyse contextualisée d’un médecin et l’analyse socio-spatiale d’un lieu hospitalier ; et enfin, celle du récit de l’expérience d’un patient. Chaque approche intègre la délicate question de la mise en œuvre de l’hospitalité en milieu de soins à partir d’état des connaissances médicales, de diverses contraintes, de gestes quotidiens et de pratiques, alors que les personnes souffrantes sont à l’épreuve des lieux, des circonstances et des règles qui participent de la relation asymétrique. Un autre aspect commun aux quatre chapitres concerne la durée des soins pouvant être prodigués pendant plusieurs mois, voire années, amenant à envisager l’hospitalité dans un temps long en termes de routine, d’adaptation et d’éventuelles tensions.
2L’architecte et historien de l’architecture Philippe Grandvoinnet s’attache à présenter un principe architectural associé à une époque, celui des sanatoria dans la première moitié du XXe siècle. Ce principe répond à une double situation : celle de la diffusion d’une maladie, la tuberculose, et du nombre de malades à accueillir avec la Grande Guerre pour les soigner dans une même structure et celle de la connaissance médicale. Il est à la fois une spatialisation du soin qui règle de manière très précise et scientifique les conditions de vie et de soins et une mise en ordre temporelle de la journée en fonction du passage des rayons du soleil et de la durée d’exposition à ceux-ci, à tel point que l’on peut se demander si ces règles strictes « d’asepsie des espaces habités », si le « contrôle du corps médical sur les corps malades et affaiblis » n’ont pas pu mettre à l’épreuve le caractère hospitalier, pourtant souhaité, par la maîtrise d’ouvrage et la maîtrise d’œuvre architecturales. Une tension transparaît ainsi entre ces conditions et la possibilité de pouvoir « habiter véritablement » grâce à l’air et à la lumière rendant potentiellement cette « immersion supportable ».
3Daniel Dreuil, médecin gériatre, dans le chapitre suivant, propose une sorte d’état des lieux des Unités hospitalières de Soins de Longue Durée (Usld) à partir de la notion charnière d’hospitalité qu’il met en relation de manière éclairante avec celle du care. Son interprétation de l’hospitalité nourrie de son expérience met l’accent à la fois sur un « système d’objets et de lieux » et sur ses conditions spatiales. Dans ce contexte de « grande fragilité », la mise en œuvre centrale de la « double mission de soin et d’hébergement » se heurte à différents obstacles, dont ceux du manque de ressources spatiales, d’effectifs et de formation des personnels. Il met en relief le rapport physico-temporel souhaitable entre le milieu et la personne qui nécessite une considération globale de la personne fragile. Pour lui, l’hospitalité est la clé en tant qu’« éthique relationnelle » pour la réalisation de « l’éthique du care », car, d’une part, elle apporte « le souci du système pratique et matériel de l’accueil » et, d’autre part, elle prend soin de la relation asymétrique comme une rencontre de l’égalité et de l’altérité. Cet aspect rejoint celui de la portance évoquée dans la première partie.
4Les conditions spatiales précises sont également étudiées par l’architecte sociologue Lina Bendahmane à propos du quotidien des couloirs d’une unité d’hébergement pédiatrique d’un hôpital lillois. Elle se penche sur ce qui se passe pour et avec les différentes personnes qui l’occupent ainsi que sur un ensemble d’adaptations. Grâce à ses observations et analyses, elle formule son questionnement autour des notions de spatialité et d’habiter, cette dernière qui n’irait peut-être pas de soi dans ce contexte. Elle s’intéresse à sa possibilité au quotidien, aux difficultés de trouver ou d’avoir sa place que ce soit pour les enfants en soin, la famille ou les soignants et aux temporalités ; de manière presque paradoxale par rapport à la nécessité d’une logistique rigoureuse et d’un contrôle permanent, celles-ci assurent des moments informels faisant d’un couloir le « lieu privilégié » d’échanges informels, un « faire avec l’espace » correspondant à un trait essentiel de l’hospitalité.
5Faisant écho à cet aspect de l’habiter, la sociologue Céline Barrère apporte la voix d’un patient ayant fait le récit de son séjour en deux hôpitaux, s’attachant à analyser ce qui en ressort pour la spatialisation de l’hospitalité. Curieusement, peut-être, la chambre est présente par son absence d’indication ainsi que par des détours ou des modes d’évasion qui emmènent Philippe Lançon ailleurs, dans la littérature, vers le bloc, dans des couloirs et, ensuite, dans un jardin. C’est par rapport à ces manières de faire et d’être présent aux lieux, seul et accompagné, y compris avec les mots, qu’elle structure l’article à partir d’une articulation féconde entre hospitalité et territorialisation comme l’expression d’un agir avec l’espace, pour celui à qui est donné la possibilité d’être un sujet actif transformant d’une certaine façon l’espace quand celui-ci lui donne prise. Ceci se déroule au sein d’un cadre lui aussi très contraint, qu’il s’agisse des espaces, des règles, normes et protocoles qui configurent les gestes, les précautions voire les interdits et que, comme le souligne l’auteur étudié, le personnel soignant a aussi une vie difficile.
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