Opacité critique
p. 43-48
Texte intégral
« Écris sans te retourner » Claude Royet-Journoud
1« Je touche autistement l’opaque éclatant », c’est de cette phrase, rencontrée puis perdue quelque part dans un livre de Dominique Fourcade, que je suis parti. D’abord et avant tout parce qu’elle nommait « l’opaque », qui me semble être l’objet de la poésie et le milieu dans lequel elle s’écrit et s’inscrit, en même temps qu’elle, cette phrase, désignait la lumière, une lumière qui peut être « éclatante », donc aveuglante, à moins que l’éclatant ne désigne les champs de mines et tout ce qui fait que notre contexte (y compris en Europe comme il y a peu en Bosnie par exemple) est celui de la guerre et de la violence. La poésie touche cette réalité-là. Elle n’est pas ailleurs.
2Cette phrase, donc, me semblait concerner l’inévitable relation du poétique au politique, et sur un mode que l’adverbe central ici, « autistement », désigne comme décidément problématique, voire insoluble, aporétique. Celui qui parle sait qu’il ne touche et ne voit en réalité pas grand-chose de la réalité, et qu’il le fait en solitaire, tournant autour de son axe. L’action d’écrire, ou la réaction d’écrire (à l’événement, brutal ou à la maladie chronique de l’histoire en train de se faire), est restreinte.
3Il y a, chez Dominique Fourcade, un rapport à l’époque, essentiel, permanent, lui-même opaque comme est opaque la réalité, si, comme il l’écrit de façon très lucide dans éponges modèle 2003 :

Note 11
4Dans un texte qu’il date de 1929-1930, et qu’il recueille plus tard au nombre de ses Proêmes, Francis Ponge termine par ces mots : « Je ne rebondirai jamais que dans la pose du révolutionnaire ou du poète ». Il s’agit bien de « poses », auxquelles, selon lui, nous serions tenus par la force du « désespoir ». Un désespoir engendré par le caractère inacceptable de l’ordre des choses. Un désespoir quant au sens de tout cela (de cet « ordre sordide », comme il dit), qui appelle donc une réponse politique (c’est en ce temps-là qu’il devient syndicaliste puis membre du parti communiste) et une réponse poétique. Je remarque que Ponge, à cette époque d’engagement résolu, sépare assez fermement les deux poses, les deux types de réponse, même si, pour sa part, il adopte l’une et l’autre, comme deux versants de sa réponse active, de son désir d’émancipation face à l’assujettissement social et verbal. Il réserve la question de l’articulation des deux, parce qu’il sait qu’elle ne va pas de soi.
5Francis Ponge parle de « désespoir », Dominique Fourcade parle, quelque soixante-dix ans après d’« angoisse ». Il dit qu’il est contemporain de ça (Twin Towers, massacres, menaces sur les valeurs de la vie et de l’esprit, tortures, extrême pauvreté, discriminations, etc.). Il dit que certains de ses livres (IL par exemple) sont explicitement saisis par l’« angoisse » du temps politique qui est le nôtre, le sien. Il parle de l’horreur de l’époque. Il dit de la photographie de l’américaine et de l’irakien nu tenu en laisse, en 2003, qu’elle est « désormais inscrite au répertoire de notre temps », et qu’elle « est un flash pur de l’époque » qui « se prend dans sa propre horreur ». Il dit encore « tandis que j’écris (expose) un espace-temps poétique, je vis et souffre un espace-temps politique ». Les deux formes d’angoisse peuvent se conjuguer et se développer en forme-fugue.
6Il parle d’« angoisse », donc, mais, comme Ponge aussi, de « désespoir ». Lorsqu’il commence le texte intitulé « Le passe-montagne » dans Le Sujet monotype, texte pensé-écrit pour le sous-commandant Marcos, porte-parole dans les Chiapas au Mexique de l’armée zapatiste de libération nationale, Dominique Fourcade tient à justifier le détail vestimentaire, cette façon de dissimuler son visage, qui a sans doute à voir avec d’antiques traditions culturelles et cultuelles, comme avec la simple nécessité de protection dans un contexte de lutte et de résistance. Il le justifie par le fait qu’il ne s’agit pas seulement pour Marcos et les siens de passer la montagne, mais de passer la montagne parce qu’il faut passer la « tristesse » et le « désespoir ». De même que Francis Ponge parlait de « pose », Dominique Fourcade s’arrête sur le détail du masque, du passe-montagne et sur le sens qu’on peut lui attribuer dans le procès de dépassement des données immédiates de la conscience malheureuse, ou de l’opaque de la situation.
7Ce qui restera en suspens, pour l’un comme pour l’autre, pour celui qui avait adhéré au parti communiste au moment du Front Populaire et continué de s’acharner à écrire des manières de natures mortes très formalisées, en apparence dénuées de toute trace d’un engagement politique, comme pour Dominique Fourcade, poète logophile ou logopathe, comme on voudra, c’est la façon dont se lient, se nouent, se croisent et s’impliquent poétique et politique, le politique et le poétique, par-delà les formalités de la poésie et de la politique.
8En août 1997, le sous-commandant Marcos, replié dans la forêt Lacandona après des élections pour lesquelles les zapatistes n’avaient donné aucune consigne de vote, envoie au Monde diplomatique (le journal) un long texte intitulé « Pourquoi nous combattons. La quatrième guerre mondiale a commencé », dans lequel il explique que la troisième guerre mondiale (dite « froide ») a vu l’affrontement du capitalisme et du socialisme, que le capitalisme est sorti vainqueur, qu’il impose désormais l’extension totalitaire de ses logiques à tous les aspects de la vie, et que la quatrième guerre mondiale, intense, se livre maintenant entre les grands centres financiers, sur des théâtres mondiaux (« mondialisation »). Ce qui est pour nous remarquable c’est que ce long communiqué se termine par un ajout intitulé « Post-scriptum qui raconte des rêves nichés dans l’amour ». Des rêves, dans la nuit chaude de la forêt, où finit par apparaître un personnage dit le Vieil Antoine qui délivre à Marcos, par l’exemple, une leçon de stratégie et de sagesse dont je transcris la pointe : « Si tu ne peux pas avoir et la raison et la force, choisis toujours la raison et abandonne à l’ennemi la force. Dans de nombreuses batailles, la force permet d’obtenir la victoire, mais une guerre ne se gagne que grâce à la raison. Le puissant ne pourra jamais tirer de la raison de sa force, tandis que nous pourrons toujours tirer force de notre raison. ».
9Dans un entretien donné à propos du personnage ou de la figure « Degas » prise dans la fiction du sujet monotype, prise dans le réel de la fiction du sujet monotype, et des échanges, des effets de superposition entre le sujet Degas et le sujet Fourcade, Dominique Fourcade était conduit à cette réponse (où l’on retrouve transparence et opacité) :
…il y a constamment des effets de transparence ou de translucidité, selon les cas, opérant cependant dans un opaque profond.
10Il va de soi, semble-t-il, que le poète Fourcade, qui dialogue en rêve et en pensée avec le poète et dirigeant révolutionnaire porte-parole d’une communauté libre autogérée « nichée dans la forêt » comme Marcos dit que ses rêves sont « nichés dans l’amour », entre avec lui dans un rapport de transparence-translucidité, opérant par ailleurs « dans un opaque profond » et éclatant, celui de l’écriture.
11Ainsi Fourcade procède-t-il, dans son voyage en forêt, et il s’achemine vers la fin de son chapitre où il transcrit trois rêves ayant pour scène le Chiapas. Survêtu de son « poncho de rêve » et de son passe-montagne transparent, il répond aux questions de son alter-ego mexicain et échange avec lui des « rituels » à défaut de programmes d’action susceptibles de changer le monde ou la vie de ce côté de l’Atlantique (ici où, rappelle-t-il « c’est la cruauté habituelle », ici où vivent ou non-vivent « des milliers de chômeurs »). Le mot « guérilla » est alors convoqué, muni d’un inévitable point d’interrogation. Mais il se dissout dans l’air et dans le blanc de la page, tout comme l’aube dans un poème de Rimbaud. Au réveil il était midi.
12M. donc, dans le texte de Dominique Fourcade, M. comme l’initiale ou l’impératif du verbe aimer, ou Marcos, personnage de fiction ou de rêve, se présente avec Degas et circule ici, dans le livre, libre de toutes contraintes pseudo référentielles. Parmi les nombreuses raisons qui qualifient Marcos, au regard de l’entreprise poésie, il y aurait par exemple celle-ci, qu’on pourrait formuler en un quasi-mot d’ordre : « aller au lavoir ». Y aller, non seulement pour lever la parole, la faire se lever entre chacun, les singularités quelconques, non seulement donc pour la rendre possible et circulante (« parler ensemble »), mais, écrit Dominique Fourcade, pour la laver. Grande affaire en effet, poétique-politique, que celle qui tend à décrasser le langage, à parler contre les paroles, les stéréotypes, à les dédogmatiser, à les désidéologiser, à les rendre disponibles au sens commun et à l’usage, à l’érotique de la relation quotidienne. Ainsi donc dégager ou lever/laver la parole pour qu’elle puisse également se traduire en actes, en actions. La lever/laver pour permettre aux uns et aux autres de « convenir » de l’action à entreprendre, à mener.
13Il faut peut-être ici revenir au passe-montagne. J’ai rappelé comment Dominique Fourcade suggérait que ce vêtement n’était pas simplement pour passer la montagne, mais aussi pour traverser la tristesse. Un peu plus loin dans ce chapitre écrit en pensant à Marcos, il est fait allusion au « coefficient de joie » dont les textes de Marcos sont imprégnés. « Joie » est le mot commun à la poésie communautaire qui est ici rêvée et à la communauté mystique des compagnons de François lorsqu’ils se rassemblent autour de lui, pieds nus sous la pluie battante, au début du film de Rossellini (Les Fioretti). Ils sont exactement frères en « obsession » de Fourcade et de Marcos. Ainsi par exemple de l’obsession « qu’il y ait plus de vie que de mort sur cette terre ».
14Il est encore une autre lecture ou une autre vertu qui fait de cet accessoire (comme on dit dans les journaux de mode) un objet « propice à l’écriture, si l’on y songe » (cette formule capitale appartient au texte) : le passe-montagne peut être compris comme un instrument d’optique, un intensificateur de perception du réel. « Je sais », écrit Fourcade, « qu’ainsi dissimulé ou armé, on éprouve un infime dépaysement, un détachement (à peine ), on décolle : certes très peu, mais ce phénomène est suffisant pour l’arrachement, voir entendre et dire un peu moins mal ». Il s’agit donc en fait d’une façon d’être au réel, un peu décalé, qui rend possible l’écriture, qui l’autorise, comme la démocratie du lavoir (lavage et partage des mots) favorise et autorise la décision d’action. C’est à la fois une question de gestion des postures et positions, on pourrait dire, chorégraphiquement, de « placement » de son corps, en même temps aussi d’effacement de soi (d’anonymisation ou désidentification partielle), de distance au réel, de variation des distances, et d’attention soutenue à ne pas coïncider. Ni trop avec soi-même, ni non plus, bien sûr, avec ce qui semble aller de soi : ainsi par exemple, changer les signes : tirer autorité du refus de l’autorité, contaminer la « parole publique » par la « parole privée », amoureuse, injecter du politique dans le poétique et inversement, etc.
15Dans Sans lasso et sans flash, en 2005, Dominique Fourcade revient sur le caractère réflexif de sa pratique, qu’il se refuse à penser comme une rupture avec la réalité :
Je n’ai jamais écrit une ligne sur aucun sujet autre que le sujet d’écrire, et ce faisant, je me rapproche le plus près possible de mon temps […] et de l’inconnue condition d’homme, dont j’ai un intense besoin2.
16Je viens de dire, à propos du vêtement opératoire de M. que l’être au réel, l’être avec (en communauté de vie et de lutte) était une question de distance. On voit ici Dominique Fourcade identifier écrire (et écrire de l’écrire) à « se rapprocher ». Il insiste, dans le même paragraphe, en ajoutant : « Je me rapproche de ce dont on ne doit jamais s’éloigner ». Et ceci dans l’ignorance de ce que c’est, dans le désir d’une inconnue condition (la condition d’homme, l’humanité), condition dont, écrivant, on est à la fois si proche et si loin, séparé.
17Évoquant l’« inconnue condition » de l’homme, il s’agit pour Dominique Fourcade de réaffirmer l’opaque de l’époque et la fraternité du partage, d’un partage d’essentielle « vulnérabilité » entre l’écrivain désarmé et le révolutionnaire qui préfère ne pas (faire parler les armes, ou prendre le ton du guerrier).
18Partage de vulnérabilité, partage des questions, chant des questions sans réponse, dialogue entretenu en pensée et translation poétique des rêves de l’un dans les rêves de l’autre, lavoir logique et dialogique, forêt commune… on croit comprendre qu’il s’agit d’une poésie politique sans politique, et d’une action politique poétique sans poésie (ou sans poétisme, sans l’inconsistance de la poésie poétique), et d’un refus de l’utopie au profit de l’aménagement ici-maintenant de zones autonomes où l’on se réapproprie amoureusement la langue et la parole et où l’on jouit ici-maintenant d’une émancipation réelle et d’une réelle présence du réel, ou présence au réel. Ce que Dominique Fourcade appelle « le risque du regard ». L’espace-temps du Chiapas, et il faut y inclure les fragments de forêt qui s’ouvrent en séquences oniriques, ou simplement fantasmés, figurent ces zones d’autonomie conquises, ni plus ni moins que la table de l’écrivain et la page sur laquelle il se déplace en aveugle, en cherchant ses mots.
19Il se trouve que ces temps derniers je travaille sur la forêt de Tarnac en Haute Corrèze, où s’est implantée une communauté autogérée et qui a bénéficié (le 11 novembre 2008) d’une descente de police musclée avec arrestations et inculpations de terrorisme sans aucune preuve matérielle. Autour de cette communauté il y a des textes, notamment ceux qui sont parus dans la revue Tiqqun au début des années 2000 et dont certains ont été republiés il y a peu (en 2009) par Eric Hazan aux éditions de La fabrique. Relisant l’un de ces textes dans un volume intitulé Contributions à la guerre en cours (la même que celle dont parle Marcos dans le communiqué que je citais tout à l’heure), il est proposé que l’Empire (c’est ainsi que les rédacteurs nomment le pouvoir économique et financier mondial) a peur non des organisations combattantes mais de l’anonymat politique, de la constellation expansive de squats, d’unités autonomes autogérées, etc. « reliées par une intense circulation des corps et des affects entre les corps ». Ils ajoutent : « Il y a une opacité inhérente au contact des corps. Et qui n’est pas compatible avec le règne impérial d’une lumière qui n’éclaire plus les choses que pour les désintégrer ». Où l’on voit que l’opacité n’est certainement pas qu’un obstacle ou une limite. Toucher l’opaque éclatant et profond, comme l’écrit Fourcade, c’est aussi dire qu’on ne saurait travailler et résister dans la fausse lumière « qui n’éclaire plus les choses que pour les désintégrer » L’opaque est aussi une arme critique. Une arme critique poétique et/ou politique. Un des outils utiles à « l’insurrection quotidienne ».
Notes de bas de page
Auteur
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Jean-Marie Gleize
écrivain, École Normale Supérieure de Lyon, France
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