Circulations anglo-françaises1
La naissance du football à Boulogne-sur-Mer
p. 429-454
Texte intégral
1Depuis les années 1830, le littoral de la Côte d’Opale est le lieu privilégié d’une intensification des échanges culturels et scientifiques avec les îles Britanniques, les élites insulaires et continentales circulant de part et d’autre de la Manche et adoptant réciproquement un art de vivre fondé sur la distinction. À Boulogne, s’y ajoute l’installation de nombreux Anglais qui participent à différentes institutions dans la ville, et dirigent, avec des Français, des sociétés, en particulier sportives. À travers l’exemple du football, il s’agit de comprendre les modalités de cette hybridité culturelle et ses limites, car elle ne parvient pas à gommer les frontières, les distinctions entre les riverains des deux côtés de la Manche restant majoritaires. Même si les déclinaisons culturelles de ces échanges et métissages demeurent sous-exploitées, contrairement aux aspects politiques et diplomatiques, quelques sociétés voient le jour, créées et dirigées par des Anglais et des Français aux intérêts communs.
2Avant l’apparition du football à Boulogne, de nombreux rapprochements entre Anglais et Boulonnais sont enregistrés et aboutissent parfois à la cogestion de certains organismes, comme la Société humaine et des naufragés fondée le 30 novembre 1825. Il s’agit de la première société de sauvetage créée sur le continent, et la deuxième du monde entier, après la Royal National Life Boat Institution née à Londres un an plus tôt, à la suite d’un important naufrage le long des côtes anglaises en 1823. La composition de son comité de direction trahit le caractère international de la société. Instituée par John Larking, ancien magistrat, elle est présidée par le maire de Boulogne Jean-Pierre Vasseur, accompagné de cinq Anglais et cinq Français. La Société humaine et des naufragés constitue la première véritable institution anglo-française à voir le jour à Boulogne2.
3Dans le domaine des arts, naît The English Amateur Dramatic Company of Boulogne-sur-Mer en 1864, sous la houlette de résidents anglais de Boulogne, permettant à des comédiens britanniques de présenter des adaptations de pièces françaises à leurs compatriotes, dans le nouveau théâtre Monsigny inauguré en 1860. L’œuvre des bibliothèques catholiques françaises et anglaises, quant à elle, située rue du Château, est créée en 1870 et dispose d’un fonds de livres écrits dans les deux langues.
4Plus généralement, le cercle anglo-français, dont le siège se situe rue Adolphe Thiers, est créé le 10 septembre 1875, dans le but d’« établir, entre les personnes qui le composent, des relations de sociétés agréables et bienveillantes ». Cette description de la société, tirée des almanachs de cette période, rappelle le modèle des gentlemen’s clubs britanniques, apparus un siècle plus tôt en Angleterre et réunissant autour d’une affinité commune, généralement politique mais plus souvent culturelle ou de loisirs, des membres de la « haute société ».
5Au cours du deuxième tiers du XIXe siècle, désireux de réformer les méthodes pédagogiques et de canaliser la violence et l’indiscipline des élèves, des éducateurs, parmi lesquels Thomas Arnold, directeur du collège de Rugby, décident de s’appuyer sur les jeux déjà pratiqués, dont celui déjà appelé « football ». En les codifiant, en y introduisant des règles précises, ils parviennent à limiter la brutalité en vigueur durant les parties et ainsi à discipliner leurs élèves. Dans certains établissements ne disposant pas de terrain herbeux, est imposé un jeu propice à de moins fréquentes chutes. L’usage des mains pour porter le ballon, pousser ou attraper l’adversaire est proscrit à Eton en 1849. Ce type de football reçoit le nom de dribbling game. Il s’agit ici de l’ancêtre du football-association, le football moderne. Le dribbling game se propage rapidement parmi les autres universités. Une fois leur scolarité terminée, les jeunes gens conquis par ce jeu décident d’en continuer la pratique dans des clubs qu’ils fondent à cet usage. Cependant, ces matches interuniversitaires et interclubs se heurtent vite à un obstacle majeur constitué par la diversité des règles. En conséquence, chaque affrontement est précédé d’un temps de négociation afin de définir les règles à suivre durant la partie. En 1863, à Freemason’s Tavern, quelques clubs londoniens décident de fonder la Football Association, adoptant définitivement les règles du dribbling game. De leur côté, les partisans des charges corporelles et du jeu à la main s’organisent en 1871. Le clivage est ainsi né : d’une part, le football-association, pratiqué par les couches populaires anglaises, d’autre part, le football-rugby, plébiscité par les couches aisées3. L’apparition de ces jeux nouveaux et leur incorporation au système éducatif anglais intriguent et impressionnent les observateurs continentaux, qui vont importer sans attendre le football en France lors des deux dernières décennies du XIXe siècle.
6Pendant que les promoteurs du football s’activent en France, ce sport prend une autre tournure dans son pays d’origine et voit apparaître de véritables compétitions organisées, tandis que ses pratiquants deviennent rapidement professionnels. En France, cette évolution est refusée par les premiers clubs de la capitale, fondés par des lycéens, pour qui le football doit demeurer désintéressé. Cependant, bien avant les sociétés parisiennes, naît Le Havre Athletic Club, en 1872, considéré comme le premier club de football de l’hexagone. Le HAC est fondé par la colonie britannique du Havre mais est également composé de joueurs français, tous issus du personnel des agences et filiales des maisons de transport et de commerce d’outre-Manche. En effet, le HAC est patronné par F.F. Langstaff, chef de la South Western Railway exploitant la ligne de Southampton. Néanmoins, l’isolement des colonies britanniques ainsi que la mobilité de ses membres ralentissent considérablement la diffusion du football à travers la France. Quelques années plus tard, la pratique du ballon rond atteint d’autres régions, en premier lieu le Nord puis le Pas-de-Calais.
7Cet engouement sportif, ajouté à la greffe du modèle britannique, entraîne un enracinement précoce du football dans la région. Le développement des pratiques corporelles au sein des établissements scolaires participe également à l’émergence du football-association4. Dans le cadre des « jeux scolaires de plein air », des rencontres inter-établissements sont organisées à partir de 1892, sur le modèle britannique.
8À la fin du Second Empire, le nombre de résidents anglais à Boulogne s’élève à 3 000 et retombe au-dessous du millier à la fin du XIXe siècle, suite à l’achèvement du réseau ferré français et de la guerre de 1870. Entre 900 et 1 000 Anglais vivent à Boulogne en 1896, année pendant laquelle les premières traces de jeu de football sont détectées. Le progrès arrivant souvent d’Angleterre, premier pays à avoir effectué sa révolution industrielle, il pénètre en France par Boulogne dans les domaines les plus divers : techniques textiles, industrie des plumes métalliques, vaccination de Jenner, éclairage au gaz, améliorations nautiques, techniques de l’hôtellerie, de la doctrine artistique néogothique de Pugin et de nombreux sports dont le football.
9Si l’apparition du football-association sur le littoral, et notamment à Boulogne, n’est pas uniquement due à la proximité géographique et culturelle de l’Angleterre, celle-ci est bien l’explication principale donnée à la précocité de l’émergence du football boulonnais, et sa colonie anglaise sur place en est certainement l’animatrice majeure sur la période de 1896 à 1902.
10Paradoxalement, l’arrivée du football sur le littoral est plus tardive. Si l’influence britannique ne peut être ignorée, elle n’est ni uniforme ni déterminante dans la fondation de l’Union Sportive Boulonnaise et de l’US Calais. Même si les élites boulonnaises, fortement influencées par les rites de sociabilité britannique, adoptent rapidement les activités balnéaires et les sports anglais, en premier lieu les courses de chevaux, les régates, le tennis et le golf, elles ne vouent pas immédiatement au football-association un engouement inconditionnel et l’abandonnent à son caractère pour l’instant confidentiel. Dans le Nord, les premiers clubs sont constitués à l’initiative du patronat local, autour des grands centres industriels, comme le Racing Club de Roubaix, fondé en 1895 et issu de la fusion de deux clubs. Leur aire de jeu est mise à disposition par Eugène Motte. Le Stade Roubaisien, créé en 1896, provient aussi d’une fusion entre l’Amicale Club Roubaix et l’Association Sportive des Britanniques de Croix, composée d’ingénieurs britanniques travaillant à l’usine textile Holden. En 1898, naissent également les futurs grands clubs de l’Union Sportive Tourquennoise et de l’Iris Club lillois.
11Comme dans d’autres communes telles que Douai, Saint-Amand-les-Eaux ou Cambrai, le football est apparu à Boulogne par le biais d’enseignants d’établissements scolaires, en premier lieu le collège communal.
12Dès les années 1740, les pères jésuites anglais enseignent à une douzaine de jeunes Anglais. À partir des années 1850, de nombreux établissements d’éducation (pensions et écoles) accueillent une grande partie de la jeunesse anglaise de Boulogne. L’apprentissage de la langue française y est de qualité, devançant de la sorte les lois en matière d’enseignement des langues à l’échelle nationale. Dès 1843, au collège communal de la rue des Pipots, à l’emplacement actuel du Conservatoire de Musique et Danse, l’enseignement est tourné vers la vie active boulonnaise (chefs d’ateliers, commis, comptables, commerçants). Vers 1880, l’on songe à établir un « lycée international anglo-français », même si à cette date la population anglaise de Boulogne est en nette régression (le collège compte alors 20 enfants anglais pour un effectif total de 77 élèves). Mais la question d’un lycée d’État inquiète, car l’enseignement promulgué gagnerait en sévérité et engendrerait des difficultés quotidiennes éprouvées par les élèves anglais, qui demandent un régime spécial, en termes d’alimentation, de pratique du culte protestant et de sports spéciaux, impossible à mettre en place dans un lycée. L’évêque d’Arras évoquait déjà en 1856 la grande liberté de culte octroyée aux élèves ainsi que la souplesse vis-à-vis des us et coutumes de chacun. Ainsi, les jeunes Anglais reçoivent l’éducation protestante, dispensée en 1896 par le révérend William Maule, au collège ou à la British Episcopal Church, rue du Temple (actuelle rue Ernest Hamy), placée sous sa responsabilité. La synagogue rue Charles Butor accueille les élèves de confession juive, tels que les frères Einstein ou Alfred Weihl, apprentis joueurs de football et futurs membres de l’USB5.
13La réputation du collège communal dépasse le cadre boulonnais et de la publicité circule en Angleterre afin d’en vanter les mérites : « 30 professors all perfect gentlemen appointed by the French government and all graduates of the French university ». En 1896-1897, le collège compte environ 240 élèves, sous la direction du principal, Pequignat. Cette même année, le guide de Francis Merridew met en avant « les grands avantages et facilités octroyées aux parents et aux instituteurs pour enseigner à leurs fils et à leurs élèves la langue française », ainsi que la présence d’un terrain de cricket et de football, propre à leur épanouissement physique.
14Dès 1835, le collège communal met en place une classe spéciale anglo-française, mélangeant des élèves des deux nationalités. Cette mesure permet aux élèves anglais de suivre, en français, les mêmes cours que les Français, lesquels, au contact quotidien de leurs voisins, assimilent d’autant plus naturellement la langue anglaise, « dont l’utilité est trop locale pour ne pas tenir un rang important dans un collège fondé à Boulogne ». En novembre 1897, cette classe comprend 21 élèves, puis entre 10 et 30 jusqu’en 1935. À partir de 1892, les cours sont confiés au Dieppois Louis Letourmy qui « a séjourné longtemps en Angleterre et y a conservé de nombreuses relations ». Le professeur, également vice-principal du collège, se rend ainsi régulièrement en Angleterre à bord des paquebots de la South Eastern Company, la municipalité prenant en charge le coût de ces voyages. En 1898, Letourmy devient par ailleurs président d’une nouvelle société nommée « English Club pour la pratique de la conversation anglaise ». En 1900, il est promu chef de bataillon du 7e régiment d’infanterie6. Anglophile, Louis Letourmy transmet les pratiques intellectuelles et de loisirs en vigueur de l’autre côté de la Manche à ses élèves français, certainement friands de ce sport nouveau qu’est le football, déjà connu de leurs jeunes voisins de classe anglais.
15Les enfants du Kent, Alfred et Theodore Einstein (de Tunbridge Wells), de Londres comme Percy Hunt, Ernest Johnson, Frederick et Henry Parsons, mais aussi du nord de l’île tel que Norman Douglas (de West Hartlepool) y obtiennent de très bons résultats scolaires7, de même que Charles Poignant, Jules et René Spiers, René Magnier, Alfred Weihl, primés en langue anglaise, ou Alcide Herlin en gymnastique. Ces jeunes gens de classes aisées sont intelligents, disciplinés, à même de former, d’apprendre, d’appliquer rapidement les règles de ce nouveau jeu qu’est le football. Cette émulation intellectuelle et physique participe, à n’en pas douter, à la multiplication des échanges, et à l’appétence grandissante de ce petit groupe pour le football.
16Ainsi, le 25 juin 1896, l’équipe de football du collège communal, dotée du sobriquet « L’Espérance », accueille son homologue du lycée d’Amiens pour ce qui constitue certainement la première rencontre de football « officielle » se déroulant à Boulogne-sur-Mer8. Pour sa part, le lycée d’Amiens joue déjà au football depuis 1892 au moins, lors des tournois des lendits picards, puis des matchs contre d’autres lycées et collèges. Considéré comme une fête sportive, l’événement réunit, en plus des jeunes joueurs, le principal du collège de Boulogne, par ailleurs membre honoraire de la société sportive de l’établissement, mais également l’inspecteur d’académie et le proviseur du lycée d’Amiens. Le corps enseignant s’intéresse donc à cette pratique et est souvent à l’origine de ces rencontres. Le match, d’une durée de six quarts d’heure, a lieu sur le plateau de Châtillon, en haut des dunes. Le plateau de Châtillon, également utilisé lors des rencontres de cricket des amateurs anglais, constitue, avant l’arrivée de l’USB, le lieu privilégié de la pratique du football à Boulogne. Même l’éloignement du plateau par rapport à la ville ne diminue pas le succès rencontré par cette fête scolaire qui illustre bien la « renaissance de l’éducation physique » en France et ses débuts à Boulogne. Un journaliste de la France du Nord ose même inclure à son résumé du match une citation de Wellington, le vainqueur de la bataille de Waterloo, pour qui « c’est dans les jeux de l’école que l’anglais a acquis ses qualités d’endurance, de ténacité, d’énergie dont il sait si bien se servir dans le struggle for life universel aussi bien entre peuples qu’entre individus »9.
Source : La France du Nord, 28 juin 1896.
17Au sein de cette première équipe, en maillot blanc orné d’une étoile verte sur la poitrine et d’un liseré vert autour du cou, se trouvent plusieurs élèves des bancs de la classe anglo-française du collège, tels que les Johnson, Parsons, Spiers, Magnier, ou Douglas. Ces derniers ont l’occasion de côtoyer d’autres amateurs de football lors du second match du collège communal, contre les Anglais de la ville de Boulogne, qui se réunissent tout aussi régulièrement pour pratiquer le cricket. Compte tenu de l’éloignement du plateau du Châtillon, ce match du 5 novembre 1896 a lieu sur le boulevard du Prince Albert, au milieu des pelouses entourant les remparts de la Haute-Ville. Cette rencontre connaît un franc succès, se déroulant devant « un grand nombre de nos concitoyens ».
18Henry Graham, futur membre fondateur de l’USB, officie dans le team des Anglais. Suite à un score de parité, une revanche a lieu dix jours plus tard, qui donne l’occasion au futur secrétaire de l’USB, Demonchaux, de se mettre en évidence dans l’équipe du collège communal. Il constitue ainsi un parfait exemple de ces collégiens ou lycéens, séduits par le football et qui, à leur départ de l’école, éprouvent le désir de continuer à pratiquer leur passion dans une société dévouée à celle-ci.
19Le 28 mars 1897, les jeunes Boulonnais sont reçus à Amiens pour le match retour du 25 juin précédent. Ils éprouvent de grandes difficultés à imposer leur jeu. En effet, les collèges et lycées de France pratiquent le « football français », tandis que les jeunes joueurs du collège communal, jouant souvent avec et contre des Britanniques, pratiquent le jeu anglais dans lequel existe la technique dite de la « charge », permettant de pousser l’adversaire de l’épaule. Ce procédé, autorisé en Angleterre, est interdit, de manière tacite, dans l’hexagone10.
20« Nous avons l’honneur d’informer le public qu’un match entre deux équipes boulonnaises aura lieu le dimanche 25 avril, à 3 heures de l’après-midi, sur le plateau des dunes de Châtillon. À savoir les équipes premières du Football-Club et de l’équipe de la Scierie… ». On assiste en réalité à un nouveau match inter-scolaire, une grande majorité de l’effectif du « Football-Club » fréquentant ou ayant quitté récemment les bancs du collège communal. Des membres de cet effectif devaient faire partie huit mois plus tard des fondateurs de l’USB. L’équipe de « la scierie », quant à elle, est constituée d’élèves de l’école de la rue de la scierie, située dans le quartier de Capécure. La presse remarque que ces premiers joueurs de football boulonnais ne sont alors âgés que de 16 à 18 ans. Pour le Cicérone, « Ces exercices corporels sont excellents pour nos jeunes gens : ils contribuent au développement de leur force physique et au bon entretien de leur santé11 ». Cette précocité sera évoquée et remise en cause quelques mois plus tard, lors d’une séance du comité de l’USB en 1899. Un membre du club demande alors de recruter des commissionnaires plus âgés afin de former un comité qui « puisse imposer plus12 ». Mais lesdits membres s’avèrent bien moins au fait du jeu de football et de ses règles que les jeunes sociétaires pratiquant depuis le collège.
21Une dizaine de jours plus tard, sur l’esplanade de Saint-Omer, le Football-Club affronte l’équipe du Sport Audomarois sous une pluie battante mais devant 1 500 personnes. Le Boulogne Times est partisan, évoquant la performance de « nos » joueurs et apportant un réel soutien à l’équipe locale. Disponible à la descente des bateaux ou à la libraire Merridew, l’hebdomadaire Boulogne Times permet aux Anglais résidents ou de passage d’être tenus informés de l’actualité boulonnaise relative à leur « diaspora ». Un espace important, bien davantage que dans la presse locale française, y est alloué à l’actualité sportive locale d’origine anglaise. Les matchs de football et de cricket (dont la commission à l’USB est mise sur pied en avril 1899) y sont fort détaillés, parfois sur plusieurs colonnes, démontrant s’il le fallait la grande avance britannique en matière d’expertise sportive. Les résumés sportifs ne se limitent pas à Boulogne, et les autres rencontres du championnat du Nord y sont relatées. La fonction d’entraîneur n’ayant pas encore fait son apparition, c’est par ces comptes rendus que les joueurs parviennent à déceler leurs lacunes techniques et à améliorer leur connaissance de ce jeu encore nouveau13.
22La création de l’USB en 1898 n’empêche pas le collège communal de continuer à aligner des équipes de football constituées d’élèves de la classe anglo-française, les dunes du Chatillon et le boulevard du Prince Albert restant leurs terrains de prédilection.
23Après deux années de pratiques scolaires, mais toujours pas d’association organisée ou de club civil dédié, le Boulogne Times s’inquiète de voir le football boulonnais (le cricket est inclus dans cette démonstration) perdurer dans son état de loisir « à la mode » :
24« Et pourquoi avec le grand nombre de jeunes Anglais en bonne santé résidant ici, il est difficile, voire impossible, de trouver une raison satisfaisante ? L’air vivifiant de Boulogne ne nourrit ni la paresse ni l’affaiblissement. On ne peut pas non plus dire que les Jeux nationaux ne se déroulent pas en territoire étranger ; car partout où les Anglais vont, ils prennent leurs jeux avec eux ; Que ce soit sur les glaciers arctiques froids du Nord ou sur les plaines torrides de l’Inde au Sud : aux chaleurs et aux froids extrêmes, les parties anglaises de football et de cricket se poursuivent et s’épanouissent. Plus près de chez nous, à Calais, Dieppe et Paris, on trouve des clubs de football et de cricket florissants, et cela dans les villes de France comptant moins de résidents permanents en Anglais que Boulogne ne peut se vanter. Il est donc d’autant plus incompréhensible et étrange que la colonie anglaise de Boulogne échoue dans la formation de leurs jeunes hommes, en négligeant les avantages physiques et moraux procurés par une indulgence modérée dans la récréation des terrains de football et de cricket – les champs sur lesquels nos soldats victorieux ont mené leurs premières batailles.
25Il est indéniable que le cricket et le football exercent des influences tant morales que physiques. Ils inculquent le courage, l’autonomie, la bonne humeur (souvent dans des conditions difficiles), la vivacité d’esprit et la capacité de percevoir le succès futur de l’échec actuel. En un mot, nos grands jeux nationaux transforment nos jeunes en bons Anglais, le plus élevé qui soit produit moral du XIXe siècle ou de tout autre siècle. Quelles que soient les raisons qui expliqueront l’absence presque totale de cricket et de football dans le programme de loisirs de la jeunesse anglaise de notre ville, on peut augurer avec certitude que le désir de jouer est là. Et ce serait un mal, un mal incalculable – qui se manifestera et militera contre eux plus tard dans la vie – si l’éducation physique et morale de nos jeunes dans les sports extérieurs continuait ainsi d’être ignorée par leurs parents et leurs tuteurs. Nos jeunes et nos jeunes hommes sont des joueurs et sont à présent sans jeu, uniquement parce que, jusqu’à présent, aucun Anglais à Boulogne ne s’est manifesté pour les aider à obtenir le terrain de jeu nécessaire et à les guider dans la voie agréable des sports. Combien de temps devront-ils attendre ? Un de leurs compatriotes ne leur viendra-t-il pas en aide ? L’occasion est là, où est l’homme14 ? ».
26Selon le journal, l’élément déclencheur qui permettrait au football local de se structurer ne peut venir que du pays d’origine de ce sport ; il se trouverait donc parmi les rangs des membres de la colonie anglaise de Boulogne. Ce raisonnement semble d’une logique implacable, mais un homme seul, en territoire « étranger » peut-il remplir cette « mission », à l’instar d’une lady Kate Wood pour le tennis en 1885 ? De nombreux Boulonnais anglophiles, par leur éducation ou leur activité professionnelle, sont également à même d’accompagner les jeunes amateurs de ballon rond, avides de pratiquer leur sport de prédilection, dans un cadre plus réglementé et de manière régulière et compétitive.
27La fin du XIXe siècle va voir un nouveau sport, roi en Angleterre, « déferler » sur l’hexagone à partir de sa partie septentrionale : le football-association. En novembre 1898, un article de L’Indépendant indique que « plusieurs jeunes gens, fervents de ce jeu si passionnant, seraient heureux de former une société de football à Boulogne. Ils font appel dans ce but à toutes les personnes désireuses de participer à cette entreprise comme joueurs actifs ou protecteurs […] Aussitôt que le nombre des adhésions le permettra une réunion préparatoire sera organisée »15. Ainsi, le mardi 7 décembre 1898, a lieu dans la salle de billard de la brasserie anglaise (ainsi nommée depuis 1892) tenue par M. Petit, au 5, rue Monsigny, la séance de fondation de l’Union Sportive Boulonnaise. Le comité provisoire est ainsi composé : au poste de président se trouve Marcel Séguier, Samuel Einstein est vice-président, Georges Demonchaux secrétaire, Stevenard trésorier et Eugène Masset lieutenant. L’information est relayée dans le Boulogne Times pour qui « L’avènement d’un “Anglo-French Football and Sports Club” prometteur devrait être salué par les jeunes amis des deux pays de la ville, avec la plus grande satisfaction. Longue vie au nouveau club, et que sa première saison soit prospère, avec plusieurs “wins” à son actif ». Le Boulogne Times utilise le terme officiel dénué de vocabulaire anglais « Union Sportive Boulonnaise » dans l’édition du 26 janvier 1899, tout en rappelant avoir assisté à une très intéressante démonstration de ce « great English game ». Marcel Séguier, sur lequel on connaît peu de choses par ailleurs, quitte l’USB en septembre 1899 et rejoint en 1901 le Stade Français fondé en 1883 et co-fondateur de l’USFSA, dont la section football est fraîchement créée. Suite à son départ de Boulogne, Georges Adam, R. D. Stevens, Émile Altazin, Pierre Remoleux et Louis Duchochois déclinent le poste. La consultation de l’état-civil de la mairie de Boulogne permet de retrouver une trace du secrétaire Georges Demonchaux. Né en 1880, il est fils d’un chef de district des chemins de fer du Nord. Ainsi, au moment de la fondation de l’USB, Demonchaux n’a que 18 ans, confirmant la jeunesse des membres fondateurs du club. L’activité professionnelle de son père l’amène à voyager à travers la région. Peut-être rencontre-t-il des jeunes gens des villes industrielles du Nord, Roubaix ou Tourcoing, et de Paris, lieux où le football français prend son essor dès le début des années 1890.
28Le premier président d’honneur choisi par l’USB est le conseiller municipal Jean-Paul Thierry. Né à Londres le 13 juillet 1858 où son père était exilé professionnellement depuis 1851, Jean-Paul Thierry arrive en France vers 1860 et se fixe à Boulogne en 1877, secondant activement son père dans une manufacture de bottes avant de la gérer seul au faubourg de Bréquerecque, rue de la Madeleine. Élu au Conseil municipal de 1888 à 1912, Jean-Paul Thierry possède en Angleterre « de multiples et influentes amitiés et fut parmi les bons ouvriers qui firent de notre Ville le berceau de l’entente cordiale »16. De par son anglophilie, Thierry est au fait de la pratique du football-association, il est à même d’en défendre la cause lors des demandes de subventions usbistes au Conseil municipal. Lors de la création du Boulogne Golf Club (aujourd’hui Golf de Wimereux), en 1901, Thierry occupe le poste de trésorier, le président n’étant autre que Douglas Aigre, maire de Boulogne sortant. Les statuts du Boulogne Golf Club sont d’ailleurs rédigés en anglais, le comité étant administré par deux vice-présidents, un Français et un Anglais, et les dix membres sont répartis de manière égale entre les deux nationalités17.
29L’USB a d’abord comme objectif de « développer parmi ses membres l’esprit de camaraderie et de solidarité, le goût et la pratique des jeux en plein air ». En fait, le rôle du club n’est pas clairement défini, ses statuts, rédigés avant le vote de la loi de 1901, manquent de précision. La consultation de déclarations de modifications dans les statuts de l’USB d’années ultérieures, déposées par les dirigeants à la sous-préfecture, permet de combler quelques lacunes, notamment les statuts de 1908, année de déclaration de l’association à la sous-préfecture. Parmi ceux-ci, se trouvent la plupart des statuts originels. La relative transparence et neutralité évoquant le but premier de la société usbiste s’explique par la surveillance alors exercée par l’administration préfectorale sur les associations nouvellement créées en cette fin de XIXe siècle. Ce contrôle vise à vérifier le respect de la déontologie républicaine de la société naissante et à traquer les personnes dont la conduite ou la moralité serait douteuse. En effet, la reconnaissance par l’appareil législatif de toute association créée dépend en grande partie du contenu des statuts. Les opinions anti-républicaines y sont pourchassées, de même que les mentions susceptibles de contrevenir à la loi ou aux usages18.
30Enfin, les termes employés, « camaraderie » et « solidarité », ajoutent aux fonctions sportives de l’USB des fonctions de représentativité : défense des intérêts des membres de la Société, affirmation d’une identité commune. Autant de valeurs qu’une association anglo-française constituée de jeunes gens aisés et bien éduqués se fait fort d’honorer.
31Dans l’optique de s’inspirer des principes et règles en usage en Angleterre, le comité prend d’importantes décisions. Dans les premiers statuts de l’USB, l’article 1 stipule qu’il est d’abord question d’une société « regroupant des amateurs boulonnais de sport, et particulièrement de football ». Les premières assemblées générales du club évoquent clairement le choix du football-association comme activité essentielle. Cependant, d’autres sports y sont pratiqués tels que la boxe, l’aviron, le cyclisme, ou le hockey. Le premier match de rugby disputé par l’USB a lieu en 1906 face à Douai. Les sources ne mentionnent que très rarement la pratique du rugby boulonnais pendant les années suivantes et, en 1924, l’équipe de rugby est supprimée, à cause de la détérioration massive que subit la pelouse du club, soumise à rude épreuve sous les nombreuses chutes et divers accrochages propres à ce sport. Le hockey subit le même sort, faute de terrain adapté. Pratiqué autant que le football au collège communal dès 1896, le cricket occupe une place importante à l’USB à ses débuts. Sa commission dédiée est composée de Balleras, Theodore Einstein, Wood (le fils de lady Kate), le président Marcel Seguier, Bowman (rédacteur du Boulogne Times) et Ryves. Le terrain choisi pour la pratique se situe à la Verte-Voie, lieu sollicité également par les Britanniques amateurs de patinage lors des mois d’hiver. Le cross-country est aussi pratiqué de manière régulière en hiver, l’USB créant même le championnat du Nord en 1902.
32Dès les années 1870, les sports modernes, d’origine anglaise, pénètrent le Nord de la France et Boulogne, terre de jeux traditionnels locaux, en particulier. Combats de coqs, jeux de tir et de boules, ou sociétés colombophiles de la première moitié du XIXe siècle, laissent la place à des pratiques codifiées, aux mains de la bourgeoisie locale. Cette population travaille généralement dans les domaines du commerce et du tourisme, activités les amenant à être en contact avec des voyageurs anglais, eux-mêmes consommateurs de sports. Ainsi influencée et séduite, la bourgeoisie boulonnaise met en place et organise les premières associations sportives de la ville, réservées à une certaine élite : nobles de la vieille ville, bourgeois très aisés de la ville basse19.
33À Boulogne, la première forme de club connue est la réunion de gentlemen se retrouvant autour d’une passion commune : les courses hippiques. Ainsi, en 1834, la Société d’Agriculture crée la Société des Courses (Jockey-Club Boulonnais en 1863), à même d’attirer l’élégante clientèle britannique, au même titre que les bains de mer. En 1867, les bookmakers anglais font leur apparition et installent de véritables bureaux de paris.
34Les sports nautiques prennent à leur tour une place primordiale, portés par la naissance de l’Émulation Nautique en 1861, puis du Boulogne-Club en 1885. À tour de rôle, ces deux sociétés organisent une fête nautique chaque 14 juillet, et organisent leur propre régate afin d’affronter les clubs d’aviron anglais qui le pratiquent dès le XVIIIe siècle, les courses entre les fameuses universités d’Oxford et de Cambridge ayant fortement favorisé sa popularité à compter de 1828. Ces sociétés nautiques boulonnaises marquent également la naissance des clubs omnisports de la ville, parmi lesquels l’Union Sportive Boulonnaise s’inscrit à ses débuts.
35En 1885, est fondé le Tennis Club Boulogne, aussi connu sous le nom de Lawn Tennis Club – voire « Anglo-French Tennis Club » comme relaté dans le Boulogne Times –, à l’initiative d’Anglais installés à Boulogne, parmi lesquels la figure importante de lady Kate Wood, épouse du général sir Henry Hastings Affleck Wood, officier de la reine Victoria puis d’Édouard VII. Jusqu’en 1895, le Lawn Tennis Club ne rassemble sur le terrain du boulevard Daunou que des sportsmen britanniques. Chaque mois de septembre, un tournoi international certifie la renommée du club. Mais l’écart trop conséquent entre joueurs anglais et français oblige ces derniers à s’inscrire de préférence dans des épreuves à handicap. Lady Wood est également à l’origine du premier club de tennis de table (sport né en Angleterre à la fin du XIXe siècle et pratiqué dans les salons des maisons bourgeoises) de Boulogne, structuré en association dès 1902. Le premier secrétaire de cette association n’est autre que Henry Graham, figure pionnière de l’USB20.
36Les sportifs anglais séjournant ou résidant sur la côte d’Opale ne sont guère dépaysés et y retrouvent donc leurs sports préférés. Ajoutons les pratiques en sociétés telles que le cyclisme (Société des cyclistes boulonnais et Véloce-Club Boulonnais) ou le tir (Société des Archers Guillaume Tell), ainsi que celles menées encore par des particuliers, telles que le golf, le cricket ou la chasse à courre.
37Le caractère omnisport originel de l’USB est lié à la volonté des dirigeants d’intégrer le modèle de quelque 200 clubs omnisports fédérés à l’Union des Sociétés Françaises des Sports Athlétiques, fédération omnisport qui ne comprend pas dans son programme, lors de sa création en 1889, le football-association. En effet, prônant l’amateurisme intégral des associations sportives, l’USFSA redoute le tournant professionnel pris par ce sport en Angleterre. Finalement, devant la menace de la création d’un championnat de football-association indépendant de l’Union, celle-ci décide, le 9 décembre 1893, de créer une commission s’occupant de ce sport toujours en marge du football-rugby. Le championnat est divisé en zones et districts, l’USB intègre ainsi en 1898, en compagnie de l’Union Sportive de Calais, le championnat du Nord et le district maritime. Le choix du football-association à l’USB est primordial. En adhérant à l’USFSA, l’USB se voit légitimée et reconnue par une instance nationale. La proximité de l’Angleterre et la présence de ressortissants anglais au sein de l’USB a sans doute pesé lourd dans ce choix des premières règles visant à déterminer un type de pratique particulier. La fin du XIXe siècle est une période de lutte d’associations, de fédérations ou groupements, chacun ayant ses propres règles. L’USB se doit donc de trancher et de spécifier d’emblée la nature du jeu adopté.
38Afin de saisir les règles et subtilités de ce sport, il est intéressant de reprendre les propos d’un spectateur boulonnais assistant à l’une des premières séances d’entraînement de l’USB : « C’est alors que je pensai à expliquer, aussi brièvement que possible, ce qui fait l’intérêt de ce sport, dont les règles sont, en effet, peu connues […] Une partie de football, un match, se livre entre deux sociétés dont chacune présente une équipe de onze joueurs ainsi divisée : 5 avants (que les Anglais appellent forwards), 3 demis (balves), 2 arrières (backs) et un garde-but (goal-keeper) ». Cette disposition des joueurs sur le terrain, selon la formule du 2-3-5, illustre ce « jeu à la française », jeu porté vers l’attaque, plus viril et brutal que son homologue anglais, ayant déjà intégré qualités individuelles des joueurs et sens du collectif : « Ces 22 équipiers devront évoluer sur un terrain qui a la forme d’un vaste rectangle long de 100 mètres, large de 50. À chaque extrémité de ce rectangle, on remarque deux poteaux distants de plus de 7 mètres et reliés par une barre transversale. Ces deux portes sont les goals, issues par lesquelles devra sortir le ballon pour qu’un but soit marqué […]. Le garde-but est le seul équipier à qui il soit permis de se servir de ses mains pour jouer, les autres joueurs ne devant mener le ballon qu’au pied (football veut dire ballon au pied). Le rôle de chacun de ces équipiers est, d’ailleurs différent : les avants sont chargés d’attaquer le but ennemi, les demis, les arrières et le goal-keeper garantissent leur propre but. Ces derniers et surtout le garde-but doivent garder leur sang-froid pendant toute la partie. Au coup de sifflet de l’arbitre, car un arbitre est toujours choisi pour juger sans appel les coups constatés, le ballon commence à rouler […] Les avants sont ceux des équipiers qui ont le plus de fatigue car ils se déplacent sans cesse, mais, en revanche, ils ont l’honneur de réussir les buts, et plus ils en marquent plus leur équipe a de chances d’être victorieuse21 ».
39Les couleurs rouge et noir, proposées par Theodore Einstein sont adoptées, à six voix contre cinq et six voix contre deux aux couleurs noir et jaune, proposées par Marcel Séguier, les couleurs noire et bleue constituant le dernier choix. Les tenues seront confectionnées et achetées à Boulogne, « À la petite Jeannette », rue Thiers, enseigne tenue par Lafosse, membre de l’USB. Le rouge sur les tenues de football apparaît d’abord en Allemagne et en Grande-Bretagne, ensuite dans le reste de l’Europe de manière massive vers 1920. L’USB, certainement influencée par ses sociétaires britanniques, fait ainsi figure d’exception, au même titre que le Football Club Rennais en 1901 ou le club italien de l’AC Milan, dont le fondateur anglais Erbert Kilpin, en 1899, explique ainsi le choix des couleurs de son club : « le rouge pour rappeler le diable, le noir pour inspirer la peur ». Le choix de Theodore Einstein a certainement été guidé par sa ville d’origine, Tunbridge Wells, dont le club de football, créé en 1886, évolue en rouge et noir.
40Les premiers membres de l’USB, anglais et français, ont en commun une volonté de distinction, de différenciation, révélateurs des comportements de la bourgeoisie sportive de la fin du XIXe siècle. Les premières assemblées générales de l’USB22 révèlent de nombreux soucis matériels, inhérents à toute jeune société sportive en formation à la fin du XIXe siècle. La première difficulté consiste à trouver un emplacement propice à constituer un terrain de jeu apte à la pratique de rencontres de football association. L’USB jette rapidement son dévolu sur la place de Capécure. Le choix porté sur cet endroit précis, au pied de l’église Saint-Vincent-de-Paul, lieu de marchés, foires et concours hippiques dans le quartier populaire de Capécure, n’est pas le fruit du hasard. Ce quartier, rattaché à Boulogne en 1835, est un carrefour entre l’Angleterre, Boulogne et Paris, comprenant la gare centrale, la gare maritime et la gare de marée, tout en étant à proximité des installations portuaires, sur l’autre rive de l’embouchure de la Liane. Le tramway y circule, parmi de nombreux commerces, églises, écoles (celle de la rue de la scierie notamment), un casino (les Anglais en sont friands car les jeux d’argent sont prohibés dans leur pays), ainsi qu’une salle de spectacles. Capécure est le centre névralgique des échanges commerciaux, touristiques et culturels entre la France et l’Angleterre, et constitue, par la composition sociale et les activités des premiers membres et sympathisants de l’USB, le véritable berceau du football boulonnais, Boulogne occupant en 1899 la 4e place des ports de pêche français. Habitués à jouer sur ce terrain en macadam, les Boulonnais rencontrent quelques difficultés lorsqu’il s’agit d’évoluer à l’extérieur sur des terrains souples.
41Cette question du choix du terrain entraîne les premières tractations entre l’USB et la municipalité. En effet, un des obstacles à la réalisation du vœu usbiste de prendre ses quartiers place de Capécure est la présence de trois becs de gaz gênant, évidemment, la pratique du jeu. L’USB décide donc dès sa séance de fondation d’entrer en contact avec Émile Lemaître, conseiller municipal, pour lui demander d’intervenir dans la décision du maire de Boulogne Douglas Aigre, dont la politique se tourne en priorité vers l’aménagement de la station balnéaire, des lieux estivaux, du casino et ses abords. Aigre, ancien élève du collège communal et médecin de profession, entreprend de plus l’analyse de la qualité de l’eau et prend à cœur la question de la santé publique à Boulogne. De fait, les bases de la vie à la « Belle Époque » et de la station balnéaire sont posées durant la période de 1892 à 1900, dates du mandat de Douglas Aigre.
42Aigre a hérité d’une éducation et d’un prénom anglais, sa mère Esther Marks, née à Chatham se mariant avec Jean-Marie Aigre à Londres en 1850. En octobre 1899, Aigre est fait chevalier de la Légion d’Honneur. À cette occasion, les notables de la colonie britannique de Boulogne ainsi que les vice-consuls allemand et américain organisent un banquet le 23 octobre, présidé par sir Hastings Wood, secondé par R. D. Stevens, futur vice-président du comité de l’USB. La retraite politique de Douglas Aigre est une mauvaise nouvelle pour la colonie britannique. Cependant, son successeur, le radical Charles Péron, président du cercle anglo-français, jouit lui aussi d’une grande sympathie auprès de cette communauté, tout comme son épouse, la romancière londonienne Marian Yeates.
43Proche de Péron, Émile Lemaître n’a, quant à lui, pas été choisi au hasard par les sociétaires de l’USB. En effet, cet autre radical, né à Paris le 29 novembre 1859, est à l’époque une personnalité incontournable de la vie politique locale. Il est également propriétaire du journal L’Indépendant depuis son arrivée à Boulogne en 1864 et surtout un notable influent, « soucieux du développement des associations et sociétés dans la cité ». Lemaître, président de la Ligue des droits de l’Homme, est également un des principaux animateurs de la franc-maçonnerie locale, illustrant les liens étroits entre radicaux et francs-maçons sous la IIIe République. Les deux courants partagent une même hostilité à l’égard de l’Église romaine. À partir de la fin du XIXe siècle, la franc-maçonnerie s’engage dans tous les mouvements laïques et combat pour les libertés de réunion, d’association, de la presse et défend le principe de suffrage universel comme le prône Lemaître dans son programme électoral de mai 1898 : « Lois assurant la liberté, la sincérité, la probité des scrutins, permettant aux absents involontaires (marins, employés des chemins de fer, etc.) d’user de leurs droits d’électeurs23 ». Il est ainsi probable que Lemaître utilise son soutien à l’USB à des fins politiques, avec l’ambition d’extraire la jeunesse boulonnaise d’une certaine emprise catholique. L’USB lui propose d’intégrer le comité, offre que Lemaître refuse, ses obligations politiques l’en empêchant. En effet, Lemaître devient conseiller général du canton de Boulogne Sud cette même année 1898.
44Un autre problème se pose également aux membres de l’USB. Il s’agit de la difficulté à trouver le matériel nécessaire à la pratique d’un sport encore embryonnaire. Ainsi, une demande est faite aux menuisiers municipaux les moins exigeants de fabriquer les poteaux de buts, munis par ailleurs de boîtes plaquées au sol afin de renforcer leur verticalité. Quant aux deux ballons (de marque anglaise « Kangaroo »), c’est à la maison Fulton de Paris qu’un membre doit aller les acheter, « aucune maison à Boulogne ne vendant cet article d’un nouveau genre ». La résolution de ces questions de terrain, d’équipement et de matériel conditionne l’organisation de rencontres ou séances d’entraînement. La reconnaissance officielle du club suppose effectivement que ces questions soient réglées au préalable. Pas de jeu possible sans un lieu de pratique adapté.
45S’ajoutent à ces obstacles purement matériels les problèmes d’effectifs liés au travail des joueurs qui les contraignent à manquer des entraînements ou des matches : « Les joueurs travaillent 10 heures par jour et bien souvent le dimanche matin, si bien que de nombreux joueurs étaient indisponibles pour les déplacements »24. Ce problème d’effectif est inhérent à toute ville dont la population est grandement composée de marins, à hauteur de près de 20 % de la population active boulonnaise à la fin du XIXe siècle : « Dans la cité, tout le monde vivait avec les marées, il fallait donc se lever très tôt et se coucher aussi très tôt. Il était donc difficile pour certains joueurs d’être présents lors des entraînements et même le jour du Seigneur pouvait se transformer en jour de labeurs »25. La loi de 1906 rend obligatoire une journée de repos par semaine et donne ainsi la possibilité aux ouvriers de se rendre aux matches. Cet état de fait démontre la catégorie sociale dans laquelle évoluent les jeunes joueurs de l’USB qui, en quittant l’école, exercent souvent un emploi en lien avec le transport ou le commerce. En ce sens, le football de la fin du XIXe siècle se démarque déjà des autres pratiques sportives d’origine anglaise, en s’ouvrant rapidement à toutes les catégories sociales. Stevenard et Courdin sont employés des chemins de fer, et leur travail les empêche ainsi de participer à la réunion du 9 décembre 1898 pour l’un, de remplir ses charges que lui impose sa fonction de chef du matériel pour l’autre.
46L’USB ne tarde pas à disputer son premier match officiel place de Capécure. Les jeunes boulonnais se mesurent à l’Iris Club Lillois, fondé deux mois seulement avant l’USB, et composé quasi intégralement de joueurs anglais, un adversaire, champion de la Ligue du Nord en 1899 et 1901, qui remporte logiquement ce match face à des Boulonnais moins expérimentés.
Source : La France du Nord, 25 janvier 1899.
47Le Boulogne Times estime l’affluence pour ce premier match à quelque 500 spectateurs. Selon ses détracteurs, le football est un « sale jeu anglais », les pratiquants étant taxés d’anglomanie. Ces opposants au football se rangent derrière la choule, jeu médiéval d’abord pratiqué en France pour ensuite gagner l’Angleterre avant de se réimplanter dans l’hexagone (mélange de rugby et de football association). Selon Alfred Wahl, se raccrocher à un passé national et minorer le rôle des Anglais a un double objectif : préserver et faire renaître les traditions et le patrimoine régional. On remarque en France une montée du nationalisme et une résurgence de l’anglophobie durant les années 1890. La situation est relativement différente à Boulogne où les édiles locaux mettent tout en œuvre pour conforter la colonie britannique dans son choix de résider sur la Côte d’Opale : écoles, médecins, églises ou encore librairies. La population boulonnaise fait preuve dans l’ensemble de tolérance envers ces voisins installés pour certains depuis 50 ans dans la ville.
48Dans son édition du 14 juin 1900, le Boulogne Times résume ainsi les relations franco-britanniques à Boulogne : « Nous qui avons vécu en France sous les stress et la tempête de trois périodes de profonde dissension entre les Anglais et les Français, à savoir l’incident de Fashoda, l’Affaire Dreyfus et la guerre des Boers, pouvons supposer connaître la véritable valeur du sentiment public en France et son effet sur la vie quotidienne des Anglais résidant en France. […] Le peuple n’a certainement pas été moins hospitalier, moins tolérant, ni moins courtois. Nous n’avons pas été maltraités et nous n’avons pas été insultés. En effet, les seules indignités que devaient subir les résidents britanniques à Boulogne étaient aux mains de gamins de la rue qui nous criaient parfois de façon dérisoire “vive le petit Boer”. Cette méfiance de la Nation britannique peut être attribuée à la jalousie de nos succès commerciaux et coloniaux. Mais quelle que serait la haine portée à cette Nation, ses institutions, ses méthodes et ses mœurs, aucun hôte n’est aussi certain de l’accueil cordial à Boulogne que les Anglais ».
49Prônant la tolérance et l’égalité entre ses membres, l’article 3 des statuts de l’USB stipule que « toute discussion politique ou religieuse dans les réunions est interdite et sera punie d’une amende ».
50À l’origine, l’USB se compose donc de natifs du Boulonnais et de ressortissants anglais, dont les membres fondateurs que sont les frères Einstein, ou Henry Graham, arbitre officiel et gardien de but. Ancien élève du collège communal, Graham est employé, puis secrétaire à partir de juillet 1898, de la South Eastern Company dont le bureau de Boulogne, situé Quai Chanzy, est dirigé depuis 1897 par captain R. D. Stevens qui accepte la vice-présidence du comité de l’USB lors de la séance du 23 décembre 1898. Sommité de la colonie anglaise de Boulogne, Stevens se marie en juin 1899 avec Constance, fille du futur maire Charles Péron, à l’église anglicane Saint-John rue des Vieillards (actuelle rue Félix Adam), qui avait rarement accueilli autant d’invités. Ce mariage constitue, selon le Boulogne Times le plus important rapprochement social dans la société anglo-française depuis de nombreuses années. De cette union, naît leur premier fils à Boulogne en 1902.
51Le bureau de la South Eastern est situé à la gare maritime, à Capécure. Fils du chef d’exploitation de la South Eastern côté londonien, Stevens, prend à 26 ans la succession de Henry Farmer, père du vice-consul, en 1897, secondé par A. Trarieux, également président de l’Émulation Nautique.
52Créée en 1836, la South Eastern Railway Company ouvre un service et une ligne de Folkestone à Boulogne en 1843. Le 1er janvier 1899, la SERC fusionne avec la London Chatham Railway. Cette ligne dessert Tunbridge Wells et Gravesend, villes de naissance respectives de Theodore et Samuel Einstein. Comme au Havre, où ce sont les employés de la South Western Railway qui lancent le football en 1872, la South Eastern Railway possède sa propre équipe de football, surnommée à Boulogne « l’équipe anglaise du bateau ». Stevens est sollicité dès les premières réunions de l’USB afin d’être membre du comité d’honneur « étant donné son honorabilité et son goût pour les sports ». Plus que jamais, le réseau entre les moyens de transport reliant Boulogne et le Kent, et les sympathisants et pratiquants des sports d’origine anglaise est prégnant en cette fin de XIXe siècle. De même, M. Hall, commandant du Princess of Wales, bateau de Folkestone, devient membre honoraire de l’USB en février, tout comme William Bowman, rédacteur du Boulogne Times, qui assiste même aux matchs de l’équipe à l’extérieur, ou le comte d’Hinnisdal, également commissaire de la Société des Courses.
53Une famille incarne mieux que quiconque ces relations imbriquées entre le monde du transport et celui du sport : les frères Einstein (dont le patronyme devait devenir Instone quelques années plus tard). Né à Gravesend, dans le Kent, en 1879, d’un père allemand Adolf Einstein et de Maria Jacobs, gérante du « Grand Bazaar », installé rue Faidherbe, Samuel Einstein arrive à Boulogne vers 1895 où il est d’abord employé de la compagnie Maritime Boulonnaise Limited (Ligne Boulogne-Bristol-Cardiff-Swansea), après avoir fait ses classes comme ses deux frères au collège communal puis à l’USB. Membre fondateur de l’association, demi-arrière et premier capitaine de l’équipe, poste ô combien important à cette époque car il mène l’équipe sur le terrain, choisit les joueurs à placer à chaque poste, et préfigure le rôle d’entraîneur, il reste à Boulogne jusqu’en 1900. Il se rend à Cardiff au Pays de Galles où il devient, à seulement 21 ans, directeur d’expédition pour une compagnie de transport anglaise. En 1908, il s’associe avec son frère Theodore, premier vice-président de l’USB (qui quitte également le club en début d’année 1900, ayant trouvé un emploi à Londres), pour créer une entreprise de production de charbon avant d’acheter, en 1914, le bateau Collivaud et de faire d’autres acquisitions durant la Première Guerre mondiale. De ce fait, les frères Einstein possèdent, après la guerre, une flotte d’expédition de dix navires destinée au commerce du charbon. Samuel Einstein, malgré ses activités commerciales, ne délaisse pas le monde du sport, puisque qu’en 1921 il apporte son soutien moral et financier au Bedwas Rugby Football Club, club d’un village situé près de Cardiff et du château de Caerphilly. La même année, les frères Einstein, assistés d’un troisième, Alfred, lui aussi élève du collège communal et membre de l’USB à partir de mai 1899, lancent la compagnie aérienne Instone Airline qui relie d’abord le Royaume-Uni à Londres pour ensuite assurer de plus longs trajets. En 1925, Samuel Einstein vend les navires destinés au transport de charbon pour se consacrer entièrement à la ligne aérienne dont il est directeur jusqu’à sa mort en 1937. Les Einstein sont de confession juive comme le confirment les registres de la West London Synagogue of British Jews26. En 1924, Samuel est souscripteur au profit de la restauration de la synagogue de Boulogne, inaugurée en 1874, rue Charles Butor. En pleine affaire Dreyfus, les juifs boulonnais, français, anglais et allemands sont relativement épargnés et peuvent pratiquer leur culte de manière libre. En janvier 1899, le Boulogne Times rapporte tout de même que les commerces tenus par des israélites se retrouvent affublés d’une pancarte « N’achetez rien aux juifs qui possèdent 80 milliards sur 200, fortune totale de la France ». Mais la tolérance et le « vivre ensemble » prônés dès le plus jeune âge dans les établissements scolaires, le collège communal en tête, se répercute très certainement sur une opinion publique générale en apparence ouverte d’esprit.
54En février 1899, Hastings Saint Ledger Wood, devient vice-président de l’USB pour à peine un mois, mais il reste ensuite membre et joueur du club. Il est le fils d’une certaine Catherine Sankey, plus connue sous le nom de lady Kate Wood, à l’origine du premier club de tennis boulonnais en 1885, comme on l’a vu. Elle décède deux ans après son mari, le général sir Henry Hastings Affleck Wood, en 1906, dans leur château gothique, au bas de la rue Porte Gayole, à l’actuel emplacement du lycée Branly. Le fils Wood excelle lui-même dans la pratique du tennis, devenant champion du Nord cette même année 1899. Également membre de l’éphémère commission de cricket de l’USB, Wood incarne le modèle du sportsman anglais en France.
55Au contact de leurs coéquipiers britanniques, les joueurs natifs de Boulogne vont rapidement progresser techniquement et tactiquement. En février 1900, les départs des Anglais Einstein et Graham qui continue d’arbitrer des rencontres, tout comme Marcel Séguier, auraient pu affaiblir le niveau sportif de l’USB. Mais les courtes défaites face à Tourcoing en finale du championnat du Nord attestent que les Boulonnais ont réellement progressé, comme le montre également leur match nul face au Folkestone Invicta Football Club devant 2 000 spectateurs ayant payé leur entrée. Début 1900, le Boulogne Times relève que le football, durant les deux premières saisons d’existence de l’USB, a gagné une grande popularité auprès des « amis français », friands désormais de ce « grand jeu anglais, mais qu’ils ont encore beaucoup à apprendre ». Le journal fait notamment allusion au manque de discipline des Boulonnais, amputés de leur capitaine anglais Theodore Einstein, et qui rechignent à obéir aux consignes de son suppléant, Demonchaux, chacun privilégiant les tentatives solitaires (l’obsolète « dribbling game ») au jeu collectif (« passing game ») dont la pratique s’est désormais généralisée outre-Manche. Le logique retard constaté entre le football des deux pays n’est pas uniquement technique et tactique. En effet, les joueurs foulant le bitume de la place de Capécure (Boulonnais et visiteurs) sont accusés de contester trop souvent les décisions de l’arbitre. Ces comportements sont contraires aux « codes » de la pratique anglaise de ce sport, empreinte de mesure, contrôle de soi, respect de l’adversaire et des règles du jeu.
56L’USB va continuer à affronter des clubs anglais afin d’apprendre la vraie science du jeu, inculquée par des joueurs considérés comme les meilleurs au monde. Ainsi, dès sa première année de fondation, l’USB affronte en match amical le Folkestone Invicta Football Club.
57En janvier 1900, un match amical est organisé face à une équipe de joueurs de la colonie anglaise de Boulogne, menés par monsieur Ormsby, fils du révérend Watson King Ormsby, chapelain de la Saint John Church, et composée ainsi : D. Tarr, W. Ormsby, H. Lhorp, H. Didot, A. Lhorp, Doun, L.H. Rickards, Brinkley.
58Pour la saison 1900-1901, sous la nouvelle présidence de Charles Pichon, René Spiers, également nommé secrétaire de l’USB, reprend le capitanat de l’équipe première, laissé vacant depuis le départ de Samuel Einstein. Pragmatique et inquiet du départ des Einstein et Graham, Spiers aligne de nombreux nouveaux Anglais dans le onze de départ de l’USB 1901 : Cecil Churchward (employé de la South Eastern Company), Harold Buck (adolescent du collège communal), Ginger, Philipps, Thorpe (jeune collégien en provenance de Cranbrook, Kent) ou encore Sheen. L’équipe est brillante, elle parvient à de multiples reprises à vaincre les équipes parisiennes, mais peu de joueurs composent le club, et l’USB doit se contenter de ne former qu’une seule équipe. De plus, certaines réactions des membres du comité de l’USB lors des réunions de la saison suivante laissent à penser qu’une partie de cette deuxième « génération » de joueurs anglais n’est pas entrée à l’USB selon les normes habituelles du club, fondées sur le parrainage et le vote d’admission, comme le stipule l’article 2 des statuts de la société.
59La saison suivante est difficile en termes de résultats, les dirigeants arguant lors de la première réunion de la saison qu’il a « fallu reformer des équipes parmi les joueurs de notre ville ». Les Anglais de la saison écoulée étaient « excellents joueurs mais mauvais payeurs ». Le manquement du paiement des cotisations à l’association est donc reproché aux joueurs anglais. Argument avéré ou non, les finances de l’USB reviennent au beau fixe en cette nouvelle saison, grâce en partie à l’utilisation du nouveau terrain du Moulin Wibert, qui permet de faire payer les entrées à un public toujours plus nombreux. Trois équipes, dont une « junior », sont désormais alignées. Très peu de joueurs anglais composent cet effectif (seul Churchward et Darling conservent leur place), annonçant une volonté du club de confier davantage de responsabilités aux jeunes Boulonnais de la ville. Le cas de Victor Mequin est à ce titre intéressant. Boulonnais d’origine, employé de la Compagnie Maritime Boulonnaise, comme Samuel Einstein quelques années plus tôt, il joue dans l’une des nombreuses équipes de Folkestone, avant de rejoindre l’USB en décembre 1902, réussissant des débuts tonitruants face à Amiens (6-1, dont 3 buts de Mequin). Nul doute que ses matches et entraînements au sein d’une équipe britannique ont considérablement élevé son niveau de jeu.
60Malgré cette apparente volonté d’émancipation, l’Angleterre reste le professeur idoine et l’USB multiplie les confrontations face à ces joueurs très compétitifs. Ainsi en 1905, le club usbiste invite des clubs anglais, afin de préparer un match crucial contre le Racing Club de Roubaix : « En vue de ces matches de la plus haute importance, le comité de l’USB s’est imposé le sacrifice de nous amener à grand frais le Folkestone Rovers, dans le but de faire donner à nos joueurs, par cette équipe de premier ordre, une bonne leçon27 ». En 1912, l’USB organise cette fois-ci un tournoi international mettant aux prises les équipes du Havre, Lille, Paris, Richmond et Londres. Ce spectacle, organisé à l’occasion des fêtes de Pâques, est unique en son genre en France. Il est rendu possible par le soutien d’ordre financier émanant de la Compagnie fermière du Casino. L’USB demande également à la municipalité une subvention, qui lui est accordée, pour couvrir les frais, s’élevant à plus de 2 000 francs. Le Conseil municipal est bien conscient de l’apport bénéfique d’une telle manifestation à Boulogne. Ces matches face aux Anglais constituent le meilleur des entraînements. Les Britanniques jouent donc un rôle de diffuseur, de créateur ainsi que d’entraîneur. Rapidement, l’USB récolte les fruits de cet apprentissage.
61L’arrivée du football à Boulogne, depuis les premières joutes sur les pelouses du boulevard du Prince Albert jusqu’à la création de l’USB en 1898, se révèle être un parfait témoin des relations franco-anglaises dans cette ville à cette période donnée. Forte d’une colonie anglaise d’un millier d’individus, Boulogne se situe au cœur d’une hybridité touchant divers domaines. Centre névralgique de ces relations internationales, le quartier de Capécure rassemble les premiers pratiquants et sympathisants du sport déjà roi de l’autre côté du Channel. Lieu de transit maritime et ferré, Capécure voit se côtoyer employés, chefs ou commis des deux nationalités, lesquels échangent et s’influencent les uns les autres.
62Cependant, comme dans d’autres communes du Nord–Pas-de-Calais, les pionniers du ballon rond boulonnais sont à chercher du côté de l’enseignement scolaire. À ce titre, la classe anglo-française du collège communal, élèves et professeur inclus, forme une sorte d’élite d’ouverture intellectuelle et culturelle. Ces jeunes gens constitueront quelques années plus tard l’ossature sportive et administrative de l’USB. Créé en 1898, le club maritime peut être considéré sans mal comme binational durant ses deux premières années d’existence. Malgré une volonté d’émancipation évidente, l’USB ne cessera d’être au contact d’adversaires anglais, professeurs idéaux grâce à leur maîtrise intrinsèque du jeu et leur proximité géographique. L’installation des Tommies à Boulogne dès 1914 achèvera de faire découvrir le football au reste de la population boulonnaise. Le bien nommé Challenge de l’Entente Cordiale, œuvre caritative de soutien aux soldats du front, représente un symbole fort de communion et de fraternité en ces temps troubles. Lorsque l’USB devient professionnelle, en 1935, qui d’autres qu’Ernest Payne (entraîneur joueur), Barnes, Collins, Eastman, puis le remarquable buteur Harold Newell, auraient pu faire office de meilleurs précepteurs ?
Notes de bas de page
1Sauf références contraires, et bien que certains aspects en aient été développés, les pages qui suivent sont largement inspirées de mon mémoire de master 2 soutenu en 2006-2007, à l’Université Littoral Côte d’Opale, sous la direction de Bruno Béthouart, « L’histoire de l’Union Sportive Boulonnaise, de 1898 à 1979 : de l’amateurisme au professionnalisme ».
2150 ans au service du sauvetage. Boulogne-sur-Mer, Société Humaine et des Naufrages de Boulogne-sur-Mer, 1976.
3Alfred Wahl, Les Archives du football : sport et société en France, 1880-1980, Paris, Gallimard-Julliard, 1989.
4Cf. les travaux d’Olivier Chovaux : « Origines et enracinement du football-association dans le Pas-de-Calais (fin XIXe siècle -1914) : des jeux aux sports ? », Revue du Nord, 355, 2004/2 p. 341-365 et 50 ans de football dans le Pas-de-Calais. Le temps de l’enracinement (fin XIXe siècle-1940), Arras, Artois Presses Université, 2001.
5Sur la question du collège communal de Boulogne, se référer à l’article de J.-P. Dournel dans ce volume et aux travaux d’Émilie Perrichon, en particulier L’enseignement du français aux Anglais à Boulogne-sur-Mer : histoire des établissements d’éducation et état des lieux des méthodes pédagogiques 1770-1910, Aachen, Shaker Verlag, 2018. Cf. également les documents relatifs au personnel et aux élèves du collège conservés aux Archives municipales de Boulogne-sur-Mer.
6Arch. mun. de Boulogne-sur-Mer, Liste du personnel du collège communal de Boulogne.
7Ibid., Tableaux d’honneur des élèves du collège communal de Boulogne.
8La France du Nord, 27 et 28 juin 1896.
9Ibid.
10La France du Nord, 28 mars 1897.
11Le Cicérone, 27 avril 1898.
12Arch. mun. de Boulogne-sur-Mer, Procès-Verbaux de l’Union Sportive Boulonnaise.
13Le Boulogne Times and Visitor’s list (1898-1899) est consultable en ligne sur Gallica.
14Boulogne Times, 24 novembre 1898.
15L’Indépendant, 12 novembre 1898.
16Arch. mun. de Boulogne-sur-Mer, Hommages publics.
17Statuts du Boulogne Golf Club, Extraits des statuts (1903), Arch. dép. du Pas-de-Calais, A 1009/11.
18Le même cas de figure se retrouve dans d’autres associations telle que cette association conscriptive de Lyon, dévouée à la gymnastique et au tir, en 1887 : « La Société La Républicaine de Lyon a pour but de favoriser le développement des forces physiques et d’accroître les forces défensives de la République » ou encore l’Union Arbresloise en 1889 : « La Société a pour but de développer parmi la jeunesse arbresloise, le goût et l’attrait des exercices gymniques, préparer à l’armée des soldats disciplinés, intelligents et travailleurs ».
19Sandrine Musa, Pratiques culturelles et activités de loisirs dans la station balnéaire de Boulogne-sur-Mer de 1850 à 1914, mémoire de maîtrise sous la direction de Bruno Béthouart, Université du Littoral Côte d’Opale, Boulogne-sur-Mer, 1997.
20Philippe Monchy, 1885-1985, tennis, cent ans, Boulogne, Edico, 1985.
21La France du Nord, 24 mars 1899.
22Arch. mun. de Boulogne-sur-Mer, Procès-Verbaux de l’Union Sportive Boulonnaise.
23D. Wisniewski, La vie politique à Boulogne (1896-1914), mémoire de maîtrise sous la direction de Patrick Villiers, Université Littoral Côte d’Opale, Boulogne-sur-Mer, 1996.
24Marcel Vasseur et Alfred Leblond, Le cinquantenaire de l’Union Sportive Boulonnaise 1898-1948, la vie du club depuis sa fondation, Boulogne-sur-Mer, Nord Littoral, 1948.
25Nicolas Dusart, Le football et son expansion dans le Nord, de l’amateurisme au professionnalisme, 1930-1939, mémoire de maîtrise sous la direction de J. Prévotat, Université de Lille III, Lille, 1999.
26Sur la vie de Samuel Instone, cf. les sites de généalogie et les ressources en ligne relatives à la Instone Airlines et au club de rugby du Bedwas RFC.
27Arch. mun. de Boulogne-sur-Mer, Sociétés sportives.
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