Introduction
p. 15-20
Texte intégral
1Comme l’indique son titre, cet ouvrage n’est pas une nouvelle biographie de traducteur. Il vise à tirer les leçons d’une quarantaine d’années d’exercice du métier de traducteur et d’une trentaine d’années d’enseignement de la traduction.
Quelques repères sur la traductologie
2Rappelons tout d’abord que la notion de translation science apparaît lors d’une conférence de James Holmes de 1972 publiée en 1988 (Holmes, 1988). Cette conférence est généralement considérée comme l’acte de naissance de ce que l’on appellera la traductologie en français.
3Plus récemment, Michel Ballard aura été l’un des principaux traductologues français. Organisateur d’un colloque sur le thème Qu’est-ce que la traductologie ? (Ballard, 2006, 12), il apporte ses premières réponses à la question que nous présente Elisabeth Lavault-Olléon :
Michel Ballard a voulu affirmer « l’existence de la traductologie dans la diversité de ses démarches et l’abondance de sa production ». Pour lui, « le facteur commun de ces approches réside dans le besoin de parler de la traduction, pour essayer de la comprendre et même, pour certains, de mieux la transmettre comme savoir-faire » (Lavault-Olléon, 2018, 12).
4Dans le cadre de cette diversité des approches traductologiques, l’une des premières et des plus connues résulte des observations et analyses non pas de traducteurs professionnels, mais d’interprètes de conférence. Cette approche a été initialement désignée sous l’appellation de Théorie du Sens, puis de Théorie interprétative de la traduction (TIT). Cette théorie marque une rupture avec les approches linguistiques de la traductologie, comme l’explique l’une de ses deux fondatrices, Danica Seleskovitch :
« Tout mot analysé au niveau de la langue, c’est-à-dire hors contexte, sans qu’il s’insère dans un message destiné à un interlocuteur, possède une signification ou un ensemble de significations […] » (Seleskovitch, 1975, 11).
« Enfin, je parlerai du sens des mots et des syntagmes comme étant leur signification pertinente, telle qu’elle se dégage des significations linguistiques dans l’acte de parole, grâce au contexte et aux circonstances dans lesquels s’inscrit le signe, et du sens du message pour indiquer l’amalgame des significations pertinentes des mots qui se combinent, et qui représente le vouloir-dire et le compris des interlocuteurs. » (Seleskovitch, 1975, 12).
5En ce sens, nous avons là, une théorie qui relève d’une approche cibliste, par opposition aux approches sourcières. Jean-René Ladmiral définit ces deux approches de la façon suivante :
« Les sourciers sont ceux qui traduisent (ou qui, du moins, prétendent traduire) en mettant l’accent a) sur le signifiant, b) sur la langue et, évidemment, c) sur la langue-source. Les ciblistes, à l’opposé, mettent l’accent a) non pas sur le signifiant, ni même sur le signifié, mais sur le sens du message et sur “l’effet” qu’il est censé induire, b) non pas sur la langue, mais sur la parole, c’est-à-dire sur le discours, sur le texte, sur l’œuvre à traduire ; et c) il s’agit pour eux de mobiliser tous les moyens propres dont dispose la langue-cible. » (Ladmiral, 2005, 76).
6Dès 1979, ce même auteur estimait que « le seul bénéfice que l’on est en droit d’attendre d’une théorie de la traduction, ou traductologie, consiste à clarifier et à classer les difficultés de traduction, à les conceptualiser pour articuler une logique de la décision » (Ladmiral, 1979, 211).
7Autre approche résolument ciblistes, la Théorie du Skopos de Katarina Reiss et Hans J. Vermer, approche dont on peut définir la spécificité de la façon suivante :
« Cet apport théorique récent, qui s’appuie sur la fonction remplie par le texte traduit plutôt que sur la recherche de correspondances linguistiques ou d’équivalences fonctionnelles, se voit reconnu surtout dans la traduction de textes pragmatiques, mais ses concepteurs le définissent comme applicable à tous les types de traduction, y compris à la traduction littéraire. » (Lavault-Olléon, 2006, 504).
8On notera que, selon cette théorie, le traducteur a un rôle de Mittler (médiateur de la communication interculturelle) (Göhring, 2002, 1).
9De la Théorie du Skopos sont nées les approches fonctionnalistes sur lesquelles je ne m’attarderai pas pour le moment, pour y revenir ultérieurement d’autant plus que les pratiques fonctionnalistes sont devenues dominantes sur les marchés mondiaux de la traduction.
10À l’issue de ce tour d’horizon rapide, je me garderai bien de m’affirmer comme un adepte inconditionnel de telle ou telle théorie. Ce serait renoncer à toute réflexion autonome et priverait cet ouvrage de tout intérêt traductologique. C’est la raison pour laquelle je commencerai par décrire mon activité de toujours comme celle d’un traducteur de textes pragmatique au sens que Nicolas Froeliger donne à ce terme ;
« […] en creux, la traduction pragmatique correspond à tout ce qui n’est pas littéraire ou n’a pas une visée artistique et émotionnelle (même si elle peut jouer sur ces registres ;
[…] dans un sens plus positif, elle recouvre toute forme de traduction servant la communication. » (Froeliger, 2013, 7).
11Par ailleurs, compte tenu de ma participation active à de nombreux colloques universitaires et professionnels assortis d’autant de contributions ou articles, j’ajouterai que la suite de cet ouvrage relève de la traductologie pragmatique telle que la définit Elisabeth Lavault-Olléon :
« [La traductologie pragmatique] aborde la traduction de façon concrète, sous l’angle de la pratique, en la rattachant à une situation définie et en considérant ses effets. […] Cette traductologie pragmatique prend en compte l’usage et les usagers de la langue, en mettant l’accent sur le contexte de l’opération traduisante (et celui des documents traduits) et sur tous les acteurs impliqués dans le processus de traduction, du commanditaire au lecteur. » (Lavault-Olléon, 2019, 26-27).
Mon parcours
12D’abord, comme l’indiquent les lignes qui précèdent, mes réflexions traductologiques ne se situent pas dans la sphère littéraire. Je n’ai jamais eu d’ambition littéraire et le traducteur que je suis a une très grande admiration pour mes consœurs et confrères capables de faire passer des émotions et la beauté d’un texte écrit dans une autre langue.
13Les réflexions traductologiques que je me permets de soumettre ici sont profondément liées à un parcours personnel et intellectuel de traducteur, de terminologue, de réviseur et d’enseignant de la traduction en dehors du champ littéraire. En ce sens, elles entrent bien dans le cadre de la traductologie telle que la définit Michel Ballard. Je présenterai donc ci-après sous une forme synthétique ce parcours en indiquant la contribution que chacune de ses étapes a apportée à mes réflexions.
- Mes études secondaires : j’ai pris conscience de la différence entre les exercices de version latine, anglaise ou allemande et la traduction qui n’était pas un simple travail sur la langue, mais la transmission du message d’un auteur, comme Jules César avec la Guerre des Gaules. En terminale scientifique, j’ai eu la chance d’avoir des cours de philosophie des sciences, notamment concernant la méthode expérimentale de Claude Bernard (Bernard, 2013), précurseur de la Théorie de l’enquête de John Dewey (1999). Enfin, les séjours linguistiques que j’ai faits durant ces années n’ont pas suscité chez moi un amour des langues, mais un goût pour la communication interculturelle et une envie de devenir traducteur.
- Ma formation de traducteur au FAS Germersheim de l’Université de Mayence : deux cours magistraux ont exercé une influence importante sur mon évolution. Le premier portait sur l’économie politique et l’économie d’entreprise et a déterminé mon choix de spécialisation en traduction économique (et juridique). Quant au second, un cours de sociologie axé sur la communication interculturelle, il a donné une assise plus solide à une démarche personnelle plus intuitive1.
- Ma maîtrise de Langues étrangères appliquées (LEA) était couronnée par un stage de 10 semaines en entreprise à Manchester. Ce stage m’a fait découvrir le monde de l’entreprise, avec la possibilité d’échanges avec des traducteurs sur des difficultés de traduction ainsi que d’entretiens avec des spécialistes du domaine concerné.
- Mon expérience à la Banque de France : cette expérience a été enrichissante à de multiples égards. La révision de mes traductions par mes supérieurs m’a fait prendre conscience de la différence fondamentale entre révision et correction, ce qui a déterminé mes propres pratiques de révision. J’ai entrepris des travaux terminologiques qui relèvent d’une démarche raisonnée. Au passage, c’est une collègue du service qui m’a appris l’existence du cycle de recherche de l’École supérieure d’interprètes et de traducteurs (ESIT) ce qui a piqué ma curiosité. Je m’y suis inscrit et, trois ans plus tard, j’ai soutenu une thèse sous la direction de Danica Seleskovitch, ce qui m’a fait entrer de plain-pied dans le monde de la traductologie. Dans la foulée, je suis devenu chargé de cours de traduction économique dans cette même école.
- Mon expérience à l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) : c’est fort d’une expérience professionnelle solide que je suis entré à l’OCDE où j’ai pu aborder des textes juridico-économiques passionnants relevant de la moralisation de la vie financière (fraude fiscale, blanchiment de capitaux, corruption, droit de l’investissement, de la concurrence et de la consommation). Cette nouvelle expérience a coïncidé avec l’avènement de l’Internet et des outils de traduction assistée par ordinateur (TAO), comme les mémoires de traduction. Devenu responsable de la traduction externe, j’ai bâti un site Internet permettant aux traducteurs externes de disposer des mêmes outils documentaires et terminologiques que leurs collègues internes, le tout en vue de constituer ainsi des équipes intégrées. J’ai par ailleurs encouragé la révision des travaux de ces traducteurs externes et organisé la formation à la révision des traducteurs du service.
- Dans les deux institutions, ma hiérarchie a bien compris que la multiplicité de mes initiatives et de mes propositions n’était pas le signe d’une dispersion, mais d’une volonté de faire progresser de façon cohérente l’efficacité du groupe. Mes supérieurs m’ont permis d’assister à des colloques universitaires ou professionnels portant sur la traduction ou la terminologie avec pour seule contrainte d’y contribuer sous une forme écrite. Ils ont donc accompagné mon entrée en traductologie.
14Ce parcours a fait de moi un traducteur hautement spécialisé, ayant un statut de salarié et exerçant qui plus est dans des institutions publiques prestigieuses dotées d’un véritable service de traduction. Ce statut professionnel et social a très certainement nourri mes réflexions sur notre métier de traducteur.
15La diversité de mes rencontres personnelles ou intellectuelles a déterminé pour une bonne part la diversité de mes activités dans cette vaste sphère qu’est la traduction professionnelle.
16En fait, c’est la conjonction de mes activités et de mes rencontres qui m’a poussé à réfléchir à ce parcours, à en chercher le fil conducteur et à parvenir à la conviction qu’il y avait là une cohérence utile au débat traductologique, surtout à l’heure où le métier se trouve aux prises avec des mutations technologiques que l’on peut qualifier de tectoniques.
17Afin d’illustrer mon propos, je m’appuierai sur des exemples issus de mon expérience professionnelle pour en tirer des réflexions d’ordre traductologiques, qui ont ensuite nourri ma réflexion méthodologique sur la terminologie ainsi que sur l’enseignement et la formation dans le domaine de la traduction en tant que métier.
18Il convient maintenant de préciser quels sont les destinataires de mes réflexions. Compte tenu des éléments constitutifs de mon parcours, il me semble que cet ouvrage s’adresse aux traducteurs en herbe, aux formateurs de traducteurs (réviseurs ou enseignants), aux terminologues et aux traductologues de toutes obédiences.
19Le cadre étant maintenant tracé, je propose à mes lecteurs de me suivre dans mes réflexions.
Notes de bas de page
1Ce cours était animé par Heinz Göhring, auteur d’un ouvrage centré sur la médiation linguistique et culturelle, l’un des grands concepts de la Théorie du Skopos (Göhring, 2002).
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