Conclusion. Quel avenir pour les enquêtes en terrain « sensible » ?
p. 285-288
Texte intégral
1Les contributions réunies dans cet ouvrage s’appuient sur des travaux académiques récents produits par de jeunes chercheurs. Leurs réflexions témoignent de la vitalité des Relations internationales en France et de l’importance grandissante qu’ils attachent à l’analyse réflexive. Longtemps critiqués pour leur excès d’empirisme et leur manque de rigueur, les travaux portant sur les enjeux de défense, de sécurité, de politiques étrangères et plus largement sur des objets que l’on peut rattacher aux études dites « stratégiques » placent de plus en plus la méthodologie au cœur des réflexions.
2La première partie de l’ouvrage a interrogé les modalités d’accès à des terrains sur lesquels les chercheurs peuvent s’exposer à la violence d’un conflit en cours, aux dangers de l’intégration au sein de réseaux informels et criminels, aux pratiques de surveillance d’une force armée étrangère et aux logiques répressives dans des contextes autoritaires. La question posée dans ces situations est celle de la faisabilité même de la recherche. S’il existe des possibilités d’ajustement ou de contournement des difficultés, les restrictions de la mobilité dans des situations perçues comme « dangereuses » ou « risquées » semblent de plus en plus préoccupantes. L’un des effets d’un tel encadrement de l’activité des chercheurs est de placer ces derniers dans une situation de concurrence par rapport à la consultance privée, mieux dotée financièrement et dégagée du contrôle bureaucratique grandissant exercé dans les universités et sur les chercheurs. Derrière l’enjeu de l’accès aux terrains « sensibles », la question posée est aussi celle des ressources institutionnelles spécifiquement allouées à l’accompagnement des chercheurs « de terrain » dont le métier consiste fondamentalement à enquêter in situ.
3La deuxième partie de l’ouvrage s’est intéressée aux situations dans lesquelles les enquêtes se sont heurtées à des normes de sécurité et de confidentialité imposées par des institutions de pays largement considérés comme démocratiques. Ces expériences de recherche déconstruisent une idée reçue encore répandue selon laquelle les terrains « sensibles » seraient des terrains lointains ou « exotiques ». En Europe comme aux États-Unis, les pratiques de protection du secret, de contrôle des données et l’enjeu de l’anonymat des enquêtés constituent des contraintes significatives en termes d’accès à et de circulation sur le terrain, ainsi que de production et de traitement du matériau empirique. Les acteurs concernés – diplomates, haut-fonctionnaires, militaires, policiers, industriels – n’accordent que difficilement leur confiance et peuvent exposer les chercheurs à des pressions individuelles et institutionnelles. La confidentialité des données produites par les institutions contraint également la vérification des sources, l’administration de la preuve et la discussion quant à l’interprétation des résultats. C’est donc la fiabilité du discours scientifique qui est mise en cause dans ces contextes.
4La troisième dimension mise en lumière dans cet ouvrage renvoie aux questions du positionnement axiologique du chercheur, de son inclinaison normative, et des dilemmes éthiques qui peuvent émerger lors de l’enquête ou de l’exploitation des données empiriques, qu’elle soit primaire ou secondaire. Les universitaires se retrouvent souvent seuls face aux personnes qu’ils rencontrent sur le terrain et à la manière dont ils peuvent utiliser leurs récits sans les mettre en danger ou se retrouver eux-mêmes dans une position délicate. En effet, la réalisation de l’enquête ou la publication des recherches peut engendrer des répercussions extrêmement graves sur l’intégrité physique ou sur la réputation des enquêtés. Par ailleurs, la réglementation croissante entourant l’usage, le stockage et le partage des entretiens génère des lourdeurs administratives pour les chercheurs souhaitant exploiter leur matériau empirique, ainsi que des questionnements éthiques et juridiques sur la propriété des données issues des entretiens et la responsabilité qui en découle. Face à cela, les chercheurs peuvent préférer se censurer ou tomber dans des biais d’interprétation liés à la difficulté de résoudre les dilemmes auxquels ils sont confrontés.
5Plusieurs enseignements transversaux se dégagent alors des trois parties de cet ouvrage. D’abord, les contributions s’accordent sur le constat regrettable d’un recul tendanciel des libertés académiques qui épargne de moins en moins de pays, auquel s’ajoute une banalisation des pratiques de contrôle bureaucratique au sein des universités. Certaines situations sont d’ores et déjà particulièrement alarmantes, comme en témoignent les différents chapitres de l’ouvrage. S. Tonsy (chapitre 2) a ainsi été contrainte de quitter prématurément son terrain afin d’assurer sa sécurité alors que le régime égyptien devenait de plus en plus répressif à l’égard des universitaires. À ces contextes déjà difficiles, s’est ajoutée la pandémie de Covid-19 qui a limité les conditions d’accès aux terrains et compliqué la tâche des chercheurs, confrontés à des mesures sanitaires parfois drastiques ou à la crainte de contaminer des interlocuteurs ne bénéficiant pas de services de santé performants.
6Si l’accessibilité des terrains est de plus en plus incertaine, les études internationales connaissent paradoxalement un véritable engouement pour les enquêtes de terrain. Les chercheurs redoublent d’inventivité pour continuer à produire des données. E. Dreyfus (chapitre 5) démontre ainsi qu’il est possible de récolter des données empiriques sur les forces armées russes en exploitant la littérature grise disponible en ligne et en combinant ce matériau avec des enquêtes dans des pays limitrophes à la Russie. De même, E. Al Miah, R. Kluijver, D. Tsandzana (chapitre 1), A. Dupras (chapitre 2) et M. Sadozaï (chapitre 3) reviennent de façon détaillée sur la préparation minutieuse du terrain et les stratégies relationnelles leur ayant permis d’évoluer en Somalie, au Mozambique, en Irak, en Jordanie et au Tadjikistan dans des situations parfois particulièrement éprouvantes.
7Par ailleurs, pour s’insérer dans les institutions qu’ils étudient, il est fréquent que les chercheurs « jouent » avec les ressources positionnelles dont ils disposent, comme l’illustre le chapitre écrit par C. Calmels, L. Colomba-Petteng et S. B. H. Faure (chapitre 4). L’affiliation du chercheur à une université fréquentée par ses enquêtés ou à une administration peut, par exemple, constituer un levier facilitant son accès au terrain, même si elle n’en constitue pas la condition sine qua non. Cela soulève alors la question des effets de l’inégale distribution des ressources dans l’enseignement supérieur et la recherche. En France, la tendance centralisatrice des instituts de formation des élites et la concentration des lieux de pouvoir défavorisent indéniablement la majorité de la communauté académique qui se situe à la périphérie de ces derniers.
8La « familiarité » de l’universitaire à l’égard de son terrain, de son objet d’étude, et de ses interlocuteurs est également l’un des thèmes qui traversent l’ouvrage. Les contributions ont montré que l’ouverture du terrain dépend de la capacité des chercheurs à en saisir les dynamiques et à comprendre les logiques implicites des groupes d’acteurs étudiés. La familiarité apparaît à la fois comme un objectif de recherche et comme sa condition de possibilité.
9D’une part, l’enquête sur un terrain sensible exige de connaître les spécificités culturelles, sociales ou professionnelles des acteurs étudiés afin d’y naviguer en créant le moins de turbulences possible. L’intimité, la proximité, voire l’immersion du chercheur apparaissent comme des éléments essentiels à la récolte de données. Néanmoins, cette familiarité génère une série de problématiques relatives au positionnement axiologique des chercheurs et à l’éthique de l’enquête. Cette tension a été particulièrement soulignée dans le chapitre de D. Alsajdeya et A. Ghanem (chapitre 7) pour lesquels l’enquête au sein de leurs milieux familiaux a généré plusieurs tensions et frustrations dont ils durent s’accommoder durant leur terrain, mais aussi lors de la restitution de leurs données. Pour leur part, M. Mallet-Garcia et E. Garcia (chapitre 8) ont souligné les limites propres à la recherche auprès de populations vulnérables qui se retrouvent exposées à des risques en acceptant de parler aux enquêteurs. C’est aussi cette familiarité qui peut, paradoxalement, conduire à une surveillance plus étroite de l’universitaire et à des décisions arbitraires de la part des pouvoirs publics du pays d’enquête.
10D’autre part, toute recherche qualitative de terrain vise à complexifier et nuancer les connaissances sur un objet en s’appuyant sur des données empiriques originales ou sur la réinterprétation de celles-ci. La proposition introduite par D. Deschaux-Dutard et L. Borzillo offre ainsi une réflexion novatrice sur le rapport entre le chercheur et son matériau en proposant la création de banques d’entretiens (chapitre 9). Les universitaires sont ainsi capables de faire preuve de réflexivité et d’originalité quant à leur positionnement et aux dispositifs d’enquête qu’ils cherchent à mettre en œuvre. M. Agricole, A. Estève et S. Domergue démontrent à cet égard l’importance et la richesse du dialogue interdisciplinaire, en inscrivant leur réflexion méthodologique dans une perspective croisée entre l’histoire, la science politique, et la géographie (chapitre 6).
11Par la richesse des expériences de terrains qui y sont recensées et comparées, cet ouvrage permet finalement de répondre à la question brûlante de l’avenir des méthodes d’enquête qualitatives sur les terrains « sensibles ». L’ensemble des contributions ont démontré que ces dernières, malgré les difficultés rencontrées, ont un avenir prometteur et qu’il est encore possible de récolter un matériau empirique riche et diversifié. Les auteurs de cet ouvrage plaident ainsi en faveur de la poursuite des efforts de partage et de mutualisation des savoirs méthodologiques – que ce soit au travers de séminaires, de numéros de revues, ou encore d’ouvrages collectifs – afin de permettre aux universitaires de conduire leurs enquêtes sur des terrains sensibles dans les meilleures conditions possibles.
Auteurs
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Christelle Calmels
Docteure associée au Centre de Recherches Internationales (CERI – Sciences Po Paris). Durant sa thèse, elle a été chercheuse invitée à la School of Advanced International Studies (SAIS) de l’Université Johns Hopkins (Washington DC), ainsi qu’au Centre d’Études Politiques Et sociaLes (CEPEL) de l’Université de Montpellier. Ses recherches portent sur l’influence, la politique étrangère et de défense française, les relations transatlantiques, et l’OTAN.
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Léonard Colomba-Petteng
Docteur associé au Centre de Recherches Internationales (Sciences Po Paris-CNRS). Il est également affilié au Centre d’études et de recherches administratives politiques et sociales (CERAPS) et enseigne à l’Université de Lille ainsi qu’à l’Université libre de Bruxelles (ULB). Ses recherches portent sur les politiques de l’Union européenne et de ses États membres en Afrique de l’Ouest. Il a été chercheur invité à l’Institut d’études européennes (IEE) de l’Université Libre de Bruxelles et au Département de science politique et de relations internationales (DPIR) de l’Université d’Oxford. Ses travaux ont été publiés dans des revues académiques à comité de lecture telles que Cooperation and Conflict, Afrique contemporaine, Critique internationale et l’Annuaire Français de Relations Internationales.
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Adrien Estève
Maître de conférences contractuel en sociologie des relations internationales à l’IEP de Strasbourg. Dans ses recherches actuelles, il étudie l’évolution des pratiques de sécurité dans l’Anthropocène et les transformations récentes de la politique environnementale internationale. Il est notamment l’auteur de Guerre et écologie. L’environnement et le climat dans les politiques de défense (France et États-Unis) (PUF, 2022) et Géopolitique de l’environnement (PUF, 2024).
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Emmanuel Dreyfus
Docteur en science politique (Université Paris-Panthéon-Assas) et chercheur associé à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM). Ses recherches portent sur les forces armées russes et la politique étrangère et de défense de Moscou. Il a également été Georges F. Kennan Fellow au Kennan Institute du Wilson Center (2019), chercheur invité à l’Institute for European, Russian and Eurasian Studies de l’Elliott School of International Affairs, à l’Université George Washington (2018-2020, Washington DC). Il a auparavant travaillé pendant plusieurs années en France et à l’étranger, pour les secteurs public et privé sur les questions de défense et de sécurité en Russie et en Eurasie.
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