Chapitre 5. Enquêter sur un terrain inaccessible. Quelle méthodologie de recherches sur l’outil de défense russe ?
p. 155-176
Texte intégral
Introduction
1L’enquête en milieu militaire présente un certain nombre de contraintes structurelles, inhérentes à la nature confidentielle de ce milieu, celui de la « Grande muette ». Ces contraintes peuvent être renforcées lorsque sa conduite est également susceptible d’exposer le chercheur à des risques pour sa sécurité, dans le cas par exemple de recherches sur les forces armées dans des pays aux régimes autoritaires, sous sanctions, ou en crise avec le pays dont provient le chercheur. Ainsi, la perspective qu’une enquête ethnographique soit considérée comme masquant des activités d’espionnage, avec tous les risques que cela fait encourir au chercheur, peut contraindre ce dernier à revoir ses ambitions, voire à ne pas mener son enquête du fait d’un terrain considéré a priori comme inaccessible parce que trop dangereux.
2Dans le cadre d’une thèse portant sur la modernisation des forces armées en Russie consécutive au lancement de la réforme militaire de 2008, et plus particulièrement sur le rôle des influences occidentales dans le développement de trois structures, les forces des opérations spéciales (FOS), la police militaire (PM) et les sociétés militaires privées (SMP), cette question de l’accès au terrain s’est rapidement avérée centrale. Enquêter sur les forces armées russes pose effectivement d’évidentes difficultés. Pour des raisons tenant tant à notre propre parcours professionnel qu’à la nature de notre objet d’étude, la question de l’accès aux sources et de la faisabilité des recherches s’est ainsi posée dès l’élaboration du sujet de thèse. D’une part, le fait que notre contrat doctoral soit financé par le ministère des Armées et que nous exercions avant d’entamer notre thèse des fonctions de chargé de mission au sein de ce ministère constituaient autant d’éléments pouvant affecter la perception des personnes que nous comptions interroger sur notre statut de chercheur et nourrir un certain nombre de soupçons sur les motifs réels de notre enquête, dans le cadre d’un éventuel terrain en Russie notamment. D’autre part, un accès à des sources primaires sur des sujets aussi sensibles que les FOS ou les SMP, ou même sur la PM déployée sur un terrain, la Syrie, encore en « activité » au moment de la rédaction, n’avait rien d’évident. Avant même que nous n’entamions nos recherches, un certain nombre de mises en garde nous avaient été formulées par d’autres chercheurs mais aussi par plusieurs représentants du ministère des Armées concernant la faisabilité de notre terrain et ses éventuels dangers. Ces mises en garde nous avaient rapidement conduit à devoir concevoir plusieurs stratégies de contournement, qui permettraient de rassembler suffisamment de « matière première » pour pouvoir mener notre recherche à bien.
3Le terrain a effectivement été conduit entre 2018 et 2020, dans un contexte de crise entre les pays occidentaux et la Russie liée notamment aux actions des forces armées et des services de renseignement russes, que ce soit au cours de l’annexion de la Crimée et la déstabilisation du Donbass à partir de 2014, en Syrie à partir de 2015, ou encore sur le continent africain à partir de 2018, avec le déploiement du groupe Wagner, lié aux forces armées russes, en RCA et dans d’autres pays d’Afrique subsaharienne. Depuis le mois de février 2022 et l’invasion par les forces armées russes de l’Ukraine, la question de l’accès au terrain pour un chercheur occidental dont les travaux portent sur les forces armées russes se pose avec plus d’acuité encore.
4C’est à cette question que nous avons été confrontés dès la réalisation de notre projet de thèse et à laquelle il a fallu trouver rapidement des solutions méthodologiques : comment mener un terrain sur les forces armées russes lorsque l’accès à ces dernières, pour des raisons de sécurité relativement évidentes concernant aussi bien l’enquêteur que ses potentiels enquêtés, est exclu ? Où et auprès de quels acteurs trouver des sources primaires sur les forces spéciales russes ou le groupe Wagner ? Comment, dans le cas d’éventuelles stratégies de contournement, identifier des sources primaires dont la valeur scientifique serait au moins égale à celle de données qui auraient été récoltées dans le cadre d’un terrain mené en Russie auprès des acteurs directement concernés, c’est-à-dire des représentants des forces armées russes ? Ce sont ces différentes interrogations, et les solutions méthodologiques développées, que nous présenterons dans ce chapitre : quoique ce dernier porte sur un terrain mené dans le cadre d’une thèse sur les forces armées russes, les solutions identifiées se veulent reproductibles, afin de pouvoir être utilisées sur d’autres terrains, sensibles à double-titre, parce qu’ils portent sur des milieux militaires et parce que la probabilité que le chercheur soit perçu comme « hostile » par ces milieux militaires est forte. Dans un premier temps, nous reviendrons sur les principales contraintes identifiées en amont de notre terrain, et relatives non seulement à la dimension militaire du terrain, mais aussi au fait que celui soit consacré en particulier aux forces armées russes.
5La seconde partie de ce chapitre est consacrée aux deux solutions développées et mises en œuvre pour contrer la difficulté fondamentale de cette non-accessibilité. La première de ces solutions consiste en une stratégie de contournement, en l’occurrence la réalisation d’un terrain mené auprès de représentants des forces armées de plusieurs pays post-soviétiques (Ukraine, Géorgie, Moldavie) bénéficiant d’une connaissance privilégiée des forces armées russes du terrain, soit parce qu’ils reçurent une formation militaire similaire à celle reçue par les acteurs russes (durant la période soviétique, lorsqu’ils étaient citoyens d’un seul et même pays, l’Union soviétique), soit du fait de leurs engagements opérationnels dans des conflits ayant opposé leurs forces armées aux forces armées russes ou à des entités soutenues par ces dernières (conflits en Transnistrie, en Abkhazie et en Ossétie du Sud et dans le Donbass). La seconde solution mise en œuvre a été l’exploitation d’articles publiés dans les différentes revues appartenant aux maisons d’éditions du Ministère russe de la Défense, dans lesquelles écrivent notamment les acteurs identifiés, et avec lesquels la conduite d’un entretien n’aurait pas été possible. À défaut de s’entretenir avec ces acteurs, les écrits dans lesquels ces derniers s’expriment à propos de nos trois cas d’études s’avèrent être une source extrêmement riche d’informations.
L’enquête en milieu militaire russe : des contraintes méthodologiques renforcées
6Les difficultés méthodologiques relatives au terrain dans le champ militaire sont connues de nombreux scientifiques intervenant dans le domaine des études stratégiques. Toutefois, il n’existe pas pour autant de méthodologie constituée sur la manière de mener des recherches sur ce genre de terrain, comme le souligne notamment O. Schmitt :
« Si l’armée est un objet de recherche bien connu des historiens, des politistes, des sociologues et des internationalistes, la réflexion sur les modalités d’enquête en son sein reste peu développée1 ».
7Ces lacunes méthodologiques sont également relevées par Delphine Deschaux-Dutard, qui remarque2 :
« Comparativement aux autres problématiques et domaines matériels dont s’occupent ces disciplines, les enquêtes de sociologie et de science politique portant sur le milieu de la défense constituent un corpus encore relativement restreint. Moins fournie encore est la littérature méthodologique sur ce point, puisqu’à quelques exceptions notables près on la chercherait en vain ».
8Ces impensés, dans le champ académique français notamment, peuvent s’expliquer par deux facteurs affectant le champ des war studies en France : la « marginalisation » et la « fragmentation3 ». La marginalisation de ce domaine est notamment liée aux « préventions voire aux préjugés du monde universitaire vis-à-vis du monde militaire, mais aussi au fait que l’anti-intellectualisme a pu exister au sein de l’institution militaire ». En outre, comme le soulignent J. V. Holeindre et J. B. Jeangène Vilmer :
« Développer une approche s’inspirant des “war studies” revient souvent à se détourner de sa discipline d’origine, au risque d’être marginalisé par elle. La fragmentation est aussi institutionnelle : la réflexion sur les conflits armés existe dans de nombreux endroits – les universités, instituts de recherche, think tanks, au sein des Ministères (Armées, Affaires étrangères, Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale – SGDSN) et dans les grandes entreprises –, mais aucune structure ne permet de fédérer ces recherches ».
9Prenant acte de ces carences, O. Schmitt et D. Deschaux-Dutard proposent différentes stratégies de conduite des entretiens en milieu militaire. O. Schmitt indique ainsi que la « proximité sociale » nécessaire à la conduite réussie de l’entretien peut être développée à travers les « multiples casquettes » que peut revêtir le chercheur en milieu militaire, en ayant au préalable travaillé pour, ou en ayant étant stagiaire au sein de l’institution dont il va interroger les représentants. Cette « proximité sociale » est un élément moteur de la notion de confiance indispensable au déroulé de l’entretien et permet dans le même temps d’éviter certains écueils générateurs de biais potentiellement problématiques, comme dans le cas des « chercheurs institutionnels ». Elle est centrale dans l’approche proposée par D. Deschaux-Dutard, qui indique ainsi que le fait d’avoir été allocataire d’une bourse attribuée par le ministère des Armées, et d’avoir en outre pu disposer d’un tuteur civil au sein du ministère l’ayant aiguillé dans ses démarches, ont fortement facilité son insertion, en tant que chercheuse, au sein des institutions visées et ainsi positivement contribué au bon déroulé des entretiens4.
Des contraintes méthodologiques renforcées lorsqu’il s’agit d’une enquête sur les forces armées russes
10Dans le cadre d’une recherche sur les forces armées russes, en revanche, chercher à développer la « proximité sociale » mentionnée par O. Schmitt et D. Deschaux-Dutard s’avère plus hasardeux. Du fait d’un ensemble de raisons décrites plus haut, une intégration organique, même limitée, aux forces armées russes ou au ministère russe de la Défense n’était ni pensable, ni possible. De surcroît, et contrairement au parcours des deux chercheurs mentionnés plus haut, notre expérience professionnelle préalable au ministère des Armées et le fait que nous bénéficions d’un financement doctoral de cette institution constituaient a priori davantage des obstacles que des éléments facilitateurs. Pour le chercheur en sciences sociales, le terrain en Russie n’est pas toujours aisé, comme l’ont démontré de nombreux chercheurs, parmi lesquelles Gilles Favarel-Garrigues5, Amandine Regamey6 ou plus récemment Carine Clément7, et comme l’expliquent plusieurs publications récentes sur les difficultés à mener des terrains en science politique dans des contextes autoritaires8.
11Ces difficultés sont logiquement aggravées lorsque les recherches portent plus précisément sur l’institution militaire, et notamment sur l’une des structures les plus secrètes de ces dernières, les FOS dont l’existence n’est même pas mentionnée sur le site du ministère russe de la Défense. Il en va de même pour les SMP, comme en témoignent les attaques subies ces dernières années en Russie par plusieurs journalistes enquêtant sur ce sujet. En avril 2018, Maksim Borodin, journaliste travaillant pour l’agence de presse Novyj den’, est tombé du balcon de son appartement alors qu’il avait acquis une certaine notoriété du fait de ses reportages réalisés dans les mois précédant son décès sur le groupe Wagner9. Si les conclusions de la justice établissent la thèse du suicide, de nombreuses voix critiquent cette version et penchent plutôt pour un assassinat. En juillet 2018, trois journalistes russes, Orhan Džemal, ’Kirill Radčenko et Aleksandr Rastorguev, envoyés par le Dossier Center établi et financé par Mihail Hodorkovskij pour enquêter sur les activités criminelles d’oligarques et de dirigeants russes proches du Kremlin10 ont été assassinés en République centrafricaine alors qu’ils y menaient un reportage sur les activités du groupe Wagner11. En outre, les journalistes de Meduza, l’un des principaux sites de journalisme d’investigation russe établi à Riga pour des questions de sécurité, travaillant sur le groupe Wagner se plaignent régulièrement des menaces dont ils font l’objet12.
12Ces réflexions initiales nous ont amené à la conclusion qu’un terrain en Russie ne serait pas nécessairement d’une grande utilité, et pourrait même s’avérer dangereux. Au regard de la culture du secret particulièrement exacerbée dans les institutions militaires russes et de l’état des relations entre la Russie et les pays occidentaux, la probabilité que l’accès à des acteurs acceptent de livrer des éléments pertinents pour notre sujet était particulièrement limitée, et le risque qu’un terrain en Russie consiste essentiellement en des entretiens avec des experts des questions militaires russes communiquant des informations disponibles par ailleurs, élevé. En effet, comme le soulignent Goril Voldness, Kjell Gronhaug et Geir Sogn Grundvag :
« A serious challenge in obtaining information from Russian respondents is Russians’ culturally ingrained resistance to sharing information (McCarthy and Puffer 2002). As Russian employees believe knowledge to be a source of personal power and status that symbolizes their importance to the organization, they may withhold information for the sake of maintaining individual power and status (Engelhard and Nagele 2003). In a situation in which information is considered a source of power and control, everything is considered a “commercial secret” in Russia (Muratbekova-Touron 2002)13 ».
13Il nous a donc fallu dès le début de nos recherches trouver une solution alternative qui nous permettrait, en dépit de ces obstacles, de mener des entretiens avec des acteurs de l’institution concernée, ou qui en auraient a minima en une connaissance opérationnelle. La réalisation de ces entretiens et l’exploitation des informations qui en découleraient étant indispensables pour que notre travail apporte une réelle plus-value aux recherches déjà existantes sur les forces armées russes. Nos propres expériences au sein d’institutions de défense, et les nombreuses discussions que nous avions eu l’occasion d’avoir avec des officiers, nous avaient confortés dans notre appréciation de l’entretien comme élément fondamental dans la compréhension de la res militaris. Cette institution, comme toute institution, dispose de son langage et d’un ensemble de références qui lui sont propres et qui peuvent rendre ardue son interprétation pour le chercheur. De surcroît les exigences de confidentialité qui la caractérisent, ainsi que le décalage existant entre acteurs civils et acteurs militaires constituent sans nul doute des difficultés supplémentaires pour quiconque d’extérieur intéressé par les fonctionnements des différentes dynamiques qui la structurent. Dans ce contexte particulier, l’entretien direct avec l’acteur militaire peut, et notre propre expérience de chargé de mission nous en avait convaincus, être extrêmement utile, voire quasi-incontournable dans la compréhension de certains phénomènes.
Contournement des difficultés et accès aux acteurs « inaccessibles » par d’autres moyens
Un terrain contourné
14Dans la mesure où un terrain en Russie n’était pas envisageable, une première stratégie de contournement a été privilégiée. Nous avons choisi de mener nos entretiens auprès d’acteurs d’institutions militaires ayant une « connaissance opérationnelle » des forces armées russes soit parce que l’institution dont ils faisaient ou font partie a été confrontée, sur le terrain, aux forces armées russes, soit parce qu’ils ont reçu leur éducation militaire en Russie, que ce que ce soit durant la période soviétique ou après, ces deux éléments pouvant par ailleurs se recouper. L’objectif de ces entretiens était triple :
- Primo, ils visaient à collecter des éléments sur nos trois cas d’études. Entre autres menés auprès d’acteurs ayant reçu leur formation militaire durant la période soviétique, ces entretiens devaient notamment permettre d’obtenir des informations relatives au processus ayant conduit au développement des forces des opérations spéciales, de la police militaire et des sociétés militaires privées en Russie.
- Secundo, il s’agissait, dans une démarche « inductive », de recueillir des témoignages nous permettant ensuite d’orienter et de sélectionner nos recherches au sein de la vaste « littérature grise14 » existant en Russie sur les forces armées russes. En disposant au préalable d’informations et de faits marquants soulignés par des acteurs d’institutions militaires, nous cherchions à identifier les éléments saillants à retenir pour orienter nos recherches sur nos trois cas d’étude.
- Tertio, nous portons un intérêt de longue date pour les conflits ayant éclaté au début des années 1990 dans plusieurs nouveaux États indépendants (Moldavie, Géorgie, Arménie, Azerbaïdjan) et souhaitions, dans le cadre de notre doctorat, pouvoir contribuer d’une manière ou d’une autre à la recherche sur le sujet. Ces conflits constituent des matrices fascinantes du modus operandi des interventions militaires qui seront plus tard mises en œuvre par Moscou en Ukraine. En effet, le conflit initié dans le Donbass à partir de 2014 présente de très nombreuses similitudes – au moins jusqu’à la nouvelle phase de l’invasion russe de l’Ukraine à partir de 2022 – avec le déroulé du conflit transnistrien, notamment pour ce qui concerne le recours combiné à des combattants non étatiques et à des éléments réguliers des forces armées russes.
15Si mener des recherches sur une institution militaire en s’entretenant sur des acteurs d’autres institutions militaires présente d’évidentes limites sur le plan méthodologique, notre postulat était que ces limites seraient – du moins partiellement – contournées par le fait que les acteurs en question avaient été formés « à la même école » que leurs homologues russes, en l’occurrence l’éducation militaire soviétique.
16Le premier volet de notre terrain repose sur 20 entretiens conduits entre les mois d’avril et de juin 2018 à Chisinau, Kiev et Tbilissi, essentiellement auprès d’officiers d’active ou retraités des forces armées moldaves, ukrainiennes et géorgiennes, ainsi qu’auprès d’experts des questions de défense de ces trois pays. La sélection des enquêtés a été effectuée en fonction d’un critère principal : dans la mesure où ces derniers allaient être principalement questionnés sur leur perception des évolutions au sein des forces armées soviétiques et russes ayant abouti au développement des FOS, de la PM et des SMP, il importe qu’ils aient eu au moins une expérience opérationnelle avec ces forces armées, que ce soit au sein de ces dernières (pour ceux ayant reçu leur éducation militaire dans les académies militaires soviétique ou russe, ou participé aux opérations soviétiques en Afghanistan) ou contre ces dernières (pour ceux ayant participé, en tant qu’officier des forces armées moldaves, ukrainiennes ou géorgiennes aux conflits transnistrien, abkhaze, sud-ossète et dans le Donbass).
17Il nous a donc fallu procéder à un travail d’identification des acteurs fondé sur les critères cités ci-dessus. Dans un premier temps, nous avons effectué des recherches portant essentiellement sur les principaux responsables militaires moldaves et géorgiens impliqués dans les combats en Transnistrie, en Abkhazie et en Ossétie du Sud au début des années 1990, ainsi que lors du conflit russo-géorgien de l’été 2008, ce qui nous a conduit à dresser une liste des personnes que nous souhaiterions interroger ainsi qu’à dégager un profil commun à ces dernières. Une fois ce premier « portrait-robot » établi, nous avons largement bénéficié des réseaux que nous avions eu l’occasion de tisser lors de nos précédentes expériences professionnelles dans la zone. Celles-ci nous ont permis de disposer de solides soutiens nous ayant aussi bien aidé à retrouver la trace des personnes que nous avions préalablement identifiées qu’à ajouter sur notre liste d’autres personnes auxquelles nous n’avions pas initialement pensées.
18Nous avons commencé à travailler en Moldavie en 2009 dans le cadre de notre master de recherche sur l’identité moldave et dans lequel nous avons effectué nos premières expériences professionnelles en tant qu’observateur électoral pour l’OSCE et conseiller politique auprès de la mission European Union Border Assistance Mission to Ukraine and Moldova (EUBAM), installée à Odessa et intervenant le long de la frontière ukraino-moldave. Nous connaissions ainsi dans ce pays déjà un certain nombre de personnes susceptibles de pouvoir nous aider, parmi lesquelles Nicolae Chirtoaca, diplomate moldave ayant notamment exercé les fonctions d’Ambassadeur de Moldavie au Canada, au Brésil et aux États-Unis entre 2007-2009.
19En Ukraine, où nous nous rendons régulièrement depuis le début des années 2010 pour différentes missions professionnelles, nous avions déjà été confrontés à l’expérience de terrains relativement complexes, notamment dans le cadre du reportage que nous avions réalisé en février 2014 pour le compte du mensuel Le Monde Diplomatique sur les groupes d’extrême-droite présents dans le mouvement Maidan. Nous avions ainsi interroger plusieurs membres de formations paramilitaires ukrainiennes, tels que ceux de l’Assemblée nationale ukrainienne-Autodéfense ukrainienne (UNA-UNSO), fondée en 199215. Plusieurs personnes nous ayant déjà aidé lors de ce terrain, et notamment Dmytro Ostrouchko, chercheur au think tank Institut Gorshenin, nous ont ainsi aiguillé pour l’identification de personnes pouvant constituer des témoins pertinents pour ma recherche.
20En Géorgie enfin, où nous avions eu l’occasion d’effectuer plusieurs missions pour le ministère des Armées, Nodar Karshildaze, qui exerça les fonctions de vice-ministre de la Défense entre 2009 et 2012, et qui dirigeait au moment au moment de la réalisation du terrain un think tank, le Georgian Strategic Analysis Center16 nous fut d’une aide considérable dans l’identification des acteurs à interroger, ainsi que dans l’établissement de contacts avec ces derniers. La présence de « relais » établis de longue date a ainsi été déterminante dans la réussite de ce premier terrain, et il est fort probable que sans la contribution de toutes ces connaissances locales, l’accès aux acteurs eut été largement plus compliqué. Dans le cas de la Moldavie et de la Géorgie notamment, le recours à des personnes ayant exercé de hautes fonctions a ainsi été d’une aide cruciale et fait écho aux conseils de G. Voldnes et alii sur la réalisation du terrain dans un autre État post-soviétique, en Russie :
« To help gain access to the appropriate respondents in Russia, foreign researchers may find it helpful to ask a prominent and highly regarded person with the “right” contacts in Russia to approach the interview subjects (Nilssen 2002)17 ».
21Parmi les personnes que nous avions identifiées, certaines étaient décédées, et d’autres assez âgées et difficiles à joindre. On peut citer l’anecdote d’un ancien général de police moldave ayant participé, aux côtés de Chisinau, aux opérations en Transnistrie en 1992 contre les séparatistes soutenus par Tiraspol, et dont il a été possible de retrouver la trace grâce à son fils avec qui il possédait une exploitation agricole spécialisée dans la culture de champignons. Toujours en Moldavie, nous avons eu la chance de pouvoir rencontrer dans le lobby d’un ancien hôtel soviétique un ancien ministre de l’Intérieur qui nous a transmis des documents classifiés du début des années 1990 relatifs à l’implication de volontaires transnistriens aux côtés des séparatistes abkhazes et sud-ossètes. En Géorgie, grâce au concours de nos connaissances locales, nous avons été présentés à un officier géorgien ayant participé au conflit de l’été 2008 avec la Russie, puis en tant que volontaire aux côtés des forces ukrainiennes dans le Donbass, avec lequel les entretiens ont été particulièrement instructifs. Nous avons aussi eu la chance de nous entretenir avec un ancien directeur du renseignement militaire, ainsi qu’avec un général de brigade qui avait reçu une partie de sa formation dans une académie militaire russe dans les années 1990, alors que Moscou et Tbilissi entretenaient encore une relation de défense.
22L’utilisation de notre carnet de contact et la mobilisation de nos ressources relationnelles développées au cours d’activités professionnelles antérieures se sont ainsi avérées centrales dans la réalisation de ce premier terrain. Cette « entrée » au terrain permise par l’activation d’un capital relationnel déjà constitué soulève le paradoxe méthodologique suivant : si le recours à cette « proximité sociale » identifiée par O. Schmitt a été fondamental dans la bonne réalisation du terrain il peut également être générateur de biais lié à la proximité, à la relation intersubjective déjà établie entre l’enquêteur et certains potentiels enquêtés. La gestion de ce paradoxe a été faite de la manière suivante : les personnes préalablement connues ont été mises à contribution pour l’identification d’enquêtés mais non elle-même pas eu ce statut. Autrement dit, nous avons établi une relation de mise en réseau et non d’enquête avec ces dernières.
23Outre les questions de confiance et de secret mentionnées plus haut, la conduite de notre enquête dut intégrer une autre contrainte fréquemment rencontrée dans le cadre de recherche en relations internationales : celles de la langue. Comme l’indiquent Delphine Allès, Auriane Guilbaud et Delphine Lagrange :
« Lors de l’entretien, les difficultés engendrées sont multiples, de l’incompréhension à la déformation des propos tenus, en passant par un manque de nuance ou l’établissement d’une autre forme d’asymétrie entre l’enquêté et l’enquêteur selon leur maîtrise respective de la langue. Plusieurs mécanismes d’adaptation sont néanmoins envisageables18 ».
24Cette question s’est posée à double titre. D’une part, notre langue natale, le français n’était pas celle des enquêtés. D’autre part, le fait que ces derniers soient de trois nationalités différentes, moldave, géorgienne et ukrainienne aurait pu créer un obstacle supplémentaire : s’ils avaient décidé de s’exprimer dans leur langue natale, nous aurions dû avoir recours à des interprètes lors de l’entretien et à des traducteurs lors de la transcription. À cet égard, notre maîtrise de la langue russe nous a été très utile, puisque les personnes interrogées parlaient toutes cette langue, comme la grande majorité des ressortissants des États post-soviétiques nés avant 1991. Mieux encore, dans la mesure où notre recherche porte sur l’armée russe, l’utilisation de la langue russe pour les entretiens a permis d’utiliser le même questionnaire pour l’ensemble des personnes interrogées et ainsi de gagner un temps précieux, par exemple pour ce qui concerne l’emploi de termes techniques. Nous soulignerons que certaines personnes interrogées ont préféré s’exprimer en anglais : ces personnes étaient, de manière assez logique d’ailleurs les plus jeunes (une quarantaine d’années) et généralement celles ayant occupé ou occupant des fonctions opérationnelles au sein des forces armées de leur pays après 1991, là où les officiers supérieurs ayant servi durant la période soviétique ne s’exprimaient qu’en russe. Même lorsque l’anglais était privilégié, les discussions se faisaient parfois en russe, notamment lorsque des termes techniques étaient discutés. Nous ajouterons sur la question de la langue que le fait que les personnes interrogées nous aient toutes sans exception autorisé à enregistrer les entretiens a considérablement facilité leur exploitation ultérieure et témoigne du bon degré de confiance établi. Les entretiens ont parfois été réalisés dans des bureaux mis à notre disposition par nos connaissances locales. Nous les avons également menés dans les bureaux des personnes interrogées, ainsi que dans des endroits plus pittoresques : musée des forces armées moldaves, lobby de l’hôtel Cosmos à Chisinau, cafés et restaurants en Moldavie et en Ukraine.
25Ces entretiens visaient essentiellement à obtenir des informations sur la perception par ces acteurs des éventuelles évolutions dans l’art soviétique puis russe de la guerre, envisagées tant de manière générale que relativement à nos trois cas d’étude. Pour les entretiens, ceux-ci étaient présentés dans leur acception large, dans la mesure où les trois différentes structures constituant les trois cas d’étude n’existaient pas au début des années 1990. Ainsi, au lieu de se prononcer sur le FOS à proprement parler, les personnes interrogées ont été amenés à se prononcer sur les unités en charge des opérations spéciales en général. Concernant la PM, nos questions portaient essentiellement sur les unités des forces armées soviétiques, puis russes, chargées de la mise en œuvre d’action à destination des populations civiles sur le terrain (en Afghanistan notamment). Enfin, pour ce qui concerne les SMP, nous avons orienté nos questions sur la présence de combattants irréguliers, c’est-à-dire n’appartenant pas aux forces armées régaliennes, sur le terrain.
26Dans l’ensemble, mais de manière inégale, ces entretiens ont été productifs et ont considérablement contribué à orienter la seconde partie du terrain, à savoir les recherches au sein de la « littérature grise » russe. De loin, les entretiens en Moldavie et en Géorgie ont été les plus intéressants alors que ceux menés en Ukraine se sont in fine révélés moins féconds. Nous identifions trois grandes causes expliquant ces différences. Primo et de manière assez basique, la Moldavie et la Géorgie sont des pays de tailles et de populations modestes (respectivement 3,5 et 3,7 millions d’habitants), ce qui rend l’accès à des acteurs ayant ou ayant eu des responsabilités beaucoup plus aisées qu’en Ukraine (42 millions d’habitants). Secundo, le fait que le conflit soit encore en cours au moment des entretiens semble avoir rendu l’accès aux acteurs plus difficile, soit parce qu’ils se trouvaient sur la ligne de front, qu’ils étaient en formation ou que du fait de certaines contingences de confidentialité, ils aient préféré ne pas donner suite à mes requêtes. Tertio, et ce point est fondamental, la perception des acteurs ukrainiens nous semblait – de manière parfaitement compréhensible par ailleurs – quelque peu biaisée par le fait que les entretiens constituaient davantage une occasion supplémentaire de dénoncer les agissements des forces armées russes et de leurs supplétifs sur le terrain ukrainien depuis 2014 que de répondre de manière la plus neutre possible au questionnaire d’entretien. Autrement dit, ils manquaient à nos interlocuteurs ukrainiens la distance nécessaire observée par la plupart des interlocuteurs moldaves et géorgiens.
Accéder à des acteurs inaccessibles par leurs publications
27Parmi les différents corpus de sources primaires que nous avions identifiés dès le début de nos recherches figuraient un certain nombre de publications officielles disponibles en libre-accès via les sites institutionnels russes. Parmi ces sources, les plus évidentes sont celles constituées par l’ensemble des différents textes officiels de défense et de sécurité russe (et plus particulièrement les doctrines militaires (1993, 2000, 2010 et 2014), élaborées par le ministère de la Défense, les stratégies de sécurité nationale (2004, 2009, 2015), élaborées par le Conseil de sécurité de la Fédération de Russie et à un moindre égard pour notre recherche sur les concepts de politique étrangère (2000, 2008, 2013, 2016), élaborés par le ministère des Affaires étrangères. L’ensemble de ces documents contiennent des éléments particulièrement utiles pour ce qui concerne, par exemple, l’évolution de la perception des menaces en Russie, évolution dont le rôle est lui-même fondamental dans la façon dont a été mise en œuvre la réforme des forces armées russes à partir de 2008.
28Le terrain consistait également en l’exploitation de la « littérature grise » russe, en l’espèce les innombrables publications dédiées à la « res militaris » existantes en Russie. Lors de la rédaction du projet de thèse, nous pensions alors essentiellement aux principaux journaux et blogs dédiés à l’actualité des questions militaires et de défense en Russie. Parmi ces derniers, « Voenno-promyšlennyj kur’er19 » (« Le courrier militaro-industriel »), fondé en 2003. Le blog d’Igor Korotčenko20, journaliste militaire, ancien rédacteur en chef (2003-2010) de « Voenno-promyšlennyj kur’er », constitue une autre source très bien tenue, ainsi que le site « Voennoe obozreni21 » (« Le bulletin militaire »), établi en 2010. Publié depuis 1995, « Nezavisimoe voennoe obozrenie » (« Le bulletin militaire indépendant »), le supplément hebdomadaire dédié à l’actualité militaire du journal « Nezavisimaâ gazeta » (« Le journal indépendant »), se distingue des précédentes publications par sa couverture souvent critique, ce qui lui a valu notamment d’être accusé par le ministère des Affaires étrangères russes de désinformation après la publication d’un article condamnant l’argumentaire officiel de Moscou utilisé pour justifier l’annexion de la Crimée22.
29Ces différentes publications de journalistes militaires demeurent, en tout cas du point de vue de notre recherche, des sources secondaires dans la mesure où elles n’émanent pas d’acteurs, mais davantage d’experts et de commentateurs. Elles se sont néanmoins avérées très utiles pour nos recherches et du fait de leur non-affiliation directe au Ministère russe de la Défense, elles nous ont permis de trouver des informations parfois peu disponibles auprès des sources institutionnelles évoquées ci-dessus. Par exemple, il aurait été fastidieux de trouver des données relatives aux FOS via les sources institutionnelles : comme indiqué plus haut, cette structure n’est même pas mentionnée sur l’organigramme disponible sur le site du Ministère russe de la Défense. En revanche, certains articles parus dans « Voenno-promyšlennyj kur’er » sur les activités des FOS en Syrie23, ou dans le blog d’Igor Korotčenko sur un centre d’entraînement aux opérations navales où sont formées les FOS24, se sont révélés très précieux. De même, nous avons identifié une soixantaine d’articles parus dans « Nezavisimoe voennoe obozrenie » et pertinents à divers degrés pour cette recherche. Soit parce qu’ils étaient consacrés directement à l’un de nos trois cas d’étude, soit parce que traitant de problématiques liées à l’émulation par les forces armées russes de modèles occidentaux et à l’influence sur les opérations de l’OTAN de l’expérience soviétique en Afghanistan, soit parce que traitant de sujets connexes comme le concept de « guerre hybride » ou de « guerre de nouvelle génération ».
30C’est grâce à la découverte fortuite d’un autre corpus de sources primaires auquel nous n’avions pas initialement pensé que nous avons pu développer une seconde approche permettant la réalisation du terrain en dépit de sa sensibilité. Cette approche consiste à accéder à des acteurs pourtant « inaccessibles » via leurs publications. De manière relativement inattendue, nous avons trouvé au cours de notre première année de thèse une base de données dont l’exploitation s’est avérée extrêmement productive pour notre recherche. Dans le cadre de notre Visiting Fellowship à l’Institute for European, Russian and Eurasian Studies de l’Elliot School of International Affairs de l’université Georges Washington, les bibliothécaires très bienveillants de la Gelman Library et de la Library of Congress nous ont suggéré d’utiliser EastViewPress25, une base de données de publications russophones et sinophones établie depuis 1989 par EastView Company, une société basée à Minneapolis dans l’Indiana. EastviewPress a constitué une véritable mine d’or pour notre recherche dans la mesure où elle permet un accès en ligne à 80 périodiques russes26 dédiés aux questions militaires et de défense.
31À deux titres, ces publications se sont avérées être des sources primaires venant s’ajouter à celles initialement identifiées. Leur caractère institutionnel tout d’abord, dans la mesure où elles sont publiées par la principale maison d’édition du ministère russe de la Défense, « Krasnaâ Zvezda », (« Étoile rouge »), crée en 199227. Le journal du même nom a été fondé en novembre 1923 par un décret du comité central et est publié actuellement de façon trihebdomadaire. Parmi les principales publications éditées par « Krasnaâ Zvezda », on peut d’abord citer « Voennaâ mysl’28 » (« La pensée militaire »). Ce journal a été fondé en 1858 sous le nom de « Voennyj sbornik » (« Le bulletin militaire ») par le général Dmitrij Alekseevič Milûtin, alors qu’il était professeur à l’Académie militaire après être revenu blessé de son service dans le Caucase, et avant d’être nommé ministre de la guerre en 1861. « Voennaâ mysl’ » est l’un des périodiques les plus vieux et réputés du ministère russe de la Défense et constitue un support prestigieux de publications d’articles d’analyses par des officiers supérieurs russes, qu’ils soient d’active ou retraités, et qui sont généralement professeurs dans les établissements de formation des forces armées russes. Classifié jusqu’à la fin des années 1980, « Voennaâ mysl’ » est publié mensuellement et ses articles portent sur des sujets très variés : étude des conflits contemporains dans lesquels sont impliquées ou non les forces armées russes, réformes en cours, derniers développements au sein de la science militaire, éducation et histoire militaires.
32« Zarubežnoe voennoe obozrenie29 » (« Le bulletin des armées étrangères »), fondé en 1921, est le journal de référence du ministère russe de la Défense consacré à l’étude des forces armées étrangères. Publié jusqu’en 1973 sous le nom « Voennyj zarubežnik » (« Le soldat étranger »), ce journal était alors exclusivement destiné aux officiers supérieurs soviétiques30. Aujourd’hui publié mensuellement en ligne ainsi qu’à environ 9 000 exemplaires papier, « Zarubežnoe voennoe obozrenie », propose quatre principales rubriques, la première portant sur les principales actualités en termes militaires et de conflits du mois, et les trois autres sur les forces terrestres, aériennes, et les flottes des armées étrangères. Si les articles publiés dans « Zarubežnoe voennoe obozrenie » ne portent pas exclusivement sur les forces armées occidentales, celles-ci continuent d’attirer l’essentiel de l’attention de ces auteurs. Ce focus est un héritage de la période soviétique au cours de laquelle l’une des principales finalités de « Zarubežnoe voennoe obozrenie » était, du point de vue de ses auteurs, de dépeindre le caractère ontologiquement hostile des armées occidentales vis-à-vis de l’Union soviétique31.
33Parmi les principales publications du groupe « Kranaâ Zvezda », on pourra également citer « Armejskij sbornik » (« Le bulletin de l’armée »). Crée en 1994 à la suite de la réorganisation des rédactions de cinq journaux, « Armejskij sbornik » est une publication mensuelle d’environ 200 pages, tirée à 10 000 exemplaires. Là où « Voennaâ mysl’ » peut être considéré comme l’organe reflétant le mieux les débats en cours relatifs aux évolutions de la science militaire russe, « Armejskij sbornik » constitue davantage le bulletin consacré à la « vie » des forces armées russes avec pour chaque numéro des rubriques dédiées à leurs différentes composantes (forces terrestres, flotte, forces aérospatiales), forces spéciales.
34Parallèlement à ces publications principales, de nombreux journaux plus spécialisés sont à mentionner : « Vestnik voennogo prava32 » (« Le bulletin du droit militaire »), fondé en 2003 et consacré aux questions d’ordre juridique est publié par l’Université du ministère de la Défense ; « Morskoj sbornik33 » (« La revue marine »), mensuel de la flotte russe régulièrement publié depuis 1848 ; « Aviaciâ i kosmonavtika » (« Le monde de l’aviation et du cosmonaute »), mensuel des forces aériennes russes publié depuis 1918 ou encore « Voenno-medicinskij žurnal » (« Le journal de la médecine militaire »), mensuel consacré à la médecine militaire publié depuis 1823. On soulignera également l’existence d’un certain nombre de publications à la spécialisation davantage géographique, comme « Boevaâ vahta34 » (« La tour de garde militaire »), hebdomadaire de la flotte du Pacifique publié depuis 1865 ou encore « Kaspiec » (« De la Caspienne »), magazine consacré à la flottille de Caspienne et publié depuis 1919.
35Au-delà de leur nature institutionnelle, ces publications comptent parmi leurs auteurs une très grande majorité d’officiers d’active, de réserve ou à la retraite et non uniquement des journalistes ou des chercheurs, les deux fonctions pouvant parfois se chevaucher. Un auteur emblématique ayant cette double-casquette de militaire et d’expert est le général Mahmut Ahmetovič Gareev, vétéran de la Seconde Guerre mondiale, qui occupa d’importantes fonctions au sein des forces armées soviétiques, parmi lesquelles celle de chef adjoint de l’état-major en charge des questions de formations et qui après sa retraite en 1992 fut nommé à divers postes au sein d’établissements en charge de la science militaire russe. M. A. Gareev fut ainsi désigné directeur de l’Académie des sciences militaires de la Fédération de Russie en 1995, fonction qu’il occupa jusqu’à sa mort en 2019. En plus des centaines d’articles qu’il a écrits dans les périodiques suscités, pendant la période soviétique et au-delà, l’œuvre du général Gareev, très prolifique, est également composée d’une dizaine d’ouvrages d’histoire et de sciences militaires, dont deux témoignages sur l’intervention soviétique en Afghanistan35.
36Le général Ivan Nikolaevič Vorob’ëv, né en 1922 et héros de l’Union soviétique, en charge de la section sur « les guerres locales dans les conflits armés » à l’Académie des sciences militaires de Russie, écrit régulièrement des articles concernant directement nos recherches dans Voennaâ mysl’, par exemple sur le concept d’opérations spéciales dans la réforme des forces armées russes initiée en 200836. Toujours sur les opérations spéciales, le moteur de recherche d’EastView Press nous a été extrêmement utile puisqu’il nous a permis d’identifier plusieurs articles écrits entre 2010 et 2012 par le colonel Oleg Viktorovič Mart’ânov, au moment où il contribuait au développement des FOS en Russie, dont il sera d’ailleurs le premier commandant, sur le US SOCOM, le commandement américain des forces des opérations spéciales37. Ce même colonel a également écrit des articles sur l’utilisation en zones de conflit de SMP par les forces américaines après avoir été nommé en 2013 membre de la commission de l’industrie de défense auprès du gouvernement38. Via la base de données EastviewPress, il nous a donc été possible d’accéder aux publications d’acteurs fondamentaux pour notre ethnographie mais avec lesquels la conduite d’entretiens aurait été tout simplement impossible : le cas du colonel Mart’ânov est à cet égard emblématique. Ainsi, de nombreux éléments portant sur nos trois cas d’étude ont été trouvés dans cette seconde catégorie de sources primaires, dont l’existence s’est en quelque sorte substituée à un terrain qui n’aurait pu être mené car beaucoup trop sensible.
37Une revue de l’ensemble des dizaines de milliers d’articles publiés dans les 80 journaux disponibles sur EastviewPress se serait révélée fastidieuse et très chronophage et dans la mesure où cette base de données propose un moteur de recherche, nous avons effectué la recension de sources en utilisant des mots-clés renvoyant à nos trois cas d’étude : la première « série » de ces mots-clés est constituée des noms de nos trois cas d’étude, en toutes lettres, selon leur abréviation communément utilisée en russe (« Силы специальных операций »), c’est-à-dire forces des opérations spéciales ; « Военная полиция » (ВП) pour police militaire : « Частные военные компании » (ЧВК) pour les sociétés militaires privées. La seconde série de mots-clés est composée des concepts régulièrement utilisés dans la science militaire russe pour décrire le caractère changeant de la guerre : « война нового поколения » (guerre de nouvelle génération) ; « гибридная война » (guerre hybride) ; « информационная война » (guerre de l’information). La troisième série de mots-clés utilisés est composée de noms d’auteurs dont les publications sont susceptibles d’entrer dans le cadre de notre recherche et qui avaient été identifiés soit en amont, soit après avoir utilisé les séries de mots-clés 1 et 2 et avoir constaté qu’un même auteur avait écrit plusieurs articles sur l’un de sujets d’étude.
38Outre sa commodité, cette recherche par mots-clés est d’autant plus pertinente que notre objet de recherche, s’il vise à valider la théorie de l’émulation militaire appliquée au cas de la réforme des forces armées en Russie porte sur trois cas d’étude très précis et clairement identifiables. Dans Routledge Handbook of Resarch Methods in Military Studies, Pascal Venesson et Ina Wiesner rappellent que l’étude de cas fait partie des trois principales méthodes utilisées dans les sciences sociales relatives aux études de guerre et sur la res militaris, aux côtés de la méthode statistique et de l’approche expérimentale :
« With the exception of normative peace research and critical security studies, the majority of social science research conducted in the fields of military studies, such as peace and conflict studies as well as security studies, share a broadly positivist meta-theoretical foundation. Most researchers seek to uncover causal relationships or they engage in testing general hypotheses, or propositions, about causal relationships. The three most common methodological approaches in this regard are the statistical method, experiments and the case study method39 ».
39L’approche qualitative que nous avons retenue, et le corpus de sources primaires exploité conduisent naturellement à s’interroger sur le traitement de ces dernières. Comme l’indique Una Bergmane :
« Les documents d’archives, comme toutes les sources primaires, doivent toujours être traités comme des représentations subjectives de la réalité, en prenant en compte les conditions dans lesquelles ils ont été produits. Ainsi, il est toujours important de procéder à une analyse critique de chaque document, en identifiant son auteur et sa position dans la hiérarchie institutionnelle, le type du document, son destinataire et son contexte historique40 ».
40Comme n’importe quelle bureaucratie, le ministère russe de la Défense est composé d’organisations aux intérêts parfois contradictoires, ces divergences pouvant être particulièrement mises à nue dans le contexte d’une réforme d’ampleur impliquant des décisions de différentes natures, politique, budgétaire, capacitaires, qui favoriseront certaines organisations au détriment d’autres. Ainsi, le lancement d’une réforme d’ampleur de l’outil de défense est loin d’avoir fait consensus au sein du ministère russe de la Défense et des forces armées russes, et ceci vaut notamment pour nos cas d’études. La création des FOS en 2013 a ainsi été vue par plusieurs haut-responsables du GRU comme une atteinte à leurs prérogatives, la montée en puissance des FOS intervenant dans un contexte de disgrâce du GRU, dont le travail avait fait l’objet de nombreuses critiques de la part de l’exécutif russe à la suite du conflit russo-géorgien de l’été 2008. Il convient d’avoir ces éléments en tête lorsque l’on analysera des articles écrits par des officiers appartenant ou ayant appartenu au GRU. De même, la création d’une police militaire en Russie en 2012 avait été accueillie par une certaine hostilité de la part de nombreuses élites militaires, qui voyaient dans cette création une intrusion du pouvoir civil dans les forces armées.
41Au-delà des divergences bureaucratiques à prendre en compte dans la catégorisation des sources et de leurs auteurs, on soulignera également que la science militaire russe ne constitue pas une entité homogène car elle est traversée par différents courants. C’est mus par ce constat que nous avons décidé de consacrer une partie de notre thèse à la science militaire russe. L’enjeu de cette partie est d’identifier les principaux centres, acteurs et réseaux de la réflexion et de la science militaire russe, là encore en privilégiant ceux impliqués dans l’étude et la mise en œuvre du changement militaire, au sens large. L’objectif est d’identifier les nombreux centres de production de sciences militaires en Russie, en particulier ceux qui ont bénéficié d’un soutien renforcé dans le cadre de la réforme, et notamment à déterminer le degré selon lequel ces derniers peuvent influer sur les processus de prise de décision ayant abouti à la mise en œuvre de réformes.
Conclusion
42Il existe donc des solutions permettant de contourner les difficultés de certains terrains qui, parce que trop sensibles pour l’enquêteur et ses éventuels enquêtés, semblent de prime abord inaccessibles. La première solution que nous avons mise en œuvre consiste en une stratégie de contournement du terrain, passant par la réalisation d’entretiens avec des acteurs bénéficiant d’une connaissance privilégiée de ce dernier. Quoique la réalisation de ce terrain contourné ait été rendue possible par le contexte bien particulier qu’est celui de la région post-soviétique, cette solution peut être dupliquée à d’autres contextes ou l’accès aux acteurs serait trop compliqué ou trop dangereux : en terrain à Taïwan pourra ainsi se substituer à un terrain en Chine, un terrain en Syrie pourra être « contourné » par la conduite d’entretiens au Liban, en Jordanie ou en Turquie… La mise en œuvre de cette stratégie implique une connaissance préalable des terrains périphériques où seront réalisés les entretiens en lieu et place d’un terrain principal considéré comme trop sensible. Dans l’éventualité où le chercheur ne serait pas connaisseur de ces terrains périphériques, il lui sera nécessaire de conduire un travail supplémentaire de familiarisation avec ces terrains. Cette familiarité avec le terrain périphérique est nécessaire afin de sélectionner les enquêtés potentiels et d’y avoir accès. Elle permet également à l’enquêteur de mieux identifier les biais éventuels dans les réponses des enquêtés, par exemple lorsqu’ils s’expriment à propos des forces armées d’un pays avec lequel ils sont en guerre, comme dans le cas de l’Ukraine.
43De façon complémentaire à cette première stratégie de contournement, l’identification et l’analyse de publications écrites par des acteurs avec lesquels la conduite d’un entretien est exclue s’avèrent être une autre solution très productive en termes de résultats. Le cas russe démontre que, même dans un contexte de culture du secret particulièrement exacerbée, il est possible, via un travail de recherche minutieux mais considérablement facilité par la numérisation croissante des ressources, de trouver de manière assez inattendue en source des sources primaires que l’on aurait a priori cru possibles d’obtenir uniquement à travers la réalisation d’un terrain sensible. Dans le cas de recherches sur les forces armées de pays autoritaires, l’identification et l’exploitation des publications produites par des acteurs inaccessibles peuvent donc s’avérer une alternative féconde à l’hypothétique réalisation d’un terrain dont la nature trop sensible le rendrait inaccessible.
Notes de bas de page
1Olivier Schmitt, « L’accès aux données confidentielles en milieu militaire : problèmes méthodologiques et éthiques d’un positionnement intermédiaire », Les Champs de Mars, 2015, vol. 2, no 27, p. 50-58.
2Delphine Deschaux-Dutard, « Enquêter en milieu militaire. Stratégie qualitative et conduite d’entretiens dans le domaine de la défense », Res Militaris, 2011, vol. 1 (2), URL : https://hal.univ-grenoble-alpes.fr/hal-01795206.
3Jean-Vincent Holeindre, Jean-Baptiste Jeangène-Vilmer, « La revue des études sur la guerre et sur la paix », Les Champs de Mars, 2017, vol. 1, no 29, p. 5-12.
4Sur la conduite de terrains en milieu militaire, voir le chapitre 4 de cet ouvrage, par Christelle Calmels, Léonard Colomba-Petteng et Samuel B. H. Faure, et justement consacré aux pratiques ethnographiques au sein du champ des politiques de défense.
5Interpellé par un agent du FSB en 2008 alors qu’il menait des entretiens avec des huissiers dans l’Oural, expulsé et interdit de séjour en Russie pendant 5 ans.
6Nommé à la tête du centre franco-russe de Moscou en 2012, elle ne peut prendre ses fonctions du fait d’un refus de visa.
7Refoulée à son arrivée à Moscou en novembre 2019 où elle se rendait pour participer à une conférence universitaire et sous le coup d’une interdiction du territoire.
8Lee Morgenbesser, Meredith L. Weiss, « Survive and thrive: field research in Authoritarian Southeast Asia », Asian Studies Review, 2018, vol. 42 (3), p. 385-403. Saltana Janenova, « The boundaries of research in an Authoritarian state », International Journal of Qualitative Methods, 2019, vol. 18.
9Maksim Borodin, Committee to protect journalists, 15 avril 2018, URL : https://cpj.org/data/people/maksim-borodin/.
10The Dossier Center, Mikhail Khodorkovsky, URL : https://khodorkovsky.com/dossier-center/.
11« What Are Russian Military Contractors Doing In The Central African Republic? », RFE/RL, 1er août 2018, URL : https://www.rferl.org/a/explainer-what-russian-military-contractors-are-doing-in-central-african-republic/29405290.html.
12« Investigative journalists say they started getting threats after reporting on Russian mercenaries », Meduza, 5 octobre 2019, URL : https://meduza.io/en/news/2019/10/15/investigative-journalists-say-they-started-getting-threats-after-reporting-on-russian-mercenaries.
13Goril Voldness, Kjell Gronhaug et Geir Sogn Grundvag, « Conducting Qualitative Research in Russia: Challenges and Advice », Journal of East-West Business, 2014, vol. 20, no 3, p. 141-161.
14Voir supra.
15Certains membres de l’UNA-UNSO ont d’ailleurs pris part aux combats en Transnistrie contre les forces de police moldave au nom de la défense de la minorité ukrainienne vivant dans cette région, ainsi que lors des conflits abkhaze et sud-ossète de 1992-1994, aux côtés des forces armées géorgiennes.
16Voir : Homepage, Georgian Strategic Analysis Center, URL : https://gsac.ge/.
17Goril Voldness et al., op. cit., p. 157.
18Guillaume Devin (dir.), Méthode de recherches en relations internationales, Paris, Presses de Sciences Po, 2016, p. 165.
19Voenno-promyšlennyj kur’er, URL : https://www.vpk-news.ru/.
20Igor Korotčenko, Livejournal, URL : https://i-korotchenko.livejournal.com/.
21« Voennoe obozrenie », Top War, URL : https://en.topwar.ru/about.html.
22« O dezinformacii v gazete “Nezavisimoe voennoe obozrenie” » (« Sur la désinformation pratiquée par le journal Nezavisimoe voennoe obozrenie »), site du ministère russe des Affaires étrangères, URL : https://www.mid.ru/diverse/-/asset_publisher/zwI2FuDbhJx9/content/o-dezinformacii-v-gazete-nezavisimoe-voennoe-obozrenie.
23« Štaby dlâ novyh vojn : ‘V Sirii my, kak nigde prežde, ubedilis’ v značimosti informacionnogo protivoborstva » (« Un laboratoire des nouvelles guerres : la campagne de Syrie, comme nulle part ailleurs, nous a convaincu de l’importance de technologies de l’information dans les conflits »), Voenno-promyšlennyj kur’er, 25 juillet 2018, URL : https://vpk.name/news/222202_shtaby_dlya_novyh_voin.html.
24« Sozdanie 561-go avarijno-spasatel’nogo centra VMF Rossii v Sevastopole » (« Création du centre 561 d’opérations de sauvetage de la flotte russe à Sébastopol »), blog d’Igor Korotchenko, 12 mars 2016, URL : https://bmpd.livejournal.com/1786698.html.
25About EastView Press, EastView Press Information Services, URL : https://www.eastviewpress.com/about/.
26Une liste détaillée est disponible à cette adresse : Russian Military and Security Periodicals (UDB-MIL), EastView Press Information Services, URL : https://www.eastview.com/resources/journals/russian-military-security-periodicals/.
27Maison d’édition « Krasnaâ Zvezda », ministère russe de la Défense, URL : https://ric.mil.ru/Gazettes/Krasnaya-zvezda.
28« Voennaâ mysl’ », URL : http://milportal.ru/voenny-j-portal/zhurnal-voennaya-mysl/
29« Zarubežnoe voennoe obozrenie », URL : http://www.zvo.su/.
30Ibid.
31Sophie Momzikoff, « The Military Journal Zarubezhnoe Voennoe Obozrenie Under Perestroika (1985-1991), in the vanguard of change or a Bastion of Traditional Soviet Military Journalism », The Journal of Power Institutions in Post-Soviet Societies, 2014, vol. 16.
32« Vestnik voennogo prava », URL : https://vumo.mil.ru/upload/site57/fvNJdHAxXr.pdf.
33« Morskoj sbornik », URL : http://morsbornik.dlibrary.org/ru/nodes/1-morskoy-sbornik.
34« Boevaâ vahta », URL : https://ric.mil.ru/Gazettes/Boevaya-vahta.
35Mahmut Ahmetovič Gareev, « Moâ poslednââ vojna: Afganistan bez sovetskih vojsk » (« Ma dernière guerre, l’Afghanistan sans les troupes soviétiques »), Moscou, Insan, 1996 ; et « Afganskaâ strada » (« Le désastre afghan »), Moscou, Insan, 1999.
36Vorob’ëv Ivan Nikolaevič, Kiselev Valerij Aleksandrovič, « Special’’naâ operaciâ v novom oblike » (« Les opérations spéciales dans la réforme des forces armées russes »), Voennaâ Mysl’’, mars 2013, vol. 3, p. 3-13.
37Ces articles ont été publiés dans « Zarubežnoe voennoe obozrenie » entre 2010 et 2012.
38O. V. Mart’ânov, « Častnye voennye kompanii SŠA: prednaznačenie i rol’ v voennyh konfliktah » (« Les sociétés militaires privées américaines : objectif et rôle dans les conflits armés »), Zarubežnoe voennoe obozrenie, mai 2011, no 5, p. 8-13.
39Pascal Vennesson, Ina Wiesner, « Process Tracing in case studies », dans J. Soeters, P. M. Shields, S. Rietjens (dir.), Routledge Handbook of Research Methods in Military Studies, Abidngon, Routledge, 2016, p. 92-103.
40Guillaume Devin (dir.), op. cit., p. 69.
Auteur
-
Emmanuel Dreyfus
Docteur en science politique (Université Paris-Panthéon-Assas) et chercheur associé à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM). Ses recherches portent sur les forces armées russes et la politique étrangère et de défense de Moscou. Il a également été Georges F. Kennan Fellow au Kennan Institute du Wilson Center (2019), chercheur invité à l’Institute for European, Russian and Eurasian Studies de l’Elliott School of International Affairs, à l’Université George Washington (2018-2020, Washington DC). Il a auparavant travaillé pendant plusieurs années en France et à l’étranger, pour les secteurs public et privé sur les questions de défense et de sécurité en Russie et en Eurasie.
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