Introduction
p. 13-18
Texte intégral
« I believe in independence because I believe it will be better for all of us if decisions about Scotland are taken by the people who care most about Scotland-the people who live and work here. It is my absolute conviction that Scotland’s future should be in Scotland’s hands. I also believe that the bonds of family, friendship, history and culture between Scotland and the other parts of the British isles are precious. England, Wales and Northern Ireland will always be our family, friends and closest neighbours. But with Scotland as an independent country, our relationship will be one of equals. I have no doubt that it will flourish1 [...]».
Alex Salmond, First Minister écossais, préface du livre blanc Scotland’s Future. Your Guide to an Independent Scotland, 26 novembre 2013, p. IX.
1Le 18 septembre 2014, quatre millions d’électeurs écossais vont devoir se prononcer par voie référendaire sur l’accession de leur nation à l’indépendance. L’Écosse, qui bénéficie aujourd’hui d’une autonomie politique et juridique non négligeable au sein du Royaume-Uni dans le cadre de la dévolution du pouvoir, deviendrait alors un nouvel État. Cela mettrait un terme à l’Union scellée entre les Parlements anglais et écossais en 1707.
2Cette consultation constitue l’aboutissement du combat mené par le Scottish National Party (SNP), quasiment depuis sa création en 1934. Ce parti a imposé ses revendications sur la scène politique britannique, en dépit de l’écrasante domination des deux partis politiques principaux (Travaillistes et Conservateurs). Il a su se faire entendre auprès du Parlement de Westminster par la conquête de certains fiefs travaillistes. Mais c’est surtout l’avènement d’un Parlement et d’un gouvernement écossais, à partir de 1999, qui lui a permis de s’affirmer, auprès de l’électorat, comme parti de gouvernement crédible. Fort d’une majorité absolue de sièges aux élections au Parlement écossais de 2011, le gouvernement écossais dirigé par Alex Salmond a proclamé sa légitimité à organiser un référendum d’autodétermination.
3Cependant, le parti nationaliste2 se conforme au cadre légaliste qui a toujours constitué sa ligne directrice. Ainsi, il a attendu de conquérir une majorité parlementaire pour consulter le peuple par voie référendaire. Il sollicite de ce dernier un mandat pour négocier l’indépendance avec le reste du Royaume-Uni. De plus, la « constitution britannique » relevant du seul ressort de Westminster selon le Scotland Act de 1998, portant création des institutions écossaises, il a convenu des modalités juridiques de ce référendum avec le gouvernement britannique.
4L’accord signé le 15 octobre 2012 à Édimbourg par Alex Salmond, First Minister écossais, et David Cameron, Premier ministre du Royaume-Uni, reflète également le pragmatisme de ce dernier. Chef de gouvernement, à la tête d’un parti (Conservateur) viscéralement attaché à la défense de l’intégrité du Royaume-Uni, qui, jusqu’en 1997, refusait même la dévolution du pouvoir à l’Écosse, il a néanmoins reconnu la légitimité politique d’Alex Salmond à l’issue des élections de 2011.
5Par ailleurs, le Parti conservateur, devenu très impopulaire en Écosse depuis Margaret Thatcher, a su s’entourer, dans la campagne référendaire, de deux autres partis plus appréciés des Écossais, les Libéraux-démocrates, avec lesquels il gouverne le Royaume-Uni depuis 2010, mais aussi les Travaillistes. Ces derniers, qui constituaient le parti dominant en Écosse depuis les années soixante, furent à l’origine de la dévolution dans l’espoir de mettre un terme aux revendications indépendantistes du SNP. Ils coopèrent désormais avec leur principal opposant à Westminster, au nom d’un unionisme3 commun, faisant fi de leurs divergences.
6Face à cette campagne puissante, notamment aux plans financier et institutionnel puisqu’elle allie les trois principaux partis britanniques, mais aussi le gouvernement et le Parlement britanniques, le SNP peut lui aussi s’appuyer sur un appareil de gouvernement, en Écosse, sur le concours de petits partis (Verts, Scottish Socialist Party ou SSP) et de diverses personnalités. Ces derniers doivent convaincre l’électorat. Il ne s’agit pas simplement de mobiliser les électeurs du SNP qui, pour la plupart, ont opté davantage pour un parti désireux de défendre les intérêts écossais que pour un parti indépendantiste. Les sondages organisés depuis l’annonce du référendum ont montré que seul un tiers de l’électorat avait l’intention de voter en faveur de l’indépendance. Ce sont les indécis qui feront la différence, puisqu’ils constituent un cinquième de l’électorat.
7La nation écossaise n’est pas source de controverses. Les deux camps en reconnaissent l’existence, sans réserve. Ils en veulent pour preuve des critères objectifs, les particularités institutionnelles conservées par l’Écosse dans le Traité d’Union de 1707 (Église établie, systèmes éducatif et judiciaire), confortées dès 1885 par un ministère dédié à l’Écosse au sein du gouvernement britannique (Scottish Office), et enfin par un Parlement écossais doté de pouvoirs législatifs en 1999. Unionistes et nationalistes expriment également un sentiment national écossais, comme la majorité de la population, mais ils n’en tirent pas les mêmes conséquences. Les premiers se satisfont pleinement de la double appartenance, écossaise et britannique. Les nationalistes estiment que le Parlement écossais doit recouvrer tous ses pouvoirs dans l’ensemble des domaines de l’action publique, ce qui lui permettrait de gouverner en fonction des attentes de la nation écossaise. Cependant, ils prennent soin de ne pas définir celle-ci en opposition à l’identité britannique.
8Le débat est principalement axé sur la viabilité du nouvel État. Les nationalistes mettent traditionnellement en exergue les aspects économiques pour justifier l’indépendance. Selon eux, le développement de l’Écosse est freiné par son appartenance au Royaume-Uni. Ils ont d’ailleurs obtenu une représentation substantielle à la Chambre des communes en 1974 (11 des 71 sièges écossais) en partie grâce à leur exploitation habile de la découverte du pétrole en mer du Nord, au large des côtes de l’Écosse. Depuis, ils n’ont cessé d’étoffer leurs arguments. Les unionistes ont à cœur de démontrer l’insuffisance d’une ressource fossile en voie d’épuisement, mais aussi les bienfaits d’un État-Providence protecteur, et d’un marché parfaitement intégré de plus de 60 millions d’habitants.
9La place de l’Écosse dans le concert des nations est un autre enjeu central. Le SNP est favorable à l’intégration au sein de l’Union européenne (UE), qui garantirait l’insertion économique et politique de l’Écosse au plan international. Il prône également son adhésion aux grandes organisations, allant de l’ONU à l’OTAN. Les unionistes, quant à eux, certifient que seul le Royaume-Uni se situerait dans la continuité des engagements existants, l’Écosse devant renégocier chacun d’entre eux. Selon cette approche, l’Écosse devrait d’abord quitter ces organisations avant d’y être éventuellement réadmise dans des conditions moins avantageuses.
10Ainsi, les unionistes tiennent un discours destiné à effrayer l’électorat, auquel ils prévoient un avenir au mieux incertain. Les arguments sont essentiellement négatifs, visant à préserver des institutions qui ont apporté la preuve de leur fonctionnement. L’indépendance signifie la rupture, aux conséquences irrémédiables. Dans le même temps, ils seraient prêts à l’avaliser si elle était endossée par l’électorat. Les nationalistes affichent pour leur part une confiance sans faille dans les capacités de l’Écosse et des Écossais. Ils escomptent susciter des dynamiques nouvelles, grâce à la création d’un petit État, démocratique et ouvert sur le monde, qui conserverait des liens privilégiés avec le reste du Royaume-Uni.
11Le projet indépendantiste présente de nombreux paradoxes. Le SNP est devenu l’un des principaux acteurs de la scène politique écossaise, statut confirmé par la dévolution. Son positionnement de centre-gauche, son légalisme, s’insèrent parfaitement dans la vie politique écossaise. Il offre une image rassurante du nationalisme. Cependant, il ne peut raisonnablement prétendre libérer les Écossais d’un quelconque joug oppresseur. Il doit également tenir compte de l’attachement de la population aux acquis économiques et sociaux, associés au cadre britannique. En conséquence, il soutient que le nouvel État pourrait préserver ces derniers, sans bousculer les habitudes de la vie quotidienne, tout en apportant des améliorations fondées sur des valeurs écossaises. Alex Salmond a même opéré des revirements sur des questions jugées essentielles par ses adversaires (renonciation à l’euro, acceptation de l’OTAN), afin de ne pas inquiéter l’électorat. Son attitude à l’égard de l'UE est loin d’être aussi enthousiaste que dans les années quatre-vingt-dix. Dans ce cas, pourquoi réclamer l’accession à l’indépendance ? Pourquoi ne pas se contenter d’une autonomie élargie ? La question est source de division au sein même du parti, les « fondamentalistes », qui ont longtemps dominé celui-ci, n’hésitant pas à faire entendre des voix divergentes. L’existence de valeurs écossaises4, qui a légitimé la résistance de la société civile aux politiques néolibérales des gouvernements Thatcher et Major, est-elle même sujette à caution en ce début de XXIe siècle.
12Quant aux partis britanniques, ils participent à une consultation dont ils rejettent la finalité. Le gouvernement britannique la cautionne de surcroît. Mais pour défendre le statu quo, ils s’en tiennent à des analyses, apparemment objectives, des dangers qui guettent une Écosse indépendante. Comme ils ne peuvent raisonner qu’à partir des chiffres existants, le tableau qu’ils dépeignent ne contient que des extrapolations. De plus, dans un débat de cette nature, peut-on se cantonner à des données froides, rationnelles ? Ne faut-il pas également tenir compte de l’émotion, moins maîtrisable ? Par ailleurs, les unionistes évitent de s’interroger sur le Royaume-Uni, cet État d’Union5, apparu au fil des siècles par additions successives de territoires. Ils ne présentent pas de grand projet mobilisateur, se gardant d’évoquer une quelconque réforme des institutions centrales, ou de justifier le caractère asymétrique de la dévolution aux différentes nations. Le Scotland Act de 2012, venu amender le texte éponyme de 1998, énumérait simplement une liste de compétences transférées par le gouvernement britannique à son homologue écossais. Ce vocabulaire, technique et opaque, ne saurait conforter une volonté de continuer à vivre ensemble, au sein d’une même entité. Le « reste du Royaume-Uni », que l’on peine à qualifier tellement ses contours sont flous, n’en sortirait pas indemne. Au-delà de la perte des ressources pétrolières, emblématiques, et des incertitudes autour de sa dissuasion nucléaire, qui sous-tend son statut de grande puissance, ses dirigeants devraient repenser la forme d’un État amputé de sa partie septentrionale. Or cette question, particulièrement sensible, ne manquerait pas de diviser les partis britanniques entre eux et en leur sein.
13En outre, un référendum est également étroitement lié à un contexte, politique, économique et social. Nombre d’électeurs réagissent alors à ce dernier, au lieu de répondre directement à la question posée6. Or depuis 2008, le Royaume-Uni traverse une crise économique et financière, inégalée, par son ampleur et sa durée, depuis les années trente. Alex Salmond a souhaité organiser sa consultation au cœur de cette crise, repoussant même l’échéance à la fin de la législature. Il compte ainsi mettre l’accent sur le contraste entre l’austérité pratiquée à Londres, et la relance qu’il préconise. Dans le même temps, la date coïncidera avec un certain nombre de manifestations susceptibles d’exalter le patriotisme des Écossais face à l’Angleterre. Le SNP, dont le discours est officiellement centré sur l’économie, cherche lui aussi à tirer avantage de la nation, en la définissant subrepticement par différenciation avec son voisin anglais. La voie est donc ténue pour les dirigeants du parti, qui doivent contenir, au sein de leur mouvement, les franges les plus nationalistes, qui ne sont pas en phase avec l’électorat.
14Dans une première partie, nous exposerons les origines du référendum, en retraçant brièvement la formation du Royaume-Uni, avant de présenter la dévolution du pouvoir, régime politique actuel de l’Écosse. Longtemps revendiquée comme une avancée historique, l'autonomie que celle-ci confère paraît désormais insuffisante. Nous montrerons comment le SNP a émergé, avant d’imposer ses revendications sur les scènes politiques écossaise mais aussi britannique, jusqu’à obtenir le feu vert du gouvernement britannique pour organiser son référendum d’autodétermination, s’assurant même la maîtrise des modalités pratiques de ce dernier. Sur cette base, la pré-campagne a débuté.
15Dans une deuxième partie, nous analyserons les grands traits d’une Écosse indépendante, dans les domaines institutionnels, économiques, sans oublier la politique étrangère. Nous nous appuierons sur les propositions du SNP, puisque c’est lui qui a pris l’initiative de cette consultation, et sur les réponses de ses adversaires, sur chacun des thèmes, en mettant en évidence les paradoxes de cette campagne. Les nationalistes se veulent foncièrement optimistes, banalisant le changement de statut, tandis que les unionistes distillent leurs craintes quant aux défis à surmonter. Dans cet affrontement pour l’avenir du Royaume-Uni, les deux camps s’en tiennent à cette unité de façade, reléguant au second plan ce qui pourrait diviser leurs diverses composantes. L’opposition nationaliste-unioniste est donc pertinente pour ce débat, alors que, par ailleurs, Travaillistes et Conservateurs se reconnaissent peu d’affinités.
Notes de bas de page
1 « Je crois à l’indépendance de l’Écosse parce que je pense que nous nous porterons tous mieux si les décisions relatives à l’Écosse sont prises par les personnes qui se soucient le plus de l’Écosse, les personnes qui vivent et travaillent ici. Je suis absolument convaincu par l’idée selon laquelle l’avenir de l’Écosse devrait être entre les mains de l’Écosse. Je crois également que les liens familiaux, amicaux, historiques et culturels entre l’Écosse et les autres parties des îles britanniques sont précieux. L’Angleterre, le pays de Galles et l’Irlande du Nord formeront toujours notre famille, nos amis et nos voisins les plus proches. Mais l’Écosse devenant un pays indépendant, notre relation s’établira entre égaux. Je ne doute pas qu’elle puisse s’épanouir ». Traduction de l'auteur.
2 Le SNP récuse ce terme, auquel il préfère celui de « national ». Ne voulant pas donner l’impression d’exalter la nation écossaise, il souhaite conserver des liens étroits avec le reste du Royaume-Uni.
3 Ce vocable, autrefois étroitement lié à l’Irlande, tend à fédérer les partis opposés à l’indépendance de l’Écosse au début du XXIe siècle. En tant que tel, il est désormais toléré par les Libéraux-démocrates.
4 David McCrone, Understanding Scotland, Londres, Routledge, 1992, p. 120-143.
5 Stein Rokkan, Derek Urwin, Economy, Territory, Identity, Londres, Sage, 1983, p. 181, 187.
6 Un climat de tensions sociales fut en partie à l’origine de l’échec du premier référendum sur la dévolution à l’Écosse et au pays de Galles en mars 1979.
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Nouvelle édition revue et corrigée
Yves Jeanneret
2011
