Henriot, Paris en l’an 3000 : l’utopique dystopie
p. 143-156
Texte intégral
1Paris en l’an 3000 est un roman écrit et illustré en 1912 par Henri Maigrot (1857-1933), sous le pseudonyme d’Henriot, dont l’activité principale est le dessin et la caricature de presse1. Il nous raconte comment la comète de Halley, observable environ tous les soixante-cinq ans, percute la Terre lors de sa révolution de 1985, provoquant la glaciation de la majorité des territoires à l’exception du Pôle Sud. Par le détournement du Gulf Stream, celui-ci devient un espace tempéré et habitable, et les quelques survivants parvenant à s’y réunir forment une nouvelle civilisation. Parmi eux se trouvent les explorateurs français du bateau le Pourquoi-Oui (détournement lexical du Pourquoi Pas ? de l’expédition de Charcot en Antarctique). Les photographies, les livres, les journaux de l’époque disparaissent, si bien qu’en l’an 3000, la « république idéale » de Pol-Sud-Ville ne connaît le passé qu’à travers une somme unique, L’Histoire des peuples, ainsi que quelques papyrus et fragments de statues antiques. Afin de combler ces manquements, le gouvernement du Duc des Aigles décide d’organiser une expédition scientifique qui aurait notamment pour but de fouiller les vestiges de Paris. À bord de l’Obus 32, le savant Pudding, le secrétaire perpétuel Ventrepotte, le capitaine Balthazar, les lieutenants Bridge et Atoutcœur ainsi que le prince Émile lui-même se lancent pour un voyage de plusieurs mois sur la banquise [Fig. 1 et 2]. Ils finiront par y découvrir la capitale française enfouie – dont ils pensent dans un premier temps qu’il s’agit de Rome – son impressionnant métro, ses pièces de musée, ses monuments, ainsi qu’un homme, Galichard, hibernant dans la glace. Celui-ci lèvera le voile sur leurs découvertes et reconstituera l’histoire de l’humanité.
Fig. 1 et 2. Henriot, Paris en l’an 3000 [1912].


Paris, Éditions Phébus, 2009, p. 36 et 41.
2L’introduction de Paris en l’an 3000 annonce explicitement le genre et la tradition littéraires dont se réclame le narrateur :
Nous ne prétendons pas être des premiers à avoir envisagé ces temps futurs. […] Émile Souvestre a prédit […] l’avenir dans un aimable récit, Le Monde tel qu’il sera. Robida, l’exquis dessinateur, écrivit au xixe siècle, l’histoire du xxe et bien avant lui, Alexandre Dumas père exposait les discussions scientifiques d’explorateurs essayant d’expliquer les inscriptions latines sur un débris de la colonne Vendôme2.
3Ce passage paraît affirmer l’existence d’une lignée féconde de littérateurs français dont le succès a érigé la dystopie comme véritable genre littéraire à part entière. L’auteur affirme toutefois sa supériorité et précise ce qui le singularise par rapport à ces écrivains de renom : de toutes ces prédictions, seul son roman détiendrait « tous les caractères de la plus parfaite authenticité3 ». Cette soi-disant exactitude revendiquée pour un récit fictionnel conjectural situe, dès le début, le registre singulier adopté dans Paris en l’an 3000 : celui de l’humour qui, s’il est d’usage chez Robida par exemple, se distingue toutefois de l’ironie de ce maître de l’anticipation, comme nous le verrons.
4Une autre particularité du roman est sa dimension prospective double. Il confronte une présentation pessimiste du Paris de 1985 disparu et oublié à la joyeuse utopie du troisième millénaire où l’on ne connaît « ni les guerres, ni les impôts, ni les grèves de chemin de fer4 ». Il est utile de préciser que les éléments constitutifs de l’utopie ne sont que très peu développés dans le roman – les seules informations que nous livre Henriot résident dans le fait que Pol-Sud-Ville est une démocratie antimilitariste (elle ne possède pas d’armée), très soucieuse du confort et du bien-être de ses citoyens (l’or retrouvé dans les ruines de Paris sera ainsi « employé par le Duc des Aigles à la construction d’un magnifique hôpital pour les victimes de l’abus du tabac5 ») et qu’elle offre un climat très agréable. L’idéalisation de cette société nouvelle lui est en fait nécessaire, d’une part, pour permettre de relativiser le regard pessimiste de l’anticipation dystopique et d’affirmer le caractère avant tout pleinement humoristique du récit. Elle invite, d’autre part, le lecteur à dresser un parallèle entre ces deux univers et à cibler plus finement les reproches qu’adresse Henriot à la société contemporaine.
5La guerre est notamment pointée du doigt : fin observateur de son époque et de ses vices qu’il croque dans la presse, l’auteur devance les événements tragiques à venir et mentionne des conflits armés à plusieurs reprises dans le roman. Pudding décrit ainsi les caractéristiques de l’ancien monde : « Les mœurs des habitants étaient quelque peu barbares, malgré la civilisation très avancée. De nombreuses guerres bouleversèrent la capitale […]6 ». D’autres indices de la déchéance du xxe siècle, plus implicites, apparaissent par confrontation avec ce futur idéalisé, notamment la condescendance de Paris, et la démesure de ses avancées techniques et scientifiques. C’est ce dernier point que nous avons choisi de traiter et de préalablement mettre en perspective avec le reste de la production littéraire et graphique d’Henriot qui, particulièrement à travers cette « utopique dystopie », exprime à la fois la fascination et les craintes d’une époque où les découvertes et les progrès scientifiques connaissent une accélération sans précédent.
Henriot, dessinateur satirique au langage truculent
6Toulousain d’origine, Henriot, qui se destinait à une carrière en droit, s’installe à Paris en 1880 sous prétexte de passer sa thèse. Mais amateur de musique, d’art et de littérature – il avait fondé en 1876 aux côtés du poète Laurent Tailhade la revue littéraire L’Écho des Trouvères –, il a d’autres ambitions et accepte la proposition de Pierre Véron, alors rédacteur en chef du Charivari, de remplacer Cham qui vient de mourir. C’est le début d’une longue carrière d’illustrateur et de caricaturiste : il collabore entre autres au Journal amusant, aux Annales, au Boulevardier, à L’Illustration et à L’Almanach Vermot qui fait paraître le 11 septembre 1896 son célèbre calembour « comment vas-tu… yau de poêle ? ». En 1890, il devient directeur du Charivari.
7Si le dessin satirique reste l’activité principale d’Henriot, la phase d’écriture n’est pas moins essentielle : « Il tenait qu’il ne lui coûtait rien de dessiner – tout le travail étant dans la légende, dans l’idée et le dialogue prêté aux acteurs de ses comédies7 ». Sa « Semaine comique » qu’il publie dans L’Illustration de 1890 à 1933 est significative : s’apparentant à une courte bande dessinée, les dessins d’Henriot, placés les uns à côté des autres, sont accompagnés le plus souvent de dialogues ; le texte s’avérant fondamental au développement d’un enchaînement narratif cohérent.
8Témoignent aussi de son intérêt pour la langue et la littérature ses nombreuses contributions en tant qu’illustrateur de romans et récits – Paris à la loupe de Paul Ginisty8, L’Ami des jeunes filles de Théodore Cahu9, Les Petites Cardinal et Karikari de Ludovic Halévy10 entre autres – ainsi que la création en 1915 de la revue La Baïonnette.
9Lui-même prend la plume à plusieurs reprises pour des projets d’envergure. Outre quelques écrits qui accordent la primauté à l’image (De l’arrière au front11, Les Poilus à travers les âges, ombres et poème12 et Aventures prodigieuses de Cyrano de Bergerac13), il écrit des fictions – des « fantaisies », ainsi que les désignent certains de leurs sous-titres – dont l’illustration, bien que très présente, est cette fois nettement dépendante du texte. Ainsi L’Année parisienne14, L’Article de Paris15 et Paris en l’an 300016 présentent en général des dessins en rapport direct avec la narration et correspondent à des épisodes ou des figures-clés de la diégèse. Cependant, en plus d’être des adjuvants à la compréhension du texte et d’en apporter des précisions visuelles, ils reflètent également le registre comique du récit ainsi que les tensions internes de la narration. Les traits de ses personnages, tirant en général vers la caricature, accentuent par exemple l’humour du discours. M. Ventrepotte, dans Paris en l’an 3000, est particulièrement représentatif : apparaissant dans le texte comme un protagoniste au caractère entier, souvent irritable et boudeur, il affiche dans les illustrations des expressions diverses, très marquées, presque à la manière des masques de théâtre antique. Ses fréquentes altercations avec M. Pudding, qui forme avec lui un couple d’opposants – le premier incarne l’impulsion politique, le second le discernement scientifique – apparaissent de même à plusieurs reprises dans les vignettes qui ne manquent par ailleurs pas d’afficher leur disparité physique : petit et rond, Ventrepotte fait face au savant, long et mince [Fig. 3].
Fig. 3. Henriot, Paris en l’an 3000 [1912].

Paris, Éditions Phébus, 2009, p. 25.
10Avec des phrases relativement courtes et un vocabulaire courant et familier, Henriot propose dans ses productions littéraires un style proche des légendes de ses illustrations de presse : « Affable et poli de manières, le langage de mon père était quelquefois truculent, tout égayé de cette verve gasconne amie des mots colorés et sonores, qui font image et ne craignent pas la verdeur. Cependant, aimant les images, il ne s’enivrait jamais de mots17 ». Les dialogues sont particulièrement présents dans Paris en l’an 3000, de même que le discours rapporté : le premier chapitre est à titre d’exemple presque entièrement consacré aux allocutions prononcées par les notables de Pol-Sud-Ville à l’occasion du départ de l’Obus 32. La transcription de lettres, d’articles de revues, d’extraits du journal de bord, de passages de l’Histoire des Peuples et même des menus des repas de l’expédition est également très fréquente, si bien que la narration elle-même, et plus encore les passages descriptifs, sont relativement limités. L’introduction fait exception, mais là encore Henriot recourt volontiers au sommaire et à l’ellipse pour dresser le cadre de son récit. Ces raccourcis sont pleinement assumés par le narrateur qui profite par ailleurs précisément de l’occasion pour dévoiler sa présence et s’adresser au lecteur :
Il s’y passa probablement [à Pol-Sud-Ville] ce qui arrive au début de tous les États ; des compétitions dynastiques, des chocs de race, des révolutions. Pour le moment, qu’il vous suffise de savoir que le 18 mai de l’an 3000, la ville de Pol-Sud-Ville, capitale des États du Sud, comptait 684 051 habitants, lesquels vivaient en paix sous le gouvernement paternel du Duc des Aigles, protecteur éclairé et vertueux d’une République idéale […]18.
11Cette méthode est également mise en œuvre à la fin du roman :
Nous ne raconterons pas ici les effusions de joie, les transports d’allégresse avec lesquels le prince Émile et ses compagnons accueillirent leurs sauveurs. Tout le monde sait que l’Expédition revint de Paris à Pol-Sud-Ville vers les premiers jours de mai. La santé de tous était florissante19.
12Ces procédés stylistiques donnent lieu à un récit très rythmé. Les illustrations nombreuses – on compte 72 images pour 110 pages de texte – qui, excepté quelques-unes en couleur et en pleine page, sont de petite taille et entrecoupent le texte, stimulent encore le dynamisme général du roman : leur potentiel narratif constituant une redondance du texte, elles facilitent et accélèrent la lecture d’une histoire qui s’avère finalement relativement secondaire. Le véritable objectif cherché par Henriot est celui qu’il vise quotidiennement dans son activité d’illustrateur de presse : l’effet de comique, qu’il parvient précisément à obtenir par la complémentarité de son langage cocasse et de ses dessins satiriques.
Sources et filiations
13Paris en l’an 3000, comme ses autres écrits (et comme ses dessins, du reste), pose un regard facétieux, et un tant soit peu ironique, sur la société parisienne contemporaine. S’il présente également une langue, des illustrations et un registre similaires, il est toutefois son unique roman d’anticipation. L’œuvre ne fait cependant pas exception au sein de sa production. Henriot avait en effet déjà participé à plusieurs projets littéraires de proto-science-fiction ou d’illustrations futuristes, et Paris en l’an 3000 n’apparaît dès lors que comme l’aboutissement d’expérimentations des genres de l’utopie et de la dystopie entreprises depuis plusieurs années.
14Aventures extraordinaires d’un savant russe de Georges Le Faure et Henry de Graffigny, dont il a illustré les trois premiers tomes20, décrit les tribulations d’une expédition spatiale, partie entre autres explorer le soleil, la lune et le désert sidéral. Le roman d’Henriot, Un prix de cinq millions paru en 1903, énonce quant à lui déjà l’idéal utopique puisqu’il raconte l’histoire d’un milliardaire prêt à concéder une partie de sa fortune à l’inventeur audacieux qui trouverait un « moyen de rendre la nécessité de la morale plus perceptible, d’améliorer à la fois la situation matérielle et la situation psychologique de la société21 ».
15La question scientifique est le plus souvent traitée sur le mode de la dérision par Henriot. De 1896 à 1901, paraît dans la rubrique « Boîte aux lettres » du Petit Français illustré une correspondance fictive entre trois savants fous : Théodule Asenbrouck (Albert Robida), Polyxène Billentoque (Georges Colomb dit Christophe) et Omer Garot (Henriot). Ce dernier se manifestera une seule fois, le 20 septembre 189622. Dans sa lettre, le professeur toulousain, auteur des travaux sur la « désinfection des fromages » et sur les « moyens de rendre les éponges imperméables », soumet à Théodule Ansenbrouck sa découverte : alors qu’il expérimentait des patins automobiles fonctionnant à la vapeur, il eut l’idée d’adapter ce système à l’éperon et à la coque des navires destinés à l’exploration du pôle, afin qu’ils poursuivent plus aisément leurs voyages dans les glaces23.
16La science est en fait l’un des sujets privilégiés par les deux collègues d’Henriot. Christophe, sorti de la section scientifique de l’École normale, s’est illustré comme vulgarisateur scientifique. Il est le créateur du savant Cosinus, inventeur de l’anémélectroreculpédalicoupeventombrosoparacloucycle, le moyen de transport le plus élaboré et diversifié qui soit. Quant à Robida, outre ses nombreuses caricatures de savants aux cerveaux proéminents, il est considéré comme l’un des grands maîtres de l’anticipation et, avec elle, de ses innovations techniques : aéronefs, « tubes » et téléphonoscope24. La filiation de Paris en l’an 3000 avec les textes de Robida est évidente, les deux auteurs-dessinateurs partageant le même souci d’évoquer le futur (et donc les craintes et les reproches à l’égard du temps présent) sur le mode du divertissement ainsi que par le biais d’illustrations. Toutefois, si l’amusement est l’objectif principal d’Henriot, c’est surtout la critique qui prend le pas dans la littérature de Robida. Aussi, nous semble-t-il possible de distinguer le discours comique des deux écrivains, le premier affirmant un caractère résolument enjoué tandis que le second fait davantage preuve d’ironie, parfois incisive.
17En plus de son intérêt pour la science et les temps futurs, mentionnons enfin que les motifs qui amenèrent Henriot à l’écriture de ce roman sont également en rapport avec les événements qui marquèrent l’actualité de l’époque. L’intertexte d’actualité est en effet caractéristique dans la littérature d’anticipation : le présent – ses ulcérations ou ses faits marquants – constitue finalement la motivation première à se prononcer sur l’avenir. La comète de Halley, responsable dans le récit de l’anéantissement et de l’ensevelissement de la majeure partie de la Terre, avait troublé les esprits lors de son passage en 1910. Nombre d’hommes de science avaient alors tenté de calmer le vent de panique qu’avait provoqué l’annonce de sa venue par des conférences et des interventions dans la presse. L’apparition céleste se conjuguait par ailleurs, cette année-là – soit deux ans avant la parution du roman d’Henriot – à une impressionnante crue de la Seine qui donnait à Paris des allures d’apocalypse25. D’aucuns superstitieux considéraient la comète comme responsable du désastre. D’autres appréhendaient l’événement avec plus d’humour et fut même créée pour l’occasion une série de cartes postales annonciatrices de la fin du monde [Fig. 4 à 8].
Fig. 4. Fin du Monde le 19 mai 1910.

Carte postale, éditeur F. M. Cologne, 1910, coll. Agence-Martienne.
Fig. 5. Souvenir du 19 mai 1910.

Carte postale, éditeur F. M. Cologne, 1910, coll. Agence-Martienne.
Fig. 6. Fin du Monde. Souvenir du 19 mai 1910. Un royaume pour un ballon !!

Carte postale,éditeur F. M. Cologne, 1910, coll. Agence-Martienne.
Fig. 7. Les derniers instants avant la fin du monde.

Carte postale, éditeur F. M. Cologne, 1910, coll. Agence-Martienne.
Fig. 8. Fin du Monde.

Carte postale, éditeur F. M. Cologne, 1910, coll. Agence-Martienne.
La science : dérisions et démesures
18Cet enjouement d’Henriot pour la technique et la science que l’on retrouve dans plusieurs de ses projets graphiques et littéraires apparaît également dans Paris en l’an 3000. Il semble en tout cas y porter un regard bienveillant lorsqu’il imagine une société idéale qui investit dans la recherche scientifique, notamment pour mettre en œuvre une entreprise de fouilles archéologiques. La figure du savant, incarnée par M. Pudding, est également saluée pour l’objectivation et la distance critique que ce dernier met en œuvre dans sa méthodologie scientifique. N’est-ce pas le seul personnage à remettre en question les convictions de l’équipage et à déclarer : « J’aime les réalités ; je ne crois à rien, je n’affirme rien tant que je n’aurai pas de certitudes ; or, il n’y a que des fouilles raisonnées, continues, opiniâtres, qui pourront nous fournir des renseignements exacts26 » ?
19Toutefois, l’humour est plus ambigu qu’il n’y paraît et Henriot fait poindre les failles de la science et de ses représentants qui, insidieuses, vont jusqu’à affecter l’idéal de l’an 3000 : comme les autres, Pudding finit par se ranger, à tort, à l’opinion du groupe selon laquelle ils auraient découvert les vestiges de Rome et non ceux de Paris. De même, la « ravagite », invention mise au point pour aider aux excavations des chantiers, provoque le réveil du volcan sur lequel ils ont établi leur campement, et manque de détruire le vaisseau. L’auteur dénonce ici la soif d’innovation et de consommation technique toujours grandissante de son époque, au prix parfois d’un manque de discernement. Il met en garde contre la confiance aveugle en la compétence scientifique et la certitude d’un monde rendu meilleur par les perspectives qu’elle découvre. L’obstination du prince Émile à vouloir continuer les fouilles et ce, à l’encontre de sa promesse faite à Galichard, témoigne encore de ces aspirations déraisonnées.
20Ce n’est donc pas un hasard si la science reste très limitée dans le troisième millénaire utopique imaginé par Henriot. Certes, la mise au point d’un vaisseau capable à la fois de voguer sur la mer et dans les airs permet à son équipage de mener à bien son entreprise, et l’invention de la nourriture chimique, sous forme de gélules, leur assure une subsistance nécessaire ; mais ce sont là les deux seuls avancements techniques que ne possédait déjà « l’ancien monde ». Plus encore, l’équipe de savants s’extasie sur la complexité du métro et la grandeur artistique de la tour Eiffel qu’ils découvrent au cours de leurs fouilles, et qu’eux-mêmes ne maîtrisent manifestement pas. La découverte de Galichard, maintenu en hibernation depuis 1985 selon des procédés de congélation humaine absolument inconnus du troisième millénaire, est révélatrice de leur infériorité en matière scientifique. Ils le reconnaissent eux-mêmes : « La tradition veut que les Européens […] soient arrivés au plus haut degré de civilisation ; on croit qu’ils usaient de la vapeur, de l’électricité, du téléphone et des aéroplanes ! » L’unique ouvrage de référence de Pol-Sud-Ville est l’Histoire des Peuples anciens, volume de l’historien Valtermoche qui en a constitué ses douze tomes à l’aide « des traditions des anciens habitants du Transvaal », des « chants de bardes, transmis d’âge en âge » et des « quelques débris de clichés de verre ou de zinc27 » retrouvés çà et là. L’ouvrage est rempli d’inepties, volontaires et caricaturales bien entendu – Valtermoche affirme par exemple que « César, roi des Francks, ayant chassé un chef protestant appelé Vercingétorix, fut assassiné par un nommé Ravaillac et massacra à son tour les Normands à la bataille de la Saint-Barthélemy28 » – si bien que les ressources scientifiques du troisième millénaire elles-mêmes sont peu nombreuses et approximatives.
21Le xxe siècle étant assimilé par Henriot, en introduction, aux « guerres » et aux « impôts », et la civilisation de l’an 3000, au contraire, à une société « en paix », « idéale », on peut dès lors se demander dans quelle mesure les avancées scientifiques – ses démesures pour le moins – ne sont-elles pas en partie responsables de l’avilissement de l’ancien monde.
22Henriot attribue cependant l’origine de la destruction de la Terre à une catastrophe naturelle. Certes, cela lui permet de souligner l’impuissance de la science et des avancées techniques, mais cette explication entraîne également leur déresponsabilisation. Henriot n’accuse donc pas tant le progrès scientifique dans son roman, sinon l’usage que l’homme, enclin aux débordements, est susceptible d’en faire. Une planche d’Henriot intitulée « Voyage dans la lune » et parue le 3 février 191729 reformulera cette idée. Réinvestissant le genre de l’utopie, l’auteur raconte qu’un « as » de l’aviation française dépasse les limites de l’atmosphère et se pose sur la lune. Il y fait la rencontre des « Lunatiques » et de leur président de la République qui lui fait découvrir les merveilles de son monde : les « paysages délicieux », les « prairies verdoyantes » et les « lacs enchanteurs » d’une société en « paix perpétuelle ». Il souligne également que son peuple est à la pointe de la technologie : « […] nous sommes en avance sur vous de plusieurs siècles… » L’avancée scientifique est donc perçue ici comme très positive et participant de l’épanouissement sociétal.
23Le personnage précise toutefois la fragilité de cette idylle : « Comme la terre, la lune fut, il y a cent ans, le théâtre de batailles effroyables… », et laisse entendre que les terriens, alors en pleine Première Guerre mondiale à cette époque, ne sont pas, eux non plus, inexorablement condamnés. Ces dessins légendés traduisent ainsi une vision du monde non foncièrement pessimiste : Henriot connaît ses déficiences, mais garde foi en l’humanité ; à elle de se libérer de la démesure et du dédain qui la caractérisent.
Paris, l’orgueilleuse capitale
24La ville de Paris, ses figures célèbres et ses habitants semblent être des topoï de la littérature d’Henriot. Peut-être sa filiation au monde journalistique, fortement ancré dans l’« ici » et « maintenant », en est-elle la principale raison. Ces éléments font en tout cas particulièrement l’objet de critiques dans Paris en l’an 3000. Serait-ce parce que, organisant les expositions universelles de 1889 et de 1900, Paris est la vitrine de cette fascination pour les avancées scientifiques et techniques ?
25L’introduction du roman, qui relate l’origine de la fin du monde, fait état d’une particularité de la ville, qualifiée d’« orgueilleuse capitale30 » : alors que, dans les autres régions, les passages réguliers de la comète sont toujours vécus avec crainte, à Paris, « le monde élégant » sabre le champagne, contemple le spectacle et invente des calembours. Et, nous précise-t-on, même si l’humanité entière est victime lors de la catastrophe, c’est « Paris en particulier » qui sombre « dans des abîmes insondables31 » et « de Paris, il ne resta rien, rien, rien32 ». Les dessins d’Henriot qui illustrent ce passage introductif soutiennent cette accusation d’effronterie adressée aux Parisiens. Les vignettes des pages 10 [Fig. 9], 12 [Fig. 10] et 13 [Fig. 11] du roman représentent toutes trois des notables réunis pour apercevoir la comète à Montmartre (en témoigne la présence du moulin), tournés de dos, le regard porté vers le ciel, et vêtus à la mode de l’époque représentée par chacune d’entre elles : le texte nous renseigne qu’il s’agit de 1760 pour la première, 1910 pour la seconde et 1985 pour la dernière33. En alternance avec ces trois images quasi identiques de scènes parisiennes, sont placées deux autres vignettes, représentant cette fois les peuples du Moyen Âge, puis de l’Italie contemporaine, courbés ou à genoux, en une attitude de repentance face à l’apparition céleste. Cette série de dessins, qui représentent la ville dans sa continuité et par contraste avec les autres cultures, paraît donc soutenir l’idée d’une élite parisienne dont l’arrogance serait une caractéristique atemporelle, selon l’auteur.
Fig. 9. Henriot, Paris en l’an 3000 [1912], Paris, Éditions Phébus, 2009, p. 10.

Fig. 10. Henriot, Paris en l’an 3000 [1912], Paris, Éditions Phébus, 2009, p. 12.

Fig. 11. Henriot, Paris en l’an 3000 [1912], Paris, Éditions Phébus, 2009, p. 13.

26Le troisième millénaire n’est d’ailleurs pas épargné par cette condescendance, comme en témoigne la description de Galichard, le dernier Parisien survivant, alors à peine réveillé de son hibernation : « […] il se sentait supérieur, supérieur infiniment. […] Il […] ne demandait maintenant qu’une chose, c’était de pouvoir vivre assez longtemps pour jouir de sa gloire […]34 ». La langue française elle-même, idiome communément adopté par l’ensemble du « nouveau monde », doit sa persistance à ce chauvinisme :
Quand les trente ou quarante Français se trouvèrent en contact avec les échappés du désastre de la planète, ceux-ci parlaient tous des langues différentes, espagnol, anglais, allemand, hollandais, turc, russe ou chinois. Combien étaient ces réfugiés ? des milliers sans doute. Eh bien, jamais un Français n’apprit une de ces langues ; mais en revanche, en quelques mois, tous les étrangers apprirent le français.
(Hilarité.) Ce qui prouve, néanmoins, ou le dédain des Français pour les idiomes qui n’étaient pas le leur – ou la supériorité de la langue franque sur toutes les autres, obligées de lui céder le pas […]35.
27La grandeur et la gloire de Paris et de ses citoyens seront tournées en ridicule et systématiquement discréditées. Ainsi la fin de Galichard : « Cet homme qui avait passé mille ans dans la glace mourut victime d’un léger courant d’air36 ». Il en va de même pour les monuments fameux de la capitale : la tour Eiffel, la colonne Vendôme, le tombeau de Napoléon, la statue de Jeanne d’Arc sont placés sur la même échelle de valeurs, d’un point de vue de l’intérêt scientifique, que le réseau du métro ou qu’une boîte de pâté de foie gras retrouvée sur les lieux de fouilles. La conviction persistante de l’équipe de se trouver à Rome ajoute encore à la dévalorisation de Paris : elle apparaît interchangeable avec d’autres métropoles européennes.
Conclusion
28L’originalité de Paris en l’an 3000 au sein de l’ensemble des productions littéraires dystopiques du début du xxe siècle est premièrement le registre humoristique qu’il déploie. L’illustration très abondante et souvent caricaturale soutient un texte au langage rythmé, créatif, fréquemment ironique et diversifié par de nombreux inserts. La dérision, le jeu et la connivence avec le lecteur, qu’Henriot a l’habitude de manipuler dans le cadre de son métier d’illustrateur de presse, apparaissent comme les principaux enjeux de ce récit.
29La structure de la narration, qui constitue une autre spécificité de l’œuvre, révèle toutefois une vision du monde moins enjouée. L’idéal du troisième millénaire ne sert que de cadre à la dystopie qu’Henriot cherche véritablement à mettre en évidence : celle de la société du xxe siècle qui, si elle finit par disparaître pour des raisons naturelles, présente des fractures perceptibles. Sa déraison et sa violence conduisent à la guerre, et son sens de l’excès et sa soif de progrès l’amènent à un usage abusif des techniques et à une sacralisation de la science. Au travers de ses dessins et de ses autres projets littéraires, Henriot dévoile lui-même son engouement pour les avancées scientifiques qui ne sont dénoncées dans Paris en l’an 3000 que pour l’altération que leur fait subir l’homme. Car c’est en réalité de lui, avant toute chose, que se méfie Henriot, de sa désinvolture, de son égocentrisme et de son arrogance, caractéristiques par ailleurs typiquement parisiennes, selon lui.
30La dystopie présentée dans le roman n’est néanmoins pas totale au sens où il y transparaît également de l’espoir : l’humanité parvient à se reconstruire ; mieux, elle fonde une civilisation idéale. L’homme n’est par ailleurs pas responsable de la destruction du monde qui doit sa fin à la simple fatalité. Paris en l’an 3000 témoigne donc d’une ambivalence dans le regard qu’Henriot porte sur la société contemporaine, et l’objectif de son récit est double : souligner les faiblesses de l’époque, mais surtout garder l’optimisme et le sens de l’humour qui constituent le cachet de la personnalité et de l’œuvre entière de l’auteur toulousain.
Notes de bas de page
1 Pour plus d’informations biographiques sur Henriot, voir Marcus Osterwalder (dir.), Dictionnaire des illustrateurs (1800-1914), Neuchâtel, Ides et Calendes, 1989, p. 492, ainsi que Émile Henriot, Le Livre de mon père, Paris, Librairie Plon, 1938.
2 Henriot, Paris en l’an 3000, Paris, Éditions Phébus, 2009, p. 9-10. Première édition : Paris, Henri Laurens, 1912.
3 Ibid., p. 10.
4 Ibid., p. 17.
5 Ibid., p. 73.
6 Ibid., p. 48.
7 Henriot, Le Livre de mon père, op. cit., p. 93.
8 Paul Ginisty, Paris à la loupe, Paris, C. Marpon et E. Flammarion, 1883.
9 B. C. G. D. G./Théo-Critt [Théodore Cahu], L’Ami des jeunes filles, Paris, C. Marpon et E. Flammarion, 1886.
10 Ludovic Halévy, Les Petites Cardinal, Paris, C. Lévy, 1880 et Karikari, Paris, Librairie L. Conquet, 1888.
11 Henriot, De l’arrière au front, Paris, E. Fasquelle, 1917.
12 Henriot, Les Poilus à travers les âges, ombres et poème, Paris, Berger-Levrault, 1918.
13 Henriot, Aventures prodigieuses de Cyrano de Bergerac, s.e., s.d.
14 Henriot, L’Année parisienne, Paris, L. Conquet, 1894.
15 Henriot, L’Article de Paris, Paris, C. Marpon et E. Flammarion, 1887.
16 Henriot est également l’auteur de : Napoléon aux enfers (Paris, L. Conquet, 1895), Mémoires d’un vieux chêne (Épinal, Pellerin, 1900), Un prix de cinq millions (Tours, A. Mame, 1903), Histoire des zouaves (Paris, 5 rue Bayard, [1910]).
17 Henriot, Le Livre de mon père, op. cit., p. 97.
18 Henriot, Paris en l’an 3000, op. cit., p. 17. Nous soulignons.
19 Ibid., p. 112. Nous soulignons.
20 Georges Le Faure et Henry de Graffigny, Aventures extraordinaires d’un savant russe (Paris, Edinger, 1889 pour les deux premiers tomes ; Paris, Edinger, 1991 pour le troisième).
21 Cité dans Le Mois littéraire et pittoresque, janvier – juin, 1906, p. 21 (annexes et suppléments).
22 Le Petit Français illustré, 20 septembre 1896, n° 396, p. 514-515, reproduite dans « Une correspondance fictive publiée dans Le Petit Français illustré entre 1896 et 1901 : La Boîte aux lettres », Le Téléphonoscope. Bulletin des Amis d’Albert Robida, n° 13, septembre 2006, p. 25.
23 Cette fascination de l’auteur-dessinateur pour le pôle trouve certainement ses sources dans l’actualité puisque le tournant du siècle est marqué par plusieurs grandes expéditions, notamment l’exploration de l’antarctique par Charcot précédemment mentionnée.
24 Voir notamment ses romans, La Guerre au Vingtième Siècle (1883), Le Vingtième Siècle (1883), La Vie électrique (1892).
25 Jean-Pierre Arthur Bernard, Les Deux Paris : les représentations de Paris dans la seconde moitié du xixe siècle, Seyssel, Champ Vallon, « Époques », p. 97.
26 Henriot, Paris en l’an 3000, op. cit., p. 52.
27 Ibid., p. 21.
28 Ibid., p. 48.
29 Reproduite dans Robert Galic, La Première guerre mondiale par Henri Henriot, Paris, L’Harmattan, 2013, p. 14-15.
30 On ne peut du reste s’empêcher de percevoir un écho du mythe de Babel dans cette évocation d’un Paris ambitieux bientôt détruit.
31 Henriot, Paris en l’an 3000, op. cit., p. 13.
32 Ibid., p. 14.
33 Notons que pour cette troisième image, la noirceur du premier plan – à la manière d’une ombre chinoise qui ne ferait apparaître que des silhouettes – ne nous permet de distinguer des vêtements des personnages que leurs chapeaux, qui font perdurer la mode du début du siècle. Par ailleurs, les personnages de l’an 3000 représentés par Henriot ne sont guère plus innovants en matière vestimentaire. À l’instar de la science qui apparaît comme relativement stagnante, la mode, les us et les coutumes de la société future semblent s’être figés.
34 Henriot, Paris en l’an 3000, op. cit., p. 93.
35 Ibid., p. 22.
36 Ibid., p. 113.
Auteur
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Julie Fäcker
Université libre de Bruxelles-FNRS
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