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    Plan détaillé Texte intégral Introduction L'écologie industrielle : un objet complexe Une diversité de terrains d’expérimentation Quels leviers pertinents pour l’action collective territorialisée ? Conclusion Bibliographie Auteurs

    Développement durable et territoire

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre 38. Écologie industrielle et développement durable

    Sabrina Brullot et Muriel Maillefert

    p. 469-478

    Texte intégral Bibliographie Auteurs

    Texte intégral

    Introduction

    1Le déploiement de l’écologie industrielle (EI) est relativement récent et suscite un intérêt croissant tant de la part des acteurs publics que des acteurs privés. L’EI est un domaine d’application protéiforme, empruntant un certain nombre de notions à plusieurs disciplines scientifiques, des sciences de l’ingénieur aux sciences humaines et sociales, en passant par la biologie. Fondée sur une approche systémique, elle appelle une transformation en profondeur du fonctionnement de la société industrielle en s’inspirant du caractère cyclique des écosystèmes naturels. Dans sa conception la plus large, l’EI ambitionne de participer à un développement plus soutenable et repose sur des stratégies de dématérialisation de l’économie visant un découplage des flux de matières et d’énergie de la croissance économique (Graedel, Allenby, 1995). Une définition plus opérationnelle de l’EI appliquée au domaine de l’industrie vise le bouclage des flux entre entreprises de sorte que les déchets des uns deviennent des ressources pour d’autres (Erkman, 2004). On parle alors de symbioses industrielles. L’objet lui-même est donc complexe et il convient d’en présenter les principaux contours (I). Ceci sera l’occasion de revenir sur les principales discussions conceptuelles animant la communauté scientifique. La diversité des terrains d’expérimentation sera ensuite présentée, montrant que l’EI est avant tout une démarche qui se déroule à l’échelle d’un territoire, contribuant ainsi à son développement (II). Elle soulève donc une question fondamentale concernant la capacité à impulser une trajectoire de développement tournée autour des questions de durabilité, durabilité dont les caractéristiques ne sont pas tranchées et qui dépendent de l’orientation donnée à l’action collective et aux expérimentations (III).

    L'écologie industrielle : un objet complexe

    2L’acte de naissance de l’EI est le plus souvent associé à la publication en 1989, par deux ingénieurs-chercheurs de la firme Général Motors, Robert Frosch et Nicholas Gallopoulos, d’un article dans le numéro spécial de la revue « Scientific American » consacré à « la gestion de la planète Terre » (Frosch, Gallopoulos, 1989). On qualifie parfois l’association des deux termes « écologie » et « industrie » d’oxymore (Erkman, 2004). Dans son principe, en effet, l’industrie est prédatrice de ressources naturelles et considère les déchets comme des rejets sans effets sur la biosphère. Si les industriels ont toujours eu conscience de l’existence de coproduits valorisables ou de procédés mutualisables entre entreprises, c’est parce que ceux-ci pouvaient éventuellement avoir une valeur marchande ou entraîner des économies d’échelle. Parler d’EI implique d’inverser la logique économique habituelle (le « business as usual ») pour insérer les pratiques industrielles dans leur environnement naturel. Cependant, cela implique la tentation d’un retour à une conception de l’économie comme « fait naturel », en privilégiant une lecture exclusivement naturaliste ou organiciste de l’activité économique.

    3Concernant les fondements théoriques de l’EI, deux visions s’opposent. La première, portée par Braden R. Allenby, est basée sur l’intégration des contraintes environnementales au calcul économique et estime atteindre un optimum conforme aux contraintes écologiques par l’appui sur le progrès technologique et le recours à l’échange marchand (Allenby, 1992). De ce point de vue, elle conduit à une artificialisation très poussée de la nature et semble s’apparenter au principe de la durabilité faible. La seconde, soutenue par John R. Ehrenfeld, se traduit par une interprétation plus large du concept de l’EI, intégrant des caractéristiques moins strictement liées aux contraintes économiques. Ces caractéristiques se retrouvent dans la définition du développement durable et peuvent, sous certains aspects (notamment l’idée de contrainte de ressources), rejoindre les conclusions des partisans de la durabilité forte. Cette seconde approche présente également la particularité d’accorder une importance fondamentale aux aspects organisationnels et humains, ce qui constitue un élément central dans la démonstration du caractère territorial de l’EI tel que cela sera évoqué ci-après. J. Ehrenfeld en appelle à une transformation de notre « paradigme social dominant » (Ehrenfeld, 2004) de manière à reconsidérer la place de l’homme dans la nature et à prendre conscience de son impact sur l’environnement. Ce changement repose notamment sur un renoncement à notre style de vie consumériste et industriel de masse.

    4D’un point de vue opérationnel, Ehrenfeld partage la vision d’Allenby concernant la nécessité de s’inspirer du caractère cyclique du fonctionnement des écosystèmes naturels pour transformer notre société industrielle. Cependant, il se focalise sur les caractéristiques structurelles et organisationnelles de cette analogie, là où Allenby vise une artificialisation totale de la société industrielle grâce à un recours massif à l’innovation technologique et à la régulation marchande. Hadin Tibbs (1993) a proposé d’opérationnaliser cette transformation en énonçant six préconisations applicables par les entreprises (cf. encadré 38.1). On retrouve parmi ces pistes les quatre stratégies proposées par Suren Erkman dans son célèbre ouvrage ayant largement contribué à diffuser le concept de l’EI dans la communauté francophone, Vers une Écologie Industrielle, paru en 1998 et réédité en 2004 : boucler les flux de matières et d’énergie, dématérialiser l’économie, décarboniser l’énergie et limiter les pertes dissipatives. Cependant, la vision de H. Tibbs nous semble plus complète en ce sens qu’elle intègre la notion de coopération entre acteurs, le développement d’incitations politiques et la nécessité de tenir compte du caractère limité des écosystèmes naturels. Par ailleurs, Ehrenfeld a ajouté une septième recommandation à la liste de Tibbs. Celle-ci se rapporte à la création de nouvelles structures permettant la coordination, la communication et l’échange d’information entre acteurs de manière à faciliter le passage à l’action (Ehrenfeld, 1997).

    Encadré 38.1. : Pistes opérationnelles pour la transformation de la société industrielle (d’après Tibbs, 1993)
    1. Créer des écosystèmes industriels en promouvant la coopération entre différentes activités par laquelle le déchet ou le co-produit d’un procédé de production devient la ressource d’un autre.
    2. Équilibrer les flux entrants et sortants du système industriel en fonction des capacités de l’écosystème naturel à renouveler les ressources disponibles et à absorber les rejets et émissions polluantes.
    3. Dématérialiser les flux sortants du système industriel en réduisant l’intensité énergétique et matérielle des procédés industriels.
    4. Optimiser l’usage de certaines substances grâce à l’étude du métabolisme industriel des procédés. Sont principalement concernées les substances chimiques dont on cherche à limiter les pertes dissipatives.
    5. Préférer l’usage des énergies renouvelables à celui des énergies d’origine fossile.
    6. Adopter de nouvelles politiques sur les plans national et international intégrant avec cohérence les aspects économiques, environnementaux et réglementaires : incitations économiques et réglementaires.

    5L’EI est aussi, et peut-être surtout, une approche déployée sur un territoire comprenant des acteurs dont les enjeux peuvent être différents, mais partageant une histoire et poursuivant un objectif partagé. La question de l’échelle du territoire la plus pertinente pour le développement d’une démarche d’EI a souvent été posée (zone d’activité, ville, pays, département, agglomération, etc.). Ce point fait référence à la difficulté de concilier des territoires juridico-administratifs à l’échelle desquels sont fréquemment initiées des démarches d’EI sous l’influence de l’acteur public le plus impliqué – le territoire retenu correspondant alors à son périmètre d’influence politique – et les territoires d’application, ceux-ci étant les territoires vécus au sens de Philippe Tizon (Di Méo, 1996). Or, il apparaît que le territoire le plus pertinent pour le développement de l’EI résulte du processus même de mise en œuvre de la démarche. Celui-ci implique des acteurs appartenant à des territoires vécus et juridico-administratifs différents ; certains d’entre eux partagent une culture, un passé historique et se rejoignent autour de la problématique commune visant la durabilité du territoire, tout en ayant parfois des intérêts et enjeux divergents (Brullot, 2009).

    Une diversité de terrains d’expérimentation

    6La multiplication des expérimentations à travers le monde nous montre que non seulement la mise en œuvre opérationnelle de l’EI est possible, mais également qu’elle suscite un réel intérêt pour les entreprises impliquées et pour les territoires sur lesquelles elles sont implantées. Le modèle de référence reste aujourd’hui la symbiose de Kalundborg, créée « spontanément » dans les années 1960 au Danemark. Si le caractère spontané de cette initiative est controversé (Brullot, 2009), elle n’en reste pas moins un des rares cas incontestés de succès. Parmi les initiatives les plus connues, nous pouvons citer la symbiose industrielle de Kwinana, en Australie, en cours de développement depuis 2002 (Van Beers et al., 2005), le projet d’écosystème industriel en Caroline du Nord, mené aux États-Unis, de 1997 à 2002 (Kincaid, Overcash, 2001), la symbiose industrielle de Landskrona, en Suède, débutée en 2002 (Mirata, Emtairah, 2005), le projet de parc industriel de Burnside, à Halifax, en Nouvelle Écosse au Canada, depuis 1992 (Côté, Cohen-Rosenthal, 1998), ou encore la démarche régionale menée dans la région Rhin-Neckar, en Allemagne depuis 1998 (Sterr, Ott, 2004). L’Asie, l’Amérique Latine et l’Afrique voient également des démarches émerger (Fan et al., 2006 ; Erkman, Ramaswamy, 2003 ; Binder, 1996 ; Dramé, 2001). Ces nombreuses illustrations ont permis de mettre en évidence un certain nombre de critères favorisant ou freinant le déploiement de l’EI.

    7Les facteurs les plus évidents et les mieux maîtrisés sont intimement liés à la faisabilité technique, économique et règlementaire des synergies d’EI (échange de flux entre deux acteurs ou mutualisation d’un approvisionnement ou de la gestion d’un flux sortant). Ainsi, un certain nombre d’innovations technologiques seront possibles et nécessaires pour faciliter la réutilisation de co-produits dans des procédés industriels d’un secteur différent. Concernant la faisabilité économique d’une synergie, celle-ci implique un bilan positif ou nul pour chacun des acteurs impliqués. De ce point de vue, les mécanismes d’incitations financières visant la hausse des coûts d’élimination des déchets et des coûts de matières premières sans traitement ou réemploi constituent des facteurs essentiels. Parallèlement, la réglementation concernant le statut du déchet et les contraintes liées à sa réutilisation en substitution d’une ressource neuve ont un impact considérable sur l’intérêt de la mise en œuvre d’une synergie en raison des contraintes qu’elle impose aux entreprises concernées (Adoue, 2007). La réglementation – comme l’ensemble des politiques publiques environnementales – constitue ainsi un levier considérable pour faciliter l’essor de l’EI, même si des règlementations parfois ambigües ou contraignantes peuvent constituer un frein, voire un risque pour les entreprises. Rappelons que si la symbiose de Kalundborg est généralement considérée comme une initiative « spontanée » des entreprises, elle résulte en réalité d’un contexte politique particulier ayant à la fois influencé sa mise en œuvre et assuré sa pérennité (Brullot, 2009). À titre d’exemple, c’est précisément en raison du prix très élevé de l’eau potable et industrielle, résultant d’une politique publique, que les entreprises ont envisagé, pour les usages industriels, l’utilisation de l’eau provenant du lac Tissø à une vingtaine de kilomètres de là. Par ailleurs, la première synergie hydrique mise en œuvre à Kalundborg résulte d’une incitation de la municipalité à la réutilisation en cascade des eaux industrielles par les entreprises du territoire, en échange de la prise en charge financière partielle de l’installation du réseau hydrique. Enfin, lorsque le Danemark s’est doté d’un réseau national de distribution de gaz naturel, la Municipalité de Kalundborg s’est opposée au raccordement de la ville à ce réseau, de manière à maintenir la rentabilité économique du réseau de chaleur de la ville, alimenté par la centrale à charbon, l’acteur sur lequel repose la symbiose (Gertler, 1995).

    8D’autres critères plus complexes ont été mis en évidence par Benoît Duret (2007), au travers de son analyse comparative de diverses expériences menées à travers le monde dans des contextes très hétérogènes, que ce soit du point de vue macro-économique (pays développés versus pays en voie de développement) ou de la nature des expériences menées (développement à partir d’une entreprise, d’une situation économique locale de crise, d’une volonté d’initiative d’un organisme de recherche, etc.).

    9En France, des expérimentations ont été mises en place au début des années 1990, avec deux espaces moteurs. Le premier concerne le territoire de l’Aube, qui concentre depuis plusieurs années un pôle de recherche et de mise en œuvre d’actions auprès d’industriels de différents territoires locaux. Le territoire dunkerquois, de son côté, structuré par de grosses entreprises du secteur sidérurgique, dispose d’une culture industrielle très forte et a mis en place des espaces d’action collective, propices au développement de symbioses. Néanmoins, l’extension des expérimentations n’est pas simple, que ce soit à l’échelle hexagonale ou à l’échelle d’autres territoires, et il convient de s’interroger plus avant pour comprendre les leviers pertinents d’émergence et de pérennisation des actions.

    Quels leviers pertinents pour l’action collective territorialisée ?

    10Les débats concernant la mise en œuvre d’opérations d’EI sont nombreux. Bien qu’ils se présentent souvent comme ayant une portée opérationnelle, ils soulèvent également d’autres enjeux, plus vastes, qui vont jusqu’à la définition du mode de croissance et la place qu’y reçoivent l’économie et les échanges marchands.

    11D’un point de vue opérationnel, et conformément à l’approche initiale des fondateurs de l’EI (Frosch, Gallopoulos, 1989), les débats s’organisent essentiellement autour des modes de déploiement des actions et des facteurs de réussite. Trois questions sont récurrentes : celle de l’émergence (les expérimentations ont-elles ou non un caractère spontané ?), celle du pilotage (doit-il être centralisé ou décentralisé ?), celle du périmètre optimal (est-ce une zone d’activités, un territoire plus vaste, voire une région tout entière ?). Si ces débats sont intéressants et soulèvent des enjeux complexes, ils apparaissent néanmoins centrés sur une vision « en surplomb » de l’action. Les initiatives sont analysées comme des objets auxquels sont appliqués des critères exogènes de réussite. L’évocation de facteurs de réussite décontextualisés (techniques, réglementaires et économiques) relève d’une approche qui reste, au total, mécaniste. Or, les analyses de terrain montrent clairement qu’il existe des facteurs X au sens de Harvey Leibenstein – c’est-à-dire des facteurs d’efficience non identifiés et non quantifiables concernant davantage les aspects organisationnels et humains – qui ramènent à la question des facteurs endogènes de réussite ou d’échec et à l’analyse des processus de mise en œuvre des expériences (Boons, Baas, 1997 ; Chertow, 2007). Les questions inhérentes à la gouvernance des projets, à leur animation, à leur portage politique, à la coordination des acteurs, à leur capacité à s’échanger de l’information, investir, créer de nouveaux partenariats ou encore à se faire confiance, sont au cœur des débats mais sont encore assez mal connus et maîtrisés, notamment parce que le contexte territorial est sous-estimé, de même que l’appui sur une méthodologie construite et reconnue (Brullot, 2009).

    12Au-delà des aspects opérationnels, une des raisons de cette méconnaissance réside précisément dans la manière dont l’EI a été conçue et présentée à l’origine. Développée par des ingénieurs, elle s’est positionnée comme une démarche d’entreprise soulevant des problèmes de gestion. Frosch et Gallopoulos ont en fait abordé la question sous l’angle de la non prise en compte, par les entreprises, des effets externes liés à l’utilisation des ressources ou à l’émission de rejets ou de polluants. Ce faisant, ils n’ont pas, parallèlement, questionné les comportements et les modes d’action et de coordination à l’origine de ces phénomènes. Pour eux, les mécanismes de marché étaient suffisants dès lors qu’ils permettaient d’endogénéiser les externalités. Or, les travaux récents en économie, en gestion ou en aménagement montrent les limites de l’applicabilité des critères d’efficacité marchande dans un contexte de concurrence imparfaite et de globalisation. Il ne suffit pas de chercher un optimum – fût-il de second rang. Il convient plus fondamentalement de repenser à la fois les critères de l’action et de la coordination, même si ceux-ci peuvent être redéfinis dans divers univers conceptuels, que ceux-ci relèvent du langage contractuel et transactionnel (Rotillon, 2007 ; Desrochers, 2004) ou du langage des univers d’action collective et de la coordination (Beaurain, Maillefert, 2007). À tout le moins, on sort du registre mécaniste de l’optimalité et du « one best way ». Mais en même temps, on met en lumière des enjeux plus vastes concernant la place de l’EI dans le débat sur la durabilité. Quelle est la conception de la durabilité portée par l’EI ? Les entreprises peuvent-elles, dans un contexte concurrentiel global contraignant, organiser des stratégies autonomes ? L’EI porte-t-elle autre chose qu’un simple amendement des comportements prédateurs pour l’environnement en les rationnant par les prix ? Peut-elle participer et à quelles conditions à la mise en œuvre d’une trajectoire autonome de développement territorial ? Finalement, l’EI a-t-elle une place dans ce que Bernard Pecqueur (2006) nomme le « tournant territorial » et que nous pouvons appeler le tournant territorial durable ?

    13En effet, si l’organisation des modes de coordination des acteurs contribue à la « révélation » d’un territoire pertinent dans le cadre d’une démarche d’EI, elle témoigne également d’une volonté d’aller vers une trajectoire de développement territorial qui, selon la théorie de la proximité, pourrait être assimilée à une spécification (Maillefert, Schalchli, 2008). La spécification implique en effet une articulation des trois types de proximité définis dans ce corpus théorique : la proximité géographique, la proximité institutionnelle et la proximité organisationnelle (Colletis et al., 1999). Elle est caractérisée par la capacité des acteurs publics et privés d’un territoire, à se mobiliser et à identifier, grâce à leur coordination, de nouvelles potentialités de développement pour répondre, de manière collective, à un problème productif donné. En ce sens, les démarches d’EI, et plus précisément les symbioses industrielles, qui se focalisent sur le bouclage de flux de matières et d’énergie entre acteurs économiques, peuvent constituer une forme particulière de systèmes productifs locaux, tels que les définit Claude Courlet (2001). Elles disposent en effet de nombreuses caractéristiques similaires. Les avantages générés par la mise en œuvre d’une symbiose industrielle tant pour le territoire que pour les entreprises sont également des conséquences positives attendues par un système productif localisé (Brullot, 2009). Pour ne citer que quelques exemples, tous deux renforcent la coopération interentreprises, ce qui constitue un avantage compétitif pour les entreprises face à la mondialisation. On parle d’« économies externes », d’« économies d’agglomération » ou encore de « réciprocité » selon les termes empruntés à la littérature dédiée aux Systèmes productifs locaux (Courlet, 2001). Leur présence sur le territoire peut contribuer au développement local de celui-ci et constituer ainsi un véritable critère d’attractivité. En ce sens, l’EI se présente comme une stratégie innovante en matière d’aménagement du territoire.

    14Néanmoins, en pratique, les entreprises ne sont pas nécessairement conscientes des enjeux de l’EI, que ce soit en regard de leur activité productive ou plus largement par rapport à des enjeux plus globaux de développement territorial. En France, les plus grandes entreprises ont une tradition ancienne de réutilisation ou de revente des produits fatals, qui sont le fondement de stratégies actuelles de substitution (c’est le cas par exemple du territoire dunkerquois pour l’échange de flux entre Arcelor et DK6-Gaz de France). Ces échanges complexes n’ont pas comme motivation de départ l’EI, mais la récupération et la réutilisation de flux à des fins de gain monétaire. Pour autant, les échanges ne sont pas organisés sur un fondement purement marchand. Les plus petites entreprises, surtout si elles sont dispersées et peu organisées, n’ont pas les moyens de financer des actions de grande envergure et se concentreront plutôt vers des stratégies de mutualisation, notamment autour de la thématique des déchets, déjà bien balisée, et dont les coûts et gains (économiques) et les risques (juridiques) sont relativement bien maîtrisés.

    15Il ne faut donc pas surestimer les potentialités immédiates des stratégies d’EI. Néanmoins, c’est lorsque les acteurs locaux ont déjà une tradition de dialogue, voire de construction collective de référentiel d’action à l’échelle des territoires, que les expérimentations ont le plus de chances de se diffuser et de perdurer. Cette construction collective s’exprime à la fois à travers des relations interindividuelles entre acteurs économiques et institutionnels qui se connaissent de longue date, mais aussi à travers des réseaux d’acteurs mis en place autour d’une idée fédératrice du développement territorial, mais dont la traduction n’est pas nécessairement consensuelle entre les acteurs du territoire. En effet, pour se développer à l’échelle d’un territoire et avoir des chances de constituer une stratégie de développement territorial, les différentes actions doivent avoir un ciment et être la traduction concrète d’un objectif d’action collective construit par les acteurs du territoire. Parmi ces acteurs, certains jouent un rôle primordial de liant entre les différentes échelles (locales et plus globales), en portant des projets et en obtenant les moyens de leur réalisation (financements, autorisations, soutiens politiques, etc.). De ce point de vue, le territoire est un construit évolutif de l’action collective, construit qui se comprend et s’interprète dans la longue durée (voir aussi dans l’ouvrage le chapitre 3).

    Conclusion

    16L’EI est une démarche complexe, protéiforme et muldimensionnelle. Associée à l’origine aux modes de production de l’industrie, elle peut être déclinée de diverses manières, comme un amendement marginal aux pratiques industrielles courantes, ou comme une stratégie plus ambitieuse, mettant en jeu des principes globaux de développement à l’échelle des entreprises et des territoires. Ces interprétations polaires ne sont pas sans lien avec les ambitions et les enjeux de l’EI. Ainsi, la définition des critères de pérennité d’une démarche d’EI doit être posée dans ce sens. S’il s’agit d’une démarche ne relevant plus de l’expérimentation organisationnelle, mais contribuant de manière effective au développement du territoire, il convient de réinterpréter les critères et enjeux de l’EI, notamment aux échelles spatiale et temporelle.

    17Penser l’EI dans le sens d’un projet de territoire suppose alors, dans le long terme et en fonction de l’histoire passée, de rendre endogènes les mécanismes visant à découpler, à l’échelle d’un territoire, les flux de matières et d’énergie de la croissance économique. Au cours de ce processus, le réseau d’acteurs concerné par ce projet est déterminant, autant en amont du projet (lors de la conception) qu’en aval (lors de la phase de pérennisation jusqu’à la mise en œuvre de la trajectoire de développement territorial). Identifié communément à l’origine par une « équipe projet » en charge de l’animation et de la conduite de la démarche, ce réseau est caractérisé par des modes de coordination qui vont évoluer. On peut faire l’hypothèse que les formes des relations entre les acteurs du réseau vont se complexifier, allant d’une interaction essentiellement fondée sur des liens sociaux spatialement partagés (proximité géographique), préalable nécessaire au démarrage des interactions, à la construction de liens sociaux fondés sur des valeurs et des représentations communes (proximité organisationnelle ou institutionnelle). Au fur et à mesure de l’avancement du projet, les relations entre les acteurs vont se transformer dans leur nature et dans leur densité. Elles deviennent plus fréquentes et plus nombreuses, s’accompagnent souvent d’une relation de confiance, et s’appuient généralement sur une gouvernance de nature mixte, associant acteurs privés et acteurs publics.

    18Une démarche d’EI pérenne, au sens où nous l’entendons, est donc caractérisée par l’intégration du concept aux stratégies d'aménagement du territoire et de développement économique. Cependant, comment mesurer cette intégration ? Selon quels critères ? Des travaux consistant à évaluer la nature des modes de coordination des acteurs, de manière à connaître le degré d’institutionnalisation du réseau, sont actuellement en cours.

    Bibliographie

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    Format

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    Auteurs

    • Sabrina Brullot

      Enseignant-Chercheur en aménagement de l'espace, CREIDD-ICD, Université de technologie de Troyes, sabrina.brullot@utt.fr

    • Muriel Maillefert

      Maître de conférences HDR en économie, CLERSE UMR 8019, Université Lille 3, muriel.maillefert@univ-lille3.fr

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    Ce chapitre est cité par

    • Benoit, Sylvie. (2021) Bioéconomie et diversité des ancrages territoriaux. Économie rurale. DOI: 10.4000/economierurale.8944

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    Brullot, S., & Maillefert, M. (2010). Chapitre 38. Écologie industrielle et développement durable. In B. Zuindeau (éd.), Développement durable et territoire. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.15452
    Brullot, Sabrina, et Muriel Maillefert. « Chapitre 38. Écologie industrielle et développement durable ». In Développement durable et territoire, édité par Bertrand Zuindeau. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion, 2010. doi:10.4000/books.septentrion.15452.
    Brullot, Sabrina, et Muriel Maillefert. « Chapitre 38. Écologie industrielle et développement durable ». Développement durable et territoire, édité par Bertrand Zuindeau, Presses universitaires du Septentrion, 2010, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.15452.

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    Zuindeau, B. (éd.). (2010). Développement durable et territoire. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.15373
    Zuindeau, Bertrand, éd. Développement durable et territoire. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion, 2010. doi:10.4000/books.septentrion.15373.
    Zuindeau, Bertrand, éditeur. Développement durable et territoire. Presses universitaires du Septentrion, 2010, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.15373.
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