Du déclin à l’identité

p. 281-286


Texte intégral

1Parvenu au terme de notre étude, il est possible de corriger quelque peu l’opinion couramment retenue au sujet d’Enkhuizen au XVIIIe siècle. On peut parler d’un déclin de la ville dans les domaines économiques qui firent sa fortune, dans la mesure où le déclassement subi était réel. Il est évident que les navires portant les armes de la vierge au hareng furent moins nombreux à sillonner les routes maritimes au large des côtes européennes. Les difficultés d’accès au port, constamment menacé d’ensablement, constituèrent de redoutables handicaps à l’heure d’une compétition accrue entre ports néerlandais, et tout particulièrement avec Amsterdam. Cependant, la ville avait déjà connu une restructuration économique dans un passé proche. En effet, le commerce maritime en direction de la Scandinavie avait déjà décliné avant 1650, laissant la primauté à la pêche du hareng.

2C’est à propos de cette activité qu’Enkhuizen connut le plus fort recul, et c’est ici que se place la principale rupture. La ville du Zuiderzee perdit ainsi sa suprématie dans le dernier tiers du XVIIe siècle, dépassée par des ports beaucoup plus dynamiques comme Maassluis ou Vlaardingen. La flotte des navires harenguiers avait fondu comme neige au soleil à Enkhuizen. L’idée de décadence doit être néanmoins repoussée avec la plus grande énergie. Les activités halieutiques ne connurent en effet aucun effondrement brutal et irrémédiable avant la seconde partie du XVIIIe siècle. Quelques campagnes catastrophiques, comme celle de 1703, ou bien la guerre de Sept Ans, précipitèrent vraisemblablement le recul d’Enkhuizen par rapport au reste des Provinces-Unies. On voit bien, du reste, que la situation militaire et diplomatique internationale pesa d’un poids particulier. Dans ces conditions, il ne paraît pas approprié de parler d’un affaiblissement interne de l’activité. Les efforts de relèvement furent d’ailleurs nombreux, et l’on sait qu’en plein cœur du XVIIIe siècle, des harengs conditionnés à Enkhuizen étaient toujours commercialisés à Hambourg.

 

3Dégager une périodisation dans les tentatives du gouvernement urbain pour sortir les activités à fort potentiel de main-d’œuvre du marasme s’annonce périlleux. Deux temps forts se dégagent cependant. Le début de la deuxième décennie du XVIIIe siècle se signala, outre des interventions toujours très dynamiques au Collège de la Grande Pêche, par des projets de grande ampleur, que ce soit la Compagnie de commerce et de navigation ou les travaux d’aménagement d’un accès protégé aux bassins par le nord de la ville. Une certaine léthargie s’installa par la suite, seulement remise en cause dans les années 1760-1770. L’installation d’un département de la « Oeconomisch Tak » mais peut-être surtout la fondation endogène d’une « Oeconomia Enchusana », marquent en effet des efforts redoublés pour sortir la ville de son assoupissement. Cette réaction trouve cependant ses limites dans l’identité de ses promoteurs, membres de l’élite économique et politique de la ville. Le contexte local n’a peut-être pas été très favorable. En outre, les rivalités entre factions affleurèrent à plusieurs reprises, et on peut se demander dans quelle mesure l’échec de certains projets ne tenait pas des déchirements internes.

4Le déclin de l’économie portuaire ne fut cependant jamais total, d’autant plus qu’elle recélait des sources de richesse qui ne connurent aucun tarissement. Le grand commerce colonial, que ce soit vers les Indes Orientales ou vers les Amériques, demeura en effet une manne conséquente de profits croissants. Davantage que de déclin, voire d’échec économique, il faudrait évoquer au sujet d’Enkhuizen une restructuration de grande ampleur. Un certain nombre d’habitants de la ville bénéficièrent en effet de la prospérité du commerce asiatique, même si ces activités n’étaient pas en mesure de fournir autant de travail que la pêche hauturière. Le personnel administratif rattaché à la chambre locale de la compagnie ou encore les charpentiers de marine travaillant pour cette branche, formaient des contingents assez maigres. Ces considérations étaient de nature à transformer en profondeur le rythme démographique d’Enkhuizen. Ville très attractive dans la première moitié du XVIIe siècle, elle connut par la suite un recul très fort des flux migratoires entrants. Ceux qui cherchaient du travail se détournèrent assez vite de la pointe de la Frise occidentale, alors que dans le même temps, les départs furent très nombreux dans la seconde moitié du XVIIe siècle. Le flot des sortants se ralentit ensuite, mais on doit interpréter cette information comme le signe qu’un étiage avait été atteint. Provoquée par ces deux mouvements, la réduction de la taille démographique de la ville fut donc spectaculaire. La ville connut, parallèlement, une modification décisive de sa place dans le système migratoire néerlandais. Après avoir rayonné comme pôle d’accueil de rang international, elle devint en effet, au XVIIIe siècle, un centre récepteur d’influence réduite. Les migrants, beaucoup moins nombreux, avaient également radicalement changé d’identité. Les hommes seuls venus du monde germanique ou de Scandinavie cédèrent en effet la place à une immigration principalement féminine et régionale. Les conséquences des réaménagements de l’économie urbaine ne se limitèrent pas à l’histoire démographique de la ville.

5La communauté formée par les habitants d’Enkhuizen se renouvela en partie. L’analyse des registres d’imposition sur les mariages et les sépultures révèle ainsi une modification lente mais certaine de la composition sociale de la population de la ville. De taille plus restreinte, cette communauté vit également son niveau de fortune et de revenu augmenter. Les catégories moyennes connurent en effet une forte croissance de leur part dans le total des contribuables, tandis que le patriciat consolidait sa surface financière. Le décalage avec les difficultés d’un certain nombre de branches économiques de la ville s’explique très certainement par la montée en puissance des placements rentiers. Non seulement ceux qui étaient très riches désertèrent progressivement les activités productives, mais en outre des membres de plus en plus nombreux de la brede burgerij prirent l’habitude de placer leur argent sur le marché amstellodamois ou dans le capital des compagnies de commerce. Inversement, les gens de mer, et plus particulièrement le groupe des pêcheurs sédentaires, virent leur nombre reculer. On ne saurait oublier, cependant, les conclusions tirées par Piet Boon dans son étude sur le marché du travail maritime de Frise occidentale1. Il a en effet souligné avec assez de force à quel point la main-d’œuvre mobilisée par les armateurs d’Enkhuizen aux temps fastes de la pêche du hareng était en réalité largement issue des campagnes alentour. Un certain nombre de ces marins-paysans ont sans doute déserté le marché du travail maritime d’Enkhuizen au fur et à mesure qu’on s’avançait dans le XVIIIe siècle. Davantage que les pêcheurs, ce sont les individus bénéficiant du dynamisme portuaire, comme les charpentiers de marine, les tonneliers, les fabricants de voiles, de cordages ou de filets, qui furent touchés de plein fouet. Paupérisés, ils devinrent donc les principales victimes des difficultés économiques. Les premières décennies de la crise de la pêche du hareng, en particulier, ont certainement eu un impact redoutable sur le prolétariat urbain. Le chômage et la baisse du pouvoir d’achat ont dû affaiblir nombre de ceux qui avaient rejoint la ville afin de s’employer dans cette économie portuaire. La frange paupérisée de la population urbaine ne connut pas, cependant, un développement spectaculaire au XVIIIe siècle, puisque les migrants à la recherche de travail évitaient la ville, et n’alimentaient plus de futurs bataillons d’indigents allogènes. Enkhuizen semble concerné par un processus lent mais jamais arrivé à terme, d’effacement des couches paupérisées déjà installées.

6Moins nombreux, moins allogènes, plus riches, les habitants d’Enkhuizen eurent tendance, au XVIIIe siècle, à développer des stratégies conduisant progressivement à une société de l’entre-soi. L’aristocratisation partielle du patriciat, ainsi que les progrès des regroupements de l’habitat selon le niveau de richesse, indiquent assez bien une volonté de différenciation. Le cloisonnement confessionnel prit de plus en plus de force, en particulier à propos de l’admission au baptême ou des secours à apporter aux indigents. Ce mouvement s’accompagna, sans que cela puisse être contradictoire avec ce qui précède, d’un apaisement des tensions entre réformés et catholiques romains. Ces derniers, bien qu’ayant redressé la tête, n’en demeuraient pas moins très minoritaires. La réorganisation de l’économie urbaine pesait de tout son poids, en particulier à l’égard de la communauté luthérienne dont la perte de dynamisme fut spectaculaire. L’ampleur de tous ces réaménagements pouvait conduire à des interrogations légitimes sur l’identité collective à Enkhuizen.

 

7À l’issue de cette étude il semble même que l’on puisse parler de liens très forts entre le déclin subi par Enkhuizen à partir du dernier tiers du XVIIe siècle et l’identité de la ville. Les composantes les plus marquantes du déclassement orientèrent en effet, et dans une large mesure, l’analyse des responsables de la ville. Les axes prioritaires de l’action menée par le gouvernement urbain sont de formidables révélateurs de son appréhension du destin de la ville. On vit ainsi les magistrats lutter pied à pied contre l’effondrement de la pêche du hareng, tout en avalisant le recul économique de la cité par le biais des aménagements urbains. Ils s’efforcèrent également de maintenir le rang et l’attractivité d’Enkhuizen, alors que dans le même temps le patriciat adoptait des stratégies de repli sur soi. La fidélité au camp orangiste prit une importance croissante, comme s’il en allait de l’essence même de la cité. Le bicentenaire du soulèvement contre les Espagnols fut l’occasion de rappeler à tous le passé glorieux de la ville, alors qu’elle s’enfonçait dans le marasme économique.

8Fort de tous ces éléments, peut-on aller jusqu’à dire que le déclin prédisposa à une redéfinition en profondeur de l’identité d’Enkhuizen ? Cela n’est pas sûr, mais on peut se demander si en l’absence du premier, une réflexion sur la seconde se serait effectivement développée sur les rives du Zuiderzee. Le surgissement brutal des difficultés économiques et démographiques a très probablement accéléré l’élaboration plus ou moins consciente d’une identité collective. Véritablement fondée au XIIe siècle, mais privée de droits urbains avant 1355, Enkhuizen pouvait en effet être considérée comme une cité relativement jeune. Elle ne fut jamais un centre politique ou religieux, ce qui fit reposer dès le début son rayonnement sur des performances économiques. C’est la floraison des XVIe et XVIIe siècles qui a, en quelque sorte, forgé le destin de la ville. Les limites du territoire urbain furent d’ailleurs fixées à cette époque-là. Les échanges entre le développement de certaines activités et l’élaboration d’une conscience identitaire ont donc été particulièrement complexes. Il n’est pas impossible que le déclin, responsable de la mise entre parenthèses d’un fonctionnement économique si prégnant, ne se soit soldé, de la part de la communauté des habitants, par une prise de conscience aiguë de leur originalité.

9L’interruption de la croissance économique endogène et, partant, du développement du territoire urbain, ne pouvait que favoriser les questionnements identitaires. Cette piste de réflexion rejoint en outre ce que nous savons de l’identité qui, loin d’être figée, est en construction permanente. Dans le cas présent, l’identité de la ville ne cessa donc de s’élaborer tout au long de la période étudiée, le rapport à l’altérité prenant une place de plus en plus importante dans sa définition. Il est très vraisemblable que le déclin qui touchait une partie de l’économie urbaine ait orienté de façon décisive les efforts de construction identitaire. Déclassement et identité sont donc étroitement liés dans le cas d’Enkhuizen. Le débat se déplace, en outre, sur le terrain de la confrontation entre identité et sentiment identitaire, si l’on veut bien suivre Willem Frijhoff quand il écrit que l’identité est « le résultat d’un processus d’interaction entre, d’une part, la perception ou l’auto-perception de l’individu (du groupe, de la nation) et d’autre part, sa réalisation dans l’espace et dans le temps »2. La perception de la communauté pouvait-elle sortir indemne des fortes perturbations conjoncturelles qui assaillirent la ville à partir du dernier tiers du XVIIe siècle ? Le rapport à l’espace et au temps ne devait-il pas être profondément modifié par le déclassement économique et démographique ?

10Un travail de réflexion sur les caractères propres de la ville a bien été amorcé à l’occasion de cette période déprimée. Le résultat en a été l’exhumation puis la sublimation d’une partie de la mémoire de la ville, par des habitants soucieux de valoriser leur cité en proie à de nombreuses difficultés. Ils ont naturellement opéré, par la même occasion, un tri parmi les souvenirs disponibles. Le déclin s’est donc accompagné, pour une partie des habitants de la ville, de la redécouverte sélective d’une partie de leur identité collective. Ce mouvement semble bien avoir plongé ses racines dans la conscience de l’affaiblissement économique et démographique d’Enkhuizen. L’enquête a permis, cependant, de comprendre que la communauté urbaine dans son ensemble ne fut pas impliquée dans la promotion de certains marqueurs identitaires présentés comme fondamentaux pour la cité. Les fêtes publiques, les défilés à travers la ville ainsi que la mobilisation d’un outil de prestige édilitaire comme l’Hôtel de ville, auraient dû constituer autant d’occasions d’associer de larges couches de la population urbaine à la promotion d’une identité collective rêvée. La réalité fut toute autre. Mais davantage qu’une exclusion de certains groupes sociaux de la cité, c’est une sorte d’indifférence de la part du plus grand nombre qui semble avoir présidé au déroulement de ces entreprises. En définitive, ce sont ceux qui souffrirent le moins directement des difficultés économiques, qui se montrèrent les plus attachés à la promotion d’une identité collective. Il est donc légitime d’évoquer ce qui s’apparente à une confiscation de la mémoire par une frange restreinte de la communauté urbaine. Des signaux troublants ont en effet été relevés, autant du côté des sources fiscales qu’édilitaires ou notariales. Le dossier de la commémoration du soulèvement de 1572, de son côté, n’a pas permis de conclure à un enthousiasme certain de la part des couches populaires de la ville. Dans le même temps, certains clans familiaux émergent nettement comme les principaux bénéficiaires de ces fêtes publiques. La qualité de bastion orangiste d’Enkhuizen, si souvent proclamée au XVIIIe siècle, semble avoir essuyé une opposition de moins en moins discrète.

 

11Un décrochage entre une poignée d’acteurs très dynamiques et le reste des habitants semble donc s’être opéré à Enkhuizen au XVIIIe siècle. Le processus de valorisation de l’identité supposée de la ville fut essentiellement porté par le patriciat et ses affidés. On n’est pas loin, en définitive, d’une reconstruction identitaire largement façonnée par une culture édilitaire avide de reconnaissance. La captation d’une partie du passé n’a donc pas débouché, bien au contraire, sur une cohésion accrue entre les habitants de la cité. Il semble que les élites dirigeantes de la ville aient détourné à leur service la reconstruction identitaire au temps du déclin. De façon paradoxale, la réalité d’une identité collective s’observerait donc de moins en moins à Enkhuizen au XVIIIe siècle, au moment même où les démonstrations visant à en souligner les contours se multiplieraient. Il est probable que l’on soit parvenu, à la fin de notre période, à un décalage très important entre l’identité réelle de la communauté, et le sentiment identitaire de ses élites3.

12Le déclin des sources traditionnelles de la prospérité urbaine n’en était responsable qu’indirectement. Ayant agi comme un moteur puissant du surgissement de cette conscience identitaire, le déclassement ne pouvait également se traduire, chez les habitants, que par un phénomène d’appropriation différenciée. Les difficultés économiques débouchaient, en effet, sur le constat de la disparition d’un destin commun entre les groupes composant la société urbaine d’Enkhuizen. C’est donc, paradoxalement, au moment où la conscience d’une identité collective commença à s’imposer dans la ville, qu’elle devint de moins en moins partagée. Dans quelle mesure les promoteurs de cette identité avaient-ils conscience de ce décalage croissant ? Il resterait donc à sonder les âmes, afin de fixer la part exacte de la posture dans la quête identitaire qui fut menée à Enkhuizen au XVIIIe siècle.

Notes de bas de page

1 P. Boon, op. cit., 1996, 276 pages.

2 Willem Frijhoff, « La ville, lieu de mémoire de l’Europe moderne ? », dans P. den Boer et W. Frijhoff (éd.), Lieux de mémoire et identités nationales, Amsterdam, Amsterdam University Press, 1983, p. 61.

3 Cette réflexion a été menée dans la lignée d’un article de Willem Frijhoff (« Identiteit en identiteitsbesef. De historicus en de spanning tussen verbeelding, benoeming en herkenning », Bijdragen en Mededelingen betreffende de Geschiedenis der Nederlanden, 57, n° 4, 1992, p. 614-634).


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