URL originale : https://books.openedition.org/septentrion/1542
Chapitre VII. Enkhuizen, emblème de la liberté
Texte intégral
1Le caractère dynamique de toute construction identitaire est largement admis, surtout si on l’aborde par le biais du rapport à l’autre. Cette altérité fournirait l’occasion d’un renouvellement permanent, autour de l’articulation assimilation/différenciation1. Selon certains auteurs, le mouvement devrait même être considéré comme une condition essentielle pour la pérennité de l’identité2. La recherche et l’analyse des traces d’identité collective à Enkhuizen prennent alors une signification particulière. La conscience de soi-même est en effet susceptible d’avoir pris un tour décisif dans le cadre du déclin, puisque l’urgence des difficultés a pu se solder par la valorisation des caractères propres de la cité. Il est possible, également, que ces conduites de défense aient débouché sur une refondation identitaire de nature à souder la communauté contre l’extérieur3. Notre questionnement se concentre sur le dossier des souvenirs ainsi mis en avant, mais également sur les relations entretenues avec le déclin de la ville. Les difficultés économiques et démographiques ont peut-être favorisé voire orienté des processus jusque-là atones, permettant à la communauté des habitants d’y gagner un surcroît de cohésion. Le décalage éventuel entre les souvenirs projetés sur le devant de la scène et l’état réel de la ville au XVIIIe siècle comportait cependant le risque d’une manipulation, d’un travestissement voire de la construction de toutes pièces d’une mythologie urbaine.
2Le moment de la fête n’a jamais laissé indifférents les historiens. Devenu un véritable objet d’étude, il a pu apparaître comme un moyen privilégié de saisir une réalité parfois fuyante. Roger Chartier écrit ainsi que « dans son éphémère et sa tension, il [l’événement de la fête] peut […] révéler […] les structures qui constituent une société ou une mentalité collective »4. Mona Ozouf parlant de la Révolution française, estime quant à elle que « les fêtes fournissent […] un miroir où lire la Révolution tout entière »5. Les Pays-Bas bourguignons sont couramment considérés comme des espaces privilégiés pour l’expression des fêtes urbaines. Les diverses cérémonies organisées dans ce cadre ont alimenté une historiographie foisonnante, qui n’a eu de cesse de souligner leur importance dans la construction d’une mémoire civique6. Il y aurait donc beaucoup à apprendre des fêtes, véritables révélateurs des représentations collectives. Mais le rôle de ces manifestations ne se limite pas à cela. On doit aussi envisager la fête, dans la lignée des nombreuses études portant sur les événements révolutionnaires survenus en France à la fin du XVIIIe siècle, comme un instrument entre les mains du pouvoir en place. Les autorités politiques mobiliseraient à cette occasion un outil leur permettant de modeler une réalité conforme à leur volonté de contrôle. La fête serait donc en mesure de refléter les options des autorités, problématique particulièrement intéressante à l’échelle urbaine des Provinces-Unies. Les auteurs qui ont travaillé sur une période riche en bouleversements politiques comme a pu l’être la fin du XVIIIe siècle et le début du siècle suivant ne s’y sont pas trompés7.
3L’événement historique placé sur le devant de la scène ce 21 mai 1772, à Enkhuizen, fut le bicentenaire du soulèvement de la ville contre le pouvoir espagnol, incarné par les troupes du duc d’Albe et une partie des magistrats. Dans les conditions si particulières d’une léthargie durable au XVIIIe siècle, il était intéressant de se pencher sur le traitement d’un événement historique venant, a priori, rappeler le passé glorieux de la ville. Cet événement ayant été ignoré auparavant, il était nécessaire d’identifier les objectifs réels de la fête. Celle-ci s’appuyait peut-être sur des représentations mentales collectives ou individuelles nous permettant d’évoquer une simple commémoration ou à l’inverse un effort de reconstruction identitaire.
Le déroulement de la journée du 21 mai 1772
4Les archives municipales et celles de l’Église Réformée fournissent à l’historien des renseignements précieux sur cette journée exceptionnelle ponctuée de cérémonies civiles et religieuses8. Les documents consultés permettent de récapituler les grandes étapes ainsi que les caractères les plus importants de ces cérémonies.
Tableau 7 – Le déroulement de la journée du 21 mai 1772 à Enkhuizen
| Créneaux horaires | Étapes de la journée de commémoration |
| 6 h 00 | Pavoisement de navires et de bâtiments avec des étendards de couleur orange |
| 7 h 00-8 h 00 | Sonneries des cloches des trois temples réformés de la ville (Zuiderkerk, Westerkerk et Kleine Kerk) |
| 8 h 00 | Canonnade de 21 coups depuis les remparts orientaux en direction de la mer |
| Milieu de matinée | Services religieux dans deux temples : les Zuiderker et Westerkerk |
| 11 h 30-12 h 30 | Sonneries des cloches des trois temples réformés de la ville |
| 12 h 30 | Canonnade de 21 coups depuis les remparts orientaux en direction de la mer |
| Au cours de l’après-midi | Services religieux dans les trois temples de la ville |
| 16 h 30-17 h 30 | Carillon des cloches de la Zuidertoren |
| 17 h 30-18 h 30 | Carillon des cloches de la Drommedaristoren |
| 18 h 30-19 h 00 | Carillon des cloches de la Zuidertoren |
| 19 h 00-19 h 30 | Carillon des cloches de la Drommedaristoren |
| 19 h 30 | Canonnade de 21 coups depuis les remparts orientaux en direction de la mer |
| Début de soirée | Défilé de la milice bourgeoise dans les rues de la ville, avec une halte au pied de l’Hôtel de ville |
| À partir de 21 h 00 | Retrait des étendards, illumination de l’Hôtel de ville et souper avec concert de musique |
Source : WFA, OAE 1373, pochette n° 2.
5Les bâtiments qui furent pavoisés étaient l’Hôtel de ville, les tours du sud et de la Drommedaris, la koepoort gardant la muraille à l’ouest, les bâtisses qui abritaient le Collège de l’Amirauté et les Compagnies des Indes orientales et occidentales9. Les navires présents dans le port furent également pavoisés, en particulier les navires de pêche et de commerce10. Le centre névralgique du pouvoir municipal et les bâtiments symbolisant la vocation maritime de la ville étaient donc distingués de façon évidente, ainsi que les témoignages de la puissance militaire supposée de la ville. La couleur des étendards rappelait de son côté qu’aussitôt soulevés, les habitants d’Enkhuizen s’étaient ralliés à Guillaume le Taciturne. Éminemment publique de par ce déferlement de couleurs, la fête s’imposa aussi dans le paysage sonore de la communauté. De sept heures du matin à vingt et une heures, en effet, sonneries de cloches et coups de canon se succédèrent. Selon un programme minutieusement établi par les bourgmestres dès le 17 avril, différentes sonorités devaient se relayer, encadrées par des salves de canon en direction du large. Les dispositions prises pour l’après-midi ressemblaient à celles du matin, si ce n’est que des tours de la ville devaient retentir des jeux de carillons11. Une telle présence sonore témoigne de l’importance attachée par le gouvernement urbain à la commémoration. Le 21 mai 1772, à Enkhuizen, il n’était donc pas possible d’ignorer que la ville commémorait un événement important. L’anniversaire du soulèvement contre les Espagnols semblait devoir s’imposer sans partage, de l’aube au crépuscule, dans le champ sonore et visuel de la ville. Mais on peut imaginer que ce programme ne différait pas de celui des autres jours de fête. En effet, les années qui précédèrent furent riches en événements politiques autour du stadhouder Guillaume V, pour lesquels nous disposons d’instructions détaillées. Une comparaison du contenu des journées du 8 mars 1766, du 30 octobre 1767 et du 21 mai 1772 a donc pu être menée.
6L’intérêt de cette confrontation se trouve évidemment renforcé par la différence profonde existant entre ces deux événements de portée nationale d’une part, et un jubilé ayant une consonance locale d’autre part. C’est tout d’abord le grand nombre de similitudes entre ces trois journées qui vient à l’esprit. Le pavoisement de la ville aux couleurs des Orange-Nassau, les illuminations prévues, le nombre et la fréquence des salves de canons étaient en effet quasiment identiques. En outre, l’organisation d’un souper au siège du pouvoir municipal à la fin de chacune de ces fêtes semblait l’inscrire dans un cérémonial bien rodé. Le jubilé du 21 mai 1772 perdrait de ce fait une partie de son originalité. Il existait toutefois des différences essentielles. Le concert des cloches et carillons lors de la commémoration du soulèvement se démarquait profondément, en étant mieux réparti dans la journée et surtout en occupant l’espace urbain de façon plus homogène. Tous les temples de la ville étaient ainsi mobilisés pour la matinée, au lieu d’une seule tour en 1766 ou 1767. D’autres paramètres se révélaient encore plus originaux pour 1772, à l’instar de la forte implication de la milice. Il est évident que cette organisation rassemblant les bourgeois en armes avait perdu une grande partie de sa valeur militaire au XVIIIe siècle. Les occasions qui lui étaient données de défiler dans la ville, comme les visites du stadhouder, étaient bien rares. Mais elle n’en demeurait pas moins un symbole de la liberté bourgeoise et de l’autonomie de la cité. Décidés à commémorer un fait d’armes glorieux de leurs ancêtres, les magistrats ne pouvaient donc pas laisser de côté la garde bourgeoise, fut-elle représentée par une seule compagnie. Enfin les offices religieux s’imposaient par ailleurs comme les piliers de cette journée, alors qu’il n’en était rien lors des autres événements.
7Les pauses sonores furent en effet occupées par des célébrations religieuses, conformément aux instructions données par le conseil urbain en avril. Deux offices eurent lieu le matin, dans les temples les plus importants de la ville, à savoir la Westerkerk et la Zuiderkerk. Le programme religieux de l’après-midi fut quelque peu différent, puisqu’aux offices à nouveau célébrés dans chacun des deux temples mentionnés vint s’ajouter un troisième dans la « petite église », situé non loin de la vieille garde orpheline de la ville12. Ce sont donc en tout cinq cérémonies religieuses qui, tout au long de la journée, furent proposées par l’Église Réformée aux fidèles d’Enkhuizen. Chacun de ces offices fut l’occasion de chanter, de lire, de prier mais également d’entendre des sermons puisque les pasteurs qui se succédèrent en chaire en prononcèrent au moins un à chaque fois. Cinq des six pasteurs réformés de la ville furent ainsi mobilisés pour ce jour apparemment exceptionnel.
8Les textes choisis à cette occasion par les pasteurs furent, dans leur grande majorité, des psaumes. Si l’on observe d’un peu plus près cette sélection, on peut noter qu’elle avait surtout pour objectif de rendre grâces ou de supplier. Certains d’entre eux semblaient très appréciés, puisqu’on les retrouva dans plusieurs cérémonies. Il en fut ainsi du psaume 66, dont les quatre premiers versets furent lus l’après-midi dans chacun des temples concernés. Le psaume 44 est sans doute plus intéressant, dans la mesure où on le retrouve dans les cérémonies du matin comme dans celles de l’après-midi. Les versets 1 et 2 firent ainsi l’objet d’une lecture dans les deux principaux temples mais surtout ils servirent de support au prêche du pasteur Willem van Eyken l’après-midi à la Westerkerk13. Le début de ce psaume évoque une action divine extraordinaire ayant favorisé un peuple fidèle. Mais il est aussi question de la transmission du souvenir de cet événement, par le canal privilégié de l’oralité. D’autres psaumes choisis ce jour-là développaient des thèmes semblables. Il en fut ainsi du psaume 78 chanté l’après-midi à la Westerkerk après y avoir fait l’objet du prêche de Johannes van Binnenvest le matin. Les versets retenus se situent à nouveau au début du psaume et évoquent également un héritage à transmettre aux générations à venir. Enfin, notons que l’on prêcha l’après-midi à la Zuiderkerk à partir du psaume 124 en entier. Pour les habitants d’Enkhuizen les plus sensibles à la mémoire de la ville, ce texte ne pouvait qu’évoquer les tourments de l’occupation espagnole ainsi que le providentiel secours divin14.
9Le choix de ces textes, sollicités à plusieurs reprises le 21 mai 1772, ne devait donc rien au hasard. Les ministres de Dieu jugèrent vraisemblablement que de tels psaumes étaient les mieux à même de rappeler les événements qui s’étaient produits deux siècles plus tôt. On sait que les pasteurs calvinistes effectuaient souvent, à l’époque moderne, un rapprochement entre leurs fidèles et le peuple d’Israël. Identifiant la lutte contre les Espagnols aux guerres rapportées dans l’Ancien Testament, nombre de pasteurs expliquaient ainsi la survie victorieuse de la République15. Il s’en dégageait un sentiment de supériorité, mais également de profonde reconnaissance envers Dieu. L’organisation d’un grand nombre de services religieux en 1772 avait pour but de remercier Dieu pour sa bénédiction au nouveau peuple élu16. Les pasteurs et édiles d’Enkhuizen s’inscrivaient dans ce mouvement général, tout en tentant de se démarquer par l'affirmation de l’ancienneté de leurs vertus.
Les espaces symboliques de la fête
10Une réflexion sur l’identité collective ne peut faire l’impasse sur l’espace concerné. Dans un tout autre registre, et dans un autre contexte, François Walter a bien insisté dans un livre magistral sur les liens entre ces deux éléments. Il est question de la construction sociale des communautés, dans le but essentiel pour la quête identitaire de se démarquer des autres17. À Enkhuizen, en 1772, la disposition des étendards orange ne devait rien au hasard, puisque les magistrats entendaient clairement privilégier les vestiges les plus visibles de la muraille érigée deux siècles et demi plus tôt18. La mobilisation des cloches de deux tours de cette enceinte permettait également de marquer la limite du territoire urbain par rapport à son environnement rural. Un espace bien spécifique se trouvait alors défini, distinguant très clairement un « en-dedans » d’un « en-dehors »19. D’autres éléments nous permettent de mener une exploration plus approfondie de la topographie de la fête.
11Car si la journée appartint à Dieu, la fin d’après-midi et le soir furent réservés aux autorités civiles. À dix-huit heures quarante-cinq une compagnie de la milice bourgeoise se rassembla devant la maison du capitaine Arnoldus Buyskes. La précision de cet horaire peut surprendre. À cette heure-là, les services religieux étaient achevés et la ville était remplie du son des cloches de la Zuidertoren, en attendant que les canons ne lancent leur dernière salve. Il s’agissait donc d’un temps privilégié pour les cérémonies martiales, coincé entre les offices de l’après-midi et les réjouissances du soir. Tous les officiers et sous-officiers de la compagnie étaient présents, du lieutenant Arend Diederick De Vries van Vossen aux sergents Jacob Oossekooper, Fredrik Hovelingen et Benedictus Helmsing. Le reste de la troupe, armé de pied en cap, s’assembla au son du tambour. Les hommes se mirent alors en formation et présentèrent les armes au capitaine. La suite consista en un défilé militaire à travers la ville, ponctué de roulements de tambour. Le tracé du parcours suivi par la Garde bourgeoise mérite la plus grande attention, car le cortège se présenta devant la maison du porte-étendard, puis emprunta la Oude Westerstraat, la Nieuwestraat pour déboucher sur le Havendijk. Après être passée par la rue principale, la Breedstraat, la troupe arriva devant l’Hôtel de ville, où elle fut saluée par les bourgmestres depuis le balcon. Le parcours permettait donc au cortège de sillonner les artères principales de la ville, afin peut-être d’associer le plus grand nombre possible d’habitants à la cérémonie20.
12S’agissait-il d’un itinéraire exceptionnel, mis au point tout spécialement à l’occasion des festivités du 21 mai 1772 ? Il est difficile d’apporter une réponse tranchée à cette question. En effet, nous avons peu d’informations sur les parcours suivis à l’occasion d’autres fêtes. La visite de Guillaume d’Orange en juin 1683 mérite néanmoins une analyse particulière. Quand le futur roi d’Angleterre accosta dans le port, cinq compagnies de la Garde civique lui rendirent les honneurs militaires. Le cortège remonta ensuite la Breedstraat, avant d’emprunter la Oude Westerstraat à partir du croisement des deux rues. Le prince assista ensuite à un office à la Westerkerk21. Il existait donc des points communs entre les itinéraires de 1683 et de 1772, puisqu’ils sillonnèrent tous deux les principales artères de la ville (Breedstraat et Oude Westerstraat). À l’instar de la situation marseillaise ou parisienne de la période révolutionnaire, on peut parler de cheminements de cortège déjà tracés, d’un « certain conformisme dans l’utilisation des cours les plus frayés »22. Un véritable parcours privilégié semble s’être mis en place à Enkhuizen, régulièrement emprunté tout au long du XVIIIe siècle. Le défilé de la milice à l’occasion de cet anniversaire du soulèvement de la ville contre les Espagnols ne semble pas déroger à la règle.
13Le parcours retenu pour le défilé du 21 mai 1772 était pourtant à la fois plus long et plus élaboré. En décrivant une courbe vers le nord de la ville, il épousait en partie le tracé de la première ceinture de fortification, édifiée entre 1489 et 1546. Le passage du cortège au Spaansleger, au retour de l’Hôtel de ville, fut de ce fait particulièrement significatif. Il permettait également d’associer les deux noyaux historiques de la ville, à savoir l’implantation portuaire orientale et la partie longtemps demeurée agricole à l’ouest. On a ainsi le sentiment de retrouver la situation qui prévalait à Lille dans les années 1720 : un circuit enserrant le noyau primitif de l’espace urbain, si intégré à l’identité de la communauté que l’on n’en mentionnait même plus le parcours23. Ainsi dessiné, l’itinéraire de 1772 excluait cependant par la même occasion certaines portions d’Enkhuizen : les extensions urbaines de l’ouest, ainsi que les ports aménagés lors du développement économique fulgurant des XVIe et XVIIe siècles. Les Oosterhaven et autres Oudebuyshaven et Sint Pietershaven furent clairement ignorés par le défilé de la milice bourgeoise24.
14Un parallèle s’impose avec les cortèges révolutionnaires étudiés par Mona Ozouf. Sans doute peut-on reprendre pour Enkhuizen l’idée d’un décalage entre la ville réelle et la ville imaginée25. À Caen, par exemple, les itinéraires des défilés après 1789 privilégiaient clairement certaines parties de la ville, en particulier le quart sud-ouest. Il s’agissait de rejeter dans l’ombre l’axe traditionnel des défilés, les églises ainsi que le château26. Si le parti-pris idéologique est ici très net, les circonstances historiques sont évidemment différentes pour la ville du Zuiderzee. Tous les éléments qui précèdent permettent d’évoquer pour Enkhuizen une mémoire spatiale sélective, qui, commémorant un soulèvement de la fin du XVIe siècle, entendait privilégier les premiers temps de la cité. L’Hôtel de ville, construit entre 1686 et 1689, fut pourtant un lieu incontournable des cérémonies.
15Ce bâtiment, établi dans la Breedstraat depuis 1689, est désigné par tous les documents comme le lieu principal des réjouissances de la soirée. Illuminé par des flambeaux tout spécialement prévus pour l’occasion, il fut le théâtre, comme nous l’apprennent les papiers du Magistrat d’un « soupé » auquel furent conviés les membres du conseil urbain, les officiers de haut rang mais également les six pasteurs de l’Église Réformée, soit trente-trois personnes27. Un texte postérieur confirme que la table fut sans doute dressée pour une trentaine de couverts28. L’usage de la porcelaine de Saxe ou bien l’abondance et la variété des vins servis signalent par ailleurs l’importance que les magistrats attachaient à ce souper.
16Le déroulement de cette soirée de fête à l’Hôtel de ville d’Enkhuizen est assez bien documenté. Après la récitation des oraisons, dirigée par le plus âgé des pasteurs, le président du collège des bourgmestres prononça un discours où il remercia les hommes de Dieu de leur soutien actif. Il souhaita également que leurs prières soient exaucées. Des toasts furent portés, et on lut aussi trois poèmes rédigés à l’occasion de cette commémoration. Leurs auteurs, Anna van der Horst, un pasteur de Geertruidenberg nommé Isaac van Nuyssenburg et un autre pasteur, Diderik Wilré, ne résidaient pas dans la ville. Mais la poétesse était native d’Enkhuizen et Wilré habitait dans le village proche de Bovenkarspel. Ces poèmes furent-ils commandés par les autorités de la ville ou bien étaient-ils le fait d’initiatives personnelles ? S’il est bien difficile de trancher, l’écho de la commémoration du 21 mai 1772 dépassa quoi qu’il en soit les limites de la ville. Les réjouissances se poursuivirent après le repas, notamment avec un feu d’artifice et de la musique à l’Hôtel de ville jusqu’au petit matin.
L’intérêt du public pour la commémoration
17Ceux qui participèrent à la soirée à l’Hôtel de ville en retirèrent apparemment la plus vive satisfaction. Le compte-rendu de la fête révèle en effet que cette journée débuta et s’acheva dans de bonnes conditions. Nous n’avons cependant aucune certitude à propos du nombre de bourgeois et d’étrangers qui y participèrent, même si peu de maisons furent illuminées par leurs habitants. Ceux-ci étaient pourtant largement conviés aux festivités. La participation de la population maritime de la ville fut ainsi sollicitée à travers le pavoisement des navires au mouillage dans le port. Les pêcheurs présents comme les marins de commerce étaient donc associés au jubilé. Les magistrats jouèrent un rôle moteur dans l’organisation et la célébration de la fête, y compris des cérémonies religieuses. Mais il ne faudrait pas pour autant minorer l’investissement de l’Église Réformée. Les pasteurs calvinistes s’impliquèrent beaucoup, à travers les multiples offices de la journée ainsi que le souper du soir.
18Les bourgeois et les artisans, quant à eux, animèrent le début de la soirée à travers le défilé d’une partie de la milice dans les rues de la ville29. On peut supposer par ailleurs que cette manifestation martiale concernait des couches plus larges de la société urbaine. Plusieurs historiens néerlandais ont en effet noté une paupérisation rampante des recrues de la milice dans plusieurs villes. À Haarlem, un certain nombre de compagnies accueillirent des individus plus pauvres dans les années 1730-1740. Le fossé social avec les cadres n’en était que plus accentué, puisque les officiers de la milice étaient toujours fils de régents, ou pouvaient espérer devenir régents30. Enkhuizen n’a sans doute pas échappé à ce phénomène, se traduisant par l’incapacité de certains miliciens d’acheter leurs propres armes. L’engagement d’une seule compagnie le 21 mai 1772 est peut-être l’indice du sous-équipement du reste de la milice d’Enkhuizen. Ceux qui manœuvrèrent ce jour-là résidaient en général dans les rues comptant la plus forte proportion d’habitants riches. À l’instar du capitaine Buyskes qui demeurait dans la Oude Westerstraat, cette compagnie recrutait dans le vieux centre historique. Il n’est donc pas certain que des couches plus larges de la société aient été vraiment associées à l’événement. L’approfondissement de la réflexion à ce sujet impliquerait l’examen de témoignages de contemporains. Ils nous font malheureusement presque entièrement défaut.
19Un habitant d’Enkhuizen, Luijt Hoogland, a cependant rédigé un journal intime qui retrace les principaux événements survenus à Enkhuizen entre 1723 et 1807. Seul un fragment de ce témoignage nous est parvenu, sous la forme de notes et de brouillons. L’auteur a consacré un passage relativement long à la commémoration du 21 mai, relevant en particulier la succession des prêches31. Ce témoin isolé était-il représentatif de la société d’Enkhuizen à la fin du XVIIIe siècle ? Nous savons que Luijt Hoogland, né en 1727, était loin d’être pauvre puisqu’il possédait deux perruques et qu’il fut un temps à la tête d’une fabrique de cordes32. Mais ces informations ne signifient pas forcément que notre témoin appartenait aux plus hautes couches sociales de la ville. En effet, il acquitta six florins au titre de l’imposition sur les mariages en août 177933. En consultant ces registres fiscaux, il apparaît qu’au fil du XVIIIe siècle cette somme fut acquittée par une part croissante de la population urbaine34. Cela ne suffit pas à faire de Luijt Hoogland le porte-parole des habitants d’Enkhuizen à la fin du XVIIIe siècle. Mais à travers son témoignage c’est sans doute un segment important de la société urbaine, appelé par les historiens la brede burgerij, qui se trouvait représenté. Si ce document ne nous apprend rien de nouveau par rapport à ce que nous savions déjà, il nous dit avec certitude que les festivités ne laissèrent pas certains contemporains indifférents.
20On peut se demander, par ailleurs, si les offices religieux furent suivis par la population d’Enkhuizen. Au milieu de ces notes, Luijt Hoogland a mentionné avec précision les moments et les endroits où l’on a prêché ce jour-là. Il s’agit même de la plus grande partie du passage consacré au 21 mai 1772. Il nous livre ainsi le nom des pasteurs ainsi que les textes qui leur servirent de support. Une vérification rapide à l’aide des documents officiels permet de confirmer l’exactitude des renseignements. Nous ignorons si cet habitant a assisté effectivement aux offices religieux de la journée, mais à défaut de l’avoir fait, sa capacité à les rappeler révèle que l’information à ce sujet a largement circulé. Beaucoup de fidèles ont donc dû être sensibilisés à la nécessité d’assister à l’un des cinq offices proposés. Ces derniers donnèrent lieu à la collecte d’une somme de 628 florins et 11 stuivers, avec des montants plus élevés pour l’après-midi35. Les archives de l’Église Réformée permettent, grâce à leurs documents financiers, de mettre en perspective ce montant. Ces registres indiquent expressément les « collectes » à l’occasion des offices, avec la date de chaque collecte.
Graphique 26 – Les montants mensuels récoltés lors des offices dans les temples réformés d’Enkhuizen en 1772, en florins

Source : WFA, HGAE volume 302.
21Le mois du jubilé se détache dans la comparaison avec les autres mois. Une analyse plus approfondie laisse apparaître des montants d’une ampleur inhabituelle pour le bicentenaire du soulèvement contre le duc d’Albe. Confrontée aux autres dons de l’année 1772, le 21 mai fut de loin le jour où les fidèles se montrèrent les plus généreux puisque la collecte qui arriva en deuxième position de par son importance ne totalisait que 471 florins et 10 stuivers36. Il a été possible de calculer, par ailleurs, que les dons effectués chaque dimanche s’établissaient à un niveau moyen de 100 florins environ. Pour l’ensemble du XVIIIe siècle aucune collecte effectuée par l’Église Réformée n’atteignit la somme engrangée le 21 mai 1772. Cette dernière fut donc, à tout point de vue, exceptionnelle.
22Cet état de fait suscite plusieurs interrogations. Ainsi le nombre important d’offices n’expliquait-il pas le montant anormalement élevé des dons ? La population d’Enkhuizen n’ayant pas subitement augmenté dans de sensibles proportions ce jour-là, organiser plusieurs offices dans une seule journée semble avoir répondu à un besoin. Une somme importante ne signifiait pas que les fidèles furent plus nombreux à assister aux offices, puisqu’il n’y eut probablement que peu de fidèles venus des campagnes alentours. La ville et son environnement rural n’entretenaient en effet que très peu de rapports, Enkhuizen faisant figure d’enclave protestante au sein d’une Frise occidentale dominée par le catholicisme. Ce ne sont donc pas des ruraux qui affluèrent dans les temples de la ville le 21 mai 1772. Puisque l’on se trouvait dans le cas de collectes inhabituelles, il faut donc accepter l’idée que les fidèles se montrèrent beaucoup plus généreux que d’ordinaire. Il s’agirait donc, sans doute, d’une valorisation collective du passé par le biais d’une participation exceptionnelle. Du reste, un simple coup d’œil sur la ventilation des sommes en fonction du lieu des collectes laisse entrevoir de grandes disparités.
23Ce sont les fidèles résidant dans les parages de la Zuiderkerk qui se montrèrent les plus généreux, avec plus de la moitié de la collecte totale. Il s’agissait également, selon toute vraisemblance, des habitants les plus fortunés de la ville. On trouvait en effet, à proximité, les artères où logeaient la plupart des membres du patriciat urbain. Il n’est pas certain, en définitive, qu’un public très large se soit intéressé à la fête. Le montant des collectes pourrait s’expliquer par la générosité d’une poignée de donateurs très riches. C’est sans doute ce qui a permis à S.B.J. Zilverberg d’affirmer que le peuple ne fut que peu concerné, la commémoration trouvant un écho seulement auprès des couches les plus aisées de la ville37. On observera d’ailleurs que les participants au défilé milicien ou aux réjouissances nocturnes à l’Hôtel de ville n’étaient pas très nombreux. En l’absence d’une documentation plus fournie il faut renoncer à une conclusion définitive sur cette question de la participation populaire. Il est certain en revanche que les magistrats déployèrent une grande énergie dans la mobilisation de la communauté urbaine.
L’implication des magistrats
24Il est possible d’évaluer les frais liés au repas offert le soir du 21 mai 1772 à l’Hôtel de ville. Les archives du trésorier de la ville renferment des comptes très précis, établis année après année. Ainsi peut-on lire, au 10 juin 1772, qu’il fut payé à un dénommé Harme Jan Veltman une somme de 125 florins pour le repas du jubilé. Ajouté aux 43 florins alloués au repas des ouvriers qui préparèrent la fête, les frais de bouche se montèrent donc à 168 florins38. Cette somme fut complétée par ce que les archives nommaient alors une « douceur » accordée à ces mêmes ouvriers, car ils travaillèrent spécialement pendant deux jours et demi aux préparatifs, et par d’autres dépenses d’intendance. Le montant total, y compris le coût du dîner, s’établissait à 451 florins et 16 stuivers39. Les autorités municipales d’Enkhuizen ont donc consacré des sommes importantes aux festivités, même si celles-ci ne représentaient finalement qu’une part infime du budget de la ville pour 1772, soit 0,53 % de la totalité des dépenses de l’année40. On n’a par ailleurs trouvé aucune trace de l’érection d’un monument.
25Les magistrats d’Enkhuizen n’ont-ils donc consenti qu’un effort financier limité ? Il serait téméraire de ne juger cette question qu’à l’aune des dépenses immédiates. Le 15 juin 1772, les bourgmestres décidèrent en effet de soutenir l’impression d’un « discours historique sur le bicentenaire du soulèvement de la ville » à hauteur de 125 florins41. L’auteur, Christiaan Everhard Vaillant, leur avait présenté un ouvrage imprimé en papier épais et relié en cuir rouge de Turquie. Le livre, dédié aux quatre bourgmestres alors en place à Enkhuizen, fut reproduit à une centaine d’exemplaires quelques mois plus tard, par les bons soins du libraire amstellodamois Cesar Noël Guerin42. Le parcours de C.E. Vaillant n’est pas anodin. Né en 1746 à Enkhuizen, il était le fils d’un des régents les plus en vue de la ville, ce qui lui permettait d’exercer lui-même d’importantes fonctions fiscales43. C’est lui qui assura par exemple un versement de 5 200 florins dans les caisses de la ville en mai 1777, au titre du Paalgeld44. Les attaches familiales n’expliquaient pas cependant, à elles seules, le soutien dont bénéficia C.E. Vaillant. Le contenu de son travail, étudié plus loin, ne pouvait que remplir d’aise les magistrats.
26On sait également que les édiles avaient auparavant décidé de faire imprimer aux frais de la ville les trois poèmes composés par Anna van der Horst et les pasteurs Wilré et van Nuyssenburg45. Le renom des auteurs a peut-être joué un rôle décisif dans cet engagement financier. S’assurer de la diffusion de leurs œuvres dès lors qu’elles glorifiaient la ville présentait un intérêt qui ne pouvait échapper aux magistrats. Deux de ces poèmes, lus lors du repas offert à l’Hôtel de ville, furent effectivement mis sous presse à Enkhuizen. Les archives financières de la ville sont malheureusement muettes au sujet de ces dépenses. Peut-être cette impression a-t-elle été finalement réalisée grâce à une souscription de particuliers. Le cas du poème d’Anna van der Horst pose davantage de problèmes. Peut-être a-t-il été effectivement imprimé à Enkhuizen, mais rien n’est moins sûr car il figurait en bonne place dans un ouvrage publié la même année à Leeuwarden46. Une œuvre proche fut diffusée un an plus tard à partir d’Amsterdam, sans que l’on puisse être certain qu’il se soit agi d’une simple réédition. Quoi qu’il en soit, les magistrats ne ménagèrent pas, toutefois, leurs efforts pour la promotion de l’événement et la conservation de sa mémoire.
27À l’époque moderne, les villes des Provinces-Unies avaient le sentiment de former un « microcosme, encourageant les corporations municipales qui renforçaient le sentiment communautaire local […], et imaginant des ambitions sur les modèles historiques des cités-États autonomes »47. Quand Amsterdam entreprit de fêter la paix de Rijswijk en 1697, les magistrats mirent l’accent sur la protection du commerce de la ville, écartant ostensiblement toute référence à Guillaume III d’Orange48. La cité de l’IJ se concentrait donc sur le rappel de ses intérêts propres. Le goût pour la connaissance du passé était très répandu chez les régents des villes néerlandaises, qui disposaient d’un accès facilité aux archives municipales49. L’existence d’un large public cultivé pouvait par ailleurs susciter des vocations, voire orienter le genre choisi pour rédiger l’histoire de la cité50.
28Soumis à des difficultés, certains magistrats étaient donc bien placés pour se servir du passé afin d’affronter plus commodément les défis du présent. Il en fut ainsi d’Haarlem, ville peuplée de beaucoup de catholiques et d’anabaptistes, déchirée par l’interdiction de l’exercice public du culte romain à partir de 1581. Joke Spaans a souligné combien le rappel d’un passé glorieux, y compris au XVIIIe siècle, joua un grand rôle dans la reconstruction d’une conscience communautaire. Les magistrats mirent en valeur un épisode des croisades, la prise de Damiette par des croisés de la ville en 1219, faussement située en 1188. Ils insistaient ainsi sur la bravoure et l’ingéniosité de leurs ancêtres, puisqu’ils brisèrent les chaînes du port levantin à l’aide de la quille d’un navire51. On connaît les supports de cette mythologie urbaine : des tableaux, des tapisseries, mais aussi un cortège annuel de jeunes gens de Haarlem. Précédé d’un porte-bannière arborant fièrement les couleurs de la ville, ce défilé où figuraient également les attributs de l’événement historique (une chaîne rappelant le port égyptien et des reproductions du navire à la quille décisive) déambulait à travers la ville. On profita également des 425 ans supposés de l’événement pour organiser un jubilé en 1613. Devenu un « point d’ancrage » selon la formule de Willem Frijhoff, l’épisode de Damiette constituait donc une occasion d’unanimité civique tout en permettant la défense du rang de la ville dans la province de Hollande52.
29Un siècle et demi plus tard et dans un autre contexte, le parallèle avec la commémoration du soulèvement d’Enkhuizen n’est cependant pas déplacé. N’était-ce pas également une façon de s’affirmer dans une période de difficultés ? Ne peut-on y voir une tentative pour fonder un nouveau contrat communautaire entre les habitants de la cité ? La lecture des résolutions adoptées par les magistrats de la ville est éclairante. Ainsi le rappel des faits historiques fut clairement le moyen pour les habitants d’Enkhuizen au XVIIIe siècle d’affirmer que leurs ancêtres s’étaient affranchis du joug espagnol « sans assistance ni secours de l’extérieur », et qu’ils rallièrent la cause de Guillaume le Taciturne volontairement et sans contrainte53. Les mêmes documents faisaient de cet épisode le préambule d’un mouvement général de libération, non seulement en Hollande du nord, mais également dans le pays tout entier. Il n’était donc pas question pour les magistrats d’Enkhuizen de se limiter à une commémoration sans relief.
30Mais une simple évocation des événements ne suffisait pas aux magistrats d’Enkhuizen. Ils souhaitaient en outre diffuser l’image d’une ville éprise de liberté ayant pesé sur le destin national. Combien était grand le fossé qui séparait ces thèmes de la situation d’Enkhuizen au XVIIIe siècle ! Si un tel écart peut surprendre, il faut aussi y voir le signe d’un besoin impératif de reconnaissance, puisque si la définition de l’identité d’un groupe passe par la revendication de traits caractéristiques, elle se construit également à travers la perception de l’autre54. L’insistance avec laquelle les magistrats d’Enkhuizen rappelèrent le rôle de premier plan joué par leur ville dans l’histoire n’était pas seulement une démonstration de fierté urbaine. Elle était sans aucun doute l’indice d’un certain désarroi face à la réalité séculaire du déclin. Cette commémoration doit sans doute être vue comme une tentative destinée à doter la communauté d’un socle identitaire renouvelé.
Communauté urbaine et conscience civique à Enkhuizen au XVIIIe siècle
31Quelles étaient les chances pour que cet effort fût couronné de succès ? On doit tout d’abord considérer que le souvenir de la guerre d’indépendance contre les Espagnols n’avait pas disparu de la mémoire néerlandaise une fois le conflit achevé. Andrew Sawyer a récemment montré à quel point certaines représentations de la tyrannie du duc d’Albe pouvaient continuer à envahir les foyers néerlandais sous la forme d’images patriotiques bon marché, bien après la fin de la Guerre de Quatre-Vingts Ans55. Enkhuizen n’était pas à l’écart de ce phénomène. Le détail de l’héritage de Simon Haak, décédé en 1705, fait ainsi apparaître que cet homme parmi les plus riches d’Enkhuizen, possédait une « reproduction sur soie du duc d’Albe », évaluée à un florin et onze stuivers56. La description de ce portrait est trop imprécise pour savoir ce qui s’y trouvait exactement représenté, mais il est intéressant de relever sa présence dans le patrimoine d’un régent d’Enkhuizen. Son fils Andries, disparu près d’un demi-siècle plus tard, avait parmi ses biens une médaille avec la figure de Bossu ainsi que deux autres avec les armes de la ville57.
32Un certain nombre d’œuvres littéraires furent élaborées pendant les deux siècles séparant le soulèvement de sa commémoration. Dans des vers consacrés à Enkhuizen, Constantijn Huygens évoqua le soulèvement contre les Espagnols58. Un peu plus tard dans le siècle, on imprima un livret intitulé Verhael van de Semeynen ou « récit des Semeyn ». Il s’agissait pour son auteur de développer le thème de la conduite héroïque de cette famille patricienne d’Enkhuizen lors de la guerre d’indépendance contre les Espagnols. Sous couvert de revendiquer un privilège accordé par Guillaume le Taciturne, ce texte de douze pages confirmait déjà le souci de conserver la mémoire des événements59. Le théologien Herman Wits, fils d’un régent d’Enkhuizen, composa de son côté un poème sur sa ville natale. Son travail fut placé dans la seconde édition de l’ouvrage de Brandt, alors qu’il passa les dernières années de sa vie à Leyde. H. Wits y dépeignait en des termes éloquents les horreurs de la tyrannie espagnole ainsi que la lutte pour la liberté des habitants d’Enkhuizen60. En 1705, J. Vollenhove relança l’aura qui entourait les Semeyn grâce à son poème dédié aux « armes des Semeinen ». Il y rappelait la tyrannie du duc d’Albe et le courage des rebelles dressés contre l’oppresseur assoiffé de sang :
Qui ne connaît les Semeins dans le prestige de leurs armes ?
Leur désir de venir en aide à la patrie,
Sans craindre non plus la lame sombre et criminelle du duc d’Albe […]61.
33Au début du XVIIIe siècle, à l’occasion de la réédition de l’histoire de la ville par H. Advocaat, un imprimeur d’Enkhuizen assurait de son côté à ses concitoyens qu’ils y trouveraient le souvenir de la lutte menée par leurs ancêtres. Le livre qu’Anna van der Horst fit imprimer en 1766 était encore plus riche d’enseignements. La poétesse souhaitait y décrire sa ville natale en sept chants. L’un d’entre eux exaltait, six ans avant les cérémonies du jubilé, le comportement de la ville lors du soulèvement contre les Espagnols62. La description des affrontements, en particulier autour de l’Hôtel de ville, tenait une place de choix, tout comme leurs conséquences :
On plante plus loin l’étendard orange
Sous les témoignages de larmes de joie
Ma ville était donc sauvée.
Elle abandonnait donc le garrot espagnol.
Sa vaillance se manifestait donc
Dans le plaidoyer pour la liberté […]63.
34Par ailleurs, les bibliothèques des bourgeois du dernier quart du XVIIIe siècle peuvent servir de cadre à la traque de signes d’une préoccupation identitaire. Les inventaires après décès ont souvent permis de saisir l’univers culturel d’une communauté. La possession ou non de livres consacrés à l’histoire de la ville pourrait signifier un intérêt pour le passé d’Enkhuizen, même s’il est toujours difficile d’établir la date de constitution des bibliothèques. La pauvreté des archives notariales en inventaires détaillés de bibliothèques privées interdit malheureusement toute statistique au sujet de ce type d’ouvrages. Cependant ceux qui nous sont parvenus mentionnent tous des livres relatant l’histoire de la ville. Un ouvrage en particulier apparaît presque toujours, l’Histoire de la fameuse ville maritime et commerciale d’Enkhuizen (titre original en néerlandais : Historie der vermaerde zee- en koop-stadt Enkhuizen) publié en 1666 par Gerardt Brandt64. Cet homme, pasteur remontrant à Hoorn, jouissait de réelles qualités d’auteur historique65. Une deuxième édition de son ouvrage fut d’ailleurs imprimée en 1747, augmentée d’un certain nombre de passages et d’une suite pour les événements survenus entre 1609 et 1678. Elle était le fruit du travail d’un autre pasteur remontrant de Hoorn, Sebastiaan Centen. Si l’on y ajoute deux ouvrages anonymes ou identifiés tardivement, et dont la diffusion est plus aléatoire mais sans doute réelle, nous possédons ainsi quatre livres accessibles à un lecteur d’Enkhuizen du XVIIIe siècle sur l’histoire de la ville66.
35Ces ouvrages généraux accordaient tous une très large place à la Guerre de Quatre-Vingts Ans. Les événements de l’année 1572 se taillaient la part du lion puisque pas moins de vingt-trois pages leur étaient consacrées dans le livre de Brandt sur les 136 du total67. Chaque auteur se livrait à une description très détaillée des événements de l’année, en accordant une place privilégiée au printemps. Les quatre versions différaient peu au sujet des étapes de la révolte entre la fin du mois d’avril et le mois de mai : premières inquiétudes nées des mouvements de troupes espagnoles, refus de laisser pénétrer des soldats sous les ordres de Quikkel, emprisonnement de l’amiral Boshuysen, attroupement des bourgeois en armes le 3 mai, échec des négociations, nouveau rassemblement armé sur le Spui et encerclement de l’Hôtel de ville où les magistrats s’étaient réfugiés, prise de contrôle totale de la ville à partir des principales portes, expulsion des magistrats réticents, et enfin ralliement officiel à Guillaume d’Orange. Les auteurs s’accordaient en outre sur l’absence de bain de sang lors de ce soulèvement. Il existe donc une grande similitude dans le contenu des récits historiques du printemps 1572 à Enkhuizen. Pourquoi ? À l’instar de Gerardt Brandt qui l’annonce très clairement, les auteurs se sont en effet appuyés sur la même source, à savoir la Kroninck van Hoorn de Velius. Le pasteur de Hoorn s’est également inspiré des écrits d’historiens de stature nationale comme Emanuel van Meteren (Belgische ofte Nederlantse Historie van onsen tijd, 1599), Pieter Bor (Oorspronck, begin ende aanvanck der Nederlantscher oorlogen…, 1599) ou encore Pieter Cornelisz Hooft (Neederlandsche Historien…, 1642)68. À propos d’un événement glorieux du passé de la ville, nous sommes donc face à un corpus historique d’une grande homogénéité, de nature à favoriser la diffusion du récit.
36La plupart des bibliothèques d’Enkhuizen comportaient également des exemplaires d’ouvrages historiques où les événements de l’année 1572 tenaient une place non négligeable69. Quelles idées fortes les lecteurs pouvaient-ils retirer de tels livres ? Nous savons déjà à quel point les journaux intimes et autres correspondances privées nous font défaut. Deux documents nous permettent néanmoins de corriger quelque peu cette carence, afin d’envisager une réponse.
37Le premier nous est parvenu sous la forme de notes sur l’histoire des Pays-Bas entre 1557 et 1584, écrites par Hugo Adriaan van Bleiswijk, né à Enkhuizen en 1740. Futur bourgmestre, il ménagea en effet une place importante à l’année 1572 et en particulier aux événements qui se déroulèrent alors à Enkhuizen. On peut y trouver le rappel du rôle, joué par Pieter Buyskes, d’émissaire de Guillaume d’Orange, mais également la mobilisation militaire des bourgeois et le remplacement des magistrats exilés70. Il écrit par ailleurs que cette ville « fut la première en Hollande et en Frise occidentale […] à se soustraire à la tutelle espagnole »71. Il souligne également que le basculement de la ville dans le camp orangiste n’avait pas été obtenu par une action extérieure, comme pour La Brielle, mais par la volonté des seuls habitants. D’autres indices révèlent que van Bleiswijk manifesta un intérêt réel pour le déroulement de la journée du 21 mai 177272.
38Le deuxième document est postérieur aux célébrations de 1772, mais il a été retenu pour son caractère emblématique. Il s’agit d’un exemplaire de l’ouvrage de Brandt, contenant des annotations de la main de Johannes Rootbol. Ce médecin s’installa à Enkhuizen après le Jubilé, sans doute à la suite de son mariage avec Petronella de Wit en 177673. Les événements de 1572 n’attirèrent que très peu de rajouts manuscrits de Rootbol, mais on peut cependant en relever deux. L’un concernait un début d’incendie à la Noorderpoort, et l’autre le privilège fiscal octroyé par Guillaume le Taciturne à Enkhuizen en récompense de son action. Ces événements n’intéressaient-ils donc pas outre mesure notre lecteur ? L’explication est sans doute à rechercher ailleurs. Rootbol n’a tout simplement pas jugé bon de compléter une version qui lui semblait déjà très exhaustive. Sans doute était-il également victime de ses lectures complémentaires, dont il dresse la liste au début de l’ouvrage. L’Historie der vermaarde zee- en koopstadt Enkhuizen de 1719 y figurait en bonne place. Nous avons déjà eu l’occasion de dire à quel point les deux livres étaient proches. Ainsi Johannes Rootbol était-il très vraisemblablement un lecteur averti des événements de 1572.
39À travers ces exemples, se dessine l’intérêt des membres de l’élite urbaine pour le récit glorieux du passé de la ville, ainsi que son insertion dans leurs schémas mentaux. Ce phénomène est encore plus remarquable si l’on considère le parcours des deux hommes dont il vient d’être question. Le père d’Hugo Adriaan van Bleiswijk appartenait à une riche famille de La Haye, et attendit son mariage avec Petronella Codde van den Burgh, la fille d’un bourgmestre d’Enkhuizen, pour s’installer sur les rives du Zuiderzee74. Quant à Johannes Rootbol, il était originaire d’Amsterdam et avait fait ses études de médecine à Leyde. La mémoire des événements de 1572 a donc peut-être joué le rôle d’outil intégrateur pour les nouveaux venus, au moins pour ceux qui appartenaient aux couches supérieures de la population.
40La sédimentation longue et continue, dans la mémoire livresque de la ville, du soulèvement de 1572 est donc indéniable. Ce terreau identitaire a très certainement permis à la fête de la fin du XVIIIe siècle de s’enraciner solidement. La floraison littéraire qui accompagna les célébrations du jubilé constitua un autre point de départ dans la réactualisation de l’indispensable mémoire urbaine.
La floraison littéraire autour de l’événement commémoré
41Les nombreux textes, si divers, composés pour l’occasion et parfois imprimés dans la foulée de la commémoration du 21 mai 1772 nous livrent à ce sujet des informations précieuses. L’année même du jubilé, on fit imprimer une pièce de théâtre écrite par Anthony Bartelink, un récit historique des événements survenus deux cents ans plus tôt, commis par Christiaan Everhard Vaillant et pas moins de six poèmes rimés75. Ce flot de publications distinguait-il pour autant Enkhuizen des autres villes ? Cela n’est pas sûr. Le soulèvement contre les Espagnols était en effet propice à l’avènement d’une littérature mémorielle surabondante76. Herman van Nuffel a, de son côté, souligné que la fin des années 1760 et le début de la décennie suivante furent l’occasion de faire de la révolte un motif littéraire récurrent77. Une rapide consultation du Short-Tittle Catalogue Netherlands, qui recense les ouvrages imprimés aux Provinces-Unies jusqu’en 1800, confirme la commémoration du soulèvement contre les Espagnols comme un sujet particulièrement prisé et exploité par la littérature78. Mais à l’exception notable de Vlissingen, nulle autre ville à part Enkhuizen ne fut autant concernée par l’impression de livres ou de poèmes. Il semble donc intéressant d’en étudier le contenu d’un peu plus près.
42Ces œuvres, si différentes soient-elles par leur genre et leur longueur, développèrent, à propos des événements de 1572, ce qu’il est convenu d’appeler une thématique commune. Elles ménageaient ainsi une place de choix à la peinture de la tyrannie espagnole. Quand Anna van der Horst stigmatisait « la violence barbare »79, ou Diderik Wilré « la violence pleine d’orgueil de l’Espagne »80, les autres textes employaient à peu de chose près des termes semblables. Le pouvoir espagnol était ainsi couramment qualifié de « joug », associé clairement à une réduction en esclavage81. Philippe II fut finalement assez peu mis en cause, les critiques se concentrant sur la personne du duc d’Albe fréquemment qualifié de tyran assoiffé de sang82. L’amour de la liberté qui animait les bourgeois d’Enkhuizen devenait donc, sous la plume de ces auteurs, la motivation principale de la révolte de 1572. C.E. Vaillant, le fils de bourgmestre, n’allait-il pas jusqu’à écrire : « nos ancêtres, par un amour généreux pour la conservation et la confirmation de la Religion et de la Liberté […] »83 ? Le poème d’Anna van der Horst ne contenait, de son côté, pas moins de douze mentions des mots « liberté » ou « libre »84. Beaucoup d’auteurs mirent encore en avant l’idée selon laquelle les révoltés d’Enkhuizen n’avaient bénéficié d’aucune aide extérieure, ce qui rendait leur acte plus téméraire et plus exceptionnel encore85.
43Parmi toute cette production, la pièce de théâtre d’Anthony Bartelink se distinguait, et pas seulement en raison de sa longueur ou de son impression plus d’un mois avant la cérémonie, le 13 avril 1772. Tout en reprenant les thèmes de la tyrannie espagnole et de la défense de la liberté, la vision qu’elle donna du soulèvement se démarquait des autres œuvres. En effet, Bartelink mit régulièrement en scène les hésitations de certains habitants face à la révolte. Il ne dissimula pas, bien au contraire, le choix fait par les bourgmestres alors en place de demeurer fidèles au pouvoir espagnol86. On peut supposer que l’auteur s’était nourri de la lecture de l’ouvrage de Gerardt Brandt voire de sa version augmentée par Centen. Beaucoup d’éléments historiques étaient en effet conformes à la vision laissée par les deux pasteurs remontrants de Hoorn. L’intensité dramatique de l’œuvre théâtrale était donc entretenue par la mise en scène de l’importance des décisions tout entières suspendues à la volonté et à l’énergie de quelques-uns. La scène 7 de l’acte 2 contenait ainsi un morceau de choix avec la harangue, dans la bouche de Pieter Semeijns, aux bourgeois démoralisés :
Enkhuizen ! Ta liberté commence maintenant à voir le jour.
Courage, ô bourgeoisie ! Courage, tout ira bien,
Nous allons nous mettre debout pour la première fois,
Au regret d’Albe, qui nous étreint dans des liens de fer.
Enkhuizen, tu vas, de tes mains virginales,
Poser la première pierre de la Liberté […]87.
44La mise en avant de la témérité des habitants conduit tout naturellement les plumitifs à multiplier les louanges à l’endroit de la cité elle-même. Pendant que Diderik Wilré évoquait une « grande ville harenguière »88, C.E. Vaillant mettait en scène une « puissante ville maritime »89. Le décalage avec la réalité du XVIIIe siècle n’en est ici que plus frappant. L’importance stratégique d’Enkhuizen fut en outre soulignée par A. Bartelink quand il écrivait les mots suivants : « cette ville, la clé de la Frise occidentale »90. Alors que beaucoup de poèmes portaient au pinacle la vaillance des bourgeois de 1572, et n’hésitaient pas à les élever au rang de héros, en réalité ces bourgeois se contentèrent de garder les portes et les murailles de la ville en prévision d’une offensive espagnole91. Plus que cette attaque, ce furent les réticences des bourgmestres que nos insurgés durent briser et ils n’hésitèrent pas pour cela à prendre d’assaut l’Hôtel de ville, si l’on en croit quelques auteurs92. Enfin, et ce n’est pas anodin, la quasi-totalité des auteurs eut à cœur d’évaluer le rôle d’Enkhuizen à l’échelle nationale. La ville devint, sous la plume d’un grand nombre d’entre eux, la « première pierre de la liberté », l’exemplaire fondement de la reconquête face à la tyrannie espagnole. Enkhuizen endossait alors le rôle d’éclaireur, voire de précurseur. La force irrésistible qu’elle initia aurait entraîné le basculement du reste de la communauté nationale dans le camp des Orange.
45Il est impossible que les habitants d’Enkhuizen soient restés, du moins ceux qui en avaient les moyens, insensibles aux images positives de cette floraison littéraire. En outre, la pièce de Bartelink a très certainement été jouée à l’occasion des commémorations, même si nous ne disposons d’aucune preuve là-dessus. Il faut tout de même avoir bien en tête que des représentations théâtrales de circonstance étaient tout à fait courantes à cette époque93. Avec le théâtre, les œuvres publiées immédiatement après le temps de la fête ont sans doute entretenu ou maintenu un sentiment identitaire renouvelé, chez beaucoup d’habitants plus soucieux de s’accaparer une mémoire illustre que de découvrir la réalité moins glorieuse des faits.
Une histoire reconstruite ?
46Les historiens sont familiarisés depuis longtemps avec l’idée d’une instrumentalisation du passé, ou tout du moins se montrent-ils désormais attentifs à la conjonction de temporalités différentes94. Il s’agit donc, ici, d’interroger l’historicité de l’événement commémoré. Le soupçon de reconstruction historique apparaît dès l’analyse du motif de la fête. Au printemps 1772, il n’était en réalité pas question de célébrer la révolte contre l’Espagne dans sa globalité. Seul l’esprit de résistance des bourgeois de la ville deux siècles plus tôt se trouvait magnifié. La date choisie pour le jubilé renforce d’ailleurs le sentiment d’assister à l’émergence d’une histoire sélective. Que représentait au juste le 21 mai 1572 dans l’histoire urbaine, à part la destitution des magistrats félons et le ralliement à Guillaume le Taciturne ? La révolte se développait déjà, en vérité, depuis de longues semaines dans la ville. Refuser le passage des remparts aux soldats espagnols, ou pire encore, emprisonner deux de leurs chefs, ne suffisait-il pas à en faire une cité séditieuse ? À l’échelle du pays, des épisodes très graves de désobéissance se multipliaient depuis des années. Une fois la journée du 21 mai 1572 achevée, son succès ne pouvait pas suffire non plus à détacher totalement la Frise occidentale du pouvoir espagnol. La bataille navale du Zuiderzee, en octobre 1573, constitua de ce point de vue un événement bien plus décisif que les rébellions citadines de l’année précédente. Cet épisode était connu à Enkhuizen. C.R. Keyzer le mentionne dans son Verhael der Semeynen, afin de souligner un peu plus la vaillance de son aïeul. D’autres habitants d’Enkhuizen conservaient la mémoire de l’événement. Jan van Romond, par exemple, possédait l’arme remise par l’amiral Bossu aux victorieux Gueux des mers95. Le régent en aurait apparemment retiré la plus grande fierté. Le conseil urbain lui-même n’hésitait pas à exhumer le souvenir de la bataille afin de mieux appuyer ses revendications auprès des autorités fédérales96. L’événement présentait néanmoins l’inconvénient majeur d’avoir vu à l’œuvre des marins et des soldats venus de toute la Frise occidentale.
47C’est donc la date du 21 mai 1772 qui fut retenue. Le conseil urbain d’Enkhuizen ciblait ainsi un épisode héroïque spécifiquement local. Le ralliement à Guillaume d’Orange offrait en outre l’avantage incomparable de réaffirmer la spécificité politique de la ville. Il est d’ailleurs possible que le rappel de ce choix ait correspondu à des préoccupations de la fin du XVIIIe siècle, à l’heure des difficultés rencontrées par le stadhouder Guillaume V. Cependant, la date elle-même n’avait pas toujours été évidente. Dans son ouvrage paru en 1660, Advocaat présentait ainsi le 10 juin 1572 comme le jour de l’émancipation de la ville vis-à-vis du roi et du duc d’Albe97. C’est donc l’analyse de Brandt que les magistrats choisirent de suivre, puisque le pasteur remontrant ne consacra pas moins de sept pages à cette seule journée du 21 mai 177298. Mais on relève que Bartelink choisit une période plus large pour le déroulement de son intrigue, en la faisant débuter le 20 avril 1572. Le fameux 21 mai conservait son statut de journée mémorable où tout bascula, mais c’est la remise de la commission de Guillaume le Taciturne à Pieter Buyskes qui endossait de facto le rôle d’élément déclencheur.
48D’autres considérations pouvaient également entrer en ligne de compte. Les édiles de 1572 étant demeurés fidèles aux Espagnols pendant la révolte, les principaux héros du soulèvement s’installèrent aux commandes de la ville une fois les « traîtres » neutralisés. Gouvernant encore la ville à la fin du XVIIIe siècle, certaines familles avaient certainement à cœur de rappeler que leur accession au pouvoir s’était produite à l’occasion d’un glorieux fait d’armes. Une différence essentielle doit cependant être relevée avec d’autres cas comme Calais. Alors que les édiles de cette dernière ville se contentèrent pendant longtemps d’accueillir plus que de susciter ou de créer les éléments du mythe de la résistance des bourgeois de la ville en août 1347, les régents d’Enkhuizen prirent fermement en main le souvenir du fait glorieux99. Il est vrai qu’ils avaient à combattre un déclin sévère, de nature à transformer le rappel du lustre d’antan en un besoin impérieux. D’autres habitants de la ville du Zuiderzee se sentaient tout aussi concernés : Anthony Bartelink, à l’inverse de Du Belloy, vivait et travaillait à Enkhuizen. Sa pièce de théâtre était destinée en premier lieu au public de la ville, et il est probable qu’elle n’ait pas été jouée ailleurs.
49L’histoire urbaine de l’Europe moderne regorge en effet d’exemples de ces magistrats ayant organisé la promotion de faits historiques plus ou moins attestés. La genèse de l’ouvrage de Brandt est tout à fait intéressante à ce sujet. Il est à peu près certain que le pasteur de Hoorn reçut la commande d’une histoire de la ville voisine d’Enkhuizen. L’imprimeur Egbert van den Hoof joua le rôle d’intermédiaire entre l’historien et le gouvernement urbain100. Le port du Zuiderzee ne pouvait compter sur la présence d’un historien local de qualité, ce qui pouvait avoir des conséquences sur la valeur historique de l’ouvrage de Brandt. On connaît en effet des cas troublants. Philippe Guignet a ainsi montré à quel point le discours sur les origines des villes du nord de la France pouvait être instrumentalisé au service des revendications des notables de la ville101. Le rappel du passé pouvait prendre parfois l’allure d’une véritable dissimulation de la vérité. Les commémorations de la guerre de Trente ans à Rothenburg ob der Tauber et à Augsbourg, analysées par Claire Gantet, simplifièrent ou tronquèrent le déroulement exact des événements, dans le but de donner l’image d’une communauté unie102. Dans le cas du monde germanique tout juste sorti du terrible épisode de la guerre de Trente Ans, il s’agissait naturellement de panser les plaies des déchirements confessionnels. À propos des bourgeois de Calais, Jean-Marie Moeglin évoque lui aussi une oblitération de la vérité de l’événement et en dévoile les motifs. Il ne se serait agi, ni plus ni moins, que d’élaborer une autre histoire voire de produire un lieu de mémoire103. Cette substitution s’appuyait sur un certain nombre de mensonges et de dissimulations, très variables dans leur ampleur et leur claire conscience. Il s’agissait de renforcer un caractère particulier – une qualité, un signe distinctif, une marque extraordinaire au sens étymologique – de la cité. Devenu intangible et évident, ce caractère se muait en marqueur identitaire pour l’ensemble des habitants de la ville, fruit d’un travail de sélection et de mise en valeur de faits historiques avant leur diffusion. C’est dans ces conditions-là que l’on peut alors parler de reconstruction identitaire.
50Les célébrations autour de l’anniversaire du soulèvement d’Enkhuizen contre les Espagnols entrent-elles dans ce schéma ? Ce que nous disent les historiens du soulèvement de 1572 contre l’Espagne semble correspondre en grande partie au message véhiculé par les œuvres littéraires et les écrits municipaux. Il en est ainsi à propos de la chronologie des événements ou bien de la précocité du soulèvement anti espagnol à Enkhuizen104. L’attachement à la Maison d’Orange-Nassau n’est pas non plus discutable, et fut confirmé par la générosité de Guillaume Le Taciturne105. Les thuriféraires du soulèvement étaient également dans le vrai lorsqu’ils multiplièrent les références à la défense de la liberté. On a pu voir à quel point un auteur comme Anna van der Horst en avait fait le moteur principal de la révolte. Les bourgeois d’Enkhuizen, comme dans beaucoup d’autres endroits, rejetèrent effectivement un pouvoir coupable selon eux de vouloir remettre en cause l’autonomie et les privilèges des villes106. Martin van Gelderen a d’ailleurs mis en lumière la multiplication, à partir de 1565-1566, des ouvrages condamnant cette dérive autoritaire et justifiant dans la foulée la rébellion contre un pouvoir devenu tyrannique107. La volonté de préserver un certain idéal de liberté municipale a sans conteste joué un rôle moteur à Enkhuizen.
51On doit être convaincu, en ce qui concerne la principale source d’information des initiateurs de 1772, que G. Brandt s’est efforcé de remettre un véritable travail d’historien, soucieux de rester objectif et de présenter les faits avec toute la prudence requise108. Ainsi, il n’hésita pas à transcrire les différentes interprétations d’un même événement, quand il estimait qu’il lui était impossible de trancher entre elles. P.J. de Vries a cependant souligné, dans un article récent, qu’à propos du soulèvement de 1572 Brandt ne parvint jamais à se dégager totalement de ses sources109. Davantage qu’une manipulation, le pasteur de Hoorn aurait prêté involontairement la main à une entreprise de renforcement d’une thèse dominante. La crise profonde qui touchait le port du Zuiderzee depuis plus d’un siècle rendait toutefois l’élaboration d’une « culture politique urbaine commune aux dominants et aux dominés » plus difficile qu’ailleurs110. Mais cela signifie-t-il que la communauté d’Enkhuizen n’éprouvait pas le besoin de se souder autour d’un passé glorieux ? Cette volonté s’exprimait peut-être avec d’autant plus de force que la ville était en déclin. On ne peut passer sous silence, enfin, les préoccupations originales que la situation politique, religieuse et économique des Provinces-Unies induisait à cette époque111.
52La version officielle développée autant par les sources officielles que par les écrits littéraires se signalait, de fait, par un certain nombre d’omissions. Alors que toutes les productions de 1772 insistaient sur l’absence d’aide extérieure, il faut rappeler qu’une flotte de Gueux croisait au large de la ville. Certes, elle n’intervint jamais, comme le confirment les historiens. Mais il est troublant qu’elle n’ait jamais été mentionnée par les différents auteurs. Sebastiaan Centen lui-même, dont bien des auteurs s’inspirent, nous apprend qu’elle fut à l’origine de l’incendie d’un navire envoyé par les bourgmestres ralliés à l’Espagne112. Quant à la présence d’une forte majorité de magistrats favorables aux Espagnols en 1572, elle n’était vraiment évoquée que par Anthony Bartelink dans sa pièce de théâtre et par Christiaan Everhard Vaillant dans son « discours historique ». Cette péripétie n’était pas du tout esquivée dans les histoires de la ville dont nous avons déjà parlé plus haut113. Les travaux de Vaillant et de Bartelink ne l’ont pas ignoré non plus, sans doute en raison de leur forte dépendance à l’égard du livre de Brandt. Il est cependant peut-être plus surprenant que les poèmes n’aient pas dit mot de ces magistrats félons.
53L’exacte situation religieuse de la ville au moment du soulèvement pose un problème autrement redoutable, puisqu’il en va très certainement du caractère exact de la révolte. Nulle part le faible nombre de calvinistes présents à Enkhuizen en 1572 ne se trouvait mentionné, alors que les historiens ont clairement établi que les catholiques étaient très fortement majoritaires dans la ville114. Peut-être cette omission se justifiait-elle chez les magistrats de 1772 par le souci de valoriser l’action des calvinistes, associant ainsi les dimensions politiques et religieuses de l’événement. Un certain nombre d’écrits du XVIIIe siècle présentaient ainsi le « libre exercice de la foi réformée » comme la conséquence logique du succès du soulèvement115. La composition confessionnelle de la ville avait pourtant changé depuis 1572. L’Église Réformée occupait désormais une position hégémonique à Enkhuizen et n’avait nul besoin de s’affirmer face aux autres confessions.
54L’analyse approfondie de la pièce de Bartelink nous livre peut-être une des clés de la lecture religieuse de l’événement de 1572116. Pouvait-il en être autrement dans ce pays que certains pasteurs aimaient à présenter comme celui du nouveau peuple élu ? Bien que sa condamnation de l’Inquisition fût sans appel, l’auteur tint cependant à distinguer certains catholiques en les associant au rejet des forfaitures du régime espagnol. L’emploi alterné de « papisten » et de « rooms » indique d’ailleurs assez bien la catégorisation adoptée par l’auteur. Avec les premiers, Bartelink stigmatisait les partisans de l’Espagne ou les catholiques d’Amsterdam, alors que les seconds semblaient beaucoup plus fréquentables117. C’est sans doute la raison pour laquelle certains eurent une place à part entière dans la pièce. Bartelink s’éloignait ainsi de la réalité historique en considérant les catholiques majoritaires dans la ville en 1572 comme une simple force d’appoint118. Il a cependant refusé de transformer le soulèvement en un fait d’armes exclusivement calviniste. Sa grille de lecture de l’événement est donc infiniment plus complexe119. Au-delà de l’apaisement des conflits religieux observable à Enkhuizen comme ailleurs dans le pays à la fin du XVIIIe siècle, la volonté de souder l’ensemble de la communauté dans le souvenir, sans exclure personne, a vraisemblablement joué un rôle décisif dans les choix effectués par l’auteur.
55L’identité des héros mis en avant dans les textes de 1772 est une autre source d’embarras. Trois personnages historiques furent couramment distingués. Il s’agissait de Pieter Buyskes, Pieter Semeijns et Jacob Brouwer. Les deux premiers appartenaient à la même famille et on retrouve ici les noms de grandes lignées de régents de la ville120. La production littéraire suscitée par le jubilé de 1772 fut cependant loin d’offrir une vision uniforme du rôle de ces héros. Si Anna van der Horst, Jan Biman, Diderik Wilré et C.E. Vaillant mentionnèrent les trois personnages, il n’en fut pas de même chez les autres littérateurs. Isaak van Nuyssenburg oublia d’évoquer la figure de Pieter Semeijns dans son poème. Cette mémoire sélective trouvait à s’exprimer en dehors du jubilé de 1772. Bartelink, quant à lui, prit bien soin de mentionner plusieurs héros, précisant les liens familiaux qui les unissaient lors de la présentation des personnages de la pièce121. Il n’attribuait pas cependant la même importance à chacun des acteurs de l’épopée, comme en atteste le titre122. À le lire, trois personnages se détachaient très nettement.
56Ce premier tri s’accompagnait d’un second, l’auteur réservant une place dominante à Pieter Buyskes. Il lui donna en effet la figure du véritable chef de l’insurrection, transmettant les ordres décisifs123. Cette situation tenait en grande partie au rôle d’intermédiaire privilégié tenu par ce personnage entre les insurgés et Guillaume le Taciturne124. On observe en outre que parmi ceux qui se distinguèrent en mai 1572, certains ne furent pas honorés à leur juste valeur deux cents ans plus tard. Les habitants d’Enkhuizen férus d’histoire pouvaient constater, cependant, que le texte rimé de Kok ne plaçait aucun héros sur le devant de la scène. Du côté de la chronique d’Advocaat, imprimée pour la première fois en 1660, Pieter Buyskes était certes présenté comme l’intermédiaire privilégié entre la ville et le prince d’Orange. Mais au cours du déroulement propre de l’insurrection ce personnage ne joua, à en croire l’auteur, aucun rôle particulier en dépit du commandement des bourgeois concentrés au Noorder Spuy125. Une fois l’opération réussie, la commission octroyée par Guillaume le Taciturne donna à Semeyns une nouvelle importance.
57La mise à l’écart pouvait se concevoir à l’égard de Jan Kolterman, agent orangiste venu de l’extérieur et donc condamné à être exclu de facto d’une histoire proprement municipale. C’est pourtant lui qui jugea préférable d’enfermer les magistrats fidèles à l’Espagne, et qui organisa la mobilisation de 350 bourgeois126. Les frères Brouwer, ou d’autres natifs d’Enkhuizen, auraient de leur côté mérité une plus grande place lors du jubilé127. Certains monuments visibles dans la Zuiderkerk signalaient d’ailleurs, à l’attention des visiteurs ou des simples fidèles, l’héroïsme d’un Jacob Sieuwertsz Blauwhulk ou d’un Jacob Dirksz Brouwer. La production littéraire ou historique autour des cérémonies du 21 mai 1772 faisait donc étalage d’un certain nombre de divergences troublantes.
58Un coup d’œil sur la composition du conseil de la ville en 1772 permet d’expliquer en partie la tournure prise par les commémorations de cette année-là. Les Brouwer et les Blauwhulk avaient disparu de la scène, même si plusieurs membres du conseil entretenaient, par le biais des femmes, des liens de parenté avec les descendants des deux héros laissés sur la touche. Du côté des Buyskes, Gerrit et son fils Pieter siégeaient en effet au conseil de la ville en 1772, tandis qu’un de leur parent nommé Arnoldus était capitaine de la milice128. Ce n’était pas le seul atout de la famille, particulièrement présente dans les cercles dirigeants locaux. La descendance de Pieter Buyskes et de Pietertje Tades Stykevolle, mariés au début du XVIIIe siècle, laisse apparaître des alliances matrimoniales avec cinq membres du fameux conseil de 1772. Gerrit et Pieter, dont on a parlé plus haut, étaient respectivement fils et petit-fils de ce couple. Sur un total de vingt membres, on en comptait donc pas moins de sept ayant lié leur destin à celui des Buyskes surtout parmi les conseillers les plus âgés et donc les plus influents129. Il n’est pas surprenant que les Buyskes aient souhaité commémorer le soulèvement avec tant d’ardeur, saisissant ainsi l’occasion de mettre en avant un héros principal qui était leur aïeul.
59Les rapports de force au sein du conseil urbain n’expliquent pas tout. La place inégale réservée aux héros du soulèvement a dû correspondre ainsi à une volonté de certains auteurs de plaire à des membres du patriciat d’Enkhuizen. Il existe de multiples témoignages d’une proximité ancienne entre Anthony Bartelink et la famille Buyskes. Le notaire et poète à ses heures rédigea en effet, en novembre 1743, les vers suivants à l’occasion de la disparition de Pieter Buyskes (homonyme du héros de 1572) :
Je me souviens encore combien cette lignée, au temps du duc d’Albe,
Quand les consciences vivaient contraintes dans l’oppression,
Je suis aujourd’hui libéré de ce joug de fer et de la superstition130
60Vingt-neuf ans plus tard, Bartelink glissa d’ailleurs au début de sa pièce une dédicace à Gerrit Buyskes. La rareté des archives privées limite notre prospection, mais les quelques poèmes qui nous sont parvenus confirment qu’à Enkhuizen comme ailleurs aux Provinces-Unies, payer des poètes pour des œuvres de commande était une pratique courante131. Le souvenir du soulèvement contre les Espagnols aurait pu en effet être l’occasion pour le patriciat d’Enkhuizen de se déchirer, comme d’autres villes nous en offrent l’exemple132. De telles luttes de pouvoir semblent assez étrangères à Enkhuizen au XVIIIe siècle. En 1749, le rétablissement du stadhoudérat héréditaire en Hollande, s’accompagna de l’exclusion de Dirk Semeyn van Loosen et de Cornelis François Duyvensz du conseil urbain133. Mais l’un d’entre eux retrouva très vite son siège, ce qui relativise considérablement l’âpreté des querelles au sein du milieu des régents d’Enkhuizen. Si des luttes de factions ont très certainement existé dans la ville dans le dernier tiers du XVIIIe siècle, il est fort douteux qu’elles aient pesé sur le déroulement du jubilé de 1772.
61Dans une certaine mesure, une reconstruction identitaire se déroula à Enkhuizen à l’occasion de la commémoration du soulèvement contre les Espagnols. Le nombre exact ainsi que l’appartenance confessionnelle des insurgés constitue l’un des points les plus contestables dans le discours de la fin du XVIIIe siècle sur l’événement, sans oublier la mise en avant arbitraire de certains héros au détriment d’autres. Cette entreprise de détournement ne fut cependant ni totale, ni radicale, variant selon les auteurs. Les magistrats de 1772 choisirent de valoriser les thèmes de l’exemplarité et du courage, alors que les poètes insistèrent sur l’ardent amour de leurs lointains ancêtres pour la liberté. Le tri effectué entre les faits historiques répondait sans doute, pour tous, à la volonté de prendre en quelque sorte une « assurance » quant à un possible oubli134. Cette ambition limitée suffisait pour que le processus de transformation du passé fût d’une ampleur moindre par rapport à ce qui se passa à Leyde à l’occasion de l’anniversaire du siège de la ville135. Enkhuizen rejeta également cette autre forme de manipulation qui consistait à ignorer purement et simplement l’événement136.
62Le jubilé des deux cents ans du soulèvement d’Enkhuizen contre les Espagnols fut porteur d’enjeux qui dépassaient largement la simple commémoration. Sans aller jusqu’à emboîter le pas de Claire Gantet quand elle se demande si le propre des commémorations n’est pas de célébrer des événements qui n’ont pas eu lieu, l’analyse de cette fête doit être conduite selon plusieurs niveaux. Il ne s’agissait pas seulement de se souvenir mais également de revendiquer pour la communauté des habitants un rôle majeur dans l’histoire nationale. Ainsi, dans un contexte de déclin économique et démographique, on révélait au grand jour l’éminence historique de la ville. Les magistrats rendaient possible une certaine mise à distance de l’infortune présente d’Enkhuizen. Favoriser le rassemblement de la communauté tout entière autour d’un événement glorieux visait aussi très certainement à renforcer la cohésion de ce groupe. Nous pouvons parfaitement appliquer à Enkhuizen le constat dressé par Alain Cabantous quand il écrit que « la sur-valorisation de tel événement enfoui, réinterprété voire inventé dans le processus des histoires urbaines, de l’Antiquité à l’époque contemporaine, constitue généralement la réponse à une nécessité, voire à une crise »137.
63Les magistrats d’Enkhuizen ont cherché à instrumentaliser le passé afin de mieux conjurer le présent. Ils y sont parvenus dans une certaine mesure, mais il est douteux que cette entreprise ait pu intéresser la communauté dans son ensemble. Il est vraisemblable que, porté à bout de bras par un conseil dominé par quelques clans familiaux alliés les uns aux autres, le jubilé n’ait finalement servi que les intérêts de cette élite. Parmi celle-ci, ce sont les Buyskes qui recueillirent l’hommage le plus appuyé. Le patriciat pouvait ainsi se rassurer, à travers l’exemple de ses ancêtres, sur sa valeur propre. Si identité et sentiment identitaire ne correspondent pas exactement, le second s’est certainement nourri des commémorations du 21 mai 1772 pour une mince couche de la population d’Enkhuizen. Pour autant, cette journée s’inscrivait en réalité dans un effort plus vaste de régénération, tel qu’il a pu être analysé dans les chapitres qui précèdent. Et l’organisation d’un nouveau jubilé cent ans plus tard, en 1872, peut laisser entrevoir les limites d’une telle entreprise, alors que la ville n’était toujours pas sortie de sa léthargie. Il est cependant acquis qu’à l’occasion de la commémoration du soulèvement contre les Espagnols, le lien entre la ville et la Maison d’Orange fut à nouveau réaffirmé. Le discours général sur l’événement se plaisait en effet à rappeler les rapports exceptionnels qui furent tissés à cette occasion entre Enkhuizen et Guillaume le Taciturne. Près d’un an après le jubilé, la réception du stadhouder donna lieu à la rédaction d’un compliment. Au détour d’un passage, les bourgmestres revendiquaient tout à la fois la précocité du soulèvement et la fidélité à l’aïeul de leur hôte138. Ce texte doit-il être considéré comme l’affirmation d’un autre marqueur identitaire de première importance, à savoir l’attachement à la Maison d’Orange ?
Notes de bas de page
1 Edmond Marc Lipiansky, « L’identité, en tant que perception subjective de soi, image de soi sous le regard d’autrui », dans Pierre Tap (éd.), Identités collectives et changements sociaux, Toulouse, Privat, 1980, p. 186-188 en particulier.
2 Pierre Tap soutient que « seuls le mouvement et le renouvellement évitent en fait la mort réelle ou symbolique de l’identité » (dans P. Tap (éd.), op. cit., p. 12).
3 Selon Alain Touraine, « toute collectivité assaillie par une crise grave tend à remplacer ses conflits internes par l’opposition de l’intérieur et de l’extérieur » (ibid., p. 24).
4 Roger Chartier, Lectures et lecteurs dans la France d’Ancien Régime, Paris, Le Seuil, 1982, p. 23-24.
5 Mona Ozouf, La fête révolutionnaire 1789-1799, Paris, Gallimard, 1976, p. 33.
6 Peter Arnade, Realms of Ritual. Burgundian Ceremony and Civic Life in Late Medieval Ghent, Ithaca/Londres, Cornell University Press, 1996 ; Élodie Lecuppre-Desjardin, La ville des cérémonies. Essai sur la communication politique dans les anciens Pays-Bas bourguignons, Turnhout, Brepols, 2004.
7 Frank Grijzenhout, Feesten voor het Vaderland. Patriotse en Bataafse feesten, 1780-1806, Zwolle, Waanders, 1989.
8 WFA, OAE 305, Memorial des bourgmestres de la ville, au 17 avril 1772 ; HGAE, registres des réunions du Ministerium, volume 24, folio 49.
9 Tous ces bâtiments ne furent cependant pas ornés de façon équitable. La Tour du sud reçut un drapeau à chaque coin de sa galerie, alors que les autres bâtiments n’en comptèrent qu’un seul.
10 WFA, OAE 1373, pochette n° 2.
11 WFA, OAE 305, 17 avril 1772.
12 WFA, HGAE, réunions du Ministerium n° 24, folio 49.
13 WFA, OAE 1373, pochette n° 2.
14 Je renvoie, pour la consultation de ce psaume, à la Traduction œcuménique de la Bible, Paris, Le Cerf, 1975-76, p. 930.
15 Gerrit Groenhuis, « Calvinism and National Consciouness: the Dutch Republic as the New Israel », dans A.C. Duke et C.A. Tamse (éd.), Britain and the Netherlands, La Haye, M. Nijhoff, 1981, volume VII, p. 118-122.
16 Cornelis Huisman, Neerlands Israël. Het Natiebesef der traditioneel-Gereformeerde in de achttiende eeuw, Dordrecht, van den Tol, 1983, p. 58, p. 65 et p. 76. Peter van Rooden a noté la fréquence des parallèles entre Israël et les Provinces-Unies (« Dissenters en bededagen. Civil religion ten tijde van de Republiek », Bijdragen en Mededelingen betreffende de Geschiedenis der Nederlanden, 107, 1992, p. 703).
17 François Walter, Les figures paysagères de la nation. Territoire et paysage en Europe (XVIe-XXe siècles), Paris, Presses de l’EHESS, 2004.
18 La localisation des lieux de rassemblement des révoltés ainsi que des limites du territoire urbain en 1572 figure à l’annexe 15.
19 Alain Corbin, Les cloches de la terre. Paysages sonores et culture sensible dans les campagnes au dix-neuvième siècle, Paris, Flammarion, 2000, p. 98.
20 Le trajet de ce défilé d’une partie de la Garde bourgeoise a été tracé sur un plan de la ville, disponible en annexe 16.
21 WFA, OAE 1372, pochette n° 1. Ce parcours a été cartographié en annexe 17.
22 Michel Vovelle, Les métamorphoses de la fête en Provence de 1750 à 1820, Paris, Aubier/Flammarion, 1976, p. 169-171.
23 Pascaline Hondermarck, « Les fêtes publiques et politiques à Lille et à Douai dans les années 1720 », Mémoire de maîtrise soutenu en juin 2001 sous la direction de Philippe Guignet, Université de Lille III-Charles De Gaulle, p. 46.
24 Un an plus tard, le stadhouder traversa la ville d’ouest en est, avant d’aboutir à l’Hôtel de ville (WFA, OAE 272, 28 août 1773). Il est vrai qu’il arrivait par la route depuis Hoorn.
25 Mona Ozouf, « Le cortège et la ville. Les itinéraires parisiens des fêtes révolutionnaires », Annales ESC, 26, septembre-octobre 1971, p 899.
26 Mona Ozouf, « Innovation et tradition dans les itinéraires des fêtes révolutionnaires : l’exemple de Caen », Ethnologie française, 7, n° 1, 1977, p. 49 et 51-52.
27 WFA, OAE 272, réunion de la vroedschap du 23 mai 1772.
28 Lors de la visite de Guillaume V, en juillet 1773, les magistrats organisèrent en effet un souper pour trente-six convives. Selon le document, la table fut agrandie de deux pieds par rapport à la collation donnée l’année précédente pour le Jubilé (WFA, OAE 272, 28 août 1773).
29 À Hoorn, l’existence d’une milice permettait à la petite bourgeoisie d’exister dans l’espace public (Henk Saaltink, « De schutterij van Hoorn », Spiegel Historiae, 14, n° 5, mai 1979, p. 274).
30 J.A.F. de Jongste, op. cit., 1984, p. 122-124.
31 WFA, HGAE, volume 691. Il existe une version imprimée : Chronologische aantekeningen betrekkelijk de stad Enkhuizen, van 1732 tot 1807, uit het Dagboek van Luijt Hoogland, gewoond hebbend en overleden te Enkhuizen, Paludanus Reeks n° 1, Enkhuizen, De Stophoeve Pers, 1980.
32 Ruud Lindeman, Yvonne Scherf er Rudolf Dekker, Egodocumenten Noord-Nederlanders uit de zestiende tot begin negentiende eeuw. Een chronologische lijst, Rotterdam, 1983, p. 116-117.
33 WFA, DTB Enkhuizen, volume 99, folio 154.
34 À hauteur de 28 % des nouveaux couples en 1715, puis 50 % d’entre eux en 1767 et encore 45 % en 1788 (idem, volumes 95 à 99).
35 WFA, OAE 1373, pochette n° 2.
36 Cette collecte fut réalisée le 12 février pour un remerciement (WFA, HGAE, volume 302).
37 Siegfried Boudewijn Johan Zilverberg, « Enkhuizen, historie en mythe », Uit het Peperhuis, 1972, p. 33.
38 WFA, OAE 835, folio 144.
39 WFA, OAE 878b, folio 16.
40 Idem.
41 « een geschiedkundige Reden-voering op het tweede Eeuw-getijde van de overgang van deze stad » (WFA, OAE 305, délibération du conseil urbain du 15 juin 1772).
42 César Noël Guérin était un imprimeur renommé, publiant un certain nombre d’ouvrages de polémique, dont le fameux texte de J.D. van der Capellen tot den Pol en 1776 (J.A. Gruys et C. de Wolf, op. cit., p. 225).
43 P.C. Molhuysen et alii, op. cit., tome V, 1931, p. 987.
44 WFA, OAE 880, livre de caisse du trésorier de la ville.
45 WFA, OAE 272, à la date du 23 mai 1772. Anna van der Horst et Izaak van Nuyssenburg étaient, il est vrai, des poètes qui comptaient à l’époque. Le second, originaire de Rotterdam, appartenait à la société des poètes de La Haye et de Leyde. Il nous a laissé au moins une dizaine d’ouvrages.
46 S.B.J. Zilverberg nous signale la présence du poème « Tweede eeuwfeest der Nederlandsche vryheid. Gevierd binnen Enkhuizen den 21 Mai 1772 » dans le livre De belegering van Groningen in het jaar 1672. Door sprekende personen uitgebeeld, aux pages 42-44 (« De dichteres Anna van der Horst (1735-1785) en haar geboortestad Enkhuizen », Steevast, 4, 1982, p. 8).
47 « Ze voelden zich een microkosmos, bevorderden de stedelijke corporaties die het lokale groepsbesef versterken […], en verbeeldden die ambities in historische modellen van de autonome stadstaat » (W. Frijhoff et M. Spies, op. cit., 1999, p. 173).
48 Kornee van der Haven, « “Dat heeft men uw Beleid, uw groot Beleid te danken”. Theatrale vieringen van de Vrede van Rijswijk (1697) in Amsterdam en Hamburg », Holland, 36, n° 4, 2004, p. 317-319.
49 Selon Joop de Jong, un certain nombre de régents étaient captivés par le passé (op. cit., 1987, p. 133).
50 E. Verbaan, op. cit., p. 10-19 et 32-33.
51 J. Spaans, op. cit., 1989, p. 128-129.
52 Willem Frijhoff, « Damiette appropriée. La mémoire de croisade, instrument de concorde civique (Haarlem, XVIe-XVIIIe siècles) », Revue du Nord, 88, 364, janvier-mars 2006, p. 20-22.
53 WFA, OAE 272, réunion du 4 avril 1772 dont les décisions ont été reprises dans la résolution votée peu après : « […] zigzelve, zonder magt en adsistentie van buiten, het spaanse jok heeft van den hals geschudt en zig vrijwillig voor de Prins van Orange, Willem De eerste ».
54 Willem Frijhoff, « Identiteit en identiteitsbesef. De historicus en de spanning tussen verbeelding, benoeming en herkenning », Bijdragen en Mededelingen betreffende de Geschiedenis der Nederlanden, 107, n° 4, 1992, p. 614 et p. 624.
55 Andrew Sawyer, « The Tyranny of Alva: the Creation and Development of a Dutch Patriotic Image », De Zeventiende eeuw, 19, n° 2, 2003, p. 205.
56 « een print op zatijn van duc d’Alba » (WFA, OAE fam, volume n° 1669).
57 WFA, OAE fam, volume n° 1679, pochette n° 2.
58 « Van enckel’-huijsen is groot Roomen opgegroeijt, /En ick van enckele. Groot Roomen heeft gegloeijt, /En ick ben platt gebrandt: groot Roomen is herboren, /En ick van nieuws herbouwt, beij beter dan te voren: /Groot Toomen heeft sijn jock den Spagnart opgedruckt, /En ick mijn’ vrijen hals het Spaensche jock ontruckt […] ». Dans Constantijn Huygens, Nederlandse gedichten 1614-1625, édition critique par Ad Leerintveld, La Haye, KNAW, Constantiijn Huygens Instituut, partie I, 2001, p. 287.
59 Cornelis Rogier Keyzer, Verhael van de Semeynen, als ghetrouste dienaers deser Landen in troubles by de Hoogh M. Heeren Staten deser Landen ende Hare Excellentien den Heere Prince Wilhelm tegen Duc d’Alba…, imprimé par I. Alberts à Franeker, 1650.
60 Otto van Tricht, Overzigt van de geschiedenis der kerkhervorming in de stad Enkhuizen, 1849, p. 51.
61 « Wie eerst Semeinen niet in’t aanzien van dit wapen? /Hun luste ‘t vaderlant in noot de hant te biên, /Ook zonder Alvaas zwaart en moortschaavt t’ontzien » (RANH, fonds Semeyns-De Vries-Van Doesburg, volume n° 480).
62 Anna van den Horst, Enkhuizen in zeven zangen, Enkhuizen, 1766, chant n° 2, p. 26-56.
63 « Voort plant men de Oranje vanen, /Onder beken vreugdetranen. /Dus weird mune Stad gered. /Dus ontviel zy’t knev’lend Spanjen. Dus tradt hare Dapperheid /Voor de Vryheid in het pleit » (ibid., p. 51).
64 Ainsi les « états et inventaires » des héritages de Gerard Moeskoker en 1713 (WFA, ORA Enkhuizen, volume n° 4922), de Dirk Haak en 1747 (WFA, OAE fam, volume n° 1676, pochette n° 4, folio 64), d’Andries Haak en 1753 (idem, volume n° 1679, pochette n° 2, folio 24 de la liasse) ou d’Adriaan van Bleiswijk et de son épouse en 1780 (idem, volume n° 1359 d, pochette n° 26, folio 26).
65 Siegfried Boudewijn Johan Zilverberg, « Gerard Brandt en zijn “Historie van Enkhuizen” (1666) », West-Frieslands Oud en Nieuw, 35, 1968, p. 56-58.
66 Les deux autres ouvrages s’intitulent : Historie van den oorspronck, fondatie ende voortganck der seer Vermaerder Zee ende Koopstadt Enchuysen met sijn gelegentheijth, ende wat haer mede is gepasseert, van den Jare na Christi geboorte 1100 tot den jare 1653, par Hendrick Advocaat, 1660 ; Historie der vermaarde zee- en koopstadt Enkhuizen, par un auteur inconnu se présentant comme un amoureux éclairé de la ville, 1719.
67 G. Brandt, op. cit., p. 107-130, (p. 59-79 dans la réédition de 1719) ; il en est de même pour la réédition de S. Centen (op. cit., p. 141-161).
68 Pieter Jan de Vries, « Geeraerdt Brandt en de bronnen bij de “Kroniek van Enkhuizen” », Steevast, 23, 2002, p. 52-55.
69 Par exemple le Nederlandse oorlogen… d’Emanuel van Meteren, présent chez Andries Haak (WFA, OAE, papiers de famille, volume n° 1679, pochette n° 2), Gerard Moeskoker (WFA, ORA Enkhuizen, volume n° 4922), Martinus Lydius (KB, catalogue de vente aux enchères n° 1854, microfiche 3110), Thadeus Mul (idem, n° 219, microfiches 381-382), Ludovicus van der Groe (idem, n° 2755, microfiche 4326), ou encore un lecteur anonyme disparu en 1735 (idem, n° 2669, microfiche 4189).
70 WFA, OAE fam, volume n° 1656, pochette n° 51.
71 Idem : « Enchuisen ging voor en was de Eerste stad in Holland en West Vriesland ter zig ter eeuwige Roem en onsterfelyke gedagtenisse der spaansche Regeering onttrokke […] ».
72 Ses archives personnelles renferment en effet une copie imprimée de la résolution prise par le conseil de la ville le 13 avril 1772 (WFA, OAE 547, pochette n° 96).
73 Cet ouvrage annoté peut être consulté aux RANH, fonds Semeijns/De Vries/Van Doesburg, pochette n° 925.
74 WFA, DTB Enkhuizen, volume 97, folio 76.
75 Anthony Bartelink, Enkhuizen of Grontsteen tot vryheit, gelegt door de heeren Pieter Luitgesz Buyskes, Pieter Symonsz Semeyns, Jacob Dirksz Brouwer en anderen (…) ; Christiaan Everard Vaillant, Geschiedkundige redevoering van M. C.E. Vaillant op het tweede eeuwgetyde van den overgang der stadt Enkhuizen, van de zyde des hertogs van Alba tot die van Willem I ; Izaac van Nuyssenburg, « Enkhuizen nu en altoos onder de vryheids-minnaars bewonderd en geroemd » ; Diderik Wilré, « Ter gedagtenis van het eeuw-feest » ; Anna van der Horst, « Het tweede eeuw-feest der Nederlansche vryheid » ; Jan Biman, « Na gedachtenisen van den 21 may des jaars 1772, wanneer de stad Enkhuizen zig verklaarde voor Willem den eersten » ; Martinus Semeijns, « Blyde nagedagtenisse ter gelegendheid van het Tweed Eeugetijde dat den Grondzuil van Neerlands vryheid » ; Jan de Jongh, « de gedachtenis der vaderlansche vryheid, by gelegenheid dat derzelver twede eeuwgetijde gevierd wierd ».
76 Jan Albert van Houtte, « Geschiedschrijving », dans Algemene Geschiedenis der Nederlanden, Haarlem, Fibula/van Dieshoeck, tome VII, 1980, p. 326.
77 Herman van Nuffel, « De opstand van de Nederlanden in de literatuur », dans Opstand en Pacificatie in de Lage Landen. Bijdrage tot de studie van de Pacificatie van Gent, Gand, 1973, p. 261.
78 Le répertoire des pièces jouées à l’Amsterdamse Schouwburg indique que l’on donnait régulièrement des pièces ayant pour sujet la révolte (Anna S. de Haas, Het repertoire van de Amsterdamse schouwburg 1700-1772, Maastricht, 2001, p. 21-178).
79 A. van der Horst, op. cit., « dat barbaarsch geweld », vers 47.
80 D. Wilré, op. cit., « op ‘t trots gewelt van Spanje », vers 5-6.
81 C.E. Vaillant, op. cit., « het juk der slavernye », p. 4 ; J. Biman, op. cit., « ‘t onverdraaglyk juk », vers 20.
82 Ibid., « de wreede en bloedgierige Spanjaarden », page 5.
83 Ibid., « ter gedagtenis van het heuchelyk tydstip, waarop onze voorouderen, door een edelmoedige zucht tot behoud en staving van Godsdienst en Vryheid gedreeven », page 4.
84 A. van der Horst, Enkhuizen in zeven zangen, op. cit., vers 12, 15, 16, 37, 41, 50, 52, 61, 66, 67 et 68. Une reproduction du poème imprimé se trouve en annexe 18.
85 I. van Nuyssenburg, op. cit., vers 3 ; M. Semeyns, op. cit., dans le sous-titre du poème.
86 A. Bartelink, op. cit., pages 9, 28 et 53. La mémoire d’un événement pouvait être sélective (Bruno Benoît, « Histoire, mémoire et identité politique : l’exemple de la Révolution à Lyon », Annales Historiques de la Révolution Française, 305, n° 3, 1996, p. 505).
87 « Enkhuizen! Nu begint uw vryheit te genaken /Houw moed, ô Burgery! Houw moed, het zal welgaan, /Wy zullen eerst daags op onze eigen beenen staan, /Ten spyt van Alba, die ons drukt in yzeren banden. /Enkhuizen! Gy zult, met uw Maagdelijke handen, /De eerste grontsteen tot de vryheid leggen… » (A. Bartelink, op. cit., p. 37-38).
88 D. Wilré, op. cit., « West-Frieslands groote Haring-Stad », vers 3.
89 C.E. Vaillant, op. cit., « een magtige zeestadt », p. 35.
90 A. Bartelink, op. cit., « deez’ stadt, de sleutel van Westfrieslandt », p. 21.
91 A. van der Horst, Enkhuizen in zeven zangen, op. cit., vers 9 ; I. Van Nuyssenburg, op. cit., vers 1 et p. 71.
92 C.E. Vaillant, op. cit., p. 40-42.
93 Il en fut ainsi de la pièce intitulée « De vrede hersteld », jouée à Amsterdam en 1697 à l’occasion de la conclusion de la paix de Ryswijk. Ce texte allégorique faisant l’apologie du bon gouvernement fut pour les magistrats d’Amsterdam une grande source de satisfaction (K. van der Haven, op. cit., p. 318-320).
94 François Hartog et Jacques Revel (éd.), Les usages politiques du passé, Paris, Presses de l’EHESS, 2001.
95 P.C. Molhuysen et alii, op. cit., tome III, p. 1093-1094.
96 Ce fut le cas en 1775, à propos de la lourdeur des frais militaires à la charge de la ville. Les magistrats rappelèrent les nombreux services que le Noorderkwartier avait déjà rendus à la défense du pays, en particulier en 1573 (WFA, OAE 273, délibération du 5 mai 1775).
97 H.P. Advocaat, op. cit., p. 26.
98 G. Brandt, op. cit., réédition de 1747, p. 155-161.
99 Jean-Marie Moeglin évoque, à propos du mythe de cette résistance aux Anglais, un « retour à Calais » à partir des années 1830 (Les Bourgeois de Calais. Essai sur un mythe historique, Paris, A. Michel, 2002, p. 235-246).
100 S.B.J. Zilverberg, op. cit., 1968, p. 59-62.
101 Philippe Guignet, Le Pouvoir dans la ville au dix-huitième siècle. Pratiques politiques, notabilité et éthique sociale de part et d’autre de la frontière franco-belge, Paris, Presses de l’EHESS, 1990, p. 73-78.
102 Claire Gantet, La Paix de Westphalie (1648). Une histoire sociale (XVIIe-XVIIIe siècles), Paris, Belin, 2001, p. 316-317 et p. 331.
103 J-M. Moeglin, op. cit., p. 16.
104 Henk van Nierop, Het verraad van het Noorderkwartier. Oorlog, terreur en recht in de Nederlandse Opstand, Amsterdam, Bert Bakker, 1999, p. 63.
105 Dans son ouvrage, Centen revient régulièrement sur les rapports entre la famille Semeijns et les Orange-Nassau (op. cit., p. 45-46 en 1625, p. 57-58 en 1628, p. 98-99 en 1642, p. 195 en 1657 ; on trouve aux pages 206-207, la copie d’un acte des bourgmestres d’Enkhuizen de 1659 à ce sujet).
106 Guido Marnef, « The towns and the revolt », dans Graham Derby (éd.), The Origins and Development of the Dutch Revolt, Londres/New York, Routledge, 2001, p. 91.
107 Martin van Gelderen, The Political Thought of the Dutch Revolt, 1555-1590, Cambridge, Cambridge University Press, 1992, p. 116.
108 S.B.J. Zilverberg, op. cit., 1968, p. 65-67.
109 P.J. de Vries, op. cit., 2002, p. 57.
110 Selon l’expression utilisée par Philippe Guignet (op. cit., p. 82).
111 Les fêtes publiques aux Provinces-Unies dans les années 1770 furent marquées par la rivalité entre républicains et orangistes, à l’instar de la commémoration de la fondation de l’université de Leyde ou la conclusion de l’Union d’Utrecht (F. Grijzenhout, op. cit., p. 30-33).
112 S. Centen, op. cit., p. 154.
113 Kock évoque le projet des bourgmestres d’ouvrir discrètement les portes de la ville aux soldats espagnols (op. cit., p. 56, paragraphe 39), suivi en cela par Advocaat (op. cit., p. 22). Mais Pieter Kock était un ardent défenseur du calvinisme (E. Verbaan, op. cit., p. 111-112).
114 Lire à ce sujet les analyses de H. van Nierop (op. cit., 1999, p. 66) ou de Geoffrey Parker (The Dutch Revolt, London, Penguin, 1977, p. 134 et p. 153). Ce dernier évoque, pour l’année 1572, la présence de 350 communiants calvinistes à Enkhuizen, nonobstant un grand nombre de crypto-Réformés. Si l’on en croit Alastair Duke, la première communion publique des calvinistes à Enkhuizen, le 1er novembre 1572, ne comptait que 156 inscrits (Reformation and Revolt in the Low Countries, Londres, Hambledon Press, 1990, p. 211).
115 « de vrije oeffening van de christelijke gereformeerde godsdienst » (WFA, OAE 272, résolution du 4 avril 1772).
116 Voici les derniers mots de la pièce : « Dank Godt, die ‘t heeft gegeven » (A. Bartelink, op. cit., p. 95).
117 Quelques passages plutôt bienveillants à propos des catholiques se lisent dans l’introduction, p. XIX ou à la page 45. À l’inverse, certains personnages de Bartelink prononçaient des paroles très dures à l’égard des « papistes », dans la scène 1 de l’acte 2, la scène 2 de l’acte 4 et la scène 6 de l’acte 5 (p. 25, p. 57 et p. 87-88).
118 Un historien a cependant émis l’avis selon lequel la majorité catholique et pro-espagnole, demeurée silencieuse, aurait été mise devant le fait accompli par une minorité calviniste très active (S.B.J. Zilverberg, op. cit., 1972, p. 45 et p. 47).
119 Ce n’était pas le cas de Kok et d’Advocaat, qui présentaient dans leurs livres une insurrection anti-catholique (P.P. Kock, op. cit., p. 57, paragraphe 40 ; H.P. Advocaat, op. cit., p. 23 et p. 25).
120 P.C. Molhuysen et alii, op. cit., tome II, 1912, p. 1311.
121 A. Bartelink, op. cit, XIX.
122 Enkhuizen of Grondsteen tot vryheit gelegt door de Heeren Pieter Luitgesz Buyskes, Pieter Symonsz Semeyn, Jakob Dirksz Brouwer en anderen […].
123 A. Bartelink, op. cit., pages 2, 12, 16, 21, 34-35, 37, 43, 54, 73, 75, 79, 83, 84, 87-88.
124 Henk van Nierop confirme la véracité historique des instructions reçues par Pieter L. Buyskes des mains de Guillaume d’Orange (op. cit., 1999, p. 72). Si C.E. Vaillant n’oublia pas l’exilé revenu d’Emden, il choisit de distinguer Simon Semeijns (op. cit., p. 38).
125 H.P. Advocaat, op. cit., p. 23 et p. 26.
126 S.B.J. Zilverberg, op. cit., 1972, p. 47.
127 Des histoires de la ville, parues bien avant le jubilé, évoquaient en effet un grand nombre de personnages, dont celui de Dirk Brouwer (H. Advocaat, op. cit, p. 23-26). Johan de Meij, quant à lui, évoque des Gueux des mers originaires d’Enkhuizen dont le souvenir ne fut pas évoqué en 1772 (De Watergeuzen en de Nederlanden 1568-1572, Amsterdam/Londres, 1972, p. 94 et p. 173).
128 Ce dernier était le fils de Thade Buyskes, frère et oncle de deux membres du conseil, et de Petronella Verbruggen (WFA, DTB Enkhuizen n° 10, baptême le 12 octobre 1742).
129 Gerrit Buyskes (67 ans), Frederik Verbruggen (cousin de l’épouse de Thade Buyskes, 76 ans), Diderik Arnold de Vries (beau-père de la fille de Thade Buyskes, 72 ans), Everhard Pan (oncle du gendre de Gerrit Buyskes, 56 ans), Christiaan Johannes Vaillant (beau-père de Pieter Buyskes qui siégeait au conseil en compagnie de son père Gerrit, 53 ans). On trouvera, en annexe 19, une mise au point sur ces liens de parenté entre ces membres du conseil urbain en 1772.
130 « My heugt nog, hoe die stam, in Hertog Albaas tyden, /Wanner gewetens dwang my in benauwtheyd bragt, /My van dat Yseren Jok, en bygeloof bevryde » (RANH, fonds Semeijns-De Vries-Van Doesburg, pochette n° 89).
131 Marijke Spies, « Betaald werk? Poëzie als ambacht in de zeventiende eeuw », Holland, 23, 1991, p. 210-213.
132 À Saint Jean de Losne, en Bourgogne, la fête de 1736, visant à célébrer le centenaire du siège des Impériaux, n’avait d’autre but que de légitimer le pouvoir de telle ou telle famille. La relation de ce siège, imprimée à cette occasion, faisait la part belle à l’héroïsme des bourgeois qui résistèrent aux assaillants (Christine Lamarre, Petites villes et fait urbain en France au dix-huitième siècle. Le cas bourguignon, Dijon, Éditions universitaires de Dijon, 1993, p. 352-353).
133 K. Bossaers, op. cit., 1996, p. 227.
134 M. Ozouf, op. cit., 1976, p. 200-201.
135 Johan Koppenol, Het Leidse ontzet: 3 oktober 1574, door de ogen van tijdgenoten, Amsterdam, Athenaeum-Polak/Van Gennep, 2002, p. 32-36.
136 Samuel Ampzing, dans son très célèbre ouvrage Beschryvinge ende lof der stad Haerlem paru en 1628, avait totalement passé sous silence le siège de la ville par les Espagnols (G. Dorren, op. cit., p. 201).
137 Alain Cabantous, « Des villes en général et de Dunkerque en particulier », dans A. Cabantous (éd.), Mythologies urbaines. Les villes entre histoire et imaginaire, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2003, p. 19.
138 WFA, OAE 272, 28 août 1773.
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Enkhuizen au xviiie siècle
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