Première partie. Libération nationale et libération des femmes : redéfinir les paramètres de la participation des femmes à la vie publique
p. 19-44
Texte intégral
1Fille de Henry Gore-Booth (1843-1900) et Georgina Hill (1842-1927), Constance Gore-Booth naît à Londres en 1868 mais grandit à Lissadell House, près de Sligo dans le nord-ouest de l’Irlande. Partisan du progrès social, son père, baronnet, possède un domaine de douze hectares. Explorateur arctique, passionné de chasse et de pêche, Henry Gore-Booth ne s’intéresse pas à la politique nationale. Convaincu par la rhétorique de la Ligue Agricole (Land League), il œuvre cependant à la fois pour le développement de son domaine et les intérêts de ses métayers, réduisant leur loyer par exemple1. En 1895, il crée une coopérative de production laitière avec son fils Josslyn (1869-1944), estimant qu’il est de la responsabilité du propriétaire de veiller à l’éducation et au bien-être des paysans travaillant sur ses terres. Sa femme, Georgina Gore-Booth, encourage les femmes de Lissadell à atteindre l’indépendance financière et fonde une école destinée à leur enseigner les travaux d’aiguille dans les années 1870. Au sein de cette famille privilégiée mais non conformiste, Constance Gore-Booth développe un intérêt pour les idées réformistes, tout comme sa sœur Eva. Peu à peu introduites dans les milieux littéraires londoniens, notamment par l’intermédiaire du poète William B. Yeats que Constance rencontre probablement à Londres en 1893, les deux sœurs s’initient aux idées des socialistes utopiques comme William Morris (1834-1896).
2En 1896, Eva Gore-Booth rencontre la suffragiste britannique Esther Roper (1868-1938) en Italie. Suivant son exemple, Eva et Constance créent une branche locale de l’organisation suffragiste Irishwomen’s Suffrage and Local Government Association en décembre 1896. Constance en sera la présidente et Eva la secrétaire. Elles militent dès lors pour une réforme complète des franchises parlementaires et défendent les droits des travailleuses.
Libération de l’Irlande et libération de la femme
3Avant même son ambition de réformer la société, Constance Gore-Booth exprime très tôt sa frustration quant au manque d’opportunités dont souffrent les Irlandaises. Ces dernières sont encore largement reléguées à la sphère privée même si en 1894 un Local Government Act permet aux plus aisées de faire partie du bureau d’assistance aux pauvres (Board of Guardians) créé par la New Poor Law de 1834. Adolescente rebelle, Constance ressent le besoin de trouver une cause à défendre avec enthousiasme2. Envoyée parfaire son éducation en Europe lors d’un Grand Tour avec sa sœur Eva, elle étudie la peinture et la sculpture en Italie. Elle souhaite désormais devenir peintre. Elle reçoit des cours de dessin et de peinture à domicile lors de ses séjours à Londres avec Sarah Purser (1848-1943), portraitiste et créatrice de vitraux d’art irlandaise, puis Anna Nordgren (1847-1916), artiste suédoise spécialiste du portrait et des scènes de genre. La seule école d’art de Dublin étant alors réservée aux hommes, elle choisit d’étudier à la Slade School of Fine Art de Londres en 1893. Elle y suit les cours de Frederick Brown (1851-1941), Henry Tonks (1862-1937) et Wilson Steer (1860-1942), tous trois membres du New English Art Club, un groupe d’avant-garde proche des idées et méthodes parisiennes. Après son élection en tant que présidente de la North Sligo Women’s Suffrage Association, Constance quitte l’Irlande pour étudier à l’Académie Julian à Paris où elle rencontre en 1898 son futur mari, Casimir Dunin-Markievicz, peintre et noble polonais3. Première école parisienne à ouvrir un studio séparé pour les femmes en 1876, l’Académie était connue pour son modernisme. De nombreuses familles aisées y envoyaient leurs filles qui pouvaient y développer un style personnel et se confronter aux hommes lors des concours qui y étaient organisés4. Après avoir voyagé en Ukraine et en Pologne et brièvement séjourné à Londres, la famille Markievicz s’installe à Dublin en 1903.
4À Dublin, les Markievicz évoluent dans les cercles littéraires et artistiques et côtoient les élites irlandaises, mode de vie que Constance Markievicz rejettera par la suite. Ils s’intègrent à la scène culturelle et créent ensemble la compagnie de théâtre nationaliste l’Independent Dramatic Company en 1908. Ils contribuent également à fonder un cercle d’artistes, le United Arts Club en 1907. Ce nouveau lieu de partage et d’échange entend promouvoir la renaissance artistique et culturelle de l’Irlande et concurrencer les clubs privés pro-britanniques (Kildare Street Club, University Club)5. C’est par le biais des arts que Constance Markievicz accède aux sphères politiques, devenant membre du parti nationaliste Sinn Féin (« Nous-mêmes ») et des Inghinidhe na hÉireann (« Filles d’Irlande ») en 1908, organisation fondée par son amie Maud Gonne en 1900. Cette organisation nationaliste féminine et radicale a la réputation de défendre la cause républicaine délaissée par les hommes. Markievicz n’abandonne pas la peinture pour autant et continue notamment à prendre des cours du soir à la Dublin Metropolitan School of Art en 1910. À cette époque, l’école était très politisée et d’autres révolutionnaires irlandais y étudiaient parmi lesquels les frères Pearse et Grace Gifford (1888-1955)6. Les scènes politique et culturelle étaient intimement liées et de nombreux activistes sont entrés en politique pendant leurs études à l’école d’art. La scène théâtrale servait elle aussi par-dessus tout à combattre l’influence anglaise pour des activistes comme Constance Markievicz ou Maud Gonne7. Sidney Gifford Czira (1889-1974), journaliste et membre des Inghinidhe na hÉireann, affirme dans ses mémoires que l’on pouvait assister à la création progressive d’une force révolutionnaire irlandaise composée de nombreux groupes et associations nationalistes, que l’on surnommait alors « le Mouvement », et que les Irlandaises y jouaient un rôle de plus en plus important8.
5En 1900 lors de la création des Inghinidhe na hÉireann, ses fondatrices espèrent que l’organisation leur permettra d’œuvrer pour l’indépendance de l’Irlande mais aussi d’encourager et de financer des cours de langue irlandaise, de littérature, d’histoire et d’art irlandais, à destination des jeunes générations en particulier. Cette organisation féminine soutient les aspirations féministes d’un nombre grandissant d’Irlandaises, tout en considérant le combat pour l’indépendance nationale comme une priorité. Les Inghinidhe sont fondées peu après la visite de la reine Victoria à Dublin en 1900. Lors de cet événement, un goûter est proposé aux enfants dublinois, ce que de nombreuses activistes considèrent comme une tentative d’embrigader la jeunesse irlandaise, notamment dans le contexte de la guerre des Boers. De l’association qui est alors créée pour organiser un goûter patriotique naissent les Inghinidhe. Dès ce moment, il est évident que l’organisation cherche à donner une dimension plus politique à la renaissance culturelle en proposant des activités destinées aux enfants, telles que des cours de langue et de danse irlandaises ou encore des festivités annuelles à Noël. Ces activités philanthropiques et éducatives sont vues d’un bon œil car elles correspondent en grande partie au rôle attendu des femmes dans la société. Les Inghinidhe mettent en avant une rhétorique antibritannique et se chargent de la campagne contre la conscription avant la première guerre mondiale. Elles participent ainsi au développement d’une forme d’engagement plus particulièrement féminine (démarchage électoral, distribution de tracts, organisation de conférences) et contribuent à renforcer la présence des femmes sur la scène politique9. Une grande partie des Inghinighe fait également partie du Sinn Féin. Fondé en 1905 par Arthur Griffith (1871-1922), ce parti s’oppose au parti parlementaire irlandais de John Redmond (1856-1918) et accepte l’adhésion des femmes, contrairement à ce dernier. Le nationalisme modéré de Griffith ne satisfait pourtant pas les Inghinidhe qui créent en 1908 un journal pour diffuser leurs propres idées, sous l’impulsion d’Helena Molony, qui deviendra secrétaire de l’organisation en 1903. Comédienne et syndicaliste, Molony s’opposait particulièrement au conservatisme social de Griffith et espérait que le journal Bean na hÉireann (« Femme d’Irlande ») lui permettrait de combiner féminisme et séparatisme et d’inspirer une nouvelle génération de militantes féministes et nationalistes10.
6À l’époque, il était difficile pour de nombreuses femmes de définir leur priorité quant au droit de vote ou à l’indépendance nationale. En effet, après la loi sur le parlement de 1911 (Parliament Act), il était devenu clair que le Home Rule Bill, projet de loi visant à donner une autonomie à l’Irlande tout en la maintenant sous la tutelle britannique, allait être adopté. Deux projets de loi avaient été rejetés précédemment, l’un en 1886 en première lecture par la Chambre des Communes, l’autre en 1893 par la Chambre des Lords, mais après avoir été accepté par la Chambre des Communes. La loi de 1911 réduisit fortement les pouvoirs des Lords, remplaçant notamment leur véto par un droit d’obstruction limité à deux ans (« véto suspensif »). Si la Chambre des communes votait le projet, cela entraînerait de facto l’adoption de la loi au bout de deux ans. Après les élections de 1910, le parti parlementaire irlandais était en position de force, ce qui lui permit de faire pression sur le gouvernement libéral d’Herbert Asquith, alors minoritaire, et d’obtenir l’introduction d’un nouveau projet de loi sur l’autonomie irlandaise au parlement. De nombreuses suffragistes espéraient donc que la question du droit de vote des femmes serait abordée dans le projet de loi ou au moins dans les mois qui suivraient la création d’un parlement irlandais. Cependant, certains hommes politiques, tels que John Redmond, chef du parti parlementaire, alors premier parti irlandais, estimaient que demander le suffrage féminin mettrait en danger ou retarderait l’obtention de l’autonomie, d’autant qu’Asquith était farouchement opposé au suffrage féminin11. Le Sinn Féin suivait, quant à lui, une politique abstentionniste, ses membres refusant de siéger au parlement britannique lorsqu’ils étaient élus. La légitimité de ce dernier à légiférer sur la question du suffrage féminin en Irlande était également au cœur du débat. Dans un contexte politique où la question essentielle semblait être celle du choix entre nationalisme et unionisme, les Irlandaises n’avaient d’autre choix que de mettre leurs demandes de côté. S’affranchissant de la tutelle des partis politiques, certaines suffragistes refusèrent pourtant d’attendre qu’une assemblée nationale leur octroie le suffrage et firent campagne pour l’obtenir le plus rapidement possible. Ce fut le cas de l’Irishwomen’s Franchise League, dont la secrétaire était Hanna Sheehy Skeffington12. D’autres activistes comme Markievicz estimaient que libération nationale et libération des femmes étaient intimement liées. Elle le fit savoir dès ses premières prises de parole publiques et articles, notamment dans le mensuel Bean na hÉireann.
7Fondé en 1908, ce magazine devint rapidement une tribune pour les Irlandaises désirant non seulement prendre part à la lutte pour l’indépendance mais également aux combats féministes et socialistes. Lors de son témoignage auprès du Bureau of Military History (Bureau d’histoire militaire), Helena Molony affirma que le moment était venu pour ces femmes d’exprimer leur point de vue sur tous les aspects de la vie politique et sociale du pays13. Rejetant le nationalisme modéré du parti Sinn Féin de Griffith, les Inghinidhe aspiraient à une indépendance totale de l’Irlande par la force si nécessaire14. Les éditrices formulèrent leurs intentions très clairement dès 1909 en publiant une série d’articles politiques intitulés « Physical Force », encourageant les femmes à prendre les armes et à s’allier aux hommes lors d’une révolution armée15.
8Consciente d’aller au-delà des méthodes que ses consœurs suffragistes préconisaient, Constance Markievicz considérait que les Irlandaises étaient victimes à la fois de la domination patriarcale et coloniale16. Proche de l’anti-impérialisme de James Connolly (1868-1916), elle soutenait l’idée que le socialisme et le féminisme ne pouvaient être envisagés l’un sans l’autre. Comme lui, elle pensait que les inégalités produites par le système capitaliste se retrouvaient au sein de la structure familiale17. En 1909, elle donna une conférence intitulée « Women, Ideals and the Nation » à la National Literary Society de Dublin. Bean na hÉireann en reprit une partie dans ses colonnes en novembre 190918. Markievicz y encourageait les jeunes femmes à prendre les armes pour défendre à la fois la nation et leurs droits. Rejetant les « chaînes » qui entravaient les Irlandaises, elle exhortait ces dernières à s’armer pour le combat qui s’annonçait :
Prenez les armes pour défendre la cause de votre nation. Armez vos âmes d’idées nobles et libres. Armez vos esprits des histoires et des souvenirs de votre pays, de ses martyrs, de sa langue, de la connaissance de ses arts et de ses industries. Et si le jour vient où l’on vous appelle à prendre les armes, ne vous dérobez pas non plus19.
9Ces lignes montrent bien que la vision que Constance Markievicz avait du nationalisme était bien plus globale que le simple recours à la force. Elle croyait aux qualités intellectuelles des Irlandaises et leur demandait de se préparer physiquement, mais aussi mentalement au combat, grâce à l’étude de l’histoire de la nation et à une plus grande ouverture d’esprit. Il est intéressant de noter que l’entraînement préconisé par Markievicz dans ces lignes est le même que celui que l’organisation nationaliste Na Fianna Éireann, qu’elle fonde en 1909 avec Bulmer Hobson afin de contrer l’influence des scouts de Lord Baden Powell sur la jeunesse irlandaise, dispense à ses recrues20. Elle considère donc que les femmes peuvent participer au combat pour l’indépendance de la même façon que les hommes. Selon elle, les femmes, qui jusque-là avaient été tenues à l’écart de la politique, auraient également un regard plus incisif et une vision plus claire des enjeux politiques que les hommes21.
10Afin d’encourager les Irlandaises à se joindre à la cause nationale, Markievicz s’appuie dans cette conférence sur l’exemple des Polonaises. Ces dernières, affirme-t-elle avec un vocabulaire dénué de tout stéréotype, travaillent main dans la main avec leurs camarades masculins pour venir à bout d’un gouvernement tyrannique22. L’exemple polonais, que Markievicz réutilisera quelques mois plus tard dans sa rubrique de jardinage, lui permet de replacer la situation irlandaise dans un contexte plus large et de créer une solidarité internationale entre les femmes participant à des mouvements de libération en Europe. La Pologne était en effet un bon exemple à suivre pour les Irlandaises après la révolution de 1905 alors que s’organisait la résistance à la domination russe23. Autre petit pays européen, la Pologne avait perdu son indépendance en 1795, trois ans seulement avant la rébellion de 1798 en Irlande. Au moment où Markievicz écrit ces lignes, le pays est en grande partie occupé par la Russie. Peu après son mariage, Constance Markievicz avait rendu visite à la famille de son mari et séjourné avec lui en Ukraine quelques semaines en 1902 et 1903. À la suite de conversations avec son mari, elle s’était rendu compte des similitudes entre la situation des Polonais vivant sous la domination russe et celle des Catholiques dans une Irlande occupée par les Britanniques24. Deux toiles que Constance Markievicz a peintes lors de son séjour en Ukraine témoignent d’ailleurs d’une certaine sympathie pour les paysans soumis à la domination russe. Russian Harvest (1902-3), portrait d’une femme assise au milieu d’un champ, mains sur les genoux et visage harassé, suggère une prise en compte de la misère sociale des paysans. Il est également possible d’y voir une intégration de l’esthétique de la renaissance celtique qui mettait en avant les paysans comme des héritiers des traditions ancestrales. The Conscript (1902) est le portrait d’un jeune homme, enrôlé de force dans l’armée russe, prenant un dernier repas avec sa famille avant son départ. Le jeune homme fixe le spectateur, épaules voûtées et regard résigné. L’attitude des parents montre leur résignation et leur tristesse à l’idée de ne plus revoir leur enfant. Personne n’ose échanger un regard, ce qui crée une atmosphère oppressante et met en scène le désespoir qui touche cette famille. La présence de toiles sur le mur en arrière-plan donne une image assez sophistiquée des classes laborieuses et permet au spectateur de ressentir un sentiment d’injustice face à cette situation de conscription forcée. Il est clair que Constance Markievicz entendait critiquer le sacrifice de ces jeunes gens soumis à la domination russe. Selon Patrick Quigley, biographe de Casimir Markievicz, la toile s’inspirait d’une situation similaire dans le village de Zywotowka, où résidait la famille Markievicz25. Cette dernière aida semble-t-il un jeune conscrit à fuir l’armée russe en 1903, le faisant passer en Allemagne avant son départ après avoir prétendu qu’il travaillait à son service26. La situation en Pologne et en Ukraine semble donc avoir contribué à développer une certaine conscience sociale chez Constance Markievicz. Toutefois, lors de leur installation à Dublin en 1903, les Markievicz se mêlèrent d’abord à la haute société anglo-irlandaise, en se rendant notamment jusqu’en 1908 à des bals organisés au château de Dublin, symbole de la domination britannique en Irlande. La prise de conscience des similitudes entre les situations polonaise et irlandaise se fit donc plus lentement.
11En 1909, lorsque Constance Markievicz donna sa conférence à la National Literary Society, il lui semblait désormais évident que, comme les Irlandaises, les Polonaises devaient à la fois combattre l’occupant russe et une société patriarcale limitant les opportunités laissées aux femmes. L’étude du mouvement suffragiste polonais montre toutefois que Markievicz idéalisait la situation en Pologne. En effet, comme leurs consœurs irlandaises, les suffragistes polonaises faisaient face à de nombreuses critiques de la part des nationalistes qui estimaient que leurs demandes ralentissaient le combat pour l’indépendance27. L’exemple polonais permet à Markievicz de mettre en perspective son analyse de l’impérialisme britannique en le confrontant avec celui de la Russie. Elle accuse en effet le gouvernement russe de faire preuve de tyrannie et d’injustice flagrantes alors que le gouvernement britannique met en place des méthodes de domination plus « subtiles », parmi lesquelles la conscription, la surtaxation ou encore l’anglicisation du système éducatif. Selon elle, ces différentes méthodes éloignent petit à petit les Irlandais de leur histoire et de leur identité nationale. Suivant la ligne éditoriale de Bean na hÉireann et le programme du Sinn Féin, Markievicz exhortait donc les jeunes Irlandaises à boycotter les produits fabriqués en Grande-Bretagne et à soutenir les entreprises irlandaises afin de favoriser leur développement28.
12En novembre 1909, Markievicz utilise de nouveau l’exemple polonais dans sa rubrique de jardinage, comparant les mouvements révolutionnaires irlandais et polonais. Prenant l’exemple de l’insurrection de 1830 en Pologne, elle montre comment le manque d’unité du mouvement s’opposant à la domination russe a provoqué son échec, appelant ainsi les Irlandais à s’unir pour la cause nationale29. Il était clair à l’époque que les nationalistes irlandais peinaient à s’entendre, et ce au détriment du combat pour l’indépendance. Si le parti parlementaire, majoritaire, semblait constituer la seule expression du nationalisme irlandais avec ses soixante-treize sièges sur les quatre-vingt-trois possibles aux élections de 1910, cela était loin d’être le cas. On peut penser notamment à la All For Ireland League qui se déclarait en faveur de la conciliation entre unionistes et nationalistes, et bien sûr au parti Sinn Féin. Markievicz fait également référence à la difficulté ressentie par certaines Irlandaises d’établir une hiérarchie quant à leur combat féministe et nationaliste. Si elle se réfère volontiers à des exemples européens afin de rassurer ses lectrices concernant la légitimité du militantisme et du séparatisme qu’elle soutient, Markievicz regrette aussi l’affiliation de certaines suffragistes irlandaises à des organisations poursuivant les mêmes objectifs en Grande-Bretagne, estimant que cela se fait au détriment de la cause nationale. L’Irishwomen’s Franchise League entretenait par exemple des liens privilégiés avec la Women’s Social and Political Union des sœurs Pankhurst, ce qui valut à une délégation de l’IWFL d’être reçue par Herbert Asquith en 191030.
13Lors de cette conférence, Markievicz regrette également le manque d’implication des Irlandaises dans la vie nationale, estimant que certaines se sont contentées de rester chez elles et de laisser aux hommes le soin de mener le combat pour l’indépendance. Selon elle, chaque Irlandaise devrait pouvoir trouver sa propre façon de soutenir la cause de l’indépendance, et ce malgré le conservatisme social ambiant. Elle rejette donc clairement l’idée selon laquelle les femmes devraient être cantonnées à la sphère privée. Ceci la conduit à reprocher aux femmes de sa propre classe d’avoir contribué, en éduquant leurs filles dans le mépris des traditions irlandaises, à perpétuer l’idée de la supériorité culturelle et intellectuelle britannique, précipitant ainsi le déclin du pays31. Selon elle, les limites imposées aux femmes ne devraient pas les empêcher de se rallier à la cause de l’émancipation nationale, encourageant ainsi leur propre émancipation. Créant un lien intime entre féminisme et nationalisme, Markievicz rejette à la fois les suffragistes qui font peu de cas du combat national et les nationalistes pour lesquels l’émancipation de la femme est secondaire : « une Irlande libre dotée d’une constitution sans distinction de sexe devrait être la devise de toutes les nationalistes »32. Elle espère ainsi unir les suffragistes et les nationalistes dont les priorités semblent pourtant différentes. Utilisant des formes impératives, elle appelle les Irlandaises à participer activement au combat pour l’émancipation nationale, ce que souligne l’utilisation de majuscules dans la version écrite de la conférence.
Si les Irlandaises organisaient davantage le mouvement en faveur de l’achat de produits irlandais, elles feraient beaucoup pour le bien de leur pays. Si elles mettaient les vêtements irlandais à la mode, consommaient de la nourriture irlandaise, VIVAIENT VRAIMENT À L’IRLANDAISE, elles feraient quelque chose d’important. Mais il ne faut pas que nos colleens irlandaises à l’esprit fin se satisfassent d’actions individuelles, il faut qu’elles en parlent publiquement, qu’elles créent des associations dont le cri de guerre serait : « pas de marchandise anglaise ». Il faut qu’elles en parlent encore et encore, en public et en privé, sans jamais se soucier à quel point elles ennuient les gens, jusqu’à ce que chaque paysan dans la campagne autour de Galway soit au fait de ce mouvement et le soutienne33.
14Ce paragraphe encourage les femmes à s’unir et à exprimer leurs idées hors de la sphère privée, et ainsi à rejeter les contraintes sociales qui limitent leurs actions. Markievicz montre également sa bonne connaissance des projets de lois britanniques tels que l’impôt foncier (Land Value Tax) soutenu par le gouvernement libéral et Lloyd George (1863-1945), alors ministre des Finances, et l’introduction de droits de douane sur les importations proposées par le parti conservateur. Selon le Sinn Féin, l’application de ces lois se ferait au détriment du pays et notamment des petits propriétaires terriens ainsi que des entreprises irlandaises cherchant à se développer. La rhétorique de Markievicz diffère cependant fortement de celle d’Arthur Griffith, plus conciliante et nuancée.
15Le journal Bean na hÉireann, qui publia les extraits de la conférence de Constance Markievicz, soutenait aussi le boycott des produits britanniques et faisait exclusivement la promotion d’entreprises irlandaises et de leurs produits afin de relancer l’économie et de sensibiliser les lectrices à la cause nationale dans tous les domaines. La renaissance irlandaise n’était en effet pas seulement un mouvement littéraire et culturel mais également un projet de développement économique sur des bases exclusivement nationales. Il était fréquent de voir, à partir des années 1880, journaux et magazines encourager les lecteurs et lectrices à acheter des produits irlandais, suivant les préceptes de Douglas Hyde (1860-1949) dans son discours The Necessity of De-Anglicizing Ireland (1892)34.
16Le mensuel Bean na hÉireann soutenait également les entreprises irlandaises et la cause nationale de façon plus ou moins explicite dans ses rubriques plus traditionnellement féminines telles que les pages mode par exemple ou encore la rubrique de jardinage de Constance Markievicz.
Le jardin et l’esthétique de la Révolution irlandaise
17Connu par les marchands de journaux comme « le magazine féminin que tous les jeunes hommes achètent », Bean na hÉireann publiait des éditoriaux politiques en première page mais également des rubriques plus généralement associées à la presse féminine. On y parlait « armes et chiffons » selon Helena Molony35. Pendant ses trois ans d’existence, le magazine tenta de concurrencer des journaux tels que United Irishman (1899-1906) et Sinn Féin (1906-1914) dans lesquels les contributions féministes et radicales se faisaient de plus en plus rares et qui promouvaient notamment la double monarchie prônée par Griffith36. Il devint rapidement un moyen pour les Irlandaises désirant s’impliquer dans le mouvement de libération nationale de repousser les limites de la sphère privée dans laquelle elles étaient traditionnellement cantonnées.
18Les contributions de Constance Markievicz au mensuel Bean na hÉireann lient l’émancipation de l’Irlande à celle des femmes à un moment où les mouvements féministe et nationaliste sont divisés. Elle tente en effet dans ses différents articles de convaincre les Irlandaises de rejoindre les rangs nationalistes et de légitimer leur participation à ce combat. Si dans les articles évoqués jusqu’à présent, Markievicz formule clairement son approche militante et égalitaire, il n’en est pas de même pour sa rubrique de jardinage « The Woman with a Garden » (La femme au jardin), peut-être sa contribution la plus connue au magazine. De février 1909 à mars 1910, cette rubrique mensuelle permet à Markievicz d’utiliser la métaphore du jardin pour mettre en avant ses revendications nationalistes et féministes. Contrairement à d’autres articles qui exhortent les Irlandaises à prendre les armes au risque de froisser certaines lectrices, cette rubrique les y encourage sur un ton plus provocateur et satirique. Certains chercheurs ont noté la façon dont la rubrique appelle les femmes à sortir de la sphère domestique tout en évoquant une activité, le jardinage, qui semble les y renvoyer. D’autres ont évoqué la façon dont l’allégorie du jardin véhicule un message bien plus radical qu’il n’y paraît et permet de résister à la fois à la domination britannique et à la domination patriarcale37. Markievicz subvertit en effet une des icônes les plus emblématiques de l’élite anglo-irlandaise, le jardin38. Au début du vingtième siècle, les propriétaires protestants anglo-irlandais concentraient en effet l’essentiel du pouvoir politique, économique et social depuis la période des lois pénales (Penal Laws), ce qui leur a valu le nom de Protestant Ascendancy. Cette élite, dont la famille Gore-Booth faisait partie, vivait dans de grands domaines où les manoirs richement décorés (Big Houses) côtoyaient de magnifiques jardins. Le domaine de la famille Gore-Booth, Lissadell, témoigne encore de cette grandeur passée. Généralement entourées de murs, ces propriétés étaient complètement séparées des villages alentour, plaçant les riches familles anglo-irlandaises à bonne distance de l’Irlande catholique39. Les jardins plantés avant l’indépendance du pays démontraient l’influence anglaise, de même que l’architecture des big houses, dont une large part fut détruite lors de la guerre civile de 1922-1923. Ces propriétés, construites pour la plupart aux dix-huitième et dix-neuvième siècles, témoignent du besoin qu’ont eu les élites anglo-irlandaises de façonner le territoire national à leur image, transformant certaines parties du paysage irlandais en de petites « répliques » d’une Angleterre qui se voyait comme la descendante de l’Empire romain40. Les domaines anglo-irlandais sont en effet emprunts d’un certain classicisme créé par l’architecture néo-palladienne alors que les jardins à l’anglaise se veulent des œuvres d’art, donnant sur la campagne environnante une perspective dégagée, qui, selon l’historien W. J. T. Mitchell, n’est pas seulement créée pour le plaisir des yeux, mais également dans un but d’exploitation et de développement futurs. L’appétit est ici esthétique, mais également impérial41. Les nationalistes irlandais ont, quant à eux, souvent utilisé les images d’une nature sauvage et insoumise dans des ballades et autres poèmes afin d’inspirer leurs compatriotes à la rébellion contre la domination anglaise, ce qui donne au paysage et au jardin une ambiguïté certaine et un potentiel politique indéniable. Selon Rancière, « un paysage est le reflet d’un ordre social et politique. Un ordre social et politique peut se décrire comme un paysage. (…) La nature inspire l’un et l’autre et chacun des deux peut métaphoriser l’autre »42. C’est la métaphore polysémique du jardin que Constance Markievicz exploite dans les colonnes de Bean na hÉireann, montrant ainsi à ses lectrices comment se libérer de la domination impériale et patriarcale.
19« Je pensais que l’Irlande – comme le jardin – dort et se repose, recouvrant ses forces vitales en vue du combat qui s’annonce »43. Il semble difficile à la lecture de ces lignes de passer à côté de la symbolique du jardin, d’autant que, comme la plupart des auteurs du magazine, Constance Markievicz utilise un pseudonyme inspiré de la mythologie celtique irlandaise, Armid. Cette figure mythologique, fille du dieu de la magie, est chargée de collecter les plantes médicinales afin de les placer dans une fontaine de santé qui guérit les blessés et ressuscite les morts. Dès le premier numéro de la rubrique, Markievicz exhorte ses lectrices à cultiver leur jardin personnel, la partie du territoire national qui leur appartient44. Les conseils de jardinage sont prétextes à évoquer des épisodes marquants de l’histoire irlandaise et les parasites sont décrits menaçant le jardin comme l’envahisseur anglais l’Irlande45. Même la couleur rouge des fleurs rappelle le sacrifice sanglant des martyrs irlandais de 1798, les Irlandais Unis46. Markievicz conçut également pour le bandeau du mensuel une illustration incluant le soleil levant, symbole récurrent de la renaissance dans l’iconographie nationaliste et associé notamment aux Fianna, troupe de guerriers de la mythologie, et aux groupes républicains et militants s’en inspirant comme l’Irish Republican Brotherhood ou les Na Fianna Éireann, co-fondés par Markievicz en 1909 [Figure 1]. Le soleil levant symbolise également l’idéologie révolutionnaire de ces différents groupes, par opposition à la harpe, emblème du parti parlementaire irlandais et également utilisé à des fins officielles par l’administration britannique en Irlande47. On peut remarquer ici d’autres symboles irlandais tels que la tour ronde en arrière-plan ou encore la broche de Tara, emblème de la renaissance irlandaise porté comme insigne par les membres des Inghinidhe na hÉireann.
Figure 1. Bandeau du journal Bean na hÉireann (décembre 1910).

[BMH/CD/005/3/09, Military Archives, Ireland]
20Les différents numéros de la rubrique jardinage n’ont, semble-t-il, jamais essuyé la censure du château de Dublin, et ce malgré leur potentiel subversif. Selon Karen Steele, il est possible que cela soit dû à la personnalité excentrique de Constance Markievicz48. On peut également envisager que les lectrices (et censeurs) choisirent ou non d’aller au-delà du ton parodique et ironique pour lire entre les lignes et percevoir l’implicite. Face à la domination masculine et à l’oppression britannique, Markievicz fait ici entendre la voix marginale des femmes dont elle réécrit l’engagement politique, utilisant l’art comme moyen de résister aux forces dominantes et de se faire une place sur la scène politique. Utilisant l’espace domestique pour sensibiliser les Irlandaises à la nécessité de se représenter comme des militantes, elle cherche cependant à encourager ces dernières à sortir de cet espace et à s’engager. Les premiers numéros de Bean na hÉireann comportent plusieurs rubriques féminines, telles que des pages mode ou des recettes de cuisine. En novembre 1909, Helena Molony justifie cependant la disparition de certaines d’entre elles en affirmant que le journal avait besoin d’espace pour « de plus importantes questions nationales »49. La rubrique jardinage de Constance Markievicz garde pourtant sa place, ce qui témoigne de son potentiel subversif et politique. Cette dernière définit d’ailleurs sa rubrique comme un élément distinctif du magazine en février 1910, un an après sa création50.
21Dès le numéro de février 1909, la rubrique se divise en deux parties. L’introduction fait des parallèles entre le jardin et la politique irlandaise ou internationale tandis que la deuxième partie propose des conseils en jardinage d’apparence anodine. Si le premier numéro suggère simplement que le mois de février peut être perçu comme mal choisi pour introduire une telle rubrique, Markievicz y évoque de façon poétique sa région d’origine, Sligo, et se pose en guide pour les lectrices qui souhaiteraient cultiver leur jardin, insistant sur l’utilité de cette activité. Dès le numéro suivant cependant, elle laisse libre cours à sa verve en évoquant les mains de lectrices qui brûlent de « saisir leur couteau » afin de tailler les rosiers, sans toutefois mentionner qu’il s’agit d’un symbole anglais51.
22Dans cette rubrique, Markievicz prépare les lectrices à s’engager pour la cause nationale en leur donnant des leçons d’histoire nationale et en glissant des conseils à double sens. Ainsi, elle entreprend la formation nationaliste des lectrices qu’elle a évoquée lors de sa conférence à la National Literary Society. Le numéro d’avril 1909 lui permet de rappeler que les plantes irlandaises sont plus adaptées au climat de l’île que celles que les lectrices achèteraient en Angleterre ou à l’étranger. Suivant le programme du Sinn Féin, elle répétera ce conseil, au sens à la fois pratique et politique, dans plusieurs numéros, rappelant qu’il est préférable d’acheter des produits irlandais auprès d’entreprises irlandaises et d’employer de la main-d’œuvre locale52. En mai 1909, Markievicz commémore l’anniversaire du début de la rébellion des Irlandais Unis en 1798 mettant en avant l’héritage laissé par ces « braves héros » et espérant qu’un tel anniversaire permettra d’annoncer l’avènement d’un « été glorieux pour l’Irlande dans un avenir proche »53. Certains mois évoquent le souvenir de martyrs républicains à la manière d’un almanach nationaliste. Le mois de septembre est « sacré pour Robert Emmet », rappelant le fait qu’il fut exécuté en septembre 1803 après l’échec de la rébellion qu’il tenta d’organiser. Ce dernier laisse aux Irlandais « un souvenir, un devoir et une vocation »54. Le mois de décembre rappelle Red Hugh O’Donnell, prince du Tyrconnell, qui prit la tête d’une rébellion contre l’occupation anglaise en 1593 et aida à mener la Guerre de neuf ans en Irlande55. Dans le numéro d’août 1909, Markievicz cite des extraits de deux lettres de Lord Edward Fitzgerald (1763-1798), aristocrate irlandais ayant embrassé la cause républicaine, datant de 1789 et 1794 et traitant de son enthousiasme puis de son désintérêt pour un jardin créé pour les soldats au Nouveau-Brunswick. Rejetant l’idée que ce jardin serve uniquement les intérêts de sa hiérarchie, il l’abandonne alors. Si la métaphore du jardin prend ici une nouvelle dimension et crée pour la rubrique de Markievicz « un lien supplémentaire avec le passé irlandais et ses héros », le lecteur peut également comprendre le cheminement personnel de Fitzgerald, s’éloignant du régime colonial pour soutenir la cause révolutionnaire en 179856.
23Le thème du jardin permet également à Markievicz d’exprimer ses espoirs quant à l’avenir de l’Irlande en utilisant des métaphores inspirées de la nature. Les couleurs et les parfums du jardin font penser à des événements de l’histoire irlandaise comme le rouge des roses au sang des rebelles versé sur les collines du Wexford en 1798 ou encore la lavande à l’exécution de Robert Emmet en 180357. Les saisons et les intempéries fournissent de nombreux exemples de métaphores du combat pour l’émancipation nationale, de même qu’elles permettent à Markievicz de réactiver une mémoire collective nationaliste. Certaines plantes et fleurs ont également ce pouvoir d’évocation. À l’automne, le rudbeckia, fleur vivace d’un jaune vif surnommée parfois « chapeau de soleil », rappelle ainsi le symbole ardent du nationalisme irlandais58. Le numéro de janvier 1910 est prétexte à évoquer les difficultés rencontrées par les Irlandais dans leur combat contre l’Empire britannique :
Observant la première minuscule pousse sortir de terre, l’Irlandaise est immédiatement frappée par la ressemblance, car qu’est-ce que l’Irlande si ce n’est un pauvre petit bulbe enterré sous la poussière et la saleté de la domination et de l’influence anglaises et luttant pour atteindre l’air et la lumière59.
24Utilisant une métaphore commune dans la rhétorique nationaliste, Markievicz évoque ici le renouveau militant qui caractérise son époque et compare la présence coloniale aux intempéries auxquelles les plantes du jardin doivent faire face.
25Selon Marian Eide, qui a étudié les illustrations de Markievicz pour la pièce de théâtre d’Eva Gore-Booth The Death of Fionavar from the Triumph of Maeve pendant sa détention à la suite du soulèvement de Pâques 1916, certaines fleurs permettent des associations nationalistes évidentes. Le lys évoque par exemple un espoir de résurrection malgré l’adversité, du fait de son lien avec Pâques dans la tradition catholique. La rose, symbole anglais par excellence, est également associée aux révoltes jacobites du dix-septième siècle. Joseph Plunkett (1887-1916), comme Yeats avant lui, l’a utilisée dans le célèbre poème « I see His Blood Upon The Rose » pour créer des parallèles mystiques entre la résurrection du Christ et celle de l’Irlande60. Plusieurs numéros de la rubrique de jardinage font référence à cette fleur et Markievicz explore le symbolisme politique de la rose dans le numéro de juillet 1909, faisant explicitement le lien avec le sang versé pour la nation. Elle évoque ainsi Róisín Dubh, la petite rose noire, métaphore de l’Irlande et titre du poème traduit de l’irlandais par James Clarence Mangan (1803-1849) puis Patrick Pearse (1879-1916).
26En octobre 1909, Markievicz affirme qu’il est du devoir des lectrices de « creuser, de cultiver et de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour aider la délicate plante de la nationalité dans sa lutte pour la vie ». Elle sous-entend ici que l’activisme requiert un travail pénible mais nécessaire et de grands sacrifices. L’utilisation du mot « délicat », traditionnellement associé à la sphère féminine, montre que ce type d’activité est particulièrement adapté aux femmes. Toutefois, Markievicz ponctue également sa description d’expressions plus subversives affirmant qu’il faut « armer [l’Irlande] pour le combat (…) contre la brûlure amère de l’occupation anglaise »61. Les implications de la rubrique de jardinage sont ici bien plus claires que lors des premiers numéros. Si Markievicz continue à encourager les femmes à se joindre à la cause nationale, l’utilisation de termes militaires contribue également à les représenter comme des combattantes au même titre que les hommes et qui pourraient se battre à leurs côtés. L’encouragement à prendre les armes prend le pas sur les conseils d’horticulture dans le numéro de juin 1909, l’un des plus connus de la rubrique :
C’est un travail très désagréable que de tuer les limaces et les escargots, mais ne soyons pas intimidées. Une bonne nationaliste devrait considérer la présence des limaces au jardin de la même façon qu’elle considère celle des Anglais en Irlande, et simplement regretter qu’il ne soit pas en son pouvoir d’écraser sous son pied de fée les ennemis de la Nation avec autant de facilité que ceux du jardin62.
27Si le folklore irlandais est ici évoqué avec un vocabulaire ayant trait aux fées, ces lignes montrent pourtant de façon graphique la façon dont les Irlandaises pourraient prendre part au combat national. La rubrique semble alors fournir des conseils pratiques à des activistes débutantes à qui Markievicz enseignerait l’art de la guerre. Affirmant que les ennemis du jardin sont parfois aussi difficiles à trouver que ceux du pays, Markievicz conseille à ses lectrices de « ramper sur le sol au crépuscule avec une lampe et de les prendre sur le fait », décrivant ici le combat de façon assez réaliste63. L’activisme n’est pas idéalisé, et Markievicz insiste bien au contraire sur les difficultés de cet engagement et sur les sacrifices qu’il implique. Elle tente donc d’habituer les femmes à se représenter comme de véritables combattantes, nous rappelant ainsi qu’elle crée un lien intrinsèque entre libération nationale et libération des femmes. Cette prise de position remet en question l’idée que les femmes devraient être exclues du combat afin de les protéger64.
Renaissance celtique et féminisation du sacrifice
28S’il est clair que la vision stéréotypée des femmes héritée de la société victorienne permettait de perpétuer la domination masculine, il semble également évident que la rhétorique de Constance Markievicz allait bien au-delà de la simple résistance à ce contrôle. Le tournant du siècle voit l’essor du mouvement intellectuel et artistique de la Nouvelle Femme (New Woman) en Grande-Bretagne et aux États-Unis, associé à la première vague féministe. Les journaux et magazines féminins comme Bean na hÉireann ou The Irish Citizen, qui adhèrent à ce mouvement féministe, tentent de subvertir le concept de la femme idéale hérité de la société victorienne. Des femmes telles que Constance Markievicz, Maud Gonne ou encore Helena Molony, s’opposaient à la valorisation d’une féminité passive qui prévalait à la fois dans les discours traditionnels, mais également dans ceux de l’Irlande nationaliste. Les nationalistes mettaient en avant l’idée d’une cellule familiale révolutionnaire dont la figure maternelle passive et pure (Mother Ireland) était considérée comme la gardienne de la maison et de l’ordre social65. Dans le chaos créé par la période révolutionnaire, de nombreuses femmes saisirent pourtant l’opportunité d’être actrices du mouvement de libération de l’Irlande et refusèrent de se soumettre et d’accepter l’élévation de la femme au rang d’icône idéalisée.
29Constance Markievicz était loin d’être la seule à invoquer l’héritage gaélique de l’île. Une grande variété d’organisations et de publications utilisait la langue gaélique, comme le Sinn Féin ou les Inghinidhe na hÉireann. L’assemblée révolutionnaire formée par les députés séparatistes et qui déclara la République d’Irlande en janvier 1919 fut également nommée Dáil Éireann. Selon Joep Leerssen, il ne s’agit pas simplement d’un anachronisme ou d’une tradition inventée pour légitimer la proclamation de 1919, mais d’un processus d’affiliation qui comporte un retour en arrière afin d’identifier des précédents historiques pouvant servir d’ancrage identitaire symbolique dans le présent66. La fin du dix-neuvième siècle a vu la fondation de la Ligue Gaélique (1893) dont les membres ont déclaré la guerre à l’anglicisation de l’Irlande suivant les préceptes de Douglas Hyde. Émergea alors l’idée de fonder la future nation irlandaise sur des bases héritées du passé gaélique, ce qui permettait d’envisager une forme de réconciliation ou au moins de minimiser les divisions sociales et religieuses existantes. Rien ne semblait en effet rassembler ces activistes culturels si ce n’est qu’ils appartenaient à la même cohorte générationnelle et avaient été exposés à une période historique commune67. Un activisme culturel, comme celui de la Ligue Gaélique, centré autour de la langue gaélique, pouvait rassembler et aller au-delà des divisions existantes. Pendant la période menant à l’insurrection de Pâques 1916, ce nationalisme culturel se politise progressivement et converge avec le séparatisme de l’Irish Republican Brotherhood et du Sinn Féin. Douglas Hyde quitte la Ligue Gaélique après que l’IRB en a pris le contrôle en 1915. Comme Constance Markievicz, ces séparatistes, aussi appelés advanced nationalists, glorifiaient l’insurrection armée qu’ils voyaient comme le seul moyen d’atteindre l’indépendance. Cinq des sept signataires de la Proclamation de la République de 1916 étaient d’anciens membres de la Ligue gaélique. Pour eux, comme pour Markievicz, le renouveau de la culture gaélique n’est pas une fin en soi. Patrick Pearse formula cette idée lors de l’oraison funèbre du Fenian O’Donovan Rossa (1831-1915) le premier août 1915 : « l’Irlande comme nous voudrions l’avoir aujourd’hui : pas seulement libre, mais gaélique aussi ; pas seulement gaélique, mais libre aussi »68. Markievicz, quant à elle, lie le renouveau gaélique et la libération nationale à l’émancipation de la femme.
30Dans un article publié dans Bean na hÉireann en mars 1909 et intitulé « Free Women in a Free Nation », Constance Markievicz demande le droit pour les Irlandaises de participer à la vie de la nation, « faisant de sa vie notre vie, souffrant avec elle, luttant pour elle ». Elle pense pouvoir apprendre aux hommes à traiter les femmes comme des compatriotes, des camarades dont le droit à la citoyenneté est indiscutable. Selon elle, les Irlandais, hommes et femmes, descendent de la même « longue lignée de martyrs ». Les femmes devraient donc pouvoir « mourir comme ils sont morts » pour la nation69. Markievicz signe cet article sous le pseudonyme « Maca », inspiré de la déesse de la mythologie celtique Macha. Déesse guerrière de la souveraineté, cette dernière a de multiples visages mais certains mythes qui lui sont associés démontrent son pouvoir, parfois au détriment des hommes qui tentent de lui nuire70. Pour Markievicz, le passé glorieux de l’île regorge d’héroïnes qui sont de précieuses sources d’inspiration pour les Irlandaises de son temps. Elle encourage donc les Irlandaises à suivre l’exemple de « Maeve, Fleas, Macha et [de] leurs autres grandes ancêtres guerrières »71. D’après Shonagh Hill, les membres des Inghinidhe na hÉireann adoptaient des noms d’emprunt autant pour assurer leur anonymat que pour revendiquer une généalogie féminine et un héritage précolonial qui les situent hors de la sphère domestique72. Maud Gonne avait, quant à elle, adopté le nom de Maeve.
31Puisant dans la littérature héroïque irlandaise, Markievicz tente de déconstruire la vision monolithique du passé voulue par les nationalistes et de montrer aux femmes qu’une expérience féministe du présent est possible. Donnant un discours lors d’un rassemblement de l’Irish Women’s Franchise League le 12 octobre 1915 reproduit par la suite dans le journal suffragiste Irish Citizen, elle souligne le fait que les Irlandaises sont victimes d’une société patriarcale qui les étouffe.
L’ancienne Irlande a engendré des guerrières et les femmes jouaient un rôle héroïque en ces temps-là. De nos jours, nous risquons d’être domestiquées par les hommes au point de disparaître. Dans le passé, ce qui rendait principalement l’Irlande différente, c’était le nombre de femmes qui étaient capables de se mesurer au monde, qui ne devaient allégeance à aucun homme, qui étaient des super-héroïnes73.
32Regrettant la disparition de ces « grandes guerrières », Markievicz semble considérer les suffragistes comme les dernières descendantes de cet « esprit » combatif74. Contrairement aux nationalistes culturels, elle ne souhaitait pas seulement inciter les femmes à préserver la culture irlandaise, mais surtout à prendre les armes comme les guerrières mythologiques l’avaient fait avant elles. Dans ce discours, Markievicz prend aussi l’exemple de la Ladies’ Land League (1880-81), mouvement féminin novateur qui prit à son compte les activités de la ligue agraire lorsque ses principaux dirigeants étaient emprisonnés, puis fut dénigré et démantelé dès leur libération75. Cet épisode montre, selon elle, que les femmes n’ont pas obtenu la reconnaissance qu’elles méritaient et qu’on les a même volontairement effacées de l’histoire parce qu’elles « se sont mises à agir en militantes, ce que les hommes menaçaient seulement de faire »76. Il est à noter que les Inghinidhe na hÉireann, dont Markievicz fut membre jusqu’à leur absorption par Cumann na mBan en 1914, se revendiquaient les héritières de la Ladies’ Land League et se faisaient un devoir de mettre en avant le rôle des Irlandaises dans l’histoire nationaliste lors de conférences, construisant une sorte de « généalogie des femmes nationalistes » selon Senia Pašeta77.
33Elle n’épargne par ailleurs pas la tradition poétique irlandaise qui objectifie les femmes, leur refusant ainsi toute participation active dans le combat pour l’émancipation. Les textes de Thomas Moore (1779-1852), auteur des Mélodies Irlandaises et co-fondateur du journal nationaliste The Nation, ont notamment contribué à diffuser l’image d’une femme irlandaise passive et soumise que Markievicz compare à « un chien de salon qui, lorsqu’il rencontre un animal plus grand, se roule sur le dos et se soumet, l’air pathétique »78. Markievicz adopte ici une attitude sans compromis, plus agressive que dans les articles écrits pour Bean na hÉireann. En effet, en 1915, la première guerre mondiale a commencé et il est urgent que les Irlandaises prennent part au combat national, alors que de jeunes hommes ont rejoint les rangs britanniques et se battent sur le continent et que la résistance contre le gouvernement britannique s’organise en Irlande. Critiquant l’organisation féminine Cumann na mBan (le Conseil des Femmes), elle l’accuse de ne servir qu’à « collecter des fonds pour que les hommes les dépensent »79. Ce rôle secondaire « démoralise les femmes, les divise et les prive de toute initiative et de toute indépendance »80. Markievicz s’était exprimée lors de la réunion inaugurale de l’organisation, incitant ses membres à éviter les querelles partisanes et à s’impliquer dans la lutte armée81. Il n’était pas inhabituel pour Markievicz, comme le fait remarquer Karen Steele, de critiquer ouvertement la vision plus traditionnelle de la femme d’autres nationalistes telles qu’Agnes O’Farelly (1874-1951), fondatrice de Cumann na mBan, qui affirmait vouloir armer les Irlandais pour protéger les Irlandaises82.
34Markievicz encourage donc les Irlandaises à se défaire des représentations traditionnelles et à dépasser le rôle subalterne qu’on leur attribue pour se préparer au combat, dont l’imminence, espère-t-elle, permettra de « se débarrasser des vieilles habitudes et de forcer les femmes à prendre des responsabilités »83. L’engagement doit être total et requiert des femmes qu’elles « revêtent jupes courtes et grosses bottes, laissent leurs bijoux et baguettes magiques à la banque et achètent un revolver »84. L’on peut voir ici une critique sarcastique de la vision idéalisée de la femme.
35Dans ses articles, Constance Markievicz propose une relecture de l’esprit de sacrifice et met en avant l’héritage des martyrs irlandais. L’éditorial « Love of Country », publié en octobre 1910 dans Bean na hÉireann, demande à la jeune génération de suivre l’exemple de Theobald Wolfe Tone et de Robert Emmet85. Comparant les femmes à des esclaves, Markievicz les encourage à se libérer de leurs chaînes et à tenir bon, affirmant que nul sacrifice n’est vain86. Chaque pierre apportée à l’édifice de la construction nationale permettra à l’Irlande de se construire sur des bases nouvelles. Les Irlandaises doivent donc se considérer « comme les éléments d’une nation » au même titre que les hommes et se préparer au combat. Constance Markievicz espère que cette « aspiration à la vie et à la liberté » permettra l’avènement d’une « Jeanne d’Arc » pour libérer la nation87. Le choix de Jeanne d’Arc mérite que l’on s’y arrête. Symbole de courage et de liberté, elle est associée à la résistance à l’envahisseur anglais pour le public français. Grâce à elle, la France désespérée se releva et infligea de grandes défaites aux Anglais. Le mythe de Jeanne d’Arc, et plus particulièrement son patriotisme, permit à plusieurs féministes irlandaises de lier libération nationale et émancipation de la femme. Maud Gonne, fondatrice des Inghinidhe na hÉireann, se mettait en scène lors de ses tournées de conférences comme une Jeanne d’Arc irlandaise et affirmait que l’attitude hostile de nombreux nationalistes envers les femmes mettait un frein à l’émancipation nationale. L’héroïne médiévale était par ailleurs souvent mise en avant comme symbole du militantisme par les suffragettes britanniques. Markievicz elle-même fut photographiée en costume de Jeanne d’Arc lors d’un gala de levée de fonds organisé par l’Irish Women’s Franchise League en avril 1914 mettant à l’honneur les grandes dames de l’histoire. Jeanne d’Arc figurait dans quatre tableaux-vivants sur les quinze, dont deux incarnés par Markievicz. Dans un article publié dans l’Irish Press en 1936, son amie Hanna Sheehy-Skeffington affirme qu’elle faisait « une magnifique Jeanne », se rappelant aussi ce souvenir lorsqu’elle vit Markievicz en uniforme de l’Irish Citizen Army pendant le soulèvement de Pâques 191688. Comme ses différentes contributions journalistiques, cette « image performée » permet à Markievicz d’affirmer que les femmes veulent s’engager et lui permet aussi de les encourager à s’entraîner au maniement des armes89. S’inspirant de précédents historiques, elle tente de construire une identité politique moderne pour les Irlandaises afin de les exhorter à « faire ressortir, pour ainsi dire, le côté masculin de l’âme des femmes »90.
36Se confrontant à un mythe national essentiellement masculin, Markievicz tente d’y faire une place pour les Irlandaises afin de légitimer leur participation au combat pour l’émancipation.
Notes de bas de page
1 Sonja Tiernan, Eva Gore-Booth: An Image of Such Politics (Manchester : Manchester University Press, 2012), 11.
2 Diary of Countess Markievicz, 20 mars 1892, HE.EW892, National Museum of Ireland.
3 Lauren Arrington indique que la famille Gore-Booth, moins enthousiaste que Constance, entama des démarches pour vérifier l’authenticité du titre de noblesse du Comte Markievicz. Voir Lauren Arrington, Revolutionary Lives, op. cit., 21-23.
4 Catherine Fehrer, « Women at the Académie Julian in Paris », The Burlington Magazine 136.1100 (1994), 752-757.
5 Wanda Ryan-Smolin, « Casimir Dunin Markievicz Painter and Playwright », Irish Arts Review Yearbook 11 (1995), 182.
6 Marguerite Helmers, Harry Clarke’s War: Illustrations for Ireland’s Memorial Records, 1914-1918 (Dublin : Irish Academic Press, 2015).
7 Voir Louise Ryan, « A Question of Loyalty: War, Nation, and Feminism in Early Twentieth-Century Ireland », Women’s Studies International Forum 20.1 (1997), 24 ; Roy Foster, Vivid Faces, The Revolutionary Generation in Ireland 1980-1923 (New York : W. W. Norton, 2014), 20.
8 Alan Hayes (éd.), The Years Flew by: Recollections of Madame Sidney Gifford Czira (Dublin : Arlen House, 2000), 40.
9 Senia Pašeta, Irish Nationalist Women, 1900-1918 (Cambridge : Cambridge University Press, 2016), 34-41.
10 Ibid., 95-6.
11 Ibid., 75-6.
12 Margaret Ward, « “Suffrage First, Above All Else!” An Account of the Irish Suffrage Movement », Feminist Review, no 10 (Spring, 1982), 21-36.
13 Créé en janvier 1947, le Bureau of Military History était chargé de rassembler des documents et des témoignages afin d’écrire l’histoire du mouvement pour l’indépendance de l’Irlande de 1913 au cessez-le-feu de juillet 1921. Collectés sur une période de dix ans, les mille sept cent soixante-dix témoignages furent ensuite révélés au public en 2003. Pour mieux comprendre le fonctionnement du Bureau et l’intérêt des témoignages, voir Diarmaid Ferriter, « “In such deadly earnest”: the Bureau of Military History opens its files », Dublin Review, no 12 (Autumn 2003), 36-64.
14 Helena Molony, BMH. WS0391, 7-8.
15 « Physical Force », Bean na hÉireann (September 1909), 3-5 et (October 1909), 3-4.
16 Markievicz, « To Miss Nora Cassidy and the Young Girls of Ireland », Bean na hÉireann (June 1909), 14.
17 Maria-Daniaela Dick, Kirsty Lusk and Willy Maley, « “The Agitator’s Wife” (1894): the story behind James Connolly’s lost play? », Irish Studies Review, 27(1) (2019), 10.
18 Une partie de la conférence parut dans Bean na hÉireann en avril 1909. Elle fut ensuite publiée dans son intégralité sous le titre Women Ideals and the Nation par Inghinidhe na hÉireann (Dublin : The Tower Press, 1909) puis plus tard sous le titre A Call to the Women of Ireland par Cumann na mBan (Dublin : Fergus O’Connor, 1918).
19 « Arm yourselves with weapons to fight your nation’s cause. Arm your souls with noble and free ideas. Arm your minds with the histories and memories of your country and her martyrs, her language, and a knowledge of her arts, and her industries. And if in your day the call should come for your body to arm, do not shirk that either », Constance Markievicz, A Call to the Women of Ireland, op. cit., 16.
20 Pour une étude de cette organisation, voir Marnie Hay, Na Fianna Éireann and the Irish Revolution, 1909-1923: Scouting for Rebels (Manchester : Manchester University Press, 2019).
21 Constance Markievicz, A Call to the Women of Ireland, op. cit., 5.
22 Ibid., 1.
23 Anita Stepien, « “Ireland’s Sister in Misfortune, Poland”: Polish Militant Suffrage and its Echoes in Ireland », in Galia Chimiak and Bozeana Cierlik (éds), Polish and Irish Stuggles for Self-Determination: Living Near Dragons (Cambridge : Cambridge Scholars Publishing, 2020), 94, 109.
24 Lindie Naughton, Markievicz: A Most Outrageous Rebel (op. cit.), 43-4 ; Lauren Arrington, Revolutionary Lives, op. cit., 62-3 ; Patrick Quigley, The Polish Irishman: The Life and Times of Count Casimir Markievicz (Dublin : The Liffey Press, 2012), 51.
25 Patrick Quigley, ibid., 55.
26 Stanislaus Dunin-Markievicz, « Constance de Markievicz », Irish Press (26 January 1938).
27 Anita Stepien, « “Ireland’s Sister in Misfortune, Poland” », op. cit., 106.
28 Constance Markievicz, A Call to the Women of Ireland, op. cit., 1-2, 7, 11.
29 Constance Markievicz, « The Woman with a Garden » (November 1909), 7.
30 Margaret Ward, « “Suffrage First, Above All Else!” », op. cit., 24-25.
31 Constance Markievicz, A Call to the Women of Ireland, op. cit., 5, 3.
32 « A Free Ireland with No Sex Disabilities in her constitution should be the motto of all Nationalist women », ibid., 6.
33 « If the women of Ireland would organize the movement for buying Irish goods more, they might do a great deal to help their country. If they would make it the fashion to dress in Irish clothes, feed on Irish food – in this as in everything, LIVE REALLY IRISH LIVES, they would be doing something great, and don’t let our clever Irish colleens rest content with doing this individually, but let them go out and speak publicly about it, form leagues, of which “No English Goods” is the war-cry. Let them talk and talk, publicly and privately, never minding how they bore people – till not even one of the peasants in the wilds of Galway but has heard and approved of the movement », ibid., 11.
34 John Strachan et Claire Nally, Advertising, Literature and Print Culture in Ireland, 1891-1922 (London : Palgrave Macmillan, 2012), 37.
35 « Guns and chiffons », Helena Molony, BMH WS0391, 10.
36 S’inspirant de l’Empire austro-hongrois, Arthur Griffith pensait que l’Irlande devait devenir un partenaire d’égal à égal avec la couronne anglaise par le biais d’une double monarchie.
37 Voir Declan Kiberd, « Fathers and Sons », in Inventing Ireland: The Literature of the Modern Nation (London : Vintage, 1996), 399 ; C. L. Innes, Woman and Nation in Irish Literature and Society 1880-1935 (Hampstead : Harvester Wheatsheaf, 1993), 42-3.
38 Voir Karen Steele, Women, Press and Politics During the Irish Revival, op. cit., 117.
39 Vera Kreilkamp, The Anglo-Irish Novel and the Big House (New York : Syracuse University Press, 1998), 8-9.
40 Fintan Cullen, Visual Politics: The Representation of Ireland 1750-1930 (Cork : Cork University Press, 1997), 14.
41 W. J. T. Mitchell, « Imperial Landscape », in W. J. T. Mitchell (éd.), Landscape and Power (Chicago : University of Chicago Press, 1994), 17.
42 Jacques Rancière, Le temps du paysage. Aux origines de la révolution esthétique (Paris : La Fabrique, 2020), 95.
43 « I thought that Ireland – like the garden – lies sleeping and resting, recouping her vital powers for the struggle that will come », Armid, « The Woman with a Garden », Bean na hÉireann (October 1909), 12.
44 Ibid. (February 1909), 3.
45 Ibid. (April 1909), 3 ; (May 1909), 9-10 ; (June 1909), 10-11 ; (August 1909), 6-7.
46 Ibid. (July 1909), 12.
47 La harpe a successivement été utilisée par différents groupes, devenant un symbole métaphorique de la colonisation au cours du dix-huitième siècle. Voir Mary Louise O’Donnell, « A Driving Image of Revolution: The Irish Harp and Its Utopian Space in the Eighteenth Century », Utopian Studies, vol. 21, no 2 (2010), 252-273.
48 Karen Steele, Women, Press and Politics During the Irish Revival, op. cit., 117.
49 « More important national questions », Helena Molony, Bean na hÉireann, November 1909, 3. Voir également Senia Pašeta, Irish Nationalist Women, 1900-1918, op. cit., 98-9.
50 Armid, « The Woman with a Garden », op. cit. (February 1910), 12.
51 « Itch to hold her knife », ibid. (March 1909), 3.
52 Ibid. (April 1909), 10 ; (November 1909), 7.
53 « Brave heroes », « a glorious summer time for Ireland is not far distant », ibid. (May 1909), 9.
54 « Sacred to Robert Émet », « a memory, a duty and a life’s work », ibid. (September 1909), 5.
55 Ibid. (December 1909), 7.
56 « Yet another link with Ireland’s past and Ireland’s heroes », ibid. (August 1909), 6-7.
57 Ibid. (July 1909), 12 ; (March 1910), 13-14.
58 Ibid. (October 1909), 12.
59 « The Irishwoman looking at the first tiny spike pushing up from the below, is at once struck by the simile, for what is Ireland but a poor wee bulb buried away in the dust and dirt of English rule and English influence and struggling to get the light and air », ibid. (January 1910), 7.
60 Marian Eide, « Maeve’s Legacy: Constance Markievicz, Eva Gore-Booth, and the Easter Rising », Éire-Ireland, vol. 51, no 3-4 (Fall/Winter 2016), 97-98.
61 « To dig and to till and do all which lies in our power to aid the tender plant of nationality in its struggle for existence », « arm it in the fight (…) against the bitter blight of English rule », Armid, « The Woman with a Garden », op. cit. (October 1909), 12.
62 « It is very unpleasant work killing slugs and snails, but let us not be daunted. A good nationalist should look upon slugs in a garden much in the same way as she looks on the English in Ireland, and only regret that she cannot crush the nation’s enemies with the same ease that she can the garden’s, with just one tread of her fairy foot », ibid. (June 1909), 10-11.
63 « You must creep about in the dusk, with a lamp, and catch them [slugs] in the act », ibid., 10-11.
64 Sarah Benton montre que les républicains excluaient les femmes de la frange armée du mouvement, ce qui les disqualifiait de la participation active à la vie politique du pays et les renvoyait à la sphère domestique où elles pouvaient être protégées. Voir « Women Disarmed: The Militarization of Politics in Ireland 1913-1923 », Feminist Review no 50, The Irish Issue: The British Question (Summer, 1995), 161.
65 Tina O’Toole, « The (Irish) New Woman: Political, Literary and Sexual Experiences », in Holly A. Land (éd.), The History of British Women’s Writing, 1880-1920 (London : Holly A. Land, 2014), 35.
66 Joep Leerssen, « Cuchulain in the General Post Office: Gaelic revival, Irish rising », Journal of the British Academy, vol. 4 (September 2016), 141.
67 Roy Foster, Vivid Faces, op. cit., 66, 71-72.
68 « Ireland as we of today would surely have her: not free merely, but Gaelic as well; not Gaelic merely, but free as well », Patrick H. Pearse, Collected Works of Padraic H. Pearse Political Writings and Speeches (Dublin : Phoenix Publishing, 1917), 135. Constance Markievicz cite Pearse dans un article parlant de la fondation des Na Fianna Éireann, voir « The Fianna », Éire (9 juin 1923).
69 « Making her life our life, suffering with her, struggling for her », « a long line of martyrs », « die as they have died », Maca, « Free Women in a Free Nation », Bean na hÉireann (March 1909), 10.
70 Gregory Toner, « Macha and the invention of myth », Ériu, vol. 60 (2010), 81-109.
71 « Maeve, Fleas, Macha and their other great fighting ancestors », Constance Markievicz, A Call to the Women of Ireland, op. cit., 5.
72 Shonagh Hill, Women and Embodied Mythmaking in Irish Theatre (Cambridge : Cambridge University Press, 2019), 29.
73 « Ancient Ireland bred warrior women, and women played a heroic part in those days. Today we are in danger of being civilized by men out of existence. What distinguished Ireland chiefly of old was the number of women who held their own against the world, who owned no allegiance to any man, who were super-women », Constance Markievicz, « The Future of Irishwomen », Irish Citizen (23 October 1915), 137.
74 « Great fighting women », « spirit », ibid., 137.
75 Margaret Ward, « Gendering the Union: Imperial Feminism and the Ladies’ Land League », Women’s History Review 10:1 (2001), 71-92.
76 « [They] started to do the militant things the men only threatened and talked of », Constance Markievicz, « The Future of Irishwomen », op. cit., 137.
77 « Genealogy of nationalist women », Senia Pašeta, Irish Nationalist Women 1900-1918, op. cit., 100.
78 « She is very like the lap dog which, when it meets a larger animal, rolls over on its back, turns up its toes and looks pathetic », Constance Markievicz, « The Future of Irishwomen », op. cit., 137.
79 « [They are there] chiefly to collect funds for the men to spend », ibid., 137.
80 « [They] demoralize women, set them up in different camps, and deprive them of all initiative and independence », ibid., 137.
81 Lauren Arrington, Revolutionary Lives, op. cit., 103.
82 Karen Steele, Women, Press and Politics During the Irish Revival, op. cit., 128.
83 « Shaking women out of old grooves and forcing responsibilities on them », Constance Markievicz, « The Future of Irishwomen », op. cit., 137.
84 « Dress suitably in short skirts and strong boots, leave your jewels and gold wands in the bank and buy a revolver », ibid., 137.
85 Constance Markievicz, « Love of Country », Bean na hÉireann (October 1910), 9-10.
86 Constance Markievicz, A Call to the Women of Ireland, op. cit., 3-4.
87 « As units of a nation », « aspiration towards life and freedom », « Joan of Arc », ibid., 16.
88 « A magnificent Joan », Ann Matthews, Renegades: Irish Republican Women 1900-1922 (Dublin : Mercier Press, 2010), 97-8.
89 J’emprunte cette expression au titre du livre dirigé par Julie Ramos. Julie Ramos (éd.), Le Tableau vivant ou l’image performée (Paris : Mare et Martin/INHA, 2014).
90 « Bringing out, as it were, the masculine side of women’s souls », Constance Markievicz, « The Future of Irishwomen », op. cit., 137.
Le texte seul est utilisable sous licence Creative Commons - Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International - CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Les entrepreneurs du coton
Innovation et développement économique (France du Nord, 1700-1830)
Mohamed Kasdi
2014
Les Houillères entre l’État, le marché et la société
Les territoires de la résilience (xviiie - xxie siècles)
Sylvie Aprile, Matthieu de Oliveira, Béatrice Touchelay et al. (dir.)
2015
Les Écoles dans la guerre
Acteurs et institutions éducatives dans les tourmentes guerrières (xviie-xxe siècles)
Jean-François Condette (dir.)
2014
Europe de papier
Projets européens au xixe siècle
Sylvie Aprile, Cristina Cassina, Philippe Darriulat et al. (dir.)
2015
