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    Plan

    Plan détaillé Texte intégral Introduction L’évolution des politiques de conservation de la nature L’école anglo-saxonne de la propriété commune : une approche pragmatique de la régulation des espaces et de leurs ressources Des modalités d’apprentissage institutionnel : perspectives pour l’action Conclusion Bibliographie Notes de bas de page Auteurs

    Développement durable et territoire

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre 16. Espaces naturels, biodiversité et développement durable

    Valérie Angeon et Armelle Caron

    p. 201-211

    Texte intégral Bibliographie Notes de bas de page Auteurs

    Texte intégral

    Introduction

    1L’émergence de la notion de « biodiversité » date des années 1980. Son institutionnalisation en tant que problème d’environnement global sur la base du constat d’un accroissement inquiétant du rythme de son érosion s’est opérée au cours de la décennie suivante et a été concomitante à l’essor du concept de développement durable (DD) (Aubertin et al., 1998). Le mouvement de la conservation qui s’est progressivement ouvert aux dimensions sociale et économique a joué un rôle déterminant dans le processus d’élaboration et de mise en politique de cette dernière notion (Vivien, 2001). Le DD, au même titre que la biodiversité, renouvelle et diversifie la conception des espaces protégés ; il interroge leur place dans les politiques de conservation. Ces deux notions ont, en effet, contribué à la création de nouveaux modèles en matière de gestion des aires protégées qui confèrent une place centrale à la participation des populations locales dans la définition et la mise en œuvre des politiques de conservation. L’accent est mis sur l’utilisation durable des ressources naturelles et des aires protégées comme modalité de protection. Ainsi, contrairement aux logiques de sanctuarisation qui avaient jusqu’alors prévalu, il ne s’agit plus de soustraire les espèces et les espaces menacés à l’exploitation, mais au contraire d’en faire des leviers du développement local. De telles orientations ont été consacrées par la Convention sur la diversité biologique (CDB), adoptée en 1992, et par l’Accord de Durban, ratifié lors du Ve Congrès mondial des parcs en 2003.

    2De telles inflexions, qui marquent une ouverture du monde de la conservation aux enjeux sociaux et économiques, doivent également être reliées aux évolutions de l’écologie vers une conception plus dynamique qui conduit à conférer une place prépondérante à la notion d’habitats (et non plus aux seules espèces) dans les politiques de conservation. Les espèces, peuplements et habitats considérés comme des éléments de systèmes ouverts, dynamiques et hétérogènes constituent les objets des politiques de protection, ce qui remet en cause la vision sectorisée de la conservation marquée par la séparation entre les espaces de production et les espaces de protection. La question de l’articulation des aires protégées (biodiversité remarquable) et des espaces anthropisés (biodiversité « ordinaire »), dans les stratégies de conservation de la biodiversité, devient un principe incontournable (Chevassus-au-Louis, 2006). La mise en politique du DD qui institue la protection de l’environnement comme nouveau référentiel des politiques publiques sectorielles renforce également l'ancrage territorial des politiques de conservation et élargit leur échelle d'application.

    3L’ensemble de ces évolutions a conduit à un profond renouvellement des référentiels des politiques de protection de la nature, questionnant tout particulièrement la vocation des aires protégées (1). La diversité tant de leurs objectifs que des modalités de leur gestion doit être soulignée. Ces modalités de gestion appellent toutefois de plus en plus (notamment dans le cas français) des initiatives collectives, concertées et participatives. En effet, bien que ces principes tendent à être remis en cause par certaines grandes ONG de la conservation au regard des échecs observés dans la pratique (Aubertin et al., 2008), la participation locale ainsi que les exigences de concertation et de partenariat avec les acteurs publics et privés concernés se sont généralisées et ont pénétré les modes de gouvernance des aires protégées (Barthod et al., 2003). La construction de tels stratégies et projets communs passe par des processus d’interaction et de collaboration facilitant la convergence des représentations. Ces processus trouvent leur essence et se formalisent au niveau local. L’explicitation des mécanismes de pérennisation, de diffusion et d’actualisation de ces règles collectives à travers les pratiques effectives des acteurs soulève la question de la modification de ces dernières et in fine de la place de l’apprentissage (3). Sur le plan théorique, les travaux de l’école des communs et des développements récents autour de l’introduction de la notion de socioécosystème constituent un cadre d’analyse incontournable pour aborder ces questions. Ce cadre sera exposé de manière intermédiaire aux deux sections indiquées (2).

    L’évolution des politiques de conservation de la nature

    4Les politiques de conservation de la nature et les modalités de conception et de gestion des espaces protégés s'inscrivent dans un contexte que la notion de biodiversité1 et l’émergence du DD ont contribué à renouveler de manière très significative.

    5L’un des changements majeurs tient au fait que ces objectifs en matière de conservation sont intégrés dans les préoccupations de développement, l'utilisation durable des ressources – et partant leur gestion durable – étant préconisée dans une perspective d'articulation de ces deux catégories d'enjeux considérées jusqu'alors comme antagonistes (Boisvert, Caron, 2002). La prise en compte des activités humaines, l’intéressement des populations locales et le principe de leur participation à la gouvernance des aires protégées sont au cœur de la Stratégie mondiale de la conservation éditée en 1980 par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), le Fonds mondial pour la nature (WWF) et le Programme des nations unies pour l’environnement (PNUE), premier document international à recourir à l’expression de DD. Une telle évolution trouve son origine dans le « tournant de la gestion participative » qui a renouvelé les politiques de conservation à partir des années 1970 (Aubertin et al., 2008). Quelques premières expériences visant à confier la gestion des ressources à des acteurs locaux, sur la base d’une promotion des identités communautaires et des intérêts économiques privés, ont ainsi été initiées. Le programme Man and Biosphere de l’UNESCO (1974) de même que les Parcs naturels régionaux français (1967) apparaissent comme des dispositifs précurseurs en la matière (Angeon et al., 2007). Ils affichaient en effet une rupture certaine avec la logique de sanctuarisation, c’est-à-dire une conception de la protection d’une biodiversité remarquable fondée sur une exclusion des usages humains – et, partant, des populations locales –, qui avait prévalu dans les dispositifs d’aires protégées mis en œuvre dans les pays occidentaux et leurs colonies au cours du XXe siècle.

    6Une telle évolution des modèles d’espaces protégés, qui vient s’ajouter plutôt que se substituer aux modèles antérieurs, contribue ainsi à un élargissement des catégories d’aires protégées et traduit un changement dans la conception des rapports entre les activités humaines et la conservation de la nature (cf. tableau 16.1)2. Cette évolution doit être reliée à l’émergence d’une conception renouvelée de l’écologie mettant l’accent sur les dynamiques des populations et sur l’importance de leurs habitats avec les possibilités de diffusion qu’ils autorisent (Lepart, 2005). Une telle perspective remet en cause la vision sectorisée de la conservation marquée par une séparation entre les espaces de production et les espaces de protection. La notion de biodiversité, avec la mise en évidence du rôle déterminant de la destruction des habitats dans la disparition des espèces – au-delà de la question de leur surexploitation –, a aussi largement contribué à cette conception plus extensive sur le plan spatial (avec la reconnaissance de l’importance des enjeux de conservation au sein de la nature « ordinaire ») et plus intégrée de la conservation (Dubois et al., 2005). L’« approche écosystémique » entérinée par la CDB, qui s’impose désormais à toutes les politiques de gestion de la biodiversité, invite à associer aires protégées et territoires anthropisés (agricoles, forestiers, etc.) dans un même schéma ou plan d’aménagement (Rodary, Milian, 2008). L’accent est mis, désormais, sur la préservation de la potentialité évolutive des processus écologiques tout en maintenant certaines activités humaines qui permettent aux populations locales de tirer des avantages des actions mises en œuvre et de leurs efforts en matière de conservation.

    Tableau 16.1. : Typologie des espaces protégés français (catégories d’espaces et outils)

    Typologie

    Catégorie d’espaces et outils

    Nombre

    Superficie (en ha)

    Réserves naturelles

    Réserves naturelles nationales
    Dont comprises dans un PN
    Dont comprises dans un PNR
    Dont en outre-mer
    Dont comportant une partie marine

    164


    16
    25

    28 256 849
    9 800
    70 300
    2 582 659
    1 692 848

    Réserves naturelles régionales
    Dont Outre-mer

    158
    3

    20 450
    2 515

    Réserves naturelles corses

    6

    83 238

    Total Réserves naturelles

    568 707

    Parcs nationaux

    Parcs nationaux (zone cœur et d’adhésion comprises)
    Dont zone cœur
    Dont zone d’adhésion
    Dont outre-mer (zone cœur et d’adhésion comprises)
    Dont comportant une partie marine

    9



    3
    1

    5 961 616
    2 503 616
    3 458 000
    5 627 000
    1288

    Parcs naturels régionaux

    Parcs naturels régionaux
    Dont compris dans un PN
    Dont comportant une partie marine

    45
    3

    7 129 800
    15 460
    79 800

    ENS

    Espaces naturels sensibles (57 départements)

     ?

     ?

    Terrains du conservatoire des espaces littoraux et des rivages lacustres

    400

    100 000

    Arrêtés préfectoraux de biotope

    600

    300 000

    Réserves biologiques

    Réserves biologiques dirigées
    Dont mixtes
    Dont outre-mer

    161
    13
    6

    30 572
     ?
    8 320

    Réserves biologiques domaniales intégrales
    Dont outre-mer

    38
    6

    150 657
    137 767

    Total Réserves biologiques domaniales

    199

    181 229

    Terrains des conservatoires régionaux d’espaces naturels

    1 700

    74 000

    Sites

    Sites classés
    Sites inscrits

    2 620
    4 780

    807 000
    1 636 000

    Sites Natura 2000

    Sites Natura 2000
    Dont compris dans un PN
    Dont compris dans une RN
    Dont compris dans un PNR
    Dont comprenant une partie marine

    1 704

    9 785 351
    657 800
    146 200
    1 282 800
    932 962

    ZNIEFF

    ZNIEFF I
    ZNIEFF II

    12 883
    1 912

    4 473 800
    11 743 800

    Zones RAMSAR

    Zones RAMSAR

    19

    928 327

    Réserves de Biosphère

    Zones MAB

    10

    892 100

    Source : Martinez, 2007.

    7La mise en politique du DD n’est pas, non plus, sans interroger, en retour, la vocation des espaces protégés dans les politiques de conservation. La protection de l’environnement est devenue en effet l’un des objectifs que s’assignent les politiques publiques au même titre que le développement économique et social. L’émergence de la notion de gestion intégrée des ressources naturelles, qu’elles relèvent ou non d’espaces protégés, renvoie à ces nouveaux enjeux. Dans une telle perspective, les espaces protégés doivent-ils être conçus comme des territoires d’expérimentation du DD ou bien convient-il de recentrer leur rôle sur la protection d’une biodiversité remarquable (Aubertin et al., 2008) ?

    8De telles inflexions contribuent aussi à la complexification des politiques de conservation, tant en termes d’objet d’intervention que du point de vue des catégories d’acteurs qu’elles impliquent et des modalités de gouvernance à privilégier (négociation et partenariat versus imposition règlementaire) (cf. tableau 16.2.). Elles se sont également traduites par une redéfinition des outils et des méthodes ainsi que par la nécessité d’articuler des échelles d’intervention allant du niveau local au niveau global. Les enjeux de la connectivité des espaces visant à favoriser les flux, les liaisons et la mise en réseau des espaces protégés offrent une bonne illustration de cette complexité.

    Tableau 16.2. : Types de gouvernance des aires protégées

    A. Aire protégée gérée par l'État

    B. Aire protégée cogérée

    C. Aire protégée privée

    D. Aire protégée communautaire

    Un ministère ou une agence d ' État
    Une structure gouvernementale décentralisée
    Une autre institution (délégation)

    Une structure transfrontalière
    Une structure unique avec consultation et collaboration externe
    Différentes structures partenaires (cogestion)

    Un propriétaire individuel
    Une organisation sans but lucratif
    Une organisation lucrative

    Des peuples indigènes
    Des communautés locales (sédentaires ou mobiles)

    Source : Rodary, Milian, 2008.

    9Les approches traditionnelles en matière de gestion des ressources et des aires protégées ont longtemps été axées sur des pratiques descendantes qui minimisaient ou prenaient peu en compte les contraintes locales du contexte social. Ce processus tend à s'inverser au profit d’une gestion participative qui invite à mettre l’accent sur l’émergence et la pérennisation des arrangements institutionnels encadrant les conditions de production et de reproduction des ressources. Une gestion durable des ressources naturelles passe par l'élaboration de nouvelles règles d’usage nécessitant des accords et des compromis qui, tant en termes d’objectifs que de moyens, doivent être co-définis par les acteurs parties prenantes – ce à quoi renvoie la notion de gouvernance participative.

    10Dans les faits, la régulation des contraintes, c’est-à-dire la négociation des modalités de la conciliation sur un même territoire des fonctions économique, écologique et sociale, tend à s'effectuer selon des particularités propres à chaque situation locale caractérisée par des « systèmes d’actions concrets » singuliers (Bernard, 2004) résultant de contextes sociétaux différents (Billaud et al., 2002).

    11Le repérage et l’analyse de cette diversité de situations présentent un intérêt factuel et théorique. La pluralité des configurations empiriquement observées montre l’importance des mécanismes de coordination locale pour assurer une gestion durable des ressources. La démarche pragmatique qui fonde le programme de recherche de l’école anglo-saxonne de la propriété commune permet de rendre compte et de formaliser les processus en jeu (Ostrom, 1990, 2005 ; Bromley, 1992).

    L’école anglo-saxonne de la propriété commune : une approche pragmatique de la régulation des espaces et de leurs ressources

    12L’école anglosaxonne de la propriété commune rend compte de la complexité du réel en considérant conjointement les dimensions sociale et spatiale des modalités de régulation des ressources. Cette lecture institutionnaliste de la gestion des ressources naturelles prend part aux débats théoriques contemporains jusqu’alors dominés par l’opposition radicale entre des modes de gestion publique et centralisée versus privée et décentralisée (Boisvert, Caron, 2002). Une mise en perspective historique des théories sous-jacentes à ces oppositions de principe éclaire ces éléments de discorde.

    13Depuis le début des années 1980, la décentralisation de la gestion des ressources naturelles et la participation des acteurs sont préconisées et avec elles la nécessité de préciser les droits des différents groupes d’acteurs parties prenantes (Boisvert et al., 2004). Réponse pragmatique à la faillite de la régulation étatique dans les pays du Sud, on peut interpréter cette recommandation comme un choix organisationnel s’appuyant sur les vertus reconnues des systèmes de gestion en commun des ressources (Ostrom, 2005 ; Compagnon, 2008). Elle fait également écho à la notion de « gouvernance participative » – intrinsèque au DD et traduisant la volonté de faire participer l’ensemble des acteurs parties prenantes à l’élaboration et à la mise en œuvre des politiques – qui est promue depuis le second « Sommet de la Terre » de 1992 au Nord comme au Sud (Ballet, 2007).

    14Du fait de l'adhésion collective qu'elles requièrent à une échelle territoriale pertinente, les pratiques de durabilité et les enjeux de conservation de la biodiversité invitent à retenir la grille d’analyse de la propriété commune (Angeon, Caron, 2009a) indépendamment des types de statut juridique et des régimes de propriété qui définissent les modalités de gestion et d’usages des espaces naturels (qu’ils relèvent de formes de gestion privée ou non). La littérature relative à la propriété commune met en effet l’accent sur les règles structurant les choix individuels et collectifs et qui fondent tout arrangement institutionnel de gestion commune. Par règles, il convient d’entendre des « prescriptions généralement acceptées et mises en œuvre qui requièrent, interdisent ou permettent des actions spécifiques pour plus d’un individu » (Schlager, Ostrom, 1992, p. 250). Schlager et Ostrom (1992) en distinguent trois types. Les règles opérationnelles concernant l’utilisation des ressources communes, en particulier les modalités d’accès et de prélèvement, constituent la première catégorie. Elles définissent également les procédures de contrôle, la nature de l’information requise et les types de rémunérations ou de sanctions à appliquer. La deuxième catégorie de règles vise à l’établissement des conditions de choix collectifs. Ces règles collectives ont trait à la gestion (modes d’appropriation de la ressource, contributions à son amélioration, son aménagement, etc.), à l’exclusion (définition du groupe bénéficiaire de la ressource considérée) et aux conditions de l’aliénation. Enfin, troisième catégorie, les règles constitutionnelles correspondent aux arrangements externes dépendant de construits juridiques plus larges que le simple domaine d’influence du groupe de détenteurs des ressources considéré (par exemple les politiques publiques, l’organisation du marché sur lequel est écoulée la ressource…).

    15Le système d’action collective, défini par l’imbrication de ces trois catégories de règles (opérationnelle, collective et constitutionnelle), encadre les modes d’utilisation et de gestion des ressources dont les attributs physiques et techniques varient (Oackerson, 1992). Ces faisceaux de règles facilitent les modalités de coordination entre acteurs ; ils constituent des cadres opportuns d’activation de liens sociaux. Les mécanismes de cohésion sociale locale influent sur la capacité des acteurs à se fédérer autour d’un projet commun qui intègre les principes de durabilité.

    16L’organisation sociale, l’édiction de règles ou d’autres normes localisées qui constituent l’environnement institutionnel dans lequel sont immergés les acteurs interagissent avec le milieu biophysique (Oakerson, 1992 ; Anderies et al., 2004). Dans la terminologie d’Anderies et al. (2004), un « social-ecological system » (SES) permet de rendre compte de cette intrication étroite d’un système écologique (ou écosystème) et d’un système social. Ainsi, un SES décrit tout ensemble de systèmes sociaux au sein desquels les relations d’interdépendance entre individus se cristallisent et sont médiatisées par des interactions avec des entités biophysiques et des entités biologiques non humaines. Les institutions de gestion collective des ressources apparaissent comme un des facteurs clés de la capacité de résistance et d’adaptation d’un SES à des chocs exogènes dont rend compte la notion de « robustesse ». Celle-ci est en effet définie comme « le maintien de caractéristiques souhaitées du système en dépit des fluctuations dans le comportement de certaines de ses composantes ou de son environnement » (Anderies et al., 2004, p. 7). Approfondissant cette perspective de recherche, Ostrom (2005) précise les mécanismes causaux qui explicitent le rôle déterminant des règles opérationnelles et collectives. Les développements de ces travaux permettent d’identifier les propriétés du lien social (petite taille, homogénéité culturelle, fréquence des échanges, densité des réseaux sociaux, pratiques de réciprocité, etc.) comme facteurs de la robustesse d’un SES. La question des modalités d'apprentissage collectif, saisie dans sa double dimension sociale et institutionnelle, apparaît comme un élément déterminant.

    Des modalités d’apprentissage institutionnel : perspectives pour l’action

    17Comme nous l’avons rappelé, l’enjeu de l’intégration des principes de durabilité dans la gestion des espaces et des ressources naturelles conduit à faire du territoire, l’un des principaux lieux de construction et de déploiement des décisions et actions publiques. Dans un tel contexte, la pluralité des acteurs concernés – porteurs de représentations, de valeurs de normes d’action et d’intérêts hétérogènes – se voit conviée à participer à un processus d’élaboration collective de l’action publique. Le niveau local et l’ensemble des acteurs impliqués (gestionnaires, usagers, propriétaires, associations de protection de l’environnement, etc.) exercent alors un rôle déterminant dans l’élaboration de ce qui fait « norme », influençant tant la définition des objectifs que la mise en œuvre des politiques. Si l’on reprend les termes de Lascoumes (1994, p. 98), les « activités d’interprétation et de mobilisation menées par les différentes catégories d’acteurs sociaux deviennent déterminantes dans la réalisation des objectifs ».

    18Pour le formuler autrement, la conciliation des intérêts pour une gestion durable des ressources naturelles n’est possible que si les acteurs déterminent à la fois l'objet de l'accord (i.e. quelles ressources considérer ? Pour quelles finalités ?) et les moyens d'y parvenir (i.e. quels instruments de gestion ?). De telles réflexions renvoient à l’analyse stratégique du système que constitue l'écosystème (ou sa portion protégée) considéré et le système social dans lequel il s'insère (Mermet et al., 2005). Cette analyse reconnaît à chaque acteur une logique propre et une certaine liberté d’action, mais elle s’attache surtout à comprendre le jeu des multiples logiques en fonction des interdépendances entre acteurs (Crozier, Friedberg, 1977 ; Friedberg, 1993).

    19L’analyse des dynamiques collectives locales d’élaboration de nouvelles normes de gestion durable d’un espace protégé ou d'une ressource naturelle invite ainsi à étudier les modalités de coordination des usagers et de l’ensemble des acteurs parties prenantes. Tel est précisément l’objet des développements consacrés à l’étude des institutions de gestion commune des ressources. Ces dernières, caractérisées par leur très grande diversité, apportent chacune leur réponse propre au problème des modalités de l’action collective.

    20La lecture que propose l’école anglo-saxonne de la propriété commune montre de quelle manière les propriétés du lien social (nature, qualité et densité) contribuent à la genèse et à la durabilité de tels arrangements institutionnels locaux.

    21La question de l'émergence et de l'apprentissage d'une dynamique d'action collective apparaît ainsi constituer un déterminant fondamental d'une gestion durable des ressources naturelles contribuant au maintien de la biodiversité. Tout l’enjeu est de comprendre comment s’effectuent ces modalités d’apprentissage et quelles logiques y président. Ce questionnement trouve des éléments de réponse dans les travaux d’Argyris et Schön (1996)3 consacrés à l’étude des mutations au sein des organisations. La capacité de leurs membres à adopter de nouveaux modes de comportement joue un rôle clé. Cet « agir autrement » nécessite que les acteurs apprennent, incorporent de nouvelles connaissances, convoquent des savoirs, techniques, compétences, savoir-faire, etc., auxquels ils n’avaient pas recours jusqu’alors. L’apprentissage se manifeste à deux niveaux : celui des pratiques et celui des systèmes de valeurs des acteurs. Les travaux révèlent en effet que les apprentissages pérennes intègrent une modification des valeurs même si les référentiels auxquels ils renvoient ne sont pas explicitement exprimés. Par ailleurs, les résultats observés montrent que les apprentissages sont plus marqués dans un contexte collectif qu’individuel.

    22Ces résultats interpellent sur le plan normatif. Puisqu’il apparaît que la diffusion de l’apprentissage nécessite la mise en œuvre de dispositifs favorisant l'émergence d'un cadre collectif au sein duquel se développent des pratiques de gestion durable des ressources naturelles, alors les conditions d’une telle atmosphère devraient être suscitées. Cela rend légitime la conduite d’une action publique visant à favoriser la performance des institutions régissant les SES et, ce faisant, leur robustesse.

    Conclusion

    23Les modes de gestion des espaces naturels s'inscrivent dans un contexte renouvelé par la définition d'objectifs de DD et de conservation de la biodiversité. Il s'agit ainsi de promouvoir une gestion et une utilisation durables des ressources naturelles – qu’elles relèvent ou non d’espaces protégés – en privilégiant une gouvernance participative. Montrant que les facteurs sociaux et institutionnels locaux jouent un rôle discriminant sur les dynamiques d’apprentissage et le renouvellement des pratiques de gestion induites par les enjeux de durabilité, notre réflexion interroge, plus largement, l’action publique locale. Cette dernière se trouve prise en tenaille entre la substitution d’une logique descendante (« top-down ») par le principe de « l'action concertée » (autrement dit de la participation locale) et la mise en place de dispositifs institutionnels formalisés dictant la mise en œuvre de démarches participatives. La gouvernance des aires protégées illustre parfaitement cette évolution des référentiels des politiques publiques lesquels reposent, d’une part, sur l’institutionnalisation ou la formalisation de pratiques ou démarches spontanées et, d’autre part, sur l’instrumentation de processus performatifs de décision et d’action.

    Bibliographie

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    Format

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    Notes de bas de page

    1 Dans le contexte français, l’engagement à conserver la biodiversité résulte de la ratification en 1994 de la CBD. Dans le cadre législatif, cet engagement se traduit principalement par la transcription dans le droit français des directives européennes « Oiseaux » et « Habitats » visant à mettre en œuvre le réseau « Natura 2000 », et l’adoption en 2004 d'une Stratégie nationale pour la biodiversité déclinée en différents plans d’action sectoriels (notamment dans les secteurs de l’agriculture et de la forêt). La récente traduction législative du Grenelle de l’environnement, en particulier ce qui a trait à l’élaboration et la mise en œuvre de la trame verte et bleue, est venue compléter ce cadre juridique et réglementaire.

    2 L'UICN définit une aire protégée comme « une portion de terre et/ou de mer vouée spécialement à la protection et au maintien de la diversité biologique, ainsi que des ressources naturelles et culturelles associées, et gérée par des moyens efficaces, juridiques ou autres » (UICN, 2008). Les aires protégées sont classées en six catégories selon leurs objectifs, traduisant différents niveaux d'intervention allant de la protection de l'intégrité écologique des écosystèmes et des processus naturels (catégories I à III) à la gestion durable des ressources naturelles dans l'intérêt de la population locale (catégorie VI), en passant par la préservation/restauration d'espèces ou d'habitats (catégorie IV) et la protection de paysages culturels habités (catégorie V). Ces critères sont en cours de révision (Dudley, 2008).

    3 Ces deux auteurs circonscrivent initialement leur analyse à l’organisation. Ils se donnent pour objectif de constituer une théorie de l’intervention dans les organisations en vue de les faire évoluer, de les transformer, d’accompagner les changements qui s’y produisent. Ces travaux ont inspiré des réflexions s’appliquant aux modes de gestion des ressources forestières (Angeon, Caron, 2009b).

    Auteurs

    • Valérie Angeon

      Maître de conférences en économie, Ceregmia, Université des Antilles et de la Guyane, valerie.angeon@martinique.univ-ag.fr

    • Armelle Caron

      Ingénieure de Recherche, Docteure en Economie, UMR Métafort, AgroParisTech-ENGREF, armelle.caron@engref.agroparistech.fr

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    1 Dans le contexte français, l’engagement à conserver la biodiversité résulte de la ratification en 1994 de la CBD. Dans le cadre législatif, cet engagement se traduit principalement par la transcription dans le droit français des directives européennes « Oiseaux » et « Habitats » visant à mettre en œuvre le réseau « Natura 2000 », et l’adoption en 2004 d'une Stratégie nationale pour la biodiversité déclinée en différents plans d’action sectoriels (notamment dans les secteurs de l’agriculture et de la forêt). La récente traduction législative du Grenelle de l’environnement, en particulier ce qui a trait à l’élaboration et la mise en œuvre de la trame verte et bleue, est venue compléter ce cadre juridique et réglementaire.

    2 L'UICN définit une aire protégée comme « une portion de terre et/ou de mer vouée spécialement à la protection et au maintien de la diversité biologique, ainsi que des ressources naturelles et culturelles associées, et gérée par des moyens efficaces, juridiques ou autres » (UICN, 2008). Les aires protégées sont classées en six catégories selon leurs objectifs, traduisant différents niveaux d'intervention allant de la protection de l'intégrité écologique des écosystèmes et des processus naturels (catégories I à III) à la gestion durable des ressources naturelles dans l'intérêt de la population locale (catégorie VI), en passant par la préservation/restauration d'espèces ou d'habitats (catégorie IV) et la protection de paysages culturels habités (catégorie V). Ces critères sont en cours de révision (Dudley, 2008).

    3 Ces deux auteurs circonscrivent initialement leur analyse à l’organisation. Ils se donnent pour objectif de constituer une théorie de l’intervention dans les organisations en vue de les faire évoluer, de les transformer, d’accompagner les changements qui s’y produisent. Ces travaux ont inspiré des réflexions s’appliquant aux modes de gestion des ressources forestières (Angeon, Caron, 2009b).

    Développement durable et territoire

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    Ce chapitre est cité par

    • Angeon, Valérie. Caron, Armelle. Birard, Cécile. Cayre, Patrice. Chambon, Philippe. Larade, Arnaud. Méasson, Ludovic. Planchat, Claire. (2013) Les apports de la gouvernance adaptative pour analyser les enjeux d’une mise en œuvre effective de la Trame Verte et Bleue. L’exemple du PNR des Volcans d’Auvergne. Développement durable et territoires. DOI: 10.4000/developpementdurable.9675

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    Angeon, V., & Caron, A. (2010). Chapitre 16. Espaces naturels, biodiversité et développement durable. In B. Zuindeau (éd.), Développement durable et territoire. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.15412
    Angeon, Valérie, et Armelle Caron. « Chapitre 16. Espaces naturels, biodiversité et développement durable ». In Développement durable et territoire, édité par Bertrand Zuindeau. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion, 2010. doi:10.4000/books.septentrion.15412.
    Angeon, Valérie, et Armelle Caron. « Chapitre 16. Espaces naturels, biodiversité et développement durable ». Développement durable et territoire, édité par Bertrand Zuindeau, Presses universitaires du Septentrion, 2010, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.15412.

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    Zuindeau, B. (éd.). (2010). Développement durable et territoire. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.15373
    Zuindeau, Bertrand, éd. Développement durable et territoire. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion, 2010. doi:10.4000/books.septentrion.15373.
    Zuindeau, Bertrand, éditeur. Développement durable et territoire. Presses universitaires du Septentrion, 2010, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.15373.
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