Chapitre V. Le remodelage du territoire urbain


Texte intégral

1Un certain nombre d’enquêtes parues depuis les années 1970 nous ont appris que l’espace urbain ne doit pas être considéré comme un simple décor, un cadre neutre ou même un poste d’observation privilégié1. La ville, et singulièrement son enveloppe matérielle, est désormais devenue un objet d’histoire tout à fait essentiel. Au XVIIIe siècle aux Provinces-Unies, les cités sont encore en règle générale de taille réduite et enfermées dans des murailles. Pour autant, une réflexion qui se limiterait à l’analyse de la différence physique ou topographique avec l’espace environnant n’est pas satisfaisante. Il faut davantage s’intéresser au territoire urbain en lui-même, dans toutes ses composantes, en ce qu’il est le « produit d’interactions nombreuses »2. La notion de territoire, si commune à bien des sciences humaines, est cependant redoutable à manier car porteuse d’univocité. Il faut l’entendre, à notre sens, comme une portion d’espace investie et mise en valeur par un groupe humain de taille variable, ici une communauté de quelques milliers d’habitants. L’examen du remodelage du territoire urbain à Enkhuizen se révèle tout à fait pertinent, puisqu’il s’agit de suivre le sillon, largement emprunté par les sociologues et les historiens, de l’inscription dans l’espace des phénomènes sociaux et économiques3. Travailler sur le territoire urbain permettrait donc non seulement d’accéder à un autre point de vue sur les manifestations des difficultés de la ville, mais également de saisir la communauté comme pleinement actrice de ces transformations.

Réalités d’une désurbanisation

2Il est difficile d’imaginer que cette perte de substance démographique n’ait pas eu de répercussion sur l’espace urbain. Le développement de ce dernier a en effet pris place dans une période de succès économique, en particulier à la fin du XVIe siècle. De nouvelles extensions apparurent alors. En 1593, à l’issue d’une forte poussée vers la périphérie, la superficie urbaine aurait été multipliée par trois. La confrontation rapide de deux cartes de la ville, dessinées en 1577 et 1649, permet aisément de se rendre compte de cet accroissement spectaculaire. Cette extension se localisa en particulier vers le nord et l’ouest. Alors qu’en 1577 l’église Saint-Gomar, future Westerkerk, marquait quasiment la limite occidentale de la ville, elle se trouvait positionnée en plein milieu du territoire urbain en 16494. Ce modèle de croissance est assez répandu aux Provinces-Unies au XVIIe siècle, puisqu’à Dordrecht les magistrats ont dû ordonner le déplacement des murailles5. Un tableau peint en 1614 permet également de mesurer l’ampleur des aménagements du front de mer à Enkhuizen6. Ville à croissance rapide au XVIe siècle et dans la première partie du siècle suivant, le port du Zuiderzee a vraisemblablement ressenti la baisse du nombre de ses habitants au sein même de son enveloppe urbaine.

3Les registres fiscaux nous permettent de connaître le nombre de maisons existant à Enkhuizen. R. Willemsen en a retracé l’évolution grâce aux verpondingsregisters, autrement dit les registres de cette sorte de taille réelle pesant sur les propriétés foncières. Il trouve 3 615 maisons en 1632, 2 605 en 1730 et encore 1 655 en 18037. Mais cette lente décrue dissimule une partie de la réalité. Les maisons encore existantes étaient en effet nombreuses à être abandonnées, à demi détruites ou au mieux peu entretenues. C’est ce qui ressort très clairement des archives scabinales. Les mentions de « bouwvallig huys » ou de « maisons délabrées » abondent, et les magistrats se montrèrent préoccupés par cette question dès la fin du XVIIe siècle. Les minutes des réunions des bourgmestres conservent la trace d’un certain nombre de décisions prises à ce sujet. Dans un souci d’efficacité, leur analyse approfondie a été limitée aux six premiers mois de l’année 1705 et aux résolutions concernant les affaires immobilières.

4Cette liste d’opérations immobilières confirme ce que l’on pouvait supposer. Il existait de nombreuses maisons en mauvais état, justifiant des mesures particulières d’allègement voire d’exemptions d’impôts accordées notamment aux futurs propriétaires8. Il s’agissait d’obtenir de ceux-ci l’engagement de se livrer aux travaux nécessaires de réparation. Cette politique s’inscrivait dans la durée puisque des décisions similaires furent réitérées des années plus tard9. Ceux qui avaient de l’argent et qui restaient à Enkhuizen en profitèrent largement pour arrondir les limites de leur propriété, voire pour se doter d’une écurie10. Il est clair que ces possédants étaient en position de force sur le marché foncier d’Enkhuizen. Cette situation n’était pas propre à cette ville. Nous savons en effet qu’en dépit d’une politique édilitaire d’une grande énergie, les nombreuses parcelles non construites permirent à certains habitants de Maastricht de réaliser de fructueuses opérations immobilières. La situation de cette ville n’était pas comparable en tous points à celle d’Enkhuizen, tant elle était confrontée à un renouvellement en profondeur de ses fonctions, de nombreux terrains ecclésiastiques ou militaires trouvant une vocation civile11. Ces transferts pouvaient, par ailleurs, se solder par un remodelage important de l’architecture urbaine. Il ne semble pas, cependant, que l’on ait assisté à une rénovation de qualité des maisons existantes, comme ce fut le cas à Delft12. Les magistrats étaient, de toute évidence, à la recherche de solutions pour éviter que des quartiers entiers de la ville ne soient désertés ou bien laissés dans un état déplorable. Leurs efforts ne produisirent pas les effets escomptés. En 1796, plus de quatre cents maisons étaient en effet inhabitées, en ruine ou bien détruites à travers le territoire urbain d’Enkhuizen13.

5La localisation des maisons en ruine ou des terrains libres est également instructive. Certains espaces revinrent fréquemment comme la Breedstraat, la Vissersdijk ou bien la Zuyderhavendijk, autrement dit dans la partie orientale de la ville. Retrouve-t-on une telle localisation plus en avant dans le siècle ? En 1739, il fut question de bâtiments municipaux ayant un lien avec la VOC ou l’Amirauté14. Trois ans plus tard, Cyriakus Ouckama demanda l’autorisation de détruire un « vieil entrepôt en ruine » pour y édifier à la place une écurie et une remise à voitures, dans la même zone urbaine, près des installations de la VOC15. La Breedstraat faisait ainsi figure de principale artère d’Enkhuizen. Les localisations relevées pour les premiers mois de 1705 ne constituaient donc en aucune manière une exception. Beaucoup de maisons en mauvais état étaient en effet localisées à proximité des ports construits au XVIe siècle, ou dans des zones périphériques. À l’instar du cas d’Amsterdam, ces portions du territoire urbain avaient été occupées dans une période de prospérité économique, dans le but de répondre à une forte demande16. Le tarissement de l’immigration, doublé d’une émigration massive, eut pour conséquence de laisser beaucoup de ces habitations sans occupants et en ruine. Il est possible, cependant, de formuler une autre hypothèse.

6La quasi-totalité des adresses relevées était en effet localisée dans le vieux centre historique de la ville, ou bien dans son immédiate proximité. Les actions menées par les magistrats en faveur des maisons délabrées de ce secteur ne relevaient-elles pas plutôt d’un choix ? Loin d’indiquer la localisation privilégiée des maisons en ruine, l’attitude des édiles manifesterait plutôt la volonté de préserver une certaine partie du territoire urbain, au détriment du reste de la ville17. Le plan d’équipement d’Enkhuizen en lanternes, mis au point en 1734, semble confirmer cette idée. Soucieux d’améliorer la circulation mais également la sécurité dans les rues la nuit, les magistrats décidèrent en effet d’installer 240 lanternes à travers la cité18. Nous disposons de la liste des emplacements de ces installations, avec le nombre de lanternes par artère. Ces localisations ont été reportées sur une carte de la ville de cette période. Il apparaît que le vieux noyau historique d’Enkhuizen a été nettement privilégié, la densité de lanternes y étant en effet beaucoup plus élevée qu’ailleurs, en particulier par rapport à la zone occidentale. Ce déséquilibre correspondait très certainement à une répartition inégale de la population urbaine. Il confirme cependant l’intérêt porté par les magistrats à la zone comprise entre la Westerkerk à l’ouest, l’Hôtel de ville à l’est, la Noorderhavendijk au nord et la tour de la Drommedaris au sud. Trois artères à elles seules, à savoir la Breedstraat, la Westerstraat et la Zuiderhavendijk, monopolisaient un sixième du total des lanternes installées.

7Le marché de l’immobilier aurait pu nous permettre de trancher entre ces pistes de recherche. Le temps a malheureusement manqué pour étudier l’évolution des prix locatifs à Enkhuizen. Il est cependant probable qu’ils connurent une baisse tout au long du XVIIIe siècle, à l’instar d’autres évolutions bien connues19. Quelle que soit l’hypothèse retenue, ce tissu urbain en rapide détérioration reflétait assez fidèlement le déclin économique de la ville. Le territoire portait sur lui, de façon de plus en plus visible, les stigmates de la crise qui le frappait.

 

8Concurremment à cette évolution, le caractère rural de la cité portuaire du Zuiderzee se renforça. À l’emplacement des maisons détruites, les installations destinées à un usage agricole, telles que les granges, se multiplièrent20. Les bourgmestres s’intéressaient par ailleurs de très près à l’activité des propriétaires de troupeaux bovins. Leur attitude était motivée par la crainte de l’incendie ou des maladies, préoccupations bien classiques au cœur du XVIIIe siècle. La résolution de 1734 sur les lanternes contenait ainsi un développement sur les risques que la fermentation du foin faisait courir à la ville21. Ils entreprirent de mieux contrôler les meules de foin présentes dans la ville, mais de limiter également la quantité de boue charriée par les animaux qui hivernaient dans la ville22. Le nombre de documents rassemblés ne laisse aucun doute sur la réalité d’une désurbanisation à Enkhuizen. Les fonctions commerciales et résidentielles reculèrent au profit de fonctions agricoles qui profitèrent des larges trouées laissées dans le semis urbain par les maisons en ruine. Les fermes se multiplièrent sur le territoire d’Enkhuizen, colonisant en priorité les espaces laissés libres au nord et à l’ouest de la ville.

L’espace socio-économique de la cité

9La croissance fulgurante de la ville avait créé, à partir du XVIe siècle, un espace particulier, dont la finalité première ainsi que l’homogénéité renvoyaient à un certain type d’activités et à un dynamisme économique indéniable. La nécessité de multiplier les bassins, ainsi que les installations manufacturières induites par l’existence de puissantes flottes de pêche et de commerce, modela de façon déterminante un espace singulier. L’histoire urbaine française du XVIIIe siècle, dans un contexte différent, regorge d’exemples de ces villes ayant connu de profondes transformations en rapport avec leur développement économique et démographique. Des villes en forte croissance grâce au grand commerce atlantique remodelèrent cependant leurs espaces portuaires de façon différente23. L’afflux de migrants en quête de travail s’était soldé, en outre, par une fièvre bâtisseuse en direction du nord et de l’ouest de la ville. Le plan d’Enkhuizen dressé par Blaeu en 1649 reflétait dans une large mesure les succès de la pêche du hareng et du commerce maritime. Le visage de la ville pouvait-il rester inchangé au temps du déclin ? Dans quelle mesure la contraction économique et démographique pesa-t-elle sur le remodelage de l’espace urbain d’Enkhuizen ? Quel rôle son gouvernement a-t-il joué, étant bien entendu que les magistrats avaient pleine conscience de ce déclin et qu’ils souhaitaient le combattre ?

10L’une des manifestations les plus immédiates de la crise économique et de l’effondrement démographique fut la multiplication des friches au sein des espaces productifs intra-muros. Divers lieux de production, autrefois sièges d’activités dynamiques, pouvaient ainsi être laissés à l’abandon. Les papiers du gouvernement urbain fournissent des informations précieuses sur un certain nombre de bâtiments et de terrains. Les magistrats tentaient en effet, encore à la fin du XVIIe siècle, de favoriser la reprise d’installations délaissées. Jan Cornelisz Backer, à qui on accorda le droit de construire une scierie en 1686, eut ainsi l’obligation de le faire sur un ancien chantier naval24. Treize ans plus tard, ce fut au tour d’Andries Buyck d’ébaucher le projet d’un entrepôt à l’emplacement de la brasserie De drie haringen25. Le rythme des cessions de brasseries désaffectées pour des montants symboliques s’accéléra néanmoins à partir du début du XVIIIe siècle, sans que l’obligation soit faite désormais aux nouveaux propriétaires d’y installer une activité26. De toute évidence, le gouvernement urbain venait de prendre conscience de la gravité des difficultés de la ville. Les espoirs de reconversion s’envolaient sous la pression de la conjoncture économique. Le secteur de la brasserie traversait en effet, à ce moment-là, une crise sans précédent. Sans doute la forte baisse de la population de la ville contribua-t-elle à accélérer le rythme de la fermeture de ces établissements. Localisées sur la Dijk, la Paktuinstraat ou bien la Lange Tuinstraat, les infrastructures qui souffraient au premier chef de la crise économique se concentraient sur les territoires symbolisant la forte croissance des siècles précédents. Les encouragements édilitaires pour dynamiser ces terrains ayant vraisemblablement échoué, les bâtiments étaient voués à disparaître. Les nouveaux propriétaires récupéraient ainsi des surfaces appréciables, transformées en jardins ou plus sûrement en écuries. Les installations proprement portuaires localisées au même endroit connurent-elles un sort équivalent ?

 

11Les contraintes naturelles du site d’Enkhuizen renforçaient encore davantage l’acuité des difficultés. Les puissants courants au large de la ville provoquaient en effet un ensablement chronique, bien connu ailleurs sur les rives du Zuiderzee27. Le conseil urbain prit assez tôt au XVIIIe siècle la mesure du phénomène, en évoquant le « continuel et extraordinaire assèchement des ports de la ville »28. Les origines du problème étaient également bien analysées, puisqu’aux tempêtes et aux courants se trouvait associée une pratique ancienne et néfaste. Certains navires profitaient en effet de leur séjour dans le port pour se débarrasser du sable utilisé comme lest. L’année 1718 marqua la naissance d’un projet visant à rétablir un tirant d’eau convenable dans les bassins de la ville. Une nouvelle imposition sur les activités portuaires devait permettre de relancer les opérations de creusement.29 Au-delà du dragage des darses, il fut également question d’ériger une barrière efficace contre les tempêtes venues du large. Les mesures projetées allaient de l’érection d’obstacles remplis de pierres solides au large de la ville, à la ligne plus dense de pieux sur le côté oriental, en passant par la mise à l’écart des boues habituellement rejetées dans les ports et le relèvement des digues entourant le polder Immenhorn30. Bien loin d’abandonner les bassins à une longue agonie, les magistrats entendaient donc lutter vigoureusement contre les menaces d’ensablement. Ils ne choisirent pas, à la différence des édiles de Dordrecht au XVIIe siècle, de construire un nouveau port afin de résoudre le problème de l’inaccessibilité des gros navires31. L’enlèvement régulier du sable accumulé dans les bassins devint donc un spectacle habituel à Enkhuizen, donnant l’occasion au marquis de Courtanvaux, de passage dans la ville, d’exécuter le croquis d’une machine à draguer les ports32.

12Ces opérations se concentraient en priorité sur deux bassins33. D’abord le Buitenhaven ou Rommelhaven, creusé en 1401, qui constituait en fait un accès aux autres darses d’Enkhuizen. C’est ce qui peut expliquer qu’à la suite des violentes tempêtes de 1775 et 1776 les travaux y aient été jugés de la plus grande utilité. On imaginait, de façon classique, de creuser le fond de ce bassin, tout en y interdisant le largage de lest34. Un an plus tard, un nouveau projet allait un peu plus loin. Selon le plan dessiné par Jan Bok et Jan Rood, il s’agissait en effet d’assécher et de creuser le Rommelhaven, afin de renforcer la sécurité des navigateurs et l’attractivité du port d’Enkhuizen35. Les délais d’exécution ainsi que les frais engagés s’annonçaient ainsi beaucoup plus lourds que d’ordinaire. L’attachement à ce bassin ne se mesure pas seulement aux travaux projetés. Un peu plus tôt dans le siècle, le conseil avait en effet donné satisfaction aux navigateurs pour leur demande d’aménagement « op het deenshooft ». Il s’agissait d’un môle situé dans la partie sud du Rommelhaven36. Les gens de mer obtinrent la mise en place d’une lanterne supplémentaire à cet endroit-là, un an après l’équipement des principales artères de la ville37. Il fut même décidé, au prix d’une contribution plus élevée, d’allumer cette lanterne toutes les nuits de l’année38. Un autre secteur, appelé Noorderhaven dans les archives édilitaires, fit l’objet d’une attention constante de la part des autorités. Il s’agissait d’un bassin de transition assurant les communications entre le Zuiderzee et les Oosterhaven et Vissershaven. Les avis favorables à un dragage de grande ampleur à cet endroit-là furent nombreux entre 1686 et 171439. On dut cependant attendre 1720 pour voir naître des projets de plus grande ampleur. Des habitants d’Enkhuizen imaginèrent en effet de créer un chenal d’accès aux bassins de la ville, protégé de la houle et de l’ensablement par des murs solides. Ce couloir devait se raccorder à la ville par le Noorderhaven, et fit l’objet d’un mémoire ainsi que d’une carte40. Les frais à engager étaient gigantesques, de l’ordre de 500 000 florins, mais promettaient de modifier en profondeur l’organisation de l’espace portuaire d’Enkhuizen. Bien que séduits, les magistrats reculèrent, vraisemblablement devant l’énormité du coût de l’aménagement. Près d’un demi-siècle plus tard, le gouvernement urbain chargea en effet Jan Rood de reprendre ce dossier. Les plans qui furent alors élaborés ne différaient pas fondamentalement de ceux que Jan Belkmeer avait communiqués41.

 

13Qu’en était-il des bassins creusés entre 1593 et 162042 ? À l’exception du Masten- ou Krabbershaven, ils se situaient tous à l’ouest ou au sud de la ville. Leur création avait eu pour objectif principal d’augmenter les capacités d’accueil des flottilles de pêche. C’est précisément sur les quais de ces bassins que se trouvaient localisées les brasseries désaffectées dont il a été question plus haut. Les projets d’aménagement furent plus ponctuels que pour d’autres bassins, et plus originaux : établir la station permanente d’une flotte de guerre de près de cent navires ou envisager sérieusement le creusement du chenal reliant le Nieuwe Haven au Sint Pietershaven, pour un montant de 3 600 à 3 700 florins43. Une fois encore il s’agissait de permettre le mouillage des plus grosses unités de guerre. Une délibération de 1740 nous apprend d’ailleurs que les travaux étaient déjà engagés à cette date44. Ces darses ne furent pas comblées avant le XIXe siècle, ce qui permet de rejeter l’idée d’un abandon précoce. Les magistrats ont donc apparemment réparti leurs efforts d’aménagement de façon équitable. Il faut cependant s’interroger sur la nature des travaux ainsi que le montant des frais engagés.

14Une vaste entreprise de remodelage de l’espace portuaire d’Enkhuizen, basée sur une différenciation prononcée entre certaines zones, semble en effet avoir eu lieu. Les plus vieux bassins de la ville, ceux qui jouxtaient le noyau historique urbain, firent l’objet d’une attention constante. À l’inverse, les bassins occidentaux ne bénéficièrent que d’entreprises ponctuelles. Les premiers semblaient toujours concernés par le commerce maritime, alors que pour les seconds on imagina une modification en profondeur de la fonction originelle. Il n’était plus question d’y accueillir les flottes de pêche, puisque désormais on devait créer des conditions favorables au séjour des navires de guerre. Une volonté de concentrer les fonctions maritimes productives sur un espace réduit se détecte également. Dans cette nouvelle configuration, les extensions portuaires de la fin du XVIe siècle et du début du XVIIe siècle ne jouaient plus qu’un rôle très marginal. Les friches pouvaient s’y développer, puisqu’il n’était donc plus question d’activités productives endogènes. Davantage qu’un changement de fonction, il devait s’agir d’une prise en compte du profond déclin de la ville, illustrée par un repli sur le noyau historique ancien d’Enkhuizen45. On ne peut nier cependant que les magistrats aient ainsi cherché, sinon à relancer l’économie urbaine, du moins à limiter l’impact de la dépression.

Ségrégations en question

15Éléments-clés de l’analyse d’un territoire, les notions de cohabitation et d’appropriation sont parfois difficiles à saisir pour l’historien manquant de sources adéquates. L’analyse des adresses d’un certain nombre de groupes présentait un intérêt privilégié, comme les étrangers, les pauvres ou bien encore les minorités religieuses. À propos du premier groupe, c’est l’examen des lieux d’habitation des nouveaux mariés qui a retenu notre attention. Des hypothèses quant à la distance séparant le domicile des futurs conjoints demandaient à être validées, même si un certain nombre d’éléments extérieurs étaient susceptibles de venir perturber les résultats. S’agissant de la répartition de l’habitat des migrants dans l’espace urbain d’Enkhuizen, nous pouvions tout de même continuer à croiser les sources précédentes. Les registres d’imposition indiquent en effet le nom de la rue ou de la partie de la ville où les fiancé(e)s habitaient. Ce lieu n’est pas toujours mentionné pour les étrangers, seul l’adresse du conjoint originaire d’Enkhuizen figurant alors sur le registre. Il arrivait également que le couple résidât déjà au même endroit. L’état des ressources permet toutefois de s’interroger sur l’existence ou non de zones urbaines occupées majoritairement par les étrangers, voire par des étrangers originaires d’une région ou d’un pays particuliers. Une telle situation concernait par exemple la communauté des marchands britanniques à Rotterdam, qui en étaient venus à former une véritable enclave nommée « Little London »46.

 

16Les dimensions de l’échantillon ne permettent pas toujours, comme souvent pour Enkhuizen, de mener une étude quantitative satisfaisante. On a donc choisi d’effectuer des sondages, dans les registres des huwelijksafkondigingen. Les résultats sont ventilés selon le découpage suivant du territoire urbain : le centre historique (zone I), les espaces portuaires de l’Est et du Sud (zone II) et les extensions septentrionales et occidentales (zone III)47.

Tableau 6 – La répartition sur le territoire urbain d’Enkhuizen des futurs mariés, puis des couples comportant au moins un membre non-natif entre 1702 et 1707

Individus concernésZONE IZONE IIZONE III
Lieu d’habitation des hommes immigrés (13 adresses indiquées)625
Lieu d’habitation des femmes nées à Enkhuizen, futures épouses d’un étranger (27 adresses indiquées)1575
Lieu d’habitation des couples comptant au moins un étranger (6 lieux indiqués)411

Source : WFA, DTB Enkhuizen, microfiche 51.

17Au début du XVIIIe siècle, les migrants logeaient indistinctement dans les trois zones délimitées au sein de l’espace urbain d’Enkhuizen. On peut les retrouver dans les artères de la vieille ville d’Enkhuizen que sont la Breedstraat ou bien encore la Oude Westerstraat tout comme dans les parties récentes du nord ou de l’ouest de la cité. On ne relève aucune concentration particulière dans les quartiers portuaires de la ville, même si la partie occidentale semble la moins prisée par ces couples liés d’une façon ou d’une autre à l’immigration. Il ne semble donc pas exister d’enclaves étrangères fermées. La Guerre de Succession d’Espagne et la fin de la Guerre du Nord, qui se sont traduites par des concentrations ponctuelles de gens de mer et de soldats, n’ont semble-t-il pas laissé d’impact sur la situation existante. Les fiancées natives d’Enkhuizen habitaient d’ailleurs majoritairement dans les mêmes quartiers que leurs futurs époux, en dépit d’une préférence marquée pour la partie la plus ancienne de la ville48. Il s’agissait là d’une claire différence avec les Britanniques résidant à Rotterdam, cette ville en plein développement au XVIIIe siècle. À l’instar d’Enkhuizen, Londres ou Bayonne enregistraient une large dispersion de leur population étrangère à travers tout l’espace urbain49.

18Cette situation était peut-être courante au XVIIIe siècle. En croisant les ondertrouwregisters qui permettaient d’identifier un nombre plus important d’étrangers et les huwelijksafkondigingen où figuraient les adresses des individus concernés, on a pu isoler un échantillon respectivement de vingt-neuf et de vingt-cinq couples pour les années 1750 et 177550. La proportion de ceux qui habitent dans la même rue au moment de s’unir est importante et grandit encore, passant de 31 à 40 %, avec un renforcement de la présence de ces couples à la périphérie du vieux centre51. On peut donc évoquer un regroupement privilégié de migrants dans les rues proches des différents ports ou bien dans le Westeinde. Ce constat n’est-il pas en contradiction avec l’absence de cloisonnement ? D’autres villes maritimes en Europe, à comparer avec prudence avec le port du Zuiderzee, connaissaient une prégnance des facteurs professionnels dans les regroupements d’étrangers52.

19Dans le même ordre d’idée, il existait quelques regroupements privilégiés sur une base apparemment ethnico-religieuse, à Enkhuizen. C’était notamment le cas des luthériens plutôt domiciliés dans la partie orientale de la ville. Mais on aurait tort d’y voir la constitution d’un véritable « quartier » sur une base confessionnelle. Ces quelques rues où les fidèles de la confession d’Augsbourg se trouvaient plus nombreux qu’ailleurs étaient en réalité les plus proches des installations de la Compagnie des Indes orientales. Les Allemands et les Scandinaves, très présents sur les navires armant pour le commerce asiatique au XVIIIe siècle, et souvent de confession luthérienne, résidaient tout naturellement non loin des lieux d’embarquement. Cet aspect est bien connu des historiens ayant travaillé sur les phénomènes de ségrégation dans l’occupation de l’espace urbain aux Provinces-Unies. Tous s’accordent, au sujet d’Amsterdam par exemple, à privilégier des facteurs socio-économiques dans les regroupements ethniques ou religieux. La carte que dresse H.A. Diederiks de la présence étrangère à Amsterdam laisse apparaître une concentration de celle-ci au sud-est de la vieille ville, à l’endroit où l’Amstel et le Kloveniersburgwal se rejoignent. Mais il insiste sur le fait que l’on trouvait à proximité une institution charitable, susceptible de fournir un secours aux migrants pauvres53. De son côté, Clé Lesger estime qu’il était évidemment intéressant pour beaucoup de négociants étrangers d’habiter le vieux centre, en raison de son caractère de porte d’entrée. S’agissant des migrants plus pauvres, ils pouvaient également espérer trouver une auberge ou un logement provisoire dans cette partie de la ville54. A. Wegener-Sleeswijk s’est penchée sur la localisation des marchands français à Amsterdam. Elle en déduit que la sous-représentation de ces derniers dans certains quartiers comme le Jordaan s’explique probablement par le nombre réduit de petits commerçants au sein de cette nation, même s’il ne faut pas négliger le désir de loger près d’autres Français55.

20Dans le cas d’Enkhuizen, on pouvait s’attendre à ce que de telles concentrations s’estompent avec le déclin des activités maritimes de la ville. Mais la crise de la pêche et du cabotage à Enkhuizen a, sans doute, contribué à rendre plus visible les concentrations temporaires de marins et de soldats en partance pour l’Asie. La présence importante des étrangers à la périphérie du vieux centre historique doit cependant nous alerter. Ces marges subissaient en effet une sévère désurbanisation. Était-ce le reflet d’une plus grande pauvreté ? Ce qui a été dit plus haut semble montrer le contraire. Mais il ne faut pas oublier que tous les étrangers présents dans la ville ne s’y mariaient pas, échappant donc pour cette raison aux sources que nous avons le plus sollicitées jusqu’ici. Il pourrait bien s’agir de la clé de cet apparent paradoxe. Il faut en tout cas repousser l’idée de ghettos étrangers, voire de ségrégation. Enkhuizen se rapproche, de ce point de vue-là, de la situation de la majorité des villes d’Europe occidentale de l’Âge moderne.

21Cette absence de ségrégation ethnique de l’habitat se retrouvait-elle également du point de vue des niveaux de richesse ? Les registres de l’impôt sur les sépultures ne sont conservés à Enkhuizen qu’à partir de 1703. On peut y relever, au fil des ans, la mention de plus en plus systématique de l’adresse du défunt. Il était donc possible, à travers quelques sondages, de saisir l’évolution de certains résultats. On retrouve, pour l’année 1758, 103 individus dont l’enterrement n’a pu donner lieu à la perception de la taxe, et qui bénéficièrent donc de la mention « pro deo ». Le relevé de leurs adresses fait apparaître 63 localisations différentes, avec cependant quelques récurrences : Sybrandsdijk à huit reprises, Zuyderboerevaart et Nieuwe Hangen cinq fois chacun, Molenstraat, Hofsteyger, Bolwerk ou encore Nieuwe Westerstraat56. Ces adresses sont majoritairement situées au nord et à l’ouest de la ville. Les résultats sont quelque peu différents vingt ans plus tard. Pour un effectif comparable, les localisations privilégiées paraissent renouvelées. Hormis le Zuyderboerevaart et la Vissersdijk, de nouvelles artères comme la Botstraat et la Dijk firent une percée, surtout au sud et au centre du territoire57. Les habitants les moins fortunés seraient donc eux aussi impliqués dans un mouvement de contraction et de repli de l’espace urbain effectivement occupé sur le vieux noyau. L’effacement de la Sybrandsdijk ou du Nieuwe Hangen, autrefois dédiés au commerce ou au traitement du hareng, indique que la crise des activités traditionnelles de la ville a joué un rôle prépondérant. La spécialisation professionnelle pesait certainement moins dans l’occupation de l’espace urbain à Enkhuizen. Faut-il alors évoquer une progression de la mixité sociale dans le port du Zuiderzee ?

22Le découpage du territoire urbain en trois zones, déjà sollicité plus haut, offrait un angle supplémentaire d’analyse. On a donc cartographié, à deux dates éloignées – 1716 et 1771 – la distribution dans la ville des défunts les plus pauvres58. La part des extensions portuaires orientale et méridionale évolue peu en définitive, ce qui n’est pas le cas du noyau historique et de la partie occidentale de la ville. Ceux dont la famille ne fut pas soumise à l’impôt étaient de plus en plus présents, dans cette dernière zone. Leur présence dans le centre historique recule nettement au cours du siècle. Les données dont nous disposons pour les défunts les plus riches, à la fin de notre période, font apparaître d’ailleurs une nette concentration de ceux-ci dans le noyau historique de la cité. C’est la zone de résidence de près des deux tiers des défunts dont la famille fut soumise à une taxe de 30 ou 60 florins. Il était possible de raffiner davantage l’analyse en travaillant sur des périmètres très réduits. Deux artères du vieux centre urbain ont été retenues, à savoir la Dijk et la Breedstraat59. Le paiement de l’impôt sur les sépultures révèle un recul de la proportion des exemptés dans ces deux rues au cours du XVIIIe siècle.

Graphique 21 – Le rendement de la taxe acquittée par les défunts logeant sur la Dijk, en 1720-1729

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Source : WFA, DTB Enkhuizen, microfiches 99, 100, 105 et 106.

Graphique 22 – Le rendement de la taxe acquittée par les défunts logeant sur la Dijk, en 1770-1779

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Source : WFA, DTB Enkhuizen, microfiches 99, 100, 105 et 106.

Graphique 23 – Le rendement de la taxe acquittée par les défunts logeant dans la Breedstraat, en 1720-1729

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Source : WFA, DTB Enkhuizen, microfiches 99, 100, 105 et 106.

Graphique 24 – Le rendement de la taxe acquittée par les défunts logeant dans la Breedstraat, en 1770-1779

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Source : WFA, DTB Enkhuizen, microfiches 99, 100, 105 et 106.

23Si la proportion des habitants vraiment riches reste stable, on observe un mouvement très net de recul des exemptés, au profit de catégories intermédiaires comme les taxés à 3 ou 6 florins. Ce constat était-il valable pour les mariages ? On dispose en effet des registres d’une taxe du même type que la source utilisée précédemment, mais instituée sur les mariages. Ils se sont avérés d’un usage plus délicat puisque l’adresse des couples n’y était pas indiquée60. Cette lacune a pu être comblée en croisant la source avec les publications de bans. Qu’observe-t-on à propos du montant acquitté par les couples dont au moins l’un des membres y était domicilié ? Le recul des exemptés est net, ceux qui payèrent trente ou soixante florins ne furent pas vraiment plus nombreux tandis que la catégorie moyenne des six florins prenait une importance majeure à la fin de notre période. À l’instar de la Breedstraat, la Dijk représenta donc une adresse de plus en plus recherchée au XVIIIe siècle par ceux qui vivaient confortablement. C’est d’ailleurs dans cette dernière artère que le régent Dirk Semeyns van Loosen fit édifier une somptueuse demeure en 1741-174261. L’échelle du « quartier », outre les difficultés provoquées par l’analyse de cette notion, ne nous avait donc donné qu’une image grossière de la situation62. Si les habitants les plus pauvres ne furent pas rejetés du noyau historique dans son ensemble, l’analyse de la situation rue par rue révèle en effet que ce phénomène s’opéra ponctuellement dans l’espace. Pour Amsterdam, Rudolf Dekker indique que si riches et pauvres habitaient parfois dans la même zone urbaine, des différences importantes existaient à l’échelle des rues ou des canaux puisque les plus fortunés se réservaient les adresses prestigieuses63. Il s’agissait bien, en l’occurrence, d’une confirmation de l’émergence d’une société de l’entre-soi.

 

24La ségrégation sociale de l’habitat à Enkhuizen ne fut néanmoins jamais très nette. Des habitants à la situation financière contrastée pouvaient en effet loger à peu de distance les uns des autres. Les régents vivaient presque tous dans la même zone, située dans le centre historique, dans des rues comme la Oude Westerstraat, la Breedstraat, la Paktuinstraat ou bien encore à l’emplacement de la plus vieille digue de la ville. Un sondage pour la période 1776-1779 a révélé que près de 63 % des défunts pour lesquels la famille avait dû acquitter le niveau de taxe sur les sépultures le plus élevé résidaient dans l’hypercentre urbain64. Il ne s’agissait cependant que d’une préférence, et à l’instar de bon nombre d’autres villes néerlandaises les habitants de condition plus modeste pouvaient très bien habiter dans cette zone ou ses environs65. Comme on l’a vu plus haut, les différences les plus importantes tenaient la plupart du temps à la spécialisation professionnelle, sans que cette dernière soit toujours opératoire. Nous savons que cette absence de ségrégation au sens strict pouvait générer de difficiles relations de voisinage.

25Les riverains de la Oude westerstraat se plaignirent en effet, en 1777, d’être importunés parfois avec violence par des groupes d’hommes, de femmes et d’enfants66. On ignore l’identité et les motivations de ces perturbateurs de l’ordre public. Sans doute ne résidaient-ils pas dans cette rue, puisque les violences qui sont décrites eurent lieu devant la porte des plaignants. Mais ils pouvaient malgré tout loger dans une rue adjacente, ayant choisi de stationner dans cette artère parmi les plus prestigieuses de la ville dans le but d’y mendier. Néanmoins, il est également possible que leur rassemblement ait eu pour origine la proximité d’un débit de boisson. La lecture de la résolution des échevins met en lumière le fossé entre des résidents en quête de tranquillité et des éléments clairement identifiés comme perturbateurs et peu recommandables. En qualifiant les premiers de « bourgeois », alors que les seconds restaient sans dénomination, on renforçait également l’antinomie sur la base de la détention du droit de bourgeoisie. Ce groupe indéfini, licencieux, irrévérent et vaguement allogène ne pouvait que susciter la méfiance. Ou bien sa présence était-elle devenue insupportable pour un certain nombre d’habitants aisés d’Enkhuizen à la fin du XVIIIe siècle ? L’habitude du vivre ensemble et de former une communauté s’était-elle perdue à la faveur du déclin de la ville ?

 

26La distribution des catholiques romains dans l’espace urbain d’Enkhuizen n’obéissait pas aux mêmes contraintes. Il s’agissait en effet d’une communauté solidement enracinée dans la ville, apparemment moins concernée par le paupérisme au XVIIIe siècle qu’auparavant. La détermination du lieu de résidence des fidèles de Rome à Enkhuizen a vraisemblablement subi le contrecoup d’une amélioration de leur niveau de fortune, avec davantage de fiancés logés dans les artères les plus prestigieuses comme la Breedstraat, la Oude Westerstraat ou encore de Dijk67. Le noyau urbain originel, où elles se trouvaient, vit néanmoins sa part reculer légèrement. Les mariés catholiques, moins concentrés à l’échelle de la ville dans ce secteur, l’étaient en réalité davantage dans certaines rues. Ils investirent également les extensions portuaires méridionales, puisque des rues comme la Lange Tuinstraat ou la Princestraat firent une remarquable percée68. Mais ce second constat n’est pas en contradiction avec le premier formulé. Il est possible que la répartition des catholiques au sein de l’espace urbain d’Enkhuizen ait donc été soumise à deux mouvements. Le premier consisterait en un rééquilibrage au profit de zones jusqu’ici délaissées. Quant au second, il répondrait à une dynamique plus générale, à savoir la concentration accrue des catholiques les plus riches dans le noyau historique, et plus particulièrement certaines artères comme la Vyzelstraat. C’est dans cette partie de la ville que se trouvaient un certain nombre d’équipements publics et de bâtiments édilitaires comme l’Hôtel de ville.

L’Hôtel de ville, centre névralgique de la conscience urbaine

27L’érection d’un Hôtel de ville faisait souvent suite aux droits urbains obtenus par une communauté. Le bâtiment possédé par la cité pour cet usage datait du XVe siècle. Sa taille modeste ainsi que son mauvais état étaient devenus une préoccupation69. Des projets d’agrandissement furent ébauchés assez précocement, mais il fallut attendre quelques décennies pour les voir prendre une forme concrète70. Puis le conseil s’orienta vers le projet d’une construction neuve, en un nouveau lieu. Une commission chargée de réfléchir au futur chantier fut formée en février 1681, et on prit des mesures permettant d’organiser la transition. L’hôtel des monnaies, situé en face de la Westerkerk et qui ne fonctionnait que temporairement, fut désigné comme lieu provisoire de réunion pour les édiles71. L’achat de quatre maisons à l’endroit retenu pour l’érection de la bâtisse témoignait également de la matérialisation de ce vieux projet. Grâce à cet investissement, bientôt suivi de la destruction des dites maisons, l’architecte allait ainsi bénéficier d’un espace suffisant au cœur de la ville.

28La volonté de se doter d’un nouveau bâtiment ne pouvait être uniquement dictée par des considérations pratiques. L’Hôtel de ville a rarement été vu comme un simple lieu de réunion édilitaire aux Provinces-Unies72. Ses dimensions et sa décoration étaient de nature à renforcer le prestige de ceux qui s’y réunissaient. L’analyse des conditions de la construction du bâtiment devrait nous permettre de repérer les thèmes et les images que les maîtres d’œuvre souhaitaient promouvoir, et leur éventuel décalage avec la réalité. L’analyse de la construction du nouvel Hôtel de ville d’Enkhuizen pourrait donc nous aider à mieux comprendre l’opinion que ses édiles se faisaient de leur pouvoir ainsi que de leur cité, dans un contexte de très net ralentissement des programmes architecturaux de ce type73.

29Les magistrats dirigèrent le chantier avec beaucoup d’application, grâce au travail d’une nouvelle commission formée en mars 168674. Les mois suivants furent marqués par un avancement rapide de travaux dont le conseil surveillait par ailleurs la qualité, par le biais d’entrevues avec l’architecte en personne75. Les arbitrages rendus par le maître d’œuvre furent donc nombreux lors des deux premières années du chantier, comme en témoigne le choix des modèles de fenêtres ainsi que la résolution du problème relatif à la fourniture des pierres de taille76. Le gouvernement d’Enkhuizen donna le sentiment d’avoir pris des décisions rapides et déterminées. Les magistrats s’efforcèrent également de recruter les meilleurs spécialistes, sans hésiter à les mettre en concurrence77.

30Le recours à des intervenants extérieurs à la ville devint donc courant, à commencer par l’architecte. Retenu pour mener à bien le chantier, Steven Vennekool était le fils d’un collaborateur du célèbre Jacob van Campen, ce qui l’inscrivait dans le courant classiciste. De nombreux spécialistes ont d’ailleurs souligné les proximités entre les Hôtels de ville d’Amsterdam et d’Enkhuizen. Bien qu’âgé de vingt-neuf ans en 1686, Vennekool avait déjà à son actif la construction de plusieurs maisons patriciennes à Amsterdam78. D’autres spécialistes renommés furent également sollicités depuis les rives de l’IJ, comme le maçon Jacob van der Gaffel ou le sculpteur Pieter van der Plasse79. Plus tard, de nouveaux artistes de grande renommée ne résidant pas à Enkhuizen participèrent aux travaux de décoration intérieure, comme le peintre Romeijn de Hooghe et son atelier en 1707-1708 ou bien encore le tapissier Alexander Baert en 1710. Les uns et les autres avaient beaucoup de succès, et n’en étaient pas à leur premier chantier municipal. Baert par exemple avait déjà livré des œuvres pour les Hôtels de ville de Maastricht et Leeuwarden. Quelques artistes locaux non dénués de talent furent également mobilisés, à l’instar des peintres Dirck Ferreris ou Johan van Neck80. Le premier (1643-1693), formé à Amsterdam et au cours d’un voyage en Italie, exécuta une pièce de cheminée pour l’hôtel de ville de Haarlem ainsi que différents tableaux pour les châteaux de Soestdijk et Honselaarsdijk81. Le second (vers 1635-1714), fit peut-être son apprentissage auprès de Jacob Adriaansz Backer. La jouissance d’une charge de percepteur fiscal lui permettait en outre d’entretenir des relations très étroites avec le Magistrat d’Enkhuizen82. Il s’agissait donc d’artistes confirmés, parfaitement intégrés à la vie de la cité, et par ailleurs amis intimes.

31Ces choix s’accompagnaient d’un réel effort financier. Les émoluments de l’architecte se montèrent ainsi à 1 975 florins et 16 stuivers83. C’était peu comparé à la somme totale que coûta la réalisation du bâtiment, à savoir 77 240 florins, 17 stuivers et 6 penningen. Les magistrats n’eurent sans doute plus d’argent pour bâtir une vraie place devant le nouvel Hôtel de ville84. Dans un contexte de recul économique, avaient-ils vraiment les moyens d’engloutir, en l’espace de vingt-cinq ans, de telles sommes dans la construction d’un seul bâtiment ? Il semble à plusieurs reprises que les magistrats aient engagé des dépenses à la légère85. Des devis ou des projets furent ainsi acceptés sans que l’argent nécessaire à leur réalisation se trouvât dans les caisses municipales. Outre les habituels dépassements de frais, l’imprécision des montants à débourser éclata au grand jour à plusieurs reprises86. La solution la plus souvent utilisée fut donc, sans grande surprise, la souscription d’emprunts à des taux d’intérêts parfois désavantageux pour la ville87. Quand les besoins en argent étaient correctement évalués, c’est la solidité ou le coût des plans de financement qui n’étaient pas satisfaisants. Il semble que les bourgmestres, n’aient pas su combattre une inflation de dépenses à laquelle la ville ne pouvait faire face88. N’étaient-ils pas aveuglés par le souci de montrer la gloire de celle-ci ? L’idée qu’ils se faisaient de leur pouvoir ainsi que du rang tenu par Enkhuizen explique très certainement le délire de grandeur révélé par l’exécution de certains travaux. Les soupçons de mégalomanie ne justifient-ils pas l’hypothèse d’un attachement collectif très fort à une ville toujours imaginée comme puissante et riche ? Ceci paraît paradoxal dans la mesure où le discours officiel ne cachait rien des difficultés économiques et démographiques. Mais ce discours n’était-il pas destiné à un usage interne ? La construction de l’Hôtel de ville d’Enkhuizen s’inscrivait au contraire dans la perspective d’une image à destination de l’extérieur, comme le contenu des travaux l’indique.

32La taille de la bâtisse était appréciable, puisqu’aux vingt mètres de large de la façade répondaient les quelques quatorze mètres de hauteur. La nouvelle construction dépassait donc, et de loin, la plupart des autres bâtiments de la ville. Seules les Westerkerk et Zuyderkerk pouvaient rivaliser en taille. Le contraste portait également sur la couleur dominante. Au rouge des briques habituellement utilisées s’opposait le gris sombre des pierres disposées sur la façade du nouvel édifice89. D’allure classique, elle en imposait aussi par son dépouillement90. Son décor était l’œuvre de Pieter van der Plasse, dont les sculptures étaient concentrées sur un axe horizontal placé au centre de la façade. Le balcon était ainsi mis en valeur par des motifs polychromés, symbolisant différents aspects de la Justice91. On trouvait également de part et d’autre des fenêtres du premier étage deux vierges, couronnées chacune de l’étrave d’un navire, tenant entre leurs mains les armes de la ville. Dans un cartouche situé plus haut se trouvait inscrite la devise Candide et constanter, en lettres d’or sur fond azur ; enfin, à la naissance du toit, les armes de la ville. L’écu couronné contenait en effet trois harengs d’or sur un fond bleu, séparés par des couronnes. Nous savons que les bourgmestres furent à l’initiative du programme de décoration92. En dépit du relatif dépouillement de la façade, les sculptures de van der Plasse obéissaient au souci de mettre en valeur les attributs de la ville, ainsi que ses valeurs morales. À l’amour de la justice le disputait en effet l’affirmation de la franchise et de la ténacité d’Enkhuizen. La mise en scène des droits urbains de 1355 montrait par ailleurs la grande fierté des édiles. L’aspect extérieur du nouveau centre du pouvoir municipal visait très certainement à impressionner les voyageurs ou les étrangers. Mais on ne peut s’empêcher d’imaginer qu’il s’agissait également pour les magistrats d’imposer leur pouvoir sur les habitants. L’élégant palais ressemblait davantage à la demeure d’une riche famille noble qu’à la simple maison commune d’une ville93.

33La décoration intérieure confirme-t-elle ce souci de glorifier les valeurs morales de la cité ainsi que l’excellence de son gouvernement ? Un escalier sans prétention permettait d’accéder aux pièces officielles, au nombre de six. La Burgerzaal servait pour les réceptions lors des fêtes et des prises de fonction. Elle abritait entre autres un tableau monumental de Dirck Ferreris, représentant la victoire de la paix sur la guerre. Sujet assez général, où le peintre réussit pourtant à représenter les armes de la ville94. La vierge au hareng, à l’instar d’autres images de la ville, se retrouvait dans les autres salles, à travers les peintures exécutées sur le plafond ou bien les murs95. Toutes les œuvres n’accueillaient pas cependant des symboles de la cité. Il en allait ainsi de la chambre des échevins, dédiée à la gloire de la Justice par Ferreris avec ses peintures de la cheminée et du plafond96. La chambre des bourgmestres, certainement la plus vaste et la plus prestigieuse puisqu’elle s’ouvrait sur le balcon, se distinguait tout de même par la richesse allégorique de sa décoration.

34L’isolement et la mise en valeur de la chambre des bourgmestres constituèrent une évolution majeure dans l’histoire de la construction des hôtels de ville aux Provinces-Unies97. Le bâtiment construit par Jacob van Campen à Amsterdam au milieu du XVIIe siècle avait, par exemple, réservé une place prééminente à cette pièce à la hauteur sous plafond impressionnante98. Les quatre édiles qui étaient en poste à Enkhuizen en 1686 suivirent cette tendance en insistant, dès l’amorce du projet, pour que leur future salle de réunion fût placée au centre du nouveau bâtiment99. Une lunette au-dessus de la porte d’entrée rappelait les vertus défendues par les quatre magistrats, à travers la représentation d’un chien, d’un coq et d’un lion100. À Enkhuizen, le sujet peint au plafond par Ferreris était une allégorie de l’amour et de la force de l’âme. Six petites pièces peintes disposées tout autour du panneau central accentuaient l’impression d’un décor chargé et riche mais permettaient également à l’artiste de représenter les armes d’Enkhuizen101. Les peintures murales, quant à elles, furent exécutées en 1707-1708 par l’atelier de Romeijn de Hooghe. Un débat a été ouvert à propos de la réalisation effective de ces tableaux par le maître, disparu le 6 octobre 1708. Si les dessins préparatoires sont clairement de sa main, le doute a longtemps subsisté pour les toiles. Une étude récente, prenant en considération le budget et le temps alloués à Romeijn de Hooghe, tend à lui attribuer néanmoins la réalisation effective des huit toiles qui furent dressées sur les murs de la salle des bourgmestres en dépit de leurs insuffisances102.

35Quoi qu’il en soit, son atelier réalisa des œuvres qui donnaient une image flatteuse du pouvoir exercé par les bourgmestres. L’antiquité romaine fut largement mise à contribution, comme pour ce tableau de grande taille, où l’on pouvait admirer les magistrats gouvernant la cité. Cette scène constituait un moyen supplémentaire pour la glorification du pouvoir municipal. Elle fourmille de détails significatifs. La présence à l’arrière-plan d’un arc de triomphe surmonté des armes d’Enkhuizen et portant l’inscription « SPQE » ne laissait en effet aucun doute quant à l’identité du gouvernement ainsi figuré103. Avec cette référence au « sénat et au peuple d’Enkhuizen », l’auteur mettait en scène une claire identification de la cité des rives du Zuiderzee à la Rome antique. Plus que jamais, les bourgmestres entendaient affirmer ainsi le prestige de leur pouvoir ainsi que l’autonomie de la cité vis-à-vis d’un monarque ou d’un pouvoir central104. Outre la dignité des fonctions, la vanité personnelle entrait en ligne de compte. La représentation, sur un panneau de la salle, des armes de chacun des quatre bourgmestres en poste pendant l’année 1707 constitue un témoignage éloquent de ces considérations individuelles105. Nul doute qu’ils insistèrent pour figurer ainsi dans le décor de la principale salle du nouvel Hôtel de ville, ayant peut-être accepté de verser une somme d’argent. Les archives édilitaires sont malheureusement muettes à ce sujet.

 

36La construction qui s’éleva au bord de la Breedstraat était donc davantage qu’un simple lieu de réunion pour les magistrats de la ville. Ses dimensions et ses décorations extérieures et intérieures en faisaient également la vitrine de la cité par excellence, en particulier à l’occasion de l’accueil des bourgeois ou des étrangers106. Devenue objet et support de multiples représentations symboliques, la bâtisse semble avoir constitué pour le gouvernement d’Enkhuizen un moyen privilégié de diffuser une image de gloire et de richesse de la ville107. Au-delà de leurs propres aspirations au rayonnement de leurs noms ou de leurs lignages, les bourgmestres paraissent avoir adhéré intimement à cette vision magnifique d’Enkhuizen. Le rêve de grandeur ne peut sans doute pas être réduit à une simple posture vis-à-vis de l’autre. Il est plutôt probable que ce rêve a été profondément vécu et ressenti par l’élite dirigeante de la ville. D’autres habitants y furent d’ailleurs sensibles, si l’on en juge par la multiplication des poèmes composés à l’occasion de la fin des travaux de construction, en 1689. L’éloge des dimensions du nouveau bâtiment y tenait une place majeure, comme dans ce poème imprimé par Jan Dircksz et composé par un auteur dont il ne nous reste que les initiales (« S.O. ») :

Vois ici à l’ancien emplacement où l’Hôtel de ville fut abandonné
Un ravissant nouveau bâtiment, qui renferme en lui-même la gloire
Construit par les conseillers de la ville et de sages Magistrats ;
De tout le Noorderkwartier aucun Hôtel de ville ne lui est comparable108.

37Ce poème était aussi l’occasion de faire l’éloge des qualités des bourgmestres de la ville. À travers ces vers dithyrambiques transparaissait enfin une admiration plus générale pour la ville d’Enkhuizen. Mises en relief par la réalisation de ce bâtiment, des qualités morales de grande valeur semblaient devoir s’attacher indéfectiblement à la ville. La lecture de ces vers donne le sentiment que certains habitants perçurent le chantier de 1686-1689 comme l’occasion unique de révéler la valeur d’Enkhuizen à la communauté. On manque malheureusement de témoignages locaux sur la réception du travail de décoration intérieure, mené ultérieurement par l’atelier de Romeijn de Hooghe ou par Alexander Baert.

38Les magistrats tenaient en tout cas à ce que cet outil de promotion restât en mesure de jouer son rôle. Un règlement organisant le nettoyage de l’Hôtel de ville fut en effet édicté dès la fin du chantier. Il se signalait par le souci très affirmé d’entretenir avec soin le nouveau bâtiment109. Cette préoccupation devait se prolonger tout au long du XVIIIe siècle. Outre le rappel de la nécessité de tenir propres autant qu’il était possible les différentes pièces, les bourgmestres exigèrent en 1757 que les rues et la place bordant l’Hôtel de ville soient entretenues avec soin110. Les magistrats se montrèrent pointilleux à plusieurs reprises au sujet de l’observation de ces consignes. Ayant eu vent de l’absence prolongée de la femme chargée depuis deux ans de nettoyer l’Hôtel de ville, ils la rappelèrent à l’ordre dans une lettre très ferme de janvier 1778111. Les œuvres picturales nécessitaient elles aussi une attention soutenue, et les bourgmestres acceptèrent ainsi de débourser deux cents florins, en 1739, pour des frais d’enlèvement et de restauration des tableaux accrochés sur les murs de l’Hôtel de ville112. Ce bâtiment était donc, toujours au XVIIIe siècle, perçu comme un vecteur essentiel de la gloire et du rayonnement de la cité. Les visites de stadhouder semblent accréditer cette hypothèse.

39Voyageant vers la Frise, Guillaume IV passa la soirée du 16 décembre 1748 à Enkhuizen. Ayant pénétré dans la cité par la Koepoort, son équipage se présenta devant l’Hôtel de ville. Il fut salué et accueilli par les principaux magistrats d’Enkhuizen sur le perron du bâtiment. On lui fit ensuite visiter la chambre des bourgmestres, avant de l’installer pour une courte audience dans la pièce où se réunissait le conseil. Assis sur un fauteuil nanti d’un coussin où se trouvaient brodées les armes de la ville, le stadhouder semblait ainsi exercer un droit de préséance, mais il contribuait également à réhausser la gloire de la cité113. Ces dispositions furent largement reprises vingt-cinq ans plus tard, à l’occasion du séjour de son fils dans le port du Zuiderzee. Les archives nous révèlent des préparatifs détaillés, attribuant à l’Hôtel de ville un rôle central dans l’accueil du prince. Suivant le même parcours que son père, Guillaume V devait parvenir à cet endroit afin d’y recevoir l’hommage du gouvernement urbain. On avait imaginé d’en répartir les membres sur le parvis et l’escalier d’entrée de l’Hôtel de ville selon une stricte hiérarchie114. Après la lecture d’un compliment, on prévoyait de quitter l’Hôtel de ville le temps d’une courte promenade dans le centre historique de la cité. Il fallait également s’organiser en vue de la tenue d’éventuelles audiences. L’affectation des différentes salles fut réglée avec la plus grande minutie. À la différence de 1748, c’est la Burgermeesterskamer qui fut retenue comme pièce pour soumettre les audiences au prince. Il a déjà été dit à quel point la qualité et la variété de sa décoration l’emportaient sur toutes les autres salles du bâtiment. Il s’agissait également de permettre à Guillaume V d’accéder directement au balcon, et de recevoir ainsi les hommages de la foule115. Le dîner qui suivit fut cependant donné dans la salle du conseil. Il est vrai que les hôtes ne régalèrent pas moins de trente-six convives ce soir-là. Nous savons que le stadhouder fut confortablement installé dans un fauteuil, selon des dispositions proches de ce qui avait été prévu pour son père116. Les bourgmestres étaient assis, quant à eux, sur des chaises dont on nous dit qu’elles étaient ordinaires, mais décorées également aux armes de la ville. Les convives purent ensuite suivre les évolutions de la milice bourgeoise ainsi qu’un concert de musique, depuis le balcon de l’Hôtel de ville.

40Le dispositif prévu par le gouvernement d’Enkhuizen à l’occasion de la visite des membres de la maison d’Orange-Nassau s’articulait donc très largement autour de l’Hôtel de ville. Véritable pivot de ces cérémonies que l’on voulait fastueuses, le bâtiment permettait également de renvoyer l’image d’une cité prospère et puissante. La mise en scène d’un gouvernement urbain en majesté ne pouvait en effet que renforcer le sentiment d’une ville servie par la fortune. L’omniprésence des symboles de la cité comme ses armes sur les sièges ou la vierge au hareng sur les murs, les plafonds ou les meubles correspondait bien à une autocélébration de la gloire d’Enkhuizen. On n’est pas loin de ce que Yann Lignereux nommait, à propos de Lyon, un « mémorial de la gloire civique de la ville »117. La saturation symbolique de l’espace intérieur de l’Hôtel de ville semble renvoyer à une affirmation compulsive et maladroite de la destinée exceptionnelle de la cité. En définitive, ces efforts pourraient être interprétés comme la marque d’une certaine angoisse quant au véritable statut de la ville. Soucieux d’étaler la magnificence de leur ville les magistrats ne trahissaient-ils pas ainsi leur désir de se rassurer quant au rang exact tenu par leur cité ?

 

41À Enkhuizen, le déclin a donc soumis le territoire urbain à de profondes transformations, en lien étroit avec les restructurations économiques et les réaménagements internes de la communauté d’habitants. L’enveloppe urbaine héritée du temps de la prospérité semble bientôt trop grande pour les fonctions et la taille démographique d’Enkhuizen au XVIIIe siècle. Cette portion d’espace limitée a en effet été le réceptacle du remodelage sélectif des infrastructures économiques, de la contraction de l’habitat au profit du vieux centre historique ainsi que de l’effort de centralité politique autour du nouvel Hôtel de ville. Ce dernier dossier est particulièrement éclairant, car la coûteuse construction d’un bâtiment de grande taille représentant l’orgueil civique intervint précisément au moment où le déclin commençait à se manifester. Si le nouvel Hôtel de ville fut effectivement construit, les magistrats ne purent jamais le mettre en valeur au moyen d’une place. Ceci est une bonne illustration du décalage entre les impératifs conjoncturels et les idéaux édilitaires. On comprend également que le mouvement d’ensemble de repli sur la partie orientale de la ville n’a pas suffi à garantir une réorganisation aboutie de cet espace réduit. Il faut donc peut-être s’interroger sur le dynamisme interne de la communauté urbaine. Pouvait-elle s’appuyer sur des ressorts puissants pour espérer lutter contre la conjoncture ? Mais il faudrait pour cela pouvoir sonder les repères mentaux et collectifs des habitants d’Enkhuizen. Initiés assez peu de temps après le fulgurant développement spatial du XVIIe siècle, les bouleversements spatiaux dont il a été question plus haut ne pouvaient pas laisser indifférents les contemporains. Ils étaient, en outre, susceptibles de menacer l’identité collective. Ce thème qui passionne les chercheurs en sciences humaines féconde en effet de nombreuses réflexions sur les liens étroits entretenus par un groupe humain avec sa mémoire et la matérialisation spatiale de son existence118.

Notes de bas de page

1 Voir en particulier les deux ouvrages suivants, qui sont devenus des classiques incontournables : J-C. Perrot, op. cit., 1975 ; Bernard Lepetit, Les Villes dans la France moderne 1740-1840, Paris, A. Michel, 1988.

2 Bernard Lepetit, Carnet de croquis. Sur la connaissance historique, Paris, A. Michel, 1999, p. 137.

3 J-C. Perrot, op. cit., p. 947 ; J-P. Bardet souhaite de son côté « lire la société sur une carte » en introduisant l’idée d’une territorialisation de l’espace menée par les contemporains (op. cit., 1983).

4 Les références des cartes consultées sont les suivantes : Lucas Jansz Waghenaer, Plattegrond van Enkhuizen, 1577, gravure sur cuivre, 41 sur 54 cm, Haarlem, Rijksarchief Noord-Holland ; Joan Blaeu, Plattegrond van Enkhuizen, 1649, gravure sur cuivre, 39 sur 50,5 cm, Enkhuizen, Musée du Zuyderzee. Le plan imprimé en 1743 par Isaak Thirion montre bien que le territoire urbain cessa son développement au milieu du XVIIe siècle. Ces cartes ont été reproduites en annexe 4.

5 Willem Frijhoff, Hubert Nusteling et Marijke Spies, Geschiedenis van Dordrecht van 1572 tot 1813, Hilversum, Verloren, 1998, p. 39-40. À Dordrecht, si la première phase de croissance démographique ne nécessita aucune modification du tracé des murailles, les extensions des XVIIe et XVIIIe siècles s’accompagnèrent d’une augmentation considérable de la population vivant au pied de l’enceinte.

6 Peter Bakker, « Portret van Enkhuizen anno 1614 », Steevast, 12, 1990, p. 16-25.

7 R. Willemsen, op. cit., 1988, p. 33.

8 Si l’on en croit Richtje de Vries, le nombre de maisons mises aux enchères aurait considérablement augmenté à partir de 1707, avec en particulier 68 transactions dans les quatre derniers mois de cette année (op. cit., 1989, p. 43).

9 On peut se référer à deux décisions prises à quarante ans d’écart par le conseil (WFA, OAE 264, 25 janvier 1719 et 20 octobre 1722 ; WFA, OAE 271, 24 novembre 1760).

10 WFA, OAE 346, décision prise le 2 juillet 1728 par les magistrats à propos d’une demande d’Adrian Groenvelt, qui souhaitait détruire deux vieilles petites maisons localisées dans la Nieuwe Westerstraat pour les remplacer par une écurie.

11 Aurora Marijke Martin, Tussen traditie en vernieuwing. Ruimtelijke transformaties van Maastricht, 1650-1905, Maastricht, Waanders, 1997, p. 65-66.

12 Les façades y furent modernisées, en particulier par le recours aux grandes fenêtres. À mesure que le nombre de logements inoccupés baissait, le mouvement de réhabilitation s’affaiblit après 1750 (T. Wijsenbeek-Olthuis, op. cit., 1987, p. 155-157).

13 R. de Vries, op. cit., 1989, p. 45. Selon l’auteur, ce ne sont pas moins de 2 600 maisons qui auraient été détruites à Enkhuizen entre 1622 et 1840.

14 WFA, OAE 266, 28 octobre et 2 décembre 1739.

15 WFA, OAE 347, lettre du 20 juin 1742.

16 Ad Knotter, « Bouwgolven in Amsterdam in de 17e eeuw », dans P. Klep, J.Th. Lindblad, A.J. Schuurman, P. Sinelenberg et Th. van Tijn (éd.), Wonen in het verleden, 17e-20e eeuw. Economie, politiek, volkshuisvesting, cultuur en bibliografie, Amsterdam, NEHA, 1987, p. 25 et p. 32.

17 La localisation des maisons concernées par les décisions édilitaires de 1705 indique une concentration dans le vieux centre historique de la ville (se reporter à l’annexe 5).

18 WFA, OAE 265, 17 juin 1734.

19 Voir les observations de Clé Lesger sur Amsterdam (Huur en conjonctuur. De woningmarkt in Amsterdam, 1550-1850, Amsterdam, Amsterdamse Historische Reeks n° 10, 1986, p. 32).

20 WFA, OAE 297, 3 février 1700 ; WFA, OAE 301, 11 février 1733.

21 WFA, OAE 265, 17 juin 1734.

22 Une autorisation fut désormais nécessaire pour procéder à une nouvelle installation, le foin déjà existant devant être déplacé et regroupé (WFA, OAE 266, 18 octobre 1738). Des contrôles eurent lieu les années suivantes (WFA, OAE 302, 30 juin 1751 ; OAE 303, 4 juillet 1760 ; OAE 304, 12 juillet 1765). Les échevins se réunirent au sujet de la boue le 24 octobre 1759 (WFA, OAE 319).

23 Paul Butel, Vivre à Bordeaux sous l’Ancien Régime, Paris, Perrin, 1999, p. 174-177 ; Jean-Claude Perrot, « Urbanisme et commerce au 18e siècle dans les ports de Nantes et Bordeaux », dans Villes et Campagnes XVe-XXe siècles, 3e rencontres franco-suisses, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 1977, p. 191-203.

24 WFA, OAE 297, 3 juillet 1686.

25 WFA, OAE 261, 14 et 21 décembre 1699. L’affaire capota dans un premier temps, avant de connaître un dénouement heureux (idem, 14 mars 1700).

26 Andries Buyck céda le bâtiment acquis en 1700 à Jan Ryksz pour trois florins (WFA, OAE 298, 21 décembre 1712). En 1716, c’est la brasserie De witte Hulk qui fut vendue (WFA, OAE 299, 22 avril 1716). Celle qu’on appelait De drie kronen était dans un état de délabrement avancé la même année (idem, 1er mai 1716) alors que la brasserie De Hoeck ainsi que trois petites maisons contiguës furent vendues pour six florins et un verponding abaissé de moitié en 1718 (WFA, OAE 299, 29 juillet 1718). La localisation de ces établissements se trouve à l’annexe 6.

27 J.P. Sigmond, op. cit., p. 132-134.

28 WFA, OAE 263, 17 mai 1714.

29 Idem, 29 avril et 4 mai 1718.

30 WFA 263, 23 mai 1718.

31 Suite à l’ensablement des autres bassins, y compris du nouveau port créé en 1647, le kalkhaven devint finalement le seul port de mer de la ville (E. Havers, op. cit., p. 44-46).

32 Journal des Observations pendant le voyage de la Frégate l’Aurore commandée par mr le marquis de Courtanvaux …, 1767.

33 Un plan des différents ports d’Enkhuizen à l’époque moderne est reproduit en annexe 3.

34 WFA, OAE 273, 18 juin 1779.

35 WFA, OAE 273, 2 juin 1780.

36 Pieter Anthonie Zwart-Kramer, Tussen Hel en Vagevuur: historisch-topografisch handboek van Enkhuizen, Bovenkarspel, Vereniging Oud-Enkhuizen, 1986, p. 131.

37 WFA, OAE264, 20 juillet 1735.

38 WFA, OAE 271, 23 décembre 1765. L’usage voulait que le fanal fut éteint pendant les mois d’été.

39 WFA, OAE 260, 16 août et 26 septembre 1686 ; OAE 261, 14 avril 1696 ; OAE 263, 17 mai 1714.

40 On ne dispose que des initiales de l’auteur du mémoire, mais des historiens locaux ont cru identifier le pasteur Pieter Elsevier. La carte était l’œuvre de Jan Belkmeer (Pieter Jan de Vries, « Een havenproject in Enkhuizen uit de achttiende eeuw. De paskaarten van Jan Belkmeer en Jan Rood », Steevast, 13, 2001, p. 64-65). La gravure a été reproduite en annexe 7.

41 Ibid., p. 76-77.

42 À savoir : le Nieuwe haven, l’Oude Buyshaven, le Nieuwe Buyshaven ou Pietershaven, le Masten- ou Krabbershaven (selon R. Willemsen, op. cit., 1988, annexe 1, p. 180-181).

43 WFA, OAE 260, 12 juin et 12 juillet 1687 ; OAE 265, 11 mai et 16 juillet 1731.

44 Le gouvernement urbain ordonnait la poursuite des travaux, en fixant pour objectif d’enlever 300 à 400 lasten de sable par an (WFA, OAE 266, 12 mars 1740).

45 Dans le cas de Maastricht, ce sont des bouleversements politiques qui ont conduit à un vaste remaniement de la fonction attribuée à certains pans du territoire urbain (A.M. Martin, op. cit., p. 67).

46 Michel Doortmont, « Britse kooplieden in Rotterdam in de achttiende eeuw », dans P. van de Laar, T. de Nijs (éd.), Vier eeuwen migratie: bestemming Rotterdam, Rotterdam, Mondi Taal, 1994, p. 94 et p. 96.

47 Ce découpage du territoire urbain en trois zones rendant compte de l’histoire, du bâti et de la spécialisation économique, est cartographié à l’annexe 8.

48 Ronald Rommes a également mis en évidence, pour les époux calvinistes à Utrecht, une absence de différence d’habitat entre les natifs et les migrants entre 1606 et 1675 (op. cit., 1998, p. 173).

49 Pour Londres : James Lawrence Bolton, « La répartition spatiale de la population étrangère à Londres au 15e siècle », dans J. Bottin et D. Calabi (éd.), op. cit., 1999, p. 427 ; et pour Bayonne : Josette Pontet, « Insertion et intégration des immigrants dans un port de l’Atlantique du 18e siècle : l’exemple de Bayonne », dans D. Menjot et J.L. Pinol (éd.), op. cit., 1996, p. 198.

50 WFA, DTB Enkhuizen, avec les références exactes pour chaque année : n° 53 et 57 pour 1750 et n° 54 et 59 pour 1775.

51 Les adresses de ces couples ont été reportées sur les cartes de l’annexe 9.

52 C’est notamment le cas à Bordeaux (Jean-Pierre Poussou, Bordeaux et le Sud-Ouest au dix-huitième siècle. Croissance économique et attraction urbaine, Paris, EHESS, 1983, p. 148). Bertrand Gautier et Peter Voss ont mis en avant la spécialisation du quartier des Chartrons dans le négoce du vin (« Les communautés marchandes étrangères dans l’espace urbain bordelais (1620-1715) », dans J. Bottin et D. Calabi, op. cit., 1999, p. 332).

53 H. Diederiks, op. cit., 1982, p. 138.

54 C. Lesger, op. cit., 1999, p. 393-394.

55 A. Wegener-Sleeswijk, op. cit., 1999, p. 381-384.

56 WFA, DTB Enkhuizen, microfiches n° 104.

57 Idem, n° 106.

58 Les deux cartes sont disponibles en annexe 10.

59 Pour la localisation de ces deux artères, il faut se reporter à l’annexe 11.

60 Idem, n° 98, 99, 100 et 104 (impost-trouwen) et n° 52 à 54 (huwelijks-afkondigingen).

61 Dirk Semeyns van Loosen, né en 1696, fit prospérer sa fortune par le grand commerce colonial.

62 Alain Cabantous, « Le quartier, espace vécu à l’époque moderne : ambiguïté et perspective d’une histoire », Histoire, Économie et Société, 13, 1993, p. 430.

63 Rudolf Dekker, « Handwerkslieden en arbeiders in Holland van de zestiende tot de achttiende eeuw: Identiteit, cultuur en protest », dans Pieter Boekhorst, Peter Burke et Willem Frijhoff (éd.), Cultuur en maatschappij in Nederland 1500-1850, Meppel/Amsterdam, Boom, 1992, p. 121.

64 Les résultats complets sont cartographiés en annexe 12.

65 À Haarlem, Delft ou Dordrecht, une différentiation sociale du lieu d’habitation s’imposa cependant progressivement (G. Dorren, op. cit., 2001, p. 72-73 ; T. Wijsenbeek-Olthuis, op. cit., p. 324 ; E. Havers, op. cit., p. 51-52). Maarten Prak, quant à lui, n’évoque qu’une préférence des régents de Leyde pour un immeuble sur le Rapenburg ou dans la Breedstraat (op. cit., 1985, p. 225).

66 WFA, OAE 319, 16 décembre 1777.

67 Entre 1710 et 1735, les trois artères concernaient respectivement 4, 12 et 6 fiancés catholiques sur un total de 188 adresses connues. Lors du troisième quart du siècle, les chiffres étaient passés à 10, 15 et 10 sur un total de 182 adresses connues (WFA, DTB Enkhuizen, n° 59, 95 à 99, 76 à 78). La répartition des fiancés catholiques entre les trois zones, en 1710-35 et 1750-75, est cartographiée à l’annexe 13.

68 Respectivement de un à six individus, et de un à cinq individus.

69 On se réfère à des gravures de 1590 et 1650 (RANH, catalogue de gravures, n° 36).

70 J. Theunisz, Het stadhuis te Enkhuizen (1686), Assen, van Gorcum, 1927, p. 38-40.

71 WFA, OAE 259, 25 février 1681. La décision de détruire l’ancien Hôtel de ville fut prise quatre ans plus tard, par crainte d’un accident provoqué par sa vétusté (WFA, OAE 259, 12 mai 1685).

72 L’édification de l’Hôtel de ville de Maastricht dans la seconde moitié du XVIIe siècle répondait de son côté à des motifs politiques. Il s’agissait pour les autorités locales d’affirmer leur attachement aux Provinces-Unies (A.M. Martin, op. cit., p. 60-61).

73 Joop de Jong, « Visible Power? Town Halls and Political Values », dans Wayne Te Brake et Willem Klooster (éd.), Power and the City in the Netherlandic World, Leyde/Boston, Brill, 2006, p. 155-158.

74 J. Theunisz, op. cit., p. 45 et WFA, OAE 333, lettre du 27 mars 1686 aux députés de la ville à La Haye.

75 WFA, OAE 333, lettre du 11 novembre 1686 adressée à Steven Vennekool.

76 WFA, OAE 333, lettre du 21 décembre 1686 adressée à Steven Vennekool ; lettre du 30 janvier 1687 adressée à Johan van Zeller ; OAE 334, lettres des 8 et 15 février 1687 adressées à J. van Zeller.

77 Ce fut le cas en mars 1687, à propos d’un maître charpentier (WFA, OAE 260, 29 mars 1687).

78 J. Theunisz, op. cit., p. 47.

79 Les magistrats étaient persuadés de ne pouvoir dénicher un maître-maçon digne de confiance à Enkhuizen (J. Theunisz, op. cit., p. 58 et p. 62).

80 Jan Baptist Bedaux, Agnes Groot et Aernout Hagen, « Allegorieën van goed bestuur; het decoratieprogramma van het stadhuis van Enkhuizen (1687-1710) », Jaarboek Monumentenzorg, 3, 1992, p. 143.

81 Ibid., p. 145-146.

82 Les négociations qu’il mena à l’occasion de la réalisation de son œuvre picturale à l’Hôtel de ville en témoignent (WFA, OAE 260, 12 mars 1689 et 17 avril 1690).

83 J. Theunisz, op. cit., p. 48.

84 Willem Frans Denslagen, « Het stadhuis van Enkhuizen en de 17de-eeuwse bouwkunst », Spiegel Historiael, 27, n° 6, 1992, p. 218.

85 Les fonds disponibles en 1686-1687 étaient assez faibles : 13 558 florins et 12 stuivers si l’on se fie aux livres de compte du chantier, complétés par 5 040 florins en août 1687 (WFA, OAE 680 A). À titre de comparaison, le gouvernement urbain déboursa 588 florins, 17 stuivers et 8 penningen pour le logement de ses députés à La Haye en 1708 (WFA, OAE 770, folio 45).

86 Les ouvrages de maçonnerie provoquèrent des frais plus élevés que prévu en mars 1687 (WFA, OAE 334, lettre du 1er mars 1687 à J. van Zeller). Un an plus tard, il était question d’une nouvelle rallonge pour les finitions (WFA, OAE 260, 3 septembre 1688).

87 On espérait, en 1687, se procurer autant d’argent que possible à un taux compris entre 3 et 3,5 % (WFA, OAE 260, 22 juillet 1687). Finalement, ce furent des rentes viagères à 7,5 voire 8 % qui furent émises afin de rémunérer Steven Vennekool (idem, 3 septembre 1688).

88 La situation ne semblait pas meilleure en 1713, au moment de payer les tapisseries de la vroedschapskamer (WFA, OAE 263, 1er juillet 1713).

89 Le bâtiment était en réalité construit lui aussi en briques, mais les bourgmestres avaient tenu à y plaquer une façade en pierre (W.F. Denslagen, op. cit., p. 218). Une vue de la façade du nouveau bâtiment figure à l’annexe 14.

90 Des auteurs ont ainsi dressé la liste des différences avec le style architectural classique en vigueur en Hollande, et ont reconnu à Enkhuizen l’influence du « strakke stijl » incarnée notamment par Philips Vingboons (ibid., p. 219-222).

91 Le cartouche montrait en son centre le croisement d’une épée, d’un faisceau de licteurs et d’un serpent, sur lesquels était fixé le motif d’un livre ouvert à une page où l’on avait recopié le droit urbain accordé en 1355 (J.B. Bedaux, A. Groot et A. Hagen, op. cit., p. 144-145).

92 WFA, OAE 334, lettre du 2 mars 1687 adressée à J. van Zeller.

93 On suit ici l’analyse de Jacob Johannes de Jong, parlant de véritable « capitole », ce qui permettait aux magistrats de s’assimiler aux sénateurs de la Rome antique (« Het stadhuis, centrum en symbool van stadscultuur en stadsbestuur », dans Een machtig monument. 300 jaar stadhuis te Enkhuizen, La Haye, Rijksdienst voor de Monumentenzorg, 1989, p. 20).

94 J.B. Bedaux, A. Groot et A. Hagen, op. cit., p. 147.

95 Dans la salle du trésor, Johan van Neck avait peint, au-dessus de la cheminée, Mercure en protecteur du commerce. Mais on pouvait aussi voir la tour de la Drommedaris en arrière-plan (ibid., p. 162). La vierge de la ville apparaissait également dans cette pièce (J. Theunisz, op. cit, p. 92).

96 J.B. Bedaux, A. Groot et A. Hagen, op. cit., p. 159-160.

97 J. de Jong, op. cit., p. 158.

98 L’étude classique à ce sujet, bien que vieillie, reste celle de Katharine Fremantle (The Baroque Town Hall of Amsterdam, Utrecht, H. Dekker et Gumbert, 1959).

99 WFA, OAE 333, lettre du 27 mars 1686 destinée aux députés de la ville à La Haye. On possède d’autres exemples de l’extrême attention portée par les bourgmestres à la réalisation de cette salle (WFA, OAE 334, lettre du 26 janvier 1688 destinée à Steven Vennekool).

100 Il s’agissait ainsi de figurer la loyauté, la vigilance et la force (J.B. Bedaux, A. Groot et A. Hagen, op. cit, p. 148-149).

101 On pouvait en effet voir, sur l’un des coins du plafond, un écu orné de trois harengs couronnés, séparés à chaque fois par une étoile (ibid., p. 149).

102 Margriet van Eikema Hommes et Piet Bakker, « Hoogachtbaarheid en ontzaglijke grootheid. De burgemeesterskamer van het stadhuis van Enkhuizen », dans H. van Nierop (éd.), Romeyn de Hooghe. De verbeelding van de late Gouden Eeuw, Zwolle, Waanders, 2008, p. 222-240.

103 J.B. Bedaux, A. Groot et A. Hagen, op. cit., p. 151-155. L’inscription « SPQE » signifiait « Senatus Populusque Enchusanus ». On retrouve de telles inscriptions dans bien d’autres villes, renvoyant à la notion de stadstaat ou de micro-États indépendants.

104 Ces efforts de légitimation ont été observés par J. de Jong à l’échelle de tout le pays (J. de Jong, op. cit., p. 163-164).

105 Il s’agissait de Pieter Buyskes, Meynard Mossel, Gerard Moeskoker et Augustinus Duyvensz (J. Theunisz, op. cit., p. 84-85 et K. Bossaers, op. cit., 1996, p. 239-240).

106 Cette analyse s’applique également aux villes anglaises des XVIe-XVIIe siècles, si l’on suit Robert Tittler (Architecture and Power. The Town Hall and English Urban Community, c. 1500-1640, Oxford, Clarendon Press, 1991).

107 Ce projet se poursuivit une fois le bâtiment achevé, puisqu’en 1713 les bourgmestres engagèrent de nouvelles dépenses dans le but de décorer la salle du conseil avec des pièces de velours d’Utrecht à motifs floraux (J. Theunisz, op. cit., p. 93).

108 « Siet hier op d’oude plaets daer’t Raedhuys was verlaten /Door Raden van de Stadt en wijse magistraten /Een heerlick Nieuw Gebouw, dat roem in sigh bevat; /Van’t heel quartier in’t Noord geen Raadthuys soo als dat » (RANH, fonds Semeins/De Vries/Van Doesburg, n° 931). La pochette contient d’autres poèmes composés en 1689 en l’honneur du nouveau bâtiment.

109 WFA, OAE 297, 2 février 1689.

110 On se réfère ici à l’article 3 (WFA, OAE 303, 5 décembre 1757). Les articles 1, 4, 5, 6 et 14 sont également très instructifs.

111 WFA, OAE 338, lettre du 12 janvier 1778 à destination de Maria Koning, de Zwolle.

112 WFA, OAE 301, 9 novembre 1739.

113 « […] in de Raad kamer als hunne vergaderplaatse gerecipieert synde aldaar aan syn Hoogheijd een Armstoel met een stad kussen aangewesen […] » (WFA, OAE 267, 16 décembre 1748).

114 Les quatre bourgmestres ainsi que le secrétaire de la ville devaient en effet se trouver au pied du carrosse, tandis que les autres membres du conseil s’échelonnaient le long des escaliers jusqu’à la chambre des échevins, en fonction de leur âge et de leur cursus (WFA, OAE 272, 19 juillet 1773).

115 La Weeskamer servit d’antichambre et la Schepenenkamer fut attribuée par exemple aux membres de l’entourage du prince (WFA, OAE 272, 19 juillet 1773).

116 WFA, OAE 272, 28 août 1773.

117 Yann Lignereux, Lyon et le roi. De la « bonne ville » à l’absolutisme municipal (1594-1654), Paris, Champvallon, 2003, p. 521. L’auteur souligne dans les pages qui précèdent l’importance que le nouvel édifice devait revêtir aux yeux des édiles lyonnais (p. 516-520).

118 Si l’on suit Willem Frijhoff quand il écrit : « L’identité est, en effet, le résultat d’un processus d’interaction entre, d’une part, la perception ou l’auto-perception de l’individu (du groupe, de la nation) et, d’autre part, sa réalisation dans l’espace et dans le temps. Elle résulte d’un travail de question de la mémoire » (« La ville : lieu de mémoire de l’Europe moderne ? », dans Pim den Boer et Willem Frijhoff (éd.), Lieux de mémoire et identités nationales, Amsterdam, Amsterdam University Press, 1983, p. 61).


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